Actualités Coup de soleil



Editions Cérès: Mohamed Ben Smaïl, un fondateur

Mohamed Ben Smaïl, grand éditeur tunisien: Hommage à un esthète disparu

 Encore un chêne qu’on abat ! Mohamed Ben Smaïl, fondateur des éditions Cérès, s’est éteint vendredi 6 juillet 2018.  Que dire de cet homme ?  Jamais trop, toujours pas assez !

Mohamed Ben Smaïl avait l’amour des mots chevillé à l’âme. Excellent journaliste, il accompagna Béchir Ben Yahmed lors de la création de l’hebdomadaire L’Action, qui allait devenir Jeune Afrique. Après de brèves responsabilités au ministère du tourisme puis  un passage éclair à la tête de  ce qui était alors la radio télévision tunisienne (RTT), Mohamed Ben Smaïl se lance dans la grande entreprise de sa vie : en 1975, Cérès éditions voit le jour. Très vite, « la maison » se distingue par la qualité de ses ouvrages, forme et fond mêlés : à la pertinence du contenu s’alliait la beauté de l’objet.

Comme journaliste puis éditeur, Mohamed Ben Smaïl n’a jamais plié la tête devant les décideurs politiques ; l’obéissance n’était pas son sport favori. Qu’on se souvienne du fameux discours, prononcé en 1970, par le premier ministre Hédi Nouira, devant l’Assemblée nationale, discours dont Mohamed Ben Smaïl, alors directeur de la radiotélévision, n’avait fait enregistrer que des extraits. Le lendemain, Hédi Nouira retourne lire son discours devant une assemblée vidée de ses députés et l’allocution intégrale est diffusée par les médias. Entretemps, le directeur de la RTT avait présenté sa démission. Plus près de nous, le refus du directeur de Cérès de publier un ouvrage, commandé à un pisse-papier italien et chantant les louanges du président Ben Ali,  valut à la maison d’édition d’être assujettie à un contrôle fiscal. Mohamed Ben Smaïl, homme libre, a toujours gardé la tête haute, à une époque où les fronts en berne étaient foison.

Que dire de l’homme ?  Sa lucidité hors pair, nichée dans la fulgurance du regard, son intelligence des êtres, sa rapidité de jugement, parfois lapidaire, ne le dispensaient pas de faire preuve d’une extrême courtoisie ainsi que d’une écoute ouverte et attentive. « Si Mohamed » était joyeux, comme on l’est lorsqu’on réalise que rien, ici-bas, ne mérite qu’on s’y attarde. Lui-même se jugeait sans complaisance. Souvent assailli par le doute, questionnant les autres sur son propre travail, cet homme aux apparences joviales cachait une profonde solitude et des désarrois, à l’écart de toute confidence. En vérité, il se livrait peu, à chaque fois par bribes fugaces, telle une porte, à peine entrouverte, aussitôt refermée.  Sur ses photos, le sourire, prêt à s’élancer et grandir, semble retenu dans sa course par on ne sait quelle amertume enfouie.  Sur cette amertume, les lectures nous éclairent : « Si Mohamed » était adepte d’Emile Cioran, philosophe hanté par la mort, pour lequel l’existence  ne représentait qu’un étroit passage entre naissance et fin. Comment concilier cela avec le bon vivant que fut Mohamed Ben Smaïl, tennisman accompli, cultivant l’amitié avec ferveur ? En réalité, nous sommes tous des puzzles aux pièces jointives mais désaccordées et il n’est pas incongru qu’un être possédant l’acuité de Si Mohamed ait été hanté par des interrogations existentielles, aussi constantes que douloureuses.

S’il est vrai que chaque existence est consacrée à  accomplir, sous des formes d’apparence différente, un seul et même projet (telles des variations sur une même partition), pour Mohamed  Ben Smaïl, ce projet fut Cérès. Par la fondation de cette maison, il a fait œuvre de pionnier. En ce temps-là, la Tunisie était portée par une génération de bâtisseurs, unis autour d’un projet commun et vibrant de la flamme des débuts. Travailler pour soi était aussi construire le pays. Faire œuvre utile (et belle) constituait un acte de militantisme. Notre époque peine à bâtir un projet commun. Lorsque les individualités se regroupent, c’est parce qu’elles « sont du même monde » et gare à celui qui ne partage pas leur « code couleur » : le voici étranger dans son propre pays. Au sein de ces « meutes », le militantisme a désormais pour maîtres mots l’ambition, l’argent et la course au pouvoir. Agir pour le pays, par amour du pays ? C’est  d’un ringard ! ..

Cher Si Mohamed, merci pour tout ce que vous avez été : votre raffinement, votre culture, votre exquise élégance. Merci pour votre amour des livres. Merci pour Cérès et, derrière elle, les auteurs que vous avez encouragés et publiés. Les êtres s’en vont, mais les mots demeurent. Et tous les mots de tous vos livres, continueront de témoigner de ce que vous avez été (Azza FILALI, La Presse de Tunisie, 10  juillet 2018)

Merci à Azza Filali, romancière tunisienne et fidèle de Coup de soleil, pour ce bel hommage à notre ami Mohamed, cette grande figure, ce pionnier de l’édition maghrébine.

Mohamed Ben Smaïla été des nôtres dès les premiers pas du Maghreb des livres. Il a été « recruté » dans cette belle aventure par sa collègue et amie Marie-Louise Belarbi, « la » libraire de Casablanca. Celle-là même qui nous avait poussés, avec Rachid Mimouni, à créer cet évènement annuel, à Paris, pour mettre en lumière la création éditoriale du Maghreb et / ou sur le Maghreb. Marie-Louise avait pour Mohamed une très grande estime et elle l’avait donc convaincu de nous rejoindre dès 1995, pour la 2èmeédition du MDL à la Grande Halle de La Villette à Paris: Coup de soleil fêtait en même temps ses 10 ans d’existence (1985)… et les éditions Cérès leurs 20 ans (1975) ! Je me souviens d’un Mohamed pétillant d’intelligence, ouvert aux autres, curieux de tout, que j’ai toujours eu plaisir à retrouver, au fil des ans, à Paris ou à Tunis.

Mohamed aura tenu les rênes de Cérès jusqu’en 2003, passant alors le relais à son fils Karim : une succession toute naturelle puisque Karim Ben Smaïlavait rejoint son père dès 1988 à la tête de cette belle maison d’édition. Depuis 2003, Karim a su faire honneur à son père en maintenant l’exigence et la qualité des productions éditoriales de Cérès, tout en les adaptant à une société en pleine mutation sociale et technologique.

Mais le fil des relations des Ben Smaïl avec Coup de soleil allait dépasser ces deux premières générations puisque, en février 2011, trois semaines après le décisif « Dégage » de ce 14-Janvier qui marquait la victoire de la révolution, c’est Youssef Ben Smaïl, petit-fils de Mohamed et fils de Karim que nous recevions à l’Hôtel de ville de Paris, à l’ouverture du 17èmeMaghreb des livres, comme le montre cet extrait de la « Lettre de Coup de soleil » n° 34 (ci-dessous). Youssef terminera dans quelques mois une thèse de doctorat en Histoire (université de Harvard) sur la Tunisie dans l’Empire ottoman.

De Mohamed à Youssef en passant par Karim : une bien belle lignée ! Assurément, Si Mohamed a aujourd’hui le droit de reposer en paix … (Georges MORIN)

Le destin est parfois facétieux ! 14 janvier 2011 : la Tunisie se remet debout après avoir chassé la « famille régnante ». Et trois semaines après, le 5 février, c’est le Maghreb des livres qui ouvre ses portes à Paris, avec les lettres tunisiennes à l’honneur ! Nous avons donc rajouté dans l’urgence au programme de la manifestation, déjà arrêté depuis l’automne 2010, une séquence « spéciale Tunisie » en soirée d’ouverture. Avec côte à côte Youssef Ben Smaïl, Fatma Cherif, Mahmoud Ben Romdhane et Georges Morin…

Retour à Bollène, de Saïd Hamich

Participation de Coup de soleil à la présentation du film

Retour à Bollène, de Saïd Hamiche, séance prévue le : 26 juin 2018, 20h30, cinéma 3 Luxembourg, 19h, 67 Rue Monsieur le Prince, Paris 6e. Nouvelle séance avec la présence de Stéphane Beaud. Voir l’analyse du film http://coupdesoleil.net/midi-pyrenees/2018/06/02/retour-a-bollene-11-juin-2018-cinema-american-cosmograph-a-toulouse/
     
   « Dominée par l’extrême-droite, la ville de Bollène marginalise ses immigrés dans des quartiers abandonnés. Dans ce contexte discriminant, chacun se positionne. Nassim, qui a réussi à Abu Dhabi, vient avec sa compagne Isabelle rendre visite à sa famille restée dans leur cité à Bollène. La ville est aux mains de la Ligue du Sud, mouvement d’extrême droite, et affiche un peu partout des affiches de jeunes enfants bien blancs avec le slogan « Une ville, une identité : Bollène ». Ce contexte politique de rejet de l’étranger baigne le film d’une menace : face à cette adversité, la gravité gagne les visages et les cœurs. Si bien que la rencontre avec un ancien prof de français communiste ayant viré de bord pour épouser les idées nationalistes déstabilise aussi bien sa relation avec sa compagne qu’avec sa famille et ses amis…
Et voici deux analyses du film publiées dans le bulletin de juin de nos amis de Auvergne- Rhône-Alpes:
Premier regard: Connu comme producteur de films marocains, Saïd Hamich se lance ici dans la réalisation, d’une manière qui affirme son originalité plus que son souci des règles et des normes : c’est ainsi que l’histoire qu’il raconte s’inscrit dans une tension qui s’arrête au bout d’une heure et le film aussi.

Cependant le propos évoqué par le titre Retour à Bollène est de ceux qu’on connaît assez bien : un personnage retourne sur les lieux de son passé et de son adolescence, les traces qu’il en garde en lui sont source d’angoisse et de tourment, ce qui est l’indice de deuils non faits et de pages non tournées, d’ailleurs Nassim en porte la marque dans sa chair, sous la forme d’une cicatrice dont on ne sait rien d’autre sinon qu’elle lui vient d’un « accident »( ?) : manifestement Saïd Hamichi, comme Nassim son personnage, n’est pas de ceux qui racontent ; le passé, pour ce dernier, n’est pas l’objet d’une narration, c’est un poids et une douleur qu’on porte en soi et avec soi, d’autant plus cruellement que Nassim sait très bien l’inutilité de continuer à se battre contre eux, comme il l’explique à son demi-frère resté à Bollène et empêtré jusqu’à la paralysie dans la velléité de régler des comptes qui bien évidemment ne pourront jamais l’être. La paralysie à Bollène c’est l’alcool, le chômage, la petite délinquance et de diverses manières la destruction de soi. Ce que le retour à Bollène apprend à Nassim (il s’agit plutôt d’une confirmation nécessaire de ce qu’il savait déjà) c’est qu’il n’y a sur place aucune issue à la difficulté de supporter la vie, et de se supporter soi-même, en tout cas pas pour lui, un garçon intelligent, exigeant et bien doué.
En peu de temps et d’images, Saïd Hamichi entrecroise les deux fils dont le nœud étrangle lentement ceux qu’il a laissés sur place trois ans auparavant, quand il a quitté Bollène pour Abou Dhabi, où il a trouvé un travail et une « fiancée » américaine amoureuse de lui. D‘un côté l’état des lieux et la situation collective, de l’autre les problèmes personnels et familiaux. Le réalisateur garde constamment la balance entre ces deux aspects, étant bien clair que leurs conséquences néfastes ne font que se renforcer. La force du cinéaste est de dire tout cela vite et d’emblée : Bollène est une ville au moins à moitié morte, où il ne se passe rien et où la communauté maghrébine est maintenue volontairement dans une stagnation mortifère, qui bien sûr encourage un conservatisme où elle trouve sa seule structure. Nassim, s’affichant comme moderniste, le dénonce sans hésiter devant ce qui ne peut manquer de passer pour de la provocation. Mais paradoxalement il est lui-même fixé au passé qui lui donne fictivement une raison d’être, le dispensant d’en chercher une autre. Ce passé, qu’on pressent sans pouvoir en juger, se résume à la haine du père, évoqué comme un despote monstrueux qui a ou aurait écrasé ses enfants. Nassim qui est revenu à Bollène à cause de la fascination négative exercée sur lui par ce père, refuse de le rencontrer pendant toute la durée de son séjour (d’ailleurs bref). On se doute qu’au dernier moment il le verra (et le spectateur avec lui) mais le suspense est maintenu jusqu’à la fin du film. Ce n’est pas révéler celle-ci que de dire ce qu’on découvre alors, c’est-à-dire, en la personne du père, un homme ému et émouvant, très seul avec les salades qu’il a pour métier de cueillir, c’est-à-dire courbé au plus près du sol, « attaché à la glèbe » comme on disait dans les manuels scolaires d’autrefois pour parler des plus pauvres paysans français, les serfs, dont le nom veut dire esclaves—remplacés aujourd’hui par les travailleurs immigrés.
On imagine bien que le père a dû changer au fil des années, et que la violence qui était sa manière d’exister s’est peu à peu usée, réduite à néant par la routine de la vie à Bollène —en sorte que dans cette image du père, les deux fils conducteurs se rejoignent, de manière poignante, si ce n’est que le nœud qui résulte de leur jonction bloque aussi et par dessus tout la possibilité d’exprimer une émotion.
Malgré le choc de la rencontre avec le père, cette impossibilité subsiste chez Nassim comme le montre l’extrême fin du film, moment où il écrit à sa fiancée ou ex-fiancée Elizabeth, nous laissant sur le sentiment d’une fin ouverte et mitigée : s’agissant de Bollène, pas d’autre solution que d’en partir et d’en repartir ; s’agissant du rapport personnel aux autres, certains dégâts sont irréversibles et à trente ans, l’âge de Nassim, beaucoup de choses sont déjà jouées. Mais enfin c’est un âge encore ouvert sur l’avenir ; pesant sur les êtres, il y a des déterminations fortes, mais pas de fatalité.
Denise Brahimi

Second regard: Un film juste et laconique. Saïd Hamich, est un producteur Franco marocain né à Fès en 1986. On lui doit notamment la production de Much Loved, Vent du Nord, Volubilis, autant de films que nous avons appréciés. Il réalise avec ce Retour à Bollène son premier long métrage mû par une forme d’urgence personnelle: apprenant que sa mère compte repartir de Bollène, où il a vécu quelques années, vers le Maroc, il se lance en peu de temps dans l’écriture, puis dans trois semaines de tournage de ce film qui n’est qu’en partie autobiographique. Et critiques et spectateurs apprécient. L’économie de temps, de moyens et de mots, met en valeur les failles de tous les personnages auxquels il faut ajouter celles des lieux, cette Bollène adossée à sa centrale nucléaire dont les panneaux ornés d’enfants blonds délicieux vantent « Une ville, une identité ». Nassim, le personnage central du film, au contraire du réalisateur est né ici, et y a fait toutes ses études, soutenu notamment par son professeur d’histoire marxiste monsieur Aubenard, qu’il découvre élu municipal converti aux discours racistes et « nationalo-défaitistes » de la Ligue du sud des époux Bompard. Nassim revient après quatre ans à Abu Dhabi, pour revoir sa mère et ses frères et soeurs, leur présenter sa fiancée américaine Elisabeth, mais évite son père à qui il voue une lourde rancune. Ce ressentiment est un des pivots du film entremêlé à la difficulté schizophrénique ( son copain rappeur le qualifie affectueusement  » d’intello, schizophrène dans sa tête ») de celui qui a réussi, veut garder le lien avec les siens, refusant néanmoins d’être comme eux « un arabe de Bollène ».
Le film alterne entre travellings sur des paysages urbains navrants, de nombreuses rencontres soit silencieuses, soit faites de dialogues courts, et dont les mots font mouche. Celui avec son ancien professeur, rencontré par hasard dont le discours national populiste fait fuir Élisabeth, mais dit finalement justement l’impuissance sans issue de l’option politique qu’il a choisie. Cette courte rencontre déclenche en écho une scène de rupture dure et intense dans laquelle les contradictions autodestructrices de Nassim se révèlent. Il rejette cette femme qui l’aime parce qu’elle le renvoie à ses contradictions. Ce que sa soeur sait bien lui renvoyer :  » Pourquoi tu nous détestes? Tu es égoïste, Nassim… ». Cet homme qui parle au moins trois langues montre une difficulté mutique à parler de lui, sauf dans de rares occasions, préférant juger, donner des leçons, à son frère, son demi-frère, sa soeur, son futur beau-frère, Elisabeth, et même sa mère, en commandant du vin devant elle au restaurant, provoquant un malaise général… Pas si sympathique, donc, mais attachant, comme ce moi que retrouve chaque spectateur, dont on n’est pas satisfait, mais qui est une incontournable facette que chacun porte en soi…
À la réflexion, ce film met en scène une jolie collection d’humains cabossés mais auxquels on croit et qu’on se prend à aimer: le grand frère Mustapha, au beau sourire, le coeur sur la main, et ses trafics de cornes de gazelles au canabis, la mère aimante, qui garde les traditions mais tolère les différences, le père tyran vaincu par le travail, mais qui ne sait que lui redire l’importance de ce travail, le demi frère qui tente de sortir de sa déchéance, l’ancienne amoureuse, heureuse malgré tout, l’ami d’école qui scande des raps déchirants.
Cela permet de souligner la place subtile et remarquable de la musique dans ce film: celle écrite par Pauline Rambeau de Baralon, qui souligne avec bonheur en leur donnant de la profondeur certains moments du film, ce rap sur Bollène, qui résume le « No future » des habitants de cette ville, et Bashung, musicien fétiche de Nassim, ce qui le distingue de son entourage.
Une partie de la récente cinématographie du Maghreb ou portant sur la Maghreb (Vent du Nord, Prendre la Large, Vivre à Bollène, et à la rentrée Tazzeka, que nous accompagnerons et « chroniquerons ») font des ponts entre sud et nord. Ils contribuent à illustrer les proximités que la Méditerranée ne peut gommer, même si tant de voyageurs s’y noient, et les relations d’amour-haine que la longue histoire a vu naître entre les peuples des pays qui la bordent.

Michel WILSON

Stéphane Beaud, France des Belhoumi, à L’arbre à lettres

Le 1er juin 2018 à 18h30 à la librairie Arbre à lettres, 62 Rue du Faubourg St Antoine, Paris 12e, Coup de soleil participera à l’animation de la séance de présentation de l’ouvrage du sociologue Stéphane Beaud La France des Belhoumi. Affiche ci-dessous:

http://coupdesoleil.net/wp-content/uploads/2018/05/Débat-avec-Stéphane-Beaud-_-01-06-18.pdf

Rappelons à cette occasion un livre prémonitoire… et ancien: Younes Amrani et Stéphane Beaud, Pays de malheur ! Un jeune de cité écrit à un sociologue. Suivi de Des lecteurs nous ont écrit, Edition La Découverte poche 2014 (première édition Cahiers libres 2004), 256 p.

La postface de Michel Beaud souligne l’originalité et l’actualité de la réflexion de Younes Amrani : ce « jeune beur »  est en 2002/ 2003 en train de devenir un « intellectuel » par sa passion de la lecture et de l’écriture, qu’il peut assouvir depuis son emploi dans une bibliothèque municipale de « province », où il est chargé de mettre en place la salle des ordinateurs et d’y accueillir « les jeunes ». Il parle « de l’intérieur » de la vie de quartier, des familles immigrées, des rapports garçons/ filles, de l’islam, du voile… Il dénonce la défaite des « intellectuels de gauche » qui jouent les prophètes de malheur et ne connaissent ces milieux que par la presse ou par leurs « amis qui enseignent en banlieue ». Le dialogue est passionnant entre le sociologue, qui pose des questions, « donne des devoirs à faire », et Younes qui tantôt se lance sur son ordinateur pour écrire d’une traite avec verve, tantôt déprime en réfléchissant à ses blessures d’enfant ou d’adolescent.

Et l’analyse détaillée de l’ouvrage tirée de la lettre de Juin 2018 de notre section Rhône-Alpes:

“Disons le d’emblée : le dernier ouvrage de Stéphane Beaud, La France des Belhoumi, portraits de famille (1977-2017), est d’une totale originalité. Par sa démarche même, l’ampleur de son contenu, et la tonalité qui s’en dégage.
Stéphane Beaud, outre ses qualités d’analyste, est un sociologue intuitif, ouvert à l’inattendu, à l’improbable, en permanence disponible à la rencontre. C’est un sociologue du « fil en aiguille ». Cette capacité d’écoute et d’empathie, la confiance qu’il instaure avec ses interlocutrices/teurs , avaient déjà donné, en 2004, Pays de malheur (La Découverte), plus d’un an d’échanges quasi quotidiens, essentiellement via le Net, avec Younès Amrani, alors emploi-jeune dans une bibliothèque du côté de Lyon ou de Saint-Etienne (Beaud préserve toujours l’anonymat des êtres qui se confient à lui, et maquille leurs lieux de vie) : un témoignage brut, sans concessions, quasi-exhaustif,sur la vie d’un « jeune des quartiers » dans les années 1990/2000 ; un témoignage qui reste aujourd’hui une référence incontournable, en dépit des transformations ultérieures de la société française, entre autres à la suite des attentats de 2015.
Mais si la « mise à feu » des deux enquêtes se ressemble –dans les deux cas, une simple réponse à une demande, qui va entrainer les protagonistes bien au-delà de ce qu’ils imaginaient au départ- les différences d’ampleur des champs d’investigations de ces dernières sautent aux yeux : Pays de malheur « se contentait » de creuser le quotidien et la vérité d’un individu, fût-il générique et exemplaire. La France des Belhoumi embrasse l’histoire d’une famille entière –dix personnes en tout- et s’étend sur quarante ans de leur histoire, et de celle de la société française.
Un soir de juin 2012, dans le cadre d’une soirée organisée par une Mission locale de Seine Saint Denis, Stéphane Beaud est invité à parler des chemins d’intégration pris par les jeunes d’origine maghrébine, des réussites silencieuses comme des obstacles qu’ils rencontrent. A l’issue de la soirée, trois jeunes femmes l’abordent, trois sœurs. Nombre de phrases du sociologue ont fait écho en elles, elles ont envie de parler, de se raconter. Dès les premiers échanges, le temps du « pot » offert par la Mission locale, Stéphane Beaud perçoit l’importance de la rencontre, les richesses à venir qu’elle porte en elle. Lui dont les études précédentes ont, jusqu’alors, essentiellement concerné les « garçons » d’origine émigrée et l’espace social dans lequel ils se meuvent, se lance, « plonge » : il propose aux trois sœurs de les revoir en entretiens séparés, pour « démarrer par leur intermédiaire une recherche sur l’histoire de leur famille ». Accord immédiat, unanime, échange de numéros de portable : le premier entretien a lieu un mois plus tard, avec Samira, l’ainée, celle qui a pris la parole la première le soir de juin, et qui va devenir, aux dires même de Stéphane Beaud, son « alliée permanente », celle qui va entrainer peu à peu toute la famille derrière elle, pendant cinq ans, dans le tourbillon des sms, des appels téléphoniques, des échanges par mails et, bien évidemment, des heures d’entretiens, par dizaines…
Outre le père, arrivé seul en France en 1971, à 31 ans, et la mère, de dix ans sa cadette, qui l’a rejoint en 1977, la famille Belhoumi, installée à l’origine dans la banlieue ouvrière d’une petite ville de province à 400 km de Paris, comprend huit enfants : dans l’ordre des naissances, deux filles, trois garçons, puis de nouveau trois filles. Seize ans –une génération, au vu de l’évolution de la société française- séparent la naissance de Samira, l’ainée, (1970) de celle de Nadia, la « petite dernière »(1986). Les trois premiers enfants sont nés en Algérie, les autres en France. En 1978, le père, ouvrier du bâtiment, obtient, suite à des infections pulmonaires répétées, un statut d’invalidité permanente. La famille va vivre pendant des années une période de grande précarité financière, avec 80% du Smic paternel et les aides familiales, jusqu’à ce que la mère finisse par trouver un emploi.
Ce qui intéresse avant tout Stéphane Beaud, c’est la fratrie Belhoumi, le parcours individuel de celles et ceux qui la composent. Parcours différents, parfois contrastés : huit histoires qui ne cessent de croiser « la grande », huit histoires qui témoignent d’un processus d’intégration en voie de construction. Au-delà des chemins empruntés – le livre, ce n’est pas le moindre de ses attraits, recèle une très forte part de romanesque-, au-delà des obstacles plus ou moins difficilement franchis, deux constatations s’imposent: 1/ à une exception près, la famille a su éviter tous les pièges tendus aux « enfants de l’immigration » – le piège dans lequel est tombée l’ « exception » a lui-même été été dépassé ; 2/ Il n’y a pas de chômage dans la famille Belhoumi, quelle que soit la variété des métiers exercés et les formes différenciées de socialisation qui apparaissent clairement entre filles et garçons : tous les Belhoumi sont bien, malgré tout, dans « la réussite ».
Enquête chorale, kaléidoscopique, dont on ne peut ici, rendre compte dans toute sa richesse et sa complexité, La France des Belhoumi est avant tout l’histoire d’une ascension sociale individuelle et collective, d’une « intégration silencieuse » (Le Monde, 30 mars 2018). C’était, dès le début de l’enquête, le souhait de Samira –et ce fut la raison de son engagement ultérieur dans le projet : « changer l’image de l’immigration, trop souvent synonyme de problèmes ». On est loin, de fait, de toute posture victimaire, loin de toute dramatisation. Faut-il, pour autant, y voir « une famille semblable à tant d’autres » (Le Monde, encore) ?
Ce qui frappe –et très souvent émeut- dans la découverte progressive que le lecteur fait de l’histoire de cette famille, c’est à la fois la force et la fragilité de celle-ci. Au fur et à mesure que Stéphane Beaud énumère et analyse tous les éléments qui, pierre après pierre, parfois infimes en apparence, ont permis-et parfois freiné- la « réussite » de l’intégration-professionnelle et « matrimoniale »- des membres de la fratrie (présence attentive des parents, quartier d’enfance, école à forte mixité sociale, poids de la précarité, taille de l’appartement, regard des enseignants, influence des copains, poids du groupe, couleur politique de la ville, etc.) et si l’on inscrit en contrepoint de tous ces éléments les dimensions d’une société en pleine mutation (chômage, évolution de l’école, retour du religieux, attentats…), on se surprend souvent à jouer au petit jeu de l’uchronie (la fameuse longueur du nez de Cléopatre…), à se demander quel eût été le destin de chacune et chacun des membres de la famille si… Questionnements vains, qui pourraient évidemment s’appliquer à toute famille, mais qui s’imposent ici avec une force et une récurrence toutes particulières . Pour ne prendre qu’un exemple : Stéphane Beaud insiste sans cesse sur le rôle déterminant, fondateur, des deux « locomotives » de la fratrie, Samira et Leila, les deux sœurs ainées, soutiens permanents, soutiens de famille et soutiens affectifs, concrets, présences protectrices, références et modèles pour tout le reste de la fratrie. Que serait-il advenu si le hasard des naissances avait fait d’elles des cadettes au lieu d’en faire des ainées, et si elles avaient eu à « subir » l’autorité d’un grand frère ? Il y a, dans le livre, des pages particulièrement nourrissantes sur le « poids du genre », les rôles assignés traditionnellement aux filles –les destins matrimoniaux, entre autres-, sur la mansuétude nettement plus laxiste qui entoure les garçons, et les différences de socialisation qui en résultent. Samira et Leila, chacune à sa manière, ont, contre vents et marées mais surtout en misant leur avenir sur leurs études, su gagner leur indépendance, professionnelle et amoureuse ; les garçons, plus choyés, plus libres, plus sensibles aux « effets de quartier » -mais également plus violemment confrontés que leurs sœurs aux discriminations- ont eu un parcours scolaire et une intégration professionnelle plus difficiles.
La grande histoire va rattraper l’enquête de Stéphane Beaud, et fragiliser le bel édifice patiemment construit par les Belhoumi : les attentats de 2015 prennent la famille de plein fouet, et font apparaitre des clivages internes (que Stéphane Beaud analyse très finement en les contextualisant) : les trois sœurs parisiennes rencontrées en juin 2012 seront à la manifestation du 11 janvier ; les autres membres de la fratrie se diront « pas trop Charlie ». Dans les semaines et les mois qui suivent, tous ressentent, dans leur quotidien, les changements à leur égard. La suspicion, les amalgames. De nouvelles formes d’hostilité –au travail, dans la rue, sur le Net- que chaque nouvel attentat ravive et accroit. Là encore, la violence est plus fortement ressentie par les hommes de la fratrie que par leurs sœurs. Mais aucun membre de la famille n’y échappe. Le livre, dont la démarche a consisté avant tout à « mettre à jour une trajectoire d’ascension sociale », s’achève ainsi sur une note plus sombre : Stéphane Beaud compare à juste titre l’effort des Belhoumi pour rejoindre le « club France » –et, à travers eux celui d’un très grand nombre de familles françaises de culture musulmane, notamment issues de l’immigration algérienne- à un travail de Sisyphe, chaque nouvel attentat depuis 2015 les faisant dégringoler de la  « montagne intégration » qu’ils se voient obligés de gravir à nouveau.
En 2002/2003, les échanges directs sur le Net entre Stéphane Beaud et Younes Amrani se faisaient dans la plus grande discrétion : dix ans après la parution de Pays de malheur, l’anonymat de son auteur restait encore totalement préservé, et sa démarche ignorée de sa famille et de ses proches mêmes. A l’opposé, le pacte passé en 2012 entre Stéphane Beaud et les trois sœurs nécessitait une circulation d’informations constante entre les membres de la famille, afin que nul(le) ne reste à l’extérieur de l’enquête en voie d’élaboration. Il fallait pour ce faire un personnage/relais, unanimement reconnu et respecté au sein de la fratrie, pour relancer, vaincre certaines réticences : Samira, toujours elle, sera cette messagère sans faille, sans laquelle l’entreprise eût sans doute avorté.
Ainsi, à partir de 2012, la vie chez les Belhoumi a été, à des degrés divers mais sans exception, accompagnée, questionnée et, pour certain(e)s, transformée par l’ « intrusion » de celui que l’un des fils nomme, avec une légère ironie, « l’écrivain ». L’enquête, par son mouvement permanent, la circulation incessante des informations en interne, a fait bouger les lignes au sein de la fratrie, aidé à renouer des liens parfois distendus (vies différentes, géographiquement éloignées les unes des autres) Depuis sa parution -mars 2018-, le livre, on le sait, a été lu par chacun(e). Sauf par le père, à qui les enfants le rapportent, en lisent des passages. La mère, de son côté, le découvre à son rythme, et en a commandé deux exemplaires, pour un ancien employeur et pour une voisine. Discussions, échanges, fierté : « il y avait urgence à nous raconter, nous les silencieux » affirme Samira. Mission accomplie.
Au bout des 350 pages que constitue l’enquête de Stéphane Beaud, on s’est attaché aux Belhoumi ; on a envie de savoir la suite. De les retrouver dans cinq, dans dix ans. On se surprend à faire des vœux pour eux. On sait, par ailleurs, que Stéphane Beaud possède des dizaines d’heures d’entretiens qu’il est loin d’avoir tous livrés. On aurait pu en lire davantage. On espère pouvoir le faire un jour.
Pour l’heure, il s’agit de faire en sorte que le livre sorte des cercles des lecteurs d’ouvrages de sociologie. De trouver des espaces/publics permettant de confronter l’histoire des Belhoumi à celles d’autres familles, de constater ce qui les réunit et ce qui les distingue. De lui permettre de faire des vagues, de favoriser l’éclosion d’autres paroles. Stéphane Beaud a déjà commencé. Depuis un mois, il rencontre des lycéens de villes de la banlieue parisienne, raconte, écoute : les réactions sont passionnantes…
D.L.

Voir aussi: http://www.persee.fr/doc/genes_1155-3219_1996_num_24_1_1397

Plantu, 50 ans de dessin

Jeudi 26/04/2018 – Maison de l’Amérique latine, Paris

Rencontre avec Plantu et Eric Fottorino à l’occasion de la sortie du livre

“Plantu, 50 ans de dessin”

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Filiu: généraux, gangsters et jihadistes

J P Filiu à France-inter

Jean-Pierre Filiu, Généraux, gangsters et jihadistes, histoire de la contre-révolution arabe, La découverte, 2018, 311 p.

Ce livre a été présenté au Maghreb-Orient des livres à l’Hotel de ville de Paris le 2 février 2018, au cours du Café littéraire « Quel avenir pour le Moyen-Orient ? » coordonné par Yves Chemla.

Les pays arabes, mais aussi la Turquie, deviennent des Etats formellement « indépendants » entre 1920 et 1962. Les éléments civils et plus ou moins demandeurs de « démocratie » y sont muselés, neutralisés, marginalisés par ceux qui détiennent la « force légitime », les officiers d’armées qui rarement sont réellement à l’origine de l’indépendance. Le plus souvent leur légitimité réelle est simplement qu’ils sont la principale force nationaliste cohérente, ceux que Filiu appelle les « mamelouks de notre temps ». En référence au corps militaire qui a en fait régné sur l’Egypte du XIIIe au XVIIIe siècle. Selon les pays arabes, quand ils accèdent à l’indépendance, ces officiers s’imposent face à un pouvoir civil fragile en quelques semestres ou plus lentement. Une fois maîtres du champs politique ils agissent le plus souvent en collectif, à la fois respectueux de leur propre hiérarchie et parfois « révolutionnaires » au sein de celle-ci : corporation des capitaines ou des colonels face aux vieux généraux. Plus ou moins rapidement, c’est le service de renseignement militaire qui devient le cœur de l’Etat, ce que les spécialistes nomment l’ « Etat profond ». Ils deviennent les « autogestionnaires » des principales ressources du pays, à leur propre profit collectif. Par exemple, à l’indépendance algérienne, la ressource fondamentale est composée par les biens vacants laissés par les Français, tant dans l’agriculture et autres entreprises que dans le foncier urbain, puis à partir de 1973 le pétrole et le gaz deviennent le capital le plus important.

Mais Filiu souligne que les hydrocarbures ne sont pas la seule ressource des Etats arabes : parce que l’ensemble du monde arabe est un foyer mondial d’instabilité, au contact des deux « empires » de la guerre froide, chaque Etat arabe, chaque corporation d’officiers se doit de « surveiller » des frontières compliquées et des minorités internes. C’est le capital qu’il peut « vendre » en terme de sécurité régionale à l’un des deux grands, ou/ et l’Arabie séoudite, pivot du système pétrolier mondial. Ce marché de l’insécurité internationale connaît un boom avec la révolution iranienne de 1979, un autre bien plus puissant et qui dure encore avec les attentats de 2001 aux Etats-Unis. Des points particuliers ont un prix très élevé dans ce marché : ils concernent le point de contact entre Israël et Syrie au Golan, le point de contact entre la Gaza palestinienne et le Sinaï égyptien : des centaines de tunnels de contrebande sous une frontière fermée. Les corporations militaires au pouvoir ont besoin de djihadistes pour affirmer leur légitimité internationale et en tirer les aides financières qui vont avec. La gestion du nationalisme reste une part de légitimité importante pour des pays comme l’Egypte ou l’Algérie, sans doute plus encore pour le Maroc. Une part moindre en Iraq, moindre encore en Syrie ou presque pas au Yémen où le poids de la sécurité internationale vendue aux grandes et moyennes puissances fait à peu près toute la vie politique locale, avec des « histoires nationales » trop limitées pour asseoir solidement un Etat.

En quoi le monde arabe est-il original par rapport aux pays d’Afrique « noire » ou d’Amérique Latine ? Dans ces deux ensembles aussi, les officiers ont exercé le pouvoir parce que c’étaient les seuls cadres modernes relativement stables et cohérents, aussi peu occupés que ceux du monde arabe dans la « défense nationale » qui y dépend aussi presque exclusivement des gendarmes internationaux que représentent les grandes puissances. En Amérique latine ce gendarme a été l’Angleterre au XIXe siècle, relayée dès les années 1860 en Amérique centrale, puis avec la première guerre mondiale plus au sud, par les Etats-Unis. En Afrique « noire » à partir des indépendances des années 1960, ce sont les USA et la France qui font la police internationale, garante des frontières des Etats. Alors quelle spécificité du monde arabe ? Qu’il est au contact des deux blocs de la guerre froide, qu’il dispose d’une part exceptionnelle des hydrocarbures du monde, qu’il possède le capital d’une des deux religions « mondiales » avec ses lieux saints légitimés par une langue arabe aux contours exceptionnellement complexe (des « dialectes » parlés multiples, des langues de culture « moderne » presque communes, une langue sacrée traditionnelle).

Telle est la trame que nous recomposons et sur laquelle se tisse le récit de Filiu, qui rentre dans le détail des intrigues à la fois spécifiques de chaque pays arabe et communes souvent aux corporations militaires au pouvoir qui se soutiennent mutuellement. Il termine son livre en montrant pourquoi la Tunisie est une exception, où une vraie transition démocratique s’est faite, certes dans la douleur, grâce au poids des corps sociaux cohérents que sont le syndicalisme et les professionnels du droit (magistrats, avocats), face à une armée à la fois faible et républicaine. Il souligne que des éléments démocratiques sont présents partout dans le monde arabe (nous ajouterions : aussi en Afrique « noire » et plus fortement en Amérique Latine), éléments dispersés que nous devons repérer et aider. En résumé, me commente Marc Bernard qui m’a passé le livre : il s’agit d’une contre-révolution face à la demande de démocratie des peuples, cette contre-révolution prends des visages différents en fonction des pays et des circonstances, mais elle est sur le fond unie pour l’essentiel.

 Claude Bataillon

 

Leila Slimani à l’honneur: deux livres récents

« SEXE ET MENSONGES », de Leila Slimani éd. des Arènes, 2017

Il se peut que le titre de ce livre rappelle à certains cinéphiles celui d’un film de Steven Soderbergh, Sexe, mensonges et vidéo (1989), dont le personnage principal enregistrait en vidéo des confidences de femmes (parfois très crues) sur leur vie sexuelle. Cependant le livre de Leïla Slimani est entièrement consacré à la situation dans son pays le Maroc comme l’indique bien son sous-titre : « La vie sexuelle au Maroc ». C’est un livre essentiellement constitué par une quinzaine de témoignages, presque tous de femmes, qui souvent sont venues spontanément se raconter à l’auteure, tant il est vrai que le besoin de parole est considérable, chez des femmes qui non sans raison se considèrent comme des victimes et se sentent menacées d’étouffement. Ces témoignages renvoient à une situation qui fondamentalement est toujours la même, mais les personnages dont parle Leïla Slimani bénéficient du fait qu’étant romancière elle parvient à leur donner même brièvement une personnalité, souvent attachante ; et il est vrai qu’on résiste difficilement en tant que lecteur ou lectrice, au pathétique de certaines situations évoquées, bien que le but du livre soit d’abord de montrer et d’expliquer, quitte à chacun et à chacune de savoir s’il est attendri ou indigné.
Leïla Slimani n’hésite pas à encadrer les confidences qu’elle a recueillies de commentaires riches et abondants, mais elle ne se prend pas pour une théoricienne et ne se met pas dans la posture d’une intellectuelle ; et elle ne convoque pas non plus, comme le faisait Assia Djebar à son époque, les devoirs de la « sororité ». En fait, elle se situe explicitement dans la suite de cette Marocaine malheureusement décédée (en novembre 2015 à Rabat) qu’elle considère comme sa grande ancêtre, Fatima Mernissi, sociologue de formation et féministe déclarée.
Féministe, Leïla Slimani l’est certainement mais au sens où elle s’attache principalement aux victimes des attitudes déplorables qu’on trouve dans la société marocaine à l’égard de toute sexualité. Les groupes marginaux, tels que les homosexuels et les prostituées, sont les plus violemment ostracisés et il n’est pas étonnant que Leïla Slimani soit très liée à un autre écrivain marocain Abdellah Taïa, le premier à avoir ouvertement déclaré dans la presse marocaine son homosexualité (En juin 2007, il fait la couverture du magazine marocain Tel Quel sous le titre : « Homosexuel, envers et contre tous »).
Cet acte courageux convient particulièrement au propos que se donne l’auteure de Sexe et mensonges, qui est de dénoncer l’hypocrisie régnante dans la société marocaine, qu’on peut tout à fait résumer en reprenant ses propres mots : « Au Maroc, gouvernants, parents, professeurs, tiennent le même discours : Faites ce que vous voulez, mais faites-le en cachette. »
Et si elle convoque en premier lieu les gouvernants, c’est parce que les lois elles-mêmes, très répressives, définissent en apparence une société où toute espèce de relation sexuelle hors mariage est absolument prohibée.
Naturellement, on a plusieurs fois l’occasion de constater dans le livre que lesdites relations sexuelles sont en fait extrêmement répandues mais dans des conditions que l’auteure et bien d’autres avec elles désormais, jugent inacceptables. La seule solution est de se cacher mais ce n’est pas facile et pour beaucoup de femmes, un rapport sexuel dans des conditions déplorables de clandestinité est tout à fait frustrant. Il est possible que certains hommes y trouvent la satisfaction d’un besoin immédiat, mais il semble bien qu’à cet égard, l’homme et la femme ne vivent pas la sexualité de la même façon, et que les femmes supportent mal de n’être qu’un objet permettant cette satisfaction. Cet état de fait entraîne d’ailleurs une des formes (par ailleurs extrêmement nombreuses !) de corruption qui existent dans le royaume puisqu’il suffit souvent ou parfois de glisser quelques billets dans la main du policier préposé à la surveillance des mœurs pour qu’il ferme les yeux sur le délit constaté.
La question économique revient de plus en plus fréquemment dans le livre au point que Leïla Slimani en arrive à penser et dit finalement clairement que l’accès à une sexualité virtuellement satisfaite est tout bonnement (si l’on peut dire ! ) une affaire d’argent : les riches s’en sortent très bien et on ne leur fera pas d’ennuis, les pauvres sont persécuté(e)s par des tracasseries dont sont par exemple systématiquement victimes les plus pauvres des prostituées, celles qui se font « payer en légumes » comme on dit semble-t-il au Maroc pour les désigner.
Leïla Slimani rejoint une forme particulière de féminisme en défendant un droit à la jouissance ou au plaisir sexuel pour les femmes qui pendant trop longtemps ont accepté en silence d’en être privées. Le grand mérite de son livre, et on espère que ce sera aussi un moyen de son efficacité, est qu’elle défend ce droit avec ce qu’on pourrait appeler beaucoup de naturel, comme une sorte d’évidence tranquille, qui n’implique aucune revendication hystérique ni ostentatoire. C’est peut-être pour cela que son livre apparaît comme caractéristique d’une nouvelle génération qui certes a encore beaucoup à faire. Mais il serait injuste de dire qu’il n’y a à cet égard au Maroc—pour s’en tenir à cet exemple—ni évolution ni progrès. L’existence même d’un livre comme Sexe et mensonges prouve que la parole se libère, non sans soubresauts évidemment et non sans risques pour ceux et celles qui y contribuent. Leïla Slimani évoque pour finir l’affaire Kamel Daoud et les accusations en tout genre ou venant de tout bord que celui-ci s’est attiré pour avoir osé parler de la misère sexuelle des Musulmans (ou de certains d’entre eux) : Le sexe est la plus grande misère dans le « monde d’Allah ».
Denise Brahimi

« PAROLES D’HONNEUR » Roman graphique de Leila Slimani et Laetitia Coryn, (Editions Les Arènes BD), 2017

Dès la sortie du livre « Sexe et mensonges » l’éditeur Les Arènes a proposé à l’auteur de l’adapter en roman graphique, ce qu’elle a accepté d’enthousiasme: « C’était l’occasion pour moi de raconter cette histoire comme une fiction, d’incarner mes personnages, mais aussi de donner à voir la beauté de ces femmes et de mon pays ».

Laetitia Coryn a accompagné Leila Slimani dans de nombreux entretiens, et sa palette apporte efficacement cette incarnation et la mise en espace évoquées par l’auteur. Auteure d’une « Histoire du sexe », beau succès de librairie, la dessinatrice s’est ingénié à illustrer les lieux des rencontres, à donner visages et mouvements, attitudes crédibles qui font mieux qu’accompagner le texte de Leila Slimani, mais le soutiennent et l’animent. Le choix du titre « paroles d’honneur » décrit bien deux des aspects qui traversent l’ouvrage: des mots et des paroles abondantes, cathartiques souvent, et cette notion mal digérée d’honneur, des familles, des maris, mais tellement peu des femmes elles-mêmes. On se prend de sympathie pour les nombreuses interlocutrices qui dialoguent avec l’auteure, pour plusieurs hommes aussi, dont certains avouent souffrir « de cette morale rétrograde et hypocrite ». La plupart se battent contre le carcan social qui les oppresse et formule l’espoir de voir progresser la situation dans leur pays.Entre autres choses, cela passera par des réformes juridiques comme par exemple l’article 490 du Code pénal qui punit d’un mois à un an d’emprisonnement « toutes personnes de sexes différents qui n’étant pas unies par les liens du mariage, ont entre elles des relations sexuelles ». Base de bien des barrages à une vie libre et épanouie pour de nombreuses femmes.

Le combat auquel a choisi de participer Leila Slimani est crucial, et le choix d’une version graphique de ses dialogues peut efficacement y contribuer… Si du moins les marocain-e-s y ont accès.

Michel Wilson

(cet article provient du site de Coup de soleil Rhône-Alpes http://www.coupdesoleil-rhonealpes.fr/category/lire-ecouter-voir)

Enquête au paradis, de Merzak Allouache, 3 Luxembourgs Samedi 3 février 2018

Unknown-10201677.jpg-c_215_290_x-f_jpg-q_x-xxyxxLe samedi 3 février 2018, dès la sortie de l’Hôtel de ville, direction : le cinéma Les 3 Luxembourg (67 Rue Monsieur le Prince,

Paris 6ème). Vous achetez votre place [réduction spéciale].

A 20h précises : projection du dernier film de Merzak Allouache « Enquête au paradis », suivie d’un débat avec le

réalisateur, animé par Georges Morin.

Le Canard enchaîné, LHumanité, Les Inrocks, Libération, le Monde, Slate.fr et Télérama lui ont consacré des articles élogieux.

Commentaire sur le film:

Il faut remonter aux débuts de ce cinéaste : Omar Gatlato (merveilleux premier long-métrage algérien, 1976), mettait déjà en scène les frustrations sexuelles des jeunes Algériens, réduits à utiliser la modernité de l’époque, le magnétophone, pour rêver d’une fille, puis pour tenter de l’approcher.

L’article du Monde http://www.lemonde.fr/cinema/article/2018/01/17/enquete-au-paradis-les-72-vierges-du-desastre_5242776_3476.html#VhcpIxmri0y3zoL5.99 sur Enquête au paradis insiste sur la richesse des interventions des intellectuels algériens, femmes et hommes, qui dénoncent en même temps la débilité et la dangerosité des islamistes, et la responsabilité d’un Etat algérien qui leur laisse déployer leur propagande en proclamant qu’il est le seul rempart contre eux. Pour moi, ce film, dont le montage (trop long…) a sans doute été mené à l’économie, est splendide, parce que l’image en noir et blanc est émouvante, parce que les deux « journalistes » sont drôles et ne se prennent pas au tragique, parce que les deux pôles de cette Algérie sont réellement regardés en profondeur (lointain Sahara de Timimoun, quartiers d’Alger des classes moyennes).

Il nous importe d’en savoir plus sur ce que les Algériens du commun veulent bien dire sur la religion (et surtout leur manière d’esquiver toute discussion sur ce sujet, aussi bien à la sortie d’un lycée à Alger que sur un marché à Timimoun). Ce que disent des gens pieux et simples est le meilleur du film : confiance naïve dans la toute puissance divine, dans le fait que les imams disent la parole divine : 72 houris, ça peut être étrange, mais si Allah l’a dit… Le discours intégriste sur le paradis est non seulement absurde, mais assez comparable à celui des prédicateurs télévisuels de l’intégrisme chrétien ou juif, discours où l’au delà est une marchandise à vendre au meilleur acheteur. Allouache fait parler plus longuement (et c’est plus facile…) des intellectuels de diverses professions, qui nous disent leur révolte. Plus que celle-ci il faut écouter attentivement leur désarroi devant un pays où ils se sentent isolés, où ils ont connu pendant dix ans le danger, voir l’élimination, ou bien l’exil. Certains, comme Kamel Daoud, savent parler clairement du présent de leur lutte, d’autres sont coincés sur l’étroit sentier qui sépare un islamisme insupportable et un Etat algérien dont ils n’attendent plus rien, après en avoir longuement dépendu, bien sûr matériellement, mais plus encore moralement. (C. Bataillon)

Berbères: au long cours et dans le monde

Le 4 Février, une table ronde à Paris a présenté ce N° spécial de la revue l’histoire  au cours du Maghreb-Orient des livres (MODEL), à l’Hôtel de ville de Paris:65a4a21a-8f2b-44b8-a1ea-9f9c80071548

Berbères : De Saint Augustin à Zinedine Zidane Revue Histoire/ collections, janvier 2018, 98 p.

Cette table ronde, animée par Hafid Adnani (de la TV Berbère), comprenait Valérie Hannin et Tassidit Yacine. Bientôt les paroles échangées seront reprises ici.

En attendant, voici la note de lecture de C. Bataillon: “Les Berbères sont des Barbares comme les autres : pour les Romains, des gens qui ne parlent pas latins et sont quelque peu inférieurs, que ce soit au sud de la Méditerranée ou au nord des Gaules ou à l’est. Ce dossier affronte la difficulté de couvrir l’Afrique du Nord ou Maghreb « depuis les origines ». En évitant de monter en épingle des Berbères « rétrogrades » ou « identitaires » pour montrer comment en chaque lieu et en chaque moment des populations parlant toutes les variantes d’une langue « berbère » ont su s’adapter, se moderniser, résister, négocier, prendre le pouvoir, se soumettre, s’affirmer, dans un monde où du nord ou de l’est venaient des partenaires, des « maîtres » des « civilisateurs », en une complication pas plus forte au sud de la Méditerranée occidentale qu’au nord des Alpes ou à l’est du Rhin : Phéniciens de Carthage, Romains, Byzantins, Vandales, Arabes, Turcs, Espagnols, Français, Yankees, Soviétiques, Chinois. Ils parlent « tamazight » avec leurs grands-parents, leurs parents le parlaient entre eux, leurs grands parents le parlaient sur la place publique.

Le dossier de la revue Histoire se lit d’une traite, parce qu’il nous fait vivre une foule de personnages, d’autrefois ou de maintenant, pour comprendre ces presque trente millions de « berbères » actuels, au Maghreb comme en Europe et au Canada. Des écrivains et penseurs comme Apulée (auteur de L’âne d’or), comme Augustin (saint chrétien, mais aussi fils de bonne famille dont la mère, Monique, organisait en vain son beau mariage à Milan), comme Averroès (grand helléniste et ouléma à Cordoue), comme Ibn Khaldun (géographe, historien et politologue enseignant finalement au Caire), Mouloud Feraoun (instituteur et écrivain assassiné par l’OAS), Mouloud Mameri (écrivain kabyle … de France et du Maroc), des politiques comme la Kahina (juive, chrétienne ou animiste ?), comme le bachaga Mokrani (dévoué à une armée française qui le trahit), comme Aït Ahmed (un démocrate parmi les leaders du nationalisme algérien). Finalement, parler des Berbères, c’est parler du Maghreb profond, y compris si ce Maghreb parle arabe ou français, un monde qui se fabrique, pas qui se lamente sur ses origines. Et vers le sud ce monde berbère sert de pont avec le rivage saharien (Sahel), où les Touaregs sont au bord de cinq pays africains. Sans oublier que l’unification politique du Maghreb s’est fait sous deux dynasties berbères (Almoravides et Almohades).”