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Français d’Algérie/ pieds noirs: retour à Pierre Nora (2012)

Français d’Algérie/ pieds noirs: retour à Pierre Nora

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Celui qui est devenu depuis dix ans un notable « sous la coupole », puis cette année 2012 un héros du papier glacé de Paris-Match, commençait à peine en 1960 à percer, jeune professeur agrégé d’histoire revenant à Paris après deux ans de purgatoire en lycée à Oran. D’emblée il lance dans l’hebdomadaire France-Observateurson brulot (sur les rapports des pieds-noirs avec la nation française). Libre de son temps comme chercheur à la Fondation Thiers, il transforme cet essai en un semestre, sous forme d’un livre dont nous savons maintenant comment il l’a écrit.

Dans l’introduction de la réédition de son Les Français d’Algérie(Christian Bourgois, 2012, 341 p.) il nous raconte le bon accueil de son article, le projet de livre écrit à deux, puis comment, seul, il monte les différents chapitres, pour terminer par une conclusion qui laisse peu d’espoir au maintien de la communauté pied-noire dans l’Algérie dont l’indépendance est jugée imminente au printemps 1961. Nora est conseillé par l’intelligentzia de gauche qui compte sur son livre pour peser dans les négociations en cours. On lui suggère de réécrire cette conclusion pour dessiner un avenir « soft », où les deux tiers des pieds-noirs resteraient en Algérie indépendante. C’était la ligne politique des technocrates de gauche de l’époque, que Nora connaît bien, par son frère Simon entre autres.

Ai-je lu Les Français d’Algérie, voici 51 ans ? Je n’en ai pas de souvenir précis, mais j’adhérais évidemment au contenu de ce livre. Il aide maintenant à remémorer ce que fut la crise de la fin de la guerre d’Algérie en France, en 1960-62. Nous avons déjà sur ce blog repris divers textes à ce sujet : posté en octobre 2012, Algérie France: séparation, 1962, pour commenter le livre de Todd Shepard . C’est sans doute le meilleur analyste de cette crise et dans sa nouvelle introduction Nora (sans le citer : il ne nous parle pas de la postérité du thème) décrit aussi ce que fut l’abolition du projet impérial français. Jean Daniel (dans La guerre d’Algérie 1954-2004, la fin de l’amnésie, sous la direction de Mohamed Harbi et Benjamin Stora, Robert Laffont, 2004) rappelle que le fameux « l’Algérie, c’est la France » de François Mitterrand signifiait, au moins partiellement, que le projet républicain intégrateur restait une valeur nationale vers 1955. Notre blog a déjà rencontré Pierre Nora, un des protagonistes de la table ronde organisée par le Cercle Saint Just à la fin de 1962 (Lefort, Lentin, Nora débattent fin 1962 : quelle Algérie nouvelle ?posté en juin 2012) : pour les uns la nature du nouveau régime algérien et de son parti unique était la principale préoccupation, pour d’autres la question était celle de l’engagement dans la coopération avec l’Algérie nouvelle comme « pieds-rouges ».

Nora publie en annexe de cette réédition les commentaires de l’époque : de Jean Lacouture, de Lentin, de Germaine Tillion, mais aussi celui, resté inédit, de Jacques Derida. Comme Charles André Julien, auteur de la préface du livre, tous louent la vigueur du style de l’auteur, son sens de la polémique, de la mise en scène. Tous aussi pointent comment cet essai présente « en bloc » ce « peuple » dont il dit par ailleurs qu’il n’a pas d’unité réelle, en gommant les évolutions historiques qui l’affectent, en accéléré entre 1940 et 1962, comme les divergences idéologiques de sa fraction « libérale ». Raymond Aron lui aurait donné, dit-il, son approbation pour son talent de polémiste, mais pas pour son action comme citoyen. Nora, dans son commentaire de 2012 s’en explique partiellement : dans l’urgence politique du moment, il fallait « remettre à leur place » historique ces pieds noirs pour qu’on cesse de craindre qu’ils empêchent la séparation urgente entre France et Algérie.

Nora sortait à peine de sa vie étudiante de philosophe, puis d’historien.  Son livre joue avec sa maîtrise de la psychologie, de la littérature. Il sait introduire en bonne place de l’histoire grecque ou latine. Il a aussi accès aux rapports, publiés ou non, de la technocratie de gauche hantée par la crainte de voir la France déstabilisée par une invasion conjointe de harkis et de pieds-noirs, qui encadrés par des militaires de carrière iraient jusqu’à créer des maquis anti- gaulistes. Quels jeunes gens de talent avaient cette culture, cette connaissance de la politique « au sommet » ? Si l’auteur nous dit avec quels appuis, quels conseils, il a écrit son livre, reste à deviner s’il arrivait d’Oran déjà pourvu de notes et de dossiers, ou s’il a monté l’essentiel à son retour à Paris. On lui conseillait d’écrire vite, de crainte que la paix soit signée dès ce printemps de 1961 : le sujet du livre aurait perdu d’un coup son intérêt ! Ce fut seulement le cas en 1963, tous les protagonistes cessèrent en effet d’intéresser une opinion française pressée de tourner la page.

Ce savoir-faire, il le mettait au service de la cause de la paix en Algérie sans être lui-même personnellement impliqué dans ce conflit. Parisien exilé pour une courte période de deux ans dans un milieu certes extrêmement conflictuel, il subissait à Oran la même initiation que celle qui a marqué Lyotard (voir sur ce blog, posté en novembre 2012, Socialisme ou barbarie, une revue dans la guerre d’Algérie) et Marc Ferro, à Constantine et Alger. L’un et l’autre ont approfondi l’analyse de cette société coloniale plus que Nora, qui s’en tient au niveau d’un journalisme brillant, avec les armes d’un intellectuel parisien remarquablement formé à la joute polémique, mais pas au long côtoiement avec un monde étrange. Exilé à Nîmes, Le Havre ou Châteauroux, Nora aurait-il été moins dépaysé ?

Il nous faudra creuser ce que fut l’historiographie des pieds-noirs, et les pistes ne manquent pas : parmi d’autres, Daniel Leconte, Les pieds-noirs, histoire et portrait d’une communauté, Seuil- L’histoire immédiate, 1980, 310 p. ; Jeannine Verdès-Leroux, Les Français d’Algérie de 1830 à aujourd’hui, Une page d’histoire déchirée, Fayard, 492 p., index, 180 entretiens, 2001.

En complément du livre, sur France Culture, le samedi 16 février 2013 de 9h07 à 10h, une conversation entre l’auteur et Benjamin Stora, sous la houlette vague et solennelle d’Alain Finkelkraut. On y apprend peu, car celui qui a suivi le thème depuis des décennies n’est guère interrogé sur le fond, seulement comme expert en somme. Le problème fondamental est côtoyé, mais esquivé: celui que pose Todd Shepard, signalé plus haut: de 1848 à 1960, tout républicain français, ou presque, est convaincu que l’intégration dans la République du peuple musulman algérien est un impératif idéal, non seulement souhaitable mais possible.

Une anecdote cependant: en juillet 1962, à Oran, Nora est en reportage pour l’hebdomadaire France- Observateur (il a republié ce bon reportage sur l’immense désordre algérien du moment dans un livre récent). On le présente à Ben Bella, qui prépare sa prochaine entré triomphale à Alger… “cher ami, il faut que vous m’accompagnez dans ma voiture lors de cette cérémonie”. Nora lui avoue qu’il n’est pas un juif pied-noir malgré son nom, mais un parisien descendant d’Alsaciens. Ben Bella se défausse… (Claude Bataillon)

 

 

Jean-Michel Guenassia, Le club des incorrigibles optimistes, 2009

 

 

Guenassia vers 2010

Guenassia vers 2010

Jean-Michel Guenassia, Le club des incorrigibles optimistes, Albin Michel, Le livre de poche, 2009, 730 p.

 

couverture, livre de poche

couverture, livre de poche

Polar, roman historique, chronique des années 1960 en France, panorama de la terreur stalinienne autour de 1953. Un gout de la précision du langage, une nostalgie pour des personnages sans cesse cachés, soit dans la guerre d’Algérie, soit dans l’émigration enFrance depuis les pays de l’est. La Grande tragédie est celle de l’Europe soviétisée, la petite celle de la déchirure de l’Algérie et de la France. C’est l’initiation du narrateur, cet enfant- adolescent, au monde des adultes à travers les échecs, au cœur du cinquième arrondissement du Paris d’autrefois, qui noue étroitement ce roman sur lui-même.

librement tiré du livre...

librement tiré du livre…

L’auteur, né en 1950 à Alger, appartient à l’immigration pied-noire de 1962 : de quoi être poursuivi par les déracinés… (Claude Bataillon)

autrefois...

autrefois…

Etoiles de Sidi Moumen et Chevaux de dieu, Maroc 2012

affiche du film

affiche du film

Les chevaux de dieu, Nabil Ayouch, 2012

Les Etoiles de Sidi Moumen », Mahi Binebine, Flammarion, 2010

édition française du livre

édition française du livre

Le roman avait obtenu en 2011 le prix « coup de cœur » de l’association Coup de soleil(sections Montpellier,Toulouse…). Nous avions, du côté des toulousains, reçu l’auteur à la bibliothèque municipale de Croix-Daurade, il nous avait parlé du livre, mais aussi de sa vie de peintre. Faut-il dire que, paradoxalement, la bande d’adolescents du bidonville de Sidi Moumen, à Casablanca, débordait de vitalité, parfois de joie (les « étoiles » de l’équipe de foot) ? La chaleur des personnages « étoiles » est au cœur du récit.

édition marocaine du livre

édition marocaine du livre

Il en est sorti un film incontestablement bien plus sombre. Les chevaux de dieu, c’est presque un documentaire, où les rythmes, les tressages du récit, la violence saisie au quotidien des acteurs, qui ne sont pas des professionnels, incitent plus à s’indigner devant les manipulateurs qui téléguident les jeunes kamikazes – victimes, qu’à s’attacher à ces derniers.

autre affiche du film

autre affiche du film

Nabil Ayouch (pour Télérama) souligne comment il a voulu que le bidonville, lui aussi, soit un personnage du film. « [j’ai] utilisé par moments une caméra très proche des personnages à l’intérieur du bidonville et, à d’autres moments,[j’ai] pris de la hauteur pour montrer cette étendue de tôles, comme une prison à ciel ouvert. […] être à la fois avec les personnages, dans le bidonville, puis prendre de la hauteur, avant de redescendre au niveau des personnages. […] il y avait beaucoup d’obstacles, des poteaux, des antennes, et je voulais qu’on zigzague au dessus du gamin pour dessiner le chemin du personnage à travers les venelles jusqu’à son frère. […] Il y avait une chorégraphie assez précise et un mouvement délicat à la fin pour basculer à nouveau dans l’intimité. […] Ça me fait plaisir d’en parler car c’est pour des plans comme ça qu’on se bat dans le cinéma, pour cette magie qu’on arrache au moment du tournage. […] Et c’est fort parce que ce n’est pas seulement une prouesse technique. La difficulté du plan est justifiée par ce qu’on raconte : des retrouvailles après une longue séparation. La course à travers le bidonville permet de dire la joie, l’attente et l’espoir accumulés au fil des années, et puis soudain la confrontation avec une réalité inattendue : le frère est revenu mais il n’est plus le même […]

Pour que le Maroc, pour que le Maghreb, sachent que c’est au coeur des sociétés que naissent les terrorismes “religieux”.

Beaucoup plus “soft” bien sûr, le film La source des femmesmontre pour ce même Maroc que c’est quand la société locale refuse l’enfermement des femmes que l’intégrisme perd la partie http://midi-pyrenees.coupdesoleil.net/lev_details.php?levID=197 

(Claude Bataillon)

 

 

La Kasbah, expo photo, 2013, Gédovius et Robertet

 

Kasbah d'Alger, 1960

Kasbah d’Alger, 1960

Mercredi 13 mars 2013, nous avons pu entendre,  à l’Ecole des Hautes Etudes en Sciences Sociales, Alain Gédovius qui a présenté le travail photographique qu’il a réalisé en 1960 à Alger avec Yves Robertet(ci-dessous, la notice des deux photographes).

« Alger 1960 : un inventaire photographique de la Kasbah »

Rue de la Kasbah d'Alger, de nuit, 1960

Rue de la Kasbah d’Alger, de nuit, 1960

Pendant quelque dix huit mois, ces deux “appelés” accomplissent leur service militaire au sein du Service cinématographique de l’armée française, les tâches imposées par leurs supérieurs sont fort légères et le temps ne leur manque pas. Leur atelier de travail et leur logement est situé dans un vieux bâtiment dans le haut de la Kasbah d’Alger.  Ils décident de photographier celle-ci. En toute liberté, vêtus en civil, sans être soumis aux heures de couvre-feu, ils y circulent ensemble inlassablement, sans aucun sentiment d’insécurité. Ils finissent par faire partie du paysage. De jour, c’est surtout Robertet qui avec son Leica prend des scènes de personnages “à la volée”, sans être vu du public, en éliminant les photos où ont “posé” ceux qui l’ont repéré. Sa formation acquise en Suisse, c’est le reportage. De nuit, sans flash, avec un Rolleyflex et un pied, c’est surtout Gédovius qui saisit l’architecture des rues et des maisons, profitant de sa formation aux arts appliqués. Peu à peu, ils se font ouvrir divers monuments publics, mais aussi des demeures privées, maisons modestes ou palais. Ils accèdent aux extraordinaires ensembles de terrasses. Ils avaient reçu commande pour un livre aux Editions Baconnier, mais ils tardent à boucler leur récolte photographique: l’éditeur, à l’été 1960, renonce, car il sait qu’il va quitter l’Algérie.

Marché Randon, bas de la Kasbah d'Alger, 1960

Marché Randon, bas de la Kasbah d’Alger, 1960

Espérons que Gédovius va maintenant trouver un éditeur: son archive est d’autant plus précieuse que depuis un demi siècle la Kasbah d’Alger s’est considérablement dégradée (on estime qu’un tiers des édifices s’est écroulé faute de soins, aucune politique suivie d’entretien ou de réhabilitation n’a été menée: ce qui fut le haut lieu de la “bataille d’Alger” de 1957 reste dévalorisé, à la différence des lieux de combats des maquis ruraux du FLN).

Cette collection de 900 photos a connu des expositions partielles nombreuses en 2012. A Bobigny, au Centre culturel algérien de Paris, à la librairie de l’Harmattan, à la bibliothèque municipale Port Royal (Paris 5e art.). On la retrouve dans le carrousel de photos projetées au 19e Maghreb des livres, à l’Hotel de ville de Paris, en février 2013. C’est là que le contact s’établit pour programmer la présentation de mars 2013.

Kashah d'Alger, terrasses, 1960

Kashah d’Alger, terrasses, 1960

ALAIN GEDOVIUS, né le 11 Septembre 1935 à Paris. Etudes à l’Ecole des Arts Appliqués. Expose au Salon des Indépendants. Entre à l’O.R.T.F. comme preneur de son en 1957. Son grand-père était photographe de plateau, notamment des films d’Abel Gance. Son père était producteur d’émissions de Jazz à la Radio. Affecté au Service Cinéma des Armées à Paris puis à Alger.

Reprend une affaire familiale de post-production Son et dirige de nombreuses versions françaises de films étrangers. En 1988, il fonde avec des amis une Société de Production et se consacre désormais à l’écriture de dialogues. Auteur d’un court-métrage «KASBAH» et d’un film d’architecture.

YVES ROBERTET, diplômé de l’Ecole des Arts et Métiers, section photographique de Vevey, Suisse (1955-1958). Service Cinéma des Armées, Paris/Alger. Diverses labo, reportages (1958-1961). Pendant cette période, reportage de jour et de nuit dans la Casbah, intérieurs et extérieurs. Photographe indépendant : presse, mode, industrie, voitures, illustration (1962-1973). Rachète le Laboratoire TELE -PHOTO à Paris et en devient le PDG (1973-1996). Création du premier Laboratoire numérique en France (1996). Le photographe est décédé( 2008) (Claude Bataillon)

La guerre d’Algérie des harkis, 1954-1962, François-Xavier Hautreux (2013)

 

 

La guerre d’Algérie des harkis, 1954-1962, François-Xavier Hautreux, Perrin, 468 p. bibliographie, index, 2013.

Avec en annexe une note sur Antoine Prost, Carnets d’Algérie, 2005

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Un livre tiré des archives militaires et administratives françaises, faute de pouvoir consulter les archives du FLN. Il est centré sur la prise en main, dans cette guerre civile algéro-française, de la population « indigène ». Le livre balaye le temps long, depuis le XIXe siècle, pour toute l’Afrique du nord, en focalisant bien sûr l’essentiel : la conduite par l’armée française de cette guerre « non conventionnelle », où renseignement et guérilla jouent un rôle essentiel.

Que coûte chaque participant dans cette guerre ? à quoi sert-il ? Pour les indigènes, quels que soient leurs statuts professionnels, ils ont un rôle essentiel d’interprètes, d’intermédiaires, mais aussi de guerriers adaptés au terrain montagneux, endurants et sobres. Mais « à surveiller » en permanence ; à partir de la fin de 1960 les supplétifs et autres territoriaux européens sont eux aussi à surveiller, car à leur tour ils sont noyautés par l’extrémisme qui débouche sur l’OAS. Parallèlement les appelés du service militaire venus de France sont principalement une piétaille, mal adaptée au milieu et peu enthousiaste, essentielle cependant pour surveiller un territoire très complexe : près de 5000 postes militaires sont construits pour cela. Sur ce territoire opère la petite élite de militaires français professionnels grossie d’une part modeste d’appelés et d’indigènes supplétifs, qui pourchassent et peu à peu paralysent toute action d’envergure des « rebelles », sans pour autant gagner politiquement une population dont l’adhésion au nationalisme se concrétise essentiellement en impôt révolutionnaire.

La description de la guerre « au ras des pâquerettes », centrée sur les harkis, est rendue limpide grâce à une présentation chronologique de l’action de l’armée française, dans les contextes politiques et idéologiques qui se succèdent. A chaque pas le cadre nous est donné : les regroupements, corollaires des zones interdites vidées de leur population, la mise en place des SAS, déploiement par l’armée d’un système d’administration et de développement dans les campagnes jusque là dépourvues de « présence française ». Les situations hors normes, souvent médiatisées à l’époque ou plus tard dans les mémoires des protagonistes, sont replacées dans leur contexte : soit la sous-traitance d’un territoire (Opération Oiseau bleu en petite Kabylie, 1956, Partisans Kobus en Ouarsenis 1956-58, Bellounis dans une zone proche en 1957-58, Larbi Si Cherif dans le sud-algérois en 1957-62, le bachagha Saïd Boualem dans l’Ouarsenis encore, 1959-62), soit la sous-traitance d’une contre-guérilla (commando Georges, 1959-62). L’économie de guerre comme appauvrissement de beaucoup côtoie le déversement d’une manne financière sans précédent sur certains.

La question du « pourquoi » de l’engagement des harkis (et autres supplétifs) dans le système de l’armée française est traitée en écartant la vision idéologique d’une population d’individus choisissant entre le parti français et le parti nationaliste. Dans la réalité, l’armée a sans cesse recruté sans difficulté, les uns cooptant les autres, au sein de parentèles d’autant plus larges (jusqu’à la « tribu ») que le milieu était plus proche de la société traditionnelle, l’individualisation des choix étant plus fréquente chez les populations plus urbanisées ou plus clochardisées. Le fait même que dans la plupart des cas, et de plus en plus systématiquement les années passant, ces supplétifs paient l’impôt révolutionnaire, prouve que ni les intéressés ni les cadres du FLN ne voient là sur le moment un engagement politique. En corollaire, l’évaluation des choix des supplétifs au moment d’être « licenciés » montre qu’en grande majorité ils ne pouvaient envisager de partir vers la France en réfugiés, c’est-à-dire en abandonnant leurs biens (si maigres fussent-ils) et leur parentèle.

Le livre se clôt sur le récit du démantèlement du système de la guerre en milieu rural (SAS, harkis) à partir de la fin de 1960, parallèlement aux interminables négociations, sur le récit du « chaos » de l’année 1962, et sur le récit du rôle persistant de l’armée française qui ne quitte que progressivement « le terrain » jusqu’en 1964. Voici sans doute la partie la plus originale de ce livre, parce que côté algérien la saga de la libération en parle peu et parce que du côté français les partisans de la paix en Algérie en parlent tout aussi peu alors que les réticents ou opposants à cette paix gardent en mémoire les événements dramatiques  sans se souvenir d’un quotidien fait de soulagement et de remords.

Si l’on regarde « de loin » comment le couple Nationalisme algérien/ Etat français a fait fonctionner cette guerre pendant sept ans, ce fut une vaste machine financière mise en place par les nationalistes qui grâce à cela ont survécu et gagné. Ils ont organisé un double flux financier d’« impôt révolutionnaire », depuis les travailleurs algériens émigrés en France et depuis les salariés de l’Etat français, dont les plus nombreux furent les harkis.

Notons que sur ce thème des harkis les livres sont nombreux, essentiellement de témoignages et récits de vie en France. De livres d’histoires, beaucoup moins et récemment.

Vincent Crapanzano, Les harkis, mémoires sans issue, essai, traduit de l’anglais par Johan-Frédérik Hel Guedj, NRF, bibliothèque des sciences humaines, Gallimard, 2012, 295 p.

La revue Temps modernesconsacre son numéro 666 (novembre- décembre 2011) aux harkis.

Addendum

Plutôt que d’intégrer à la note rédigée ci-dessus une série de données importantes, mais qui alourdiraient le texte, voici une sorte de glossaire annexe.

Effectifs militaires, côté français. Janvier 1957 près de 14000 supplétifs pour une armée régulière de 380 000 hommes. Septembre 1957, on monte à 31000 supplétifs. Fin 1957 la part des harkis dans les supplétifs est devenue majoritaire, près de 28000 hommes (et Paris impose un plafond à 30 000). Fin 1958, 72000 supplétifs, fin 1959 entre 100 000 et 120 000, plus entre 40 000 et 50 000 « algériens » incorporés dans l’armée régulière. Quelque 60 000 harkis entre fin 1959 et fin 1961. Fin 1960 le corps des aasèscomplète les harkis (ce terme était déjà utilisé pour désigner les plantons dans les communes mixtes), formant d’autres « territoriaux », peu nombreux (quelque 5000), peu couteux et plus souples encore que les harkis. En France quelque 400 harkis venus d’Algérie constituent une « force de police auxiliaire », agissant à Paris, mis en vedette dans la répression de l’automne 1961.

Au maximum en un moment, 100 000 à 150 000 auxiliaires, soit en chiffres cumulés 180 000 à 400 000, sur les 5,6 millions de ruraux, soit 10 à 20% des hommes en âge de « servir ».

L’effectif régulier de l’armée française baisse entre début et fin 1961 de 395 000  à 340 000 hommes, partiellement reconcentrés dans les grandes villes. Le nombre de postes tenus sur le territoire passe de 5400 à 3000. C’est le moment où les supplétifs doivent prouver au FLN leur allégeance : exécuter un traitre, livrer des armes, qui « disparaissent » massivement à partir de mars 1962. Parallèlement les supplétifs sont progressivement privés d’armes par les Français.

Les accords d’Evian créent une force locale théorique « de l’ordre de 60 000 hommes », essentiellement destinée à assurer la transition en milieu rural, principalement des Algériens appartenant à l’armée française régulière ou à la gendarmerie, l’encadrement est mal connu, certainement des officiers français, mais aussi des officiers « FLN » ?. Finalement quelque 38 000 hommes, théoriquement sous commandement de l’Exécutif provisoire de Ben Khedda à partir d’avril. En juillet ralliement à l’ALN de Ben Bella et Boumedienne et l’encadrement français est retiré.

A titre comparatif, en Indochine, sur un total de 230000 hommes en guerre du côté français, 100 000 sont « locaux ».

Vie quotidienne liée aux harkas et supplétifs. En 1960 et 1961, bras de fer entre l’armée qui veut que les SAS et leurs moghaznis s’engagent dans les opérations de répression et le pouvoir civil qui veut les concentrer sur l’action sociale.

Vers 1959, chaque famille « élargie » algérienne pouvait avoir un homme tué par l’un ou l’autre camp. Les regroupés sont 368 000 en janvier 1958, dont 226 000 dans le corps d’armée de Constantine, vivier pour le recrutement de harkis, qui grossit ensuite.

La souplesse budgétaire du système harki permet que 10% des harkis « recensés » soient fictifs, les crédits servant de caisse noire, entre autre pour les besoins du renseignement.

Novembre 1961, le gouvernement veut transformer les supplétifs soit en démobilisés avec indemnité, soit en troupes régulières, avec une période de choix. L’immense majorité « choisit » la démobilisation, avantage immédiat. La petite minorité qui opte pour l’incorporation à l’armée doit être reconnue apte (âge, santé, moralité), libre (jeunes célibataires prêts à quitter leur région et leur pays).

Les commandos de chasse vers 1960 sont 30 000, soit 6 à 8% de l’effectif militaire français en Algérie dont quelques milliers de supplétifs, le reste de cette armée est en surveillance défensive ou dans des tâches d’assistance.

L’ALN occupe le pouvoir. Bonne description (p. 360 sq.) des pouvoirs algériens sur le terrain en juillet 1962 : en fait il est aux mains des sous- wilayas, voire d’unités plus petites qui chacune cherche à protéger son autonomie. Le GPRA de Ben Khedda est soutenu par les wilayas 2, 3, 4, le pouvoir naissant de Ben Bella+ Boumedienne est soutenu par les wilaya 1, 5, 6. Au 25 juillet Boumedienne occupe Constantine, 30 aout/ 4 septembre occupe Alger. Un conflit principal oppose l’armée frontalière surtout aux wilayas 1 et 2, où s’amorcent des maquis, et l’anarchie est surtout au sein de la wilaya 3. Epuration brutale en wilaya 5 au printemps (par les troupes venues du Maroc ?) puis « ordre » à l’automne.

Les exécutions et assassinats : plus de 10 000 évidemment, sans doute moins de 20 000, mais les sources sont trop floues et parcellaires. En outre il n’y a pas de coïncidence simple entre ex- supplétifs et victimes, en raison de la part des règlements de comptes locaux et des victimes « civiles » (fonctionnaires et notables en tous genres). Même chose pour les emprisonnements qui touchent aussi des ex-élus, notables, ex du FLN ou du MNA, même si l’estimation de 7000 emprisonnés fin 1962 concerne surtout des supplétifs. Les exécutions/ assassinats ne sont jamais revendiqués par le pouvoir central qui a « instrumentalisé, puis régulé » des initiatives prises à différents niveaux. Il n’y a pas de schéma binaire possible entre exécutions officielles et massacres spontanés, en raison du « degré de permissivité et d’émulation entre acteurs ».

Transfert des « harkis » vers la France. Aout 1962, l’armée française gère en Algérie quelque 10 camps de regroupement d’Algériens menacés, avec quelque 2900 personnes  accueillies ; octobre quelque 6200 personnes accueillies ; mai 1964 dernier camp fermé. Pas de chiffres globaux des personnes passées par ces camps, ni de la part transférée en France.

En France 80 000 ex FSNA (« Français de souche nord-africaine ») ont demandé la nationalité française ; quelque 30 à 50 000 sont entrés « individuellement » face à 28000 arrivés « encadrés » au départ. Après  quelques mois dans les camps comme Argèles, très temporaires, 3000 familles [15000 personnes au moins ?] vivent durablement dans les « hameaux de forestage » avec encadrement du type SAS. La majorité des « harkis », dès 1964, vit en ZUP, en banlieues de villes de toutes tailles mais en majorité petites et dans le midi méditerranéen.

Nous avons lu aussi:

Antoine Prost, Carnets d’Algérie, préface de Pierre Vidal-Naquet, Talandier, 2005, 196 p., lexique [du vocabulaire militaire et algérien]. Neuf mois de carnets en 1960, par un jeune historien devenu officier dans la guerre, alors qu’il ne croit en rien à celle-ci. Ses descriptions précises sont commentées parfois sur le moment, parfois par des annotations écrites 45 ans après. L’auteur a consulté le « journal de route » de son unité aux archives de l’armée, constatant que celui-ci coïncide avec ses récits.

Le quotidien de cette guerre déjà finissante, tout le monde le sait en fait à l’époque, nous apprend surtout que l’on continuait alors, au delà du « maintien de l’ordre », de créer de nouvelles zones interdites avec comme conséquence de nouveaux camps de regroupements, avec la poursuite d’un encadrement sanitaire, scolaire, économique, des populations. Celles-ci étaient par ailleurs prises en main par le FLN, mais aussi par le MNA qui localement étaient encore les maîtres dans certains maquis. De l’un ou l’autre parti, ces maquis, largement inefficaces, subsistent parce que l’armée française ne prend pas le risque d’aller y subir des pertes lourdes dans des terrains trop difficiles.(Claude Bataillon)

 

 

 

 

 

 

 

Fadhma Aïth Mansour Amrouche, Histoire de ma vie, réédition 2010

Fadhma Amrouche, vers 1960

Fadhma Amrouche, vers 1960

Fadhma Aïth Mansour Amrouche, Histoire de ma vie, La découverte poche, [1968], 2010, 219 p., préfaces de Vincent Monteil (1967) et de Kateb Yacine (1967).

Ce récit a été suscité par le fils de Fadhma, Jean Amrouche, en 1945 ; elle l’a écrit d’une traite l’année suivante, en français. Elle ne souhaitait pas qu’il soit publié du vivant de son mari, ni que les noms propres des protagonistes apparaissent. En 1962, à la mort de Jean,  en suivant l’opinion de celui-ci, sa sœur Marie-Louise Taos a décidé une publication intégrale. Taos y a ajouté sept poêmes  composés oralement par Fadhma en tamazight en 1940, qu’elle a recueillis et traduits.

Le destin de cette femme (1883-1967) appartient au monde kabyle pénétré très tôt par l’école française, monde très restreint, attaché à la fois à une scolarisation laïque aussi précoce que limitée, qu’au milieu des religieux catholiques qui eux aussi scolarisent, mais en même temps soignent les indigents et font des conversions. Fadhma, rejetée par la tribu en raison de ses origines « hors norme », est d’abord éduquée « à la laïque » en français, puis prise en charge pour soigner à l’hopital catholique. Venue d’un village de Grande Kabylie assez ouvert sur l’extérieur, elle se marie à un instituteur de Petite Kabylie converti au catholicisme et se convertit alors, si bien qu’elle subit les pressions et interdits de la famille puissante de son mari, longuement décrite en un récit sans doute unique comme ethnographie des relations sociales en montagnes kabyles avant 1914. En 1909 le couple et ses enfants migre à Tunis, où le père est employé aux chemins de fer. Ils y passent l’essentiel de leur vie, les enfants s’installant en France où Fadhma les rejoint et finit sa vie.

Un témoignage exceptionnel sur la « promotion » de familles paysannes au sein des systèmes coloniaux (Algérie et Tunisie), essentiellement à travers ce que que l’on obtient grâce à la langue française : un statut, des métiers, une indépendance vis-à-vis des lignages, mais aussi une mise à l’écart vis-à-vis des communautés qui cessent de protéger les « renégats ». Une anecdote : en Petite Kabylie, habitant dans sa belle famille, Fadhma a certes le droit d’aller à la messe, mais en se déplaçant exclusivement au cœur de la nuit pour être sûre de ne rencontrer personne, car une telle rencontre ferait perdre son honneur à la famille, éventualité qui entrainerait peut-être des crimes de sang. (Claude Bataillon)

Dans la guerre d’Algérie, les SAS.

Modernisation de masse des ruraux dans la guerre d’Algérie, les SAS.

image classique des écoles rurales, multipliées au sein des SAS

image classique des écoles rurales, multipliées au sein des SAS

Dans un article récent (http://cybergeo.revues.org/25580) j’ai essayé de décrire ce que fut l’immense destructuration de l’Algérie rurale, pendant la guerre d’indépendance (1954-1962), destructuration causée par la création de vastes zones interdites, par le départ forcé depuis ces zones des populations vers des camps de regroupement, ou vers toutes espèces de zones de refuge où les gens se sont pourvus d’habitats improvisés et de nouvelles ressources fort précaires. L’autre face de la prise en main par l’armée française des populations surtout rurales de l’Algérie fut la création des SAS (sections d’administration spécialisée), installées progressivement à partir de l’initiative du gouverneur général Jacques Soustelle à l’automne 1955. Leur nombre passe de 419 début 1958 à 700 en fin de 1960.

Rappelons que l’administration de base en Algérie était constituée en 1954 par quelque 300 communes « à la française » (dites de plein exercice), dans des localités urbaines de toutes tailles à population exclusivement ou très majoritairement européenne, plus quelque 250 centres municipaux de moindre autonomie administrative (créés plus récemment à partir des années 1920), de peuplement indigène, alors que la grande majorité de celui-ci (quelque 7 millions sur les 9 au total) restait administré dans les campagnes par quelque 89 communes mixtes, équivalentes à des cantons ou des arrondissements français, administration très lâche et autoritaire : pour chaque circonscription quelques dizaines d’auxiliaires indigènes commandés par une poignée de français sous la houlette de l’administrateur.

dans l'Algérie rurale, les SAS

dans l’Algérie rurale, les SAS

Les SAS ont donc été multipliés en cinq ans dans l’urgence de la guerre, pour atteindre plus de 700 unités en 1960, dont une petite minorités ont concerné des populations indigènes urbaines (sous le nom de SAU= sections d’administration urbaine). En 1961-62 tous ces SAS ont été repliés en quelques mois. Une administration de transition a été prévue : le Gouvernement général a mis en place sur le papier 150 Centres d’aide administrative, qui auraient réemployé les moyens des SAS en concentrant les effectifs sur des localités moins nombreuses, avec une réévaluation à 300 en janvier 1962. Dès 1959 l’incertitude règne sur le sort des SAS et nombre d’officiers de ceux-ci démissionnent à partir de 1961. Si bien que le repli en bon ordre prévu dès fin 1960 a sans doute souvent été remplacé par des départs précipités au printemps 1962.

Chaque SAS assurait l’administration de plusieurs milliers de gens. Donc globalement plusieurs millions de  ruraux (2 ? 3 ?), parfois réinstallés à la suite de l’établissement des zones interdites et des regroupements, ont ainsi été pris en main. On est passé d’une sous-administration séculaire, habituelle, à un encadrement destiné à « moderniser », assister et convaincre une population : l’armée française était là durablement, pour aider ceux qui en 1958 passaient du statut de sujets à celui de citoyens français. Si chaque SAS avait pour responsable un officier, celui-ci était sous les ordres du sous-préfet.

L’implantation des SAS a commencé là-même où avait éclaté la « rébellion », le massif des Aurès, territoire majoritairement de langue berbère proche du Sahara et de la frontière tunisienne, puis dans la Grande Kabylie, autre foyer indépendantiste stratégique, aux porte d’Alger, puis ailleurs au centre et à l’ouest dans tout le pays. Les localisations sont souvent liées à la présence de camps de regroupement. Chaque SAS était commandé par un officier, reprenant, on l’a partout répété à juste titre, la tradition des Bureaux arabes d’avant 1870, comme celle des officiers d’affaires indigènes qui administraient entre les deux guerres mondiales aussi bien le Sahara algérien que le « bled » au Maroc. Nous ignorons quelle est la part des officiers de SAS originellement officiers d’active, parfois déjà employés en « affaires indigènes » précédemment (ayant donc appris en particulier l’arabe ou les langues berbères ainsi que du droit), par rapport aux jeunes appelés au service militaire, en général juste sortis d’études supérieures vers 25 ans, apprenant ce métier d’administration sur le tas, pris entre le désir de porter assistance à des populations misérables et le sentiment d’une toute puissance exercée dans l’isolement d’un milieu évidemment risqué. On ne sait combien de ces officiers du corps des « Affaires algériennes » sont passé par un simple stage de « formation générale » très court (un mois), par rapport à ceux qui ont fait un stage de 9 mois comportant du droit administratif, de la sociologie, de l’arabe. Un rapport administratif indique que 15% d’entre eux connaissent l’arabe ou le kabyle, et qu’en plus 50% sont capables de contrôler ce que dit leur interprète : il en reste donc un tiers qui dépendent entièrement de l’interprète…

Chaque SAS employait moins d’une dizaine d’européens (officiers, comptable, médecin militaire, instituteurs) et quelques dizaines d’indigènes (essentiellement des policiers (ou moghaznis), mais aussi infirmiers, moniteurs scolaires) : sans doute directement au moins une masse supérieure à 50000 personnes recrutées (sur des périodes longues ou courtes) pour cet encadrement de plusieurs millions de gens, sans parler des autres intervenants que nous énumérons ci-dessous. Les officiers  qui se sont succédés dans le temps pour administrer les SAS sont sans doute quelque quatre mille. Les moghaznis (une fonction militaro-policière de durée très variable) recrutés forment un effectif de 3500 en 1956, 20000 en 1961, 15000 au printemps 1962 : l’essentiel des futurs « harkis ».

Les tâches de renseignement étaient évidentes au sein des SAS, mais largement implicites : se protéger d’abord, mener des patrouilles pour s’assurer que le territoire administré était effectivement contrôlé… dans une situation où l’immense majorité de la population louvoyait entre les deux autorités, celle des Français et celle de la « rébellion », ce que l’une et l’autre autorité savaient parfaitement. Sous contrôle de la SAS ou non, tout un personnel médical est déployé : entre autres quelque 530 lieux d’Assistance médicale gratuite ont été implantés, qui emploient 700 médecins militaires (essentiellement des étudiants en médecine effectuant leur service militaire) et 13000 infirmiers. S’y ajoutent des équipes médico-sociales itinérantes qui emploient surtout des femmes, quelque 450 personnes. Les SAS montent des classes de dépannage pour scolariser dans l’urgence : il y en a 2000 en 1960, avec un personnel improvisé ; celui-ci est parfois peu apprécié par les enseignants du Ministère de l’éducation nationale, installés parfois eux aussi dans ces lieux où la scolarisation n’existait pas avant. Les élèves sont certainement plus de 100 000 ainsi alphabétisés, en français exclusivement, peut-être près du double, avec pas mal d’enseignantes mais aussi beaucoup de militaires faisant la classe, entre scolarité formelle parfois et alphabétisation élémentaire souvent. Parfois une cantine scolaire rend l’école plus attractive. En 1960, l’armée revendique la scolarisation de 50% des jeunes ruraux, contre 15% en 1954. Un encadrement des jeunes hors scolarité emploie par ailleurs quelque 360 officiers, 1400 moniteurs, 770 ouvriers qualifiés, sans doute principalement en milieu urbain (les SAU), pour des activités allant du sport (garçons), aux ouvroirs (filles) et parfois à de la formation professionnelle. Quelque 200 centres et foyers ont vu le jour et accueillent quelque 100000 jeunes en 1961. Autre encadrement lié à l’armée, les « Cercles du mouvement de solidarité féminine », qui sont au nombre de 400 en 1959, sont créés à l’initiative des femmes d’officiers, probablement surtout en zones urbaines et financés en partie par l’armée. Rappelons que la politique des gouvernements français, dès 1955 et plus encore à partir du Plan de Constantine de 1958, a disposé pour ces tâches « sociales » de financements d’autant plus considérables que, par rapport au coût global de la guerre, ils étaient largement minoritaires.

La cohabitation des SAS avec « les rebelles » est décrite par nombre d’anciens officiers et plus on pourra accéder à ces mémoires, plus on parviendra, sans manichéisme, à comprendre ce que fut la transformation de l’Algérie en ces années de guerre, entre apprentissage d’une modernisation octroyée, défiance face à une autorité étrangère par rapport aux légitimités coutumières, adhésion à des règles en principe appliquées selon une justice abstraite qui se voulait exempte de la corruption traditionnelle.

Références :

Gregor Mathias, Les Sections Administratives Spéciales en Algérie, entre idéal et réalité, 1955-1962. Paris, Harmattan/ Institut d’Etudes Africaines d’Aix en Provence, 1998, 256 p.

Etude d’histoire orale basée principalement sur des entrevues avec 8 acteurs des SAS, dont 4 officiers d’active. On y apprend que l’information disponible est très fragmentaire, que l’association des anciens des SAS, née sans doute dès 1962, a d’abord servi essentiellement à délivrer des certificats de service à d’anciens moghaznis réfugiés en France à partir de 1962, le bulletin ne paraissant que depuis 1994. Dans sa conclusion l’auteur insiste sur les nombreuses « ambiguïtés » de l’activité des SAS. Le corps du livre est surtout utile pour comprendre le vécu, l’état d’esprit des officiers (qui évolue évidemment avec les phases de la guerre), moins pour l’évaluation des résultats du système SAS au sein des populations algériennes visées.

http://encyclopedie-afn.org/SECTIONS_ADMINISTRATIVES_SPECIALISEES

Voir l’exemple de Michel Bibard:http://alger-mexico-tunis.fr/?p=784

(Claude Bataillon)

Torture et guerres civiles, 2014, à propos du spectacle à la Cartoucherie de Vincennes

Torture et guerres civiles:

images-2 16.05.06Des soldats tortionnaires, guerre d’Algérie : des jeunes gens ordinaires confrontés à l’intolérable,Claude Juin, Robert Laffont, Le monde comme il va, 2012, 364 p.

Sur ce sujet, les analyses disponibles sont nombreuses. Les « appelés » ont participé à une guerre de guerilla pour laquelle ils n’avaient aucune préparation. Sur les multiples violences dont ils ont été témoins muets, mais aussi à des degrés divers complices ou acteurs, Juin nous donne un ensemble de témoignages, de réflexions, de documents, dont l’originalité est d’insister sur le caractère  inéluctable de ces participations, pour de jeunes hommes que tout préparait à considérer que les « indigènes » ne pouvaient être qu’inférieurs. Le fait même que ces soldats appartenaient à un pays démocratique fondait leur légitimité dans ce combat, avec en contre partie l’impossibilité morale de dire ce qu’ils avaient vu ou fait, puisque l’armée française était sensée ne pas faire une guerre, mais une pacification. Le consensus très large dans la société française sur cette « pacification » a rendu impossible, de décennies en décennies, tout témoignage sur ces violences. Seule une minorité a pu, à l’époque des faits rarement, puis au cour du temps, dire ce qu’elle savait et qui restait une blessure morale indicible.

Années 1960, Claude Juin

Années 1960, Claude Juin

 

Cette présence lancinante de la torture dans la mémoire occultée de la société française se retrouve dans L’équipier(2004) film de Philippe Lioret, où le « secret de famille » fait remonter le souvenir de l’étrange amitié entre le marin breton et le mutilé de la guerre d’Algérie, mutilé moral plus encore que physique, dont la mutilation est liée à la torture, infligée et subie.

 

De façon comparable, la pièce de Madani raconte aussi ce « secret de famille

bande annonce du film L'équipier

bande annonce du film L’équipier

», dansJE MARCHE DANS LA NUIT PAR UN CHEMIN MAUVAIS (Ahmed Madani, texte et mise en scène, livre disponible, Editions Actes Sud-Papiers)

Suite à une violente dispute avec son père, Gus part pour trois mois chez son grand-père qui vit à la campagne. Deux mondes. Deux blocs. Trois générations. Qui tombera sous la coupe de l’autre ? Mais bientôt l’aïeul, Pierre, retrouve son passé dans les traits du jeune homme. Pierre a eu vingt ans en Algérie, pendant la guerre, et cache un lourd secret : sur fond d’Histoire, l’accès à la tendresse d’un homme à la mémoire blessée et de son petit-fils qui découvre auprès de lui son inscription dans une lignée, et sa place dans le Temps. Avec drôlerie, tendresse et gravité, Gus et Pierre s’engagent dans une relation qui dépasse leur destin propre, et c’est sous l’angle de la relation intime entre gens simples qu’est évoqué le mouvement d’une histoire qui, cinquante ans après, peine encore à se dire ou tend à s’oublier. L’auteur, né en Algérie, se situe dans l’âge intermédiaire, celui des pères, et l’on entend, vive et sensible, cette question : pourquoi le chemin entre mémoire et espoir – qui, par la parole, relie les générations – se révèle-t-il si périlleux ? [publicité du spectacle].

Ahmed Madani

Ahmed Madani

Ce 15 mars 2014, dans cette salle pleine, à la Cartoucherie de Vincennes, cent spectateurs s’entassent, dont une trentaine de membres de Coup de soleil. Beaucoup d’émotion bien sûr, mais, au delà, on retrouve ce qui noue en une seule société Algérie et France, deux générations après la guerre civile : la peur au quotidien qui a séparé aussi bien ceux qui subissaient la guerre (tout le monde) que ceux qui la faisaient.

Pierre et Gus dans "Je marche dans la nuit…"

Pierre et Gus dans “Je marche dans la nuit…”

A la fin du spectacle, Ahmed Madani nous conte comment vers 1992 celui qui lui a enseigné le théâtre lui a raconté sa participation à la guerre d’Algérie. C’est vingt ans plus tard qu’il a conçu le projet de cette pièce : en résidence en Bretagne, il a réussi à réunir et à faire parler de cette guerre un petit groupe d’ « anciens », qui comme tant d’autres, étaient jusque là restés muets sur « leur guerre ». Ainsi est né le personnage de Pierre. Puis Madani a tiré de sa propre génération le personnage de Lakhdar et de celle de son fils le personnage de Gus.

La torture est certes indissociable du « renseignement ». Mais en guerre civile, l’ennemi est trop proche pour être traité en égal : c’est mon double, donc il ne peut qu’être inférieur, donc j’ai le devoir et le droit de l’humilier. D’où la torture et sa forme ultime, le viol. Ainsi sont nées les atrocités d’Algérie, d’Afrique du Sud, d’Irlande et d’ailleurs.(Claude Bataillon)

Abdallah Taïa, L’armée du salut, un livre un film: 2014

L’armée du salut, ou la sexualité au Maghreb

l'auteur du film et du livre, Abdallah Taïa

l’auteur du film et du livre, Abdallah Taïa

 

Ce livre d’Abdallah Taïa est paru en 2006, avec un nouveau tirage en avril 2012, pour la sortie du film  qui en est issu, qui sort en 2014, diffusé très modestement pour la France, à Paris et plus encore en province. L’auteur, marocain d’une famille de Salé, raconte avec pudeur ce que sont les relations familiales : quatre sœurs qui font bloc, un petit frère, un frère aîné passionnément aimé, un père violent. Ces deux hommes là sont les piliers supposés d’un édifice bancal que la mère essaie de préserver avec rudesse. Il montre comment dans ce monde de petites gens se crée la personnalité homosexuelle du héros adolescent, sans cesse menacé par la violence alentour. Puis sa découverte de l’occident et de la langue française qui lui permet de fuir vers cette quintessence de modernité qu’est la Suisse : entre froideur et chaleur de l’accueil de cette société où la règle est censée être appliqué à la lettre en comparaison du mélange de chaleur et de violence d’un Maroc où la règle est un élément flexible sans cesse contourné dans une société bien plus contradictoire que celle de la Suisse.

les deux frères discutent: à quoi mène la langue française?

les deux frères discutent: à quoi mène la langue française?

 

Le film est d’une rare beauté par ses images, surtout dans sa partie marocaine. Il est subtil par le mariage du français et de l’arabe dans ses dialogues, et il nous mène dans un monde lent, où les silences importent autant que les paroles. La sensualité par petites touches oscille sans cesse entre tendresse et violence. Montrer un adolescent, puis un adulte, « homo » est évidemment peu commode au Maroc, où le film a été tourné et partiellement financé. Où sera-t-il projeté dans ce pays ?

le héros adolescent et son père

le héros adolescent et son père

 

Réfléchir sur la sexualité au Maghreb est compliqué. C’est le cœur de ces sociétés… comme celui des autres sociétés, bien sûr. On sait qu’un grand cinéaste d’origine tunisienne a fait un film exceptionnel sur ce thème (Abdelhatif Kechich, La vie d’Adèle). On se souvient pour le Maroc d’un film qui va malgré tout plus loin que le folklore (La source des femmeshttp://midi-pyrenees.coupdesoleil.net/lev_details.php?levID=197). Mais la sexualité n’est pas cloisonnée au sein de chaque société, elle déborde vers les couples mixtes, objets de méfiance au Maghreb alors qu’en Europe ces couples se banalisent. Le plus souvent à ce sujet les interdits pèsent beaucoup plus sur les femmes : gardons-les soigneusement, et si elles vont chercher ailleurs, ce sont des putes, alors que nos hommes peuvent aller à la conquête des femmes d’ailleurs. Mais dans les cas où la transgression passe par l’homosexualité, mieux vaut que l’interdit soit absolu : ne pas en parler, nier ce qui n’a pas le droit d’advenir.

Affiche du film, couverture du livre

Affiche du film, couverture du livre

 

Cette mise en évidence des réalités sexuelles au Maghreb débouche sur une question plus générale : que signifie le SSS (sun, sex, sand) qui se joue dans les relations entre les flux de clients originaires d’Amérique du nord et d’Europe et les pays d’accueil ? Ce flux joue avant tout sur des différences de prix des services touristiques, mais avec des nuances locales beaucoup plus pour les lieux d’accueil que pour les flux de clients. Sunest évidemment un fait climatique global (un gradient thermique planétaire). Sandest localisé selon la particularité du relief côtier (par exemple la côte atlantique marocaine est mauvaise en comparaison des côtes méditerranéennes, le Pacifique et la Caraïbe sont bons par rapport au Golfe du Mexique). Sexest partout, mais dépend des conditions socio-politiques : permissivité dans le sunlatino-américain, permissivité dissimulée en Tunisie ou au Maroc, rigueur en Algérie qui par ailleurs a tout fait pour éviter le tourisme en empêchant que se développe une hôtellerie de qualité standard qui l’accueillerait.

le dortoir familial: tous sauf le père ou le fils ainé

le dortoir familial: tous sauf le père ou le fils ainé

 

La grande peur du sexe dans les sociétés musulmanes semble étrange actuellement pour nos sociétés « occidentales ». Elle n’empêche pas une réalité nouvelle fondamentale : en Tunisie, en Algérie, et peu à peu aussi au Maroc, ce sont les femmes qui décident de faire ou ne pas faire d’enfants, liberté fondamentale. Rappelons-nous, pour nous Français qui sommes vieux, ce qu’était la même peur du sexe, vers 1950 encore, y compris dans des familles réputées laïques, libérales, ouvertes et intellectuelles… Peur aussi forte face à la sexualité « normale » que face à l’homosexualité qui était alors une maladie ou un délit. En France ce délit n’a été aboli qu’en 1982. Il avait été établi en 1942, alors que précédemment depuis le XIXe siècle l’homosexualité était punie seulement si elle impliquait des mineurs. Et c’est seulement en 1991 en France que l’homosexualité cesse d’être répertoriée comme maladie.(Claude Bataillon)

l'assemblée familiale, entre tendresse et tensions

l’assemblée familiale, entre tendresse et tensions

rencontre dans la rue: l'adolescent entre dangers et tendresses

rencontre dans la rue: l’adolescent entre dangers et tendresses

Florence Aubenas et le Maghreb: 2014

 

Le Monde, un reportage publié sur la semaine du 4 au 9 aout 2014

Florence Aubenas

Florence Aubenas

 

Un style sec, élliptique, des images et des dialogues qui restent dans la tête. Elle ne va jamais enquêter dans les endroits attendus, sauf pour la banlieue d’Alger. Plutôt que de souligner ce qu’on lui montre, ce qu’on lui dit, elle témoigne de ce qu’on lui cache à demi-mots. C’est cet art de l’enquête qui fait le vrai journalisme. Toutes les gammes de la violence

dans l'article de Florence Aubenas

dans l’article de Florence Aubenas

quotidienne sont au programme de son voyage, qui va du sud du Maroc à l’ouest de la Libye. Elle côtoie la violence de la police presque bonasse au Maroc, qui pourchasse sans conviction les jeunes des bandes. Celle des mémoires affrontés de la sale guerre de l’Algérie, où chacun esquive les risques de conflits renouvelés. Celle de la police tunisienne qui n’a plus d’ennemis évidents à combattre, avec ses prudences syndicales au sein d’un personnel en bonne parte hérité de l’époque de Ben Ali. Celle des milices en Libye, qui trouvent naturel de se partager un territoire qui n’a presque jamais été « national », avec des populations dont les allégeances familiales et tribales n’avaient été masquées que pour ceux qui profitaient des ressources pétrolières de l’« Etat » . La corruption est une symphonie, pour la gestion du tourisme au Maroc, pour la construction l’autoroute de l’Algérie, sous- traitée aux Chinois et aux Japonais. Reste que dans aucun des quatre pays personne n’a vraiment peur de parler, que chacun témoigne des savoir-faire qui permettent de vivre ensemble, y compris par de gros mensonges que l’on profère presque par bienséance, pas pour que l’interlocuteur vous croie mais pour ne pas perdre la face. Cette journaliste sait écouter, faire parler en posant à la fois les questions qu’on attend d’elle et celles, les vraies, qui permettront de décoder ces mondes dont elle sait qu’ils sont opaques et qu’ils ne se livrent pas au premier venu.

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La leçon de ce reportage est que le politique doit être saisi au raz du sol, que proclamer que ces pays n’ont rien de démocratique est faire bon marché des multiples dynamiques de la protestation. Partout se manifeste le refus généralisé de ce qui est imposé d’en haut. Mais que faire si tous sentent qu’une autorité supérieure reconnueest nécessaire, mais qu’elle n’existe dans aucun de ces quatre Etats ? Là où on en est le moins loin c’est évidemment en Tunisie ou au Maroc. Dans celui-ci, les réseaux traditionnels relient encore beaucoup de citadins ou de ruraux à une allégeance au pouvoir chérifien, commun à tous les sujets. En Tunisie on sait qu’une société existe, plus que chez les deux voisins, et que certains recours hérités du bourguibisme et d’une modernité remontant même avant le protectorat peuvent s’appuyer sur un système syndical qui sait négocier des compromis, sociaux mais aussi politiques. Mais l’identité des Algériens reste forte elle aussi, au delà des désespérances. Et les Libyens savent qu’un jour il leur sera permis de dépasser des horizons tribaux qui ne sont porteurs que de bien peu d’espoirs réels, ici comme dans les pays du Sahel au sud du Sahara.(Claude Bataillon)