Evénements



« MAGIC BAB EL OUED » de Sabrina Kassa

« MAGIC BAB EL OUED » de Sabrina Kassa, (éditions Emmanuelle Collas, 2019)

Ce petit livre, assez drôle en dépit du sujet annoncé, pourrait être une sorte de nouvelle, car il s’agit d’un récit, dont beaucoup d’aspects sont tout juste esquissés, et non pas d’un roman qui aurait à cœur de développer les personnages et les situations. En fait il n’y a pas seulement un mais même deux sujets annoncés, connus l’un et l’autre par d’autres ouvrages qui les ont traités de manière approfondie et font date en la matière.
L’un est la situation vécue dans le milieu algéro-français par l’une de ces jeunes filles qu’on appelait « beurettes » il y a quelque temps, du fait que son père a été harki, c’est-à-dire militaire supplétif dans l’armée française et considéré de ce fait comme traître à la cause de l’indépendance algérienne. Pour s’en tenir à un seul titre on peut citer le livre de Dalila Kerchouche paru en 2003 sous le titre explicite : Mon père, ce harki. Or tel n’est pas mais tel pourrait être le sujet du livre de Sabrina Kassa, dont l’héroïne, la jeune Anissa, décide de partir en Algérie pour enquêter sur son défunt père dont elle croit comprendre qu’il a été harki. Secrets de familles, vérités tues, occultées, déformées etc., voilà à quoi pourrait s’attendre le lecteur de bonne foi.
Et d’autre part il se trouve que la même Anissa, qui est étudiante à Paris, a entrepris un travail qu’elle pense même avoir mené à bien sur ceux qu’on appelle les « chibanis », ces vieux travailleurs algériens dont la vie s’est passée en France, jusqu’à ce que la retraite les laisse face à un vide assez poignant. Un des sujets de son livre pourrait être la rencontre avec certains d’entre eux, de la génération de son père ou de son oncle paternel encore vivant et que son voyage en Algérie va lui permettre de rencontrer.
Or le moins qu’on puisse dire est que la narratrice se contente de frôler l’éventualité de tels sujets, et préfère nous gratifier de quelques fragments de récits, qui se passent soit à Alger après l’arrivée d’Anissa dans sa famille paternelle, soit au bled comme on dit là-bas, quelque part dans la montagne où vivent les bergers. Tout cela est fort rocambolesque, principalement fondé sur le fait qu’un cousin d’Anissa, de peau noire parce que né du viol de sa mère par un tirailleur sénégalais, présente une ressemblance frappante avec le président américain Barack Obama ! Des Américains de passage à Alger s’en avisent, et comme ce sont des petits malins, ils décident d’en tirer parti financièrement, de manière plus ou moins honnête—ce qui fait que leur minable projet, comme on s’en doute, n’ira pas bien loin !
Ne pas s’attendre, évidemment, à beaucoup de sérieux dans la suite des événements ! Si toutefois on peut parler d’événements puisque justement il n’y en a à peu près pas. En revanche on a droit à un joli voyage en autobus d’Anissa et de sa cousine algéroise et surtout pour finir à un non moins joli éloge de la vie de berger, en tout cas à titre provisoire et pour se ressourcer au besoin—mais que l’on soit de France ou d’Algérie, ce besoin pourrait bien être la chose du monde la plus répandue.
On se dit pour finir que le coup de baguette magique annoncé par le titre n’est en effet pas absent de la manière dont procède Sabrina Kassa. Et ce défi lancé à tous nos discours habituels pour analyser, comprendre, essayer de comprendre etc. a pour mérite de balayer les pesanteurs idéologiques accumulées depuis des décennies. De toute manière, les problèmes sérieux reviendront toujours sur l’avant-scène, ils existent et nous n’y échapperons pas. Alors s’aider par ci par là d’un petit coup de baguette magique est une grâce qui ne se refuse pas !
Denise Brahimi

(extrait de la Lettre culturelle franco-maghrébine N° 33, mai 2019, Coup de Soleil Lyon)

« TOUS LES HOMMES DESIRENT NATURELLEMENT SAVOIR » de Nina Bouraoui

« TOUS LES HOMMES DESIRENT NATURELLEMENT SAVOIR » de Nina Bouraoui (éditions Jean-Claude Lattès, 2018)

Quiconque a vu récemment une photo de Nina Bouraoui aura du mal à imaginer que cette écrivaine est maintenant plus que cinquantenaire et a déjà publié, depuis 1991, un nombre impressionnant de romans(tous accessibles en collection de poche). Elle a gardé toute la grâce androgyne de l’adolescence, et semble échapper à tout ce qui marque ordinairement les individus, écrivains ou pas, homosexuels ou pas. C’est sans doute la raison pour laquelle il est important qu’elle raconte son histoire comme elle le fait, aussi clairement que possible, et on ne saurait en effet être plus clair qu’elle ne l’est dans ce dernier roman. Et pourtant rien n’est facile à expliquer dans son histoire, qui certes n’a rien d’exceptionnel mais qui cependant est complexe. Car la complexité est en elle à plusieurs niveaux dont on ne sait pas très bien s’ils ont un rapport entre eux ou s’il s’agit de séries indépendantes. D’une part Nina Bouraoui, née du couple mixte d’une Française et d’un Algérien, assume la double culture ou en tout cas la double appartenance qui en découle pour elle, d’autant qu’elle a effectivement vécu en Algérie jusqu’à l’âge de 14 ans, ce qui n’est nullement négligeable (surtout pour une enfant précoce comme elle) avant de vivre à peu près exclusivement en France, et notamment à Rennes dans le milieu maternel de ses grands parents, on ne peut plus franco-français. Cependant elle ne parle pas de ce qui pourrait être un tiraillement provoqué par cette dualité familiale, et on ne voit aucun conflit significatif pour elle découlant de cette situation (même si la famille française a d’abord refusé le mariage mixte de ses parents). Il faut dire que le haut niveau et l’homogénéité des milieux sociaux dans lesquels elle a vécu lui a permis d’échapper au sentiment d’être cernée par des préjugés de type raciste ou racialiste. D’ailleurs c’est peut-être cette trop grande homogénéité qui l’a poussée à vouloir découvrir des aspects du monde plus problématiques et plus mêlés lorsque s’est fait sentir pour elle le désir d’écrire et de devenir écrivain. C’est d’elle-même qu’elle parle autant que des autres lorsqu’elle évoque dans le titre de son dernier roman le désir naturel de savoir.
Cependant les fréquentations marginales qu’elle se met à chercher, alors qu’elle est seule et vit à Paris, ne sont liées que partiellement au désir de savoir. Il est vrai qu’à dix-huit ans, elle a tout à apprendre de la vie, et n’y sera pas aidée par l’université d’Assas où elle fait (ou est supposée faire) des études de droit. Ce n’est évidemment pas un hasard si elle choisit pour ce faire un lieu du 6e arrondissement de Paris réservé aux femmes homosexuelles et leur permettant de se rencontrer pour y former des liaisons plus ou moins sulfureuses et souvent cruelles. Nina Bouraoui évoque avec une précision assez grande ce et celles qu’elle a connues dans cet endroit, mais l’étonnant miracle que lui permet son talent d’écriture est qu’elle parvient à éviter tout ce qui pourrait susciter le voyeurisme, sans pour autant gommer quoi que ce soit des très difficiles relations induites par l’homosexualité. Il est vrai que ce dont elle nous parle date de la fin du siècle dernier et que l’homosexualité n’avait pas encore bénéficié de ce qui la rend—peut-être ?—moins difficile à vivre aujourd’hui. Quoi qu’il en soit, il ressort de ce qu’elle raconte que beaucoup des femmes dont elle fait alors connaissance vivent leur situation en recourant à l’alcool ou à la drogue, et que ne manquent pas pour autant les tentatives de suicide ou les suicides si l’on peut dire réussis. On croit comprendre que l’auteure à laquelle sa jeunesse donne alors un statut particulier échappe personnellement à de telles tragédies, en revanche elle n’échappe pas aux drames passionnels, jalousie, dépit, souffrance de l’exclusion etc. Mais on croit comprendre aussi qu’en un sens c’est justement ce qu’elle cherche, connaissant de très longue date (elle dit quelque part qu’elle en a été consciente dès l’âge de huit ans) cette particularité qui sera son destin, l’homosexualité, —qu’elle ne refuse pas, sans pour autant se présenter comme une militante de la cause, et sans davantage gémir sur son sort. Le plus étonnant dans cette histoire est l’attitude parfaitement compréhensive de ses deux parents, la Française et l’Algérien, auxquels d’ailleurs elle rend hommage en leur dédiant son livre. Pendant la partie algérienne de sa vie, il est certain qu’une certaine violence s’exerce contre toute forme de dissidence par rapport à la norme sociale exi gée, c’est-à-dire aussi bien à l’égard de sa mère, qui vit comme une femme libre, passionnée par la lecture et les arts, qu’à son propre égard, la moindre de insultes qu’elle reçoit étant d’être traitée de « pédé ». Au moment où elle quitte l’Algérie avec ses parents, en 1981, on est encore loin de la pression islamiste qui prendra toute sa force pendant la décennie suivante, mais la violence sous-jacente est extrêmement perceptible et l’on ne peut ignorer les dangers de la situation. Outre les problématiques déjà évoquées, le livre peut passer pour un hommage à la mère, qu’on ne connaît qu’indirectement à travers cette fille qui veut aussi être son fils, mais dont se dégage une sorte de lumière qui rayonne sur tout le livre. Il se peut que par la suite et pour toujours, Nina Bouraoui ait été à la recherche d’une « image de Mère »la ramenant à la première qu’elle ait connue et aimée ; il faudrait alors mettre un M majuscule à Mère, comme Lacan met un P majuscule à Père.
L’image si gracieuse et toujours jeune que l’auteure donne d’elle-même est aussi une image énigmatique sur laquelle on reconnaît le sourire du Sphinx. Comme par ailleurs elle parle, à propos de son propre cas, d’un œdipe inversé, on se dit que la clarté apparente et réelle de son récit n’en cache pas moins beaucoup de mystères qui le rendent très attachant, très poétique aussi, comme si une sorte d’arrière-plan métaphysique sous-tendait la transparence du récit. On pourrait être chez Jean Genet si l’on n’était en même temps chez la Princesse de Clèves. Références certes un peu lourdes mais entre lesquelles elle glisse subtilement.
Denise Brahimi

(extrait de la Lettre culturelle franco-maghrébine N° 33, mai 2019, Coup de Soleil Lyon)

« LES CALIFES MAUDITS-La Déchirure » de Héla OUARDI

« LES CALIFES MAUDITS-La Déchirure » de Héla OUARDI (Albin Michel 2019)

Hela Ouardi est professeur de littérature et de civilisation françaises, et chercheur associé au Laboratoire d’études sur les monothéismes (LEM) au CNRS (Centre National de la Recherche Scientifique). Héla Ouardi vient de publier son nouveau livre, La déchirure, premier ouvrage d’une série historique consacrée aux quatre premiers califes de l’islam, Les Califes maudits, aux éditions Albin Michel, février 2019.
Dans son précédent ouvrage, « Les Derniers Jours de Muhammad », déjà édité chez Albin Michel en 2016, l’universitaire tunisienne H. Ouardi a mené une enquête sur les derniers jours du prophète de l’islam. En effet, elle a étudié la maladie, l’agonie et la mort de Muhammad en explorant l’historiographie classique tout en confrontant les sources aussi bien sunnites que chiites. Son travail est mené de pair avec la recherche contemporaine à propos de cette période de transition entre le « moment mohammadien » et le « fait islamique » inscrit dans l’histoire. Une histoire dé-dogmatisée et non idéologisée.
A la suite de l’intérêt suscité par « Les Derniers Jours de Muhammad », Héla Ouardi est allée creuser dans les replis des sources les plus classiques pour reconstituer cette histoire secrète. C’est dire que ce livre brise l’imaginaire musulman qui a tendance à présenter l’époque des califes comme un temps idyllique. Un premier volume intitulé « La déchirure » retrace les trahisons, les pactes secrets, la corruption et les menaces de mort des premiers compagnons du prophète pour s’emparer du pouvoir.
Les acteurs sont tous des figures emblématiques de l’islam naissant : Abû Bakr, le plus proche Compagnon, ‘Umar, son second impétueux et violent, ‘Alî, le gendre bien-aimé, Fâtima, la fille chérie au destin funeste, qui lancera une terrible malédiction à ses spoliateurs, les futurs premiers califes.

Dans ses interviews, Héla Ouardi a souvent parlé de tragédie, en évoquant la succession de Muhammad, il était prévisible qu’elle finisse par en écrire le récit sous forme d’une pièce de théâtre, une tragédie. Nous découvrons une tragédie en trois actes :
Acte I : Conclave dans la saqîfa
Dans cet acte, Héla Ouardi revient sur le contexte sociopolitique à la mort de Muhammad. Elle décrit les différents clans, les alliances qui se sont nouées au fil du temps et les oppositions. Entre les Mecquois, les Médinois (Ansars), les Emigrants (ceux qui ont accompagné Muhammad lors de sa fuite de la Mecque à Médine) et la famille de Muhammad vont se nouer et se défaire des alliances, au gré des candidatures à la succession. Ils se réuniront en conclave dans la saqîfa, mais ils ne parviendront à aucun accord. Les Mecquois, derrière Abu Bakr et Omar, veulent prendre le pouvoir. Les Médinois (Ansars) et leurs alliés n’ont pas l’intention de les laisser faire, mais commettent des erreurs stratégiques qui vont les diviser. Les Ansars commencent par proposer un chef qui est loin de faire l’unanimité chez leurs alliés. Les Mecquois vont en profiter pour retourner une partie des Médinois. Les opposants à Abu Bakr et à Omar s’allieront finalement autour de la candidature de Ali, le cousin du prophète et mari de sa fille, Fatima. Mais, ce sera trop tard.
Acte II : Un calife sans royaume. Par la ruse et le jeu des alliances, les Quraychites réussissent à imposer Abu Bakr, comme calife. Mais, il sera immédiatement contesté. Beaucoup de clans refuseront de lui faire allégeance. Son pouvoir est chancelant. Lui-même était-il vraiment prêt à assumer cette responsabilité ? Il aurait préféré que ce soit Omar ou un autre.
Acte III : La malédiction. Les proches du prophète seront contraints par la force de faire allégeance au calife. Il semblerait que c’est à ce moment-là que Omar frappera Fatima enceinte qui refuse d’obéir. La fille du prophète, sera la plus grande victime de ce conflit, autour de la succession du prophète. Elle sera déshéritée. Ce sera l’œuvre de son ennemie jurée, Aïcha, la fille d’Abu Bakr, la plus jeune épouse du prophète et sa préférée. Elle lancera une malédiction contre Abu Bakr. Elle mourra peu de temps après son père, suite à une fausse couche, probablement des suites de sa violente altercation avec Omar. Cette malédiction hantera le calife Abu Bakr jusqu’à ses derniers jours.

Il faut se représenter le courage qu’il a fallu à cette universitaire maghrébine, pour dire ce que sont ces légendes, en réalité ! Les ouvrages, tels que « les versets sataniques » de Salman Rushdie ou « Lajja » de Taslima Nasrin, ont soulevé des polémiques et des violences paroxystiques, il n’en est rien avec ces deux ouvrages de Héla Ouardi, le mérite lui en revient !
Dans ces 2 premiers ouvrages, Héla Ouardi démystifie la vie du prophète et des compagnons du prophète. Tout comme une autre maghrébine, Houria Abdelouahed, dans « Les femmes du prophète », a contribué à démystifié, et l’homme et ses femmes, en abordant la vie du prophète par le biais de sa vie familiale …
Ainsi on peut en analysant les écrits de l’une et de l’autre, commencer à percevoir le caractère mystificateur des vies idylliques que nous rapportait l’hagiographie des compagnons du prophète et qui avait cours jusqu’au jour d’aujourd’hui …
Et le mérite de Héla Ouardi est de nous raconter tout cela, simplement, avec aplomb, dans un style simple comme s’il s’agissait de la saga familiale d’un quelconque monarque, à l’image de celle des rois maudits de Maurice Druon.
Peut-être que c’est ce style simple qui a contribué à faire que toutes ces révélations soient passées comme une lettre à la poste … Même s’il y a aussi le travail de recherche de l’auteur, un travail minutieux, digne d’une historienne et dont témoignent la centaine de pages de références de chacun des ouvrages.
C’est aussi, un des mérites et non des moindres, des ouvrages de Héla Ouardi, de réussir à ne pas nous incommoder dans la lecture de cette passionnante histoire, par les références et les témoignages qu’elle a réussi à collationner et qui sont regroupés, à chaque fois, en fin d’ouvrage. Réussir à nous épargner la démonstration de cet effort de travail de recherche, mérite toute notre gratitude.
Un autre intérêt de cet ouvrage est l’effort de contextualisation de ces conflits et alliances dans le cadre économique, sociologique et culturel arabe/bédouin de l’époque, qui a eu une influence prépondérante, y compris sur le texte coranique.
Mouloud HADDAK

(extrait de la Lettre culturelle franco-maghrébine N° 32, avril 2019, Coup de Soleil Lyon)

ÊTRE JUIF OU MULSULMAN » de Delphine Horvilleur et Rachid Benzine

« DES MILLE ET UNE FAÇONS D’ÊTRE JUIF OU MULSULMAN » de Delphine Horvilleur et Rachid Benzine. Dialogue, éditions du Seuil, 2018

Si l’on ajoute aux indications données par le titre la présence dans ce livre d’un troisième personnage, Jean-Louis Schlegel, organisateur du dialogue annoncé et qui, lui, est notoirement chrétien, on aura vite compris l’importance du mot « dialogue ». Il désigne ici ce qu’on a coutume d’appeler un dialogue interreligieux, ce qui, dans le contexte des problèmes contemporains, signifie un dialogue entre les représentants des trois monothéismes, juif, chrétien, musulman.
Cependant cette façon habituelle de présenter les choses ne rend pas compte du plus important, ici le ton du dialogue, dû à la personnalité des deux auteurs annoncés, à leur jeunesse, à leur enthousiasme et à leur accord très profond. Et pourtant la partie n’était pas gagnée d’avance, tant il y a dans le monde actuel de raisons supposées, apparentes ou réelles mais très souvent évoquées, pour qu’on s’attende à buter sur des obstacles insurmontables. Les deux « religions du livre » représentées dans cet excellent « Des Mille et une façons d’être juif ou musulman » apparaissent généralement comme des frères ennemis et d’autant plus ennemis que proches.
De plus Delphine Horvilleur est rabbin, ce qui est suffisamment rare chez une femme pour que la chose soit maintenant bien connue, et le moins qu’on puisse dire est que ce métier oblige, croirait-on, à une certaine orthodoxie. Il faut cependant préciser qu’elle appartient à la mouvance libérale des Juifs de France et qu’elle conçoit la religion et la foi avec une très grande liberté. Pour ce qui est de Rachid Benzine il est islamologue, mais il se considère aussi comme le disciple du protestant Paul Ricœur et du philosophe Michel Foucault et il est clairement à l’opposé de l’islam fondamentaliste. Nous avons donc affaire à deux personnes en dialogue qui se rejoignent dans une même conception de ce que la religion n’est pas, de ce qu’elle ne devrait pas être, quels que soient les textes de référence dans lesquels il n’est pas question pour eux de se cantonner. Si exégèse il y a, elle n’a de sens que si elle déborde le texte et l’interprète dans le sens d’une ouverture, à l’opposé de tout immobilisme et encore plus d’un retour au passé.
Le plaisir qu’il y a à lire ce dialogue est qu’on y trouve deux personnes qui sur le fond sont profondément d’accord et de ce fait peuvent entrecroiser très souplement leur pensée. Il n’y a pas l’ombre d’une agressivité ni chez l’un ni chez l’autre, ni entre eux ni même comme on pourrait s’y attendre contre les représentants non libéraux de leur religion. Le problème n’est jamais de pourfendre l’ennemi et l’on comprend ainsi quelle facilité il y a dans l’attitude inverse qui est de loin la plus répandue. Une des phrases les plus significatives, pour laquelle ils associent leurs deux noms, est celle-ci : « Nous en sommes convaincus : être « héritier » ne consiste pas à mettre ce qui a été reçu dans un coffret fermé à clef, mais à le faire fructifier. Cela ne consiste pas à reproduire à l’identique ce qui a été reçu, mais à le renouveler. »
Ce livre est absolument indispensable pour équilibrer la vision sinistre de la religion que l’on doit aux fondamentalismes et aux mouvements identitaires. Bien que ses deux auteurs se soient déjà révélés auparavant, on est tenté de dire que c’est la bonne surprise dont nous avions besoin et envie.
Denise Brahimi

(extrait de la Lettre culturelle franco-maghrébine N° 32, avril 2019, Coup de Soleil Lyon)

« LE GENRE INTRAITABLE, politiques de la virilité dans le monde musulman » de Nadia Tazi

« LE GENRE INTRAITABLE, politiques de la virilité dans le monde musulman » de Nadia Tazi Actes Sud, 2018
La collection dans laquelle les éditions Actes Sud viennent de publier ce livre s’intitule « Questions de société » et il est vrai qu’il paraît difficile de préciser davantage tant l’auteure touche à des sujets nombreux et variés. Le fait remarquable est qu’il ne s’agit jamais de survol ni de résumé mais au contraire d’analyses extrêmement détaillées, précises et fondées sur un savoir approfondi. Elle mobilise un ensemble de connaissances, historiques, sociologiques, philosophiques, politiques etc. Mais on échappe aux difficultés de lecture qu’entraîne parfois l’érudition grâce à une écriture littéraire qui procure le plaisir d’une langue à la fois inventive et châtiée.
Si donc on se met au travail pour suivre l’auteure dans son long parcours exhaustif à travers le monde musulman, et aussi bien dans l’espace que dans le temps, on trouve dans les deux premiers chapitres les bases historiques et conceptuelles qui vont guider par la suite tout l’ensemble de sa recherche. Les deux notions de base qu’il s’agit de mettre au point sont, pour la première, qui nous emmène au désert et chez les Bédouins, la virilité, comme on pouvait s’y attendre d’après le titre général de l’ouvrage ; et pour la seconde le masculin, alors qu’on aurait peut-être attendu, symétriquement, la masculinité, mais ce mot laisserait supposer une analyse conceptuelle alors qu’il s’agit concrètement d’une analyse de la cité islamique telle que conçue par le Prophète et dans sa succession immédiate. Pour plus de clarté il s’agissait d’abord de bien distinguer la signification de ces deux mots en insistant sur leur différence. Et comme elle sait bien qu’il y aura par la suite des mélanges ou des contaminations de l’un par l’autre, l’auteur fait d’abord une sorte d’inventaire de tout ce qui les différencie à commencer par leurs lieux de formation et de développement, le désert maghrébin pour la virilité, la cité pour l’islam coranique dont le Prophète a défini les fondements. Il y a aussi une succession chronologique qui fait que le premier chapitre, sur la virilité, se passe à l’ère préislamique, tandis que pour le second, nous sommes en islam, et c’est l’apport considérable de cette religion qui permet de comprendre ce qu’il en est du masculin musulman.
Pour toucher au plus près la mentalité du désert, Nadia Tazi s’appuie beaucoup sur Les Dix Grandes Odes arabes de l’anté-Islam chères à Jacques Berque qui les a publiées en 1979. Elle s’en aide pour comprendre la mentalité des grands nomades chameliers qui dominaient alors la société, caste guerrière dont les valeurs permettent de définir la virilité aristocratique du désert : courage, volonté de puissance, guerre et amour sont les éléments constants qu’on retrouve dans l’affirmation de soi viriliste. Elle est fondée sur la réputation et l’honneur mais d’une manière qui nous semble paradoxale, conjugue en les portant jusqu’à l’extrême la prodigalité et la rapacité.
Lorsqu’apparaissent l’islam et la cité, le masculin va s’élever contre ces excès, mais sans éliminer le désert ni la virilité, qui survivent principalement à travers la coutume. Cependant la souveraineté de Dieu dans l’islam implique une maîtrise des passions qui elle-même définit une tout autre éthique. Celle-ci n’a rien de stable ni de définitif, il s’agit plutôt d’une lutte continuelle, une « morale des petits pas » écrit Nadia Tazi commentant Ghazali, ce grand théologien de l’islam du 11e siècle, d’origine persane et représentant admirable du soufisme le plus élévé. Il s’ensuit des positions très nuancées sur la place de la femme et sur la pratique politique. Tableau séduisant, mais les situations réelles tendent à s’appuyer principalement sur la soumission.
Commence alors une sorte de passage en revue des pratiques repérables au fil des siècles et jusqu’à aujourd’hui à travers le monde musulman ; et c’est surtout à la manière dont y est vécue la virilité (ou des fragments de celle-ci plus ou moins déformés) que l’auteure s’attache. La plus longue de ces études est celle qu’elle consacre à ce qu’elle appelle l’exemple ottoman. On y voit apparaître la notion de despotisme, postérieure à la virilité du désert et au masculin de la cité islamique, et ayant inventé un type de fonctionnement qui a duré plusieurs siècles, ce qui justifie qu’on lui porte un certain intérêt ! D’autant que par suite d’une erreur de jugement dont l’Occident est coutumier, on a souvent déclaré que ce despotisme ottoman tait en pleine décadence et dysfonctionnement, sans voir que ce dysfonctionnement était sans doute un mode de fonctionnement comme un autre et plus durable que beaucoup d’autres ! Cependant il serait difficile d’en donner une vision flatteuse et ce n’est pas de cela qu’il s’agit. Il est certain que la notion de virilité reste très présente dans le despotisme mais Nadia Tazi parle plutôt d’une « imagerie viriliste », propre à justifier différentes formes de domination. Les codes du viril sont en place, pour le reste, c’est plutôt « la domestication et la passivité générale ». Quant au masculin il apparaît comme une forme de sagesse, permettant les négociations nécessaires au maintien et à la survie.
De ce type de despotisme, l’auteur passe au néo-despotisme très représenté dans le monde musulman du 20e siècle. Elle fait un sort particulier à Saddam Hussein que manifestement elle a étudié de près et dont elle fait un portrait fort peu flatteur. Elle explique comment chez un dictateur comme lui la virilité prend une forme fasciste ou fascistoïde. Mais surtout elle ne pouvait manquer d’en venir pour finir aux différentes références à la virilité qui composent l’islamisme contemporain, examinant les formes qu’il prend ou qu’il a pu prendre dans l’Iran de Khoméini, en Arabie Saoudite ou chez les Afghans. Elle est amenée à employer une formule telle que « l’ordre islamico-despotique » et à montrer comment les prescriptions virilistes y semblent complétement intégrées à l’islam, définition et pratiques. De manière très dangereuse, la virilité s’est installée dans la banalité du quotidien, son excès met en échec ce qu’a été et ce que pourrait être la civilité islamique.
Denise Brahim

(extrait de la Lettre culturelle franco-maghrébine N° 32, avril 2019, Coup de Soleil Lyon)

révolution, démocratie et islamisme:Hamadi REDISSI

« L’ISLAM INCERTAIN – REVOLUTIONS ET ISLAM POST-AUTORITAIRE » de Hamadi REDISSI
(Cérès Editions, 2017)

Hamadi Redissi est Professeur de sciences politiques à l’Université de Tunis. Il est l’auteur de nombreux ouvrages et études sur le monde arabo-musulman rédigés dans une perspective comparative et pluridisciplinaire (histoire, théorie et sociologie politiques). Il a bénéficié de nombreuses bourses de différentes fondations. Il est membre de l’A.I.M.S. (American Institute For Maghreb Studies), ainsi que du conseil de rédaction des revues Jura Gentium (Florence) et Iris (European Journal of Philosophy and Public Debate). Impliqué dans le débat public en Tunisie, il est président d’honneur de l’Observatoire Tunisien de la Transition Démocratique.

Dans « L’Islam incertain, Révolutions et islam post-autoritaire », publié chez Cérès Editions en 2017, l’auteur convoque trois grandes questions qui agitent le monde arabe postrévolutionnaire, à savoir la révolution, la démocratie et l’islamisme, leurs vérités et leurs agencements entre dérives et accommodements.
Hamadi Redissi poursuit sa réflexion, initiée dans « la tragédie de l’islam moderne »entre autres, sur le jeu des islamistes dans des contextes nationaux et internationaux instables et mouvants, en partant d’exemples concrets, de la Turquie à la Tunisie. Avant même le début des dites révolutions arabes, Hamadi Redissi montrait déjà que l’islam traversait une crise. Il constatait que l’islam avait perdu son identité rigide mais qu’aucune autorité n’était en mesure de décider ce qu’était le « vrai » islam. Entre tradition et modernité, il oscillerait et pratiquerait le mélange et la cohabitation.
Dans « l’islam incertain », publié quelques années après le début des révolutions arabes, à travers des exemples concrets, tels que la Turquie ou la Tunisie, H. Redissi revient sur cette réflexion, il analyse l’évolution de la place de l’islam post-autoritaire dans les pays arabo-musulmans et montre que rien n’est encore définitivement tranché, d’où ce titre : l’islam incertain.

Cet ouvrage se décompose en trois parties :
Dans la première, intitulée « la révolution, un tournant », il analyse, en particulier l’impact des révolutions arabes selon les différents contextes : sunnite ou chiite, pays pauvre ou riche, rural ou urbain. Avec l’émergence de la société civile dans les pays des Révolutions arabes, un environnement favorable à l’accélération du processus démocratique s’était créé. Autonomes, spontanés, les citoyens furent nombreux, lors des manifestations à affirmer leur attachement à la liberté.
Aujourd’hui, nombre de débats relatifs à l’islam présentent leur problématique sous la forme d’une unique alternative : l’abandon de la foi ou l’expression intégraliste. Cette approche a émergé à partir des années 80, dans les pays arabo-musulmans, sous l’impulsion des pays conservateurs du Golfe (Arabie Saoudite et Qatar) qui tentent d’imposer un conservatisme de plus en plus dogmatique au sein de nos sociétés par le biais de différents mouvements islamistes, intégristes ou salafistes.
D’ailleurs, le terme même de laïcité est frappé d’anathème dans le monde arabo-musulman, il est même quasiment synonyme d’athéisme dans certains milieux islamiques. Pour les plus éclairés, la démocratie et le rationalisme suffisent, la laïcité est superflue. D’autres, encore, rejettent ce concept car inadéquat ou non-pertinent dans le monde musulman.
Dans la deuxième partie, intitulée « face à la démocratie », il tente de décrypter comment l’islam (dit antiautoritaire) tente de s’adapter selon les différents contextes. Il analyse les liens subtils entre religion et pouvoir, il montre comment la religion tente de plaquer son propre système de valeurs sur la vie politique.
En se basant sur différents exemples, dont celui de la Tunisie, il analyse l’intégration des partis islamistes au jeu politique, avec une attention particulière portée à l’exercice du pouvoir. Existe-t-il une ligne dominante qui se dégage ? Est-ce que l’inclusion des partis islamistes au champ politique institué les a conduits à développer une conduite « pragmatique » et une idéologie « modérée », ou au contraire, en ont-ils profiter pour tenter d’accaparer le pouvoir et d’imposer leur idéologie ?
Dans la troisième partie, « l’islamisme à répétition », il montre les désillusions des soulèvements arabes. Au départ, l’islam est absent, on pense que l’islam politique s’est assagi, puis réapparaissent différents islamismes, dans une sorte de surenchère, différentes sortes de salafismes.
Dans certains cas ou contextes (Tunisie, Turquie), H. Redissi pointe l’affaiblissement de l’engagement proprement religieux des partis et le renoncement aux projets initiaux de bouleversement de l’ordre politique, institutionnel et social. Cependant, si la diversité interne de l’islamisme n’est plus à démontrer (des djihadistes aux partis politiques), les organisations légales seraient–elles toujours prêtes « à faire des concessions idéologiques » ?
En guise de conclusion, H. Redissi constate que le Monde Arabe hésite toujours entre démocratie et barbarie. Sachant qu’en terme de barbarie, nous avons vraiment l’embarras du choix : barbarie nationaliste dictatoriale, libéralisme sauvage ou barbarie islamiste ou toutes sortes de combinaisons des trois.

Mouloud HADDAK (23 mars 2019)

(extrait de la Lettre culturelle franco-maghrébine N° 32, avril 2019, Coup de Soleil Lyon)

société marocaine;Propos intempestifs de Hassan Wahbi

« LA TYRANNIE DU COMMUN. Propos intempestifs sur la société marocaine », de Hassan Wahbi, Casablanca, La Croisée des chemins, coll. Essais sur fond blanc, 2018, 185 pages, 85 MAD / 18 €.

Professeur de littérature francophone, spécialiste de l’œuvre de Abdelkébir Khatibi, Hassan Wahbi est aussi poète. Son dernier ouvrage, publié sous le titre de La Tyrannie du commun, relève de l’essai. Il s’agit d’un ensemble d’articles qui abordent la notion de      « commun » au sens de ce qui fait communauté (« comme un »), mais aussi de ce qui est ordinaire et banal. Si la complexité de la question n’échappe à personne, chez Wahbi, c’est cette polarisation du commun en tyrannie qui constitue le fil rouge de l’ouvrage. L’auteur propose en effet une réflexion sur ce qui dysfonctionne dans sa société. Le raisonnement soutenu par une culture clairement universelle et une éthique humaniste s’énonce sur un ton polémique assumé. La démarche se veut, en effet, « confrontation entre l’expérience inachevée (du sujet) et la puissance affirmée (la tyrannie du commun) » (p. 14-15).
L’ouvrage se présente comme un recueil de textes aux thèmes divers, bien que certains entretiennent des résonances évidentes les uns avec les autres. Le premier porte sur la question de l’identité marocaine (ou « marocanité ») et semble présider à tous les articles suivants. Cet ancrage ontologique n’en est pas vraiment un puisque le titre « Comment peut-on être marocain ? » n’est qu’un détournement oblique de la question qui clôt la XXXe « lettre persane » de Montesquieu. Wahbi propose de repenser ce qui fait le socle impensé de l’identité « marocaine » en se référant également au collectif coordonné par Abdesselem Cheddadi sous le même titre . Ce commun qui devrait constituer le socle de la marocanité est alors analysé à travers les valeurs de la tradition, ou plutôt « Tradition », lorsqu’elle est sacralisée et qu’elle implique le culte, qu’elle devient négation de toute subjectivité. Or, nous rappelle l’auteur, la subjectivité est précisément ce qui « permet d’octroyer un rôle au sujet qui déjoue les apparences, évite les idées reçues, s’implique dans une expérience spécifique du monde » (p. 14).
La religion en tant que ciment communautaire est interrogée non seulement en tant qu’ensemble de valeurs censées être partagées, mais en particulier, en tant qu’ensemble d’injonctions qui pèsent sur les individus. Une analyse fine d’une insulte qui revient souvent dans les propos au Maroc et qui associe religion et nationalité, devient comme le montre Wahbi un indice révélateur d’une conflictualité refoulée qui s’épanche à travers la performativité de l’injure.
L’analyse de faits de société parcourus englobe les lieux de savoir (bibliothèques, universités) et les postures (complaisance, superficialité, bavardage, imposture, absence d’écoute, absence de créativité). L’état des lieux pointe tout particulièrement un anti-intellectualisme galopant, et de solides recherches sont invisibilisées au moment où des imposteurs sont hissés au sommet et célébrés.
Le propos est acerbe, soutenu par des anecdotes et des observations cliniques. C’est un procès sans complaisance d’une société « malade d’elle-même », qui peine à accoucher de sa modernité et préfère se réfugier dans le simulacre d’une patrimonialisation frénétique et d’une accumulation de références hétéroclites, ce que l’auteur surnomme le « kitsh marocain ». Ce sont ces « sincérités successives », écrit l’auteur non sans humour, en référence à Jacques Ellul, qui expliquent par exemple l’association d’un jean hyper-moulant et d’un foulard islamiquement correct chez une même personne.
Propos intempestifs (à contretemps et à contrecourant) puisqu’en digne héritier de Abdelkébir Khatibi, pour Hassan Wahbi, il s’agit de « se mettre dans une infidélité stratégique » et de s’inscrire dans les « marges en éveil » (Khatibi). C’est une manière d’exprimer son inquiétude face à « l’asservissement banalisé, silencieux » (p. 15) non pas à ce qui relie (du latin religare), mais à ce qui enchaîne. En articulant le savoir universitaire et l’expérience vécue, cette réflexion permet de reconnaitre des traits de nombreuses sociétés en transition et par ricochet des sociétés postmodernes. Car ce caractère homogénéisateur, cette répétition infinie du même ne la trouve-t-on pas aussi, d’une toute autre manière, dans certains visages du capitalisme et de l’industrie ?
Écrit en français, cet essai pose néanmoins la question du public visé et de l’horizon consensuel recherché. Il mériterait d’être traduit non seulement dans les langues marocaines (arabes fusha et darija, berbère·s), mais aussi en actes médiatiques et en politiques culturelles.

Touriya Fili-Tullon

L’auteur : Hassan Wahbi est professeur de littérature à l’Université Ibn-Zohr, à Agadir.

(extrait de la Lettre culturelle franco-maghrébine N° 32, avril 2019, Coup de Soleil Lyon)

« ferme Améziane »: BOULEVARD DE L’ABÎME » de Nourredine Saadi 

« BOULEVARD DE L’ABÎME » de Nourredine Saadi  (Barzakh 2017)

La Lettre de Coup de soleil rend hommage aux écrivains et artistes qui disparaissent en s’attachant à comprendre et s’il se peut à faire aimer l’une de leurs œuvres, de préférence la dernière, comme c’est le cas ici. En effet ce roman, Boulevard de l’abîme paru en 2017 précède de très peu la mort de l’écrivain, le jeudi 14 décembre 2017.
Cette imminence de la mort a certainement poussé Nourredine Saadi à exprimer son obsession la plus profonde et inaltérable en dépit des années. Il s’agit d’un souvenir et de faits liés à la guerre d’Algérie, à laquelle il n’a pu participer directement lui-même étant né en 1944 mais qui pourtant a occupé une place éminente dans toute son adolescence et qui est restée présente en lui jusqu’à la fin de sa vie, comme cet ultime roman vient justement le prouver.
Nourredine Saadi étant né à Constantine est particulièrement attaché à cette ville, à laquelle fait allusion le titre du livre Boulevard de l’abîme. Constantine est présente dans le roman à la fois comme lieu réel pendant la période de la guerre et comme lieu mythique dont l’origine se trouve dans le célèbre roman Nedjma de Kateb Yacine. Elle est surtout présente pour une troisième raison qui est historique et que Nourredine Saadi se fait un devoir de rappeler car nul ne devrait jamais l’oublier : il y avait près de la ville une ferme que l’armée française a transformée en centre de torture et que pour cette raison le romancier désigne comme La ferme des supplices. Elle est connue des historiens et d’un nombre non négligeable de personnes informées sous le nom de « ferme Améziane » ; Jean-Luc Einaudi, entre autres, en a parlé dans son livre intitulé La ferme Améziane – Enquête sur un centre de torture pendant la guerre d’Algérie.
Cependant et même si l’on peut penser que ces faits atroces sont le véritable cœur du livre, Nourredine Saadi s’est attaché à construire une fiction romanesque complexe et à plusieurs voix, autour d’un personnage féminin fascinant, dont le comportement énigmatique est le fil conducteur du livre. Pourquoi cette jeune femme, comblée par la vie de tous les biens, richesse et beauté, s’est-elle suicidée, après avoir tenté en vain le recours à une psychanalyse qu’elle évoque dans un certain « carnet noir » dont le roman cite de nombreux extraits ?
Il y a une explication à ce suicide, et le romancier la révèle finalement mais il nous faut laisser les lecteurs en faire la découverte, non sans qu’on la pressente assez vite à travers la polyphonie du roman. Elle est évidemment liée au contexte historique mais on voit à quel point se justifie l’expression de « trauma colonial » employé par la psychanalyste Karima Lazali, car pour ce qui est de la jeune femme future suicidée, il est clair qu’elle ne s’est jamais remise, même après plusieurs décennies, de ce qui lui est arrivé en 1958, alors qu’elle avait dix-sept ans et qu’elle était incapable d’échapper aux manipulations familiales. Le fait d’être fille d’un grand Bachaga comme il y en a eu quelques-uns à l’époque coloniale, loin de l’en avoir préservée, est à l’origine de cette catastrophe irréversible.
Les prévenances d’un riche mari et la passion partagée avec un remarquable amant ne lui ont pas permis davantage d’échapper aux conséquences de son « trauma », terme qu’on peut s’autoriser puisque la psychanalyse est très présente dans le roman. L’histoire d’amour est évoquée de façon convaincante et belle par le romancier, mais on peut conclure de ce qu’il nous raconte à cet égard que selon une formule connue, l’amour ne suffit pas. Et ce constat sous-jacent fait partie de la mélancolie qui se dégage du livre, fondée sur le sentiment qu’ on ne se débarrasse pas d’un certain passé, quoi qu’il en soit de la vie vécue au présent— et pas même si elle l’est avec un bonheur apparent.
Cette cruelle vérité ne vaut pas que pour l’héroïne du livre et son destin tragique. Noureddine Saadi a équilibré son roman en y donnant une place non moins grande à un autre personnage qui fait partie des voix constituant son tissu polyphonique. Il s’agit d’un Français poursuivi par son passé qui ressurgit à l’improviste. Pendant la guerre d’Algérie et en particulier pendant cette terrible année 1958 qui a fracassé la vie de l’héroïne, il était soldat dans l’armée française (du nombre de ceux qu’on nommait les « appelés » ) et très révulsé par certaines scènes auxquelles il lui était donné d’assister—alors même qu’on voulait faire de lui un soldat d’élite particulièrement doué pour la répression. Il n’a pu ignorer à l’époque ce qui se passait à la ferme Améziane, mais il est évident que plusieurs décennies après ces pénibles événements, rien ne le préparait à les voir resurgir comme ils vont le faire cependant. Dans l’intervalle il est devenu inspecteur de police en France et le hasard fait que c’est lui qui se trouve chargé de l’enquête et du rapport sur le suicide de la belle Algérienne dont le geste lui paraît énigmatique. Quelques circonstances vont l’amener à l’identifier à la jeune fille de dix-sept ans qui s’est trouvée mêlée aux événements de Constantine en 1958 ; et c’est ainsi qu’ il se trouve rattrapé par un passé dont le retour ne peut manquer de le perturber gravement.
Le portrait de ce jeune Français, entraîné malgré lui dans les horreurs de la Guerre d’Algérie et obligé d’y participer alors qu’elle le révolte, donne au roman de Noureddine Saadi une dimension humaine au sens humaniste du mot. Rien de moins manichéen que cette vision d’une situation historique, la guerre, qui incite trop souvent à partager le monde en deux camps ennemis, ici ce serait les Algériens et les Français. Dans Boulevard de l’abîme, il y a certes une dénonciation qui est vive et violente, mais elle porte sur des faits, certainement pas sur un peuple ni une nation, encore moins une culture. Des valeurs universelles ne cessent de vouloir affleurer et d’ailleurs elles y parviennent souvent ; cependant elles ne peuvent empêcher que l’Histoire (comme ensemble d’événements) ne comporte des relents barbares, qu’on voudrait croire inhumains. Ils semblent sortis des profondeurs méphitiques de l’abîme, évoqué dès le titre du roman.
Denise Brahimi

(extrait de la Lettre culturelle franco-maghrébine N° 32, avril 2019, Coup de Soleil Lyon)

cinéma et mouvement politique du printemps 2019

« LES PROPHETES DU 7ème ART », magazine L’Obs (article pp. 32-34)  du 7 au 13 mars 2019

L’importance prise par la mobilisation des Algériens pendant la période pré-électorale qu’ils vivent actuellement incite la presse française à mener et à publier des enquêtes plus fouillées qu’à l’ordinaire. La participation des cinéastes aux mouvements en cours est un sujet tout à fait intéressant, traité par la journaliste Nathalie Funès, qui complète et précise ce que nous avaient fait pressentir certains films récents, pour la plupart objets de chronique dans La Lettre de Coup de soleil, en sorte que les noms de plusieurs de ces cinéastes sont peut-être connus de nos lecteurs. De toute manière et pour dire les choses d’une autre façon, il y a déjà longtemps que ce ne sont plus des inconnus, dans un métier où il faut pourtant beaucoup e temps avant de se faire un nom.

Le premier trait qui frappe est qu’il s’agit d’un phénomène générationnel, la plupart d’entre eux appartenant à une génération qui a entre 40 et 50 ans. Pour le dire en toute précision, cette tranche d’âge va de 40 ans, s’agissant de Sofia Djama réalisatrice des Bienheureux (2017), un film de fiction qui a eu beaucoup de succès,  à 53 ans, l’âge de Malek Bensmaïl, auteur de nombreux documentaires très approfondis sur la vie actuelle en Algérie, notamment celui qui s’intitule Contrepouvoirs (2015) et qui montre au travail les journalistes du quotidien El Watan (=« La Nation »). Deux autres exemples non moins importants confirment l’appartenance à cette même génération, celui de Karim Moussaoui qui a 43 ans et qui s’est fait connaître récemment comme réalisateur de En attendant les hirondelles (2017), et Lyes Salem  âgé de 45 ans, sans doute le plus populaire parce qu’il s’appuie sur effets comiques pour séduire un vaste public ; on peut citer de lui L’Oranais (2014) ou encore le plus ancien Mascarades (2008).

D’ailleurs tous ces cinéastes, car aux réalisateurs se joignent à l’occasion acteurs et techniciens, sont très conscients d’appartenir à un même mouvement tant il est vrai que c’est toujours en se groupant qu’on peut acquérir plus d’efficacité. Pour donner un corps et un nom au groupe qu’ils constituent, ils ont créé le CRAC, Collectif pour un renouveau algérien du cinéma. Le seul mot de renouveau, dans un pays comme l’Algérie est une prise de position qu’il faudrait pouvoir appeler une prise d’opposition, tant il est vrai que l’immobilisme et la perpétuation du même sont la seule politique officielle. Et point n’est besoin d’insister sur le fait que ce « renouveau »est très exactement ce que signifie le refus catégorique du 5eMandat.

Il est certain que les œuvres de ces réalisateurs sont maintenant connues à l’échelon international et ont été primées en différents lieux hors de l’Algérie . Mais l’actualité la plus brûlante et la plus urgente fait que leur signification éclate aujourd’hui sans réserve dans le contexte algérien et l’éclaire de toute la lumière que la « lanterne magique », mieux que tout autre, est capable de dispenser.

Denise Brahimi

(extrait de la Lettre culturelle franco-maghrébine N° 32, avril 2019, Coup de Soleil Lyon)

Bouteflika et la présidentielle de 2014: un film de Malek Bensmaïl

« CONTRE-POUVOIRS », un film de Malek Bensmaïl (2016)

Depuis le 27 janvier 2016, on peut voir en France le dernier film de Malek Bensmaïl, Contre-pouvoirs, dont la diffusion reste modeste mais l’impact important, d’autant que le réalisateur s’efforce de présenter son film lui-même autant qu’il le peut : à chaque film nouveau on a l’impression qu’on comprend mieux le sens de son entreprise, et en quoi c’est une pierre de plus dans la construction de son Algérie. Dans le cas de Contre-pouvoirs, consacré aux journalistes d’El Watan, c’est de la presse qu’il s’agit, mais même si on doit dire d’emblée qu’on le reçoit comme un magnifique hommage, ce n’est pas ainsi que le film se présente et il vaut la peine d’essayer de comprendre comment le réalisateur (invisible) se situe dans son projet.
Il s’agit d’un documentaire en ce sens qu’il n’y a aucune trace de fiction. Tout est filmé sur le vif, les images sont celles qu’on aurait vu si on avait été présent aux côtés du réalisateur. Il faut donc préciser le sens du mot documentaire, qui peut correspondre à des pratiques assez différentes. On associe ce mot à l’idée d’une certaine mise à distance d’un savoir plus ou moins commenté, sur un ton plus ou moins didactique, la voix du commentaire devenant parfois le personnage le plus important du film. Rien de tel dans Contre-pouvoirs, où le réalisateur travaille en immersion concrète avec le groupe de journalistes qui nous est montré et se garde bien de faire entendre autre chose que leur voix. On a l’impression que son but principal a été de se faire oublier et qu’il y est très bien parvenu. Mais encore fallait-il pour arriver à cela installer une totale confiance entre les journalistes et le témoin de leurs débats. On ne peut pas dire que la position du réalisateur soit plus ou moins extérieure à celle des gens qu’il montre parce que, dans ce genre de cinéma indépendant, tout le monde est à la fois extérieur à tout le monde et extrêmement proche, c’est tout l’art du directeur Omar Belhouchet que d’arriver chaque jour à faire une synthèse avec tout cela.
Documentaire ou pas, le film est donc la représentation de ce qui a été une présence quotidienne pendant quarante-cinq jours au moins, c’est-à-dire la durée de la campagne pour les élections présidentielles, du 3 mars au 17 avril 2014. L’histoire commence à peu près au moment où le Président Bouteflika, âgé de soixante-dix-sept ans, a déposé lui-même au Conseil constitutionnel sa candidature pour un quatrième mandat. Il est au pouvoir depuis 1999 et on le sait gravement malade, ce qui est d’ailleurs clair au vu des quelques photos qu’on a de lui à ce moment-là.
Sans aucun doute et sans aucune réserve, les journalistes d’El Watan déplorent cette candidature et considèrent que leur rôle est de la combattre. L’un des membres de la rédaction fait d’ailleurs partie du mouvement baptisé « Barakat » (ça suffit) qui s’est créé spécialement pour manifester contre cette candidature. Cependant, il ne serait pas exact de voir dans Contre-pouvoirs un film engagé dans un combat politique contre le Président Bouteflika. Malek Bensmaïl ne confond certainement pas son rôle de cinéaste avec celui des journalistes qu’il a voulu montrer.
Donc par rapport à ce que serait un film destiné à dénoncer la fameuse « candidature pour un quatrième mandat », on pourrait dire que le réalisateur agit indirectement et opère une sorte de décentrement. Il nous montre des hommes et des femmes, les journalistes, qui doivent faire face à cet événement alors qu’ils le trouvent inacceptable et en sont gravement choqués. Mais eux non plus, pas plus que le réalisateur, n’ont pour métier d’exprimer leurs états d’âme (ce qu’ils ne se privent pas de faire entre eux, évidemment, et avec l’ironie ou l’amertume qui convient). Il leur faut commenter les faits et commenter le rejet qu’ils ne peuvent manquer d’inspirer aux citoyens d’Algérie, d’une façon qui soit à la fois immédiatement claire et pourtant solidement argumentée. C’est donc finalement à la recherche des mots pour le dire et des mots les plus appropriés, que le réalisateur nous fait assister. En sorte que si l’on ne craignait d’être un peu ridicule, on pourrait dire que ce film est notamment une remarquable leçon de langue française, inspirant la plus grande admiration pour des gens qui l’utilisent avec tant d’acuité, dans un pays où on ne cesse de nous dire qu’elle se perd de plus en plus —ce qui est tout à fait plausible et facilement observable. Même sur le plan linguistique, ce sont donc des hommes qui se battent et qui le font avec autant de modestie que de persévérance voire d’acharnement.
La sympathie qu’on éprouve pour les personnages du film est indéniable et on peut supposer qu’aucun spectateur du film n’y échappe. Chacun de nous est sans doute sensible plus particulièrement à telle ou telle de leur qualité. Pour revenir sur deux de celles qui viennent d’être citées, modestie et persévérance, il est utile d’avoir à la mémoire quelques images des débats, parfois des dialogues, toujours vivaces mais sans violence ou agressivité. Le sentiment de modestie vient du fait qu’on a l’impression d’assister non pas à des prestations journalistiques mais à du bricolage intelligent. Si par exemple on a à l’esprit l’un des nombreux films que le cinéma américain consacre à la presse en tant que pilier de la démocratie, on en garde le sentiment d’être un peu sonné par le cliquetis, le brio, l’agitation, la corruption rampante, l’importance des dessous non-dits et des petits ou grands calculs d’avancement etc. Or le film de Malek Bensmaïl nous montre qu’on peut parfaitement faire un journal et pas des moindres sans tout ce fatras spectaculaire et certes impressionnant mais qui peut parfois donner l’impression que la montagne accouche d’une souris. Autres lieux autres mœurs, autre cinéma, le film de Malek Bensmaïl est émouvant parce qu’il est juste à hauteur d’hommes, des hommes qui font ce qu’ils croient devoir faire et qui ne se plaignent pas.
La persévérance et l’obstination donnent l’impression de venir d’une longue habitude, celle de se battre sans résultat immédiat comme le prouve encore cette affaire d’élection. Bouteflika réélu avec 81,53% des voix, soit 8 millions et demi de personnes qui auraient voté pour lui, ce n’est pas facile à entendre, même si plus ou moins on s’en doutait. On souffre pour ces journalistes parce qu’il est évident qu’eux-mêmes souffrent et qu’isl le font sous nos yeux, sans faux-semblant. Et en même temps on sait très bien qu’ils vont continuer à se battre. Comme pour la construction de leurs nouveaux locaux, les choses iront sans doute lentement ( !) mais ce n’est pas pour autant que des gens de cette trempe vont baisser les bras. Finalement, on n’a qu’une envie, c’est de les remercier d’être comme ils sont.
Denise Brahimi
(écrit en 2016 et d’une brûlante actualité en mars 2019 et republié pour cette raison)

(extrait de la Lettre culturelle franco-maghrébine N° 32, avril 2019, Coup de Soleil Lyon)