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Omar Benlaala: TU N’HABITERAS JAMAIS PARIS

« TU N’HABITERAS JAMAIS PARIS » de Omar Benlaala (Editions Flammarion 2018)

Le troisième livre d’Omar Benlaala, après « La barbe » et « L’effraction » revient à la biographie, celle de Bouzid Benlaala, son père, le petit ouvrier kabyle de Ménilmontant, amoureux de Paris. Et c’est un grand plaisir de voir cet écrivain poursuivre sa route de belle manière.
Ce récit de vie patiemment extrait de la bouche de Bouzid, à bout de souffle, pour cause de maladie de l’amiante, est mis en mots par Omar de façon séduisante. Des phrases simples mais ciselées, précises. On retrouve la maîtrise du style chez Omar Benlaala, déjà remarquable dans ses deux livres précédents. Les anecdotes sont nombreuses, mais aussi des réflexions profondes sur la société, la raison de certains choix.
Nous retiendrons par exemple la scène du jeune kabyle enrôlé comme harki, à qui son officier fait contrôler la voiture d’un caïd. « De son œil- le même que celui de mon père, de mes oncles, de mon grand-père, tous ces visages émaciés par des siècles d’ingérence-, le caïd fixait la loi. Et avec lui, c’était toute la région qui toisait l’enfant soldat… ». On n’a pas besoin de plus pour évoquer la cassure vis-à-vis des harkis. Le jeune se révolte du reste et menace son officier quand il prétend contrôler les femmes qui accompagnent le caïd…
Retenons aussi la première rencontre de Bouzid avec Paris en contemplant la statue de la Place de la république : « La première chose que j’ai vue à Paris, c’est cette grande dame en bronze. Habillée comme une Kabyle, avec sa longue robe, ses bras découverts, ses pieds nus et son foulard sur la tête. En la regardant lever la branche d’olivier, je pensais qu’elle me saluait, me souhaitait la bienvenue… ».
Bouzid aura certainement pu lire ses mots retravaillés par son fils. Nous ne pourrons hélas lui demander ce qu’il en a pensé. Il est parti début septembre, et son fils l’a accompagné rejoindre sa terre kabyle.
Intelligemment, Omar entremêle à ce récit celui de Martin Nadaud, ancien maçon de la Creuse et ancien député du vingtième qui a sa place non loin de chez Bouzid et Oum El Az, sa femme. Il a entrepris un gros travail de lecture et d’archive pour faire ressortir ce passionnant parcours de ce grand homme. Curieusement c’est la boxe française, dans le cadre de ses activités auprès des jeunes autour du commentaire sportif qui le fera s’intéresser à martin Nadaud dont le nom est pourtant partout dans son quartier parisien. Nadaud avait développé l’art de la savate pour canaliser les énergies des jeunes creusois embauchés à Paris ! La convergence se poursuit quand les hasard d’une rencontre le mettent en relation avec la descendante directe de Nadaud. Le maçon député républicain s’était définitivement invité dans son récit…

Le parallélisme des trajectoires du Kabyle et du Creusois, à un peu plus d’un siècle d’écart est fascinant, en effet. Même mépris de classe et xénophobie à leur encontre, mêmes risques du travail, mêmes luttes pour conquérir des droits. Et même émancipation et acquisition de savoirs autodidactes, même si Bouzid regrette de ne pas avoir assez su apprivoiser cette langue française, que sa femme, elle, est parvenue à maîtriser. « Elle continue de m’étonner, quand je l’entends causer avec les médecins. Dans leur vocabulaire ». Quelles stratégies inventer pour se repérer dans une société de l’écrit quand on ne sait pas lire ! Ce qui n’empêchera pas Bouzid de prendre des responsabilités dans son syndicat, au sein de la société de construction de souche creusoise (encore Nadaud !), dans laquelle il fera carrière. Il arrive aussi à lire les slogans de mai 68, et a pour préféré « cours camarade, le vieux monde est derrière toi ! ».
En s’impliquant dans l’éducation de ses enfants, au point de devenir délégué FCPE, Bouzid apprend la langue et des éléments de la culture et de l’histoire de son pays d’accueil. Il devient au passage le spécialiste des merguez lors des kermesses scolaires…
Ce qui est particulièrement touchant dans son récit, c’est son amour pour Paris, malgré la menace contenue dans le titre du livre. Cette menace est formulée dès le début du livre par l’assistante sociale qui le suit, et veut l’envoyer en banlieue, avec les siens et tous les ouvriers immigrés. Mais lui s’y refuse, estimant que vu tout ce qu’il a fait pour cette ville, elle lui doit bien de l’héberger. Il la parcourt sans relâche, la fait plus tard découvrir à ses enfants. Il la connaît dans tous ses recoins, y compris dans ses égouts où il travaille quatre années.
Martin Nadaud aura connu les mêmes difficultés à trouver sa place dans une ville qu’il contribue à bâtir. Comme Bouzid, il a été chargé d’abattre des quartiers pauvres pour construire le Paris des riches. Ce qui leur a valu un certain ressentiment de ces pauvres rejetés à la périphérie… « C’est sur nous qu’on balançait son ressentiment : quelle audace ! Venir des colonies pour bousiller Paris ! ». Répétition de l’histoire.
Le récit de Bouzid nous donne de multiples clés de compréhension de la trajectoire de ces travailleurs algériens. Sur les rancunes qui opposent les travailleurs algériens en France au lendemain de l’Indépendance. « Notre émigration puait la haine et la rancune … ». La guerre a laissé des cicatrices durables au sein de cette société. Une part des émigrés sont venus en France par peur de représailles chez eux.
Il témoigne des délicieuses naïvetés du paysan kabyle découvrant un monde inconnu. Comme quand il comprend la première fois où on lui demande de décharger un camion de polystyrène que le Maciste qu’il admire dans les cinémas de quartier est peut-être un tout petit peu truqueur… L’humour avec lequel il nous décrit ses découvertes, le caractère pénétrant de ses analyses sont un plaisir tout au long du livre.
Mentionnons enfin les interventions d’Omar tout au long du livre où il nous livre des données personnelles, des explications ou des réactions par rapport aux mots qu’il met dans la bouche de son père. Sa mère intervient tout à la fin du livre, taiseuse, jusque-là. Sûr que dans ses mots à elle il y aura matière à un autre récit, aussi passionnant.
L’hommage filial d’Omar à Bouzid est superbe, moins majestueux que le monument des Creusois à Martin Nadaud. Et son livre se lit avec émotion, sourires et larmes. Et plaisir d’une belle écriture.

Michel Wilson

(article repris du N° 25 (octobre 2018) de la lettre mensuelle de la section Auvergne- Rhône- Alpes de Coup de Soleil)

Ahmed Kalouaz: J’ARRIVAIS PAS A DORMIR

« J’ARRIVAIS PAS A DORMIR » de Ahmed Kalouaz (Editions le Mot et le reste, 2018)

Depuis des décennies, Ahmed Kelouaz parsème son chemin et le nôtre de recueils de textes en prose qui sont pure poésie. Il y en a ici quarante-deux, qui ont à peu près trois pages chacun, et qui pour cette raison n’ont pas le temps de peser ni d’épuiser—ce dont on lui est extrêmement reconnaissant. Les mots sont ses fidèles et inséparables compagnons, et on se dit qu’il a bien raison de leur faire confiance car ils ne le trahissent jamais. Le compagnonnage intime, tout de complicité, qu’il y a entre eux et lui, est une des grâces dont le lecteur a la chance de bénéficier. On traverse le langage, on en éprouve la transparence, il nous emmène sur des traces plutôt que sur de véritables chemins destinés à aboutir où que ce soit. Le monde à travers lequel on suit l’auteur donne parfois l’impression d’être presque imperceptible, ou plutôt il le serait si nous n’étions guidés par lui, rendus aptes par lui à déceler ce qu’il y a de présence, ô combien précieuse, dans la presque absence d’un monde en voie d’effacement.
Car s’il évite la lourdeur des constats trop explicites, Ahmed Kalouaz sait joindre à sa discrétion une sorte d’évidence concernant les villages et hameaux auxquels il continue depuis de décennies de rendre visite, par de petites routes écartées qui ont l’objet de sa pré dilection : celles du sud-est comme du sud-ouest, parfois aussi celles du Val de Loire et de la Bretagne; quelque indice à chaque fois nous aide à situer le pays dont il parle, car il le connaît si bien qu’il lui suffit pour cela de très peu de mots. En quoi consiste cette évidence, à la fois non dite et omniprésente ? C’est l’évidence chargée de nostalgie que tout ce monde qu’il aime est désormais en voie d’effacement et qu’il faut savoir, à travers les mots de ceux qui en parlent, ce qu’il était beaucoup plus que ce qu’il en reste maintenant.

Crédit Patrice Normand Opale
La poésie de chacun des poèmes en prose qui constituent le recueil est un certain art de dire le peu de réalité que le promeneur–enquêteur impénitent est amené à rencontrer, et le pouvoir d’évocation d’autant plus grand de ces traces pour qui prend le temps d’en ressentir la présence en suspens. Comme dans la poésie préislamique, ce à quoi les mots renvoient est le passage de la caravane qui désormais n’est plus là. La poésie de cette prose que nous offre Ahmed Kalouaz vient justement du fait que ce dont il parle s’est dépouillé en grande part de sa matérialité. Ou presque, car c’est justement dans cet effet de « presque rien » que la poésie trouve son lieu. Tel était le langage du philosophe Jankélévitch, qui en 1980 employait cette formule dans un de ses titres célèbres—bien qu’il ne fasse pas partie des références d’Ahmed Kalouaz, si nombreuses qu’elles soient. Ces références qu’on trouve presque à chaque chapitre renvoient le plus souvent à des poètes, comme René Char, Eluard, Aragon, ou à des chanteurs tels que Jacques Brel ou Jean Ferrat. Mais la manière dont l’auteur s’y prend pour qu’ils soient présents dans son texte ne consiste pas en rapprochements explicites, il est bien davantage adepte d’un mode allusif, qui donne le sentiment que ces gens l’accompagnent, qu’ils sont présents en lui et avec lui comme des compagnons de longue date, auxquels il est uni par empathie.
Il se pourrait d’ailleurs que ce dernier mot soit un mot clef pour tout le recueil. Car c’est aussi de l’empathie qui unit l’auteur aux gens dont il parle, souvent des anonymes rencontrés ici ou là brièvement mais dont il ressent les sentiments même à travers leur peu de mots. Ce sont des gens qui ont connu des jours meilleurs— sans doute parce qu’ils l’étaient objectivement et parce qu’eux-mêmes étaient plus jeunes pour les apprécier—mais qui pour autant ne se laissent pas aller à des regrets bavards ni au gémissement. Or lui-même, l’auteur, si discrètement que ce soit, éprouve aussi le sentiment du temps qui passe et de la jeunesse qui est partie avec lui. A soixante-cinq ans (né en 1952 en Algérie), comment pourrait-il être encore le jeune vagabond qu’il a été, courant allégrement par des chemins « buissonniers » (un mot qu’il affectionne) ? En quoi il rejoint la grande tradition poétique illustrée par Ronsard : « Las ! Le temps non, mais nous nous en allons ».
Denise Brahimi

(article repris du N° 25 (octobre 2018) de la lettre mensuelle de la section Auvergne- Rhône- Alpes de Coup de Soleil)

Maïssa Bey: Nulle autre voix

« NULLE AUTRE VOIX » de Maïssa Bey (Coédition Barzakh, Alger, et éditions de l’Aube, 2018)

Attention, un livre peut en cacher un autre : c’est ce qu’on a envie de dire après avoir lu le dernier roman de Maïssa Bey, « dernier » parce que c’est une manière de rappeler que nombre d’autres l’ont précédé, en sorte que nous avons maintenant à faire à une écrivaine dont on ne va pas dire qu’elle est retorse parce qu’il a trop de connotations péjoratives dans ce mot, mais plutôt et pour garder un ton dédramatisé, qu’elle a plus d’un tour dans son sac ! Cette mise en garde est d’autant plus nécessaire que ce livre passionnant et remarquablement écrit se lit d’une seule traite comme s’il rapportait en direct le témoignage d’une femme, à peine élaboré, sur la tragédie qu’elle a vécue et dont elle commence à peine à pouvoir parler. Or oui, rien n’est faux de ce qu’on peut dire sur ce premier niveau du livre, mais après cela il faut y regarder de plus près. Oui, il y a bien au départ l’horrible situation des femmes battues, fait qu’on ne saurait malheureusement dire rare, et la réaction dite criminelle de certaines d’entre elles, qui en arrivent à tuer leur mari. A quoi il faut ajouter les années de prison qui en découlent pour la coupable (mais ô combien victime, un mot toujours au féminin comme le remarque Maïssa Bey, qui dans le même ordre de faits souligne que le mot « criminelle » commence par un grand cri).
Détenue pendant 15 ans la criminelle de Nulle autre voix commence à parler un an après sa libération. A parler et à écrire, ou à parler parce qu’elle écrit. Et c’est là le deuxième thème, ou plutôt même le deuxième livre qui apparaît aux côtés du premier, tout aussi énigmatique car sous les apparences d’évidence (et l’admirable clarté de l’expression), rien n’est simple dans ce récit par lettres, rien ne va de soi alors même que l’auteure ne cherche pas l’énigme pour l’énigme. La criminelle ne dit pas tout à la romancière qui l’interroge, mais par ailleurs elle parle et écrit aussi pour elle-même, cherchant sa vérité et refusant de se laisser enfermer dans une case, ce que d’aucunes appellent son « cas »— on voit bien le rapport entre les deux mots» !
Ce deuxième niveau du livre : se sentir obligée de parler soi-même puisque rien de ce que disent les autres n’est peu ou prou satisfaisant— débouche sur ce qui est en fait une autre histoire et un autre roman, celui de la confrontation entre deux femmes, la criminelle et la romancière. La seconde demande instamment à la première de lui parler pour enrichir la matière du livre qu’elle est en train d’écrire, et pour nourrir son personnage principal de la substance humaine que l’ex-criminelle ex-détenue ne peut manquer de lui apporter. Cette confrontation prend la forme de rencontres quasi quotidiennes, mais dans la manière dont elles sont vécues il se produit un retournement à la fois progressif et brutal ; c’est-à-dire apparemment brutal mais amené au terme d’une progression dramatique qui soutient l’intérêt du livre de Maïssa Bey, décidément multiforme et mêlant le prévisible à l’imprévu. Pour le dire vite, pendant tout le début de cette histoire—qui commence donc par la rencontre entre les deux femmes, qu’une génération ou presque sépare ainsi que leur niveau social—c’est la romancière qui est en demande, avec insistance, au point d’accepter les rebuffades et les atermoiements. Puis commence un mouvement inverse, où la situation évolue beaucoup plus vite, et comme

 (Photo by Nacerdine ZEBAR/Gamma-Rapho via Getty Images)

dans l’urgence : la romancière se retire, tout porte à croire qu’elle a disparu et ne reviendra pas ; en revanche la criminelle n’arrive plus à se passer d’elle et cherche à tout prix à la ramener : le roman s’achève sur le vide qu’elle ressent de cette disparition—un vide peut-être nécessaire et fécond, c’est une question qui se pose pour le lecteur qui de toute façon en a plusieurs à résoudre, car il ne peut manquer de se demander quel est le sens, pour chacune des deux personnages, de leur mutation. D’autant que celle-ci est précédée par un moment où au contraire on semble s’orienter vers une véritable ( ?) amitié entre les deux femmes. Identification provisoire ? Les hypothèses concernant la romancière et ses motivations ne sont pas sans intérêt mais c’est un aspect du livre qui reste relativement secondaire par rapport au principal, à savoir ce qu’il en est pour la criminelle en passe de devenir écrivain. Maïssa Bey ne cache nullement à ses lecteurs que là pourrait bien être l’essentiel de son livre et l’on comprend pour quoi a elle a besoin d’y insister. La question des femmes battues, et du mode de vie des femmes en prison, est au cœur des préoccupations actuelles, c’est évidemment ce qu’on appelle un sujet de société, qu’il est absolument urgent de traiter et les féministes ne seront pas seules à le dire. Plus largement, Maïssa Bey se montre sensible une fois de plus, car c’est un de ses thèmes favoris, à l’état de passivité et d’inertie dans lequel la plupart des femmes passent leur vie, enfermées dans la « Forteresse vide » dont parle Bruno Bettelheim à propos de l’autisme infantile. Cet état de fait ne relève pas directement de la littérature et des questions qu’elle pose, même si l’aide qu’elle peut apporter en la matière est évidemment très bien venue. En revanche, la mutation intime qui se produit chez l’héroïne—à mesure qu’elle découvre la possibilité et le désir voire l’urgence d’écrire elle-même son histoire—, telle est la matière originale et vraiment littéraire qui anime le récit de Maïssa Bey. Il y a une sorte d’humour dans la manière dont celle-ci présente la découverte de son héroïne, qui dit d’abord, à propos du livre de la romancière, qu’après tout, elle pourrait presque l’écrire elle-même ; et qui plus tard, lorsque cette aventure est déjà bien avancée, constate que c’est à peu près chose faite : « Je l’aurais presque écrit pour vous, ce roman ! »Il se pourrait bien que la romancière, elle aussi, ait à peu près compris cela, raison pour laquelle elle choisit de prendre ses jambes à son coup, si l’on ose dire familièrement.
Pendant ce temps, une autre romancière est née (on a envie de dire : une vraie), c’est à cela que nous assistons. Sans qu’il soit besoin pour elle d’aller chercher ailleurs de quoi enrichir son œuvre, qui est précisément celle que nous lisons. Belle astuce de l’auteure que cette manière de boucler la boucle, après nous avoir fait croire qu’il y aurait d’abord un, puis deux autres livres que celui-là. Sur un sujet aussi dramatique, décidément oui, littérature il y a.
Denise Brahimi

(article repris du N° 25 (octobre 2018) de la lettre mensuelle de la section Auvergne- Rhône- Alpes de Coup de Soleil)

 

« SOFIA » film marocain de Meryem Benm’barek, sept.2018

 

 Ce film d’une jeune femme marocaine peut d’autant moins laisser indifférent qu’il a reçu le Prix du scénario à Cannes dans la section Un certain regard. C’est l’indice d’un film dont le sujet a été jugé tout à fait intéressant, et l’on peut ajouter que la réalisation n’en est pas indigne. D’autant qu’à la différence d’un certain cinéma marocain contemporain, celui-ci ne cherche nullement le scandale et la provocation, la réalisatrice étant très soucieuse que son film puisse être vu dans les salles marocaines, ce qui est actuellement le cas. D’ailleurs elle s’inscrit dans la ligne d’une préoccupation présente et pressante dans son pays,  qu’on trouve par exemple exprimée chez l’écrivaine bien connue Leïla Slimani. Il s’agit du sort des jeunes filles et des jeunes femmes auxquelles se trouve refusé tout accès à la sexualité en dehors du mariage, sous peine de punition légale et d’un ostracisme social dont les effets sont souvent très graves. Dans le film de Meryem Benm’barek on voit par exemple comment une jeune fille non mariée, néanmoins sur le point d’accoucher, ne peut légalement être acceptée ni dans un hôpital public ni dans une clinique privée —les mesures de rétorsion seraient en effet très graves pour ces établissements. L’héroïne du film, Sofia, a la chance d’avoir une cousine qui appartient au milieu médical, ce qui n’empêche qu’y étant entrée clandestinement, elle doit impérativement quitter l’hôpital quelques heures après l’accouchement. Et tout ceci se passe à Casablanca, la ville qu’on peut juger la plus susceptible d’être gagnée par la modernité. Que dire alors du reste du pays !

Cependant ce qu’il a de très intéressant dans ce film est qu’au-delà de la revendication sociétale, il est une œuvre originale qui rebondit sur ses propres données et construit une intrigue d’abord imprévue. Nous ne sommes pas dans un film « engagé » au sens ordinaire du mot, qui défendrait une cause et une seule, au risque de présenter au public un côté « prêchi-prêcha ». Nous entrons dans la complexité des relations sociales, dans un pays dont la réalisatrice s’attache à montrer  les clivages et les interdits. C’est essentiellement une affaire d’argent et l’on voit dans le film ce qu’il en est pour trois groupes bien distincts, clairement définis, présentés en ces termes par la réalisatrice elle-même : « On a la famille de Lena, la cousine, qui est issue de la bourgeoisie, donc des privilégiés au Maroc. On a Sofia et sa famille qui est issue de la classe moyenne, et Omar, le jeune homme, qui est issu de la classe très populaire. D’avoir ces trois catégories sociales, me permet d’essayer d’interroger les rapports de force et de pouvoir entre ces différentes classes et de présenter la structure et le fonctionnement de la société marocaine comme un très grand échiquier social. Ce que je montre dans Sofia, c’est comment chaque catégorie sociale exerce son pouvoir sur celle qui est en dessous pour se hisser au rang des plus forts et des supérieurs ».

Il s’agit donc bien de rapports de force, non plus comme ils s’exercent en régime féodal (dont on dit qu’il est encore celui du Maroc en tout cas dans certaines régions) mais sous la forme qu’ils prennent dans le système capitaliste, où les plus riches détiennent ce qui s’avère être l’arme absolue, c’est-à-dire l’argent. Celui-ci se retrouve en fait à tous les niveaux du fonctionnement social, pour les petites choses comme pour les grandes. Dans les « petites choses » et à un niveau relativement anecdotique, il y a la pratique bien connue du « bakchich », mot d’origine turque ou persane mais désormais employé dans tous les pays (et ils sont légion) où l’on pratique cette forme de corruption sans retenue et à tous les échelons. L’exemple qu’on en a dans le film est tout à fait plausible : pour tirer Sofia d’affaire, alors que selon la législation marocaine son cas relève de la justice pénitentiaire, sa riche tante qui appartient à la grande bourgeoisie n’hésite pas à « faire ce qu’il faut » pour convaincre le policier, au demeurant plutôt sympathique, dont l’affaire dépend : très discrètement  sans doute et en toute clandestinité, mais la soudaineté du résultat obtenu ne peut tromper personne —et d’ailleurs l’impunité de cette pratique semble absolument garantie !

L’argent est au cœur de ce qui se passe ensuite, c’est-à-dire le mariage entre Sofia et Omar, garçon de famille très pauvre habitant dans un quartier mal famé de Casablanca. Omar et sa famille sont littéralement achetés par celle de Sofia, d’une façon que le garçon juge profondément humiliante mais souhaitée et agréée par sa propre mère. Lena, la riche cousine de Sofia, perturbée par tous ces événements, y ajoute de son propre chef ce qui est pour le moins une maladresse (mais le mot semble bien faible) en remettant de la main à la main à Omar, le jour du mariage, une grosse enveloppe bien garnie de billets. Ce qui nous vaut sur le mode cruellement sarcastique la meilleure réplique du film, de la bouche d’Omar : « ce soir, j’irai me payer une pute de luxe ». Et on le comprend ! Mais naturellement, on pense aussi à ce qui est supposé être la nuit de noce de Sofia et à celles qui suivront. Le film, qui est court (80 mn), laisse le lecteur à ses réflexions.

Sur le rapport des riches à l’argent, le personnage le plus intéressant et le plus explicite est  la tante de Sofia, et mère de Lena, Leïla, très bien jouée par Lubna Azabal. La réalisatrice fait ici merveille pour préserver l’ambiguïté de son personnage, qui certes tient sans remords et sans réserve le discours de ceux qui ont réussi à atteindre le sommet de la hiérarchie sociale mais qui a raison de dire qu’elle s’emploie à faire de son argent une solution pour des problèmes autrement insolubles, les choses étant ce qu’elles sont. La dureté de son intelligence pratique est compensée ou en tout cas équilibrée par une aptitude remarquable à la frivolité. Qu’elle ait eu ou non un modèle à l’esprit, la réalisatrice fait là un intéressant portrait. Il est vrai que d’autres personnages semblent à peine esquissés, mais la sympathie qu’on a pour le film vient justement de ce qu’il semble vouloir, provisoirement au moins, ouvrir des pistes et rehausser quelques traits marquants, quitte à y revenir par la suite dans d’autres films, ce que le public souhaite, évidemment.

Denise Brahimi

(article repris du N° 25 (octobre 2018) de la lettre mensuelle de la section Auvergne- Rhône- Alpes de Coup de Soleil)

Tazzeka, film: le Maroc et les migrations

 

 

Le film franco-marocain « Tazzeka », du réalisateur Jean-Philippe Gaud, aborde des problématiques liées à l’immigration, à la clandestinité, à la culture marocaine, au travers notamment de sa gastronomie.

Le film est présenté à Paris le 10 octobre à 20h30 au Cinéma St André des Arts, avec une célébration de la cuisine marocaine et un débat mené avec Georges Morin. “Ce débat a été animé, grâce à la présence de l’équipe de ce film. La salle était pleine et la projection s’est achevée par une très longue salve d’applaudissements, tout le monde insistant sur ce film esthétiquement superbe, tour à tour drôle et émouvant, bref un petit bijou ! A l’issue de la projection, le débat avec le réalisateur et le producteur ainsi que les quatre principaux acteurs a été aussi instructif que passionnant” (G. Morin).

Une séance spéciale est à nouveau programmée le 17 octobre à 20h30 au même cinéma.

Ce film s’inscrit dans la semaine d’animation de la culture  marocaine

  • Centre Culturel Alban Minville, 1 place Martin Luther King, 31100 Toulouse (Bellefontaine) : Mardi 25 septembre à 15h30
  • l’ABC, 13 rue Saint Bernard 31000 Toulouse : Mardi 25 septembre à 20h30

Film suivi d’un débat organisé par Coup de Soleil Midi-Pyrénées

Google ne dit encore rien sur le film, qui porte le nom d’un parc national marocain proche de la ville de Taza, c’est à peu près tout. Mais nous avons donc pu le voir en avant première à Toulouse : beaucoup de monde et de discussions au Centre culturel Alban Minville, puis le soir nous y étions au cinéma ABC, avec le comédien Mahdi Belemlih pour nous raconter son travail : il est en vedette pour la première fois, lui marocain devenu un acteur français, qui joue le rôle d’un marocain. Hommage au symbole que représente la cuisine dans la transmission entre générations, entre lieux de vie : souvenons-nous que l’écrivain Edmond Amrane El Maleh (1917-2010), juif de Essaouira, était devenu un cuisinier amateur passionné dans son « exil » parisien.

Claude, Micheline, Yasmina commentent le film : Tazekka n’est pas un film à l’eau de rose, même dans sa première partie marocaine, moins encore dans sa seconde partie parisienne, où on vit le quotidien des sans-papiers. Mais c’est un conte optimiste, où l’amitié est au cœur de l’intrigue. Beaucoup de douceur et d’amour dans ce film qui dit aussi la violence de l’immigration par la mort du frère qui a tenté de s’exiler. Amitié au village entre son patron et le jeune héros, puis à Paris entre celui-ci et le chef de famille noir qui l’accueille. On nous montre le versant positif d’une immigration réussis par Ilias. Non sans difficulté, avec la peur de la clandestinité à l’étrangerDans la discussion avec la salle, à propos du personnage intriguant de la jeune « beurette » Salma, on ne sait si elle est dure et égoïste, ou surtout révoltée (contre quoi ?). Elle semble « paumée », ne rien comprendre de la société et de la culture  marocaine. Elle n’est pas Marocaine, précise Mahdi lors du débat et pourtant elle a été élevée par des Marocains.

On peut imaginer que son père ne lui a pas présenté favorablement le Maroc, puisqu’elle est envoyée « au pays » de ses parents  pour lui « apprendre à vivre », comme une punition. Mahdi nous dit, en marocain qu’il est resté, que les Maghrébins nés et élevés en France ne peuvent comprendre ceux qui ont eu leur enfance « là-bas », surtout les péquenots du bled : de quoi nous donner à penser.

Notre amie lyonnaise (Denise Brahimi) a vu aussi le film en avant première, présenté là par le réalisateur : « Ce film, très soutenu par l’association Coup de Soleil en Auvergne Rhône Alpes, est passé en avant-première dans cette région avant de faire sa sortie officielle en France un mois plus tard. Il porte pour titre le nom d’une région montagneuse située dans le nord du Maroc, belle campagne verdoyante et riche en cultures, ce qui n’est pas sans rapport avec le sujet du film, largement consacré à la cuisine marocaine, et notamment à un excellent couscous où abondent les savoureux légumes !

Ces quelques propos définissent d’emblée deux des principaux centres d’intérêt autour desquels le réalisateur a centré son film, la cuisine et le Maroc, mieux vaudrait dire le village marocain traditionnel, puisque c’est l’aspect de ce pays qu’il a choisi de montrer, pour mieux l’opposer au troisième sujet de son film, la vie urbaine en France et à Paris, là où se retrouvent nombre d’immigrants, clandestins ou non. On voit par là à quel point ce film est original : la cuisine marocaine a certes nombre d’amateurs qu’elle mérite bien, le problème des immigrants, venus notamment d’Afrique et du Maghreb, est au cœur des préoccupations contemporaines des Français, mais le rapport entre les deux n’appartient qu’à Jean-Philippe Gaud et l’on peut supposer que son film séduira le public par cette approche inhabituelle. Pour le dire autrement : alors que tant de films, si l’on s’en tient au cinéma, abordent le problème de l’immigration comme une tragédie à la fois angoissante et abstraite, en tant que problème de société exprimé par des chiffres à l’effet terrifiant, ce réalisateur a choisi de nous en parler tout autrement , en évitant le catastrophisme—ce qui ne veut pas dire que son film soit une bluette destinée à faire oublier les souffrances qui de toute manière et sous différentes formes sont partout présentes.

Le film est partagé en deux parties bien distinctes, qui se passent l’une au Maroc l’autre en France, justifiant par là que la maison de production se nomme « Films des deux rives ». C’est d’ailleurs par cette double appartenance que se définit le réalisateur lui-même, algérien et français par ses origines familiales, marocain de cœur pourrait-on dire mais de cœur aussi très proche de l’Afrique sahélienne, comme on peut le voir dans la deuxième partie du film où une place important est faite à Souleymane l’ami sénégalais d’Elias, le jeune Marocain qui est le héros du film. Cette diversité prouve bien que le réalisateur ne veut pas enfermer son film dans des problèmes d’appartenance, ou de racines ethniques (encore moins religieuses). Elias lorsqu’il est à Paris ne cherche aucunement à rejoindre le groupe des Marocains de sa famille ou de sa région, et le film fait comprendre au contraire qu’il y aurait là le risque d’une sorte de rabattement néfaste parce que contraire à l’ouverture au monde qui est la compensation de l’exil et même son but.

Tazzeka n’est pas un film nostalgique décrivant le lieu de l’origine comme le seul où l’on puisse vivre heureux. Dès la première partie du film, on en voit les limites, impossibilité de vivre au village pour une jeune Marocaine élevée en France, impossibilité de développer ses compétences et sa vocation de chef cuisinier pour Elias qui le moment venu sait qu’il doit partir. L’attachement à la grand-mère qui lui a transmis son savoir est sans aucun doute ce qui lui donne sa force et sa raison d’être. Mais la grand-mère va bientôt disparaître, elle meurt pendant qu’Elias est à Paris, elle est devenue le très cher souvenir qui accompagnera Elias où qu’il soit.

L’histoire qui nous est contée dans Tazzeka rejoint par là ce qu’on appelle en littérature le roman de formation, une histoire qui commence avec l’enfance du héros (au 19e siècle, cela ne pouvait que rarement être une fille), qui le suit pendant son adolescence et qui l’amène jusqu’à son entrée dans l’âge d’homme. Ce parcours ne va évidemment pas sans épreuves, c’est le mot qu’on emploie dans les contes traditionnels, qui sont une version beaucoup plus ancienne voire séculaire de ce genre de roman. Les épreuves sont des obstacles difficiles à franchir, dans Tazzeka on voit bien ce qu’il en est lorsqu’ Elias arrive à Paris et subit le sort des migrants sans papiers, sans travail, sans argent, de plus pourchassés par la police, évidemment. Le film, comme beaucoup de contes, montre que la meilleure chance de s’en sortir pour le héros est de prendre appui sur un ami fidèle, rôle joué ici par le Sénégalais Souleymane qui le rattrape à chaque fois qu’il est sur le point de sombrer. La seconde partie du film est fondée sur le rythme que lui impulse ce double mouvement de chute et de remontée, et comme cette dernière porte Elias chaque fois plus haut, le spectateur sort du film avec cette sorte de joie que les enfants éprouvent si fort à l’écoute des contes, expliquant le désir qu’ils en ont.

Ce serait sûrement une erreur de voir dans le retour final d’Elias à Tazzeka une volonté de se réinstaller dans le village de son enfance. On peut certainement parler de retour aux sources, mais celui-ci ne signifie pas une volonté de se réimplanter ; il s’agit bien davantage de mesurer le chemin parcouru, mais aussi, pour Elias, de montrer la reconnaissance qu’il doit aux siens et qu’il n’oubliera pas. Le réalisateur dit que cette sorte de souvenir de la grand-mère, sous des formes variables selon les cas, lui a paru une constante dans les récits de vie des chefs cuisiniers dont il s’est imprégné, entre autres travaux documentaires préalables dont il a nourri la préparation de son film pendant plusieurs années. La grand-mère est une sorte de présence-absence qui ne risque pas comme les parents d’exercer un poids et une inhibition. Elle est à la fois réelle par le savoir qu’elle a transmis et symbolique comme peut l’être le talisman qui aide le héros dans les contes. C’est ainsi que nous pouvons comprendre une sorte de naïveté assumée du film « Tazzeka ». Puissances protectrices contre puissances dangereuses : les premières se nourrissent, au sens propre, de l’excellente cuisine que concocte Elias.

Le film sort en salles le 10 octobre, entre autre à L’ABC toulousain, profitez-en.

20 ans de Coup de soleil à Montpellier

Deux anniversaires coup sur coup: Lyon en 2017 et Montpellier en 2018, c’est au niveau national le signe du travail au long cours de notre association…


Les vingt ans de notre grand frère montpelliérain  est un peu notre propre affaire. Nous sommes solidaires, dans des milieux différents. A Perpignan, contrer l’extrême droite est une affaire de tous les jours pour l’équipe de Coup de soleil appuyée sur le lycée. A Toulouse, notre visibilité ne se fait que peu à peu dans un milieu associatif très varié où les vieux militants « algériens » côtoient les nombreux « marocains » d’implantation plus récente. A Montpellier et autour, l’intelligentzia franco-maghrébine s’appuie plus qu’à Toulouse sur les milieux universitaires, mais aussi sur l’attrait de la Méditerranée. Dans toute l’  « Occitanie » qui nous réunit, on trouve les racines des « 4 ACG » (les anciens « appelés » qui versent leur pension d’anciens combattants pour des projets de développement, tant en Algérie qu’en Palestine), la mémoire des camps où les harkis furent logés là où avaient été internés républicains espagnols ou juifs allemands. C’est en notre nom à tous que Marc Bernard raconte notre pain associatif quotidien.

Pour les 20 ans de votre association Montpelliéraine je veux saluer Coup de Soleil et nos petites ” sections” de province qui, avec une tranquille obstination, lancent des passerelles de fraternité et combattent résolument le racisme, la xénophobie, le mépris, le rejet, la haine. 

Il faudrait raconter le lent travail de bénévolat, de réunions parfois fastidieuses, de patiente insistance pour rentrer dans les bibliothèques publiques et les librairies, pour animer d’obscures soirées de cinéma aux publics parfois maigres. Il faudrait aussi dire les joies des coups réussis, des salles pleines, des livres partagés.

Il faudrait dire ce que tout cela demande de courage à nos adhérents et adhérentes, la plupart du temps sans argent et sans soutien pour maintenir ces barrages culturels contre la montée européenne et même mondiale des nationalismes d’exclusion. Mais cela vous le savez déjà.

Nos sections de province de Coup de soleil font partie de ces milliers d’associations de terrain qui ne renoncent pas. Loin des grands raouts institutionnalisés, nos sections, pour tracer leurs routes, assurent à leurs adhérents et adhérentes une démocratie directe, la transparence de leurs comptes, des comptes rendus de réunions, des décisions prises au consensus ou au moins avec de fortes majorités. Chacun et chacune y a voix au chapitre et peut s’appeler « ensoleillé(e)s », quelque soit son origine, ses moyens financiers ou son histoire. 

Mais pour cela Coup de Soleil s’appuie sur les compétences de tous ses membres, qu’elles soient littéraires, cinématographiques, artistiques, informatiques, linguistiques ou administratives. Nos sections ont besoin de tous leurs associé(e)s.C’est la seule condition pour que demain Coup de soleil se renforce et gagne petit à petit le combat culturel de l’ouverture à l’autre. 

Dans notre pays qui accepte aujourd’hui l’ouverture des archives avec la reconnaissance de l’affaire Audin mais qui refuse l’accueil des réfugiés de l’Aquarius dans le port de Marseille, nous avons besoin de Coup de Soleil et l’exemple de cet anniversaire des 25 ans à Montpellier nous en apporte la confirmation ».

Nous avons d’abord vu le DVD qui conserve la mémoire des fondateurs de Coup de Soleil à Montpellier [Aux origines de l’Association Coup de soleil en Languedoc Roussillon, 2018, 54 minutes, un film de Nancy et Philip Barwell, Association d’amitié franco-algérienne BRAKA]. C’est une grande première dans notre Association Coup de soleil que de tenter. Elle sait grâce à cela, qu’elle doit, à Paris comme « en région », seulement au prix de la bonne volonté des anciens, savoir ce qu’elle fut pour avancer dans notre présent difficile. Il importe de rappeler l’essentiel de ce que l’on apprend grâce à ce DVD: c’est au sein du milieu universitaire montpelliérain que l’initiative majeure fut de se donner les moyens d’accueillir des femmes et des hommes de l’intelligentzia algérienne qui ne pouvaient que fuir la « décennie noire » de leur pays. Ainsi ont été organisées les trois Universités d’été  en 1994-97, à l’origine de la section montpelliéraine, grâce à Georges Morin et avec Roland Perez « au charbon ». On y apprend aussi qu’une association est en péril quand manque l’accord d’une poignée de militant(e)s : c’est ce qu’a su rassembler Michèle Rodary pendant une quinzaine d’années, avant d’être relayée tout récemment.

Puis après un buffet convivial, c’est dans ce lieu magique qu’est la cour de l’Espace Martin Luther King de Montpellier, avec son immense platane, que nous avons écouté la conférence de Naget Khadda, professeure émérite de l’Université de Montpellier, qui vit de nouveau à Alger: « L’évolution de la littérature maghrébine de ces 20 dernières années ». Pour beaucoup d’entre nous, lecteurs de tant de livres, entre autre pour le prix littéraire « coup de cœur » que l’équipe montpelliéraine anime depuis 2005, cette littérature est une passion au jour le jour. Naget nous a permis de resituer nos lectures dans un cadre d’ensemble, principalement algérien. C’est à partir de l’explosion politique de 1988 à Alger que des écrivains ont questionné la forme romanesque, avec l’usage du fantastique, qu’ils ont questionné le religieux dans la société algérienne. Cette littérature prend visage à Alger avec deux personnages fondateurs : Mohamed Dib et Assia Djebar, dont les noms sont actuellement porteurs de deux prix littéraires trilingues (arabe, berbère, français). Cette littérature au départ est francophone et portée par des éditeurs français, qui ont accepté des mélanges de poésie et de contestation. Sa langue actuelle est de plus en plus métissée avec le mélange du français, de l’arabe savant et de la darija (arabe parlé populaire en principe non écrit). Dans les romans « arabes », les récits et descriptions sont plus « littéraires », les dialogues plus « populaires ». Les deux principales maisons d’édition algérienne sont chacune aux mains d’un couple, mais de nombreux petits éditeurs ne cessent d’apparaître et de disparaître. La coupure entre deux littératures, l’une arabophone et l’autre francophone, s’estompe avec des traductions croisées. Les thèmes sont liés à la critique familiale, sociale et politique née de l’expérience du terrorisme. Parmi les auteur(e)s, les femmes sont nombreuses, comme les personnes qui pratiquent l’écriture littéraire après des parcours professionnels de toute autre nature.

Enfin, sans nous déplacer, nous avons terminé la journée avec les musiques méditerranéennes, qu’Emmanuelle Bunel nous a chantées accompagnée par Vincent Crépin : de vieux textes en espagnol, en turc, en arabe, en hébreux, en italien. Merci aux amis de Montpellier

Claude Bataillon

Climat de France et Fernand Pouillon: une exposition sur Alger

« UNE ARCHITECTURE DURABLE: LES 200 COLONNES DE FERNAND POUILLON », exposition organisée par Archipel Centre de Culture urbaine de Lyon, jusqu’au 2 septembre.

On a pu voir cet été en plein centre de Lyon (Place des Terreaux) une exposition intéressante à plus d’un égard. En premier lieu parce qu’elle porte sur l’architecture, ce qui n’est pas si fréquent. En deuxième lieu parce que l’architecte dont il est question est ou plutôt a été une personnalité aussi fascinante que controversée, puisqu’il s’agit de Fernand Pouillon, mort en 1986 à Belcastel dans l’Aveyron où se trouve actuellement l’Association nommée « les Pierres sauvages », d’après le titre d’un de ses ouvrages (1964). En troisième lieu parce que l’exposition, qui comporte de nombreuses photos, un film documentaire et un long texte de présentation, se consacre à l’une des œuvres architecturales accomplies par Pouillon à Alger, le vaste ensemble de 5000 logements terminé en 1957 et connu sous le nom de « Climat de France ».
A quoi il faut ajouter que non seulement l’architecte lui-même est comme on l’a dit une personnalité controversée (beaucoup mieux connu et reconnu de nos jours qu’il ne l’était de son vivant) mais que pour s’en tenir à « Climat de France », on peut aussi avoir à son sujet des commentaires et des jugements très différents. Ce qui demande quelques explications, faute de pouvoir reproduire les photos très « parlantes » qu’on peut voir dans l’exposition. Pour la clarté du débat—qui pourrait se résumer très sommairement à une question : cette réalisation a-t-elle été un échec ou un succès ?— il faut remonter à son origine, c’est-à-dire plus ou moins à la date de 1953-1954, moment où comme on sait, l’Algérie est très près de déclencher la guerre d’indépendance, et moment aussi où quelques-uns de ceux qu’on appelle les libéraux tentent d’éviter à toute force ce sanglant affrontement. Parmi les gens de ce dernier groupe, se trouve le Maire d’Alger, Jacques Chevallier, convaincu à juste titre que l’un des grands problèmes de la ville qu’il dirige est celui du logement : un nombre considérable d’Algériens parmi les catégories les plus pauvres habitent des bidonvilles où les conditions de vie sont si révoltantes qu’elles entretiennent un climat propice au soulèvement.
Jacques Chevallier fait alors venir Fernand Pouillon, qui a déjà construit deux cités à Alger, Diar el Mahçoul et Diar es Saadâ, dans des délais et pour un coût particulièrement restreints, qu’aucun autre architecte que lui n’aurait acceptés. Et les deux hommes se mettent d’accord sur un nouveau projet encore plus ambitieux : ce sera « Climat de France ». L’entreprise est clairement destinée à favoriser un rapprochement et une cohabitation entre Algériens et Français, ce qui après coup peut paraître idéaliste et voué à l’échec. Mais on comprend et on admire que des hommes aient voulu le tenter. La guerre comme on sait n’a pu être évitée ni même minimisée dans sa violence et dans ses effets, pour autant les tentatives des Libéraux et plus précisément la construction de Climat de France ne peuvent être jugées dans la seule considération de ce qu’allait être la suite des événements.
De toute façon, ceux-ci ne mettent pas en cause la qualité architecturale de Climat de France, cet énorme ensemble de HLM (5000 logements !) qui de nos jours encore provoque la sidération de ceux qui le découvrent pour la première fois. Les bâtiments composent un immense rectangle fait de barres remplies d’habitations, d’autant plus nombreuses qu’elles sont de très petite taille conformément aux normes de l’époque pour cette catégorie défavorisée.

Mais les barres, qu’on les voie de l’intérieur du rectangle ou plus souvent de l’extérieur sont allégées et diversifiées par les fenêtres et toute sorte d’ouvertures qui produisent un effet intéressant de noir sur blanc. Et surtout, toute la partie basse des bâtiments est constituée de colonnes rectangulaires ressemblant à des pilastres mais non encastrés dans un mur. Ce sont elles qui ont valu à l’espace central du rectangle le nom de « Place des 200 colonnes ». Elles ressortent particulièrement bien sur les photos, suggérant des monuments à portique de l’Antiquité égyptienne ou gréco-romaine et donnant à l‘ensemble une sorte de classicisme prestigieux.
Prestigieux dira-t-on, Climat de France l’a sans doute été au moment de sa construction ou peu après. Mais comment employer un tel mot pour parler des bâtiments extrêmement dégradés que l’on peut voir aujourd’hui et qui manifestement n’ont bénéficié depuis des décennies d’aucun entretien d’aucune sorte : aucune réparation des bâtiments, bricolage anarchique rappelant les bidonvilles auxquels ces 5000 logements étaient pourtant destinés à se substituer, et surtout surcharge d’occupation si énorme qu’aucun fonctionnement « normal » ne pourrait y résister. Les plus récents témoignages journalistiques ne peuvent manquer d’évoquer cet état des lieux. Il est vrai que pour qui ne connaitrait pas les quartiers populaires d’une ville méditerranéenne et/ou orientale, le spectacle peut paraître effarant.
Cependant et à l ‘inverse il est difficile de ne pas ressentir la vitalité des gens qu’on voit évoluer entre les 200 colonnes, les jeunes garçons surtout qui semblent exploser sous la pression des forces qu’ils portent en eux. Quitte à reprendre des expressions un peu datées, on a envie de dire que le peuple a pris possession de ces lieux et qu’il y est chez lui. N’était-ce pas, pour une bonne part, le projet de Jacques Chevallier et de Fernand Pouillon ?
On sait à quel point sont discutables les paroles d’une célèbre chanson de Charles Aznavour :
Il me semble que la misère serait moins pénible au soleil. A chacun son avis là-dessus. En tout cas, soleil ou pas, les habitants de Climat de France ne sont pas tristes, et s’ils sont victimes, ce n’est pas de l’architecture léguée par Fernand Pouillon.
Denise Brahimi

(texte provenant du N° 25, Septembre 2018, Lettre franco-maghrébine de Coup de soleil section Rhône-Alpes)

 

« L’ODEUR DU PAIN » de Nicole de Pontcharra

« L’ODEUR DU PAIN » de Nicole de Pontcharra (éditions Non Lieu 2018)

Dans ce livre aux personnages attachants, Nicole de Pontcharra illustre de multiples manières la notion d’entre deux. La savoureuse référence olfactive du titre est dès l’ouverture un voyage entre ici (Paris) et là-bas (Marrakech), entre hier et aujourd’hui, entre la vie et la mort. Laissée désemparée par la mort prématurée de sa mère Radia, psychothérapeute, qui avait consacrée sa vie à l’insertion réussie de femmes du Maghreb en France, Meriem se trouve face à un choix de vie. L’héritage de sa mère, pas seulement l’appartement de Belleville, mais surtout un sens et un contenu exigeants à donner à sa vie la conduisent à s’installer dans la maison de sa grand-mère, dans la médina de Marrakech, et d’y exercer le métier de sa mère, psychothérapeute. Elle devient la Toubiba pour une partie de ses patients, bien tolérée grâce au respect dont sa grand’mère est l’objet.
La priorité nous donne à penser l’auteure, n’est plus à accompagner l’insertion des femmes immigrées dans la société française et leur émancipation: le retour d’un certain traditionalisme d’inspiration religieuse déconcerte Meriem, certainement en cela la porte-parole de sa créatrice. Son rôle sera d’accompagner la transition marocaine entre tradition et modernité, réussite sociale des classes moyennes de Marrakech, qui ne va pas sans malaises divers, et ancrage dans la pauvreté d’une grande partie de la population. Cela se traduit par une ségrégation spatiale (la médina et le Gueliz), par le rejet progressif des quelques européens pensant pouvoir vivre en milieu populaire.
Au Maroc comme en France, Meriem est témoin de la pression de jeunes radicaux musulmans agissant pour un repli identitaire et communautaire.
Ce livre dont l’action se déroule entre la fin des années 90 et les années 2000 est l’occasion pour Nicole de Pontcharra de poser un regard lucide sur l’évolution complexe de cette société musulmane en France et à Marrakech. Ce constat passe par les relations et les dialogues entre des personnages multiples à qui l’auteure donne une vie et une identité réelle qui accroche le lecteur.
Radia la disparue, qui fait pour Meriem le pont entre ces divers entre deux qui la composent, peut-être inspirée de cette sociologue grenobloise à qui est dédié ce livre? Zakaria, ce géniteur éthiopien qu’elle va découvrir pour qu’il devienne progressivement son père. Au passage l’auteur de ces lignes a goûté comme de petites friandises familières l’évocation du chanteur éthiopien Mahmud Ahmed et son Ere Mela Mela, comme cette scène de l’inoubliable Stalker de Tarkovski… Farid, l’ami-amant si soutenant et respectueux, dont les lettres contribue à l’évolution du récit, tout au long du livre. François le Petit frère des Pauvres qui tente un temps de vivre sa vocation dans le Marrakech populaire. Yema la grand’mère aimante. Harry le l’anglais fou de Maroc qui vit dans une ancienne maison juive du mellah et qui renonce à son amour pour elle. Le jeune Abderrahmane qui défie les convenances en prenant ses distances avec sa famille bourgeoise pour choisir la vie avec Mona et le métier de garagiste. Le jeune Salah que Meriem aide à réussir son entrée dans la vie…
L’auteure donne vie à ce petit monde et à la ville de Marrakech dans toutes ses composantes. Nicole de Pontcharra excelle à nous faire voir, sentir, entendre cette ville qu’elle a bien connue et qu’elle aime, et dont elle nous fait découvrir les fastes anciens ou récents.
Et la Meriem qu’elle nous donne à connaître est une belle personne qu’on aimerait avoir pour amie. A qui l’on souhaite tout le bonheur du monde….
Michel Wilson

(texte provenant du N° 25, Septembre 2018, Lettre franco-maghrébine de Coup de soleil section Rhône-Alpes)

 

» LA FAUTE A SADDAM «  de Samira Sedir

» LA FAUTE A SADDAM «  de Samira Sedira (Editions du Rouergue 2018)

Ce roman est le troisième écrit par Samira Sedira. L’auteure est née à Annaba, a passé son enfance à La Seyne sur Mer. Elle mène une carrière de comédienne après s’être formée à l’Ecole de la Comédie de Saint-Etienne. En 2008 un courrier des ASSEDIC lui apprend qu’elle est en fin de droits. Plutôt que de dépendre du salaire de son mari, elle préfère travailler comme femme de ménage. Cette expérience la fait plonger dans son passé familial d’immigrée. Elle en tire un premier très beau roman, « L’odeur des planches » qui reçoit le prix Beur FM Méditerranée en 2014. Le directeur de la Comédie de Valence, le metteur en scène Richard Brunel, met en scène ce livre, qui l’a bouleversé. Elle refuse d’y jouer son rôle, qui est confié à Sandrine Bonnaire, très admirative de Samira, son œuvre et son parcours. La pièce obtient un grand succès. Samira est aujourd’hui de nouveau comédienne mais demeure romancière, avec « Majda en août » en 2016, qui relate la crise psychiatrique de Majda qui vient se réfugier chez ses parents immigrés.
« La faute à Saddam » reprend le sujet de la place de l’immigré dans la société française, mais au masculin, cette fois. Adel rencontre Cesare à Toulon en même temps que la belle prostituée Violette. « Au 8 de la rue Micholet, il y avait Violette, que tout le monde connaissait parce qu’elle vendait son cœur pour pas cher, c’est ce qu’elle disait. Ce n’est pas mon cul que je vends, c’est mon cœur, je baise avec tendreté, moi !… ».
Tous les deux ont 8 ans et deviennent inséparables, le jeune fils d’italiens de Milan installés dans ce quartier près du port, et Adel, dont les parents viennent de quitter le bidonville de la Folie à Nanterre, pour la rue Trabuc, « la rue des Norafs », dans ce même quartier. « Avec ses cheveux aussi luisants qu’une coulée de pétrole, gominés et ramenés vers l’arrière, il avait l’air d’un gangster miniature… ».
La description de ce quartier populaire toulonnais qui a gardé tout son pittoresque dans ces années 80 est un joli morceau de littérature qui fait penser aux comédies italiennes de cette même période. Samira Sedira nous donne de vrais bonheurs d’écriture, que ce soit dans ces scènes de vie collective, que dans des moments d’introspection, ou la description des personnages. Le premier chapitre est tout particulièrement remarquablement ciselé.
Après une vie riche dans ce quartier bigarré, où les deux beaux garçons si complémentaires (« miscibles » dira un jour Adel) feront un joyeux apprentissage d’existence Adel décide de s’engager dans l’armée, et Cesare n’envisage pas de ne pas l’accompagner. Ils vont se retrouver dans un régiment de spahis, encalminé dans le désert du Koweit lors de la première guerre du Golfe. Et là, le joyeux Adel va se retrouver en butte au harcèlement de ses camarades, auquel ni Cesare ni lui ne sauront réagir. Adel ne trouvera pas d’autre issue que le suicide, et la découverte de son corps par ses camarades est l’objet du premier chapitre. La courte description de la fin de cette guerre rend encore plus absurde l’inutilité de cette mort…
Cesare ne se remet pas de la mort de son ami et de son incapacité à le secourir. Il traîne chez sa sœur aînée Gabrielle, à Paris, dans une dépression post traumatique qui n’en finit pas. Le courrier des parents d’Adel l’invitant à les rejoindre pour assister à la ré-inhumation de leur fils dans le carré musulman du cimetière toulonnais le fait sortir de sa léthargie et revoir les lieux de son enfance, qui ont perdu eux aussi une part de leur vie. Seule, Violette retirée du métier, et honorable épouse d’un professeur de mathématiques lui permet de retrouver la douce quiétude de ces temps passés.
La scène de l’exhumation, la proximité qu’elle crée entre Cesare et le père d’Adel est dépeinte de façon bouleversante. « C’est la faute à Saddam », ce sont les mots que le vieil homme, dévoré de douleur trouve pour repousser entre eux les circonstances de la mort de son fils.
Dans ce troisième livre l’auteure nous fait entrer une nouvelle fois dans la difficile condition que rencontrent bien des immigrés, jamais complètement français même quand ils défendent au front les couleurs de leur pays… Les mots, les descriptions et les récits qu’elle assemble pour nous y donner accès sont justes et sensibles, au point de laisser dans l’esprit du lecteur une empreinte durable.
Michel Wilson

(texte provenant du N° 25, Septembre 2018, Lettre franco-maghrébine de Coup de soleil section Rhône-Alpes)

« POUR DONNER LA MORT TAPEZ 1 » par Ahmed Diab

« POUR DONNER LA MORT TAPEZ 1 » par Ahmed Diab, éditions de l’aube, 2018

Ce livre est un roman policier, au sens plein du mot puisque le personnage principal est le commissaire Massonnier, Franck pour ses proches, dont fait partie son collègue et compagnon Lotfi. Ce couple de policiers homosexuels a fort à faire puisque aux prises avec les délinquants qui sévissent dans les quartier nord de Marseille et c’est d’ailleurs là que le livre commence, nous présentant un petit groupe de jeunes voyous qui ne trouvent rien de mieux que de se rallier à Daech, y compris à ses comportements les plus cruels et les plus répugnants, dont ils voient maint exemple complaisamment diffusé sur les réseaux sociaux. On les retrouvera dans la dernière partie du livre, après avoir fait longuement connaissance avec Franck et Lofti aux prises l’un et l’autre avec de lourds problèmes familiaux. Lotfi ne parvient pas à faire reconnaître son homosexualité par les siens, avec lesquels la rupture semble irrémédiable, Franck a divorcé d’avec sa femme, belle bourgeoise conventionnelle, pour vivre avec Lotfi, mais sa fille Maï ne lui pardonne pas ce choix et veut se venger de lui. Elle est droguée et s’est choisi pour amoureux un jeune Kurde marseillais qui ne songe qu’à l’exploiter au profit de sa cause, le nationalisme kurde, dont les adeptes comme lui ne reculent devant aucun moyen. Maï trahit son père pour complaire à son ami kurde, après quoi celui-ci et ses compagnons se débarrassent d’elle en la livrant aux émules de Daech sur lesquels ils peuvent compter pour accomplir les basses œuvres dans les plus ignobles conditions.
Comme on s’en doute la police finit par reprendre la situation en main et par éliminer les voyous de toute origine mais non sans dégât irréparable puisque Franck perd la vie dans l’opération, tandis que Lotfi survit mais en très piteux état. Maï qui a été récupérée in extremis semble elle aussi marquée et traumatisée d’une façon si grave qu’elle pourrait être irréversible.
Triste bilan comme on voit et les horreurs qui sont évoquées ne semblent que trop vraisemblables. On connaît bien ce genre de roman policier à base de trafic d’argent et de drogue, généralement comme c’est le cas ici « personnalisé » par des circonstances particulières concernant le policier le plus impliqué. Il y a sans doute sur le livre une grande influence des séries télévisées qui exploitent ces différents thèmes en de multiples variations. Ahmed Tiab, dit-on, conçoit ce livre comme le point de départ d’une série marseillaise (il a déjà à son actif une série oranaise) pour laquelle on voit bien qu’il a travaillé à se documenter. Son constat est assez accablant et par ailleurs correspond tout à fait à ce que les médias nous donnent régulièrement comme information. Avant de perdre la vie, le commissaire Massonnier était décidé à quitter Marseille. Le moins qu’on puisse dire est qu’on le comprend !
Denise Brahimi

Petit complément:

Ce livre d’Ahmed Tiab démarre une série marseillaise qui prend la suite d’une trilogie oranaise. Kemal Fadil, le commissaire oranais cède la place au Commissaire Franck Massonnier, son collègue marseillais. Ils sont du reste amis et les livres précédents leur ont donné des occasions de se rencontrer. Kémal est lui aussi un commissaire peu banal, fruit des amours clandestines et extra conjugales de Léla et d’Ernesto Che Guevara ! (Le Français de Roseville, qui entremêle habilement un crime de 1962 et une enquête contemporaine).
Malheureusement nous n’aurons pas l’occasion de suivre le chemin de Franck qui trouve la mort dès le premier volume. Son adjoint-amant le beau Lotfi vaut à peine mieux, jeté dans le vide par des apprentis terroristes islamistes, et fracturé de toutes parts.
Il va falloir à Ahmed Tiab bien des ressources pour relancer les péripéties marseillaises. Nul doute qu’il saura faire de nouveau
le pont entre Oran et Marseille… Reconnaissons néanmoins que la nouvelle série part sur un très haut régime !
Et bravo aussi pour la qualité documentaire des pratiques des djihadistes amateurs.
Michel Wilson

(texte provenant du N° 25, Septembre 2018, Lettre franco-maghrébine de Coup de soleil section Rhône-Alpes)