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Tazzeka, film: le Maroc et les migrations

 

 

Le film franco-marocain « Tazzeka », du réalisateur Jean-Philippe Gaud, aborde des problématiques liées à l’immigration, à la clandestinité, à la culture marocaine, au travers notamment de sa gastronomie.

Le film est présenté à Paris le 10 octobre à 20h30 au Cinéma St André des Arts, avec une célébration de la cuisine marocaine et un débat mené avec Georges Morin. “Ce débat a été animé, grâce à la présence de l’équipe de ce film. La salle était pleine et la projection s’est achevée par une très longue salve d’applaudissements, tout le monde insistant sur ce film esthétiquement superbe, tour à tour drôle et émouvant, bref un petit bijou ! A l’issue de la projection, le débat avec le réalisateur et le producteur ainsi que les quatre principaux acteurs a été aussi instructif que passionnant” (G. Morin).

Une séance spéciale est à nouveau programmée le 17 octobre à 20h30 au même cinéma.

Ce film s’inscrit dans la semaine d’animation de la culture  marocaine

  • Centre Culturel Alban Minville, 1 place Martin Luther King, 31100 Toulouse (Bellefontaine) : Mardi 25 septembre à 15h30
  • l’ABC, 13 rue Saint Bernard 31000 Toulouse : Mardi 25 septembre à 20h30

Film suivi d’un débat organisé par Coup de Soleil Midi-Pyrénées

Google ne dit encore rien sur le film, qui porte le nom d’un parc national marocain proche de la ville de Taza, c’est à peu près tout. Mais nous avons donc pu le voir en avant première à Toulouse : beaucoup de monde et de discussions au Centre culturel Alban Minville, puis le soir nous y étions au cinéma ABC, avec le comédien Mahdi Belemlih pour nous raconter son travail : il est en vedette pour la première fois, lui marocain devenu un acteur français, qui joue le rôle d’un marocain. Hommage au symbole que représente la cuisine dans la transmission entre générations, entre lieux de vie : souvenons-nous que l’écrivain Edmond Amrane El Maleh (1917-2010), juif de Essaouira, était devenu un cuisinier amateur passionné dans son « exil » parisien.

Claude, Micheline, Yasmina commentent le film : Tazekka n’est pas un film à l’eau de rose, même dans sa première partie marocaine, moins encore dans sa seconde partie parisienne, où on vit le quotidien des sans-papiers. Mais c’est un conte optimiste, où l’amitié est au cœur de l’intrigue. Beaucoup de douceur et d’amour dans ce film qui dit aussi la violence de l’immigration par la mort du frère qui a tenté de s’exiler. Amitié au village entre son patron et le jeune héros, puis à Paris entre celui-ci et le chef de famille noir qui l’accueille. On nous montre le versant positif d’une immigration réussis par Ilias. Non sans difficulté, avec la peur de la clandestinité à l’étrangerDans la discussion avec la salle, à propos du personnage intriguant de la jeune « beurette » Salma, on ne sait si elle est dure et égoïste, ou surtout révoltée (contre quoi ?). Elle semble « paumée », ne rien comprendre de la société et de la culture  marocaine. Elle n’est pas Marocaine, précise Mahdi lors du débat et pourtant elle a été élevée par des Marocains.

On peut imaginer que son père ne lui a pas présenté favorablement le Maroc, puisqu’elle est envoyée « au pays » de ses parents  pour lui « apprendre à vivre », comme une punition. Mahdi nous dit, en marocain qu’il est resté, que les Maghrébins nés et élevés en France ne peuvent comprendre ceux qui ont eu leur enfance « là-bas », surtout les péquenots du bled : de quoi nous donner à penser.

Notre amie lyonnaise (Denise Brahimi) a vu aussi le film en avant première, présenté là par le réalisateur : « Ce film, très soutenu par l’association Coup de Soleil en Auvergne Rhône Alpes, est passé en avant-première dans cette région avant de faire sa sortie officielle en France un mois plus tard. Il porte pour titre le nom d’une région montagneuse située dans le nord du Maroc, belle campagne verdoyante et riche en cultures, ce qui n’est pas sans rapport avec le sujet du film, largement consacré à la cuisine marocaine, et notamment à un excellent couscous où abondent les savoureux légumes !

Ces quelques propos définissent d’emblée deux des principaux centres d’intérêt autour desquels le réalisateur a centré son film, la cuisine et le Maroc, mieux vaudrait dire le village marocain traditionnel, puisque c’est l’aspect de ce pays qu’il a choisi de montrer, pour mieux l’opposer au troisième sujet de son film, la vie urbaine en France et à Paris, là où se retrouvent nombre d’immigrants, clandestins ou non. On voit par là à quel point ce film est original : la cuisine marocaine a certes nombre d’amateurs qu’elle mérite bien, le problème des immigrants, venus notamment d’Afrique et du Maghreb, est au cœur des préoccupations contemporaines des Français, mais le rapport entre les deux n’appartient qu’à Jean-Philippe Gaud et l’on peut supposer que son film séduira le public par cette approche inhabituelle. Pour le dire autrement : alors que tant de films, si l’on s’en tient au cinéma, abordent le problème de l’immigration comme une tragédie à la fois angoissante et abstraite, en tant que problème de société exprimé par des chiffres à l’effet terrifiant, ce réalisateur a choisi de nous en parler tout autrement , en évitant le catastrophisme—ce qui ne veut pas dire que son film soit une bluette destinée à faire oublier les souffrances qui de toute manière et sous différentes formes sont partout présentes.

Le film est partagé en deux parties bien distinctes, qui se passent l’une au Maroc l’autre en France, justifiant par là que la maison de production se nomme « Films des deux rives ». C’est d’ailleurs par cette double appartenance que se définit le réalisateur lui-même, algérien et français par ses origines familiales, marocain de cœur pourrait-on dire mais de cœur aussi très proche de l’Afrique sahélienne, comme on peut le voir dans la deuxième partie du film où une place important est faite à Souleymane l’ami sénégalais d’Elias, le jeune Marocain qui est le héros du film. Cette diversité prouve bien que le réalisateur ne veut pas enfermer son film dans des problèmes d’appartenance, ou de racines ethniques (encore moins religieuses). Elias lorsqu’il est à Paris ne cherche aucunement à rejoindre le groupe des Marocains de sa famille ou de sa région, et le film fait comprendre au contraire qu’il y aurait là le risque d’une sorte de rabattement néfaste parce que contraire à l’ouverture au monde qui est la compensation de l’exil et même son but.

Tazzeka n’est pas un film nostalgique décrivant le lieu de l’origine comme le seul où l’on puisse vivre heureux. Dès la première partie du film, on en voit les limites, impossibilité de vivre au village pour une jeune Marocaine élevée en France, impossibilité de développer ses compétences et sa vocation de chef cuisinier pour Elias qui le moment venu sait qu’il doit partir. L’attachement à la grand-mère qui lui a transmis son savoir est sans aucun doute ce qui lui donne sa force et sa raison d’être. Mais la grand-mère va bientôt disparaître, elle meurt pendant qu’Elias est à Paris, elle est devenue le très cher souvenir qui accompagnera Elias où qu’il soit.

L’histoire qui nous est contée dans Tazzeka rejoint par là ce qu’on appelle en littérature le roman de formation, une histoire qui commence avec l’enfance du héros (au 19e siècle, cela ne pouvait que rarement être une fille), qui le suit pendant son adolescence et qui l’amène jusqu’à son entrée dans l’âge d’homme. Ce parcours ne va évidemment pas sans épreuves, c’est le mot qu’on emploie dans les contes traditionnels, qui sont une version beaucoup plus ancienne voire séculaire de ce genre de roman. Les épreuves sont des obstacles difficiles à franchir, dans Tazzeka on voit bien ce qu’il en est lorsqu’ Elias arrive à Paris et subit le sort des migrants sans papiers, sans travail, sans argent, de plus pourchassés par la police, évidemment. Le film, comme beaucoup de contes, montre que la meilleure chance de s’en sortir pour le héros est de prendre appui sur un ami fidèle, rôle joué ici par le Sénégalais Souleymane qui le rattrape à chaque fois qu’il est sur le point de sombrer. La seconde partie du film est fondée sur le rythme que lui impulse ce double mouvement de chute et de remontée, et comme cette dernière porte Elias chaque fois plus haut, le spectateur sort du film avec cette sorte de joie que les enfants éprouvent si fort à l’écoute des contes, expliquant le désir qu’ils en ont.

Ce serait sûrement une erreur de voir dans le retour final d’Elias à Tazzeka une volonté de se réinstaller dans le village de son enfance. On peut certainement parler de retour aux sources, mais celui-ci ne signifie pas une volonté de se réimplanter ; il s’agit bien davantage de mesurer le chemin parcouru, mais aussi, pour Elias, de montrer la reconnaissance qu’il doit aux siens et qu’il n’oubliera pas. Le réalisateur dit que cette sorte de souvenir de la grand-mère, sous des formes variables selon les cas, lui a paru une constante dans les récits de vie des chefs cuisiniers dont il s’est imprégné, entre autres travaux documentaires préalables dont il a nourri la préparation de son film pendant plusieurs années. La grand-mère est une sorte de présence-absence qui ne risque pas comme les parents d’exercer un poids et une inhibition. Elle est à la fois réelle par le savoir qu’elle a transmis et symbolique comme peut l’être le talisman qui aide le héros dans les contes. C’est ainsi que nous pouvons comprendre une sorte de naïveté assumée du film « Tazzeka ». Puissances protectrices contre puissances dangereuses : les premières se nourrissent, au sens propre, de l’excellente cuisine que concocte Elias.

Le film sort en salles le 10 octobre, entre autre à L’ABC toulousain, profitez-en.

20 ans de Coup de soleil à Montpellier

Deux anniversaires coup sur coup: Lyon en 2017 et Montpellier en 2018, c’est au niveau national le signe du travail au long cours de notre association…


Les vingt ans de notre grand frère montpelliérain  est un peu notre propre affaire. Nous sommes solidaires, dans des milieux différents. A Perpignan, contrer l’extrême droite est une affaire de tous les jours pour l’équipe de Coup de soleil appuyée sur le lycée. A Toulouse, notre visibilité ne se fait que peu à peu dans un milieu associatif très varié où les vieux militants « algériens » côtoient les nombreux « marocains » d’implantation plus récente. A Montpellier et autour, l’intelligentzia franco-maghrébine s’appuie plus qu’à Toulouse sur les milieux universitaires, mais aussi sur l’attrait de la Méditerranée. Dans toute l’  « Occitanie » qui nous réunit, on trouve les racines des « 4 ACG » (les anciens « appelés » qui versent leur pension d’anciens combattants pour des projets de développement, tant en Algérie qu’en Palestine), la mémoire des camps où les harkis furent logés là où avaient été internés républicains espagnols ou juifs allemands. C’est en notre nom à tous que Marc Bernard raconte notre pain associatif quotidien.

Pour les 20 ans de votre association Montpelliéraine je veux saluer Coup de Soleil et nos petites ” sections” de province qui, avec une tranquille obstination, lancent des passerelles de fraternité et combattent résolument le racisme, la xénophobie, le mépris, le rejet, la haine. 

Il faudrait raconter le lent travail de bénévolat, de réunions parfois fastidieuses, de patiente insistance pour rentrer dans les bibliothèques publiques et les librairies, pour animer d’obscures soirées de cinéma aux publics parfois maigres. Il faudrait aussi dire les joies des coups réussis, des salles pleines, des livres partagés.

Il faudrait dire ce que tout cela demande de courage à nos adhérents et adhérentes, la plupart du temps sans argent et sans soutien pour maintenir ces barrages culturels contre la montée européenne et même mondiale des nationalismes d’exclusion. Mais cela vous le savez déjà.

Nos sections de province de Coup de soleil font partie de ces milliers d’associations de terrain qui ne renoncent pas. Loin des grands raouts institutionnalisés, nos sections, pour tracer leurs routes, assurent à leurs adhérents et adhérentes une démocratie directe, la transparence de leurs comptes, des comptes rendus de réunions, des décisions prises au consensus ou au moins avec de fortes majorités. Chacun et chacune y a voix au chapitre et peut s’appeler « ensoleillé(e)s », quelque soit son origine, ses moyens financiers ou son histoire. 

Mais pour cela Coup de Soleil s’appuie sur les compétences de tous ses membres, qu’elles soient littéraires, cinématographiques, artistiques, informatiques, linguistiques ou administratives. Nos sections ont besoin de tous leurs associé(e)s.C’est la seule condition pour que demain Coup de soleil se renforce et gagne petit à petit le combat culturel de l’ouverture à l’autre. 

Dans notre pays qui accepte aujourd’hui l’ouverture des archives avec la reconnaissance de l’affaire Audin mais qui refuse l’accueil des réfugiés de l’Aquarius dans le port de Marseille, nous avons besoin de Coup de Soleil et l’exemple de cet anniversaire des 25 ans à Montpellier nous en apporte la confirmation ».

Nous avons d’abord vu le DVD qui conserve la mémoire des fondateurs de Coup de Soleil à Montpellier [Aux origines de l’Association Coup de soleil en Languedoc Roussillon, 2018, 54 minutes, un film de Nancy et Philip Barwell, Association d’amitié franco-algérienne BRAKA]. C’est une grande première dans notre Association Coup de soleil que de tenter. Elle sait grâce à cela, qu’elle doit, à Paris comme « en région », seulement au prix de la bonne volonté des anciens, savoir ce qu’elle fut pour avancer dans notre présent difficile. Il importe de rappeler l’essentiel de ce que l’on apprend grâce à ce DVD: c’est au sein du milieu universitaire montpelliérain que l’initiative majeure fut de se donner les moyens d’accueillir des femmes et des hommes de l’intelligentzia algérienne qui ne pouvaient que fuir la « décennie noire » de leur pays. Ainsi ont été organisées les trois Universités d’été  en 1994-97, à l’origine de la section montpelliéraine, grâce à Georges Morin et avec Roland Perez « au charbon ». On y apprend aussi qu’une association est en péril quand manque l’accord d’une poignée de militant(e)s : c’est ce qu’a su rassembler Michèle Rodary pendant une quinzaine d’années, avant d’être relayée tout récemment.

Puis après un buffet convivial, c’est dans ce lieu magique qu’est la cour de l’Espace Martin Luther King de Montpellier, avec son immense platane, que nous avons écouté la conférence de Naget Khadda, professeure émérite de l’Université de Montpellier, qui vit de nouveau à Alger: « L’évolution de la littérature maghrébine de ces 20 dernières années ». Pour beaucoup d’entre nous, lecteurs de tant de livres, entre autre pour le prix littéraire « coup de cœur » que l’équipe montpelliéraine anime depuis 2005, cette littérature est une passion au jour le jour. Naget nous a permis de resituer nos lectures dans un cadre d’ensemble, principalement algérien. C’est à partir de l’explosion politique de 1988 à Alger que des écrivains ont questionné la forme romanesque, avec l’usage du fantastique, qu’ils ont questionné le religieux dans la société algérienne. Cette littérature prend visage à Alger avec deux personnages fondateurs : Mohamed Dib et Assia Djebar, dont les noms sont actuellement porteurs de deux prix littéraires trilingues (arabe, berbère, français). Cette littérature au départ est francophone et portée par des éditeurs français, qui ont accepté des mélanges de poésie et de contestation. Sa langue actuelle est de plus en plus métissée avec le mélange du français, de l’arabe savant et de la darija (arabe parlé populaire en principe non écrit). Dans les romans « arabes », les récits et descriptions sont plus « littéraires », les dialogues plus « populaires ». Les deux principales maisons d’édition algérienne sont chacune aux mains d’un couple, mais de nombreux petits éditeurs ne cessent d’apparaître et de disparaître. La coupure entre deux littératures, l’une arabophone et l’autre francophone, s’estompe avec des traductions croisées. Les thèmes sont liés à la critique familiale, sociale et politique née de l’expérience du terrorisme. Parmi les auteur(e)s, les femmes sont nombreuses, comme les personnes qui pratiquent l’écriture littéraire après des parcours professionnels de toute autre nature.

Enfin, sans nous déplacer, nous avons terminé la journée avec les musiques méditerranéennes, qu’Emmanuelle Bunel nous a chantées accompagnée par Vincent Crépin : de vieux textes en espagnol, en turc, en arabe, en hébreux, en italien. Merci aux amis de Montpellier

Claude Bataillon

Editions Cérès: Mohamed Ben Smaïl, un fondateur

Mohamed Ben Smaïl, grand éditeur tunisien: Hommage à un esthète disparu

 Encore un chêne qu’on abat ! Mohamed Ben Smaïl, fondateur des éditions Cérès, s’est éteint vendredi 6 juillet 2018.  Que dire de cet homme ?  Jamais trop, toujours pas assez !

Mohamed Ben Smaïl avait l’amour des mots chevillé à l’âme. Excellent journaliste, il accompagna Béchir Ben Yahmed lors de la création de l’hebdomadaire L’Action, qui allait devenir Jeune Afrique. Après de brèves responsabilités au ministère du tourisme puis  un passage éclair à la tête de  ce qui était alors la radio télévision tunisienne (RTT), Mohamed Ben Smaïl se lance dans la grande entreprise de sa vie : en 1975, Cérès éditions voit le jour. Très vite, « la maison » se distingue par la qualité de ses ouvrages, forme et fond mêlés : à la pertinence du contenu s’alliait la beauté de l’objet.

Comme journaliste puis éditeur, Mohamed Ben Smaïl n’a jamais plié la tête devant les décideurs politiques ; l’obéissance n’était pas son sport favori. Qu’on se souvienne du fameux discours, prononcé en 1970, par le premier ministre Hédi Nouira, devant l’Assemblée nationale, discours dont Mohamed Ben Smaïl, alors directeur de la radiotélévision, n’avait fait enregistrer que des extraits. Le lendemain, Hédi Nouira retourne lire son discours devant une assemblée vidée de ses députés et l’allocution intégrale est diffusée par les médias. Entretemps, le directeur de la RTT avait présenté sa démission. Plus près de nous, le refus du directeur de Cérès de publier un ouvrage, commandé à un pisse-papier italien et chantant les louanges du président Ben Ali,  valut à la maison d’édition d’être assujettie à un contrôle fiscal. Mohamed Ben Smaïl, homme libre, a toujours gardé la tête haute, à une époque où les fronts en berne étaient foison.

Que dire de l’homme ?  Sa lucidité hors pair, nichée dans la fulgurance du regard, son intelligence des êtres, sa rapidité de jugement, parfois lapidaire, ne le dispensaient pas de faire preuve d’une extrême courtoisie ainsi que d’une écoute ouverte et attentive. « Si Mohamed » était joyeux, comme on l’est lorsqu’on réalise que rien, ici-bas, ne mérite qu’on s’y attarde. Lui-même se jugeait sans complaisance. Souvent assailli par le doute, questionnant les autres sur son propre travail, cet homme aux apparences joviales cachait une profonde solitude et des désarrois, à l’écart de toute confidence. En vérité, il se livrait peu, à chaque fois par bribes fugaces, telle une porte, à peine entrouverte, aussitôt refermée.  Sur ses photos, le sourire, prêt à s’élancer et grandir, semble retenu dans sa course par on ne sait quelle amertume enfouie.  Sur cette amertume, les lectures nous éclairent : « Si Mohamed » était adepte d’Emile Cioran, philosophe hanté par la mort, pour lequel l’existence  ne représentait qu’un étroit passage entre naissance et fin. Comment concilier cela avec le bon vivant que fut Mohamed Ben Smaïl, tennisman accompli, cultivant l’amitié avec ferveur ? En réalité, nous sommes tous des puzzles aux pièces jointives mais désaccordées et il n’est pas incongru qu’un être possédant l’acuité de Si Mohamed ait été hanté par des interrogations existentielles, aussi constantes que douloureuses.

S’il est vrai que chaque existence est consacrée à  accomplir, sous des formes d’apparence différente, un seul et même projet (telles des variations sur une même partition), pour Mohamed  Ben Smaïl, ce projet fut Cérès. Par la fondation de cette maison, il a fait œuvre de pionnier. En ce temps-là, la Tunisie était portée par une génération de bâtisseurs, unis autour d’un projet commun et vibrant de la flamme des débuts. Travailler pour soi était aussi construire le pays. Faire œuvre utile (et belle) constituait un acte de militantisme. Notre époque peine à bâtir un projet commun. Lorsque les individualités se regroupent, c’est parce qu’elles « sont du même monde » et gare à celui qui ne partage pas leur « code couleur » : le voici étranger dans son propre pays. Au sein de ces « meutes », le militantisme a désormais pour maîtres mots l’ambition, l’argent et la course au pouvoir. Agir pour le pays, par amour du pays ? C’est  d’un ringard ! ..

Cher Si Mohamed, merci pour tout ce que vous avez été : votre raffinement, votre culture, votre exquise élégance. Merci pour votre amour des livres. Merci pour Cérès et, derrière elle, les auteurs que vous avez encouragés et publiés. Les êtres s’en vont, mais les mots demeurent. Et tous les mots de tous vos livres, continueront de témoigner de ce que vous avez été (Azza FILALI, La Presse de Tunisie, 10  juillet 2018)

Merci à Azza Filali, romancière tunisienne et fidèle de Coup de soleil, pour ce bel hommage à notre ami Mohamed, cette grande figure, ce pionnier de l’édition maghrébine.

Mohamed Ben Smaïla été des nôtres dès les premiers pas du Maghreb des livres. Il a été « recruté » dans cette belle aventure par sa collègue et amie Marie-Louise Belarbi, « la » libraire de Casablanca. Celle-là même qui nous avait poussés, avec Rachid Mimouni, à créer cet évènement annuel, à Paris, pour mettre en lumière la création éditoriale du Maghreb et / ou sur le Maghreb. Marie-Louise avait pour Mohamed une très grande estime et elle l’avait donc convaincu de nous rejoindre dès 1995, pour la 2èmeédition du MDL à la Grande Halle de La Villette à Paris: Coup de soleil fêtait en même temps ses 10 ans d’existence (1985)… et les éditions Cérès leurs 20 ans (1975) ! Je me souviens d’un Mohamed pétillant d’intelligence, ouvert aux autres, curieux de tout, que j’ai toujours eu plaisir à retrouver, au fil des ans, à Paris ou à Tunis.

Mohamed aura tenu les rênes de Cérès jusqu’en 2003, passant alors le relais à son fils Karim : une succession toute naturelle puisque Karim Ben Smaïlavait rejoint son père dès 1988 à la tête de cette belle maison d’édition. Depuis 2003, Karim a su faire honneur à son père en maintenant l’exigence et la qualité des productions éditoriales de Cérès, tout en les adaptant à une société en pleine mutation sociale et technologique.

Mais le fil des relations des Ben Smaïl avec Coup de soleil allait dépasser ces deux premières générations puisque, en février 2011, trois semaines après le décisif « Dégage » de ce 14-Janvier qui marquait la victoire de la révolution, c’est Youssef Ben Smaïl, petit-fils de Mohamed et fils de Karim que nous recevions à l’Hôtel de ville de Paris, à l’ouverture du 17èmeMaghreb des livres, comme le montre cet extrait de la « Lettre de Coup de soleil » n° 34 (ci-dessous). Youssef terminera dans quelques mois une thèse de doctorat en Histoire (université de Harvard) sur la Tunisie dans l’Empire ottoman.

De Mohamed à Youssef en passant par Karim : une bien belle lignée ! Assurément, Si Mohamed a aujourd’hui le droit de reposer en paix … (Georges MORIN)

Le destin est parfois facétieux ! 14 janvier 2011 : la Tunisie se remet debout après avoir chassé la « famille régnante ». Et trois semaines après, le 5 février, c’est le Maghreb des livres qui ouvre ses portes à Paris, avec les lettres tunisiennes à l’honneur ! Nous avons donc rajouté dans l’urgence au programme de la manifestation, déjà arrêté depuis l’automne 2010, une séquence « spéciale Tunisie » en soirée d’ouverture. Avec côte à côte Youssef Ben Smaïl, Fatma Cherif, Mahmoud Ben Romdhane et Georges Morin…

Stéphane Beaud, France des Belhoumi, à L’arbre à lettres

Le 1er juin 2018 à 18h30 à la librairie Arbre à lettres, 62 Rue du Faubourg St Antoine, Paris 12e, Coup de soleil participera à l’animation de la séance de présentation de l’ouvrage du sociologue Stéphane Beaud La France des Belhoumi. Affiche ci-dessous:

http://coupdesoleil.net/wp-content/uploads/2018/05/Débat-avec-Stéphane-Beaud-_-01-06-18.pdf

Rappelons à cette occasion un livre prémonitoire… et ancien: Younes Amrani et Stéphane Beaud, Pays de malheur ! Un jeune de cité écrit à un sociologue. Suivi de Des lecteurs nous ont écrit, Edition La Découverte poche 2014 (première édition Cahiers libres 2004), 256 p.

La postface de Michel Beaud souligne l’originalité et l’actualité de la réflexion de Younes Amrani : ce « jeune beur »  est en 2002/ 2003 en train de devenir un « intellectuel » par sa passion de la lecture et de l’écriture, qu’il peut assouvir depuis son emploi dans une bibliothèque municipale de « province », où il est chargé de mettre en place la salle des ordinateurs et d’y accueillir « les jeunes ». Il parle « de l’intérieur » de la vie de quartier, des familles immigrées, des rapports garçons/ filles, de l’islam, du voile… Il dénonce la défaite des « intellectuels de gauche » qui jouent les prophètes de malheur et ne connaissent ces milieux que par la presse ou par leurs « amis qui enseignent en banlieue ». Le dialogue est passionnant entre le sociologue, qui pose des questions, « donne des devoirs à faire », et Younes qui tantôt se lance sur son ordinateur pour écrire d’une traite avec verve, tantôt déprime en réfléchissant à ses blessures d’enfant ou d’adolescent.

Et l’analyse détaillée de l’ouvrage tirée de la lettre de Juin 2018 de notre section Rhône-Alpes:

“Disons le d’emblée : le dernier ouvrage de Stéphane Beaud, La France des Belhoumi, portraits de famille (1977-2017), est d’une totale originalité. Par sa démarche même, l’ampleur de son contenu, et la tonalité qui s’en dégage.
Stéphane Beaud, outre ses qualités d’analyste, est un sociologue intuitif, ouvert à l’inattendu, à l’improbable, en permanence disponible à la rencontre. C’est un sociologue du « fil en aiguille ». Cette capacité d’écoute et d’empathie, la confiance qu’il instaure avec ses interlocutrices/teurs , avaient déjà donné, en 2004, Pays de malheur (La Découverte), plus d’un an d’échanges quasi quotidiens, essentiellement via le Net, avec Younès Amrani, alors emploi-jeune dans une bibliothèque du côté de Lyon ou de Saint-Etienne (Beaud préserve toujours l’anonymat des êtres qui se confient à lui, et maquille leurs lieux de vie) : un témoignage brut, sans concessions, quasi-exhaustif,sur la vie d’un « jeune des quartiers » dans les années 1990/2000 ; un témoignage qui reste aujourd’hui une référence incontournable, en dépit des transformations ultérieures de la société française, entre autres à la suite des attentats de 2015.
Mais si la « mise à feu » des deux enquêtes se ressemble –dans les deux cas, une simple réponse à une demande, qui va entrainer les protagonistes bien au-delà de ce qu’ils imaginaient au départ- les différences d’ampleur des champs d’investigations de ces dernières sautent aux yeux : Pays de malheur « se contentait » de creuser le quotidien et la vérité d’un individu, fût-il générique et exemplaire. La France des Belhoumi embrasse l’histoire d’une famille entière –dix personnes en tout- et s’étend sur quarante ans de leur histoire, et de celle de la société française.
Un soir de juin 2012, dans le cadre d’une soirée organisée par une Mission locale de Seine Saint Denis, Stéphane Beaud est invité à parler des chemins d’intégration pris par les jeunes d’origine maghrébine, des réussites silencieuses comme des obstacles qu’ils rencontrent. A l’issue de la soirée, trois jeunes femmes l’abordent, trois sœurs. Nombre de phrases du sociologue ont fait écho en elles, elles ont envie de parler, de se raconter. Dès les premiers échanges, le temps du « pot » offert par la Mission locale, Stéphane Beaud perçoit l’importance de la rencontre, les richesses à venir qu’elle porte en elle. Lui dont les études précédentes ont, jusqu’alors, essentiellement concerné les « garçons » d’origine émigrée et l’espace social dans lequel ils se meuvent, se lance, « plonge » : il propose aux trois sœurs de les revoir en entretiens séparés, pour « démarrer par leur intermédiaire une recherche sur l’histoire de leur famille ». Accord immédiat, unanime, échange de numéros de portable : le premier entretien a lieu un mois plus tard, avec Samira, l’ainée, celle qui a pris la parole la première le soir de juin, et qui va devenir, aux dires même de Stéphane Beaud, son « alliée permanente », celle qui va entrainer peu à peu toute la famille derrière elle, pendant cinq ans, dans le tourbillon des sms, des appels téléphoniques, des échanges par mails et, bien évidemment, des heures d’entretiens, par dizaines…
Outre le père, arrivé seul en France en 1971, à 31 ans, et la mère, de dix ans sa cadette, qui l’a rejoint en 1977, la famille Belhoumi, installée à l’origine dans la banlieue ouvrière d’une petite ville de province à 400 km de Paris, comprend huit enfants : dans l’ordre des naissances, deux filles, trois garçons, puis de nouveau trois filles. Seize ans –une génération, au vu de l’évolution de la société française- séparent la naissance de Samira, l’ainée, (1970) de celle de Nadia, la « petite dernière »(1986). Les trois premiers enfants sont nés en Algérie, les autres en France. En 1978, le père, ouvrier du bâtiment, obtient, suite à des infections pulmonaires répétées, un statut d’invalidité permanente. La famille va vivre pendant des années une période de grande précarité financière, avec 80% du Smic paternel et les aides familiales, jusqu’à ce que la mère finisse par trouver un emploi.
Ce qui intéresse avant tout Stéphane Beaud, c’est la fratrie Belhoumi, le parcours individuel de celles et ceux qui la composent. Parcours différents, parfois contrastés : huit histoires qui ne cessent de croiser « la grande », huit histoires qui témoignent d’un processus d’intégration en voie de construction. Au-delà des chemins empruntés – le livre, ce n’est pas le moindre de ses attraits, recèle une très forte part de romanesque-, au-delà des obstacles plus ou moins difficilement franchis, deux constatations s’imposent: 1/ à une exception près, la famille a su éviter tous les pièges tendus aux « enfants de l’immigration » – le piège dans lequel est tombée l’ « exception » a lui-même été été dépassé ; 2/ Il n’y a pas de chômage dans la famille Belhoumi, quelle que soit la variété des métiers exercés et les formes différenciées de socialisation qui apparaissent clairement entre filles et garçons : tous les Belhoumi sont bien, malgré tout, dans « la réussite ».
Enquête chorale, kaléidoscopique, dont on ne peut ici, rendre compte dans toute sa richesse et sa complexité, La France des Belhoumi est avant tout l’histoire d’une ascension sociale individuelle et collective, d’une « intégration silencieuse » (Le Monde, 30 mars 2018). C’était, dès le début de l’enquête, le souhait de Samira –et ce fut la raison de son engagement ultérieur dans le projet : « changer l’image de l’immigration, trop souvent synonyme de problèmes ». On est loin, de fait, de toute posture victimaire, loin de toute dramatisation. Faut-il, pour autant, y voir « une famille semblable à tant d’autres » (Le Monde, encore) ?
Ce qui frappe –et très souvent émeut- dans la découverte progressive que le lecteur fait de l’histoire de cette famille, c’est à la fois la force et la fragilité de celle-ci. Au fur et à mesure que Stéphane Beaud énumère et analyse tous les éléments qui, pierre après pierre, parfois infimes en apparence, ont permis-et parfois freiné- la « réussite » de l’intégration-professionnelle et « matrimoniale »- des membres de la fratrie (présence attentive des parents, quartier d’enfance, école à forte mixité sociale, poids de la précarité, taille de l’appartement, regard des enseignants, influence des copains, poids du groupe, couleur politique de la ville, etc.) et si l’on inscrit en contrepoint de tous ces éléments les dimensions d’une société en pleine mutation (chômage, évolution de l’école, retour du religieux, attentats…), on se surprend souvent à jouer au petit jeu de l’uchronie (la fameuse longueur du nez de Cléopatre…), à se demander quel eût été le destin de chacune et chacun des membres de la famille si… Questionnements vains, qui pourraient évidemment s’appliquer à toute famille, mais qui s’imposent ici avec une force et une récurrence toutes particulières . Pour ne prendre qu’un exemple : Stéphane Beaud insiste sans cesse sur le rôle déterminant, fondateur, des deux « locomotives » de la fratrie, Samira et Leila, les deux sœurs ainées, soutiens permanents, soutiens de famille et soutiens affectifs, concrets, présences protectrices, références et modèles pour tout le reste de la fratrie. Que serait-il advenu si le hasard des naissances avait fait d’elles des cadettes au lieu d’en faire des ainées, et si elles avaient eu à « subir » l’autorité d’un grand frère ? Il y a, dans le livre, des pages particulièrement nourrissantes sur le « poids du genre », les rôles assignés traditionnellement aux filles –les destins matrimoniaux, entre autres-, sur la mansuétude nettement plus laxiste qui entoure les garçons, et les différences de socialisation qui en résultent. Samira et Leila, chacune à sa manière, ont, contre vents et marées mais surtout en misant leur avenir sur leurs études, su gagner leur indépendance, professionnelle et amoureuse ; les garçons, plus choyés, plus libres, plus sensibles aux « effets de quartier » -mais également plus violemment confrontés que leurs sœurs aux discriminations- ont eu un parcours scolaire et une intégration professionnelle plus difficiles.
La grande histoire va rattraper l’enquête de Stéphane Beaud, et fragiliser le bel édifice patiemment construit par les Belhoumi : les attentats de 2015 prennent la famille de plein fouet, et font apparaitre des clivages internes (que Stéphane Beaud analyse très finement en les contextualisant) : les trois sœurs parisiennes rencontrées en juin 2012 seront à la manifestation du 11 janvier ; les autres membres de la fratrie se diront « pas trop Charlie ». Dans les semaines et les mois qui suivent, tous ressentent, dans leur quotidien, les changements à leur égard. La suspicion, les amalgames. De nouvelles formes d’hostilité –au travail, dans la rue, sur le Net- que chaque nouvel attentat ravive et accroit. Là encore, la violence est plus fortement ressentie par les hommes de la fratrie que par leurs sœurs. Mais aucun membre de la famille n’y échappe. Le livre, dont la démarche a consisté avant tout à « mettre à jour une trajectoire d’ascension sociale », s’achève ainsi sur une note plus sombre : Stéphane Beaud compare à juste titre l’effort des Belhoumi pour rejoindre le « club France » –et, à travers eux celui d’un très grand nombre de familles françaises de culture musulmane, notamment issues de l’immigration algérienne- à un travail de Sisyphe, chaque nouvel attentat depuis 2015 les faisant dégringoler de la  « montagne intégration » qu’ils se voient obligés de gravir à nouveau.
En 2002/2003, les échanges directs sur le Net entre Stéphane Beaud et Younes Amrani se faisaient dans la plus grande discrétion : dix ans après la parution de Pays de malheur, l’anonymat de son auteur restait encore totalement préservé, et sa démarche ignorée de sa famille et de ses proches mêmes. A l’opposé, le pacte passé en 2012 entre Stéphane Beaud et les trois sœurs nécessitait une circulation d’informations constante entre les membres de la famille, afin que nul(le) ne reste à l’extérieur de l’enquête en voie d’élaboration. Il fallait pour ce faire un personnage/relais, unanimement reconnu et respecté au sein de la fratrie, pour relancer, vaincre certaines réticences : Samira, toujours elle, sera cette messagère sans faille, sans laquelle l’entreprise eût sans doute avorté.
Ainsi, à partir de 2012, la vie chez les Belhoumi a été, à des degrés divers mais sans exception, accompagnée, questionnée et, pour certain(e)s, transformée par l’ « intrusion » de celui que l’un des fils nomme, avec une légère ironie, « l’écrivain ». L’enquête, par son mouvement permanent, la circulation incessante des informations en interne, a fait bouger les lignes au sein de la fratrie, aidé à renouer des liens parfois distendus (vies différentes, géographiquement éloignées les unes des autres) Depuis sa parution -mars 2018-, le livre, on le sait, a été lu par chacun(e). Sauf par le père, à qui les enfants le rapportent, en lisent des passages. La mère, de son côté, le découvre à son rythme, et en a commandé deux exemplaires, pour un ancien employeur et pour une voisine. Discussions, échanges, fierté : « il y avait urgence à nous raconter, nous les silencieux » affirme Samira. Mission accomplie.
Au bout des 350 pages que constitue l’enquête de Stéphane Beaud, on s’est attaché aux Belhoumi ; on a envie de savoir la suite. De les retrouver dans cinq, dans dix ans. On se surprend à faire des vœux pour eux. On sait, par ailleurs, que Stéphane Beaud possède des dizaines d’heures d’entretiens qu’il est loin d’avoir tous livrés. On aurait pu en lire davantage. On espère pouvoir le faire un jour.
Pour l’heure, il s’agit de faire en sorte que le livre sorte des cercles des lecteurs d’ouvrages de sociologie. De trouver des espaces/publics permettant de confronter l’histoire des Belhoumi à celles d’autres familles, de constater ce qui les réunit et ce qui les distingue. De lui permettre de faire des vagues, de favoriser l’éclosion d’autres paroles. Stéphane Beaud a déjà commencé. Depuis un mois, il rencontre des lycéens de villes de la banlieue parisienne, raconte, écoute : les réactions sont passionnantes…
D.L.

Voir aussi: http://www.persee.fr/doc/genes_1155-3219_1996_num_24_1_1397

Plantu, 50 ans de dessin

Jeudi 26/04/2018 – Maison de l’Amérique latine, Paris

Rencontre avec Plantu et Eric Fottorino à l’occasion de la sortie du livre

“Plantu, 50 ans de dessin”

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Filiu: généraux, gangsters et jihadistes

J P Filiu à France-inter

Jean-Pierre Filiu, Généraux, gangsters et jihadistes, histoire de la contre-révolution arabe, La découverte, 2018, 311 p.

Ce livre a été présenté au Maghreb-Orient des livres à l’Hotel de ville de Paris le 2 février 2018, au cours du Café littéraire « Quel avenir pour le Moyen-Orient ? » coordonné par Yves Chemla.

Les pays arabes, mais aussi la Turquie, deviennent des Etats formellement « indépendants » entre 1920 et 1962. Les éléments civils et plus ou moins demandeurs de « démocratie » y sont muselés, neutralisés, marginalisés par ceux qui détiennent la « force légitime », les officiers d’armées qui rarement sont réellement à l’origine de l’indépendance. Le plus souvent leur légitimité réelle est simplement qu’ils sont la principale force nationaliste cohérente, ceux que Filiu appelle les « mamelouks de notre temps ». En référence au corps militaire qui a en fait régné sur l’Egypte du XIIIe au XVIIIe siècle. Selon les pays arabes, quand ils accèdent à l’indépendance, ces officiers s’imposent face à un pouvoir civil fragile en quelques semestres ou plus lentement. Une fois maîtres du champs politique ils agissent le plus souvent en collectif, à la fois respectueux de leur propre hiérarchie et parfois « révolutionnaires » au sein de celle-ci : corporation des capitaines ou des colonels face aux vieux généraux. Plus ou moins rapidement, c’est le service de renseignement militaire qui devient le cœur de l’Etat, ce que les spécialistes nomment l’ « Etat profond ». Ils deviennent les « autogestionnaires » des principales ressources du pays, à leur propre profit collectif. Par exemple, à l’indépendance algérienne, la ressource fondamentale est composée par les biens vacants laissés par les Français, tant dans l’agriculture et autres entreprises que dans le foncier urbain, puis à partir de 1973 le pétrole et le gaz deviennent le capital le plus important.

Mais Filiu souligne que les hydrocarbures ne sont pas la seule ressource des Etats arabes : parce que l’ensemble du monde arabe est un foyer mondial d’instabilité, au contact des deux « empires » de la guerre froide, chaque Etat arabe, chaque corporation d’officiers se doit de « surveiller » des frontières compliquées et des minorités internes. C’est le capital qu’il peut « vendre » en terme de sécurité régionale à l’un des deux grands, ou/ et l’Arabie séoudite, pivot du système pétrolier mondial. Ce marché de l’insécurité internationale connaît un boom avec la révolution iranienne de 1979, un autre bien plus puissant et qui dure encore avec les attentats de 2001 aux Etats-Unis. Des points particuliers ont un prix très élevé dans ce marché : ils concernent le point de contact entre Israël et Syrie au Golan, le point de contact entre la Gaza palestinienne et le Sinaï égyptien : des centaines de tunnels de contrebande sous une frontière fermée. Les corporations militaires au pouvoir ont besoin de djihadistes pour affirmer leur légitimité internationale et en tirer les aides financières qui vont avec. La gestion du nationalisme reste une part de légitimité importante pour des pays comme l’Egypte ou l’Algérie, sans doute plus encore pour le Maroc. Une part moindre en Iraq, moindre encore en Syrie ou presque pas au Yémen où le poids de la sécurité internationale vendue aux grandes et moyennes puissances fait à peu près toute la vie politique locale, avec des « histoires nationales » trop limitées pour asseoir solidement un Etat.

En quoi le monde arabe est-il original par rapport aux pays d’Afrique « noire » ou d’Amérique Latine ? Dans ces deux ensembles aussi, les officiers ont exercé le pouvoir parce que c’étaient les seuls cadres modernes relativement stables et cohérents, aussi peu occupés que ceux du monde arabe dans la « défense nationale » qui y dépend aussi presque exclusivement des gendarmes internationaux que représentent les grandes puissances. En Amérique latine ce gendarme a été l’Angleterre au XIXe siècle, relayée dès les années 1860 en Amérique centrale, puis avec la première guerre mondiale plus au sud, par les Etats-Unis. En Afrique « noire » à partir des indépendances des années 1960, ce sont les USA et la France qui font la police internationale, garante des frontières des Etats. Alors quelle spécificité du monde arabe ? Qu’il est au contact des deux blocs de la guerre froide, qu’il dispose d’une part exceptionnelle des hydrocarbures du monde, qu’il possède le capital d’une des deux religions « mondiales » avec ses lieux saints légitimés par une langue arabe aux contours exceptionnellement complexe (des « dialectes » parlés multiples, des langues de culture « moderne » presque communes, une langue sacrée traditionnelle).

Telle est la trame que nous recomposons et sur laquelle se tisse le récit de Filiu, qui rentre dans le détail des intrigues à la fois spécifiques de chaque pays arabe et communes souvent aux corporations militaires au pouvoir qui se soutiennent mutuellement. Il termine son livre en montrant pourquoi la Tunisie est une exception, où une vraie transition démocratique s’est faite, certes dans la douleur, grâce au poids des corps sociaux cohérents que sont le syndicalisme et les professionnels du droit (magistrats, avocats), face à une armée à la fois faible et républicaine. Il souligne que des éléments démocratiques sont présents partout dans le monde arabe (nous ajouterions : aussi en Afrique « noire » et plus fortement en Amérique Latine), éléments dispersés que nous devons repérer et aider. En résumé, me commente Marc Bernard qui m’a passé le livre : il s’agit d’une contre-révolution face à la demande de démocratie des peuples, cette contre-révolution prends des visages différents en fonction des pays et des circonstances, mais elle est sur le fond unie pour l’essentiel.

 Claude Bataillon

 

Leila Slimani à l’honneur: deux livres récents

« SEXE ET MENSONGES », de Leila Slimani éd. des Arènes, 2017

Il se peut que le titre de ce livre rappelle à certains cinéphiles celui d’un film de Steven Soderbergh, Sexe, mensonges et vidéo (1989), dont le personnage principal enregistrait en vidéo des confidences de femmes (parfois très crues) sur leur vie sexuelle. Cependant le livre de Leïla Slimani est entièrement consacré à la situation dans son pays le Maroc comme l’indique bien son sous-titre : « La vie sexuelle au Maroc ». C’est un livre essentiellement constitué par une quinzaine de témoignages, presque tous de femmes, qui souvent sont venues spontanément se raconter à l’auteure, tant il est vrai que le besoin de parole est considérable, chez des femmes qui non sans raison se considèrent comme des victimes et se sentent menacées d’étouffement. Ces témoignages renvoient à une situation qui fondamentalement est toujours la même, mais les personnages dont parle Leïla Slimani bénéficient du fait qu’étant romancière elle parvient à leur donner même brièvement une personnalité, souvent attachante ; et il est vrai qu’on résiste difficilement en tant que lecteur ou lectrice, au pathétique de certaines situations évoquées, bien que le but du livre soit d’abord de montrer et d’expliquer, quitte à chacun et à chacune de savoir s’il est attendri ou indigné.
Leïla Slimani n’hésite pas à encadrer les confidences qu’elle a recueillies de commentaires riches et abondants, mais elle ne se prend pas pour une théoricienne et ne se met pas dans la posture d’une intellectuelle ; et elle ne convoque pas non plus, comme le faisait Assia Djebar à son époque, les devoirs de la « sororité ». En fait, elle se situe explicitement dans la suite de cette Marocaine malheureusement décédée (en novembre 2015 à Rabat) qu’elle considère comme sa grande ancêtre, Fatima Mernissi, sociologue de formation et féministe déclarée.
Féministe, Leïla Slimani l’est certainement mais au sens où elle s’attache principalement aux victimes des attitudes déplorables qu’on trouve dans la société marocaine à l’égard de toute sexualité. Les groupes marginaux, tels que les homosexuels et les prostituées, sont les plus violemment ostracisés et il n’est pas étonnant que Leïla Slimani soit très liée à un autre écrivain marocain Abdellah Taïa, le premier à avoir ouvertement déclaré dans la presse marocaine son homosexualité (En juin 2007, il fait la couverture du magazine marocain Tel Quel sous le titre : « Homosexuel, envers et contre tous »).
Cet acte courageux convient particulièrement au propos que se donne l’auteure de Sexe et mensonges, qui est de dénoncer l’hypocrisie régnante dans la société marocaine, qu’on peut tout à fait résumer en reprenant ses propres mots : « Au Maroc, gouvernants, parents, professeurs, tiennent le même discours : Faites ce que vous voulez, mais faites-le en cachette. »
Et si elle convoque en premier lieu les gouvernants, c’est parce que les lois elles-mêmes, très répressives, définissent en apparence une société où toute espèce de relation sexuelle hors mariage est absolument prohibée.
Naturellement, on a plusieurs fois l’occasion de constater dans le livre que lesdites relations sexuelles sont en fait extrêmement répandues mais dans des conditions que l’auteure et bien d’autres avec elles désormais, jugent inacceptables. La seule solution est de se cacher mais ce n’est pas facile et pour beaucoup de femmes, un rapport sexuel dans des conditions déplorables de clandestinité est tout à fait frustrant. Il est possible que certains hommes y trouvent la satisfaction d’un besoin immédiat, mais il semble bien qu’à cet égard, l’homme et la femme ne vivent pas la sexualité de la même façon, et que les femmes supportent mal de n’être qu’un objet permettant cette satisfaction. Cet état de fait entraîne d’ailleurs une des formes (par ailleurs extrêmement nombreuses !) de corruption qui existent dans le royaume puisqu’il suffit souvent ou parfois de glisser quelques billets dans la main du policier préposé à la surveillance des mœurs pour qu’il ferme les yeux sur le délit constaté.
La question économique revient de plus en plus fréquemment dans le livre au point que Leïla Slimani en arrive à penser et dit finalement clairement que l’accès à une sexualité virtuellement satisfaite est tout bonnement (si l’on peut dire ! ) une affaire d’argent : les riches s’en sortent très bien et on ne leur fera pas d’ennuis, les pauvres sont persécuté(e)s par des tracasseries dont sont par exemple systématiquement victimes les plus pauvres des prostituées, celles qui se font « payer en légumes » comme on dit semble-t-il au Maroc pour les désigner.
Leïla Slimani rejoint une forme particulière de féminisme en défendant un droit à la jouissance ou au plaisir sexuel pour les femmes qui pendant trop longtemps ont accepté en silence d’en être privées. Le grand mérite de son livre, et on espère que ce sera aussi un moyen de son efficacité, est qu’elle défend ce droit avec ce qu’on pourrait appeler beaucoup de naturel, comme une sorte d’évidence tranquille, qui n’implique aucune revendication hystérique ni ostentatoire. C’est peut-être pour cela que son livre apparaît comme caractéristique d’une nouvelle génération qui certes a encore beaucoup à faire. Mais il serait injuste de dire qu’il n’y a à cet égard au Maroc—pour s’en tenir à cet exemple—ni évolution ni progrès. L’existence même d’un livre comme Sexe et mensonges prouve que la parole se libère, non sans soubresauts évidemment et non sans risques pour ceux et celles qui y contribuent. Leïla Slimani évoque pour finir l’affaire Kamel Daoud et les accusations en tout genre ou venant de tout bord que celui-ci s’est attiré pour avoir osé parler de la misère sexuelle des Musulmans (ou de certains d’entre eux) : Le sexe est la plus grande misère dans le « monde d’Allah ».
Denise Brahimi

« PAROLES D’HONNEUR » Roman graphique de Leila Slimani et Laetitia Coryn, (Editions Les Arènes BD), 2017

Dès la sortie du livre « Sexe et mensonges » l’éditeur Les Arènes a proposé à l’auteur de l’adapter en roman graphique, ce qu’elle a accepté d’enthousiasme: « C’était l’occasion pour moi de raconter cette histoire comme une fiction, d’incarner mes personnages, mais aussi de donner à voir la beauté de ces femmes et de mon pays ».

Laetitia Coryn a accompagné Leila Slimani dans de nombreux entretiens, et sa palette apporte efficacement cette incarnation et la mise en espace évoquées par l’auteur. Auteure d’une « Histoire du sexe », beau succès de librairie, la dessinatrice s’est ingénié à illustrer les lieux des rencontres, à donner visages et mouvements, attitudes crédibles qui font mieux qu’accompagner le texte de Leila Slimani, mais le soutiennent et l’animent. Le choix du titre « paroles d’honneur » décrit bien deux des aspects qui traversent l’ouvrage: des mots et des paroles abondantes, cathartiques souvent, et cette notion mal digérée d’honneur, des familles, des maris, mais tellement peu des femmes elles-mêmes. On se prend de sympathie pour les nombreuses interlocutrices qui dialoguent avec l’auteure, pour plusieurs hommes aussi, dont certains avouent souffrir « de cette morale rétrograde et hypocrite ». La plupart se battent contre le carcan social qui les oppresse et formule l’espoir de voir progresser la situation dans leur pays.Entre autres choses, cela passera par des réformes juridiques comme par exemple l’article 490 du Code pénal qui punit d’un mois à un an d’emprisonnement « toutes personnes de sexes différents qui n’étant pas unies par les liens du mariage, ont entre elles des relations sexuelles ». Base de bien des barrages à une vie libre et épanouie pour de nombreuses femmes.

Le combat auquel a choisi de participer Leila Slimani est crucial, et le choix d’une version graphique de ses dialogues peut efficacement y contribuer… Si du moins les marocain-e-s y ont accès.

Michel Wilson

(cet article provient du site de Coup de soleil Rhône-Alpes http://www.coupdesoleil-rhonealpes.fr/category/lire-ecouter-voir)

Berbères: au long cours et dans le monde

Le 4 Février, une table ronde à Paris a présenté ce N° spécial de la revue l’histoire  au cours du Maghreb-Orient des livres (MODEL), à l’Hôtel de ville de Paris:65a4a21a-8f2b-44b8-a1ea-9f9c80071548

Berbères : De Saint Augustin à Zinedine Zidane Revue Histoire/ collections, janvier 2018, 98 p.

Cette table ronde, animée par Hafid Adnani (de la TV Berbère), comprenait Valérie Hannin et Tassidit Yacine. Bientôt les paroles échangées seront reprises ici.

En attendant, voici la note de lecture de C. Bataillon: “Les Berbères sont des Barbares comme les autres : pour les Romains, des gens qui ne parlent pas latins et sont quelque peu inférieurs, que ce soit au sud de la Méditerranée ou au nord des Gaules ou à l’est. Ce dossier affronte la difficulté de couvrir l’Afrique du Nord ou Maghreb « depuis les origines ». En évitant de monter en épingle des Berbères « rétrogrades » ou « identitaires » pour montrer comment en chaque lieu et en chaque moment des populations parlant toutes les variantes d’une langue « berbère » ont su s’adapter, se moderniser, résister, négocier, prendre le pouvoir, se soumettre, s’affirmer, dans un monde où du nord ou de l’est venaient des partenaires, des « maîtres » des « civilisateurs », en une complication pas plus forte au sud de la Méditerranée occidentale qu’au nord des Alpes ou à l’est du Rhin : Phéniciens de Carthage, Romains, Byzantins, Vandales, Arabes, Turcs, Espagnols, Français, Yankees, Soviétiques, Chinois. Ils parlent « tamazight » avec leurs grands-parents, leurs parents le parlaient entre eux, leurs grands parents le parlaient sur la place publique.

Le dossier de la revue Histoire se lit d’une traite, parce qu’il nous fait vivre une foule de personnages, d’autrefois ou de maintenant, pour comprendre ces presque trente millions de « berbères » actuels, au Maghreb comme en Europe et au Canada. Des écrivains et penseurs comme Apulée (auteur de L’âne d’or), comme Augustin (saint chrétien, mais aussi fils de bonne famille dont la mère, Monique, organisait en vain son beau mariage à Milan), comme Averroès (grand helléniste et ouléma à Cordoue), comme Ibn Khaldun (géographe, historien et politologue enseignant finalement au Caire), Mouloud Feraoun (instituteur et écrivain assassiné par l’OAS), Mouloud Mameri (écrivain kabyle … de France et du Maroc), des politiques comme la Kahina (juive, chrétienne ou animiste ?), comme le bachaga Mokrani (dévoué à une armée française qui le trahit), comme Aït Ahmed (un démocrate parmi les leaders du nationalisme algérien). Finalement, parler des Berbères, c’est parler du Maghreb profond, y compris si ce Maghreb parle arabe ou français, un monde qui se fabrique, pas qui se lamente sur ses origines. Et vers le sud ce monde berbère sert de pont avec le rivage saharien (Sahel), où les Touaregs sont au bord de cinq pays africains. Sans oublier que l’unification politique du Maghreb s’est fait sous deux dynasties berbères (Almoravides et Almohades).”