Benslama et Khosrokhavar 10 novembre 2016 IMA Face aux utopies meurtrières

Ces deux écrivains, psychanaliste le premier (Fethi Benslama) et sociologue le second (Farad Khosrokhavar), dialoguent sans pédanterie à l’Institut du Monde Arabe sur les sujets qui nous agitent tous : qu’est-ce que la radicalisation en Islam ? Que veut dire djihad de nos jours ? qu’est-ce que « déradicaliser » ?

 

Farad Khosrokhavar

Farad Khosrokhavar

Qui se radicalise et pourquoi ? Si le terme date de 2001 (attaques sur les tours de New York), au Moyen Orient les jeunes sont déstabilisés dès 1991 (première guerre du Golfe menée par la coalition contre l’Iraq qui vient de s’emparer du Koweit), donc depuis une génération. Et la déstabilisation a commencé avec 1979 (prise en main de l’Afghanistan par l’Union soviétique, arrivée au pouvoir de Khomeiny en Iran suivie de près par la guerre Iran/ Iraq (1980/ 1988, entre ½ et 1 million de morts, majoritairement iraniens). Plus largement, sur ce long terme, tous les pays « musulmans » sont un moment en guerre civile ouverte ou larvée, à peu près tous les jeunes n’ont pas de vision d’avenir possible et vivent dans des sociétés où c’est un enjeu fondamental de savoir ce que c’est d’être musulman. Si bien que la radicalisation est un fait social « total », qui atteint des profils très divers (convertis, femmes). Les mouvements entrainent les adeptes activement. Cela dépasse la formation de sectes, caractérisées par la passivité des adeptes qui obéissent au gourou, adeptes en nombre réduit. Si bien que c’est une illusion de croire que tuer les « chefs » radicaux met fin au radicalisme, qui s’apparente à une hérésie généralisée, face au malaise généralisé d’un occident en crise de ses propres valeurs.

UnknownLa querelle (Gilles Képel, Olivier Roy, François Burgat) pour savoir si le radicalisme atteint des musulmans salafistes (à la piété déjà exacerbée) ou au contraire des ignorants de la chose musulmane, est vaine, car on ne peut généraliser à partir de parcours individuels très divers, où la part du psychopathologique est parfois importante, l’engagement radical servant d’auto-thérapie. Certains entrent en guerre par prétexte, ou pour s’assurer un confort moral, pour se donner une loi à appliquer en l’intériorisant. Une même idéologie est servie à l’adolescent français qui veut ainsi devenir un homme et au bédouin du Sinaï égyptien, même si Daesh, qui publie ses prêches en 11 langues, module les contenus selon les publics ciblés. La guerre attire en France, pays sans guerre sur son territoire depuis 1945, où l’idéologie du progrès infini ne marche plus, ni dans sa version républicaine ni dans sa version communiste : seule la religion ouvre un avenir. La jeunesse du monde entier tend à s’homogénéiser, prise dans une adolescence qui commence de plus en plus tôt et se poursuit de plus en plus tard, alors que voici un siècle l’adolescence était le privilège restreint des couches aisées occidentales. C’est maintenant le monde entier qui ne sait que faire d’une part de ses jeunes de 15- 25 ans. Par exemple en Tunisie, sur une population totale de 11 millions d’habitants, 2 millions de jeunes sont sans scolarité, ni travail, ni perspective d’avenir.

Les mêmes formes de contestations peuvent ainsi être adoptées dans des populations très variées. Un exemple nous en est donné par l’anecdote contée par Benslama : en Syrie où il se trouve en 2013 en zone « rebelle », la confusion règne entre les jeunes chefs (émirs) de bandes (katibas) de jeunes armés d’une trentaine d’année. Il les voit en proie à la révolte des « ados » de 12/ 17 ans, qui eux n’ont pas d’armes et trouvent pour s’imposer l’argument du drapeau noir du jihad : une sorte de sous-prolétariat.

Le désir de mourir chez les radicalisés est certes une nouveauté. Il apparaît chez les jeunes iraniens servant de chair à canons dans la guerre Iran/ Iraq en 1980. Il se formalise en une inversion chez les humiliés : au lieu de me mépriser mon adversaire a peur de moi si il sait que je veux mourir. Prétendre que ce « goût de la mort » serait une spécificité du chiisme est absurde. En fait c’est un comportement diffus très large. C’est le dolorisme qui est particulièrement ritualisé (cérémonies, théâtre) dans le chiisme, mais on le trouve aussi dans l’auto-sacrifice de Bouazizi en Tunisie sunnite, dans le christianisme, tout comme dans la religion patriotique qui s’est développée avec la première guerre mondiale (soldat inconnu et monuments aux morts). La mort est une source de dignité partout.

La « déradicalisation » est une formule absurde parce qu’elle suppose que le radicalisé va accepter passivement de changer. Mieux vaut parler d’insertion, d’apprentissage de la citoyenneté, par une approche critique réelle de la société. Il faut des traitements à la fois pour punir et pour démobiliser. Outre la nécessité de prévention massive, s’occuper de ceux qui sont passés à l’acte nécessite un dialogue accepté volontairement. Il y a une petite quantité d’« endurcis » qu’il faut empêcher de nuire en attendant mieux, beaucoup d’incertains avec qui il faut dialoguer, des traumatisés qu’il faut traiter psychologiquement, des repentis qu’il faut faire parler car ce sont les plus crédibles auprès des radicalisés. En général, apprendre à parler, à dialoguer, est essentiel pour sortir du sentiment d’humiliation.

Une question de la salle porte sur le traitement de la religion en entreprise : la demande vient le plus souvent de salafistes pieux (demande de salles de prière, de nourriture hallal) avec qui l’important est un travail de dialogue pour cadrer ce qui relève du privé qu’il faut accepter et du public qui doit rester laïc.

Les perspectives développées par Benslama et Khosrokhavar sont à rapprocher de ce que raconte dans ses souvenirs “Fille de daronne et fière de l’être” Bouchera Azzouz. Voir aussi de Benslama http://coupdesoleil.net/blog/fehti-benslama-un-furieux-desir-de-sacrifice-le-surmusulman/