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« THEORIE D’ALGER »  de Sébastien Lapaque

« THEORIE D’ALGER »  de Sébastien Lapaque –  – Récit – Editions Barzakh 2017

Né à Tubingen (Allemagne), Sébastien Lapaque est romancier, essayiste et critique au Figaro littéraire. Il collabore également au Monde Diplomatique. Il a écrit Théorie d’Alger à la suite de Théorie de la carte postale et Théorie de Rio. Son recueil, Mythologie française (Actes Sud, 1998) a reçu le prix Goncourt de la nouvelle. (Note de l’éditeur)

Sébastien Lapaque, auteur de « Court voyage équinoxial. Carnets brésiliens » (éditions Sabine Wespieser): un guide à l’écart des chemins balisés du tourisme.

Hormis ses connaissances spéculatives et érudites sur la capitale de l’Algérie, Sébastien Lapaque ne semble pas avoir d’ancrage personnel dans cette ville. Il ne  « poursuit pas de fantômes familiaux, ne vient pas en pèlerinage. Il n’a ni maison à visiter ni tombe à fleurir » , à l’exception de celle de la mère de Camus, l’écrivain qui l’a marqué et dont le fantôme plane sur son récit. C’est en 2009 qu’il entre dans El Djazaïr. Une entrée en chansons, 20 mois après la mort de Lili Boniche, le chanteur né à la Casbah qui  » aime toutes les villes mais un peu plus Paris « , en ajoutant :  « mais rien ne vaut l’Algérie ». Il arrive dans la ville blanche en effervescence qui fête la victoire des fenecs, l’équipe de fotebale d’Algérie, sur celle de l’Egypte. Il se régale en écoutant Arezki, grand  « tchatcheur » devant l’Eternel, commenter l’événement national en rappelant au passage la victoire sur la France en 1975 aux Jeux Méditerranéens et le triomphe sur l’Allemagne en 1982 lors de la coupe du monde. Les Algériens aiment à rappeler ces matchs mythiques qui flattent leur redjla, un mot fourre-tout qui désigne à la fois fierté, virilité, susceptibilité collective et chauvinisme. Un culte, un code de conduite. A Alger, le simple fait d’élever un maknine (un chardonneret) est un acte de redjla. On dit de cet oiseau qu’il « est fier et insolent comme un Algérien ». Les taxieurs hâbleurs sont des guides précieux, indispensables mais l’auteur infatigable et boulimique préfère la marche. Sans plan prédéfini. Il se fie à son instinct, parcourt dans tous les sens les rues et les quartiers que les habitants âgés continuent à appeler par leurs anciens noms. Rue Michelet, rue d’Isly, boulevard Bru, Square Bresson, place du Gouvernement. Victor Hugo est un des rares à avoir gardé une plaque, « ce qui prouve que les Algériens connaissent mal leur histoire », rappelle malicieusement l’auteur en lançant cette pique : « Ce qui manque à la France en Alger, c’est un peu plus de barbarie. Les Turcs allaient plus vite, ils savaient mieux couper les têtes. La première chose qui frappe le sauvage, ce n’est pas la raison, c’est la force ». Ainsi parlait le géant de la littérature française dans Le Rhin, Lettres à un ami (1842). Rencontres entre passé et présent, petites histoires du quotidien et grands événements se croisent et s’enchâssent parfois sans souci de chronologie. Les frères Barberousse, Napoléon III, Che Guevara, consuls, califes, sultans. La ville-monde reste le personnage central. Elle attire « par ses qualités mais surtout pour ses défauts, ses bruyantes querelles, sa gouaille, son désordre, ses coupures d’eau et d’électricité ». Quand on aime, on ne mégote pas sur ces détails, semble nous dire l’auteur. Il affectionne les lieux réputés sans intérêt comme ceux qui sont chargés d’histoire. Il se sent bien dans la « ville-toboggan », en adopte le rythme, y fait des rencontres insolites, improbables avec les habitants sur les bancs publics, les terrasses de café. Il se fait même inviter et prendre en charge par des militaires qui l’embarquent dans une virée à Bab-el-Oued et dans les cabarets de la Madrague. Il glane des histoires incroyables auprès d’Akmin et Tayeb. Celle de Himoud Brahimi, dit Momo, poète de la casbah, le passionne. A-t-il joué dans Pépé le Moko de Julien Duvivier. A-t-il lancé un défi à Johnny Weissmuller venu jouer Tarzan, l’homme singe à Alger en 1930 ? Les deux hommes se seraient-ils affrontés à la nage ? Momo serait-il sorti vainqueur de cet homme qui avait rapporté cinq médailles d’or aux jeux olympiques de Paris et Amsterdam ? Aucune archive n’atteste ces faits mais peu importe. Tout le monde y croit au bar du Dôme, un lieu emblématique où « l’on vient s’enivrer jusqu’au bout » et écouter les envolées lyriques de compagnons de beuverie citant les vers du poète Omar Khayyam.
La ville-labyrinthe ne se donne pas à voir facilement. « Encerclée par la montagne, généreusement ouverte sur la mer, elle est à la fois simple et compliquée ». S. Lapaque y pratique la « technique du vagabondage ». Il se lève avant le soleil, traîne dans les cafés, lit Liberté et les chroniques de Kamel Daoud, découvre le dessin quotidien de Dilem, note tout, achète des cartes postales, visite le musée des Beaux-arts où il découvre ébloui les peintures d’Etienne Dinet. L’homme converti à l’islam est enterré à Bou Saada sous le nom de Nasreddine Dinet.
Les écrivains accompagnent le promeneur amoureux qui ne sort jamais sans glisser un livre dans sa poche. Germaine Tillion, François Mauriac, le premier à s’indigner publiquement des pratiques barbares de la baignoire et de la gégène, Bernanos, Jean Paul Sartre. Il consacre un long passage à André Mandouze, rédacteur en chef de Témoignage chrétien qui avait comparé les résistants du Vercors à ceux des Aurès. Les polémiques avec Arezki autour de Camus donnent lieu à des joutes interminables. Ils n’arriveront jamais à être d’accord, sans que cela entame leur amitié ni leur respect pour « les femmes et les hommes qui reposent dans l’argile rouge de cette terre de songe et soleil qu’ils avaient follement aimée ». S. Lapaque est passionné par les cimetières dans lesquels il aime flâner et prier. Il les visite tous et finit même par retrouver la tombe de Veuve Lucien Camus, Née Catherine Sintès, au cimetière d’El Madania, en pestant au passage contre tous ceux qui ne se sont jamais souciés d’honorer la mémoire de sa mère en entretenant sa tombe. Son hommage aux vivants et aux morts d’Alger s’achève par une messe à la basilique Notre Dame d’Afrique. Les Algérois de milieu populaire l’appellent affectueusement Madame l’Afrique. On peut lire inscrit sur le bleu de son abside : « Priez pour nous et pour les musulmans ».
On referme le livre de S. Lapaque submergé de questions. Pourquoi Théorie d’Alger ? Est-ce un titre en trompe l’œil ? Une ville totalement fantasmée ? Une auberge espagnole dans laquelle l’auteur s’est passionnément cherché ? A-t-il utilisé trop d’adverbes, usé de trop de superlatifs pour l’évoquer ? Une seule chose est sûre. Cette déclaration d’amour inconditionnelle ne prétend à aucun moment à l’objectivité.
Omar Hallouche

(texte provenant du N° 23, Juin 2018, Lettre franco-maghrébine de Coup de soleil section Rhône-Alpes)

« L’ANTIDOTE » d’Adel Abdessemed, deux regards

« L’ANTIDOTE » d’Adel Abdessemed
MAC Lyon (France), du 9 mars au 8 juillet 2018

Premier regard:

L’exposition du plasticien Adel Abdessemed au MAC (Musée d’art contemporain) est une sorte de retour sur les lieux qui ont vu ses débuts à l’École des Beaux-arts de Lyon, en 1994. Après des études commencées à Batna, puis continuées à Alger, ce jeune Constantinois de naissance quitte l’Algérie à la suite d’un attentat contre l’École supérieure des Beaux-arts d’Alger. Il avait alors vingt-trois ans.
Il s’agit donc d’un retour sur les débuts lyonnais d’une histoire très personnelle, celle de sa rencontre avec sa femme, au bar L’Antidote, qui a donné son nom à cette exposition. Abdessemed en Orphée ?
Sans doute ; mais c’est un Orphée qui récuse la dimension mortifère contenue dans le mythe pour se revendiquer de celle de Jean Cocteau dans Le Testament d’Orphée. En effet, la vidéo qui introduit à l’exposition est intitulée Je ne me retourne pas. Cette déclaration sonne de manière particulièrement ironique puisque l’artiste se met en scène dans un scénario tragique où une lance lui transperce le dos. La conjuration du regard en arrière qui fait perdre Eurydice à Orphée semble dérisoire. Abdessemed-Orphée est comme poignardé dans le dos et sa décision de ne pas se retourner sauve son Eurydice, mais fait de lui le nouveau pharmakos, figure universelle de la dimension tragique de l’humain. Voilà ce qui se présente comme une première actualisation du titre de l’exposition : le pharmakos est à la fois poison et antidote. La vidéo installée au seuil de cet univers artistique condense les effets de cette violence de l’image sacrificielle en jouant sur la durée (à peine quelques secondes) et la mise en boucle répétitive. On a l’impression d’assister à cette mise à mort sans cesse répétée, à la fois impuissant et fasciné par la force de l’image.
D’emblée, le ton est donné. Le spectateur qui croit venir visiter une exposition s’expose lui-même dans un état de totale sidération. La puissance de l’art d’Abdessemed, ce regard de Méduse qui pétrifie le spectateur, avait fait dire à Hélène Cixous que c’est  « un artiste de la douleur « .
Image 1
L’exposition se tient sur deux étages du musée et comprend des dessins au fusain ou à la craie noire, des sculptures, des vidéos, des maquettes d’architecture, des installations de camionnettes, etc. Le caractère hétéroclite des objets exposés nous introduit dans un scénario post-apocalyptique où un cercle monumental de barbelés désigne l’Europe, où des camionnettes calcinées ou rouillées transportent d’énormes boulets ou des moutons écorchés, où le trait noir charbon dessine des labyrinthes. Mais à côté de ces installations lugubres qui font référence de manière transparente à la triste actualité, il y a aussi ces maquettes de bistrot comme celle du bar-restaurant déserté appelé ironiquement Chez Aïcha (la vivante, en arabe).

Il y a aussi ces trois statues blanches de nus féminins et dont l’une représente Angela Merkel dans la posture de l’une des Trois Grâces. Les statues semblent totalement décalées dans la scénographie dystopique construite par l’artiste : la blancheur d’albâtre semble presque déplacée dans ce spectacle de ruines. Pourtant, la nudité n’a rien de celles des statues antiques : des poils pubiens viennent souligner l’allusion au naturisme si banal en Allemagne.

 

La nudité n’a rien de choquant comme si « le dénudement n’avait […] plus rien à dévoiler » selon les mots d’Agamben . Même dans la vidéo Le Passé simple représentant quatre personnages qui dansent nus au son envoûtant d’une flûte.
Ainsi se côtoient, sans transition, l’intime et le collectif, le tragique et l’humour dans une espèce de simultanéité vertigineuse qui coupe le souffle, suspend le sens entre apparence et déplacement.

L’œuvre la plus impressionnante est sans doute Shams, la frise conçue sur place, au troisième étage du musée. Une humanité pétrifiée dans la glaise occupe les quatre murs de la pièce. Des scènes de labeur, des figures d’esclaves, travailleurs ou soldats, croulant sous le joug de leurs charges, sous la menace d’un fusil tenu par un soldat tout aussi pétrifié. Dominants et dominés semblent unis dans la même malédiction, accentuée par le rouge sombre de la glaise, sa couleur naturelle.

Les œuvres de Adel Abdessemed ne laissent pas indifférent. Elles peuvent même irriter tant l’artiste multiplie les provocations et se plaît à casser certains codes de la « bienséance ». On lui reproche parfois une certaine complaisance à l’égard d’une violence sur-exposée, sans effet de stylisation, une forme de démesure dans la monstration de la violence. L’artiste lui-même le reconnaît : « Il n’y a pas de beauté sans choc et sans convulsion ».
Et de fait, on quitte l’exposition de Adel Abdessemed avec l’impression d’un déjà-vu, mais en même temps d’une fulgurante vérité qui vient se révéler grâce à la mise en scène de l’artiste. Cette impression de déjà-vu se confirme dans l’idée d’éternel retour du même. Répétition du même récit intime, de la même histoire avec ou sans grande H/hache.
Si au premier abord, il apparaît difficile de trouver une unité aux différentes installations, leur mise en réseaux thématique et esthétique permet de déceler une interrogation angoissée sur le temps, le rapport de l’artiste au temps vécu, perdu, et au temps retrouvé. Mais n’est-ce pas ainsi qu’Agamben (encore lui) propose de définir la contemporanéité ? une « relation au temps qui adhère à lui par le déphasage et l’anachronisme ». Ce rapport problématique au temps dans lequel nous sommes quotidiennement immergés et qui souvent nous submerge, c’est aussi cela qui travaille l’œuvre.
Quant à Adel Abdessemed, lui-même, il semble être arrivé à savoir comment appartenir à son temps tout en travaillant à le circonvenir.

1 Hélène Cixous et Adel Abdessemed, « Le cri de la littérature », émission Un autre jour est possible, sur France culture, le 23/12/2013.
2 Giorgio Agamben, Nudités, Payot-Rivages, coll. »Bibliothèques rivages », 2009, p. 130.
3 Adel Abdessemed, Entretien avec Pier Luigi Tazzi, Arles, Actes Sud, 2012, p. 61.
4 Giorgio Agamben, Qu’est-ce que le contemporain, Paris, Payot / Rivages, 2008, p. 11.

Touriya Tullon-Fili

« L’ANTIDOTE », Adel Abdessemed

Second regard

Il y a plus d’une raison de célébrer à Lyon ce plasticien (né à Constantine en 1971), car après avoir connu l’école des Beaux-Arts d’Alger, il a fréquenté celle de Lyon. Et la légende, mais pourquoi ne serait-elle pas vraie, veut qu’il ait rencontré sa future femme, Julie, dans un bar de Lyon nommé L’Antidote !
En fait cet artiste depuis des années déjà est devenu tout à fait international, tant il est vrai que les problèmes qui éclatent ou qui explosent dans son œuvre sont effectivement ceux qui au XXIe siècle ont acquis une importance mondiale. Mais c’est surtout la manière dont il les traite qui confère au spectateur le sentiment de comprendre à l’évidence ce que veut dire la modernité, ici saisie sur le vif dans l’art le plus contemporain qui soit. Ce qui est remarquable chez Adel Abdessemed est qu’il parvient à évoquer des situations ou des événements sur un mode à la fois métaphorique et tout à fait direct. Sauf exception, on comprend parfaitement ce qu’il veut dire, et plus encore on reçoit sans le moindre ménagement ni recours esthétique la violence de son message—en fait la violence de ce qu’on peut désigner, d’un terme tout à fait général, le monde dont il nous parle.
D’ailleurs l’absence de ménagement fait que certaines de ses œuvres sont parfois ressenties comme insupportables ou insoutenables, et c’est ce qui s’est passé avec l’une de celles qu’il voulait présenter au MAC de Lyon, mais qu’il a finalement retirée lorsque le public a exprimé son très fort rejet sur les réseaux sociaux. Il vaut la peine de rappeler brièvement les faits, pour donner à comprendre comment Adel Abdessemed conçoit son « art », un mot que certains jugeront sans doute inadapté pour désigner ce qu’il fait (qu’on l’en blâme ou qu’on l’en loue).
Cette « installation » (peut-être est-ce le moins mauvais mot pour le dire) donnait à voir au public des poulets vivants, suspendus par des crochets et environnés de flammes qui semblaient les brûler vifs. La direction du musée a assuré qu’il s’agissait d’un trucage et que les poulets ne souffraient pas. Reste que le spectacle a été dénoncé comme d’une grande cruauté et n’ayant pas sa place dans un établissement culturel. Les défenseurs des poulets se sont indignés d’ «une expérience terrifiante et traumatisante pour ces êtres sensibles et intelligents ». L’histoire ne dit pas s’il arrive à ces défenseurs de manger du poulet et s’ils cherchent à savoir ce qui s’est passé avant que ladite viande n’arrive dans leur assiette !
Cependant l’artiste n’a pas insisté et a choisi (contre la direction du MAC) de retirer l’installation en expliquant qu’il avait déjà subi d’autres fatwas auparavant et qu’il n’avait pas envie d’en ajouter une de plus à la liste. Ce qui pourrait signifier qu’il cherche non le scandale médiatique mais la provocation au sens où celle-ci oblige à voir ce qu’on oublie ordinairement de regarder.
Faute de pouvoir évoquer toutes ses autres œuvres présentes à l’exposition de Lyon, on peut se concentrer sur la plus grande, la plus monumentale et la plus saisissante qui occupe à elle seule tout un étage du Musée. Elle s’intitule Shams, le soleil en arabe, et représente une sorte d’immense chantier sur 500 m2, peuplé de nombreux personnages qui sont principalement des ouvriers mais aussi ceux qui les surveillent. Et la totalité de ce qui nous est donné à voir est en argile rouge, 40 tonnes d’un matériau souple qui donne très fortement l’impression d’un spectacle vivant. L’artiste se montre à la fois réaliste et visionnaire : on trouve dans Shams tous les objets susceptibles de traîner sur un chantier réel, seaux et bidons, vieilles paires de bottes, bouteilles de bière vides et boîtes en plastique etc. ; mais il y a aussi une sorte de souffle épique qui soulève et soutient l’ensemble, perçu dans sa totalité.
L’artiste s’est inspiré, dit-on, d’un célèbre tableau de Delacroix, Dante et Virgile aux Enfers (1822). Cette œuvre a d’ailleurs été reprise auparavant par d’autres artistes, notamment Manet, pour une peinture qui se trouve justement au Musée des Beaux-Arts de Lyon. Au MAC, on peut supposer que c’est le public de l’exposition qui occupe la place de Dante et Virgile, les ouvriers représentés par Adel Abdessemed tenant celle des damnés dans le tableau de Delacroix. Comme des fourmis se suivant les unes les autres, ils grimpent en files qui semblent interminables, courbés sous le poids de sacs énormes et visiblement accablants, pour une corvée aussi fatigante physiquement que moralement exténuante. Le travail qui leur est imposé semble une sorte de malédiction dont rien n’indique comment ils pourraient lui échapper. Et comment ne pas penser à une autre œuvre célèbre, impressionnante ô combien, la célèbre Porte de l’Enfer de Rodin, dont le titre comporte aussi l’idée de damnation. Adel Abdessemed n’a nul besoin de recourir aux grands textes sacrés ou presque, tels que la Bible ou la Divine Comédie, pour exprimer l’essence de la condition humaine dans ce qu’elle a de plus pathétique, ici le travail forcé d’hommes réduits à l’état de corps-machines.
Par delà cette vie qui ne suggère rien de divin, Shams donne pourtant l’impression d’un dépassement du réel vers un monde fantomatique, où plutôt qu’à des hommes les personnages ressemblent à des spectres hagards, en sorte qu’on pourrait parler pour dire le monde que l’artiste suggère, d’un matérialisme forcené (de la même racine que le mot forçat), ou peut-être d’une résurgence de la horde primitive et farouche, lorsque l’homme est contraint de perdre tout ce qui fait son humanité. Et puisque les défenseurs des poulets parlaient de cruauté, c’est bien là en tout cas qu’on la trouve, dans cette éradication de l’humain où l’artiste nous la fait éprouver dramatiquement.
Denise Brahimi

(texte provenant du N° 23, Juin 2018, Lettre franco-maghrébine de Coup de soleil section Rhône-Alpes)

« Vivre dans l’Empire ottoman », table ronde au MODEL 2018

“Vivre dans l’Empire ottoman”, table ronde avec Isabelle GRANGAUD, Nora LAFI, Robert SOLÉ, Marie-Carmen SMYRNELIS, Isik TAMDOGAN (Modération : François GEORGEON)

L’Empire ottoman s’est étendu de l’Algérie aux Balkans et à l’Anatolie durant six siècles, en un système organisé surtout dans des villes. La vie intercommunautaire y est aussi complexe que les vies intracommunautaires de chaque groupe. La société ottomane est fondamentalement inégalitaire (clivages : nomades/ sédentaires, ruraux/ urbains, étrangers/ citadins, non-musulmans/musulmans). Elle est composée de communautés solidairement responsables (villages, quartiers urbains), vis-à-vis du pouvoir. L’invention au XIXe siècle de la citoyenneté individuelle a cassé ce système.

L’Empire ottoman s’est étendu de l’Algérie aux Balkans et à l’Anatolie sur six siècles, en un système organisé surtout dans des villes, par une vie intercommunautaire aussi complexe que les vies intracommunautaires de chaque groupe. Ce système se décompose au XIXe siècle, rongé par les nationalismes balkaniques et maghrébins. Là où l’Europe voit dans cet Empire un « homme malade », les souvenirs internes révèlent une nostalgie pour un « vivre ensemble » harmonieux.

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, des occidentaux « se faisaient turcs », c’est-à-dire se convertissaient à l’islam, entre autre pour participer à un pouvoir politique très particulier, puisqu’il n’y avait pas de dynastie héréditaire, la caste des soldats descendant de femmes esclaves ; ces soldats ont une solde, essentielle à leur statut.

La société ottomane est fondamentalement inégalitaire (clivages : nomades/ sédentaires, ruraux/ urbains, étrangers/ citadins, non-musulmans/musulmans). Elle est composée de communautés solidairement responsables (villages, quartiers urbains), vis-à-vis du pouvoir. L’invention au XIXe siècle de la citoyenneté individuelle casse ce système. Avec des moyens d’accéder à la justice très inégaux, tous les sujets, femmes et esclaves inclus, ont droit de réclamer : aux archives d’Istamboul on trouve une infinité de pétitions écrites dans une multiplicité de langues. Les conflits étaient réglés par les chiouk dans des palabres (pour celles-ci, le terme de chikaia a été repris par les pouvoirs coloniaux français au Maghreb). A Smyrne, la co-existence concrète entre communautés concernait les fêtes, les affaires, mais aussi les mariages, surtout dans les couches sociales élevées.

La plus ancienne fracture de l’Empire est la destruction de l’Etat des Mamelouks en Egypte, par Bonaparte : au Caire il fait bruler les portes des quartiers, dont les notables perdent leur légitimité. Puis Mehemet Ali ouvre la nahda, modernisme de la technique et de la citoyenneté. A Alger aussi les quartiers sont cassés par les français en 1830 : les noms de quartiers cessent de donner leur identité aux maisons, pourvues d’un nom de rue avec un numéro.

L’Egypte se détache peu à peu de l’Empire, avec la décision symbolique, dès 1850, de construire le Canal de Suez (inauguré en 1869). L’introductions d’écoles étrangères, surtout catholiques, sert à former les nouvelles élites, le nouvel Etat s’endette : il se sépare officiellement de l’Empire en 1914.

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“Villes plurielles d’Orient” Café littéraire au MODEL 2018

“Villes plurielles d’Orient” Café littéraire, 4 février 2018, animé par Akram Belkaid, avec  Nedim GÜRSEL, Bernard HOURCADE, Salam KAWAKIBI, Frank MERMIER

Les fractures et les destructions sont un refrain pour les villes évoquées, comme pour Beyrouth, dont le centre, reconstruit après sa destruction en 1975-90, n’est plus en rien le lieu de convergence des communautés. Pour ces villes dont les centres sont dégradés désormais, la croissance d’immenses périphéries est le plus souvent ignorée, voire niée par les autorités urbaines comme par les élites.

Les quatre intervenants nous parlent de Téhéran, Istamboul, Alep et du couple Sanaa/ Aden. Pour répondre à plusieurs questions ; caractères saillants de la ville, comment la « reconstruire » ou mettre fin à ses fractures, comment la comparer à une homologue hors de l’Orient ?

Téhéranest une ville jacobine où une moyenne bourgeoisie pieuse ne cesse de résister à un Etat, avant comme après la révolution de 1979. Sanaa(traditionnelle, devenue cosmopolite) et Aden(colonie britannique de 1839 à 1967) sont les capitales d’un territoire qui n’est qu’exceptionnellement un Etat. Istamboul(Byzance, Constantinople) a été capitale de deux empires fondamentaux et les stambouliotes plaisantent : quand aime-t-on Ankara (la capitale) ? quand on la quitte pour revenir à Istamboul… Alepn’existe plus. Elle a été capitale de la route de la soie, multi-religieuse et cultivée, marginalisée par l’ouverture du canal de Suez (1869) puis par la création d’une Syrie (1920-28).

Les comparaison fusent : Téhéran avec Paris, Alger avec Naples et Marseille, Istamboul avec Venise « deux villes narcissiques », Sanaa avec Damas, Alep avec Jérusalem.

Les fractures et les destructions sont un refrain pour les villes évoquées, comme pour Beyrouth dont le centre, reconstruit après sa destruction en 1975-90, n’est plus en rien le lieu de convergence des communautés. Au pire les trésors de patrimoine architectural sont détruits, au mieux ils sont préservés comme musées, pas comme lieux de vie. Pour ces villes dont les centres sont dégradés, la croissance d’immenses périphéries est le plus souvent ignorée, voire niée par les autorités urbaines comme par les élites. Même si depuis 1979 à Téhéran sont nés 800 centres commerciaux « modernes », la capitale commerciale de l’Iran est à Dubaï et les familles « d’en haut » ignorent que dans l’immense banlieue pauvre du sud la majorité des femmes travaillent, révolution fondamentale. A Istamboul on veut ignorer que la véritable conquête par l’Anatolie ne date pas du 15esiècle, mais de la construction des trois ponts sur le Bosphore. « Ceux de la haute » à Alep, récemment, ignoraient où était l’Université et ne comprenaient pas l’installation du centre scientifique français dans la vieille ville. Aden garde son image de mélange social et de cosmopolitisme face au tribalisme.

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Mouloud Ferraoun, journal, lecture au MODEL 2018

“Mouloud Ferraoun, journal”, Lecture par les comédiens de la Compagnie du dernier étage, 2 Février 2018

Mouloud Ferraoun, assassiné en 1962 par l’OAS avec cinq autres collègues des Centres sociaux créés par Germaine Tillion, est né en 1913 en Kabylie, où il est élève à l’école primaire. « Je suis un algérien kabyle de culture française ». Elève au collège de Tizi Ouzou, il est logé chez un pasteur protestant, il pratique le scoutisme. Il entre par concours à l’Ecole normale d’instituteurs de la Bouzareah (Alger), ce qui le met en contact avec l’écrivain Emmanuel Roblès. Il enseigne dans son propre village puis dans d’autres lieux de Kabylie puis à Alger.

En 1957, il est nommé directeur de l’école du Clos Salembier à Alger, puis entre aux Centres sociaux, mal vus du FLN, de l’armée française et plus encore de l’OAS. En 1957 il commence à écrire son journal, destiné à être publié. Peu de jours avant sa mort il donne à Emmanuel Roblès le manuscrit « brut », publié vite aux Editions du Seuil : un document essentiel sur le vécu de la guerre, tant en Kabylie qu’à Alger.

Les extraits de son texte lus ici sont suivis de la lettre envoyée par le fils de Mouloud ferraoun à Roblès juste après la mort de l’auteur.

Pour une mise en scène antérieure du Journal de Mouloud Feraoun:

http://alger-mexico-tunis.fr/?p=312

“Quel avenir pour le Moyen-Orient”, Café littéraire au MODEL 2018

“Quel avenir pour le Moyen-Orient”, Café littéraire animé par Agnès Levallois, avec Gilbert Achcar, Charles Enderlin, Jean-Pierre Filliu, Hyam Yared, le vendredi 2 février 3018:

Le Moyen orient est la région du monde où le plus de facteurs d’instabilité s’accumulent. Comment  exister comme peuple, comme nation, dans ce monde « post ottoman » ?L’exigence de droits de la part des peuples s’impose depuis 1949. Les gardiens des statu quo préservent leur rente de situation : rente du pétrole), rente de frontière avec Israël, rente de potentiel terroriste exportable.

Depuis 2011, à l’instabilité politico- ethnique s’ajoutent les tensions sociales, qu’aucun des pays de la région ne prend en compte

Pour Achcar, la région du monde où le plus de facteurs d’instabilité s’accumulent est bien le Moyen Orient : par le nombre des acteurs, mais aussi parce qu’aucun système ne régule l’ensemble. Depuis 2011, l’instabilité politico- ethnique s’est amplifiée vers le social, qu’aucun des pays de la région ne prend en compte. Des oppositions « non violentes » ne sont possibles que face à des régimes gardant un minimum d’humanité, encore possible dans le cas d’Israël, pas dans celui de la Syrie. Sans se laisser aller à de l’optimisme, on peut pratiquer l’espoir, car les nouvelles générations sont partout là, capables de minimiser la violence, en particulier par un travail au sein des armées.

Filiusouligne la rapidité des évolutions récentes. L’exigence de droits de la part des peuples s’impose depuis 1949 dans la région. Les gardiens des statu quo savent qu’ils n’ont plus de marge. Ces gardiens préservent leur rente de situation : rente du pétrole (le mien ou celui de mon voisin), rente de frontière avec Israël, rente de potentiel terroriste exportable. L’exemple clé en est le Sinaï. Croire dans les victoires « anti djihad » est illusoire : sur le territoire syrien stagnent dans des zones que personne ne contrôle quelque 10 000 personnes disponibles pour toute aventure possible. Au cœur des droits des peuples non respectés dans la région : celui des palestiniens. Ce sont maintenant des citoyens qui ont besoin de droits, plus des communautés. Aux médias de montrer la non violence qui se constitue peu à peu et qui n’est pas spectaculaire [voir son livre: http://coupdesoleil.net/blog/filiu-generaux-gangsters-et-jihadistes/

Enderlin rappelle que c’est dès 1969-70 que Israël a soutenu le Hamas. La droite israélienne  a pour vision un sionisme religieux, mis en place dès 1979 (traité avec l’Egypte), pour coloniser l’ensemble du territoire. Le cadastre établi en territoires occupés détermine les terres « libres » domaniales et a permis l’installation de 400 000 colons [+ 600 000 isreliens à Jérusalem est]. Personne dans le monde ne soutient aucune solution négociable, sauf le maintient d’une « autorité palestinienne », qu’on soutient seulement en payant ses fonctionnaires de police. Mais la crise monte avec des associations de démobilisés israéliens et de jeunes palestiniens démocrates.

A travers son roman Yaradmet en scène l’autorité patriarcale : comment exister comme peuple, comme nation, dans ce monde « post ottoman ». Au Liban chaque « communauté », sans aucun consensus, entretient une cacophonie de petites dictatures patriarcales. Le film L’insulteillustre l’amenuisement des espaces de liberté intellectuelle. Au cœur du problème, le statut des femmes. On est loin des conquêtes tunisiennes au Liban, où quand même depuis peu une femme peut se plaindre de violences devant un policier, et non pas seulement devant un tribunal religieux.

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Mohamed Charfi, un message au MODEL 2018

“Hommage à Mohamed Charfi”, animé par Georges Morin, avec Khedidja Cherif, Ahmed Mahiou, le 3 février 2018.

Mohamed Charfi est un juriste tunisien. Ce militant est co-fondateur de la Ligue des droits de l’homme en Tunisie. Il a été le réformateur de l’éducation en Tunisie en tant que ministre de Ben Ali en 1989.

Georges Morin, qui anime cette séance d’hommage, rappelle ce qu’a été en 1988 la sortie « en douceur » d’un président Bourguiba devenu sénile et l’immense espoir populaire qui porte alors Ben Ali, qui laisse les mains libres à Charfi, « Jules Ferry tunisien », pour révolutionner l’éducation du pays, la moderniser en pourchassant les traces d’islamismes dans les programmes et les manuels scolaires. Georges Morin a découvert Charfi lors d’un voyage à Alger et Tunis avec le premier ministre Jospin en 1987, puis lors de la mission d’élus locaux socialistes français au Maghreb en 1991, juste après la première guerre du Golfe.
Ahmed Mahiou, ex-doyen de la Faculté de droit d’Alger est en somme jumeau de Charfi et aurait dû présenter le livre posthume de celui-ci, Combats pour les lumières. Les deux hommes se sont rencontrés depuis 1970, dans le Comité permanent de coordination maghrébine qui esquisse ses bases d’une communauté des trois pays, bloquée par le problème du saharaoui dès 1975. En 1981 Charfi relance en vain cette coopération en reprenant ce que fut en 1958 la Charte de Tanger pour une association maghrébine : en 1982 une conférence réunit à Tunis quelque 100 participants (deux tabous : la participation de l’historien Mohamed Harbi et … le Sahara occidental), sans qu’une suite positive puisse advenir.

Khedija Cherif nous dit le rôle de Charfi, à partir de 1980, dans l’action de la Ligue des droits de l’homme. En 1985 on y admet des « islamistes », dans une association où les « indépendants non-politiques » sont majoritaires. On y débat de sujets brulants, dont le droit des femmes. Le comité directeur, élu sur proposition de Charfi valide la liberté de conscience, le choix du conjoint, les droits de l’enfant naturel… à une voix de majorité. Depuis la « révolution » de 2011, ces problèmes ne cessent de revenir sur le devant de la scène politique, mais sur ces bases établies depuis 1985.

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“Musulmans, juifs en contexte laïc”, café littéraire au MODEL 2018

“Musulmans, juifs: manière d’être en contexte laïc”, café littéraire animé par Yves Chemla, avec Rachid Benzine, Mohamed Chirani, Adil Jazouli, Benjamin Stora, Michel Wievorka, le 2 février 2018

Quinze siècles de civilisation méditerranéenne unissent juifs et musulmans. Une coupure s’établit dans le contexte colonial français du Maghreb. La laïcité « à la française » préserve parfois mal la cohabitation, rongée actuellement par les racismes attisés par le conflit israélo-palestinien.

En France (60 millions de gens), par rapport à l’Europe, la part des musulmans (quelque 6 millions) et de juifs (quelque 0,6 million) est plus forte qu’ailleurs : parce que le passé colonial de la France lui lègue des Maghrébins musulmans et juifs.

Benjamin Stora montre comment juifs et musulmans de Méditerranée ont quinze siècles d’histoire commune, où cuisines et musiques foisonnent et s’entrecroisent, la séparation advenant non pas par la religion mais par la politique quand les modernisations du XIXe siècle, essentiellement coloniales, sont vécues de façon radicalement différente. Les juifs cessent d’être des dhimi pour se vouloir citoyens, mais de quelle nation ?  Les musulmans construisent leur citoyenneté au sein de nationalismes visant des Etats à constituer, au sein desquels les citoyens sont plus ou moins religieux.

Mohamed Chirani, élevé en France, arrive avec ses parents en Algérie à 6 ans en 1986. En 1994 il lit par hasard en arabe le Protocole de sages de Sion et en parle à son père (illettré…), qui le gifle et lui dit que lire n’importe quoi est nuisible. Il se souviendra du conseil. Comment témoigner que chacun a sa propre loi pour s’approcher de Dieu, dans un pays où la laïcité ouvre un espace à toutes les spiritualités ? Il faut que chacun se souvienne que toutes les civilisations ont leur exil fondateur : fuite hors d’Egypte avec Moïse pour les juifs, hégire pour les musulmans.

Michel Wiévorkaa été étudiant d’Alain Touraine avec Farhad Khosrokhavar : ils ne se sont plus jamais perdus de vue. A partir de leur livre commun, il retrace la trajectoire des juifs de France. Jusqu’aux années 1950 ils étaient devenus des « israélites » républicains, pour qui la religion était affaire strictement privée. Puis ils se redécouvrent juifs, certes républicains, mais fiers de leur parenté avec un Etat nouveau et progressiste, Israël. C’est vers 1980 que le négationnisme pour qui la shoah est un « détail », comme la nouvelle figure d’un Israël agresseur du Liban, les rendent victime d’un nouvel antisémitisme surtout maghrébin. Un nouveaudialogue est à créer : dans la laïcité d’un temps nouveau où les religions existent en France, pas comme dans l’autrefois où  les « israélites » se devaient d’être invisibles…

Rachid Benzinedit qu’en tant d’ex-marxistes il manque la connaissance historique de ce que sont les croyances religieuses. Or nos religieux modernes, dans leurs rêves de pureté et d’authenticité, ignorent le jeet se complaisent dans un nous, celui de notremal pire que celui des autres. Ce sont des analphabètes du religieux, chacun s’occupant de « ma haine, contre moi seul ». Il faut se rappeler que « les religions sont des langues » (Paul Ricoeur) qu’il fau apprendre. Il faut oublier cette « république une et indivisible » qui est une sorte de monothéisme, pour se rappeler qu’il existe trois Abraham, dans chacune des religions du livre.

Adil Jazouli, anthropologue, nous présente son premier roman. Il s’inspire de l’après novembre 2015 à Paris. Il est fait de trois contes juxtaposés qui racontent les amours d’un Gabriel, anthropologue lui-même, libano-égypto-anglais pour qui la laïcité à la française n’a pas de sens et qui s’éprend de trois dames françaises « laïques » de trois origines différentes et qui symboliquement s’appellent Marie, Miriam et Meriem : un roman érotique…

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Retrouver Maurice Audin, au MODEL 2018

“Hommage à Maurice Audin”, animé par Nathalie Funès, avec Michèle Audin, Aïssa Kadri, Cédric Villani, le 3 février 2018

Maurice Audin (Béja/ Tunisie- Alger 1957) est considéré comme « disparu » suite aux interrogatoires subis lors de la bataille d’Alger. La mémoire de ce mathématicien est conservée, en Algérie comme en France, grâce aux coopérations scientifiques organisées avec de jeunes mathématiciens, comme les historiens de la guerre de 1954-1962.

Maurice Audin est un mathématicien. Né à Béja (Tunisie, 1932), mort à Alger, 1957, « disparu ». Dans la guerre civile algérienne (1954-1962), l’armée française a été responsable, après leur arrestation, de la disparition de milliers d’hommes (sans doute un maximum, quelque 3000, pendant le premier semestre de 1957, celui de la « bataille d’Alger) : soit morts sous la torture, soit victimes d’exécutions « extrajudiciaires ». Parmi ceux-ci, un seul « européen », Audin.

Celui-ci, fils de gendarme, fait ses études en partie à Autun, mais sutout à Alger, où à l’université il est recruté comme assistant en mathématique. Après sa disparition sa thèse sera cependant soutenue à Paris « en son absence » (Laurent Schwartz rapporteur).

. C’est sa fille, Michèle Audin, mathématicienne membre du groupe OULIPO créé par Raymond Queneau, qui le raconte.

Aïssa Kadri, historien, nous raconte comment Maurice Audin, communiste, est arrété chez lui, conduit au CTT (centre de triage et de transit) d’El Biar, banlieu algéroise : c’est un des quelque 200 lieux de détention, triage, interrogatoire, où opère l’armée française en Algérie. Celui-ci à l’époque est assez « protégé » pour que la Croix Rouge internationale ignore son existence. Henri Alleg, journaliste communiste y est détenu lui aussi, il y reconnaît Audin. Le général Aussaresses, mort en 2013, confirme dans ses mémoires l’ordre d’exécuter Audin.

La place Maréchal Lyautey à Alger prend en 1963 le nom de Maurice Audin. En visite en Algérie, le président Hollande reconnaît l’assassinat d’Audin. Candidat à la présidence, Macron dénonce les exactions de l’armée française en Algérie. Il fera part à Cédric Vilani de sa politique sur ce sujet : pas de « vérité gouvernementale officielle », mais une incitation à un vrai travailsur ces dossiers, y compris sur celui des harkis, ce qui suppose une action croisée des historiens algériens et français, comme une ouverture des dossiers des deux côtés.

Cédric Vilani, mathématicien et médaille Field, député depuis 2017, est fils de pieds noirs d’Algérie, où il fait son premier voyage en 1990. Les blessures de la guerre d’Algérie sont une part de l’histoire commune des deux pays. Il faut panser ces plaies et construire un avenir commun. L’association Maurice Audin s’est scindée en deux actions : une, militante, pour la mémoire et l’élucidation de la disparition : l’avocat Roland Rappaport, mort récemment, y a consacré 60 ans de sa vie. L’autre action, scientifique et de développement, gérée par l’Institut Henri Poincaré : un prix de mathématique est attribué annuellement à deux lauréats de moins de 45 ans, l’un algérien, l’autre français, qui chacun traversent la Méditerranée pour recevoir un prix qui est… ce voyage. La coopération scientifique avec l’Algérie est urgente dans ce pays dont la recherche scientifique est sinistrée par la décennie noire qui a obligé à fuir de nombreux scientifiques, dont la gouvernance scientifique actuelle est faible et dont le nombre d’étudiants demandeurs de visas vers la France est à la hausse.

Dans le public, Georges Morin insiste sur la curiosité des jeunes Algériens pour savoir ce que fut cette guerre vieille de plus d’un demi siècle, ses protagonistes, tant du côté algérien que du côté français. Dans le même sens, une Algérienne qui appartint au Parti communiste algérien rappelle le déni, des deux côtés, de ce que fut le rôle de ce parti qui était composé de gens des deux « communautés ».

Michèle AudinUne vie brève, Paris, Gallimard, coll. « L’arbalète », 2013

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“Exils, migrations, diasporas”, café littéraire, au MODEL 2018

“Exils, migrations, diasporas”, café littéraire, 2 février 2018, animé par Yves Chemla, avec Karim KATTAN, Bahiyyih NAKHJAVANI, Rosie PINHAS-DELPUECH, Habib-Abdulrab SARORI, Catherine WIHTOL DE WENDEN

Un révélateur des migrations et des exils est l’usage d’une langue (écrite ou orale) autre que celle de l’enfance. Si les drames de migrants se concentrent en Méditerranée, les migrations internationales actuelles sont deux fois moins intenses que vers 1900 et être migrant est « normal » si l’on est qualifié et/ou riche, stigmatisé si l’on est pauvre.

Ce café littéraire accueille cinq auteurs. N’oublions jamais que dans le monde il y avait en 1900 quelque 5% de gens « immigrés » (c’est-à-dire vivant dans un pays où ils n’étaient pas nés). Ils ne sont plus actuellement que 3,5% : au début du Xxe siècle la mobilité était freinée par les Etats qui empêchaient la sortie de leurs sujets (grands empires autoritaires en particulier). Actuellement ce sont les pays d’accueil qui freinent les entrées. Cette restriction actuelle à la migration des hommes est un paradoxe face aux flux de plus en plus intenses pour les informations, les capitaux, les marchandises.

Catherine Witol de Wenden, dans « Faut-il ouvrir les frontières ? » nous rappelle les 32000 morts en Méditerranée depuis 2000. Proposer plus d’ouverture est banal, alors que dans la migration le réfugié n’est pas un migrant banal, monde où le pauvre est forcément un migrant « clandestin », alors que le riche ou le «qualifié » des pays pauvre voyage normalement avec son passeport. Il faut maintenant être vieux pour se souvenir que avant 1989 le « bloc de l’Est » était le monde dont il était interdit de sortir.

Karim Kattan, ghazaoui, dans « Préliminaire pour un verger futur » nous donne trois nouvelles publiées par Elyzad, le grand éditeur tunisien. Il nous rappelle que le migrant n’est pas toujours un exilé, que ne pas écrire dans sa langue natale est un « pas de côté », qu’un « amour échoué » fait des personnages qui ne voient pasautour d’eux.

Rosine Pinhas Delpuech dans L’angoisse d’Abrahamnous dit que pour elle, migrer a été écrire dans une langue étrangère : sa langue est-elle le turc, le français familier, celui de l’école, ou l’hébreux appris vers 1966 ? ce fut en découvrant un Israël frustre où les kibboutz ne sont déjà plus qu’une queue de comète.

Habib Sarori, dans La fille de Suslovnous montre un Yémen passé du « marxisme léninisme » (où un « intégriste » s’appelle un Suslov) au salafisme. Le héros du livre se sent vivre à la fois dans le monde yéménite et le monde parisien.

Bahiyyih Nakhjavani, dans Eux & nous nous parle de la diaspora iranienne, qui commence bien avant la révolution de 1979. Le départ révèle sans cesse les non-dits familiaux, dans des mondes où la corruption et le vol sont quotidiens. Tous les personnages cherchent leur langue, du Marais à Paris, à Los Angeles, à l’Australie. Il y a des Iraniens partout dans le monde et ils se reconnaissent au coup d’œil dans n’importe quelle rue (comme tous les étrangers dans tous les métros d’ailleurs). Le symbole est de savoir si les tapis sont déployés dans le logis ou roulés dans un coin.

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