« BALAK » de Chawki Amari

« BALAK » de Chawki Amari (Barkakh , 2018)

Comme le titre de ce roman ne l’indique pas, le sujet en est à la fois philosophique et scientifique, même si cet aspect est contrebalancé par un autre qui est sentimental et romanesque. Et c’est l’occasion de remarquer que le premier aspect correspond à un intérêt des romanciers maghrébins dont on a plusieurs autres exemples, celui du Marocain Fouad Laroui qui consacre un livre aux mathématiques sous le titre Dieu, les mathématiques, la folie (2018), et Ryad Girod, lui-même professeur de mathématiques, qui fait une place importante au mathématicien, physicien et philosophe Henri Poincaré dans son dernier livre Les Yeux de Mansour (2018). Ces rencontres ne sont pas rares dans le monde du roman, plutôt que de coïncidences il faudrait parler de tendances qui orientent l’attention des écrivains d’un même côté.

De Chawki Amari, qui est loin d’être un débutant (son premier roman date de 2006) on dit qu’il va continuer toute une série romanesque consacrée aux sciences et à la métaphysique. Ses talents sont multiples et de toute évidence il dispose de connaissances scientifiques que beaucoup d’autres écrivains n’ont pas (disons qu’ils ne les avaient pas jusqu’ici, au cas où les choses seraient vraiment en train de changer). Cependant on peut lui trouver des modèles en remontant dans le temps de presque trois siècles, jusqu’à l’époque dite des Lumières, en plein cœur du 18e siècle. L’intégration de récentes découvertes scientifiques dans le récit romanesque ou le conte est fréquente chez Voltaire (Micromégas), très initié à la physique par son amie Madame du Chatelet, traductrice de Newton. Et pour ce qui est de la réflexion, tout à fait centrale dans Balak, sur le hasard, on en avait déjà l’équivalent à la même époque chez le philosophe Diderot qui prenant les choses à l’inverse s’interrogeait sur le destin voire la fatalité, à travers un personnage romanesque de son invention Jacques Le fataliste (c’est aussi le titre du roman).

Faut-il appeler hasard ce qui rapproche un couple d’amoureux ou croire, comme beaucoup le font, à une prédestination ? Cette deuxième option est évidemment très valorisante pour les amants. Cependant il y a dans l’écriture de Chawki Amari une sorte d’humour pince-sans-rire qui laisse perplexe sur ce qu’il croit lui-même et veut nous donner à croire. Voici par exemple une de ses phrases à ce propos : « Quel est le lien entre l’amour et le hasard, sachant qu’il y a sept milliards d’être humains et que chaque être peut en rencontrer dix mille dans sa vie ? » Ce qu’il intègre à l’intrigue romanesque de Balak est astucieusement complexe et fort malicieux : Il nous mène d’abord en bus sinon en bateau en nous laissant croire que ses deux personnages, Balak et Lydia, se sont rencontrés par hasard dans un autobus et que cette rencontre de hasard est le point de départ du couple qu’ils ne tarderont pas à former. Mais vient le moment où on apprend le fin mot de l’histoire : Balak était en fait en mission commandée par le chef d’une secte à laquelle il appartient, il avait ordre d’entrer en relation avec Lydia pour que la secte puisse éventuellement faire pression sur le père de celle-ci et la prendre en otage. Après quoi il y a encore un nouveau rebond car ce projet supposé machiavélique perd tout son sens dès le moment où Balak tombe amoureux de Lydia, au point de lui avouer la supercherie et de l’épouser !
Que devient dans tout cela la notion de hasard ? En tout cas les recherches qui ont longtemps passionné Balak à cet égard sont très compromises lorsqu’un projet vaguement révolutionnaire de sa secte, convoquant cette même notion, s’effondre en un lamentable fiasco. Alors à quoi sert, et à quoi a servi dans le livre cette notion de hasard et vaut-il la peine de l’approfondir davantage ? On a envie de répondre positivement parce que Chawki Amari, chemin faisant, nous a amenés à comprendre ou au moins à en pressentir les enjeux de son propos.
Revenons au Siècle des lumières et aux questions que Diderot se pose sur le destin humain—quoi que signifie le mot « destin ». Elles apparaissent dans un contexte où la religion officielle et institutionnelle se trouve violemment dénoncée, cet anticléricalisme des Philosophes est connu et on pourrait le dire historique en ce sens qu’il est le signe d’un moment de l’Histoire où beaucoup de gens ne croient plus, n’arrivent plus à croire qu’un Dieu tout-puissant omniscient et omniprésent se charge de gérer leurs destin. Mais alors si ce n’est Dieu, qui faut-il charger de cette tâche surhumaine au sens propre de gérer nos vies ? Tout ce qu’on essaie de dire autour de la notion de hasard aurait donc pour but de proposer un substitut à celle de volonté divine, dont on ne sauait se satisfaire. Mais il est bien clair aussi, et Chawki Amari a à cœur de nous le rappeler, qu’on ne peut prétendre savoir exactement ce qu’on dit quand on parle de hasard, quels que soient les efforts de Balak et de ses semblables pour maîtriser la notion. D’où le sentiment que l’on peut avoir de tourner un peu en rond autour d’un espace vide, qui serait l’espace de la métaphysique, condamnée en son temps par un philosophe comme Voltaire qui jugeait les débats qu’elle engendre comme infinis et sans solution. Raison pour laquelle à la fin de son célèbre conte Candide, on voit que les participants aux rocambolesques aventures du corps et de l’esprit sont désormais invités à revenir sur terre pour tâcher d’y agir au mieux ou au moins mal, en toute modestie : c’est la célèbre formule voltairienne, « cultivons notre jardin ». De la même façon, on croit comprendre que Balak et Lydia vont désormais se consacrer à leur minuscule royaume terrestre et tâcher d’y vivre les pieds sur terre. Jouer aux dés (par exemple pour savoir lequel des deux fera la vaisselle !) fait désormais partie de leurs petits amusements si anodins qu’ils auraient tort de s’en priver. L’idée de Chawki Amari, si on l’a bien compris, serait qu’il faut vivre au quotidien avec les mille petits hasards dont en effet notre vie est tissée et qui si l’on peut dire n’engagent à rien. Pour le reste, il y a plus d’une façon de cultiver son jardin : « Dans l’appartement, Balak et Lydia s’aiment avec force, comme on s’aime après une dispute. Ils sont heureux et ont un peu laissé de côté le hasard. »
Denise Brahimi