Algériennes en France (1947-1974) , Marc ANDRÉ

« Femmes dévoilées: des Algériennes en France à l’heure de la décolonisation », de Marc ANDRÉ, (Lyon : ENS éditions, 2016, 378 p)

Ce livre est issu de la thèse de doctorat que Marc André (MA), professeur d’histoire au lycée de la cité internationale de Lyon, a soutenu à la Sorbonne le 4 avril 2014 -il était alors âgé de moins de 32 ans. Le sujet de la thèse était Des Algériennes à Lyon. 1947-1974. MA a publié son livre, relativement réduit au regard du volume de la thèse, et qui propose au lecteur un champ d’analyse plus large que Lyon. Il y est, entre autres, noté à bon escient le livre majeur de Daho Djerbal sur la Fédération de France du FLN ; ceci dit, il reste principalement centré sur la capitale des Gaules, qui, dès avant, a été un sujet abordé par des historiens et des témoins.
Le plan du livre de MA relève d’une charpente originale inédite, dont les quatre parties ont structurellement entremêlé chronologie, réflexion, comptes-rendus humainement factuels, espaces et temporalité :
– La 1ère partie [-I : ANONYMATS (-1. Méconnaissances, -2. Discrétion)] insiste sur ces femmes oubliées ou mises à l’écart, mais qui se sont bel et bien engagées pour l’indépendance de l’Algérie, sur fond d’adaptation discrète à une société, pour elles étrangère, où elles ont été volens nolens exportées, et à laquelle elles ont dû s’adapter -elles et leur famille-, et si possible y trouver du travail. A relever : le livre de MA n’est pas centré sur le seul FLN : il rend minutieusement compte des affrontements entre groupes de choc FLN et les messalistes du MNA.
– La 2ème partie [-II : RENCONTRES (-3. Sympathies, -4. Liens)] étudie la présence à Lyon des Algériennes, leur adaptation aux modes de vie in situ, leur prestesse à aménager leurs logements, les relations nouées avec des humains du cru -militants anticolonialistes, membres de réseaux d’entraide, catholiques, protestants et al.-, via, entre autres, des leçons de français, des cours de rattrapage scolaire, des colonies de vacances, des repas en commun… Émouvantes, entre autres, les photos d’un pique nique lors d’un week-end organisé par la Cimade aux environs de Tarare et celle de quatre Algériennes et de deux de leurs bébés, en colonie de vacances aux environs de Lyon à l’été 1961. MA s’appuie, entre autres, sur le trop peu connu film de Béatrice Dubell El Bi’r, et sur le livre qui en a été tiré. Il y eut aussi des militants -engagés sur l’Algérie- de partis et de syndicats ; de ceux-ci, l’AGEL -l’UNEF lyonnaise- est, à juste titre, le seul à être mentionné dans la liste des abréviations.
– La 3ème partie [-III : ENGAGEMENTS (-5. Effacements, -6. Clandestinités)] examine comment nombre d’Algériennes furent engagés dans le combat pour l’indépendance de leur pays et pour la défense d’une identité nationale algérienne ; cela avec discrétion et clandestinement -elles se chargèrent de la diffusion d’informations, du transport de documents et de matériel, de la connexion, à Lyon et dans d’autres régions, entre réseaux FLN et aussi entre réseaux MNA…
– La 4ème et dernière partie [-IV : LES CONDITIONS D’UNE DOUBLE PRÉSENCE (-7. Désengagements, -8. Devenir plurielles)] est notablement bien située à sa place terminale : elle montre que l’inéluctable indépendance marque un terme, mais qu’elle ne résout pas tout : il n’y a guère de suite aux engagements des Algériennes d’avant 1962, et dès après, peu continuent à militer; c’est que la réalité politique de l’Algérie indépendante n’y incite guère. L’Amicale des Algériens en France, montée par le système de pouvoir algérien, ne suscite -euphémisme- guère d’enthousiasme : en témoigne la réaction outrée d’une femme conviée à une réunion officielle par le président Boumediene à l’hôtel des Sables d’Or de Zeralda, autour de buffets copieux, quand elle ne peut que constater par ailleurs la pénurie dont souffre le peuple algérien -tout humain ayant vécu en Algérie sous l’ère Boumediene en témoignera. Et l’algérianité se diffuse dans une plus ou moins grande fusion avec la société française : Algériennes ? Françaises ? MA atteste in fine que des identifications à paramètres multiples et en mutation permanente sont la véritable « identité ».
Vu la -remarquable- amplitude de ses sources, il n’eût guère été possible, sur tout l’hexagone, de proportionnellement consulter autant de documents et d’interroger autant de témoins, sauf à devoir y consacrer une vie entière. On ne détaillera pas la riche diversité des multiples archives -nationales, départementales, municipales-, archives de la justice militaire, registres d’écrou de la prison de Montluc, archives privées…- et des journaux consultés -notamment Dernière Heure Lyonnaise, trop méconnu de nos jours-, des témoignages autobiographiques, des romans…
L’ouvrage de MA est vivant et émouvant, c’est un livre d’histoire vrai. Il se situe, à propos du FLN en France, politiquement en deçà, mais sur un plan humainement social, au-delà des ouvrages sur la Fédération de France du FLN. Dans les années 50, le nombre des Algériennes vivant en France augmente amplement : en 1952, le ministère de l’Intérieur en recense 4841 pour une population de 180 000 Algériens, soit près de 2,7 % des Algériens. En 1960, il en décompte 17 200, et, en 1962, sur 350 484 Algériens, 24 891 femmes -soit 7 %-, dont environ 1 300 à Lyon -MA en a identifié 500. L’un des mérites de sa recherche est qu’il s’est appuyé deux ans durant sur des documents humains vivants : il a conduit des deux côtés de la Méditerranée 69 entretiens avec des Algérien.ne.s et des Françai.se.s, avec des actrices et acteurs/témoins, militant.e.s engagé.e.s dans la lutte pour l’indépendance de l’Algérie. Ont été interrogés 22 hommes (17 Algériens, 5 Français) et 47 femmes (37 Algériennes, 7 épouses d’Algériens, 3 Françaises). Les témoignages qu’il a recueillis d’actrices et acteurs de terrain de l’histoire, et de témoins -la plupart âgés de 70 ans et plus- n’ont pas d’emblée toujours été recueillis avec facilité : au regard de ce qu’ils ont pu endurer, ils purent avoir du mal à se livrer spontanément.
MA présente au lecteur sur huit pages en annexes 27 notices biographiques : une riche panoplie d’Algériennes, à parcours divers, issues du MNA ou du FLN, ou dont l’engagement a été plus social que politique, qui ont conversé avec lui. Il rend vivantes au lecteur ces témoins/actrices en lui offrant de riches extraits des entretiens qu’il eut avec elles : non sans esprit de synthèse, il offre un travail aux antipodes d’un raccourci in abstracto, mais bien plus pensé et réfléchi que limité au in concreto.
Le lecteur apprécie, aussi, les deux cartes de France où sont respectivement indiqués les effectifs des Algériens et des Algériennes par département en 1953 , et les plans de Lyon et du grand Lyon où est entre autres indiquée la répartition des célibataires algériens, des commerces algériens, des Algériennes hors bidonvilles ; où sont localisés tels événements évoqués dans le livre et par lesquels le lecteur repère arrondissements et quartiers, les bidonvilles -des Buers, du quai Fillon, de la route d’Heyrieux, et al…- et la répartition des Maghrébins (Algériens, Tunisiens) en fonction de leur origine, et les secteurs où se concentrent les Algérien.ne.s : la Guillotière autour de la place du Pont -la « médina de Lyon »- est le plus connu, mais nombre d’entre eux vivent aussi dans les ex-quartiers des canuts, dont la Croix Rousse, la rue René Leynaud dans les Basses Pentes, où se trouve l’église Saint Polycarpe, monument historique des XVIIe-XVIIIe siècles, proche du local de la Cimade, et surtout la montée de la Grande Côte, qui relie les Terreaux à la place de la Croix Rousse. Mais sur les plans le lecteur ne peut trouver ce haut lieu de traboules en pente-escargots .
Bien repérables la place Guichard, où se trouve la Bourse du Travail, près de laquelle le dénommé Badri Badri possédait le Café des Sept Chemins au 69 rue Mazenod, place forte de « l’archipel messaliste », qui fut la cible de groupes de choc du FLN -il dut affronter 17 attaques de 1957 à 1962 ; à 800 mètres au nord-est de la place Guichard, se trouvait, dans le quartier des Brotteaux, le trop célèbre commissariat Vauban ; derrière la gare de Perrache, il y avait les prisons Saint Paul et Saint Joseph, et, près du vieux cimetière de la Guillotière, le fort/prison militaire Montluc. D’autres lieux du grand Lyon mentionnés par MA ne sont pas toujours repérables, par exemple, au centre, la rue Mercière, connue à l’époque comme le cœur de la prostitution lyonnaise, ou la banlieue industrielle de Saint Fons, au sud-est de la confluence. Le livre n’est pas forcément facile à lire pour un non Lyonnais ; même l’auteur de ces lignes qui, bien que n’étant pas de souche lyonnaise, a passé un peu plus de la moitié de sa vie à Myrelingues la Brumeuse -qu’il pense assez bien connaître- a dû, pour le lire et s’y repérer, avoir à portée de main un atlas pocket de l’agglomération de Lyon. Ceci dit, nombre de lieux et quartiers du grand Lyon mentionnés dans Femmes dévoilées sont bien repérables.
MA apprend au lecteur que des Algériennes installées à Lyon ne restent pas toutes en permanence dans leur pré carré lyonnais : des femmes messalistes viennent en autocar à Paris pour rencontrer d’autres messalistes, venues de différentes régions de l’hexagone ; et nombre de militantes prennent en mains des liaisons avec l’Algérie. Même si elles sont tenues pour des auxiliaires annexes par les cadres -masculins- FLN et MNA, on réalise qu’il y eut de vraies militantes algériennes qui tinrent de vrais engagements.
On se doit in fine de signaler la richesse exceptionnelle des photos, superbement émouvantes, tirées d’archives ou de fonds personnels. A les voir, on se rend compte que la grande majorité de ces Algériennes, à Lyon, ont d’ores et déjà levé le voile et n’ont -euphémisme- guère eu envie qu’il leur soit imposé. Le lecteur réalise quelles furent leurs difficultés à s’insérer dans une société pour elle inconnue, notamment lorsqu’elles étaient les épouses d’ « indésirables » -pour le système colonial, sinon pour le FLN ou le MNA-, mais qu’elles s’ancrèrent dans l’hexagone : après 1962, nombre de celles qui voulurent à l’indépendance retourner dans leur pays d’origine d’outre-Méditerranée, firent la traversée en sens inverse pour se réinstaller en France, pour demander la nationalité française, cela même si ce ne fut guère aisé ; mais les lourds obstacles qu’elles eurent à affronter pour demander leur pension de militantes ne leur laissèrent guère envie de s’afficher en mujāhidāt normées.

Gilbert Meynier