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“Musulmans, juifs en contexte laïc”, café littéraire au MODEL 2018

“Musulmans, juifs: manière d’être en contexte laïc”, café littéraire animé par Yves Chemla, avec Rachid Benzine, Mohamed Chirani, Adil Jazouli, Benjamin Stora, Michel Wievorka, le 2 février 2018

Quinze siècles de civilisation méditerranéenne unissent juifs et musulmans. Une coupure s’établit dans le contexte colonial français du Maghreb. La laïcité « à la française » préserve parfois mal la cohabitation, rongée actuellement par les racismes attisés par le conflit israélo-palestinien.

En France (60 millions de gens), par rapport à l’Europe, la part des musulmans (quelque 6 millions) et de juifs (quelque 0,6 million) est plus forte qu’ailleurs : parce que le passé colonial de la France lui lègue des Maghrébins musulmans et juifs.

Benjamin Stora montre comment juifs et musulmans de Méditerranée ont quinze siècles d’histoire commune, où cuisines et musiques foisonnent et s’entrecroisent, la séparation advenant non pas par la religion mais par la politique quand les modernisations du XIXe siècle, essentiellement coloniales, sont vécues de façon radicalement différente. Les juifs cessent d’être des dhimi pour se vouloir citoyens, mais de quelle nation ?  Les musulmans construisent leur citoyenneté au sein de nationalismes visant des Etats à constituer, au sein desquels les citoyens sont plus ou moins religieux.

Mohamed Chirani, élevé en France, arrive avec ses parents en Algérie à 6 ans en 1986. En 1994 il lit par hasard en arabe le Protocole de sages de Sion et en parle à son père (illettré…), qui le gifle et lui dit que lire n’importe quoi est nuisible. Il se souviendra du conseil. Comment témoigner que chacun a sa propre loi pour s’approcher de Dieu, dans un pays où la laïcité ouvre un espace à toutes les spiritualités ? Il faut que chacun se souvienne que toutes les civilisations ont leur exil fondateur : fuite hors d’Egypte avec Moïse pour les juifs, hégire pour les musulmans.

Michel Wiévorkaa été étudiant d’Alain Touraine avec Farhad Khosrokhavar : ils ne se sont plus jamais perdus de vue. A partir de leur livre commun, il retrace la trajectoire des juifs de France. Jusqu’aux années 1950 ils étaient devenus des « israélites » républicains, pour qui la religion était affaire strictement privée. Puis ils se redécouvrent juifs, certes républicains, mais fiers de leur parenté avec un Etat nouveau et progressiste, Israël. C’est vers 1980 que le négationnisme pour qui la shoah est un « détail », comme la nouvelle figure d’un Israël agresseur du Liban, les rendent victime d’un nouvel antisémitisme surtout maghrébin. Un nouveaudialogue est à créer : dans la laïcité d’un temps nouveau où les religions existent en France, pas comme dans l’autrefois où  les « israélites » se devaient d’être invisibles…

Rachid Benzinedit qu’en tant d’ex-marxistes il manque la connaissance historique de ce que sont les croyances religieuses. Or nos religieux modernes, dans leurs rêves de pureté et d’authenticité, ignorent le jeet se complaisent dans un nous, celui de notremal pire que celui des autres. Ce sont des analphabètes du religieux, chacun s’occupant de « ma haine, contre moi seul ». Il faut se rappeler que « les religions sont des langues » (Paul Ricoeur) qu’il fau apprendre. Il faut oublier cette « république une et indivisible » qui est une sorte de monothéisme, pour se rappeler qu’il existe trois Abraham, dans chacune des religions du livre.

Adil Jazouli, anthropologue, nous présente son premier roman. Il s’inspire de l’après novembre 2015 à Paris. Il est fait de trois contes juxtaposés qui racontent les amours d’un Gabriel, anthropologue lui-même, libano-égypto-anglais pour qui la laïcité à la française n’a pas de sens et qui s’éprend de trois dames françaises « laïques » de trois origines différentes et qui symboliquement s’appellent Marie, Miriam et Meriem : un roman érotique…

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Retrouver Maurice Audin, au MODEL 2018

“Hommage à Maurice Audin”, animé par Nathalie Funès, avec Michèle Audin, Aïssa Kadri, Cédric Villani, le 3 février 2018

Maurice Audin (Béja/ Tunisie- Alger 1957) est considéré comme « disparu » suite aux interrogatoires subis lors de la bataille d’Alger. La mémoire de ce mathématicien est conservée, en Algérie comme en France, grâce aux coopérations scientifiques organisées avec de jeunes mathématiciens, comme les historiens de la guerre de 1954-1962.

Maurice Audin est un mathématicien. Né à Béja (Tunisie, 1932), mort à Alger, 1957, « disparu ». Dans la guerre civile algérienne (1954-1962), l’armée française a été responsable, après leur arrestation, de la disparition de milliers d’hommes (sans doute un maximum, quelque 3000, pendant le premier semestre de 1957, celui de la « bataille d’Alger) : soit morts sous la torture, soit victimes d’exécutions « extrajudiciaires ». Parmi ceux-ci, un seul « européen », Audin.

Celui-ci, fils de gendarme, fait ses études en partie à Autun, mais sutout à Alger, où à l’université il est recruté comme assistant en mathématique. Après sa disparition sa thèse sera cependant soutenue à Paris « en son absence » (Laurent Schwartz rapporteur).

. C’est sa fille, Michèle Audin, mathématicienne membre du groupe OULIPO créé par Raymond Queneau, qui le raconte.

Aïssa Kadri, historien, nous raconte comment Maurice Audin, communiste, est arrété chez lui, conduit au CTT (centre de triage et de transit) d’El Biar, banlieu algéroise : c’est un des quelque 200 lieux de détention, triage, interrogatoire, où opère l’armée française en Algérie. Celui-ci à l’époque est assez « protégé » pour que la Croix Rouge internationale ignore son existence. Henri Alleg, journaliste communiste y est détenu lui aussi, il y reconnaît Audin. Le général Aussaresses, mort en 2013, confirme dans ses mémoires l’ordre d’exécuter Audin.

La place Maréchal Lyautey à Alger prend en 1963 le nom de Maurice Audin. En visite en Algérie, le président Hollande reconnaît l’assassinat d’Audin. Candidat à la présidence, Macron dénonce les exactions de l’armée française en Algérie. Il fera part à Cédric Vilani de sa politique sur ce sujet : pas de « vérité gouvernementale officielle », mais une incitation à un vrai travailsur ces dossiers, y compris sur celui des harkis, ce qui suppose une action croisée des historiens algériens et français, comme une ouverture des dossiers des deux côtés.

Cédric Vilani, mathématicien et médaille Field, député depuis 2017, est fils de pieds noirs d’Algérie, où il fait son premier voyage en 1990. Les blessures de la guerre d’Algérie sont une part de l’histoire commune des deux pays. Il faut panser ces plaies et construire un avenir commun. L’association Maurice Audin s’est scindée en deux actions : une, militante, pour la mémoire et l’élucidation de la disparition : l’avocat Roland Rappaport, mort récemment, y a consacré 60 ans de sa vie. L’autre action, scientifique et de développement, gérée par l’Institut Henri Poincaré : un prix de mathématique est attribué annuellement à deux lauréats de moins de 45 ans, l’un algérien, l’autre français, qui chacun traversent la Méditerranée pour recevoir un prix qui est… ce voyage. La coopération scientifique avec l’Algérie est urgente dans ce pays dont la recherche scientifique est sinistrée par la décennie noire qui a obligé à fuir de nombreux scientifiques, dont la gouvernance scientifique actuelle est faible et dont le nombre d’étudiants demandeurs de visas vers la France est à la hausse.

Dans le public, Georges Morin insiste sur la curiosité des jeunes Algériens pour savoir ce que fut cette guerre vieille de plus d’un demi siècle, ses protagonistes, tant du côté algérien que du côté français. Dans le même sens, une Algérienne qui appartint au Parti communiste algérien rappelle le déni, des deux côtés, de ce que fut le rôle de ce parti qui était composé de gens des deux « communautés ».

Michèle AudinUne vie brève, Paris, Gallimard, coll. « L’arbalète », 2013

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“Exils, migrations, diasporas”, café littéraire, au MODEL 2018

“Exils, migrations, diasporas”, café littéraire, 2 février 2018, animé par Yves Chemla, avec Karim KATTAN, Bahiyyih NAKHJAVANI, Rosie PINHAS-DELPUECH, Habib-Abdulrab SARORI, Catherine WIHTOL DE WENDEN

Un révélateur des migrations et des exils est l’usage d’une langue (écrite ou orale) autre que celle de l’enfance. Si les drames de migrants se concentrent en Méditerranée, les migrations internationales actuelles sont deux fois moins intenses que vers 1900 et être migrant est « normal » si l’on est qualifié et/ou riche, stigmatisé si l’on est pauvre.

Ce café littéraire accueille cinq auteurs. N’oublions jamais que dans le monde il y avait en 1900 quelque 5% de gens « immigrés » (c’est-à-dire vivant dans un pays où ils n’étaient pas nés). Ils ne sont plus actuellement que 3,5% : au début du Xxe siècle la mobilité était freinée par les Etats qui empêchaient la sortie de leurs sujets (grands empires autoritaires en particulier). Actuellement ce sont les pays d’accueil qui freinent les entrées. Cette restriction actuelle à la migration des hommes est un paradoxe face aux flux de plus en plus intenses pour les informations, les capitaux, les marchandises.

Catherine Witol de Wenden, dans « Faut-il ouvrir les frontières ? » nous rappelle les 32000 morts en Méditerranée depuis 2000. Proposer plus d’ouverture est banal, alors que dans la migration le réfugié n’est pas un migrant banal, monde où le pauvre est forcément un migrant « clandestin », alors que le riche ou le «qualifié » des pays pauvre voyage normalement avec son passeport. Il faut maintenant être vieux pour se souvenir que avant 1989 le « bloc de l’Est » était le monde dont il était interdit de sortir.

Karim Kattan, ghazaoui, dans « Préliminaire pour un verger futur » nous donne trois nouvelles publiées par Elyzad, le grand éditeur tunisien. Il nous rappelle que le migrant n’est pas toujours un exilé, que ne pas écrire dans sa langue natale est un « pas de côté », qu’un « amour échoué » fait des personnages qui ne voient pasautour d’eux.

Rosine Pinhas Delpuech dans L’angoisse d’Abrahamnous dit que pour elle, migrer a été écrire dans une langue étrangère : sa langue est-elle le turc, le français familier, celui de l’école, ou l’hébreux appris vers 1966 ? ce fut en découvrant un Israël frustre où les kibboutz ne sont déjà plus qu’une queue de comète.

Habib Sarori, dans La fille de Suslovnous montre un Yémen passé du « marxisme léninisme » (où un « intégriste » s’appelle un Suslov) au salafisme. Le héros du livre se sent vivre à la fois dans le monde yéménite et le monde parisien.

Bahiyyih Nakhjavani, dans Eux & nous nous parle de la diaspora iranienne, qui commence bien avant la révolution de 1979. Le départ révèle sans cesse les non-dits familiaux, dans des mondes où la corruption et le vol sont quotidiens. Tous les personnages cherchent leur langue, du Marais à Paris, à Los Angeles, à l’Australie. Il y a des Iraniens partout dans le monde et ils se reconnaissent au coup d’œil dans n’importe quelle rue (comme tous les étrangers dans tous les métros d’ailleurs). Le symbole est de savoir si les tapis sont déployés dans le logis ou roulés dans un coin.

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“En finir avec le patriarcat”, café littéraire au MODEL 2018

“En finir avec le patriarcat”, café littéraire, 4 février 2018, animé par Yves Chemla, avec Nadia EL BOUGA, Maya EL HAJJ, Malika HAMIDI

Le féminisme des femmes musulmanes ne peut être compris que dans les contextes des pays musulmans ou occidentaux. Les droits acquis ou à conquérir concernent l’héritage, l’avortement, l’homosexualité. Face au mythe de la virilité, à la médicalisation de la sexualité, il faut rendre à celle-ci sa noblesse érotique. Le voile a de multiples significations ambigües au sein des différentes civilisations.

Trois dames présentent leurs livres : deux voiles noirs, un autre rose saumon. Malika présente son travail de sociologue, mené au sein de multiples contacts internationaux et publié aux éditions de l’Aube, hors milieu universitaire. Pour elle le mouvement de libération des femmes doit mélanger étude des textes religieux et philosophie des droits humains. Le rôle des femmes dans les débuts de la transmission de la parole du prophète a été occulté. Les féministes musulmanes doivent travailler dans les contextes différents de chaque pays (quels droits officiellement déjà acquis ? quelle pratique réelle de ces droits ? quelles attitudes face à l’héritage, à l’avortement, à l’homosexualité ?). Les « problèmes » de port d’un foulard sont peu de chose face à ces droits à acquérir. Ces foulard sont utilisés de mille façon par des femmes prises dans des « modes islamiques » depuis 20 ans : la France est le seul pays où ce problème est considéré comme central par certains. Le discours féministe de femmes voilées peut revendiquer l’héritage de femmes qui dans un contexte ancien se sont battues contre le port du voile.

Nadia, sage femme, développe son expérience acquise en consultation médicale : la sexualité est au cœur du combat féministe, face aux mythes de la virilité, présent dans toutes les sociétés, mais particulièrement en milieu méditerranéen et surtout musulman, où le « qu’en dira-t-on » est très prégnant. Là où la médicalisation de la sexualité accentue les problèmes des femmes, il faut redonner sa noblesse à cette sexualité, érotisée comme « danse à deux ». Il faut conquérir desdroits desfemmes dans despays pas un droit de la femme. Quand dans certaines civilisations les hommes se voilent, ils ne connaissent pas la même stigmatisation. Le voile féminin remonte quelques millénaires avant les religions monothéistes, qui ont (quelque peu) diminué l’oppression masculine.

Maya présente un roman assez autobiographique situé dans le vécu libanais : l’héroïne, seule voilée à l’encontre de ses sœurs dans une famille moderne, hésite sur son comportement public, elle qui est peintre de nudités féminines. Veut-elle effacer sa féminité ? Se montrer est-il nécessaire pour vivre vraiment ? Comment s’intéresser à sa propre beauté si on la cache systématiquement ?

 

“Revoir Camus”, café littéraire au MODEL 2018

“Revoir Camus”, café littéraire, 3 février 2018, animé par Yves Chemla, avec Jacques FERRANDEZ, Saad KHIARI, Christian PHÉLINE, Agnès SPIQUEL, Michel THOUILLOT

De Albert Camus, on connaît le passé familial grâce au Premier homme, revisité par Jacques Ferrandez, depuis le Benidorm de la grand-mère. Sur le jeune homme des années 1930, on apprend son engagement dans le Front populaire algérien et ses liens avec des nationalistes algériens. Deux romans qui prolongent L’étranger reconstituent le vivre-ensemble des quartiers populaires algérois, ou la naissance de la protestation « indigène » en prison.

Jacques Ferrandez, nous donne à voir toute la biographie de Camus dans sa BD sur Le premier homme, qui fait suite à deux autres, sur L’hôte, puis sur l’Etranger(2013). http://coupdesoleil.net/blog/j-ferrandez-letranger-dapres-a-camus/ Cette autobiographie inachevée qu’est Le premier hommenécessite pour Ferrandez un travail de découpage, en s’appuyant sur les notes du livre. Dans la BD, il a fallu supprimer des personnages secondaires esquissés seulement (le frère), mettre en scène le long terme : retour aux années 1848, au Benidorm des origines de la grand-mère, au temps long de la mère à la fois jeune épouse et vieille veuve.

Les autres interventions se concentrent toutes sur l’avant seconde guerre mondiale, moment où se situe L’étranger. Le livre d’histoire de Phéline et Spiquelapprofondit le détail des années 1935- 1937. Ce fut pour les auteurs un bonheur de fouiller les archives (en particulier revenues de Moscou…), de recueillir les témoignages des « filles des » protagonistes de Camus, de retrouver les sociabilités de ces européens de gauches, jeunes étudiants à l’époque comme Camus, et futurs « libéraux » dans la guerre d’Algérie. Ils reconstituent les quelques mois de l’activité, « déviationniste » pour le PCF, de la Maison de la culture et du Théâtre du travail, aventures fondatrices et inoubliables pour Camus. Celui-ci vit là des années de violence politique : l’union nationale que représente pour le PCF le Front populaire implique l’abandon de la solidarité avec les nationalistes algériens. Or, pour Camus, le projet Blum Violette de ce Front populaire (jamais voté ni appliqué), donnant le droit de vote « français » à une minorité de « sujets musulmans », est une première étape qu’il faut soutenir (voir http://alger-mexico-tunis.fr/?p=192 ). Ce que refuse alors Messali Hadj, mais ce qu’en 1939 les Messalistes emprisonnés réclameront. Comme les responsables politiques plus haut placés, Camus est exclus du Parti. Mais c’est déjà un poids lourd intellectuel, si bien que son exclusion évite les cérémonies coutumières alors de dénonciations et de calomnies.

Deux romans relèvent le défi, qui a déjà été le succès que l’on sait avec Kamel Daoud, de donner une suite à L’étranger. Khiari nous donne une première métamorphose du roman, en mettant en scène Marie Cardona, qui réussit à savoir qui est le frère de « l’arabe », le rencontre et mène avec lui un voyage- reportage, pour une introspection sur les deux communautés de « petites gens » qui se sont côtoyées sans vivre ensemble, en espérant une symbiose post-coloniale.

Thouillet donne une autre suite à L’étranger : au lieu d’être condamné à mort (ce qui est effectivement une invraisemblance, certainement assumée par Camus), Meursault découvre dans la prison où il est enfermé à vie le monde des détenus presque tous « musulmans »…, le racisme au quotidien, la montée du nationalisme algérien. On sait qu’au printemps 1939 Camus a demandé la libération des Messalistes emprisonnés.

Nous avions eu une “avant première” de cette séance à l’automne 2017; http://coupdesoleil.net/?s=ferrandez/

Lire aussi sur l’actualité de Camus: http://coupdesoleil.net/blog/albert-camus-un-homme-en-revolte-alessandro-bresolin/

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Retour à Bollène, de Saïd Hamich

Participation de Coup de soleil à la présentation du film

Retour à Bollène, de Saïd Hamiche, séance prévue le : 26 juin 2018, 20h30, cinéma 3 Luxembourg, 19h, 67 Rue Monsieur le Prince, Paris 6e. Nouvelle séance avec la présence de Stéphane Beaud. Voir l’analyse du film http://coupdesoleil.net/midi-pyrenees/2018/06/02/retour-a-bollene-11-juin-2018-cinema-american-cosmograph-a-toulouse/
     
   « Dominée par l’extrême-droite, la ville de Bollène marginalise ses immigrés dans des quartiers abandonnés. Dans ce contexte discriminant, chacun se positionne. Nassim, qui a réussi à Abu Dhabi, vient avec sa compagne Isabelle rendre visite à sa famille restée dans leur cité à Bollène. La ville est aux mains de la Ligue du Sud, mouvement d’extrême droite, et affiche un peu partout des affiches de jeunes enfants bien blancs avec le slogan « Une ville, une identité : Bollène ». Ce contexte politique de rejet de l’étranger baigne le film d’une menace : face à cette adversité, la gravité gagne les visages et les cœurs. Si bien que la rencontre avec un ancien prof de français communiste ayant viré de bord pour épouser les idées nationalistes déstabilise aussi bien sa relation avec sa compagne qu’avec sa famille et ses amis…

Stéphane Beaud, France des Belhoumi, à L’arbre à lettres

Le 1er juin 2018 à 18h30 à la librairie Arbre à lettres, 62 Rue du Faubourg St Antoine, Paris 12e, Coup de soleil participera à l’animation de la séance de présentation de l’ouvrage du sociologue Stéphane Beaud La France des Belhoumi. Affiche ci-dessous:

http://coupdesoleil.net/wp-content/uploads/2018/05/Débat-avec-Stéphane-Beaud-_-01-06-18.pdf

Rappelons à cette occasion un livre prémonitoire… et ancien: Younes Amrani et Stéphane Beaud, Pays de malheur ! Un jeune de cité écrit à un sociologue. Suivi de Des lecteurs nous ont écrit, Edition La Découverte poche 2014 (première édition Cahiers libres 2004), 256 p.

La postface de Michel Beaud souligne l’originalité et l’actualité de la réflexion de Younes Amrani : ce « jeune beur »  est en 2002/ 2003 en train de devenir un « intellectuel » par sa passion de la lecture et de l’écriture, qu’il peut assouvir depuis son emploi dans une bibliothèque municipale de « province », où il est chargé de mettre en place la salle des ordinateurs et d’y accueillir « les jeunes ». Il parle « de l’intérieur » de la vie de quartier, des familles immigrées, des rapports garçons/ filles, de l’islam, du voile… Il dénonce la défaite des « intellectuels de gauche » qui jouent les prophètes de malheur et ne connaissent ces milieux que par la presse ou par leurs « amis qui enseignent en banlieue ». Le dialogue est passionnant entre le sociologue, qui pose des questions, « donne des devoirs à faire », et Younes qui tantôt se lance sur son ordinateur pour écrire d’une traite avec verve, tantôt déprime en réfléchissant à ses blessures d’enfant ou d’adolescent.

Et l’analyse détaillée de l’ouvrage tirée de la lettre de Juin 2018 de notre section Rhône-Alpes:

“Disons le d’emblée : le dernier ouvrage de Stéphane Beaud, La France des Belhoumi, portraits de famille (1977-2017), est d’une totale originalité. Par sa démarche même, l’ampleur de son contenu, et la tonalité qui s’en dégage.
Stéphane Beaud, outre ses qualités d’analyste, est un sociologue intuitif, ouvert à l’inattendu, à l’improbable, en permanence disponible à la rencontre. C’est un sociologue du « fil en aiguille ». Cette capacité d’écoute et d’empathie, la confiance qu’il instaure avec ses interlocutrices/teurs , avaient déjà donné, en 2004, Pays de malheur (La Découverte), plus d’un an d’échanges quasi quotidiens, essentiellement via le Net, avec Younès Amrani, alors emploi-jeune dans une bibliothèque du côté de Lyon ou de Saint-Etienne (Beaud préserve toujours l’anonymat des êtres qui se confient à lui, et maquille leurs lieux de vie) : un témoignage brut, sans concessions, quasi-exhaustif,sur la vie d’un « jeune des quartiers » dans les années 1990/2000 ; un témoignage qui reste aujourd’hui une référence incontournable, en dépit des transformations ultérieures de la société française, entre autres à la suite des attentats de 2015.
Mais si la « mise à feu » des deux enquêtes se ressemble –dans les deux cas, une simple réponse à une demande, qui va entrainer les protagonistes bien au-delà de ce qu’ils imaginaient au départ- les différences d’ampleur des champs d’investigations de ces dernières sautent aux yeux : Pays de malheur « se contentait » de creuser le quotidien et la vérité d’un individu, fût-il générique et exemplaire. La France des Belhoumi embrasse l’histoire d’une famille entière –dix personnes en tout- et s’étend sur quarante ans de leur histoire, et de celle de la société française.
Un soir de juin 2012, dans le cadre d’une soirée organisée par une Mission locale de Seine Saint Denis, Stéphane Beaud est invité à parler des chemins d’intégration pris par les jeunes d’origine maghrébine, des réussites silencieuses comme des obstacles qu’ils rencontrent. A l’issue de la soirée, trois jeunes femmes l’abordent, trois sœurs. Nombre de phrases du sociologue ont fait écho en elles, elles ont envie de parler, de se raconter. Dès les premiers échanges, le temps du « pot » offert par la Mission locale, Stéphane Beaud perçoit l’importance de la rencontre, les richesses à venir qu’elle porte en elle. Lui dont les études précédentes ont, jusqu’alors, essentiellement concerné les « garçons » d’origine émigrée et l’espace social dans lequel ils se meuvent, se lance, « plonge » : il propose aux trois sœurs de les revoir en entretiens séparés, pour « démarrer par leur intermédiaire une recherche sur l’histoire de leur famille ». Accord immédiat, unanime, échange de numéros de portable : le premier entretien a lieu un mois plus tard, avec Samira, l’ainée, celle qui a pris la parole la première le soir de juin, et qui va devenir, aux dires même de Stéphane Beaud, son « alliée permanente », celle qui va entrainer peu à peu toute la famille derrière elle, pendant cinq ans, dans le tourbillon des sms, des appels téléphoniques, des échanges par mails et, bien évidemment, des heures d’entretiens, par dizaines…
Outre le père, arrivé seul en France en 1971, à 31 ans, et la mère, de dix ans sa cadette, qui l’a rejoint en 1977, la famille Belhoumi, installée à l’origine dans la banlieue ouvrière d’une petite ville de province à 400 km de Paris, comprend huit enfants : dans l’ordre des naissances, deux filles, trois garçons, puis de nouveau trois filles. Seize ans –une génération, au vu de l’évolution de la société française- séparent la naissance de Samira, l’ainée, (1970) de celle de Nadia, la « petite dernière »(1986). Les trois premiers enfants sont nés en Algérie, les autres en France. En 1978, le père, ouvrier du bâtiment, obtient, suite à des infections pulmonaires répétées, un statut d’invalidité permanente. La famille va vivre pendant des années une période de grande précarité financière, avec 80% du Smic paternel et les aides familiales, jusqu’à ce que la mère finisse par trouver un emploi.
Ce qui intéresse avant tout Stéphane Beaud, c’est la fratrie Belhoumi, le parcours individuel de celles et ceux qui la composent. Parcours différents, parfois contrastés : huit histoires qui ne cessent de croiser « la grande », huit histoires qui témoignent d’un processus d’intégration en voie de construction. Au-delà des chemins empruntés – le livre, ce n’est pas le moindre de ses attraits, recèle une très forte part de romanesque-, au-delà des obstacles plus ou moins difficilement franchis, deux constatations s’imposent: 1/ à une exception près, la famille a su éviter tous les pièges tendus aux « enfants de l’immigration » – le piège dans lequel est tombée l’ « exception » a lui-même été été dépassé ; 2/ Il n’y a pas de chômage dans la famille Belhoumi, quelle que soit la variété des métiers exercés et les formes différenciées de socialisation qui apparaissent clairement entre filles et garçons : tous les Belhoumi sont bien, malgré tout, dans « la réussite ».
Enquête chorale, kaléidoscopique, dont on ne peut ici, rendre compte dans toute sa richesse et sa complexité, La France des Belhoumi est avant tout l’histoire d’une ascension sociale individuelle et collective, d’une « intégration silencieuse » (Le Monde, 30 mars 2018). C’était, dès le début de l’enquête, le souhait de Samira –et ce fut la raison de son engagement ultérieur dans le projet : « changer l’image de l’immigration, trop souvent synonyme de problèmes ». On est loin, de fait, de toute posture victimaire, loin de toute dramatisation. Faut-il, pour autant, y voir « une famille semblable à tant d’autres » (Le Monde, encore) ?
Ce qui frappe –et très souvent émeut- dans la découverte progressive que le lecteur fait de l’histoire de cette famille, c’est à la fois la force et la fragilité de celle-ci. Au fur et à mesure que Stéphane Beaud énumère et analyse tous les éléments qui, pierre après pierre, parfois infimes en apparence, ont permis-et parfois freiné- la « réussite » de l’intégration-professionnelle et « matrimoniale »- des membres de la fratrie (présence attentive des parents, quartier d’enfance, école à forte mixité sociale, poids de la précarité, taille de l’appartement, regard des enseignants, influence des copains, poids du groupe, couleur politique de la ville, etc.) et si l’on inscrit en contrepoint de tous ces éléments les dimensions d’une société en pleine mutation (chômage, évolution de l’école, retour du religieux, attentats…), on se surprend souvent à jouer au petit jeu de l’uchronie (la fameuse longueur du nez de Cléopatre…), à se demander quel eût été le destin de chacune et chacun des membres de la famille si… Questionnements vains, qui pourraient évidemment s’appliquer à toute famille, mais qui s’imposent ici avec une force et une récurrence toutes particulières . Pour ne prendre qu’un exemple : Stéphane Beaud insiste sans cesse sur le rôle déterminant, fondateur, des deux « locomotives » de la fratrie, Samira et Leila, les deux sœurs ainées, soutiens permanents, soutiens de famille et soutiens affectifs, concrets, présences protectrices, références et modèles pour tout le reste de la fratrie. Que serait-il advenu si le hasard des naissances avait fait d’elles des cadettes au lieu d’en faire des ainées, et si elles avaient eu à « subir » l’autorité d’un grand frère ? Il y a, dans le livre, des pages particulièrement nourrissantes sur le « poids du genre », les rôles assignés traditionnellement aux filles –les destins matrimoniaux, entre autres-, sur la mansuétude nettement plus laxiste qui entoure les garçons, et les différences de socialisation qui en résultent. Samira et Leila, chacune à sa manière, ont, contre vents et marées mais surtout en misant leur avenir sur leurs études, su gagner leur indépendance, professionnelle et amoureuse ; les garçons, plus choyés, plus libres, plus sensibles aux « effets de quartier » -mais également plus violemment confrontés que leurs sœurs aux discriminations- ont eu un parcours scolaire et une intégration professionnelle plus difficiles.
La grande histoire va rattraper l’enquête de Stéphane Beaud, et fragiliser le bel édifice patiemment construit par les Belhoumi : les attentats de 2015 prennent la famille de plein fouet, et font apparaitre des clivages internes (que Stéphane Beaud analyse très finement en les contextualisant) : les trois sœurs parisiennes rencontrées en juin 2012 seront à la manifestation du 11 janvier ; les autres membres de la fratrie se diront « pas trop Charlie ». Dans les semaines et les mois qui suivent, tous ressentent, dans leur quotidien, les changements à leur égard. La suspicion, les amalgames. De nouvelles formes d’hostilité –au travail, dans la rue, sur le Net- que chaque nouvel attentat ravive et accroit. Là encore, la violence est plus fortement ressentie par les hommes de la fratrie que par leurs sœurs. Mais aucun membre de la famille n’y échappe. Le livre, dont la démarche a consisté avant tout à « mettre à jour une trajectoire d’ascension sociale », s’achève ainsi sur une note plus sombre : Stéphane Beaud compare à juste titre l’effort des Belhoumi pour rejoindre le « club France » –et, à travers eux celui d’un très grand nombre de familles françaises de culture musulmane, notamment issues de l’immigration algérienne- à un travail de Sisyphe, chaque nouvel attentat depuis 2015 les faisant dégringoler de la  « montagne intégration » qu’ils se voient obligés de gravir à nouveau.
En 2002/2003, les échanges directs sur le Net entre Stéphane Beaud et Younes Amrani se faisaient dans la plus grande discrétion : dix ans après la parution de Pays de malheur, l’anonymat de son auteur restait encore totalement préservé, et sa démarche ignorée de sa famille et de ses proches mêmes. A l’opposé, le pacte passé en 2012 entre Stéphane Beaud et les trois sœurs nécessitait une circulation d’informations constante entre les membres de la famille, afin que nul(le) ne reste à l’extérieur de l’enquête en voie d’élaboration. Il fallait pour ce faire un personnage/relais, unanimement reconnu et respecté au sein de la fratrie, pour relancer, vaincre certaines réticences : Samira, toujours elle, sera cette messagère sans faille, sans laquelle l’entreprise eût sans doute avorté.
Ainsi, à partir de 2012, la vie chez les Belhoumi a été, à des degrés divers mais sans exception, accompagnée, questionnée et, pour certain(e)s, transformée par l’ « intrusion » de celui que l’un des fils nomme, avec une légère ironie, « l’écrivain ». L’enquête, par son mouvement permanent, la circulation incessante des informations en interne, a fait bouger les lignes au sein de la fratrie, aidé à renouer des liens parfois distendus (vies différentes, géographiquement éloignées les unes des autres) Depuis sa parution -mars 2018-, le livre, on le sait, a été lu par chacun(e). Sauf par le père, à qui les enfants le rapportent, en lisent des passages. La mère, de son côté, le découvre à son rythme, et en a commandé deux exemplaires, pour un ancien employeur et pour une voisine. Discussions, échanges, fierté : « il y avait urgence à nous raconter, nous les silencieux » affirme Samira. Mission accomplie.
Au bout des 350 pages que constitue l’enquête de Stéphane Beaud, on s’est attaché aux Belhoumi ; on a envie de savoir la suite. De les retrouver dans cinq, dans dix ans. On se surprend à faire des vœux pour eux. On sait, par ailleurs, que Stéphane Beaud possède des dizaines d’heures d’entretiens qu’il est loin d’avoir tous livrés. On aurait pu en lire davantage. On espère pouvoir le faire un jour.
Pour l’heure, il s’agit de faire en sorte que le livre sorte des cercles des lecteurs d’ouvrages de sociologie. De trouver des espaces/publics permettant de confronter l’histoire des Belhoumi à celles d’autres familles, de constater ce qui les réunit et ce qui les distingue. De lui permettre de faire des vagues, de favoriser l’éclosion d’autres paroles. Stéphane Beaud a déjà commencé. Depuis un mois, il rencontre des lycéens de villes de la banlieue parisienne, raconte, écoute : les réactions sont passionnantes…
D.L.

Voir aussi: http://www.persee.fr/doc/genes_1155-3219_1996_num_24_1_1397

Plantu, 50 ans de dessin

Jeudi 26/04/2018 – Maison de l’Amérique latine, Paris

Rencontre avec Plantu et Eric Fottorino à l’occasion de la sortie du livre

“Plantu, 50 ans de dessin”

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Filiu: généraux, gangsters et jihadistes

J P Filiu à France-inter

Jean-Pierre Filiu, Généraux, gangsters et jihadistes, histoire de la contre-révolution arabe, La découverte, 2018, 311 p.

Ce livre a été présenté au Maghreb-Orient des livres à l’Hotel de ville de Paris le 2 février 2018, au cours du Café littéraire « Quel avenir pour le Moyen-Orient ? » coordonné par Yves Chemla.

Les pays arabes, mais aussi la Turquie, deviennent des Etats formellement « indépendants » entre 1920 et 1962. Les éléments civils et plus ou moins demandeurs de « démocratie » y sont muselés, neutralisés, marginalisés par ceux qui détiennent la « force légitime », les officiers d’armées qui rarement sont réellement à l’origine de l’indépendance. Le plus souvent leur légitimité réelle est simplement qu’ils sont la principale force nationaliste cohérente, ceux que Filiu appelle les « mamelouks de notre temps ». En référence au corps militaire qui a en fait régné sur l’Egypte du XIIIe au XVIIIe siècle. Selon les pays arabes, quand ils accèdent à l’indépendance, ces officiers s’imposent face à un pouvoir civil fragile en quelques semestres ou plus lentement. Une fois maîtres du champs politique ils agissent le plus souvent en collectif, à la fois respectueux de leur propre hiérarchie et parfois « révolutionnaires » au sein de celle-ci : corporation des capitaines ou des colonels face aux vieux généraux. Plus ou moins rapidement, c’est le service de renseignement militaire qui devient le cœur de l’Etat, ce que les spécialistes nomment l’ « Etat profond ». Ils deviennent les « autogestionnaires » des principales ressources du pays, à leur propre profit collectif. Par exemple, à l’indépendance algérienne, la ressource fondamentale est composée par les biens vacants laissés par les Français, tant dans l’agriculture et autres entreprises que dans le foncier urbain, puis à partir de 1973 le pétrole et le gaz deviennent le capital le plus important.

Mais Filiu souligne que les hydrocarbures ne sont pas la seule ressource des Etats arabes : parce que l’ensemble du monde arabe est un foyer mondial d’instabilité, au contact des deux « empires » de la guerre froide, chaque Etat arabe, chaque corporation d’officiers se doit de « surveiller » des frontières compliquées et des minorités internes. C’est le capital qu’il peut « vendre » en terme de sécurité régionale à l’un des deux grands, ou/ et l’Arabie séoudite, pivot du système pétrolier mondial. Ce marché de l’insécurité internationale connaît un boom avec la révolution iranienne de 1979, un autre bien plus puissant et qui dure encore avec les attentats de 2001 aux Etats-Unis. Des points particuliers ont un prix très élevé dans ce marché : ils concernent le point de contact entre Israël et Syrie au Golan, le point de contact entre la Gaza palestinienne et le Sinaï égyptien : des centaines de tunnels de contrebande sous une frontière fermée. Les corporations militaires au pouvoir ont besoin de djihadistes pour affirmer leur légitimité internationale et en tirer les aides financières qui vont avec. La gestion du nationalisme reste une part de légitimité importante pour des pays comme l’Egypte ou l’Algérie, sans doute plus encore pour le Maroc. Une part moindre en Iraq, moindre encore en Syrie ou presque pas au Yémen où le poids de la sécurité internationale vendue aux grandes et moyennes puissances fait à peu près toute la vie politique locale, avec des « histoires nationales » trop limitées pour asseoir solidement un Etat.

En quoi le monde arabe est-il original par rapport aux pays d’Afrique « noire » ou d’Amérique Latine ? Dans ces deux ensembles aussi, les officiers ont exercé le pouvoir parce que c’étaient les seuls cadres modernes relativement stables et cohérents, aussi peu occupés que ceux du monde arabe dans la « défense nationale » qui y dépend aussi presque exclusivement des gendarmes internationaux que représentent les grandes puissances. En Amérique latine ce gendarme a été l’Angleterre au XIXe siècle, relayée dès les années 1860 en Amérique centrale, puis avec la première guerre mondiale plus au sud, par les Etats-Unis. En Afrique « noire » à partir des indépendances des années 1960, ce sont les USA et la France qui font la police internationale, garante des frontières des Etats. Alors quelle spécificité du monde arabe ? Qu’il est au contact des deux blocs de la guerre froide, qu’il dispose d’une part exceptionnelle des hydrocarbures du monde, qu’il possède le capital d’une des deux religions « mondiales » avec ses lieux saints légitimés par une langue arabe aux contours exceptionnellement complexe (des « dialectes » parlés multiples, des langues de culture « moderne » presque communes, une langue sacrée traditionnelle).

Telle est la trame que nous recomposons et sur laquelle se tisse le récit de Filiu, qui rentre dans le détail des intrigues à la fois spécifiques de chaque pays arabe et communes souvent aux corporations militaires au pouvoir qui se soutiennent mutuellement. Il termine son livre en montrant pourquoi la Tunisie est une exception, où une vraie transition démocratique s’est faite, certes dans la douleur, grâce au poids des corps sociaux cohérents que sont le syndicalisme et les professionnels du droit (magistrats, avocats), face à une armée à la fois faible et républicaine. Il souligne que des éléments démocratiques sont présents partout dans le monde arabe (nous ajouterions : aussi en Afrique « noire » et plus fortement en Amérique Latine), éléments dispersés que nous devons repérer et aider. En résumé, me commente Marc Bernard qui m’a passé le livre : il s’agit d’une contre-révolution face à la demande de démocratie des peuples, cette contre-révolution prends des visages différents en fonction des pays et des circonstances, mais elle est sur le fond unie pour l’essentiel.

 Claude Bataillon

 

« NOS VIES » de Marie-Hélène Lafon (2017)

« NOS VIES » de Marie-Hélène Lafon (Buchet Chastel, 2017)

L’auteure de ce roman peut légitimement être considérée comme appartenant à la région Auvergne Rhône-Alpes, même si le roman dont il est ici question se passe dans le douzième arrondissement de Paris. En effet elle est née à Aurillac, et a vécu jusqu’à l’âge adulte à Saint-Flour, le téléfilm L’annonce qui a été tiré de l’un de ses romans se passe dans le Puy-de-Dôme et donne à voir un paysage auvergnat enneigé qui a été célébré pour commencer par le journal La Montagne ; enfin et surtout, c’est sa propre appartenance au monde paysan de ces régions qui nourrit l’admirable Joseph (2014), histoire d’un ouvrier agricole dans un ferme du Cantal.
Cependant, lecteurs et critiques n’ont pas manqué de constater que ses livres n’appartiennent nullement à la catégorie qu’on pourrait appeler « romans du terroir » où en fait ce dernier mot désigne le sujet principal qu’il s’agit de faire connaître dans ses particularités. C’est peut-être pour confirmer sa différence à cet égard que Marie-Hélène Lafon a situé son dernier roman dans un tout autre lieu et qu’il évoque non pas un seul trait qui serait le propre de ses personnages mais au moins deux, pour les opposer sans jamais le dire explicitement, mais de manière beaucoup plus subtile, en le montrant.
Qui sont donc ceux et celles dont elle évoque les vies dans ce récit, dont elle prend soin de dire qu’il est en grande partie imaginaire, alors qu’il se situe principalement dans un lieu qui fait partie des plus réels de nos jours, c’est-à-dire relevant d’une description réaliste sans dépassement possible de ce qui est visible immédiatement. Il s’agit de ce qu’on appelle une grande surface, ici le magasin Franprix d’un quartier parisien (dont la population est « moyenne semble-t-il, ce qui veut dire que le propos de la romancière n’est pas d’évoquer le monde populaire de la banlieue).
Le premier personnage qu’on voit et dont il sera question tout au long du récit est une caissière de ce magasin, jeune femme appelée Gordana, originaire d’un « pays de l’Est » comme on dit et cette localisation restera toujours aussi vague, même lorsqu’on apprend à l’extrême fin du livre que Gordana est partie définitivement, sans doute pour retourner là d’où elle vient, et où elle a famille et enfant. Gordana fait partie d’un ailleurs quelle que soit sa visibilité durable et renouvelée semaine après semaine pour les fidèles clients du Franprix.
Parmi ceux-ci la narratrice du livre, qui raconte sa propre histoire sans avoir besoin pour cela de recourir à l’imagination, et qui entrecroise les moments de sa vie avec ceux qu’elle sait ou invente de la vie de Gordana. Ce tressage qu’elle opère, entre une autre et elle-même, est l’explication du possessif dans le titre Nos vies ; d’ailleurs Gordana n’est-elle pas la créature de la narratrice qui lui a donné vie, en l’observant, en l’imaginant et en la racontant ? Pourtant cette volonté de ne pas les distinguer fondamentalement prend tout son sens dans l’opposition à laquelle il a été fait allusion, comme la clef possible, et subtile, de ce roman.
Gordana, on l’a vu, est une figure de l’ailleurs, et en ce sens elle rend visible l’altérité d’un autre personnage qui est un absent au moment où la narratrice écrit : il s’agit de Karim, qu’elle a connu jeune homme et avec lequel elle a vécu pendant dix-huit ans, avant qu’il ne parte pour ne plus jamais revenir et sortir de sa vie, leur vie, définitivement. Cette vie a été très heureuse, elle mérite vraiment le nom de  « parenthèse enchantée », cette expression, en tant que liée à l’expérience de l’amour, ayant été définie par un psychosociologue dans les termes que voici :  » C’est un bouleversement radical de la sensibilité, de l’esprit et du cœur, qui fond ensemble deux êtres différents et éloignés. C’est une faim, un violent désir, mais, en même temps, l’élan, l’héroïsme et l’oubli de soi.  » Voilà en effet ce que la narratrice dit avoir vécu avec Karim, transportée par l’amour de lui.
Le mot transportée peut avoir un sens précis et concret : grâce à Karim, elle a vécu dans un ailleurs autre que sa vie d’avant et que sa vie d’après. Et ce d’autant plus qu’elle n’a jamais pu présenter Karim à sa propre famille qui s’est toujours refusée à en reconnaître l’existence. Karim a disparu comme il était venu, il n’est pas question pour elle d’exprimer (ni d’éprouver) à cet égard la moindre animosité. L’Algérien Karim a représenté dans sa vie une sorte de chance inouïe et inespérée, dont ses semblables comme on dit n’ont pas bénéficié. Quand il disparaît, elle retourne à sa place et à son rang, et le monde se sépare à nouveau en deux moitiés opposées, une moitié fixe, installée, posée-là dans les routines et dans les rituels qui la constituent, une moitié fugitive qui est une sorte de présence-absence, moitié qui est un peu de la nature du rêve mais qu’on ne peut pas désigner ainsi car elle exerce une fascination qui inciterait plutôt à parler d’une super ou d’une sur-réalité.
Nos vies sont ce qu’elle sont, elles se côtoient et même fraternisent sans pourtant se mélanger, on serait tenté de dire qu’elles gardent une part de mystère les unes pour les autres si le mot n’était tellement éculé. Peut-être vaut-il mieux parler de l’intime ou de l’intimité, comme de ce lieu où rien d’extérieur ne peut pénétrer. Et c’est le moment de se rappeler que Marie-Hélène Lafon a dédié son roman « à Jacques Truphémus », à un moment où il n’était pas encore mort bien qu’âgé de quatre-vingt quinze ans et disparu depuis (le 8 septembre 2017). Les Lyonnais ne peuvent ignorer qu’il s’agit de leur grand peintre (fidèle habitué du Bellecour) et en même temps défini comme peintre de l’intime, ce que seul l’art justement peut exprimer, qu’il s’agisse de la peinture ou du roman. Peintre aussi d’une totale modestie, ce qui n’a pas empêché les plus grands, comme le poète Yves Bonnefoy, de le reconnaître. Ce que Marie-Hélène Lafon recherche dans « nos vies » si ordinaires pourrait bien être cette quintessence de l’intime qu’on trouve sous les apparences de la banalité.
Denise Brahimi

(cet article provient du site de Coup de soleil Rhône-Alpes http://www.coupdesoleil-rhonealpes.fr/category/lire-ecouter-voir