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Max Marchand, Mouloud Ferraoun: Centres sociaux et guerre d’Algérie

https://max-marchand-mouloud-feraoun.fr

Le site de l’association Les amis de Max Marchand, de Mouloud Ferraoun et de leurs compagnonsest une mine documentaire  d’abord sur les Centre sociaux lancés à l’initiative de Germaine Tillion : les éditoriaux des bulletins publiés par leur direction entre autres. Puis sur l’éducation en Algérie coloniale, en particulier sur l’enseignement primaire en milieu « indigène ». Les textes de nombreuses conférences, les bulletins de l’association sont ainsi disponibles.

Nous qui cherchons à connaître les sociétés maghrébines actuelles et leurs racines, parce que leurs problèmes sont à l’intérieur de la société française, faisons un bilan. Et nous trouvons sur ce site beaucoup de données sur l’Algérie coloniale. Beaucoup moins bien à propos des deux protectorats de la Tunisie et du Maroc et de tout ce qui fait que la séparation entre les trois Etats n’est pas une donnée permanente et figée. Très peu de données sur l’évolution des sociétés contemporaines du Maghreb, qui là encore sont loin d’être cloisonnées entre elles.

 

Anouar Benmalek L’année de la putain, lecture à Toulouse

AnouarBenmalek L’année de la putain, petits romans et autres nouvelles, Fayard, 2006, 247 p.

Ces récits vont de la création du monde selon la bible, en passant par quatre histoires algériennes et une autre en Méditerranée, pour finir ailleurs dans le monde : Nicaragua, Liban, Indonésie. La formule « L’année de … » fait référence à une vieille pratique de la mémoire orale des tribus et des villages : des vieux savaient par cœur la liste des générations de chaque famille (un tel, fils de un tel, lui même fils de un tel, etc), mais aussi la liste des années (année du vent, année du gel, année de la faim, année du typhus, etc.). Et Rashed, le jeune berger, personnage central des deux nouvelles situées entre l’Aurès et Constantine, a nommé l’année 1940 selon ses propres aventures…

A Toulouse, le 14 mai 2019, lors d’une séance de lecture sur la littérature algérienne, le passage suivant a été présenté:

L’Andalousie (Rashed , deuxième partie) p. 46-49 : L’école des Français par temps de famine

Il se prit à penser qu’il aurait tout donné pour retourner à l’école et demander des éclaircissement à cet instituteur roumi qui paraissait tout savoir. Malgré son découragement, il sourit. Au début, c’est la mort dans l’âme qu’il avait fréquenté l’école française, après que son père l’ait menacé des pires sévices. L’école (en fait une classe unique composée d’un simple cube de parpaings dépourvu des commodités les plus élémentaires : même le maître devait se dissimuler derrière un rocher pour satisfaire ses besoins) avait été ouverte par l’administration militaire à une dizaine de kilomètres du douar de Rashed, au carrefour des pistes conduisant à plusieurs hameaux de montagne, là où se tenait justement le grand marché du vendredi. Le sceptique Rashed qui avaient constaté que ses trois ans d’école coranique ne lui avait pas pour autant rempli le ventre, avait néanmoins obéis. Deux rentrée scolaire de suite, il s’était retrouvé à suivre des cours avec une dizaine de gamins de tous âges. L’instituteur, un Français de France, avait tenté tant bien que mal d’inculquer quelques rudiments de calcul et de lecture aux petits montagnards déguenillés, grelottant en hiver, trop souvent affamée, et dont les yeux, surtout le matin, se fermaient d’épuisement, tant les distances étaient grandes, les chemins rudes et escarpés. Rashed gardait un bon souvenir de ce Breton bougonnant, débordant d’énergie, débarqué directement de son Finistère natal, et qui ne parvenait pas à dissimuler son effarement devant tant de dénuement.

Après des mois de démarches obstinées, l’instituteur réussit a obtenir qu’un repas fût servi à midi à « ses » écoliers. Cette mesure allait contribuer pour une grande part au succès de l’école parmi les enfants. Ceux-ci se passèrent le mot, et l’effectif habituel se trouva rapidement doublé. Ce qui, au début, contraria fort l’instituteur, les nouveaux venus, en retard par rapport aux autres, s’ennuyant  ferme et ne pouvant s’empêcher de montrer leur impatience dans l’attente du repas promis.

Quelques jours plus tard, pourtant, à la vive surprise de l’instituteur, la question de la discipline fut radicalement réglée. Dans la modeste salle que le Breton avait lui-même chaulée, les têtes rasées, parfois surmontées d’une chéchia crasseuse, était toute penchées sur leur ardoise. À part les inévitables reniflements et toussotements, on aurait entendu une mouche voler. Même les derniers venus faisaient de leur mieux pour se concentrer sur les mystères de l’alphabet et sur les imprévisibles résultats des additions et des soustractions. L’explication du prodige était simple : les anciens (ceux-ci disaient avec une espèce de tendresse, notre gourbi école, en désignant la laide bâtisse de parpaings) avaient « lourdement » chapitré les nouveaux sur le sujet. Un adolescent, le plus turbulent, essuya même une véritable raclée de la part de ses condisciples et se présenta à l’école avec un large bandeau autour de la tête. Le maître ne découvrit le fin mot de l’histoire que lorsqu’un autre, lui aussi nouveau, qui la veille, s’était laissé aller à être insolent avec lui, revint à l’école affublé d’un œil au beurre noir. Le Breton interrogea le gamin jusqu’à ce que celui-ci lui avoue que les autres l’avaient châtié, craignant que le maître, indisposé, ne se fâchat et n’interrompît la vitale distribution de nourriture, quasi miraculeuse par ces temps de famine ravageuse.

Ce jour là, le Breton se montra plus bougon qu’à l’ordinaire, mais Rashed sentit que c’était le seul moyen qu’il avait trouvé pour masquer son désarroi. Malheureusement, au bout de quelques mois, l’armée se lassa de servir autant de repas à des gosses de plus en plus nombreux.

D’aucuns parcouraient journellement plus de 20 km de sentiers muletiers, collectionnant les chutes, les écorchures, les engelures rien que pour cet incroyable quignons de pain déjà sec accompagné de fromage et parfois même d’un verre de lait. La distribution de midi fut donc supprimée et les effectifs du coup dégringolèrent.

La dernière année, les cours s’interrompirent en plein hiver, l’administration jugeant que ce n’était plus la peine de continuer à payer un instituteur pour les cinq ou six écoliers qui restaient. Longtemps Rashed se rappellera avec émotion le jour où le maître leur annonça la nouvelle de la fermeture de l’école et de son propre retour en métropole. Le grand gaillard barbu, bâti en armoire à glace, qui avaient la taloche facile, leur caressa la tête en maugréant : « ah mes pauvres enfants, mes pauvres enfants », et subitement il fondit en larmes.

Et puis une autre « nouvelle » de ce recueil: Une embellie sur la ville(Djakarta, Indonésie) p 223-225 : « Le voleur compatissant »

«  -Décampe, pouilleux ! » Le coup de pied de Muljino a été violent. Malingre, la morve tombant sur sa lèvre, le gosse file sans demander son reste. Muljino sourit de satisfaction : dans ce genre de boulot, la concurrence n’est pas de mise !

Une vieille marchande, qui est vu la scène, intervient : « Mais qu’est-ce qu’il t’as fait, le pauvre ? – ça te regarde pas ! » Dressé sur ses ergots, Muljino la toise avec l’insolence d’un coq de combat. Il ajoute, sarcastique, en reculant prudemment : « et puis, qu’est-ce qui te prend d’être plus excitée qu’une verge introduite à demi ? » Les rares badauds qui ont suivi l’échange s’escaffent. Sentant qu’elle n’est pas de taille à poursuivre la conversation, la marchande de piment préfère détourner dignement la tête. Muljino suis de l’œil la mégère tout en savourant sa répartie.

C’est vraiment l’heure propice, en plein milieu de la sortie des bureaux. Près des feux de signalisation, la circulation s’arrête et repart en un flot continu de véhicules divers, cyclo-pousses, taxis à trois roues, voitures et parfois lourds chariots tractés par des buffles aux sabots recouverts de morceaux de pneus. Au milieu du tintamarre, Muljino essaie de dénicher le conducteur assez idiot pour avoir passé son bras par la vitre de sa voiture.

Le feu a viré au rouge. « Non, surtout pas celui-ci : militaire et gradé, pas touche, trop dangereux ! » Il s’approche d’une Ford d’où émerge une main élégante au poignet orné d’une montre. A en juger par la grosseur de l’automobile, la montre doit valoir une petite fortune. Par chance, le bracelet est une chaîne métallique à ressort. D’expérience, Muljino sait que c’est plus facile à arracher.

Plus que quelques secondes avant que le feu ne passent au vert. Le petit voleur n’est plus qu’à une dizaine de centimètres de la conductrice. Celle-ci se retourne. Elle sourit de toutes ses dents. Elle ne se doute de rien. Paralysé, Muljino sourit à son tour. C’est si doux, un sourire de femme, que l’enfant se surprend à bégayer : «  merde pourvu qu’elle redémarre. »

Il peut même humer son parfum. Pour sûr qu’elle sent bon. Il y a vraiment des gens qui ont de la chance. Muljino se sent le ventre mou. Le feu est passé ouverts. La femme adresse un signe de tête au garçon de 11 -12 ans, si attendrissant dans son pantalon bouchonné, puis elle accélère. Il pense avec un pincement au cœur : « Ma poupée, tu l’as échappé belle ».

Juste à ce moment, un crissement de freins, un bruit de tôle froissée, deux chauffeurs qui bondissent en s’insultant copieusement. Toute la file, après avoir progressé d’une vingtaine de mètres, s’est arrêtée dans un charivari de klaxons.

Une rage froide saisi Muljino. Il fonce sur la voiture de la femme au sourire de miel. Sa main pend nonchalamment au dehors. Il agrippe la montre tout en tirant de toutes ses forces. La conductrice se met à hurler. Muljino  tire, tire sans regarder le visage horrifié qui lui fait face. Le bracelet cède enfin. Le tout n’a pas duré plus de cinq secondes. La voix est devenue suraiguë.

Ce n’est qu’après avoir dépassé la mosquée chinoise que Muljino, à bout de souffle, ouvre sa main : le boîtier est intacte, mais le fermoir s’est brisé. Du sang souille le bracelet à l’une de ses extrémités. Le voleur tremble encore de colère. « Pour qui elle se prend, cette cruche parfumée, je lui ai donné une chance, pas deux ! »

Autrement, Algérie 20 ans

Algérie, 20 ans, Que savons-nous vraiment de cette terre, de ses révolutions d’aujourd’hui, Editions Autrement, dossier N° 38, mars 1982, 280 p.

Nous savons que, avant même la naissance de Coup de soleil en 1985, la revue Grand Maghreb est née en 1981 : à cette époque, toute information sur l’Algérie était en France plus sensible que tout ce qui concernait les autres pays de la région.

Le volume publié par les éditions Autrement pour le vingtième anniversaire de la naissance de l’Etat algérien nous intéresse à ce titre. Autrement, une revue née en 1975, est déjà en 1982 un éditeur qui pèse au moment où il publie le livre que nous avons retrouvé, grâce à un ami bouquiniste. Celui-ci a connu au moins deux rééditions en 1983 et 1985. Le panorama qui nous est donné est celui d’une Algérie qui sort depuis 4 ans de l’époque fondatrice du nouvel Etat, celle des improvisations de Ahmed Ben Bella suivies par la durable mise en place de la bureaucratie militaire de Boumedienne.

Classiquement, ce livre collectif de 35 chapitres mélange analyses et témoignages, sciences sociales et littérature. Nous n’avons pas réussi à retrouver trace de plusieurs signataires, journalistes en particulier : Selim Turquié (le Monde diplomatique), Christiane Stoll. Par contre ont écrit dans ce livre, ou ont parlé pour ce livre beaucoup d’acteurs ou de témoins connus. Michel Pablo Raptis (1911-1996) et Gilbert Marquis (1930-2015), trotzkystes ayant soutenu le FLN puis conseillé le président Ben Bella. Pierre Kalfon (1930-), littéraire et diplomate. Jean Dejeux (1921-1993), père blanc formateur des générations postérieures pour l’étude de la littérature algérienne. Leïla Sebbar (1941-), une des auteures fondatrice de celle-ci. Un photographe, Marc Garanger (1935-). Trois sociologues et politologues, Jean Leca (1935-), François Burgat (1948-) et Jean Robert Henry, manifestement un des initiateurs du livre. Un historien lui même acteur politique algérien, Mohamed Harbi ((1933-) et deux autres acteurs majeurs de celle-ci : Ahmed Ben Bella (1916-2013) et Hocine Aït Ahmed.

Les commentaires sont nombreux sur une politique algérienne dominée par les militaires. Sur une société où assistance et corruption se confortent grâce à la rente pétrolière. Mais le plus précieux est la série des témoignages et analyses sur la vie quotidienne « au jour le jour », sur le monde des femmes, sur celui de la culture.

Une Algérie inquiète et amère, en même temps que vivante et protestatrice, par ceux qui ont cru aux espérances de 1962.

1995: mille et un soleils

Les dix ans de notre association Coup de soleil ont été célébrés au pire moment de la « décennie noire » algérienne. Nous étions sans doute encore plus que en 2019 plongés dans l’histoire d’une Algérie qui collait à la peau de la plupart d’entre nous. D’où l’intérêt de feuilleter le livre coordonné par Eric Fottorino Mille et un soleil(Stock, 380 pages, préface de Georges Morin, 1995). Fottorino a su mettre en scène près de 80 contributions : quand on demande aux amis leurs témoignages, on reçoit de tout : trop court ou trop long, vue large ou égocentrique, bien rédigé ou à « reprendre ». Sans un artisan habile et dévoué le livre n’aboutit pas : on ne nous dit pas si il a travaillé seul ou en équipe pour cet ouvrage.

Celui-ci est organisé en cinq chapitres. Pour mémoire(23 notices) nous donne des souvenirs, où j’ai pointé Camille et Yves Lacoste. Puis 6 notices « c’est pour rire »  nous donne nos humoristes, caricaturistes. 20 notices « chapeaux bas »ciblent des appuis à l’action de l’association Coup de soleil. 6 autres rendent hommage à Rachid Mimouni qui vient alors de mourir. Et 21 notices enfin « Ici, là-bas, vivre »donnent de précieuses informations sur beaucoup de nos amis : G. Morin, Chaulet, Charles Guibbaud, Azouz Begag, etc : j’y apprends qui fut Kacem Boussouar, devenu berger au Col du Lautaret, Jean René Chevallier, fils du maire d’Alger, Jacques. Daniel Junqua, à l’époque pilier parisien de Coup de soleil, qui fut correspondant du journal Le Monde en 1978-82, Michel Wilson, qui quitte à 13 ans l’Algérie en 1955 et est conseiller culturel à l’ambassade française en Ethiopie en 1987/ 89 .

En annexe un manifeste sur la substance de notre communauté franco maghrébine s’appuie sur un tableau démographique. Si « nous » sommes en 1995  six millions, une génération plus tard, entre diffusion des familles et dilution des héritages ne serions nous pas devenus au moins dix millions ?

Maghreb: chasse aux idées reçues

Le Maghreb, idées reçues Pierre Vermeren, Le cavalier bleu éditions, 2010, 128 p.

Cette collection de petits livres destinés à pourchasser les « idées reçues » comporte quelque 9 titres concernant l’Algérie, aucun pour la Tunisie, deux pour le Maroc (plus ce Maghreb de Pierre Vermeren). Lire ceci quand presque une décennie est passée est instructif : les « printemps arabes » de 2011 sont advenus et j’écris au milieu des contestations algériennes face aux élections présidentielles imminentes… On comprend que si démonter les idées reçues sur un « pays » n’est pas facile, la tâche est plus rude encore pour trois pays frères, mais qu’aucune unification politique à court terme ne peut réconcilier. Parler d’une seule voix pour ce trio permet d’énoncer des vérités qui seraient plus sulfureuses si un seul Etat était ciblé. Les aveuglements et bonnes consciences vécues de ce côté nord de la Méditerranée sont décortiqués aussi clairement que ceux de nos voisins du sud. Arabes et Berbères sont loin d’être « séparés ». Francophone n’est pas une catégorie à part dans la population. Les communautés juives qui vivent en Israël ou en Europe furent constitutives des mondes ruraux et surtout urbains du Maghreb. Machisme et autoritarisme ne sont pas des réalités éternelles: ce sont des comportements dominants, mais combattus et qui ne cessent d’évoluer. Vermeren qui est historien conclut : « l’histoire commune n’est pas enseignée au Maghreb, et ne l’est que marginalement dans les écoles françaises, et moins encore à l’université. Un terrain de prédilection pour les idées reçues ».

Le livre se termine sur un glossaire original, puis sa bibliographie comporte une liste de sites internet… qu’il est intéressant de tester: http://www.limag.com fonctionne à nouveau après des semestres d’interruption et c’est de loin la base de données la plus solide sur la littérature et son traitement universitaire. Notre propre site Coup de soleil est qualifié de “une association de rapatriés” … ce qui est incontestablement réducteur!

Claude Bataillon

Mehenna Mahfoufi, « Le chant mystique et religieux de la Kabylie » – Mercredi 27 février 2019 à 18h30

 

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Voir la couverture du livre:

http://coupdesoleil.net/wp-content/uploads/2019/01/couv-mahfoufi.pdf

Centre culturel algérien 171, rue de la Croix Nivert. 75015 Paris.

Conférence de l’ethnomusicologue Mehenna Mahfoufi autour du thème dédicace « Le chant mystique et religieux de la Kabylie » – Mercredi 27 février 2019 à 18h30

Les travaux de recherches en ethnomusicologie de Mehenna Mahfoufi, consacrés aux musiques berbères d’Algérie, ont donné lieu à la publication de plusieurs ouvrages. Infatigable prospecteur, mu par la passion qu’il témoigne pour la culture ancestrale de l’oralité, l’écrivain et chercheur vient de mettre à la portée du public une étude scientifique d’ethnomusicologie sur le chant mystique et religieux de type adekker. Cette étude, qu’il présentera lors de la conférence, a fait l’objet de son dernier ouvrage « Le chant soufi – Rencontre musicale des khawnis des villages ».

C’est son premier livre rédigé intégralement en langue kabyle. Sa conférence sera illustrée par la projection d’images vidéo sur les pratiques soufies.Mehenna Mahfoufi, docteur en ethnomusicologie de l’université Paris X-Nanterre / CNRS-Musée de l’Homme-Paris, parcourt la Kabylie hors institutions depuis 1981.

La Colonie: Danièle Djamila Amrane Minne: combattante, rencontre-projection 11 avril 2018

Rencontre Projection       Mercredi 11 avril   18h30 > 21h au 128 rue de La Fayette 75010 Paris (La Colonie)

Danièle Djamila Amrane Minne: combattante

 Politique Portrait Histoire

La Colonie  accueille  une soirée d’hommage à la combattante de la guerre de libération algérienne, Djamila Amrane.

Si “le mot résister doit toujours se conjuguer au présent“, aller à la rencontre de Danièle Djamila AMRANE MINNE est une invitation à ne pas l’oublier. Djamila, l’algérienne, au prénom évocateur et emblème de la résistance d’un peuple, femmes et hommes, à l’oppression coloniale, a consacré sa vie au combat contre l’injustice et pour la liberté.

Combattante pour l’indépendance, historienne, écrivaine et poétesse, s‘effaçant toujours derrière la parole de ses compagnes de lutte, Djamila Amrane n’a cessé de mettre au jour la contribution des femmes très souvent oubliées dans le récit de l’indépendance algérienne. Disparue il y a un an, Djamila Amrane incarne la quête universelle et très actuelle du respect des droits humains.

Projection d’extraits du documentaire Moudjahidated’Alexandra Dols

Interventions de :

  • Abdelhamid Benhamida (enseignant)
  • Safia Bazi (avocate et ancienne maquisarde)
  • Geneviève Azam(maître de conférences en économie à l’université de Toulouse)
  • Mildred Mortimer(professeur de littérature à l’université du Colorado)

Modératrice Malika Rahal(historienne)

Interlude musical de Beihdja Rahal

Présentation de portraits réalisés par Cécile Arfiet Mustapha Boutadjine.

Photographie : Martine Simon

 

 

DAMES DE FRAISE, DOIGTS DE FEES, de Chadia Arab

« DAMES DE FRAISE, DOIGTS DE FEES, Les invisibles de la migration saisonnière en Espagne », de Chadia Arab Casablanca, (En toutes lettres, collection Enquêtes), 2018

 

Le joli titre et la jolie couverture de ce petit livre recouvrent une réalité un peu moins poétique, bien que les informations qu’on en tire forment un ensemble équilibré : ce n’est pas une dénonciation ni  un pamphlet mais plutôt un ensemble de constats, dont l’auteure, la chercheuse franco-marocaine Chadia Arab, fait preuve de nuances et d’une aptitude à analyser les situations dans toute leur complexité.

Dans quel genre ou dans quelle catégorie ranger son livre, sachant que dans le sous-titre, le mot « invisibles » est à mettre au féminin ? Les femmes marocaines qui en sont les personnages (évidemment bien réelles : il ne s’agit pas d’un roman !) partent chaque année de leur village (ce sont essentiellement des rurales ) pour aller dans le sud de l’Espagne à Huelva travailler (un travail très dur, elles en sont prévenues mais ce n’est pas ce qui peut les faire hésiter) à la cueillette des fraises ; car Huelva est devenu un centre international de cette production juteuse ( !) pour ceux qui en tirent les bénéfices, si importants que les fraises sont parfois désignées comme l’or rouge : de fait n’importe quel client de supermarché peut constater qu’elles y sont omniprésentes à peu près toute l’année.  Pour un point de vue plus général sur cette situation (non négligeable pour la vie économique de l’Espagne), on peut ajouter que d’autres fruits rouges sont également cultivés dans cette région et que d’autres migrantes sont travailleuses saisonnières pour leur collecte, des Roumaines en grand nombre, des Polonaises, et aussi des hommes qui constituent le groupe des Maliens.

Chadia Arab ne s’intéresse qu’aux Marocaines, dont elle a fait l’objet de son étude et de sa recherche à partir de 2010 et pendant plusieurs années. En fait ses observations vont pratiquement jusqu’à aujourd’hui ce qui est important car elle constate une évolution récente qui malheureusement ne va pas dans le bon sens et s’avère au contraire défavorable aux femmes, notamment parce que plusieurs institutions qui les aidaient et les protégeaient ont disparu.

Sans cette longue durée, le travail de Chadia Arab aurait pu être une enquête journalistique, intelligente et approfondie, comme il en existe dans le journalisme d’investigation —qui d’une manière sur laquelle on peut s’interroger semble être assez souvent une pratique féminine : que l’on pense à Florence Aubenas et à son livre Le Quai de Ouistreham de 2010. Mais de l’enquête journalistique Chadia Arab qui est chercheuse universitaire est passée à l’enquête sociologique, en gardant toujours, au départ et même tout au long de son travail, la même méthode. Celle-ci a consisté à se rendre sur le terrain, évidemment de nombreuses fois, et à partager dans toute la mesure du possible la vie de quelques-unes au moins des femmes marocaines qui pratiquent ou ont pratiqué cette forme très particulière de migration.

C’est en effet dans le cadre d’une histoire (et d’une typologie)  des migrations qu’on peut ranger le travail de Chadia Arab, qui a le mérite d’être très vivant et très concret, en sorte qu’on n’a aucune peine à en lire les résultats et qu’on voudrait même en savoir davantage sur les femmes qu’il nous a donné l’occasion de croiser. Il y a beaucoup de rapprochements à faire avec la migration des  hommes eux aussi marocains lorsque dans les années 50 du siècle dernier on est venu les chercher jusque dans leurs villages pour les emmener travailler dans les mines du Nord de la France. Les interlocutrices de Chadia Arab  citent notamment le nom d’un recruteur, Félix Mora, connu pour le grand nombre de Marocains qu’il a emmenés dans la région de Lens et qui ont quitté pour des raisons évidemment économiques le sud misérable de leur pays. Dans tous les cas la migration se fait sur contrat, renouvelable, la caractéristique des femmes étant qu’elles sont embauchées comme saisonnières et de nombreuses précautions sont prises pour qu’en effet elles retournent au Maroc au bout de quelques mois, quitte à revenir l’année suivante si les patrons ont encore besoin d’elles. D’où l’expression « une immigration jetable » employée par l’auteure du livre, et qui correspond aussi au sentiment exprimé par certaines des femmes, humiliées à juste titre de n’être traitées que comme des objets utilisables ou non.

La garantie trouvée par les employeurs pour que les femmes retournent régulièrement dans leur pays est de choisir des mères, dont la plupart éprouvent intensément le désir de revoir leurs enfants. Il n’empêche qu’elles sont obligées d’abandonner ceux-ci à leur famille et parfois dans des conditions très aléatoires. Certaines, surtout si elles sont divorcées ou célibataires, prennent le risque de rester illégalement en Espagne (ou plus tard dans d’autres pays européens comme la France)  et y deviennent des sans-papiers, dont la survie est des plus problématiques et ne peut manquer de passer par la prostitution.

Cependant une partie très importante du livre consiste dans l’évaluation nuancée des effets de cette migration dans l’histoire des femmes et de leur émancipation. Les séjours en Espagne jouent évidemment dans ce sens,  ne serait-ce et pour commencer que pour des questions d’habillement, les femmes passant souvent à cette tenue moderne qu’est le jean —quitte à remettre la djellaba quand elles retournent au Maroc. Il est évident qu’en Espagne leur liberté de mouvement est plus grande, elles n’hésitent pas à sortir le soir après le travail pour se divertir, non sans maquillage et autres coquetteries impensables dans les misérables villages d’où viennent la plupart d’entre elles. Elles ont aussi la possibilité de rencontres masculines, voire de mises en ménage  même pour celles qui ont  un mari au Maroc. Il arrive d’ailleurs que le mari en question insiste pour que sa femme reste en Espagne,  tant il est vrai que le seul but de tout cela est de pouvoir rapporter un peu d’argent au pays. Que de questions pose une telle enquête, alors même qu’elle garde des apparences modestes ! C’est un travail très précieux auquel ont contribué l’éditeur marocain et l’Ambassade de France au Maroc.

Denise Brahimi

(cet article provient du site de Coup de soleil Rhône-Alpes http://www.coupdesoleil-rhonealpes.fr/category/lire-ecouter-voir)

« BRÛLE LA MER », film tunisien de Maki Berchache (2014)

« BRÛLE LA MER », film tunisien de Maki Berchache (2014)

Le réalisateur Maki Berchache faisait partie des 25 000 Tunisiens qui ont traversé la Méditerranée vers Lampedusa après la chute de Ben Ali, profitant de la brèche ouverte dans le carcan tunisien. Son film n’est nullement celui d’un professionnel même débutant, il ne correspond pas à l’idée que le public peut se faire d’un film, même en reconnaissant à ce genre une grande liberté, et il n’est pas non plus conforme à ce qu’on attend actuellement d’un film posant le problème des migrants—il serait sans doute plus juste dans ce cas de dire : le problème de la migration. A partir du cas de Maki et surtout de sa parole, c’est en effet la signification même de ce phénomène qui est interrogée par le film, non pas de manière cohérente et construite, mais au contraire à travers un ensemble de propos dont on ne voit pas d’emblée la logique qui les unit.
D’où vient le besoin de migrer, chez un jeune Tunisien comme Maki ? S’agit-il de quitter un pays où il n’y a pas de travail pour aller en chercher dans un autre où il y en a ? Est-ce la volonté de quitter un lieu où l’on est soumis à une insoutenable oppression pour aller vivre dans un autre où l’on se sentira libre (mais encore faudrait-il savoir exactement quel sens le migrant donne à ce mot) ?
La réponse est beaucoup moins simple qu’on ne pourrait croire et en tout cas, à l’origine de ce besoin, il n’y a sûrement pas que des raisons purement matérielles, il faut même admettre qu’on est en présence d’un phénomène en partie mystérieux, ou en tout cas qui ne s‘explique pas d’emblée. La preuve en est dans un paradoxe au moins apparent qui est le point de départ du film. Celui-ci s’ouvre en effet sur le célèbre « printemps arabe » de 2011 parfois appelé révolution du jasmin, en hommage à cette fleur qui est comme l’emblème de la Tunisie. Le film en fait un très vibrant éloge, tout à fait enthousiaste et il ne vient pas à l’idée du jeune réalisateur Maki d’en parler comme d’un échec. Mais alors dans ce cas pourquoi ne pas faire confiance à un avenir qui pourrait être proche, et pourquoi ne pas attendre, si possible activement, l’amélioration espérée pour la Tunisie. ? Pourquoi vouloir à toute force la quitter et au péril de sa vie (les migrants n’ignorent rien du danger) au moment où les choses pourraient s’arranger, voire changer complétement comme le dit si bien le mot « révolution ».
En fait, si logique il y a, elle est tout à fait autre et repose entièrement sur le mot « liberté ». Pour des jeunes gens comme Maki, les deux mots, révolution et liberté, sont à peu près équivalents, et le mot liberté lui-même signifie principalement liberté de mouvement, liberté de déplacement, libre circulation et possibilité d’aller où l’on veut, en tout cas hors de la Tunisie. Sitôt que Ben Ali est renversé, c’est donc comme si le signal de départ était donné, et c’est une véritable frénésie qui s’empare des aspirants à la migration.
Autre paradoxe au moins apparent : les jeunes Tunisiens comme Maki ne sont pas misérables ni sans travail ni sans aucune ressource : il est lui-même guide pour touristes à Zarzis dans le sud de la Tunisie(au sud-est de l’île de Djerba) , et même s’il explique à un moment donné que ce métier lui rapporte ou lui rapportait bien peu, il reconnaît que c’est tout de même un moyen de contribuer au budget familial qui comporte plusieurs sources de revenus, un peu de culture, la récolte des olives, un peu d’élevage qui fournit la viande et le lait, et surtout la pêche, dont il ne nous est pas dit qu’elle est en régression. Par ailleurs Maki ne fait pas du tout état de difficultés familiales qui pourraient expliquer sa volonté de partir.
En revanche ce qui attend les jeunes migrants au terme de leur voyage éreintant et dangereux, lorsqu’enfin ils atteignent Paris, se présente sous le jour le plus sinistre et dissuasif, aucun lieu où loger, aucun travail envisageable, pas un sou en poche, et un accueil ou plutôt un non-accueil tout à fait démoralisant, aussi bien de la part d’anciens touristes venus en Tunisie que de celle de Tunisiens de Paris sur lesquels leurs compatriotes croyaient pouvoir compter. Le risque est grand de tomber dans la délinquance ou dans la clochardisation. Et en dépit d’efforts absolument considérables pour obtenir des papiers, ce qui ne serait d’ailleurs qu’une toute première étape en vue d’un mode de vie moins précaire, la situation de ces garçons semble bloquée.
Il peut arriver que face à ce constat, l’un deux prenne la seule décision raisonnable qui est de rentrer au pays. Mais il semble que ce soit étonnamment rare, alors même que comme Maki, tous se disent insatisfaits, voire trahis et floués. Et pourquoi cela ? Eh ! bien parce qu’ils ont le sentiment qu’ils ont des droits mais que ces droits ne sont pas respectés. On ne voit pas de quels droits il pourrait s’agir, sinon des droits de l’homme en général, une idée qui en effet s’est beaucoup répandue dans le monde d’aujourd’hui. Pourquoi n’auraient-ils pas le droit de vivre en France, et n’est-ce pas là une criante injustice ?
Les associations qui tentent d’améliorer leur sort ne posent pas le problème en termes théoriques mais pratiques—ce qui est en effet la réponse à une urgence, la situation la plus dramatique étant celle des enfants mineurs, arrivés sans aucun parent au terme de vicissitudes indescriptibles. La nécessité d’une action humanitaire s’impose, mais elle ne répond pas à la question posée par le caractère paradoxal de la migration. Un critique a bien montré son ampleur, définissant le film en ces mots : « Il ne s’agit pas d’un documentaire sur
l’émigration ou la révolution, c’est un essai sur la liberté ou plutôt de liberté : une tentative d’évasion réelle et fictive auquel la fabrication d’un film participe, prenant part de ce processus d’émancipation : brûle la mer, les frontières, les lois, les papiers… Qu’est-ce que rompre avec sa vie passée, quitter son pays, sa famille où prévalent encore vaille que vaille des liens très forts de solidarité, d’entraide et un attachement ancestral à la terre, pour rejoindre le monde mythifié et dominé par les rapports capitalistes. Qu’est-ce que : Vivre sa vie ? »
Denise Brahimi

(cet article provient du site de Coup de soleil Rhône-Alpes http://www.coupdesoleil-rhonealpes.fr/category/lire-ecouter-voir)

« RAZZIA » Film belgo-franco-marocain de Nabil Ayouch (2017)

« RAZZIA » Film belgo-franco-marocain de Nabil Ayouch (2017) avec Maryam Touzani, Arieh Worthalter, Abdellilah Rachid…

Le dernier film de Nabil Ayouch tourne une nouvelle fois autour de la société marocaine en abordant de multiples sujets, sans pour autant dérouter le spectateur. L’écriture du film, par le réalisateur et par son épouse, Maryam Touzani, qui joue pour la première fois à l’écran dans un des rôles principaux, est fine et virtuose. Chaque personnage est peint de manière approfondie, et le spectateur peut aisément s’identifier à des caractères assez nombreux. Les allers et retour entre le passé (les années 80) autour du personnage de l’instituteur Abdallah (tragique et superbe Amine Emadji) et aujourd’hui, s’intercalent dans le récit des différentes histoires, dans un savant entrelacs. Entrelacs aussi entre le village du Haut Atlas d’hier et le Casablanca d’aujourd’hui. Chaque personnage apporte une touche nouvelle au tableau que Nabil Ayouch fait du Maroc d’aujourd’hui, sans jamais camper un archétype lourdement démonstratif. Joués par des acteurs remarquables (certains déjà vus dans « Les chevaux de feu » ou « Much loved ») et certainement remarquablement dirigés par un réalisateur qui a déjà fait ses preuves dans ce domaine, tous ces personnages ont une vie propre, une voix, un corps, une mise en mouvement séduisants et qui nous attachent à eux.
Rajoutons aussi le bonheur de ces « quasi personnages » que sont le Film Casablanca de Michael Curtis, et le célèbre « Play it again Sam », que demande Ingrid Bergman au pianiste Dooley Wilson, et le chanteur Freddy Mercury des Queens et son non moins célèbre « We are the champions ». Ces références, qui prennent une belle place dans le film, sont les mythes qui emplissent la vie de deux personnages.
Ilyas, l’ancien petit bègue chouchouté par l’instituteur Abdallah, et devenu serveur dans le restaurant « Chez Jacques » tenu par le « beau gosse » Joseph, juif de Casa, qui a succédé à son père Jacques, croit dur comme fer que tout a été tourné à Casa, et rapporte à Joseph des légendes autour de Bogart et Bergman, que Joe écoute en souriant.
L’autre, Hakim, musicien et chanteur issu de la medina s’identifie à son héros y compris dans la dégaine qui lui vaut les lazzis homophobes des gamins du quartier, le regard torve de son père, mais l’admiration inconditionnelle de sa petite sœur.
Ces deux mythes sont du reste réincarnés, par Joe qui joue « As time goes by » et Hakim qui donne a capela une version très convaincante et déchirante de « We are the champions » devant une salle de spectacle vide… Un autre beau moment musical est le chant berbère que lance Yto devant un paysage de cimetière de montagne, alors qu’elle vient d’être quittée par Abdallah, chassé par l’arabisation de l’enseignement. Citons aussi un extrait d’un très beau rap sur Casablanca et sa jeunesse marginalisée…
Nabil Ayouch travaille paraît-il sur un projet de comédie musicale. La place donnée à la musique dans ses films permet d’en espérer beaucoup…
La musique n’est pas seule à donner à ce film une vraie beauté. La photographie, déjà appréciée dans Much Loved valorise le propos du film, par des cadrages évidents, des scènes de nuit un peu dorées… L’écriture du film est également à saluer. Abdallah, l’instituteur, attaché à enseigner aux enfants dans leur langue berbère la beauté de leurs montagnes, celle de l’univers, et « ce qu’il y a derrière » a des mots très beaux pour exprimer son chagrin de leur voir imposer par l’inspecteur d’ânonner en arabe des choses qu’ils ne comprennent pas : « Qu’importe la langue, si vous leur ôtez la voix, si les montagnes deviennent sourdes ».
Même lyrisme quand Yto se tatoue le visage pour partir chercher l’homme qu’elle aime : « Sur mon visage, j’ai gravé ma bataille, au sang et au charbon, Au milieu de mon front l’olivier, symbole de la force, sur chaque joue l’œil de dieu, l’étoile qui guide l’homme dans la nuit ».
Razzia, décidément très riche, offre de multiples scènes à deux personnages permettant des échanges touchants ou violents, entre Joe et Ylies, ou encore avec son père Jacques qui déplore qu’il n’y à plus assez de juifs pour honorer les morts, entre Hakim et sa petite sœur, entre Yto et Salima, entre Ines et sa vieille bonne Dada, ou la petite bonne des voisins dont elle est amoureuse… L’amour d’Yto et d’Abdallah est joliment suggéré, sans beaucoup de mots…

Cette trame opulente, dans laquelle il est possible de recueillir de multiples jolis plaisirs cinématographiques, est au service d’un message et d’une analyse politico sociologique sans concession. Sur les nombreux travers d’une société marocaine en cours de modernisation, où prolifèrent les clivages sociaux, l’homophobie, une forme discrète d’antisémitisme, l’absence de débouchés pour les jeunes des classes populaires, une arrogance hors sol de la bourgeoisie « tchitchi » comme on disait à Alger. Sur les fossés intergénérationnels. Sur le cantonnement des femmes à des rôles de faire valoir, et sur l’influence de l’islamisme qui s’oppose aux réformes rétablissant une égalité…
La « razzia » du titre est-elle au premier degré celle à laquelle se livrent les jeunes manifestants de la fin du film ? Ou la révolte généralisée qui, sous diverses formes explose au même moment opposant les doux musiciens aux petits bourgeois prétentieux ? Où s’en va Salima dans l’océan avec le bébé qu’elle porte ? Que va faire Ylias à qui Joe fait perdre ses illusions sur le Casablanca de Curtis ?
Le film se termine sur bien des questions, pas très optimistes.
Le spectateur en sort un peu secoué, mais enrichi d’une multitude de petits cadeaux de cinéma.
Nabil Ayouche a bien du talent…

Michel Wilson

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