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« GHANDI AVAIT RAISON » de Rabâa ben Achour-Abdelkéfi

« GHANDI AVAIT RAISON » de Rabâa ben Achour-Abdelkéfi ,(Sud éditions, Tunisie, 2016)

Amina, qu’on est en droit de considérer comme le personnage principal du roman, assiste à la chute de Ben Ali dans l’épilogue du livre, alors qu’elle a, dit-elle, soixante-et-un ans. C’est un des moyens possibles pour situer dans le temps l’action de ce roman qui (mis à part l’épilogue nettement plus tardif) s’étend sur deux générations : celle des jeunes Tunisiens, Ahmed (futur père d’Amina) le Musulman et Marcel le Juif, sans doute un peu plus âgé, qui font connaissance au début de la seconde guerre mondiale ; et celle de leurs enfants, Amina et aussi Mokhtar, le garçon dont elle est amoureuse, qui traversent très douloureusement les événements de 1968, année où la contestation du régime de Bourguiba par les étudiants a été réprimée avec une grande violence. De ce fait, l’action du livre se passe à peu près entièrement lorsque la Tunisie est sous la tutelle de Bourguiba, et il dénonce principalement les agissements de la police lorsque celui-ci est au pouvoir, un pouvoir qui a gravement dégénéré jusqu’à employer sans vergogne la torture contre les opposants.
On peut donc considérer que la préoccupation du livre est politique, ce qui n’a rien d’étonnant puisque c’est justement un des domaines que recouvre l’écriture de son auteure, bien qu’elle soit également essayiste et romancière comme on peut le voir ici. Cependant la dénonciation qu’il contient ne porte pas seulement sur la torture pratiquée par la police d’Etat, elle porte aussi sur les relations familiales en Tunisie, en tout cas depuis l’indépendance, et l’on a plusieurs fois l’impression qu’on est très proche du célèbre « Familles, je vous hais » d’André Gide. Les parents d’Amina ont fait un mariage arrangé, qu’ils ont accepté sans protestation, mais les résultats ont été très mauvais pour chacun des deux et aussi pour leurs enfants qui en subissent le contrecoup.
Dans la famille de Mokhtar, les choses ne se sont pas mieux passées, et comme ce malheureux garçon cumule les deux types de méfaits, politiques et sociologiques, la romancière n’hésite pas à montrer en lui l’exemple d’une vie que cette conjonction a complétement brisée. Amina, parce qu’elle a une aptitude remarquable à se révolter, finit en revanche par s’en sortir, non sans devoir quitter la Tunisie où elle reviendra peut-être (ce que laisse entendre l’épilogue du roman) grâce aux événements de 2011, l’année du fameux printemps.
Ce sont donc environ soixante-dix ans de vie tunisienne qui se trouvent évoqués dans ce roman et la tonalité générale de ce parcours ou de ce bilan est très critique, comme si le pays n’avait fait que perdre peu à peu l’élan et l’enthousiasme de la période où il s’acheminait vers l’indépendance, notamment grâce à l’action menée par de très valeureux militants communistes et anti-fascistes. A travers le personnage de Marcel, la romancière insiste sur la participation des Juifs tunisiens au combat démocratique mais elle montre aussi les graves difficultés qu’ils éprouvent ensuite à rester dans le pays. Pour ce qui est de l’amour et du couple, il est plus difficile de détecter des problèmes qui seraient typiquement tunisiens, car on sait que la fin du 20e siècle et le début du 21e se caractérisent par l’extraordinaire mutation qui se produit à cet égard dans tous les pays ou à peu près.

Cependant on peut dire que le roman de Rabâa Ben Achour-Abdelkéfi ne va pas dans le sens d’une opinion assez répandue, qui voudrait que la Tunisie ait bénéficié, pour ce qui concerne dans l’évolution des mœurs et la rupture avec la tradition, d’avancées plus fortes que les autres pays arabes, ou musulmans, ou maghrébins—une avance qui serait due en grande partie au progressisme de Bourguiba.
Or l’auteure dément une telle idée. Certes elle fait la part des choses et montre comment le pays a cumulé les tares du mode de vie traditionnel et les perturbations de l’entrée dans la modernité, sans parler des effets de la mentalité bourgeoise qui y est particulièrement répandue. Mais c’est sur la torture au temps de Bourguiba que son livre comporte les dénonciations les plus fortes. Ce sont des témoignages autorisés, qui ne relèvent sûrement pas de la fiction, et qui sont atterrants !
Denise Brahimi

(Cet article est repris de la Lettre culturelle franco maghrébine, N° 28 de novembre 2018)

 

« LA GUERRE D’ALGERIE N’A PAS EU LIEU » de Michel Cornaton

« LA GUERRE D’ALGERIE N’A PAS EU LIEU » de Michel Cornaton (l’Harmattan, collection Le Croquant 2018)

Le titre intrigant de ce gros livre signé par un auteur et universitaire que nous connaissons bien, en particulier à Lyon, joue notamment sur le déni de guerre qui a longtemps entouré ce conflit, et adresse un paradoxal clin d’œil à Jean Giraudoux, qui n’est pas la plus solide caution politique.
Ce livre jalonne avec minutie une grande partie d’un parcours de vie (il nous manque les dernières 40 années d’une existence faite d’engagement, d’action et de riche réflexion ; espérons que sous une forme ou une autre, l’auteur pourra nous en faire un jour le cadeau !). Si bien que la part algérienne proprement dite du livre ne représente que la moitié de ses 447 pages.
Notre lecture attentive de l’ouvrage se centrera sur cette partie algérienne, non que l’avant et l’après Algérie ne soit passionnante, ni complètement détachée du temps de vie intense que Lacombe/Cornaton y a consacré, mais c’est la règle que cette lettre s’est donnée, nous ne nous consacrons essentiellement qu’à des sujets culturels franco-maghrébins.
Ce livre-chronique et ce livre de souvenirs, si on s’en tient aux citations de Walter Benjamin et de Charles Péguy que l’auteur place en exergue parle d’un personnage, Michel Lacombe qui est évidemment un double de l’auteur. Interrogé sur ce choix, Michel Cornaton fournit plusieurs pistes : un jeune Lacombe a compté dans sa vie au petit séminaire, la référence à Lacombe Lucien de Louis Malle lui a traversé l’esprit, le nom aurait pu être Colombe ou Latombe… C’est pour le lecteur une façon pour cette autobiographie de ne pas l’être tout à fait, comme une mise à distance pas toujours indulgente sur un chemin d’existence. Et cette évocation d’un relief jurassien, de belles vallées assez douces, réceptacles des ruissellements, s’harmonise assez du point de vue de l’auteur de ces lignes avec l’itinéraire de ce Bressan, gourmand de capter les connaissances qui convergent vers lui. Mais ce serait une combe en action, en marche, qui va au-devant de ces connaissances et de leur diffusion.
Ce qui frappe également le lecteur, c’est l’hypermnésie dont fait preuve Michel Cornaton, qui ne pratique pourtant presque jamais le journal de bord. Les noms, les lieux, le physique des personnes rencontrées, les circonstances, sont décrits avec une certaine minutie qui met le lecteur en relation concrète avec ce qui est décrit, au risque, par moments de devoir relire avec attention des passages dont la mémorisation ne se fait pas au premier regard. Et pourtant cette profusion de faits, de détails, certaines digressions entrent dans le charme de ce livre, pour peu qu’on prenne le temps de poser nos objets électroniques qui nous sollicitent par flashes vite oubliés, et de cheminer au pas montagnard de l’auteur.
L’Algérie, c’est d’abord le temps d’armée, en 1959, passé comme caporal-chef des chasseurs alpins, séminariste, dans diverses fonctions à Fort National où il ne put qu’apercevoir Mouloud Feraoun. Il s’était efforcé de prolonger son temps de service à Bourg Saint Maurice pour retarder le départ en Algérie. Elle était pourtant déjà présente, avec les détestables pratiques militaires, qu’il constate lors d’un passage au Fort d’Aiton, dans la Maurienne où des prisonniers maghrébins emprisonnés là sans que personne sache pourquoi ni comment, font l’objet de sévices sadiques de la part de leurs geôliers appelés. Premier contact avec cette sale « guerre sans nom ».
« La guerre d’Indochine avait été abandonnée à l’Armée, aux militaires de carrière et aux mercenaires. Sous la pression d’une minorité de gros colons, la nation faisait appel cette fois au contingent en décrétant que ce n’était pas une guerre… Comme elle ne l’avait jamais fait au cours de son histoire, la France prenait le parti de groupes d’intérêts particuliers, au détriment de sa jeunesse, qu’elle envoyait au casse-pipe en toute bonne conscience ».
Son « statut » de séminariste lui vaut d’être affecté à des fonctions d’état-major, ce qui n’empêche pas quelques sorties dans le cadre de « l’Opération Jumelles », lancée par Challe. Il crée avec plusieurs camarades un journal, Lambic, où ils évoqueront l’œuvre de Camus, peu après avoir appris sa mort. Dans une démarche qui préfigure le sociologue qu’il deviendra ensuite, il a des entretiens avec certains camarades dont le profil l’intéresse comme ces maîtres-chiens voués à de sales besognes lors des opérations et des interrogatoires. L’un deux lui raconte avoir été témoin d’une scène de torture particulièrement abominable sur une femme, dans la région de Tigzirt, et de multiples scènes de violences ou de viols lors des opérations auxquelles leur statut leur vaut d’être systématiquement associés. Tel soldat qui les a enchantés la veille au son de sa guitare se révèle le lendemain sous un tout autre jour en égorgeant en public un prisonnier pour faire parler ses compagnons…
Son expérience est aussi faite de belles rencontres, un officier qui lui fait lire La Chute, de Camus. Camus avec qui il partagera le goût des bains en Méditerranée, découverts à Sidi Ferruch. Plus tard, venant louer des skis chez le loueur de matériel des Saisies, René Piccard, celui-ci lui racontera qu’ayant accompagné un médecin dans une tournée dans le Djurdjura, ils aideront une femme à accoucher d’une petite Leila, prénom que René promettra de donner à sa fille. Leila Piccard, comme son frère Franck deviendront bien plus tard deux beaux fleurons de l’équipe de France de ski…
Il mettra à profit son séjour pour entrer en relation avec les « indigènes » du café maure de Fort National qu’il est le seul Européen à fréquenter, et plus tard à des internés dont il est chargé d’établir les fiches, et à qui il témoigne de la sympathie. Cela lui vaudra, comme certains des articles de son journal, quelques craintes à la veille de son retour en France.
L’Algérie ce sera ensuite cette impressionnante enquête aux lendemains de l’indépendance, dans les camps de regroupement, pour une thèse qui fera date dans la connaissance historique et sociologique de ces 2,5 millions d’Algériens déplacés, sans compter tous les « resserrés, regroupés, recasés » selon sa classification, avec les impacts multiples dénoncés quelques années auparavant par le rapport Rocard.
Cette recherche de thèse dans les toutes premières années de l’Algérie indépendante, dans sa 2CV avec son épouse est une aventure extraordinaire, sur un sujet que les officiels auraient préféré ignorer : bon nombre de ces camps en effet resteront le seul lieu d’habitat pour de très nombreux Algériens, faute pour le nouveau pouvoir de moyens et de conscience pour les sortir de cette assignation à résidence.
Académiquement il lui faudra passer outre l’implacable hostilité à ce projet de Pierre Bourdieu, qu’il rencontre à Paris au Centre de Sociologie européenne fondé par Raymond Aron. « Quel intérêt de faire une thèse de sociologie sur quelque chose de dépassé ?… Comment pouvez-vous aller contre l’intérêt d’un pays qui a conquis chèrement son indépendance ? Rien ne vous autorise à créer des difficultés à l’Algérie, qui en a déjà bien assez, et qu’il faut aider à préserver son unité ? ». Ce verdict sans appel et la menace qu’il fait peser sur sa recherche manque de l’assommer, mais ne le fait pas reculer.
Il parviendra notamment, avec l’amicale complicité d’un coopérant à Alger à extraire de façon rocambolesque des bureaux d’Alger et rapporter en France la cartographie des camps de regroupement élaborée en 1964, une inestimable référence, aujourd’hui encore.
Il lui restera ensuite à soutenir cette thèse, ce qui ne sera pas sans difficultés, cette première thèse sur la Guerre d’Algérie niée et passée sous silence, ne trouvant pas beaucoup de faveur dans l’Université française. Grâce au soutien et aux encouragements de personnes comme la géographe Renée Rochefort, il la fera publier à 4000 exemplaires sous le titre « Les regroupements de la décolonisation en Algérie ». Il sera réédité sous le nom « Les camps de regroupement de la Guerre d’Algérie », et a fait l’objet d’une édition algérienne. Belle victoire sur Bourdieu, même s’il découvre dans un écrit tardif que le maître s’est attribué la prescience de la survie de ces camps longtemps avant l’indépendance, alors que ses écrits de 1960 disent l’inverse…
Le livre ne manque pas, sur ce sujet comme sur d’autres liés à sa carrière universitaire, de mettre en lumière les contradictions et les petitesses bien peu académiques de personnes qui devraient être des références intellectuelles.
Cette exigence éthique, cet humble courage d’aller au bout de cette exigence sont des caractères fondamentaux qu’on retient de ce Michel Lacombe, double de cet intellectuel-acteur qu’est Michel Cornaton.
Une variété d’humain pas si fréquente…

Michel Wilson

(Cet article est repris de la Lettre culturelle franco maghrébine, N° 28 de novembre 2018)

 

« MAGMA TUNIS » de Aymen Gharbi

« MAGMA TUNIS » de Aymen Gharbi (éditions Asphalte, 2018)

C’est un premier roman, mais pour autant, ce n’est pas le livre d’un très jeune homme puisque son auteur né en Tunisie en 1981, aura bientôt la quarantaine. Il a donc eu le temps de mûrir des réflexions nées pendant ses études littéraires sur l’art de raconter une histoire, et la façon dont il s’y prend dans Magma Tunis est sans doute bien moins naïve, spontanée ou fofolle que les apparences ne pourraient le faire croire.
En tout cas elle est efficace et inventive, et le lecteur, qui a d’abord le sentiment d’un récit désordonné, laissant place à l’inexpliqué sinon à l’inexplicable (on n’est pas vraiment dans le fantastique et le but n’est pas de nous faire peur !), est guidé d’une main assez ferme pour que tous les fils narratifs se rejoignent en faisceau et pour que les épisodes d’abord dispersés se rejoignent en une seule histoire. Dire que cette dernière est tout à fait vraisemblable serait exagéré, mais d’une part il s’y mêle beaucoup de notations réalistes, notamment sur la ville de Tunis, et d’autre part il s’en dégage un tableau d’ensemble de la situation tunisienne ou en tout cas tunisoise sept ans après le fameux printemps arabe (le premier avant les autres) qui a attiré l’attention du monde sur cette ville.
Les médias étant ce qu’ils sont, il est évident que ce printemps-là nous a valu un flot considérable d’informations, globalement débordantes d’enthousiasme en tout cas dans la perspective occidentale, démocratique et laïque qui a vu ces événements comme la promesse d’une évolution très positive, forcément positive, de la Tunisie. Les choses ne seraient pas faciles, on s’en doutait bien, et en effet elles ne l’ont pas été, elles continuent à ne pas l’être. Mais le discours est globalement resté le même qu’aux premiers jours de la Révolution (dite de jasmin), et on peut parler d’un discours politiquement correct, au sens bien intentionné mais aussi intransigeant que désigne cette expression, ce qui veut dire globalement qu’on ne saurait se permettre la moindre critique sur l’état actuel de la Tunisie et sur son gouvernement qui résiste si vaillamment à la menace terroriste.
On a certes bien raison d’être admiratif sur ce qui s’est passé en Tunisie au début de l’année 2011. Cependant il est clair que le but d’Aymen Gharbi n’est pas d’entonner à son tour ce même refrain à la gloire d’une partie au moins de ses concitoyens. De la Révolution il ne parle pas, mais seulement de l’état des lieux sept ans plus tard. Et pour reprendre une expression familière le résultat n’est pas triste, ce qui veut dire qu’on y fait des découvertes stupéfiantes mais aussi, en prenant les mots au pied de la lettre, que l’écrivain choisit d’en parler sur un mode drolatique et se refuse à la dramatisation.
Le personnage principal, Gaylène, porte un nom qui renvoie assez clairement à celui de l’auteur lui-même. Mais le but de ce dernier n’est manifestement pas d’écrire un récit autobiographique, ni de coller à quelque vérité que ce soit. Un procédé habile pour justifier que le récit soit inconsistant et déjanté consiste à montrer Gaylène comme adonné au cannabis, sauf lorsque les circonstances l’empêchent d’en consommer mais alors c’est le manque qui l’amène à disjoncter et à patauger dans une vision très confuse de la réalité ! Gaylène se prend pour un héros tragique qui a laissé mourir sa compagne (après l’avoir séquestrée) et a décidé de se suicider, mais finalement rien de tout cela n’est vrai, la compagne galope allégrement dans les rues de Tunis avec son véritable amoureux et lui-même oublie assez vite son projet de suicide pour se laisser flotter au gré d’aventures qui constituent ce qu’on pourrait appeler l’intrigue du livre—bien que ce terme implique une cohérence que les événements racontés n’ont pas. Ils reposent sur l’invention extravagante d’une personne qui est la fois la plus volontaire (donc la plus organisée) et la plus folle du livre, une militante supposée révolutionnaire et en tout cas fort exaltée qui croit à la vertu du happening pour exprimer ses opinions et y fait participer les autres qu’ils le veuillent ou non. Gaylène et son amie et l’ami de son amie se trouvent ainsi embarqués—c‘est presque le mot puisque ils montent à bord d’hélicoptères longuement bricolés sur le toit d’un immeuble et avec lesquels, de manière fort improbable, ils arrivent à survoler la ville de Tunis ! La police est trop heureuse de croire et de faire croire que ces farfelus sont de dangereux terroristes.
Aymen Gharbi veut sans doute dénoncer là une espèce d’obsession, aveugle et dérisoire, de ceux qui finalement, faute de mieux sans doute, exercent le pouvoir à Tunis. En tout cas, l’état de la ville telle qu’il la décrit, ne peut manquer d’être le signe de leur incompétence : saleté généralisée, immondices partout, rats et chats se partageant l’espace public de manière menaçante pour les habitants, immeubles lamentablement délabrés faute d’entretien etc. Si on tente d’évaluer ce qui reste de la révolution, ou de l’idée de révolution, en plus du mépris qu’expriment à son égard nombre de braves gens excédés, on peut trouver dans l’épisode des hélicoptères une preuve de ce que disait Marx dans Le dix-huit brumaire de L.Bonaparte, à savoir que « tous les grands événements et personnages historiques se répètent pour ainsi dire deux fois : la première fois comme tragédie, la seconde fois comme farce ».
Cependant, il serait incomplet de ne pas voir dans Magma Tunis quelques références à une sorte de sagesse populaire propre aux Tunisiens, célébrée de longue date et sans doute encore et toujours efficace pour les aider à surnager. Il n’est même pas exclu que les nouveaux aspects pris par cette ville trouvent des amateurs dont il y a un exemple dans le livre (l’ami de l’amie). Reste que globalement on ne peut espérer qu’Aymen Gharbi suscite un afflux de touristes dans son pays. Quoique…
Denise Brahimi

(Cet article est repris de la Lettre culturelle franco maghrébine, N° 28 de novembre 2018)

 

« DEBÂCLE », roman de Mohamed Sadoun

« DEBÂCLE », roman de Mohamed Sadoun , Alger, éditions Casbah, 2017

Ce roman vient d’obtenir le Prix Mohammed Dib, décerné tous les deux ans à Tlemcen en Algérie. Et il le méritait bien !
Le livre est de belle taille—430 pages— ce qui n’est pas très fréquent dans la production maghrébine. Mais le lecteur ne songe pas à s’en plaindre, tant il est pris au fil de l’histoire qu’on lui raconte et qui retient autant par ses qualités intellectuelles que par son aptitude à faire vivre des personnages romanesques. Faut-il dire qu’il s’agit d’un roman historique (et dans ce cas mettre un H majuscule à Histoire) ? Oui en ce sens que tous les événements dont il est question sont datés et avérés ; cependant le but du roman n’est pas de les raconter et son génie le plus évident n’est pas l’art de la narration descriptive ou pittoresque, certainement pas non plus le récit de bataille ni même l’invention de dialogues entre les personnages dont une bonne part sont historiques et portent des noms connus, parfois même très connus par tous ceux qui s’intéressent à la colonisation de l’Algérie et à l’entrée du Maroc dans le régime du Protectorat.
Car s’il est bien vrai que ce gros roman nous conduit, étape par étape, de 1831 jusqu’au début du 20e siècle, le fil choisi par l’auteur pour nous accrocher (passionnément) à cette histoire est celui qu’indique clairement le titre du livre : débâcle. Il s’agit de nous faire assister, à travers un enchaînement pitoyable et poignant, au démembrement jusqu’à sa complète disparition d’une des tribus qui composaient l’essentiel de l’Algérie avant 1830. Elles vivaient d’élevage, sur leurs propres terres, selon les coutumes et les rituels du monde rural traditionnel, n’étant certes pas à l’abri de catastrophes diverses, d’origine naturelle ou humaine mais elles avaient l’habitude d’y faire face et de s’en relever. Tandis qu’avec l’arrivée des Français et du système colonial qui les chasse de leurs terres et les oblige à les vendre, la société tribale se trouve confrontée avec le monde capitaliste dont elle ignore tout et qui la broie inéluctablement.
Le dire en ces termes pourrait sembler une reprise de ce qui a déjà été analysé par nombre d’historiens. Mais toute la différence vient de l’aptitude de Mohamed Sadoun à donner chair, très concrètement, à ces différentes formes de décomposition de la tribu incarnées par trois ou quatre générations de personnages, hommes et femmes aussi bien. Le livre est certainement inspiré par ce qu’on pourrait appeler une conscience féministe, c’est-à-dire par une perception aiguë des injustices dont souffraient les femmes dans la société traditionnelle mais l’arrivée du nouveau monde nourri de pensée et de principes occidentaux ne peut y apporter remède que très exceptionnellement, et de toute façon, dans ce domaine comme dans d’autres, s’il y a « progrès » ou illusion de progrès, ce ne peut être qu’au prix d’un total reniement de soi. Pour une jeune femme par exemple, gravement menacée de ne pouvoir survivre qu’en se prostituant, cela consiste à faire disparaître son nom arabe au profit d’un nom espagnol, occultant complétement son origine arabe. Cependant ce reniement est loin d’être suffisant pour sauver tous les membres de la tribu de la folie et de la mort ; sauf pour certains d’entre eux (mais pendant une période limitée, soumise aux aléas du sort) il n’empêche pas la misère, l’humiliation que l’alcoolisme cherche en vain à faire oublier et aggrave au contraire ; et finalement il devient absolument clair que le mode de vie tribal n’a aucune chance de survivre. C’est exactement la définition du tragique : que des hommes se trouvent pris, et de plus lucidement pour nombre d’entre eux, dans une situation sans issue, n’offrant de choix pour aucune solution acceptable. Ils vivent désormais dans un monde où ils ont impérativement besoin d’argent liquide, puisque la tribu ne les nourrit plus, mais les quelques moyens misérables à leur disposition ne leur permettent de gagner que des sommes infimes, et leurs métiers de bonnes à tout faire ou de livreurs de pain sont à l’opposé de ce que l’honneur tribal permettait auparavant. Pour obtenir des sommes de quelque importance, il n’y a qu’une seule solution, qui est de vendre les terres mais ces sommes trop vite dépensées (et ils n’ont évidemment pas la moindre idée de ce que serait un investissement) les conduisent rapidement à la clochardisation : mendicité ou travail servile de bas niveau, on retrouve la situation précédente.
Le roman de Mohamed Sadoun n’exhibe pas les analyses théoriques sur lesquelles il repose, mais il rend absolument convaincantes les conclusions dramatiques auxquelles il aboutit. Cette vision d’une déchéance inéluctable s’établit au niveau de ceux qui la subissent et qui sont les personnages non historiques du roman. Les autres, ceux qui font l’histoire, sont montrés à leur niveau, qui est celui de la politique internationale. L’inégalité entre les supposés partenaires n’y est pas moins évidente et tragique, on voit par exemple dans quel réseau se trouve pris le Sultan du Maroc, jouet entre les mains des représentants des « grandes » nations dont l’habileté est parfois diabolique et dont les succès, y compris militaires, sont irréversibles. La force est tout entière d’un même côté, et la notion d’un équilibre mondial est totalement absente de ce monde vu globalement par ceux qui le dirigent.
Mohamed Sadoun, dans sa réflexion sur l’histoire, fait une place intéressante à ce qui aurait pu jouer un rôle important en faveur du monde arabe, ou /et ottoman, ou /et maghrébin. Il s’agit des tentatives de réformes qui en effet ont été nombreuses au cours du 19e siècle et souvent menées par des ministres intelligents, cherchant à tirer les leçons du modèle occidental comme nous dirions aujourd’hui. Ils se sont malheureusement heurtés à l’immobilisme voire à l’esprit réactionnaire de traditionnalistes plus nombreux et plus puissants qu’eux. Et c’est ainsi qu’ils n’ont pu sauver des pays voués à subir le protectorat, comme la Tunisie, ou à disparaître en tant que tel, comme l’empire ottoman. Mohamed Sadoun n’exempte nullement l’Algérie tribale des tares qui l’ont perdue. Son livre raconte un enchaînement d’événements absolument pathétique mais il le fait sans pathos ni partialité. Il sait tenir à distance une histoire dans laquelle il s’implique complétement, ce paradoxe était un défi qu’il relève dans ce grand et beau roman.
Denise Brahimi

 

Abla Gheziel, société politique algérienne et histoire

Abla Gheziel, L’éveil politique de la société algérienne, révoltes, soumission, assimilation et nationalisme, 1830 1936, préface de Guy Pervillé, l’Harmattan, Histoire et perspectives méditerranéennes, 336 page, index des noms propres et des tribus, 2018.

Abla Gheziel est bilingue arabe-français, elle a fait ses études en Algérie comme élève et étudiante, puis y a été professeure. Elle a donc connu l’histoire telle qu’elle est enseignée en Algérie. Puis  l’histoire à la française lors de ses recherche, d’abord sur l’Algérie orientale avant la conquête, puis sur l’éveil politique algérien entre 1830 et 1936. Un vaste panorama où elle prend le risque d’embrasser un sujet immense. Aujourd’hui elle étudie « la laïcité et la langue arabe dans le système éducatif français ».

Eveil populaire des masses ? Il s’agissait pour de « futurs Algériens » qui étaient un peu sujets de ceux qui gouvernaient de façon autoritaire, mais surtout participants d’une religion universelle, et plus encore membres d’une communauté traditionnelle, de devenir des citoyens d’une nation sans souverain. Les Algériens, beaucoup plus que les autres « nations » du monde arabe ont connu la longue pénétration d’une pensée démocratique, mais frustrée, empêchée en permanence et ceci de façon particulièrement durable : cela dure cent trente ans en Algérie, contre 70 ans en Tunisie et 40 au Maroc. Par ailleurs, plus qu’ailleurs, il est difficile en Algérie de savoir à quelle légitimité attacher une nation. Les multiples discours républicains français concernaient l’assimilation à la nation française, en particulier depuis 1848. Mais parallèlement des légitimités dynastiques essaient de s’imposer : beaucoup plus que la “république” des corsaires d’Alger, le rattachement aux dynasties de la Turquie, ottomans, puis jeunes Turcs. Mais aussi les dynasties de la Tunisie, ou du Maroc.

L’auteur pour connaître les masses populaires et leur éveil politique doit chercher quelles élites parlent en leur nom : les leaders sont multiformes, élites francisées, mais aussi héritiers des grandes familles politiques, maraboutiques, confrériques. Le nationalisme se cherche parfois au nom d’une nation française idéalisée et accueillante, parfois dans une Umma (communauté des croyants) identifiée à la Turquie modernisée, parfois dans un Maghreb qui aurait ses spécificités au sein de l’Umma. Les moments clés de cette recherche d’identité nationale se trouvent autour de 1907 quand le système colonial veut imposer à la fois le recensement des populations et le service militaire, en 1919 quand reviennent d’Europe les travailleurs recrutés pour l’effort de guerre et les soldats démobilisés. Mais le moment le plus intense est vers 1926-1936 au moment où s’entre croisent les tentatives de plusieurs leaders : Ben Badis, Messali Hadj, Ferhat Abbas.

Les sources utilisées par l’auteure sont sans doute pour plus des 2/3 en français, le reste en arabe. Certes une masse de livres édités, mais plus encore l’immense archive du Gouvernement Général de l’Algérie et sa section d’affaires indigènes : on y trouve relatées les moindres réunions de toutes personnalités politiques, aussi bien en France que dans les moindres recoins de l’Algérie.

Un livre certes « brut de décoffrage » : l’éditeur a pris le texte de l’auteure tel quel et celle-ci est trop prise par son récit pour se soucier de détails d’écriture. Le lecteur, s’il est pris par sa lecture, a trop de choses à apprendre pour s’en soucier lui aussi. La recherche toulousaine sur l’histoire maghrébine s’enrichit et ça nous intéresse, à Coup de soleil!

Claude Bataillon

Coup de soleil et le conflit Palestine/ Israël: notre action sur le long terme

Gaza : une 4èmeguerre en 4 ans ?

Nous ne reviendrons pas ici sur le nouveau déchainement de violences qui affecte le territoire palestinien de Gaza et le Sud d’Israël depuis le début des manifestations hebdomadaires  «  pour le droit au retour » en mars 2018. Le blocus inhumain affligé aux Gazaouis depuis près de 11 ans par Israël et l’Egypte, les tirs de roquettes du Hamas sur des localités israéliennes, les quelques 240 victimes civiles dénombrées à ce jour dans la population gazaouie, les milliers de jeunes manifestants palestiniens dont les snipers israéliens visent délibérément les genoux, les condamnant au handicap à vie…

Quand donc cessera cet engrenage barbare contre cette enclave de 365km2, et de quelque 2 millions d’habitants, tandis que la Cisjordanie subit une colonisation incessante. Malgré le durcissement croissant des deux sociétés, des Palestiniens et des Israéliens continuent à se battre contre cet engrenage fatal. Comme il l’a déjà exprimé depuis des lustres (voir ci-dessous) Coup de soleil est à leur côté. La France et l’Europe s’honoreraient à soutenir tous ces militants de la paix et de la justice.

Paris, 23 novembre 2018 (Georges MORIN)

Mai 2010

Attaque sanglante contre une flotille humanitaire au large de Gaza

L’interception sanglante de la flottille humanitaire au large de Gaza, le 31 mai dernier, a suscité à travers le monde une indignation générale. Tout a été dit sur l’inacceptable :

l’arraisonnementde navires dans les eaux internationales

l’attaquepar des commandos surarmés d’un convoi de militants civils et de parlementaires de toutes nationalités, transportant une cargaison humanitaire.

– les neuf passagers tuéslors de ce violent assaut.

– la folle inconscience d’un gouvernement israélien qui renforce un peu plus l’influence du Hamasà Gaza et qui vient de précipiter la rupture avec la Turquie, son seul grand allié au Proche-Orient.

  • Mais les neuf morts du Mavi Marmara ne doivent pas nous faire oublier :

l’opération « Plomb durci »de décembre 2008-janvier 2009, ses milliers de morts et de blessés (voir ci-dessous les communiqués de Coup de soleil de janvier et mars 2009)

Se souvenir de 1918: l’Afrique, l’autre scène de guerre

Centenaire du 11-Novembre : l’Afrique, l’autre scène de guerre

Près de 500.000 hommes(180.000 en Afrique subsaharienne, 270.000 au Maghreb, 40.000 à Madagascar) ont été appelés sous les drapeaux français.

A l’occasion de la célébration du centenaire du 11-Novembre (armistice du 11 novembre 2018 qui mit fin officiellement à la Grande Guerre de 1914-18), de nombreux historiens ont heureusement rappelé combien la France et ses alliés avaient su puisé sans retenue dans les territoires alors colonisés pour alimenter en hommes, tant les forces armées combattantes que la main-d’œuvre salariée. S’agissant de la France, et comme on le lira dans l’article ci-dessous publié le 6 novembre par Le Monde,ce ne sont pas moins de 270 000 Maghrébinsqui ont alors été appelés sous les drapeaux et 140.000 autres(Algériens et Marocains) dans l’agriculture et l’industrie.Par leur sang ou par leur sueur, ils ont ainsi largement permis à la France, saignée à blanc par cette terrible guerre, de ne pas sombrer militairement ni économiquement. Ne l’oublions jamais …

Georges MORIN (9 novembre 2018)

Citons Séverine Kodjo-Grandvaux (Le Monde. 6 novembre 2018):

«Par la vérité de Dieu, il faut être fou pour s’extraire hurlant comme un sauvage du ventre de la terre. Les balles de l’ennemi d’en face, les gros grains tombant du ciel de métal, n’ont pas peur des hurlements, elles n’ont pas peur de traverser les têtes, les chairs et de casser les os et de couper les vies. La folie temporaire permet d’oublier la vérité des balles. La folie temporaire est la sœur du courage à la guerre.»

Cette folie dans laquelle sombre Alfa Ndiaye, narrateur du roman Frère d’âme(Le Seuil), de David Diop, en lice pour le prix Goncourt décerné mercredi 7 novembre, est celle qui s’est emparée du 20ème siècle naissant. Celle qui fit basculer l’Europe dans l’horreur des tranchées et d’un conflit qui se soldera par 18 millions de morts. Celle pour qui la France fit venir pour la première fois sur le sol européen des soldats africains afin qu’ils combattent aux côtés du colonisateur.

Jusqu’alors, le corps des tirailleurs, créé en 1857 par Louis Faidherbe, gouverneur du Sénégal, était essentiellement utilisé pour suppléer les Français dans leur mission de conquête en Afrique. Mais avec la première guerre mondiale, tout bascule. Les tirailleurs ne sont plus seulement des volontaires. Pour fournir les rangs de la « Force noire » imaginée comme réservoir de soldats pour Paris par Charles Mangin, en 1910, lors de la parution de son récit éponyme, il faut recruter à tout-va. Alors tous les moyens sont bons : primes mais aussi rafles, et même chasses à l’homme rappelant les pratiques de la traite négrière.

A Madagascar, dans la région de l’Ouest-Volta (actuel Burkina) ou encore en Algérie, la voix de la révolte gronde, épisodiquement. Une opposition qui déchire aussi parfois la société entre ceux qui s’opposent et ceux qui, à l’instar du député du Sénégal Blaise Diagne, jouent un rôle crucial dans ce recrutement de masse. En définitive, près de 500 000 hommes– 180 000 en Afrique subsaharienne, 270 000 au Maghreb, 40 000 à Madagascar – sont appelés sous le drapeau français. Les Britanniques, eux, en mobilisent plus de 200 000.

« ZABOR OU LES PSAUMES » de Kamel Daoud

« ZABOR OU LES PSAUMES » de Kamel Daoud, (Actes sud, 2017)

Bien que ce livre soit de parution récente, on en a déjà beaucoup parlé, et principalement en tant que deuxième livre d’un auteur qui s’est rendu célèbre par le premier : on se souvient évidemment de Meursault, contre-enquête paru en 2013 et couvert de prix— le livre révolutionnaire en cela qu’il donne un nom à l’Arabe anonyme de Camus !
On peut d’ailleurs regretter que ce nouveau succès dans le genre romanesque détourne un peu l’attention d’un gros livre très remarquable qui l’a précédé de quelques mois seulement et qui donne une idée des qualités de Kamel Daoud en tant que journaliste, ce qui fut son premier métier. Il s’agit de Mes indépendances (Actes Sud, 2017), gros recueil de 182 chroniques parues dans la presse de 2010 à 2016, du New York Times au Point, en passant, pour la plupart, par Le Quotidien d’Oran. Les lecteurs, qui en France du moins privilégient le roman et toute forme de fiction, devraient considérer que ces Chroniques constituent une véritable « roman de formation » de leur auteur pendant les années où il conquiert liberté personnelle et maîtrise de soi.
Pour en revenir à Zabor ou les Psaumes il est gênant que la critique, enivrée par le succès grandissant de l’auteur (un succès qu’on pourrait dire acquis quoi qu’il en soit) donne très peu d’informations objectives qui pourraient aider le lecteur. Il le faudrait pourtant, en commençant par le titre qui n’a rien d’évident. Et s’il convient de s’y arrêter un instant, c’est parce que ce serait une erreur de rabattre ici le mot Psaumes sur la Bible, bien qu’il l’évoque inévitablement (le plus grand nombre les Psaumes est attribué à David).
Car il se fait que les psaumes se trouvent aussi dans le Coran, assortis du mot Zabur ou Zabor, qui désigne l’un des trois livres cités par Allah comme antérieurs au Coran lui-même, les autres étant la Tawrat (Torah) et l’Injil (les Évangiles). Cependant, dans le contexte conflictuel qui caractérise l’époque actuelle dès qu’il s’agit de l’islam, beaucoup de lecteurs n’imaginent sans doute pas, du fait qu’il pourfend les islamistes autant qu’il le peut, l’importance des connaissances théologiques dans la formation de Kamel Daoud. D’ailleurs il déplore justement qu’après la disparition des grands savants orientalistes ce genre d’études soit devenu le monopole d’islamistes ignares le plus souvent.

« VOLUBILIS » film marocain de Fawzi Bensaïdi, 2017

« VOLUBILIS » film marocain de Fawzi Bensaïdi, 2017
Ce film a semble-t-il bien du mal à trouver sa distribution en France et c’est très dommage, car dans l’importante production marocaine de ces dernières années, c’est certainement l’un des meilleurs, qui touche par son intensité dramatique et par la complexité de ses personnages : ceux-ci, loin d’être des marionnettes au service d’une démonstration, semblent doués d’une vie propre, à la fois exemplaires et originaux.
Leur exemplarité renvoie à la société qui pèse sur eux et détermine toute leur existence en dépit de leurs efforts bouleversants pour se battre contre elle—lutte du pot de terre contre le pot de fer, dont on a vite compris qu’elle est vouée à l’échec. Cette expression populaire peut être reprise sous une forme plus récente, celle qui lui a donnée le marxisme parlant de la lutte des classes. C’est exactement de cela qu’il s’agit, sous une forme tellement visible et implacable qu’elle prend à la gorge. Le jeune couple que forment Abdelkader et Malika appartient aux classes pauvres de la population citadine, ici dans une ville du Nord, Meknès (proche des ruines romaines de Volubilis qui donnent son nom au film). Encore ont-ils un travail, si mal payé soit-il, jusqu’au moment où Abdelkader perd le sien dans des conditions dramatiques. Cette perte n’est d’ailleurs pas un hasard, c’est l’instabilité qui est la règle et l’absence de toute protection (l’existence de syndicats n’est qu’un souvenir dérisoire dans la tête d’un ivrogne), d’où l’insécurité, la peur permanente dont Malika parle très lucidement, et l’obligation d’une soumission totale aux porteurs du pouvoir dont on dépend. Le recours à Marx semble s’imposer car s’il est vrai qu’on connaît désormais dans l’Occident dit évolué des formes de capitalisme qui ne le sont pas moins (néanmoins reconnaissables !), il semble qu’au Maroc on en soit encore au stade qu’on pourrait dire « marxien », caractérisé selon sa définition officielle par « des structures lourdes d’un capitalisme qui broie tout sur son passage dès qu’apparaissent les premiers signes de la révolution industrielle ». Il est probable que dans cette société le modèle du pouvoir reste encore le féodalisme qui historiquement n’est pas si loin. Celui-ci implique une très grande brutalité dans les mœurs, et notamment sous une forme physique l’usage des châtiments corporels, dont Abdelkader subit l’humiliation. Une modernisation conforme au modèle capitaliste en a pris le relais sans transition et chaque bourgeois, qu’il appartienne à la sphère publique ou privée, (le plus souvent mêlées l’une à l’autre), est en fait un « grand » bourgeois qui accumule par tous les moyens un argent considérable, sans la moindre retombée sur les couches inférieures de la société. Pas la moindre idée des droits de l’homme, c’est évident (à cet égard, pas de changement apparent depuis le règne du précédent Roi, pourtant mort en 1999) et pas la moindre trace du « ruissellement » qui est le credo de certains de nos économistes contemporains, théorie d’ailleurs discutable selon laquelle l’argent des plus riches est finalement réinjecté dans l’économie globale et contribue à son développement. Ce qu’on peut voir dans le film est au contraire la forme la plus égoïste d’accaparation des biens, creusant un fossé effrayant au sein du corps social.
Ce système ne garantit sa survie qu’en écrasant le moindre indice de ce qui pourrait être non pas même une rébellion ni même une dissidence mais la possibilité d’une réaction et d’une initiative individuelles. Le rouleau compresseur les écrase en effet, c’est pourquoi Malika comprend, à un certain moment, que la seule solution est de fuir pour s’en éloigner. Encore faudrait-il qu’Abdelkader se montre aussi intelligent qu’elle pour être capable de la suivre dans son projet. La beauté du film, qui est aussi un film d’amour, est de nous montrer cette entité qu’est leur couple au sens le plus plein du terme, lié qu’il est par la puissance du désir et par celle du sentiment, composantes d’un amour que le réalisateur Fawzi Bensaïd nous montre comme la seule force capable de tenir bon face à l’écrasement par les dominants— force très rare cependant car c’est le seul exemple qu’on en voit dans le film.

Denise Brahimi

Le réalisateur a choisi de donner à son film le nom d’une belle cité punique, berbère et romaine, située à 30km de Meknès dont une partie des constructions anciennes ont utilisé les pierres de l’antique cité pour se construire. Ce nom signifie en latin « qui s’enroule sur lui-même », et il est donné à la jolie fleur en forme de trompe qu’on trouve sous ces latitudes. Le jeune couple Abdelkader et Malika viennent en vain chercher sur ce site superbe un peu de l’intimité qui leur est partout refusée dans le quotidien, interrompus par un hilarant guide à mégaphone mettant au garde à vous une cohorte de japonais et leurs perches à selfies. Cet « enroulement » décrit peut-être aussi la relation de ce couple amoureux mais qui ne se connaît guère. La belle scène du début où le balèze Abdelkader masse délicatement et sensuellement les mains de sa bienaimée avec une pommade après son chantier de lavage de vitres dans un restaurant, évoque cet enroulement caché dans le nom du titre.
La sensualité, malgré ou à cause de la contrainte sociale, n’est pas absente du film, comme dans cette scène de café où les deux amoureux échangent un verre de jus de fruits, la paille devenant un support érotique étonnant.
Au risque de forcer la métaphore, on peut aussi penser à l’enroulement de cette société marocaine que décrit Denise où les classes sociales se côtoient, voir se mélangent, l’une au service de l’autre, mais où les pauvres finissent par pénétrer l’intimité des riches. Les relations ambiguës de Malika et de sa patronne rappellent des scènes déjà vues dans d’autres films de réalisateurs et réalisatrices du Maghreb…

J’ai été frappé dans ce film par l’impasse amoureuse et sexuelle généralisée, les deux personnages principaux étant les seuls à vivre une vraie relation amoureuse dans tous ses méandres, les autres personnages, notamment les bourgeois, se séparant, se trompant, cherchant auprès de prostituées dans une voiture un exutoire à ce vide. Le pauvre Mostapha fait les frais de cette illusion en croyant nouer une idylle avec la jeune femme, probablement prostituée que les deux amis, dans un curieux commando de purificateurs musulmans, croient sauver des griffes de son client. Il sera méchamment tabassé par une équipe de nervis lors d’un guet-apens organisé par la belle…
J’ai vu un petit clin d’œil à Titanic quand le couple Abdelkader-Malika, sur le plateau du petit pick-up de l’ami Mostapha, fendent l’air comme Di Caprio et Kate Winslet. Le film fourmille de petits moments fugaces comme celui-ci, qui en disent plus que de longs travellings, et qui construisent un propos finalement très riche. Par exemple, si Abdelkader demande à sa femme de porter le foulard, c’est pour éviter le regard concupiscent des hommes, qui l’enrage et le rend violent. Juste après, Malika, chez sa nouvelle patronne, noue un foulard sur sa tête, ce qui au passage ne lui fait rien perdre de sa beauté, et suscite un propos critique de la bourgeoise sur ce foulard… Il faut dire que le brave Abdelkader n’a pas inventé la foudre, et qu’il semble prendre pour argent comptant toutes les consignes, celles, ambigües de son chef, et le prêt à ne pas penser impliquant pêle-mêle les voleurs , les homosexuels, le sida… etc. Malika est une vraie chance pour ne pas rater sa vie, mais en a-t-il conscience ?
L’amour triomphera-t-il de la misère et de la mort ? La dernière scène ne permet pas de conclure, mais le spectateur séduit par le charme de ce couple de comédie classique italienne voudrait le souhaiter…
PS : encore bravo à Saïd Hamich, décidément un producteur de talent, et qui avait avec « Retour à Bollène » montré ses qualités de réalisateur.

Michel Wilson

(article repris du N° 27 (novembre 2018) de la lettre mensuelle de la section Auvergne- Rhône- Alpes de Coup de Soleil)

« HADJIRA, LA FERME AMEZIANE ET AU-DELA », de Claire Mauss-Copeaux

« HADJIRA, LA FERME AMEZIANE ET AU-DELA », de Claire Mauss-Copeaux – Editions Les chemins du présent 2017

 

Ce livre est né d’une rencontre à Constantine entre Claire Mauss-Copeaux, historienne, auteur de plusieurs ouvrages sur les mémoires des conflits et Hadjira, une moudjahida (combattante) de la guerre de libération de l’Algérie. C’est par Afifa (une nièce d’Hadjira qui vit à Lyon) que Claire entre en contact avec Hadi, le mari de sa tante. L’entourage familial d’Hadjira souffre de son silence sur son enfermement à la ferme Ameziane, un lieu devenu tristement célèbre à Constantine. Ce domaine agricole prospère pendant la colonisation est réquisitionné en 1958 et transformé en Centre de Renseignement et d’Action (CRA), un acronyme pour désigner un lieu d’interrogatoire des « suspects » raflés dans la région. En termes clairs, un centre de torture. Hadjira y est enfermée après avoir été arrêtée à l’âge de 21 ans. L’auteur (Claire) tente de la convaincre de raconter son incarcération dans la Ferme (notons la majuscule utilisée par l’auteur). Il aura fallu à l’historienne près de six ans, beaucoup de doigté, d’opiniâtreté et de bienveillance pour mettre Hadjira en confiance.
Le livre est construit autour de six chapitres, écrits de l’auteur et d’Hadjira, entre présent et passé. Il est ponctué de quelques photos d’archives militaires et de portraits de famille. La ville de Constantine est omniprésente dans les textes des deux femmes. « Elle s’impose dans toute la dureté et l’intransigeance de son site », nous dira Claire. Son fameux pont suspendu au dessus des gouffres noirs se fait métaphore de la traversée de l’horreur vécue par Hadjira. L’auteur évite le piège de la reconstruction ou de la biographie sous forme de chronologie. Impossible de raconter « une vie faite de ruptures, de cheminements aléatoires, une mémoire éclatée par la violence». Elle choisit de suivre le fil d’Ariane tiré par Hadjira pour traverser le pont et aller plus loin, au delà de la ferme Ameziane.
Premier chapitre. Hadjira et l’auteur visitent le collège de jeunes filles de Constantine, celui où elle est entrée en classe de sixième et rêvé de faire des études comme ses grands frères. Le collège se trouve à 880 mètres exactement de la ferme Ameziane à la périphérie du quartier Saint-Jean où vit sa famille. Le décor est planté. Commence alors un long dialogue de six ans entre les deux protagonistes. Un accouchement lent, douloureux faits d’hésitations, de renoncements, de rendez-vous différés. L’historienne s’arme de patience. Pour Hadjira, l’exercice est périlleux. Comment raconter la douleur d’Ameziane ? Comment lutter contre les vagues de détresse qui la submergent quand le souvenir de ce qu’elle a subi à la Ferme la rattrape ? Comment raconter l’humiliation sordide et la mort ? Le18 mai 2015, elle prend sa décision et écrit. « Je sais que ces moments sont importants, je les ai vécus, ils sont enfouis en moi, ils font ma vie. Aujourd’hui, je tiens à les partager ». Hadjira n’avait jamais raconté « la Ferme » ni à sa mère, ni à ses frères ni même à Hadi, son mari. Encore moins à ses enfants. Pourquoi ce si long silence ? « Le climat qui a prévalu dans mon pays, peu après l’indépendance a certainement joué. La banalisation de toutes les formes de lutte que nous avions menées, les enjeux politiques qui se précisaient, oui, tout cela a pesé, m’a incité à me taire ». Pourtant Hadjira l’affirme fort. Elle n’a jamais regretté son engagement pour la liberté même si le prix à payer a été élevé, très élevé.
Le premier récit d’Hadjira commence par son enfance et son adolescence. Rien ne préparait cette femme à ce parcours militant et à la violence qui allait assombrir sa vie. Ses grands-parents sont originaires de la Calle, un petit port à l’est d’Annaba. Une famille de notables, l’un des grands-pères était cadi, l’autre mufti, théologien et jurisconsulte. Le cadi avait scolarisé ses filles et ses garçons, en arabe et en français. Le père de Hadjira est interprète judiciaire au tribunal de Guelma. Un pur produit de cette double culture. Elle a cinq ans quand sa famille quitte Guelma pour s’installer dans le quartier de Saint-Jean, dans un faubourg européen. C’était la seule famille arabe à vivre rue Fronton. Elle y a passé toute sa scolarité de l’école maternelle et primaire au collège. Hadjira a été une enfant gâtée. Très proche d’un père adoré, « un homme grand et mince, bel homme, soigné et qui portait de beaux costumes ». Un père complice qui l’emmenait juchée sur ses épaules dans des virées joyeuses dans un des bars de la ville. Il mourra à l’âge de 42 ans d’une embolie. Sa mère, analphabète, a pris la relève. Elle était profondément religieuse mais n’avait jamais obligé ses enfants à faire la prière, n’avait jamais bridé sa fille dans ses engagements politiques malgré les risques qu’elle prenait. Hadjira a beaucoup fréquenté ses camarades françaises. Elle parlait mieux le français que l’arabe. Elle a même chanté avec plaisir la Marseillaise, avouera-t-elle, avant de prendre conscience du racisme insidieux qui régnait autour d’elle.
Premier accroc. Le 8 mai 1945 et ses massacres. Hadjira est confrontée à l’âge de 8 ans à un événement angoissant. Ses parents sont ravagés de chagrin par l’assassinat d’amis très chers restés à Guelma. Des personnes de double culture qui leur ressemblent. Plus tard, à l’âge de 16 ans, elle sera témoin de l’assassinat d’un algérien dans son quartier. Une scène l’a particulièrement marquée. Un habitant de Saint-Jean, Marcel (elle l’appelait tonton Marcel) s’était approché du corps ensanglanté gisant par terre et l’avait frappé violemment du pied en hurlant « Sale fellaga ! ». Hadjira sort peu à peu du cocon familial qui la protégeait et découvre l’injustice coloniale. Le vent de l’insurrection souffle dans la région de Constantine. Aux attentats « ciblés » d’européens, l’armée française répond par une répression féroce et ferme les yeux sur les « ratonnades » des populations musulmanes. Hadjira choisit son camp en rejoignant la grande grève des lycéens et des étudiants en mai 1956. Elle trouve un travail à la poste, renonce à passer le baccalauréat et s’engage directement dans la lutte clandestine des fidayins (combattants). Profitant de la situation privilégiée de sa famille et de son « physique d’européenne », elle sert d’agent de liaison pour le FLN et transporte même des armes pour son compte. Elle est arrêtée et incarcérée à la ferme Ameziane en 1959 à la suite d’une dénonciation. Elle raconte les circonstances de son arrestation. Le ton semble distancié. Elle parle du passé, de ses compagnons de lutte, de leur courage, en évitant de se mettre en avant. Ce n’est que bien plus tard qu’elle consent à lever le voile sur l’enfer de la Ferme : « dans l’écurie où nous étions enfermés, la plus jeune d’entre nous, Rania, avait 16 ans et la plus âgée 45 ans peut-être…Nous n’avions rien…Plus de pièces d’identité, pas le moindre vêtement, rien pour la toilette. Nous croupissions, excusez-moi du terme, nous croupissions dans la merde. Notre écurie était en face de la pièce où ils torturaient. Ils torturaient surtout la nuit. ». Dans un courriel du 30 mai 2014 envoyé à Claire, elle franchit une nouvelle étape et consent enfin à décrire les interrogatoires qui se suivent pour la faire parler. Rien ne lui sera épargné. Les coups qui pleuvent, les insultes, le supplice de la gégène, la pendaison par les pieds et d’autres atrocités. « Les deux bérets rouges m’ont ligotée sur une chaise avec une grosse corde. Ils m’ont mis un entonnoir dans la bouche, ils ont puisé une eau noirâtre dans la baignoire à côté de moi. Je criais, je suffoquais, j’essayais de fermer la bouche, mais ils étaient les plus forts». A un autre moment, elle avoue : « chez moi, c’était un refuge… » mais ils le savaient. Ils ont continué et continué de questionner : qui est ton chef ? Je ne sais plus ce que j’ai dit…Je n’en pouvais plus, mon ventre enflait, enflait. J’ai essayé de vomir. Je n’en avais plus la force et je me suis évanouie. En me réveillant, je me suis aperçue que j’avais uriné sur moi ». Le cauchemar alternant tortures et pressions psychologiques durera plus de trois mois jusqu’à sa libération.
Le livre se clôt sur le retour à la vie, la libération du pays. Hadjira s’est-elle débarassée de son fardeau ? A-t-elle tout raconté ? Elle seule le sait. L’ouvrage de Claire Mauss-Copeau ne répond pas à ces questions. Nous ne saurons qu’une petite partie de l’humiliation sordide qu’ Hadjira a vécu dans sa chair et dans son esprit. L’historienne, consciente des limites de sa parole face à l’indicible, ne cède jamais au lyrisme et à la glorification. Son travail d’écoute honnête, étayé par les archives, est servi par une langue simple, juste. Reste le témoignage d’une femme qui s’est efforcée d’être au plus près de la vérité. Sans jamais céder à la haine. Une femme debout, malgré Ameziane et bien au-delà d’Ameziane.
Omar Hallouche

(article repris du N° 27 (novembre 2018) de la lettre mensuelle de la section Auvergne- Rhône- Alpes de Coup de Soleil)