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Benjamin Stora, directeur du Musée de la Porte Dorée, 2014

Façade du musée, Porte dorée

Façade du musée, Porte dorée

Je reçoit avec bonheur la nouvelle : le nouveau directeur du musée de la Porte Doré à Paris (Cité de l’histoire de l’immigration) est Benjamin Stora, historien de l’immigration algérienne en France ( http://alger-mexico-tunis.fr/?p=587), mais aussi auteur de tant d’autres ouvrages de base sur l’histoire du Maghreb. Il dialogue pour expliquer les enjeux de ce musée dans la page 16 du Monde daté du 16 septembre 2014: “Les Français ont du mal à se voir comme des descendants d’une immigration”.

Grande salle d'exposition, rez de chaussée du musée, avec son sol de mosaïques et ses fresques murales

Grande salle d’exposition, rez de chaussée du musée, avec son sol de mosaïques et ses fresques murales

En 2012 il a été organisateur dans ce musée d’une excellente exposition (accompagnée d’un ouvrage publié par le musée) sur cette immigration algérienne en France. Ce même musée a accueilli récemment une édition du Maghreb des livres, organisée comme chaque année par l’association Coup de soleil. Rappelons que la France est un pays d’immigration intense dès les années 1910, juste après les Etats-Unis à cette époque pour l’accueil d’Européens, à une époque où le reste de l’Europe fournissait des émigrants. Et que dans le caléidoscope des immigrés en France, les Européens côtoient Asiatiques et Africains, et que parmi ceux-ci les Maghrébins forment un monde particulièrement complexe, incluant musulmans (d’origine ou de confession) et « pieds-noirs », ces derniers d’origines ou de confession chrétienne aussi bien que juive. Bienvenue au nouveau directeur, qui rappelait le 12 aout 2014 sur France Inter qu’il est lui-même un pied noir juif de Constantine.

 

détail de la grande fresque, au Maghreb, la cueillette des olives

détail de la grande fresque, au Maghreb, la cueillette des olives

Nul doute que Coup de soleil fasse son possible pour aider à mieux faire connaître ce musée, mais aussi pour y promouvoir une meilleure connaissance des maghrébins des deux rives de la Méditerranée.

Grande fileuse maghrébine, symbole de l'"industrie"

Grande fileuse maghrébine, symbole de l'”industrie”

Rappelons, ce qui ne gâche rien, que ce musée est une perle de « l’art déco » de la fin des années 1920, tant par ses façades extérieures, que par divers salons (celui de Lyautey entre autres) et surtout par ses fresques intérieures somptueuses, glorifiant l’exotisme de l’Empire à son apogée (célébration du centenaire de la « conquête » de l’Algérie en 1830).

l'ingénieur et les grands travaux au Tonkin, symbole de la nouvelle technologie coloniale

l’ingénieur et les grands travaux au Tonkin, symbole de la nouvelle technologie coloniale

On peut se souvenir que « la » colonisation fut un phénomène pervers et dramatique, sans pour autant oublier ses dynamiques fécondes (comme la création de systèmes éducatifs « modernes »), pour ceux qui l’ont subie comme pour ceux qui ont cru l’organiser.(Claude Bataillon)

Le savant, seul en proie à la Nature coloniale lointaine...

Le savant, seul en proie à la Nature coloniale lointaine… avec sa carte à la main

Foot, le couple algéro- français, à propos des Fennecs, avec Célia Sadai (2014)

Foot, le couple algéro- français, à propos des Fennecs, avec Célia Sadai

Fennec, terre cuite

Fennec, terre cuite

Au Mondial de juin- juillet 2014 : pour un béotien, savoir que l’Algérie est « montée » en 8ede finale et la France en quart de finale ne dit pas grand chose. Je sais seulement que certains ont rêvé d’un match Algérie/ France, que les explosions de joie devant les succès algériens ou français ont été plus consensuelles, en Algérie comme en France, que les épisodes agressifs (même si c’est lors de succès algériens que des voitures ont brulé en France).

Pour moi l’essentiel est que tout un chacun souligne la part des franco-algériens dans l’équipe d’Algérie ; comme la part des algériens dans les équipes françaises depuis fort longtemps, avec des héros sans cesse remémorés. Et le reportage du Monde (Serge Michel le 7 juillet 2014) à Bondy, où pour parler de l’équipe de France on passe du « ils » au « on », où les beurs disent que « les Allemands, ça c’est des crapules qui me font peur ». Le Bondyblog dit que « l’Algérie a perdu deux fois contre l’Allemagne [quand la France perd] », et que « le drapeau de la France aurait sûrement été agité partout en cas de victoire, et par des binationaux […] montrer qu’on est fier de sortir le drapeau algérien quand l’Algérie gagne, parce que c’est le pays de nos parents, et de sortir le drapeau français quand la France gagne, parce que c’est notre pays ». Le couple algéro-français peut être conflictuel, parce que c’est un couple, depuis bientôt deux siècles.

Rappelons qu’un héros de l’indépendance algérienne, Boujemaa Souidani, http://alger-mexico-tunis.fr/?p=241 nous est connu en partie grâce à son rôle actif au club de foot de Guelma.

quelles oreilles!

quelles oreilles!

Rappelons plus généralement en quoi le foot est le sport universel (voir le livre et le film http://alger-mexico-tunis.fr/?p=531les étoiles de Sidi Moumenau Maroc) : tous les gosses du monde, dans un terrain vague, de campagne, de quartier ou de banlieue, avec une pelote de chiffon, peuvent taper la shoot, devenir virtuoses, apprendre l’esprit d’équipe, devenir les héros du village, de la rue, du quartier, à qui ils donnent son identité face aux rivaux et voisins, avec souvent moins de brutalité que d’autres bagarres puisque tout le monde connaît les règles mondialement reconnues du foot, et les applique parfois.

Nous retrouvons le thème grâce à Rue 89, cité en revue de presse du 7/ 9 de France Inter à 8h 38 le vendredi 12 septembre 2014

 « Izem ma yellouz, ik-chak. “Quand le lion a faim, il te mange”. Tout a commencé par ce proverbe kabyle, posté sur mon profil Facebook avec la photo d’un fennec inoffensif au pelage couleur de drapeau d’Algérie. Ma façon d’encourager une équipe en laquelle je ne croyais pas vraiment, parce que comme tout supporter de la Copa, j’avais les yeux tournés vers les équipes du Brésil, de l’Espagne, de l’Italie ou de l’Angleterre.Pascal Riché […]

féroce!

féroce!

Au cours de la Coupe du monde, Célia Sadai a publiquement soutenu sur Facebook l’équipe d’Algérie, pays dont sont originaires ses parents. Plusieurs personnes de son entourage le lui ont reproché. Elle a donc écrit ce texte pour témoigner du lien particulier qu’entretiennent les « secondes générations » et binationaux à leur pays d’origine.

Célia Sadai, doctorante, travaille pour une thèse à l’Université de Paris IV-Sorbonne sur le concept de « citoyen du monde »… :

La plupart des équipes européennes sorties du championnat, le Brésil s’effondrant petit à petit sous la pression des entraîneurs, des journalistes sportifs et des mouvements sociaux « anti-Copa »– adorateurs de ce petit garçon qui mange un ballon de foot pour le dîner – j’ai commencé à prendre les Fennecs au sérieux.Quatre ans plus tôt, en 2010, j’avais suivi les matches de qualification pour la Coupe du monde en Afrique du Sud. Le soir où les Fennecs se sont qualifiés (la première fois depuis 32 ans), nous avons fait un tour de la Place de Clichy à Barbès (Paris), en klaxonnant comme des petits fous. J’ai passé ma tête hors du toit ouvrant de la Smart de mon ami pour scander avec un accent emprunté mon premier « One. Two. Three. Viva L’aldjiri ! ».

fennec anthropomorphe

fennec anthropomorphe

A l’époque, comme aujourd’hui, j’étais en quête d’un moment symbolique, d’un moment d’inversion de l’ordre du monde. Je voulais voir gagner une équipe africaine. Mi-marxiste, mi-fanonienne, j’espérais l’inversion de l’état de domination, selon l’idée qu’être le meilleur sur un terrain de football, c’est déjà être le meilleur quelque part. Un premier lieu de réussite, une bataille non armée, des règles du jeu identiques des deux côtés : voilà de quoi nourrir symboliquement d’autres victoires en d’autres lieux.

La Coupe du monde 2014, je l’ai vécue pour la première fois en tant que binationale, ayant acquis récemment la nationalité algérienne. J’ai exprimé mon soutien sur Facebook, j’ai posté la photo du petit fennec. Et j’ai dérangé une partie de mon entourage, désarmé face à la complexité de mon identité bicéphale, désormais perçue comme un aveu public de désamour pour la France […]

Fille d’immigrés algériens de Kabylie, j’ai nourri un rapport particulier à mon pays d’origine – le privilège des « secondes générations ». Enfant, je n’ai pas connu l’Algérie parce que mes parents ne reconnaissaient plus leur pays, défiguré par des intérêts particuliers et les débuts de la « décennie noire ».

Puis, quand on s’en est pris aux intellectuels – de Tahar Djaout à Matoub Lounès– j’ai compris que mes parents ne pardonneraient pas et que je devrais découvrir l’Algérie par mes propres moyens. Les écrivains algériens ont été mon premier « feu des origines », de Mohamed Dibà Albert Camus, et puis le cinéma de Nadir Moknèche.

A l’âge de 18 ans, j’ai pris des cours de kabyle à Montreuil (Seine-Saint-Denis), car je ne parlais pas ma langue maternelle. Mon premier voyage eut lieu peu après la sortie du film « Exils » de Tony Gatlif, où Romain Duris, fils de pied noir, embarque pour la baie d’Alger découvrir son propre « feu des origines ».

Il y a deux ans, j’ai demandé officiellement la nationalité algérienne. Ma mère n’a pas compris mon choix, convaincue que cela m’attirerait des problèmes car les Algériens sont « la communauté la plus détestée de France ». Ce parcours mené depuis l’adolescence m’avait conduite à devenir algérienne, et non une « algérienne de France ».

L’« Algérien de France » c’est une classe sociale qui équivaut à grandir en HLM sans capital culturel et un capital économique acquis à la sueur du front du chef de famille qui bien souvent s’éteindra prématurément pour cause de fatigue de la vie.

J’ai choisi de devenir binationale pour me mettre à l’épreuve et déconstruire cette place qui m’avait été socialement assignée. Et surtout, pour mettre à l’épreuve la complexité des relations héritées – le sacrifice d’une grand-mère moudjahidine, un grand-père soldat de l’armée coloniale et un père qui ne s’est jamais remis de toutes ses déceptions.

Je n’ai jamais eu à construire le fait d’être française. Lorsque mes amis ont mal réagi à mes publications sur Facebook, ce fut, disais-je, à mon tour de ne rien comprendre. Car à aucun moment il n’a été question de la France dans ma relation footballistique naissante avec les Fennecs. J’ai plutôt été saisie, comme des millions de supporters à travers le monde, par une équipe révélée, par un moment d’inversion où l’espoir se tourne vers de nouvelles possibilités. Et ce moment d’inversion a aussi été une épiphanie pour une communauté trop large pour être communautaire, et trop souvent déçue pour festoyer à Barbès.

Si la France n’a jamais été un tiers dans ma relation à l’Algérie, c’est parce que je n’ai jamais eu à construire le fait d’être française, alors que je ne suis qu’une algérienne en devenir. Je suis naturellement française et culturellement algérienne. Mais j’ai compris en rédigeant ce texte que je n’en ferai pas un combat. Je ne suis pas une « cause ». Je suis, c’est tout. (Claude Bataillon)

Olivier Roy En quête de l’Orient perdu, 2014

 

couverture du livre

couverture du livre

Olivier Roy En quête de l’Orient perdu, entretien avec Jean-Louis Schlegel, préface de Olivier Mongin et Jean-Louis Schlegel, Seuil, 2014, 314 p.

Vivacité, fausse naïveté parfois, cette autobiographie met en scène ce personnage dont les capacités médiatiques séduisent et irritent. Il est lucide, même si l’auto satisfaction pointe sans cesse. En particulier sur la chance de sa génération de babyboomers, arrivant sur le marché du travail intellectuel quand beaucoup de terrains sont déjà déblayés et beaucoup de portes ouvertes, et avant que les places sur ce marché ne deviennent bien plus chères.

Il montre à quel point ceux qui comptaient (dans ce travail intellectuel) étaient hiérarchisés (quelques enseignants de Normale sup Ulm comme images-3chefs, avec leurs étudiants normaliens « littéraires » comme officiers, les troupes des classes prépa parisiennes comme apprentis officiers, en dessous la piétaille des terminales littéraires des lycées parisiens), presque exclusivement de sexe masculin. Petit monde pris dans les chapelles du maoïsme et du trotskysme alimentées depuis peu par les jeunes, à mesure qu’ils désertaient les jeunesses communistes.

Dans ce monde heureux, vivre en opposant était presque un devoir. Il montre comment ces intellectuels basculent dans l’expertise bien rémunérée à la fin des années 1970 et plus encore avec le mitterandisme de 1981. L’auteur n’a pas connu cette autre expertise rémunérée bien plus ancienne, née dans le monde du colonial et de la décolonisation, à partir des années 1950, entre les mains des développeurs et coopérants civils et militaires.

Roy décrit avec humour, à coup d’anecdotes, ses années en Afghanistan. Il a d’abord l’expérience de la société restée la plus « traditionnelle » au monde (parce que située entre puissance russe et puissance anglaise qui ont empêché mutuellement toute colonisation). Puis l’expérience d’une société en guérilla, où il montre ce que cela signifie pour les femmes, pour les étrangers de toutes origines, humanitaires, experts, sympathisants ou militants, pour les prisonniers. Une société très pauvre qui brusquement dispose d’un flot d’armes, d’argent, de biens nouveaux. Il montre la naissance d’un monde des médias, des diplomates, des barbouzes qui s’entrecroisent et se vendent mutuellement des renseignements qui pour être acceptés doivent être savoureux plus que véridiques et qui sont très rapidement périmés.

Son livre se termine par une série de chapitres trop morcelés sur des périodes plus récentes de son travail. Comme souvent, chacun raconte aux autres, ou se raconte, avec plus de cohérence pour un passé lointain déjà transformé en récit, que pour des événements pas encore vraiment passés. L’essentiel tourne autour du religieux et de la difficulté de penser la religion musulmane dans le monde moderne. Pour cela Roy propose de s’intéresser plus à la pratique de la religiosité qu’à ceux qui proclament les dogmes. Ce point de vue permettra aux laïques, qui veulent à tort se débarrasser des religions, de les accepter comme elles sont vécues réellement.

Des notations sur l’ex empire soviétique et la fabrique des nationalismes en Asie centrale, avec des données « post-coloniales » utiles pour comprendre le post colonial français au Maghreb. Sur la réalité des migrations méditerranéennes, phénomène passé pour l’essentiel, par rapport aux phantasmes européens. Sur le développement depuis trois génération, en Europe, et plus anciennement et massivement en France, d’une classe moyenne « mixte » franco- maghrébine, profondément française, tout autant que la classe moyenne intégrant d’autres origines nationales « chrétiennes ».(Claude Bataillon)

Fouad Laroui, Ce vain combat que tu livres au monde

Fouad Laroui

Fouad Laroui

Fouad LarouiCe vain combat que tu livres au monde, roman, Paris, Julliard, 2016, 275 p.

Qui aime Laroui retrouve ici sa finesse à montrer la profonde osmose entre « maghrébins », « beurs », « gaulois » sur toute une culture commune : précisément en montrant les failles, les décalages au sein de cette famille franco-maghrébine qui est celle dont Coup de soleil est témoin et acteur. Il mélange ici le romanesque de ses personnages à la unknown-1-1pédagogie du problème :  « comment fabrique-t-on un djihadiste avec un brillant informaticien marocain totalement « francisé » vivant avec une beurette marocaine » ? Et à cette occasion on en apprend beaucoup sur la science médiévale, sur la fin de la première guerre mondiale au Moyen Orient. Mais aussi sur ce que veut agnostique dans la morale française depuis le XIXe siècle, ce que nous montre vigoureusement la meilleure amie de la beurette marocaine. (Claude Bataillon)

Gilles Lafuente, La politique berbère de la France et le nationalisme marocain,1999

Gilles Lafuente, La politique berbère de la France et le nationalisme marocain, Paris, L’Harmattan, 1999, 401 p. biblio et sources, annexes.L’auteur est né à Rabat en 1937 et il a « enseigné de longues années à Marrakech dans le cadre de la formation d’enseignants marocains ». Le livre est sans doute tiré d’une thèse menée à bien grâce à Jean Louis Miège.

Le « Dahir berbère » de 1930 est la codification de toute la politique judiciaire et administrative menée par le protectorat français au Maroc en territoire « pacifié » au nom du sultan : cette pacification concerne des « tribus » autonomes (bled siba), vivant en zones montagneuses le plus souvent, de dialectes berbères, où la législation musulmanes n’était pas ou guère appliquée, donc sans fonctionnaires « coraniques » investis par le sultan, la coutume orale étant dite et appliquée par la jemaa « coutumière ». [Parfois la coutume était rédigée par des lettrés « arabes », transcrivant en caractères arabes des textes « berbères »]. Que faire quand les officiers français (et leur troupe généralement « berbère ») « pacifient » une tribu ? Plutôt que d’incorporer celle-ci à la loi musulmane (chraa) pratiquée par les agents du maghzen, les officiers « d’affaires indigènes » français qui assurent l’administration au nom du protectorat procèdent en dialecte berbère, avec traduction en français et non en arabe, à la rédaction des coutumes et des jugements prononcés par la jemaa : souci de « rationaliser » en vue d’une future application de législation « moderne » française, en même temps que souci de soustraire ces tribus à une légisation « rétrograde et corrompue »… ce qui aboutit à une accusation massive de vouloir « désislamiser » et christianiser des populations réputées peu islamisées [vision évolutionniste de tribus berbères pétries de coutumes « préislamistes » avec un verni « récent » musulman facilement remplaçable par une idéologie « laïco-chrétienne » au gré de l’idéologie des autorités du protectorat consultées, scientifiques, militaires et administratives].

C’est en 1930- 31, contre ce dahir, un vaste mouvement d’opinion, tant au Moyen-Orient qu’en Europe, pour dénoncer une politique coloniale qui au Maroc même est la cible du petit noyau nationaliste naissant qui jusqu’alors ne concernait que quelques centaines de « jeunes » citadins, avant tout de Fès ou de Salé, plus souvent issus de l’embryon d’enseignement moderne francophone que de l’enseignement traditionnel de la Karaouine de Fès, en général issus de familles importantes. Jusqu’alors ces petits groupes s’étaient manifestés principalement par la création d’écoles « libres » arabophones modernistes (entre 1921 et 1925 : 5 à Fès, 3 à Rabat, 2 à Marrakech, d’autres à Casablanca, Tétouan, Salé, El-Jadida, Safi, Essaouira : en tout 31). A partir de 1925 ils créent aussi des « sociétés secrètes » (Fès, Tétouan) qui diffusent une pensée réformiste ; en 1927-28 des troupes théatrales (en arabe) confortent cette propagande nationaliste.

Les débuts d’une scolarisation francophone par des instituteurs français en pays berbère suit la pacification des tribus : 6 en 1923, proches de Fès, Meknes et Taza ; avec un projet d’école normale pour former des instituteurs indigènes : elle est implantée en 1927 à Azrou.(Claude Bataillon)

Patrick Cockburn, Retour des djihadistes, 2014

Le retour des djihadistes, aux racines de l’Etat islamique, Patrick Cockburn, préface et traduction d’Adrien Jaulmes, Equateurs documents, 2014, 174 p.

Un grand journaliste reprend en perspective le thème du djihadisme au Moyen Orient, depuis le début du XXIe siècle : Afghanistan, 11 septembre, Irak et la suite, en insistant sur deux constantes : le Moyen Orient est structuré par les deux puissances saoudienne et iranienne, ce qui polarise toujours plus un conflit sunnites/ chiites. Les occidentaux n’ont cessé de vouloir ignorer que le djihad s’appuyait sur les « services » saoudiens et pakistanais.

Il décrit les perversions de l’information, qui s’accélèrent sans cesse depuis ce début du XXIe siècle, parce que les machines internet de plus en plus incontrôlables privilégient les rumeurs, ce que les directions de presse préfèrent aux informations de fond, de longue et moyenne durée, alors que les vérités « pas bonnes à dire » sont ignorées au profit des récits immédiats, schématiques, manichéens et si possibles sanglants, qui se vendent bien.

Il montre aussi à quel point les couches urbaines et aisées des pays atteints par les révoltes démocratiques (Egypte, Syrie) ont pu convaincre elles-mêmes et les opinions occidentales qu’elles étaient « le peuple », capable de gérer vers la modernité des pays profondément pénétrés de religion traditionnelle, de corruption permanente des institutions et de cultures autoritaires, ingrédients aux mains des gouvernements dictatoriaux, que reprennent en les magnifiant les manipulateurs très professionnels du djihad. Ceux-ci ont à la fois une bonne pratique militaire (anciens cadres militaires de Sadam Hussein) et une excellente connaissance des médias internationaux modernes.

Il nous aide à ne pas oublier que la dictature libyenne n’a pas été détruite par les guerrillas mais par quelques frappes aériennes et navales occidentales, que l’équilibre régional Irano-Saoudien repose sur le nouvel équilibre Russie/ USA.

En 2017, ce livre n’a pas vieilli, même si Mossoul est tombé et que Rakka va tomber, grâce aux milices kurdes et iraniennes, dans un espace où la frontière Syrie / Irak a disparu et où le jeu est entre la présence turque et le nouvel Etat kurde déjà construit. C’est de ces réalités que survivent un Etat irakien faible, chiite, réduit à la capitale et aux territoires orientaux et un Etat alaouite (syrien) dont le caractère de plus en plus maffieux est protégé par la Russie et protecteur lui-même des chiites libanai

Quelques citations :

Irak, un quart de siècle de décomposition(p. 71) Les sanctions de l’ONU ont détruit la société irakienne dans les années 1990, les Américains ont détruit l’Etat en 2003.

Complexité du conflit syrien(p. 103) La crise syrienne se décompose en cinq conflits distincts[…] La guerre a commencé par une authentique révolution populaire contre une dictature brutale et corrompue, qui s’est vite retrouvée imbriquée dans le combat des sunnites contre les alaouites, s’inscrivant elle-même dans une plus vaste guerre entre sunnites et chiites au niveau régional, laquelle met face à face Etats-Unis, Arabie Saoudite, Etats sunnites d’un côté, Iran, Irak et chiites libanais de l’autre. Vient s’y ajouter la nouvelle guerre froide entre Moscou et l’Occident, exacerbée par le conflit en Libye, et plus récemment aggravé par la crise en Ukraine. (p. 102) Assad peut ne pas vouloir accepter de compromis, mais on ne lui en propose pas non plus. (p. 87) La Syrie d’aujourd’hui rappelle le Liban pendant les quinze années de guerre civile entre 1975 et 1990.

Les élites modernistes du Moyen-Orient(130- 131) [la génération d’activistes de 2011] n’a tiré aucune leçon de ce qui s’est passé quand Nasser a pris le pouvoir en Egypte en 1952, ils ne se sont pas demandé si les soulèvements arabes de 2011 pouvaient avoir des points communs avec les révolutions européennes de 1848, victoires faciles qui se sont montrés facilement réversibles. Beaucoup des membres de l’intelligentsia en Libye et en Syrie donnaient l’impression de vivre et de penser à travers le seul prisme d’Internet. Peu ont exprimé des idées pratiques sur le chemin à suivre.

Travail des journalistes (p. 140- 141) Les journalistes […] ont tendance à trop couvrir les combats et les escarmouches, les feux d’artifice de la guerre, au détriment de la situation générale qui est pourtant déterminante pour son issue.(Claude Bataillon)

Retour à Séfarad, Pierre Assouline, 2018

Retour à Séfarad, Pierre Assouline, Roman Gallimard, 2018, 441 p.

Un roman sur les relations entre l’auteur, l’Espagne et la réalité juive. D’abord pour dire que réellement le royaume d’Espagne peut accorder la nationalité espagnole à ceux qui descendent des juifs chassés voici plus de cinq siècles, ce n’est pas une invention. http://nacionalidadsefardies.netet plus de 4000 personnes sont devenues grâce à cela des citoyens de la Communauté européenne (en tête, des vénézuéliens…). Assouline a-t-il fait réellement les démarches ? probablement pas mais peu importe. Aucun doute que le sujet le passionne parce que la biographie de sa famille est adossée au monde judéo-espagnol. Il met en parallèle la catastrophe des sépharades du Xve siècle et celle des azkhénazes au Xxe siècle. Il nous en dit long sur ce que représente la langue castillane pour lui, sur l’affrontement permanent des deux Espagnes (la catholique traditionnaliste, la moderne ouverte au monde) autour des expulsions des musulmans et des juifs à la fin du Xve siècle, avec la mise en place d’un soupçon généralisé contre les « nouveaux chrétiens » sans cesse obligés de prouver leur « pureté de sang ». Ainsi (p. 128 sq.) de sa description des deux légendes (la noire et la blanche) sur ces conflits religieux fondateurs de l’Espagne. Aussi (p. 288 sq.) sur la fragilité de la « nationalité » espagnole à l’aune de la crise catalane centrée sur 2017.

Ce gros roman est, sans doute volontairement, composé d’une série de « fiches » sur les multiples thèmes liés au « non judaïsme » espagnol. Les digressions, « chistes », retours narcissiques, anecdotes, descriptions de lieux et de personnages, sont prises dans la trame de la quête de l’auteur depuis le jour où il décide d’obtenir la nationalité espagnole jusqu’à celui où, peut-être, il obtient son nouveau passeport. La richesse de la réflexion d’Assouline nous a séduite, même si le kaléidoscope du livre peut dérouter. Puisque Assouline s’appuie sur une énorme bibliographie (« reconnaissance de dettes »), signalons lui que, p. 433, le prénom du traducteur de Unamuno (En torno al casticismo/ Essence de l’Espagne) est Marcel (en 1923…)

 

 

Esprit, 1995: un numéro spécial sur l’Algérie

La revue Esprit a publié en janvier 1995 un numéro spécial « Avec l’Algérie ». Il a été au moins partiellement coordonné par Gilbert Granguillaume. Celui-ci est né en 1932. Après 1954- 1956 (son service militaire en Tunisie) il est enseignant, étudiant les langues arabe et berbère et l’anthropologie : la Kabylie, Bykfaia et Beyrouth, Sidi bel Abbès, Oran, puis Paris à partir de 1973.En 1992- 1994 il est conseiller culturel adjoint à l’ambassade de France à Alger.

Si nous avons retrouvé ces textes, c’est grâce aux livres récents de Jean Birnbaumhttp://alger-mexico-tunis.fr/?p=1377et http://alger-mexico-tunis.fr/?p=1903sur les relations entre la politique et la religion en France.

L’article de tête du N° d’Esprit « Comment a-t-on pu en arriver là ? » (p 12-34) mérite d’être lu en entier. Voici quelques extraits du début de ce texte de Grandguillaume :

Un constat initial s’impose : en Algérie, tout n’a pas commencé cette année [1994], ni en 1991, ni en 1988, ni avec l’émergence du mouvement islamiste. Les faits qui ont entraîné la situation actuelle sont bien antérieurs. Seulement, il était bon ton de ne pas les voir. L’Algérie était devenue indépendante en 1962, la question était désormais sacrée : respecter la souveraineté des nations, ne pas s’ingérer dans les affaires intérieures, assumer notre culpabilité dans la colonisation et la guerre d’indépendance. Pendant des années, surtout à gauche et chez les libéraux, il n’a pas été possible d’aller au-delà. Et pourtant…

Qu’en était-il depuis le début de ces questions qui nous paraissent à juste titre si importantes aujourd’hui : La démocratie, les droits de l’homme, les libertés publiques, la liberté d’expression,  la liberté de se réunir, de s’organiser en association, en syndicats ? […]

A la suite d’un séjour prolongé que j’ai effectué en Algérie [1992-1994], je garde l’impression d’une société qui ne s’est pas autorisée à être elle-même. C’est ce que je voudrais expliquer maintenant, mais pour le faire comprendre d’emblée, j’invente un petit apologue : « Une famille algérienne de paysans, qui vivait depuis des générations sur le domaine possédé par un colon, a, à la suite de la libération, pris possession de sa terre. Elle est maintenant chez elle dans tout ces beaux bâtiments, mais le colon est toujours là : discret, il ne dit rien, il intervient en rien, il serait même sympathique, mais il est là : de ce fait on n’ose pas parler arabe, on n’ose pas manger avec les doigts, on n’ose pas abattre certains hangars, on n’ose pas faire d’autres cultures, on a pas idée de faire autrement qu’il ne faisait, on n’ose pas pratiquer certaines magies, on fait ses prières discrètement. Bref apparemment il n’est pas gênant, mais si un jour ce regard permanent s’absentait pour de bon, quel soulagement : c’est seulement en ce moment qu’on se sentirait chez soi en Algérie… »

Pour continuer le même apologue : « Au début le colon était seul « hôte ». Puis quelque temps après, des Algériens sont venus, habillé comme lui : costumes, cravates, parlant français, buvant de l’alcool, gens d’autorité. Envoyés par le baylek[c’est à dire les gens du Bey, ou le pouvoir central] pour contrôler la gestion des comptes et assurer la direction des domaines des colons, ils sont certes des Algériens, mais très ressemblants aux Français. Au début ils étaient simplement désagréables parce que étrangers à la région et agents d’une autorité externe. Puis on s’est aperçu qu’ils profitaient de leur position pour être arrogants, pour détourner des fonds, pour s’octroyer des avantages, sans par ailleurs compenser ces inconvénients pas une compétence particulière. C’était bien le gouvernement de l’indépendance, mais cette famille ne se sentait toujours pas chez elle. De plus, ils représentaient un modèle étrange : était cela l’Algérien nouveau ? »

L’article réfléchit sur cette Algérie : Qu’est-ce que la loi et la légitimité ? l’enseignement de l’histoire ? les paysages ? les langues ? la politique et ses racines anthropologiques ? la femme et son statut ? le rapport à la France ?

Parmi une quinzaine d’articles dans ce n° de la revue, soulignons la présence de Benjamin Stora, Nabile Farès, Abdelwahab Meddeb, Mohamed Harbi, Paul Thibaud, Pierre Vidal Naquet, Stéphane Hessel… Signalons quelques points importants dans le dialogue enregistré de Thibaud et Videl Naquet (p. 142- 152) : « Cette différence entre la manière dont un peuple était vu, dont ses élites propres le concevais et la réalité de ce qui se tramait en dessous explique la rupture brutale entre l’Algérie et ceux qui en France avaient milité pour son indépendance : il y avait eu erreur sur l’objet. Mais le pire peut-être, c’est qu’il s’agissait d’une erreur relative. L’Algérie que nous connaissions, celle pour laquelle nous combattions, elle existait quand même : c’était l’Algérie de Mohamed Harbi et d’Aït Ahmed, celle qui souffre actuellement, c’est celle que beaucoup en Algérie veulent marginaliser ou détruire. Il est apparu rétrospectivement qu’elle n’était peut-être que l’équivalent d’une minorité maronite. […]

Il faut bien le dire : après l’anarchie de la période Ben Bella, le projet de la sécurité militaire a pris corps avec Boumediene. L’Algérie était un pays où les gens avaient peur depuis longtemps et où la peur règne encore aujourd’hui.

Ce texte est précédé de la reprise d’un texte de Grandguillaume, publié treize ans plus tôt dans Islam et politique au Maghreb(collectif), PUF.

L’islam en Algérie

La particularité du rôle de l’islam en Algérie est que, s’il y’a constitué un pôle permanent d’identité, il n’y a légitimé aucune institution.

Le poids du passé.

L’Algérie est un pays qui a été totalement déstructuré par la colonisation : populations déplacées, spoliées de leurs territoires, cadres traditionnels détruits, langues et cultures niées. À cette action de destruction massive, la religion musulmane a échappée ; mieux c’est elle qui a constitué le pôle de résistance. Si, dans les milieux cultivés, une certaine adaptation a pu être faite à la culture dominante, et au monde moderne qu’elle apportait, pour la majorité de la population, l’identité propre n’a été préservée qu’au prix d’un refus global de l’apport étranger, dans un repli sur un islam figé dans ses formes les plus traditionnelles.

C’est cette situation que la guerre de libération a mise en valeur. Elle fut engagée par les éléments politiques les plus pénétrés de ce refus. La bourgeoisie algérienne fut écartée du pouvoir réel, même quand elle y était apparemment associée, comme dans la mise de Ferhat Abbas à la tête du GPRA. Dans l’immensité du territoire algérien, l’idée de libération fut transcrite dans le langage de la guerre sainte, du Jihad, de la lutte contre les mécréants pour la restauration de l’islam. Cet appel à l’identité islamique fut entendu parce qu’il était le seul à pouvoir l’être.

Cependant, à la tête du mouvement, les lunettes intestines pour le pouvoir faisaient passer celui-ci progressivement des maquis aux politiciens de l’extérieur, puis de ces politiciens à l’armée des frontières. En juillet 1962, la révélation publique de ces conflits internes fut un scandale pour la population algérienne, et fit perdre toute crédibilité à des chefs qui ne s’imposaient plus que par la force militaire : Ben Bella en 1962 et Boumedienne en 1965.

La conséquence en est que jusqu’à aujourd’hui, aucun homme, aucune institution n’apparaît comme légitime, c’est à dire comme pouvoir reconnu. Le problème du pouvoir en Algérie est celui de la quête de cette reconnaissance, de cette légitimation. Dans la situation concrète, il ne peut la recevoir que de l’islam. C’est à ce point précis que se situe le nœud des rapports entre l’islam et politique en Algérie.

L’évolution du rapport islam- politique

Le manque de liens de symbolisation du pouvoir, de repères de légitimité, de centre unificateur, fait que la diversité, partout existante, apparaît en Algérie comme une menace d’éclatement. Les détenteurs du pouvoir ne peuvent faire face à cette menace que par une rétractation jacobine, percevant toute différence comme agent de désintégration. Cette attitude se révèle au grand jour dans la façon dont est traité le problème berbère. C’est du côté de l’islam, et de son associé la langue arabe, que le régime tente instinctivement de trouver les appuis qui le feraient reconnaître de l’opinion […]

A l’époque de Ben Bella, en dépit des professions de foi islamiques assidûment répétées, c’est un type de société occidental qui était mis en place. Les convictions progressistes Ben Bella le détournaient de s’appuyer sur un courant islamiste trop marqué de traditionalisme social. Après le coup d’état 1965, ce courant eut une place privilégiée et, de ce fait, put mettre en place une politique d’arabisation, principalement axée sur l’islam. À partir de 1972, Boumediene s’appuya davantage sur les courants progressistes, dans le cadre de la révolution agraire notamment. Il sentit alors peser le poids de la réticence des islamisants à la mise en œuvre du socialisme. Aussi tenta-t-il de relier la mobilisation non plus à l’islam, mais à la nation. Ce changement lui aurait permis de faire bénéficier l’État de la légitimité que pourrait lui conférer l’islam, par le biais de la langue arabe. Cette tentative était en cours de réalisation lorsque Boumediene fut atteint par la mort. Ses successeurs n’ont pu, jusqu’à présent, bénéficier de cette reconnaissance […]

Pour le moment les autorités tentent de s’appuyer sur la politique d’arabisation, ce qui ferait dériver sur l’État la légitimité dont l’islam est dépositaire. Mais cette politique trouve dans le pays de telles résistances, souvent d’ailleurs adressées au pouvoir en tant que tel, qu’elle ne peut réaliser l’adhésion collective qui serait l’amorce d’un consensus politique. En l’état présent, l’Islam est donc amené à assumer la fonction de suppléance de pôle d’identité qu’il a eu durant la colonisation, et durant la guerre d’indépendance, en l’absence d’une institution légitime du pouvoir.

C’est pourquoi l’islam conserve en Algérie ce caractère traditionnel, c’est la raison pour laquelle aucun consensus ne peut être trouvé autour de problèmes clés tels que celui du code de statut personnel, ou du code de la famille. La carence symbolique du pouvoir en Algérie conduit l’islam à servir de pôle d’identité sans pouvoir conférer de légitimité à aucune structure politique. Il reste ainsi disponible pour des actions fractionnelles multiples susceptibles de le revendiquer et de l’utiliser.

Max Marchand, Mouloud Ferraoun: Centres sociaux et guerre d’Algérie

https://max-marchand-mouloud-feraoun.fr

Le site de l’association Les amis de Max Marchand, de Mouloud Ferraoun et de leurs compagnonsest une mine documentaire  d’abord sur les Centre sociaux lancés à l’initiative de Germaine Tillion : les éditoriaux des bulletins publiés par leur direction entre autres. Puis sur l’éducation en Algérie coloniale, en particulier sur l’enseignement primaire en milieu « indigène ». Les textes de nombreuses conférences, les bulletins de l’association sont ainsi disponibles.

Nous qui cherchons à connaître les sociétés maghrébines actuelles et leurs racines, parce que leurs problèmes sont à l’intérieur de la société française, faisons un bilan. Et nous trouvons sur ce site beaucoup de données sur l’Algérie coloniale. Beaucoup moins bien à propos des deux protectorats de la Tunisie et du Maroc et de tout ce qui fait que la séparation entre les trois Etats n’est pas une donnée permanente et figée. Très peu de données sur l’évolution des sociétés contemporaines du Maghreb, qui là encore sont loin d’être cloisonnées entre elles.

 

Anouar Benmalek L’année de la putain, lecture à Toulouse

AnouarBenmalek L’année de la putain, petits romans et autres nouvelles, Fayard, 2006, 247 p.

Ces récits vont de la création du monde selon la bible, en passant par quatre histoires algériennes et une autre en Méditerranée, pour finir ailleurs dans le monde : Nicaragua, Liban, Indonésie. La formule « L’année de … » fait référence à une vieille pratique de la mémoire orale des tribus et des villages : des vieux savaient par cœur la liste des générations de chaque famille (un tel, fils de un tel, lui même fils de un tel, etc), mais aussi la liste des années (année du vent, année du gel, année de la faim, année du typhus, etc.). Et Rashed, le jeune berger, personnage central des deux nouvelles situées entre l’Aurès et Constantine, a nommé l’année 1940 selon ses propres aventures…

A Toulouse, le 14 mai 2019, lors d’une séance de lecture sur la littérature algérienne, le passage suivant a été présenté:

L’Andalousie (Rashed , deuxième partie) p. 46-49 : L’école des Français par temps de famine

Il se prit à penser qu’il aurait tout donné pour retourner à l’école et demander des éclaircissement à cet instituteur roumi qui paraissait tout savoir. Malgré son découragement, il sourit. Au début, c’est la mort dans l’âme qu’il avait fréquenté l’école française, après que son père l’ait menacé des pires sévices. L’école (en fait une classe unique composée d’un simple cube de parpaings dépourvu des commodités les plus élémentaires : même le maître devait se dissimuler derrière un rocher pour satisfaire ses besoins) avait été ouverte par l’administration militaire à une dizaine de kilomètres du douar de Rashed, au carrefour des pistes conduisant à plusieurs hameaux de montagne, là où se tenait justement le grand marché du vendredi. Le sceptique Rashed qui avaient constaté que ses trois ans d’école coranique ne lui avait pas pour autant rempli le ventre, avait néanmoins obéis. Deux rentrée scolaire de suite, il s’était retrouvé à suivre des cours avec une dizaine de gamins de tous âges. L’instituteur, un Français de France, avait tenté tant bien que mal d’inculquer quelques rudiments de calcul et de lecture aux petits montagnards déguenillés, grelottant en hiver, trop souvent affamée, et dont les yeux, surtout le matin, se fermaient d’épuisement, tant les distances étaient grandes, les chemins rudes et escarpés. Rashed gardait un bon souvenir de ce Breton bougonnant, débordant d’énergie, débarqué directement de son Finistère natal, et qui ne parvenait pas à dissimuler son effarement devant tant de dénuement.

Après des mois de démarches obstinées, l’instituteur réussit a obtenir qu’un repas fût servi à midi à « ses » écoliers. Cette mesure allait contribuer pour une grande part au succès de l’école parmi les enfants. Ceux-ci se passèrent le mot, et l’effectif habituel se trouva rapidement doublé. Ce qui, au début, contraria fort l’instituteur, les nouveaux venus, en retard par rapport aux autres, s’ennuyant  ferme et ne pouvant s’empêcher de montrer leur impatience dans l’attente du repas promis.

Quelques jours plus tard, pourtant, à la vive surprise de l’instituteur, la question de la discipline fut radicalement réglée. Dans la modeste salle que le Breton avait lui-même chaulée, les têtes rasées, parfois surmontées d’une chéchia crasseuse, était toute penchées sur leur ardoise. À part les inévitables reniflements et toussotements, on aurait entendu une mouche voler. Même les derniers venus faisaient de leur mieux pour se concentrer sur les mystères de l’alphabet et sur les imprévisibles résultats des additions et des soustractions. L’explication du prodige était simple : les anciens (ceux-ci disaient avec une espèce de tendresse, notre gourbi école, en désignant la laide bâtisse de parpaings) avaient « lourdement » chapitré les nouveaux sur le sujet. Un adolescent, le plus turbulent, essuya même une véritable raclée de la part de ses condisciples et se présenta à l’école avec un large bandeau autour de la tête. Le maître ne découvrit le fin mot de l’histoire que lorsqu’un autre, lui aussi nouveau, qui la veille, s’était laissé aller à être insolent avec lui, revint à l’école affublé d’un œil au beurre noir. Le Breton interrogea le gamin jusqu’à ce que celui-ci lui avoue que les autres l’avaient châtié, craignant que le maître, indisposé, ne se fâchat et n’interrompît la vitale distribution de nourriture, quasi miraculeuse par ces temps de famine ravageuse.

Ce jour là, le Breton se montra plus bougon qu’à l’ordinaire, mais Rashed sentit que c’était le seul moyen qu’il avait trouvé pour masquer son désarroi. Malheureusement, au bout de quelques mois, l’armée se lassa de servir autant de repas à des gosses de plus en plus nombreux.

D’aucuns parcouraient journellement plus de 20 km de sentiers muletiers, collectionnant les chutes, les écorchures, les engelures rien que pour cet incroyable quignons de pain déjà sec accompagné de fromage et parfois même d’un verre de lait. La distribution de midi fut donc supprimée et les effectifs du coup dégringolèrent.

La dernière année, les cours s’interrompirent en plein hiver, l’administration jugeant que ce n’était plus la peine de continuer à payer un instituteur pour les cinq ou six écoliers qui restaient. Longtemps Rashed se rappellera avec émotion le jour où le maître leur annonça la nouvelle de la fermeture de l’école et de son propre retour en métropole. Le grand gaillard barbu, bâti en armoire à glace, qui avaient la taloche facile, leur caressa la tête en maugréant : « ah mes pauvres enfants, mes pauvres enfants », et subitement il fondit en larmes.

Et puis une autre « nouvelle » de ce recueil: Une embellie sur la ville(Djakarta, Indonésie) p 223-225 : « Le voleur compatissant »

«  -Décampe, pouilleux ! » Le coup de pied de Muljino a été violent. Malingre, la morve tombant sur sa lèvre, le gosse file sans demander son reste. Muljino sourit de satisfaction : dans ce genre de boulot, la concurrence n’est pas de mise !

Une vieille marchande, qui est vu la scène, intervient : « Mais qu’est-ce qu’il t’as fait, le pauvre ? – ça te regarde pas ! » Dressé sur ses ergots, Muljino la toise avec l’insolence d’un coq de combat. Il ajoute, sarcastique, en reculant prudemment : « et puis, qu’est-ce qui te prend d’être plus excitée qu’une verge introduite à demi ? » Les rares badauds qui ont suivi l’échange s’escaffent. Sentant qu’elle n’est pas de taille à poursuivre la conversation, la marchande de piment préfère détourner dignement la tête. Muljino suis de l’œil la mégère tout en savourant sa répartie.

C’est vraiment l’heure propice, en plein milieu de la sortie des bureaux. Près des feux de signalisation, la circulation s’arrête et repart en un flot continu de véhicules divers, cyclo-pousses, taxis à trois roues, voitures et parfois lourds chariots tractés par des buffles aux sabots recouverts de morceaux de pneus. Au milieu du tintamarre, Muljino essaie de dénicher le conducteur assez idiot pour avoir passé son bras par la vitre de sa voiture.

Le feu a viré au rouge. « Non, surtout pas celui-ci : militaire et gradé, pas touche, trop dangereux ! » Il s’approche d’une Ford d’où émerge une main élégante au poignet orné d’une montre. A en juger par la grosseur de l’automobile, la montre doit valoir une petite fortune. Par chance, le bracelet est une chaîne métallique à ressort. D’expérience, Muljino sait que c’est plus facile à arracher.

Plus que quelques secondes avant que le feu ne passent au vert. Le petit voleur n’est plus qu’à une dizaine de centimètres de la conductrice. Celle-ci se retourne. Elle sourit de toutes ses dents. Elle ne se doute de rien. Paralysé, Muljino sourit à son tour. C’est si doux, un sourire de femme, que l’enfant se surprend à bégayer : «  merde pourvu qu’elle redémarre. »

Il peut même humer son parfum. Pour sûr qu’elle sent bon. Il y a vraiment des gens qui ont de la chance. Muljino se sent le ventre mou. Le feu est passé ouverts. La femme adresse un signe de tête au garçon de 11 -12 ans, si attendrissant dans son pantalon bouchonné, puis elle accélère. Il pense avec un pincement au cœur : « Ma poupée, tu l’as échappé belle ».

Juste à ce moment, un crissement de freins, un bruit de tôle froissée, deux chauffeurs qui bondissent en s’insultant copieusement. Toute la file, après avoir progressé d’une vingtaine de mètres, s’est arrêtée dans un charivari de klaxons.

Une rage froide saisi Muljino. Il fonce sur la voiture de la femme au sourire de miel. Sa main pend nonchalamment au dehors. Il agrippe la montre tout en tirant de toutes ses forces. La conductrice se met à hurler. Muljino  tire, tire sans regarder le visage horrifié qui lui fait face. Le bracelet cède enfin. Le tout n’a pas duré plus de cinq secondes. La voix est devenue suraiguë.

Ce n’est qu’après avoir dépassé la mosquée chinoise que Muljino, à bout de souffle, ouvre sa main : le boîtier est intacte, mais le fermoir s’est brisé. Du sang souille le bracelet à l’une de ses extrémités. Le voleur tremble encore de colère. « Pour qui elle se prend, cette cruche parfumée, je lui ai donné une chance, pas deux ! »