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« BAYA, RHAPSODIE ALGEROISE » de Aziz Chouaki

« BAYA, RHAPSODIE ALGEROISE » de Aziz Chouaki  (1989, 2018 Bleu autour)

Aziz Chouaki avait quarante ans lorsque la montée en force des islamistes l’obligea à quitter l’Algérie en 1991. A cette époque il avait déjà publié cette « rhapsodie algéroise » que beaucoup de gens vont enfin pouvoir lire grâce à sa réédition toute récente en France, par un éditeur de la région Auvergne-Rhône-Alpes.
Aziz Chouaki a écrit des pièces de théâtre et des romans ; le court texte intitulé Baya, à dire vrai inclassable, est présenté par lui comme un récit, qu’il prête à son personnage féminin ; mais on ne peut considérer Baya comme son double, ne serait-ce que pour des raisons d’âge : Baya pourrait être sa mère ou presque, il pourrait être ou presque l’un des enfants de Baya qui s’appelle Hamid, l’autre étant une fille Samira. Cependant aux côtés de Baya le personnage dont on entend le plus parler est son mari Salah, et ce sont de très jolis passages, au début du récit, que ceux où ils font connaissance et tombent amoureux l’un de l’autre.
Il en est d’ailleurs ainsi tout au long du texte, la mémoire de Baya la fait se déplacer d’un souvenir à l’autre et les moments sur lesquels elle s’attarde le plus sont ceux qu’elle a vécus avec le plus de bonheur, ce qui fait que ces retombées de la mémoire doivent leur charme à un parfum de nostalgie. Cependant Aziz Chouaki n’en abuse pas parce que, comme on le comprend assez vite, ce n’est pas son objet. Oui il aime évoquer une Algérie (ou plutôt une ville d’Alger) qui pour l’essentiel est celle des deux ou trois décennies précédant l’indépendance, puis l’englobant et la suivant de très près. Mais du fait qu’il ne l’a pas encore quittée au moment où il écrit, on ne saurait parler comme on l’a fait pour certains Pieds Noirs de « nostalgérie », c’est plutôt, de manière poétique, du goût de se laisser prendre à des remontées du passé qui doivent tout ou presque tout au langage dans lequel elles se trouvent exprimées. Le but d’Aziz Chouaki n’est pas de raconter des faits de manière réaliste, à travers une mémoire individuelle qui les aurait enregistrés, c’est plutôt de se laisser porter par un délire verbal contrôlé et pourtant créatif. Si l’on voulait faire de Baya un personnage réel reconstitué à partir des éléments qui constituent la narration romanesque, on aurait sans doute un peu de mal à savoir si elle est vue du dehors ou du dedans, car elle est essentiellement une voix, une femme qu’on entend se parler à elle-même et qui bientôt nous entraîne dans son flot de paroles comme elle s’y laisse entraîner elle-même. C’est ce flot ou ce flux qui finalement devient le véritable personnage du livre et qui retient d’autant mieux notre attention qu’on est ravi d’être emporté par lui, voire médusé.
Pour l’essentiel, le jeu auquel se livre Aziz Chouaki consiste à se laisser posséder par le récit comme oralité, à l’entendre sans chercher d’emblée à le visualiser comme texte écrit. Après quoi ou à ce même moment, des mots se présentent d’eux-mêmes pour transcrire le texte oral, sans autre raison d’être que de correspondre aux sons entendus. Evidemment lorsqu’on dit que des mots du langage écrit se présentent d’eux-mêmes, il faut comprendre que ces mots ne se présenteraient sûrement pas à tout le monde mais le font pour l’auteur Aziz Chouaki parce qu’il vit au milieu d’eux et les a apprivoisés de longue date. Là est son talent d’écrivain et tous les lecteurs s’accorderont à le trouver époustouflant.
Qu’on en juge par un ou deux exemples : lorsque Baya se souvient de la célèbre fable de La Fontaine Le corbeau et le renard que son institutrice lui faisait apprendre à l’école, sans doute avant même qu’elle sache lire, Aziz Chouaki écrit « Le corps beau et l’heureux narre », non parce qu’il suppose que Baya l’aurait écrit de cette manière, mais parce que, en tant qu’écrivain, il veut que les mots soient comme des (jolis)petits cailloux à sa disposition dans une boîte et qu’il utilise librement à sa manière, pourvu que le résultat (sonore) soit obtenu.
C’est en vue de ce seul résultat qu’il écrit «mammaire» pour «ma mère», «cadéroucelle» et «gédubontaba» pour le titre de ces deux célèbres chansons enfantines. A quoi s’ajoutent diverses contrepèteries ou déformations de mots, ces dernières suffisant à restituer les moments de l’enfance de Baya et la joie de vivre qui les accompagnait, alors même que le lecteur ravi sait très bien qu’il doit ce plaisir non à quelque souvenir de la réalité passée mais à l’agilité verbale illimitée de l’auteur. Dans cette aventure quelque chose doit lâcher prise pour produire un effet de libération et c’est la logique grammaticale du langage qui est piétinée joyeusement.
Cependant la qualité poétique du texte tient à des causes multiples : dans de nombreux passages, l’image d’Alger s’inscrit en filigrane sous le texte qu’on lit, elle est une présence qui passe par tous les sens, les odeurs et les couleurs étant aussi à l’origine d’une joie que l’auteur offre à ses lecteurs sans modération—sans doute parce qu’il veut d’abord se les offrir à lui-même pour s’en gorger, comme s’il avait le pressentiment qu’à plus ou moins longue échéance, il lui faudra apprendre à s’en passer. C’est ainsi que Baya est un très bel hommage à tout ce qu’il faut accepter de perdre après l’avoir beaucoup aimé, l’enfance certainement, où comme le bébé Hamid, on a été « cajolé, mignardé, amusé, musardé par la bienséante bonté du cœur ». Mais aussi la ville où on a vécu et qu’il va falloir quitter ; et le paysage restreint mais inépuisable qui l’environnait, comme dans ce paysage algérois, vu des hauteurs de Chréa : « Les cèdres, silencieuses sentinelles de l’altitude, en bas la plaine, Blida des roses, petit jouet blanc, carrefours anglés droits carrés et vergers petits, petits carrés verte et au loin là-bas dans la dense distance la mer tranquille des îles ».
Baya est un poème en prose d’une étonnante originalité.
Denise Brahimi

(extrait de la Lettre culturelle franco-maghrébine N° 30, Coup de Soleil Lyon)

« LE PEINTRE DEVORANT LA FEMME » de Kamel Daoud

« LE PEINTRE DEVORANT LA FEMME » de Kamel Daoud (Stock, 2018)

Cet essai appartient à une collection qui s’intitule « Ma nuit au Musée ». C’est en effet un excellent usage qui s’est répandu en France ces derniers temps et qui consiste à enfermer pour une nuit en solitaire dans un musée une personnalité, artiste, écrivain, en échange des impressions qu’ils auront tirées de cette expérience inédite . Le Président du Musée Picasso de Paris a eu l’idée judicieuse de proposer cette expérience à Kamel Daoud, en 2017, pendant que se tenait dans le Musée l’exposition intitulée « Picasso 1932, année érotique ». Il n’est pas difficile de deviner ses intentions et Kamel Daoud est sans doute allé encore au-delà de ce qu’il pouvait espérer, c’est-à-dire une confrontation entre l’érotisme selon Picasso et l’érotisme dit oriental dans une version très contemporaine, celle des islamistes salafistes. Faut-il préciser que l’écrivain algérien auteur du célèbre Meursault, contre-enquête (2013-2014) n’appartient nullement à cette tendance, qui est au contraire celle de ses ennemis acharnés, et que ceux-ci sont allés jusqu’ à lancer contre lui une fatwa (2014), comme l’avait fait en son temps (1989) l’imam Khomeini contre Salman Rushdie et ses Versets sataniques. Néanmoins, le visiteur nocturne du Musée Picasso, évidemment très impressionné par la collection de tableaux qui lui sont donnés à voir, ne se lance pas dans une apologie délirante du peintre —ce qui serait d’ailleurs bien inutile tant son génie est reconnu. Il s’efforce de comprendre et d’analyser l’érotisme dont il s’agit, ce qui n’est pas si simple. En sorte que ses lecteurs dont nous sommes ne peuvent que le remercier de ses exégèses : c’était un pari difficile et l’on peut affirmer que le pari a été gagné.
Qu’est-ce donc que cette « année érotique 1932 », formulation un peu surprenante mais qui devient plus claire si l’on se reporte à quelques informations de type biographique. L’exposition donne à voir, sous les pinceaux du peintre, une jeune femme appelée Marie-Thérèse Walter, que Picasso, âgé de 50 ans, avait rencontrée quelques années plus tôt alors qu’elle n’en avait que 18. Tous les tableaux présentés sont consacrés à leur relation et uniquement à son aspect érotique. L’univers dans lequel on se trouve immergé est un monde purement physique, on y voit des corps ou des fragments de corps entremêlés, encore faut-il préciser qu’il ne s’agit aucunement d’une peinture réaliste, et s’il est vrai qu’on la ressent assez vite comme érotique, on n’est pas pour autant en état de préciser d’emblée ce que, dans ce contexte, le mot veut dire. Kamel Daoud choisit une piste d’interprétation et elle se révèle convaincante. Le titre de son essai qui d’abord est lui aussi un peu surprenant, correspond tout à fait à ce qu’il explique ensuite.
Face au corps de la jeune femme qui lui est soumise, et qui semble partager complétement la pratique érotique de Picasso comme peintre et comme amant, celui-ci, dans ses deux rôles, se jette sur son objet dans une volonté de possession totale et se livre à une sorte de démembrement qui lui permet de s’absorber en elle ou de l’absorber en lui. Il y a fabrication d’un objet global du tableau, qui est le couple érotique sans aucune fuite possible ni rêvée, sans aucune transcendance ni discours imaginaire d’accompagnement.
Ayant fait le constat de cette stupéfiante dévoration pendant toute une première partie de son livre, Kamel Daoud passe au projet comparatiste qui est à l’origine de celui-ci. Qu’en est-il de l’érotisme en islam, au Maghreb, en Algérie. C’est de ce dernier pays qu’il tire son expérience personnelle et aussi, il faut bien le dire, sa volonté de polémiquer qui n’est pas nouvelle. Mais du fait que les questions qui se posent à lui concernent aussi bien l’érotisme en général ou les pratiques quotidiennes de la rencontre amoureuse, il n’est pas étonnant que son livre prenne la forme d’un ensemble de réflexions diverses, plus ou moins longues, rejoignant des questions connues mais pour les traiter brillamment et sous une forme originale. C’est ainsi qu’on trouvera des développements tout à fait intéressants sur le musée lui-même comme institution, dont Kamel Daoud dit qu’il est par essence et par son origine de conception purement occidentale et n’existe dans les pays arabes que par imitation ou pour séduire l’Occident
L’érotisme selon le salafisme (voué à la « rééducation morale » de la communauté musulmane) ne peut exister qu’au Paradis c’est-à-dire après la mort. Et ce d’autant mieux (et même à la condition) qu’il sera exclu auparavant de la vie des vivants, si l’on peut dire, donc de la vie tout court. Les variations sur le thème de l’érotisme paradisiaque relèvent évidemment de la mythologie et du fantasme, ce qui explique d’ailleurs leur succès auprès de ceux qui sont dépourvus de toute prise sur la réalité et maintenus volontairement dans cet état. Cet érotisme ne peut manquer d’être totalement codé et formaté, son succès étant directement lié à sa forte teneur en clichés. Sans qu’il soit besoin que l’auteur y insiste, il est évident que c’est exactement l’inverse de ce que fait Picasso. Car celui-ci est l’unique inventeur des images par lesquelles il rend compte, en tant que peintre, de son expérience érotique—prenant même le risque (qui ne l’arrête jamais) d’être difficile à comprendre voire repoussant —d’ailleurs il n’a certainement jamais fait profession de féminisme, en tout cas pas au sens actuel (il est mort en 1973) et politiquement correct du mot.
Ce qui tient au cœur de Kamel Daoud est une conséquence de ce salafisme renforcé et particulièrement rétrograde lorsqu’il s’agit de la relation entre hommes et femmes. De la misère sexuelle des Musulmans il est le témoin constant et consterné dans son propre pays l’Algérie (mais il n’hésite pas à la dénoncer aussi ailleurs comme il l’a fait à ses dépens au moment des tristement célèbres agressions sexuelles commises à Cologne la nuit du Nouvel An 2016). Et il termine sur ce constat désolé : « Je suis l’enfant d’un monde où l’érotisme est un silence. Le corps n’y est pas aimé mais subi ».
Denise Brahimi

(extrait de la Lettre culturelle franco-maghrébine N° 30, Coup de Soleil Lyon)

Vie d’une Pied-noir avec un Indigène, Carnets d’Algérie 1919-1962, Mourir chambre 58 », de Jean-Philippe Nottelet

« VIE D’UNE PIED-NOIR AVEC UN INDIGENE: Vie d’une Pied-noir avec un Indigène, Carnets d’Algérie 1919-1962, Mourir chambre 58 », de Jean-Philippe Nottelet (Paris, éditions Tirésias-Michel Reynaud, 2017)

Le titre, malgré sa longueur, ne donne pas une idée complète du contenu de ce livre qu’il convient donc d’expliciter. Certes le personnage principal en est bien la « Pied-noir mariée avec un Indigène », mais il est aussi question d’elle pour un problème qui n’est pas évoqué par cette première définition et par cette singularité. C’est le problème qui apparaît avec le deuxième sous-titre « Mourir chambre 58 » et c’est toujours de la même personne qu’il s’agit, Giselle Nottelet, mère de l’auteur. Mais dans les chapitres de la première série, elle est vue (principalement par elle-même et dans un récit autobiographique) en tant que jeune fille puis épouse de l’Indigène Salah Henri Ould Aoudia, alors que dans les chapitres de la deuxième série, elle est vue (principalement par ses enfants Madeleine et Jean-Philippe) en tant que très vieille dame de 94 ans qui en février 2014 vit ses derniers jours, dans de très mauvaises conditions que le livre a pour but de dénoncer. Les deux séries pourraient se suivre, car elles sont chronologiquement très distinctes, la première allant jusqu’en 1962, comme l’indique le premier sous-titre du livre ; mais Jean-Philippe Nottelet, l’auteur a choisi de procéder différemment, et d’inventer une présentation romanesque originale, qui consiste à entrecroiser les chapitres correspondant aux deux séries. Il s’explique sur les raisons de ce procédé dans un bref épilogue. C’est que, dit-il, dans chacune des deux séries, sa mère Giselle, jeune femme ou vieille femme, a subi les mêmes violences ou plutôt que lui-même a constaté de part et d’autres les mêmes violences aussi inacceptables. Dans la première série il s’agit du racisme en période coloniale suivi par les meurtres commis pendant la guerre d’indépendance de l’Algérie; dans la deuxième série ce sont les conditions infligées par le système médical à une vieille dame agonisante, en dépit des lois. De toute manière, l’auteur veut affirmer sa révolte contre l’insoutenable et peut-être espère-t-il par ce moyen s’aider lui-même à faire son deuil, car deuil il y a, dans les deux cas.
Deuil de la mère en 2014, et le livre est écrit dans son souvenir presque immédiat, quelques années après qu’elle soit morte dans des souffrances qu’elle avait pourtant très lucidement cherché à éviter. Deuil du père mort en 1962 et Gisèle, à l’ultime fin de ses « carnets » évoque la sinistre mainmise de l’OAS sur Alger, qui se termine par l’assassinat de son propre mari avec un certain nombre de ses compagnons le 15 mars 1962. Parmi les noms de ceux que l’O AS a froidement mis à mort ce jour-là on sait en effet qu’il y a celui d’Ould Aoudia, mari de Giselle et père de celui qui écrit le livre dont nous parlons.
Il n’ y a pas lieu de s’étonner que dans Vie d’une Pied-noir la figure de ce père, malheureusement célèbre à cause de cette sinistre exécution collective, ne soit que très peu présente et toujours indirectement par l’intermédiaire de sa femme (dont l’amour n’est pas à mettre en cause, tout le livre montre à quel point ce couple était fortement uni). C’est qu’en fait, Jean-Philippe le fils a déjà consacré d’autres écrits à son père que Giselle appelle de son prénom chrétien Henri, puisque il était, lui l’Indigène du titre, un Kabyle converti au christianisme, comme l’était Jean Amrouche, pour prendre un autre exemple connu. On peut citer notamment, en 1992, L’assassinat de Château-Royal, avec une postface de Pierre Vidal-Naquet. Et c’est encore une raison pour laquelle il a voulu organiser autrement le livre consacré à sa mère Giselle, sans la rabattre entièrement sur l’histoire de son mari, mais tenant compte au contraire de l’autre méfait dont elle a été victime de la part du pouvoir médical pendant son agonie.
On aimerait évidemment en savoir plus sur la vie du couple formé par Giselle et Henri, les difficultés causées par le préjugé raciste ayant commencé avant même leur mariage et à son propos, du fait que le père de Giselle y était violemment opposé. Il est clair qu’on ne doit pas se laisser prendre par la discrétion de Giselle qui n’était pas femme à se plaindre et qui pour cette raison se contente d’y faire quelques allusions, cependant significatives. Pour la période de l’OAS, l’auteur a utilisé judicieusement des fragments de la correspondance entre Giselle et Paulette Roblès, épouse de l’écrivain Emmanuel Roblès qui était de leurs amis. On sait qu’il a été aussi celui de Mouloud Feraoun entré en 1960 aux Centre sociaux éducatifs —raison pour laquelle il a fait partie des six victimes assassinées le 15 mars 1962. On est d’ailleurs très admiratif des réseaux que ces gens de bonne volonté avaient réussi à constituer, autant qu’on est consterné par « l’incommensurable imbécillité » de leurs assassins, cette formule est de Giselle, en écho à ce qu’écrivait Germaine Tillion dans Le Monde du 17 mars 1962, pour stigmatiser « la bêtise qui froidement assassine ».
S’agissant de l’aveuglement et de la surdité des médecins auxquels Giselle a eu affaire dans les derniers jours de sa vie, il est vrai qu’on serait peut-être moins porté à vouloir les sanctionner que les racistes et les assassins dont il a été question dans les Carnets d’Algérie de 1919 à 1962.
Mais en fait le problème n’est pas de savoir s’il y a égalité quantitative ou non entre des préjugés qui seraient plus ou moins graves. Qualitativement il se fait que chacun est grave dans sa catégorie, et exige pareillement d’être combattu. Ne serait-ce que pour rendre hommage à ceux qui se sont vaillamment battus pour faire passer des lois, et on pense évidemment ici à la loi Léonetti plusieurs fois citée par Jean-Philippe Nottelet. A partir du moment où aucun des engagements inclus fermement et sans réserve dans les termes de cette loi n’a été respecté par les membres du corps médical chargés de veiller sur Giselle, il n’est pas possible d’accepter leur impunité. Et qu’on ne minimise pas ce qui ne serait qu’une « question de principe » puisque les principes ou plutôt leur non-respect se sont traduits en souffrance humaine irréparable. Ce livre nous rappelle qu’il est des crimes de toute sorte et que d’une certaine façon, en effet, c’est toujours du même mépris de l’être humain qu’il s’agit.
Denise Brahimi

(extrait de la Lettre culturelle franco-maghrébine N° 30, Coup de Soleil Lyon)

Au MODEL 2018: portraits, tous ensemble

Tous ensemble: le MODEL, c’est une grande foule qui baigne dans les ors de la République qui nous accueille à l’Hôtel de Ville de Paris pendant trois jours. C’est ce cadre qui fascine le plus souvent nos amis photographes. Mieux que d’autres années nous avons reçu une masse de portraits remarquables: merci Gianni!

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Jeunes au MODEL: rétrospective

Magyd Cherfi

Magyd Cherfi en signature

Année après année, au Maghreb des livres, puis au Maghreb Orient des livres (MODEL), des jeune nous rejoignent. Nous recrutons pour les jours du salon des volontaires appartenant à des associations d’insertion (Ecole, deuxième chance en 2018). Nous invitons aussi des lycéens et collégiens qui, dans leur classe, avec leur professeur, ont lu et étudié le livre d’un écrivain invité.

 

 

 

 

 

Communiqué 2013:

Organisé par Radhia Dziri et Fériel Saadi, animé par Marianne Weiss, du service d’action éducative de l’Institut du monde arabe (IMA), l’espace jeunesse propose aux enfants et aux familles des activités ludiques et de découverte : une exposition pédagogique « Le Maghreb : l’Occident arabe », des contes du Maghreb (dim. 11h et 15h), des lectures, un atelier BD et d’autres activités en libre accès / inscription sur place recommandée.

Communiqué 2014

Lycée Jules-Marey (Boulogne-Billancourt, Hauts-de-Seine) Abderrahman Chentouf travaille avec ses élèves depuis l’automne 2013 sur le livre d’Azouz Begag “Salem Ouessant”. Le professeur et les 10 élèves qui se sont le plus impliqués rendent compte de leurs travaux et dialoguent, en public, avec l’auteur du roman.

 

 

 

 

 

Lycée Saint-Exupéry (Saint Raphaël, Var): Aoitef Essouri travaille avec ses élèves depuis l’automne 2013 sur la BD d’Anne Sibran et Didier Tronchet “Là-bas”. La professeure et les 10 élèves qui se sont le plus impliqués rendent compte de leurs travaux et dialoguent, en public, avec les auteurs de la BD.

 

 

 

 

 

 

 

Communiqué 2015: Lycée Louis Armand (Eaubonne, Val-d’Oise). Saïd Aliane travaille depuis l’automneavec ses élèves de 1ère sur le livre d’Azza Filali : « Ouatann » (éd. Elyzad). Ils rendent compte de leurs travaux devant le publicet dialoguent avec l’auteure.

Azza Filali : Ouatann

Communiqué 2016: 

 

L’oiseau de pluie, de Ferradji

Lycée Louis-Armand (Eaubonne, Val-d’Oise). Saïd Aliane travaille depuis l’automne avec ses élèves de 1ère sur le livre de Taïeb FERRADJI : « Contes kabyles » (éd. L’Harmattan). Les lycéens rendent compte de leurs travaux devant le public et dialoguent avec l’auteur.

 

 

 

 

 

 

 

Lycée Jean-Monnet (Montpellier, Hérault). Yanick Berry travaille depuis l’automne avec ses élèves de 1ère sur le livre de Fouad LAROUI : « Une année chez les Français » (éd. Julliard). Les lycéens rendent compte de leurs travaux devant le public et dialoguent avec l’auteur.

 

 

 

 

2016, jeunes en insertion:

Depuis des années l’association Coallia envoie au Maghreb des livres une dizaine de stagiaires qui participent aux deux jours de la manifestation. Cette année 2016, ils en ont tiré un reportage qui constitue l’essentiel du premier numéro du trimestriel qu’ils viennent de lancer. Merci à eux pour leur travail et leur témoignage. Que ces jeunes apprennent à connaître la France ainsi à l’Hotel de Ville de Paris est un message
d’espoir.

Ci-dessous, le lien pour la version en ligne : https://madmagz.com/fr/magazine/740242?utm_source=m3&utm_medium=email&utm_campaign=f

Communiqué 2017: Depuis 2004, des lycéens travaillent chaque année, durant l’automne, sur un livre choisi avec leur professeur. Ils viennent rendre compte de leurs travaux devant le public du Maghreb des livres de février et ils dialoguent avec l’auteur. Le Maghreb des livres n’accueillera pas cette année de classes de lycéens. Deux classes du Languedoc et de Normandie travaillent actuellement sur le dernier livre de Magyd Cherfi (“Ma part de Gaulois”) mais les deux régions sont en vacances les 18 et 19 février. Les rencontres et le débat avec l’auteur se feront donc sur place avant le 31 mars.

2018: Présence des jeunes au MODEL, lecteurs, auditeurs et autres…

Maghreb-Orient des livres 2018

Maghreb-Orient des livres 2018

Maghreb-Orient des livres 2018

Maghreb-Orient des livres 2018

Maghreb-Orient des livres 2018

Maghreb-Orient des livres 2018

Jeunes en insertion: images au Model 2018 (Ecole, deuxième chance)

 

 

 

 

 

 

Rencontre entre des lycéens et l’écrivain Yamen MANAÏ: 2018


Une classe de 1ère du lycée Marcel-Cachin de St-Ouen (Seine-Saint-Denis) et leur professeur Jonathan Wilson, ont travaillé durant 3 mois sur le livre « L’amas ardent » (éd. Elyzad) de l’écrivain tunisien Yamen MANAÏ.
Une douzaine d’élèves ont rendu compte de leur travail et dialogué avec l’auteur.

 

Kader Ferchiche: « MOI, SOLDAT ALGERIEN DE LA GUERRE 14,18 »

« MOI, SOLDAT ALGERIEN DE LA GUERRE 14,18 » de Kader Ferchiche  (Alger, APEC, 2018, roman)

Il n’est pas inutile de préciser que ce livre est un roman car il pourrait aussi être l’œuvre authentique d’un Algérien ayant servi comme supplétif pendant la Première guerre mondiale. On sait qu’ils ont été nombreux et qu’on en parle de plus en plus, ce qui est bien la moindre des choses. Ici il semble que l’auteur Kader Ferchiche ait choisi d’aborder ce fait historique par le biais de la fiction, mais on se rend vite compte qu’il ne s’en appuie pas moins sur une forte documentation. D’autant plus que s’il y a un moment privilégié et relativement ponctuel dans le récit (1918-19, il permet aussi au romancier de tracer des perspectives dans la longue durée, pas moins d’un siècle jusqu’à aujourd’hui.
Le héros principal de cette histoire, l’Algérien Sassi Boutaleb, a en effet été réquisitionné pour aller faire la guerre des Français contre les Allemands, et il en est revenu gravement blessé, d’une manière irrémédiable, en sorte qu’il sait très bien que ses mois sont comptés. Et en effet il disparaît dans l’année qui suit son retour en Algérie après la fin de la guerre. C’est justement parce qu’il le sait et qu’il s’y attend qu’il veut laisser derrière lui un écrit pour dire son opinion sur cette guerre qui lui a été imposée et aussi, plus globalement, sur cette condition d’indigène qui aura été la sienne pendant toute sa vie. Il a ainsi rédigé un livre d’une centaine de pages mais n’a pas réussi à le faire publier de son vivant. C’est pourquoi il implore finalement toute personne qui trouvera un jour cet écrit d’essayer de le faire connaître, de toutes ses forces, le meilleur moyen étant bien sûr d’obtenir sa publication.
Or par la grâce du romancier, le vœu de Sassi Boutaleb sera en effet exaucé, et la personne qui va se charger de faire publier son récit par un éditeur de sa connaissance est une jeune femme d’aujourd’hui qui se trouve être l’arrière-arrière petite fille du soldat algérien dont elle découvre un jour par hasard le manuscrit. La jeune femme s’appelle Valentina Montini, elle avait une vague idée de l’existence de cet aïeul algérien mais n’en a pas moins tout à découvrir de ce qu’il a été et de ce qu’il évoque dans son témoignage.
Kader Ferchiche décrit de façon assez convaincante ce qui se passe pour son héroïne Valentina qui, malgré le siècle et tout ce qui les sépare, est la digne héritière de Sassi. Valentina est gagnée progressivement par une sorte de contagion qui émane de cet écrit qu’elle a trouvé et dont elle se sent responsable. Ce phénomène n’est pas seulement affectif ou irrationnel, il est au contraire nourri par un immense travail de recherche qu’elle entreprend pour reconstituer l’histoire de l’Algérie coloniale et situer les différentes générations qui composent sa famille, très hétéroclite, dans ce contexte. Valentina qui n’avait écrit jusqu’alors que des œuvres de divertissement, pour enfants ou adolescents, comprend peu à peu l’importance et le poids que peut avoir l’écriture et son rôle au service de la vérité, surtout dans un contexte où celle-ci a été systématiquement occultée.
L’effet produit par le récit de Sassi Boutaleb s’explique par son rôle de dévoilement mais celui-ci doit son efficacité au ton très remarquable de l’indigène et du soldat, les deux termes par lesquels il se définit. Le mot « indigène » recouvre toutes les injustices et les indignités dont un homme comme lui a souffert, et il permet de les transformer par l’écriture en un cri d’indignation—c’est lui-même qui fait un rapprochement significatif entre ces mots-clefs :
« Comme Sassi Boutaleb, Valentina Montini maintiendra autant qu’elle le pourra « indigène » dans lequel il y a les lettres pour « indigné ». Ou tout simplement « indignes », comme ceux qui avaient réduits les habitants à ne plus être que l’ombre d’eux-mêmes. »
On comprend par un exemple comme celui-ci la force de l’écriture de Kader Ferchiche, en dépit du fait que son usage des mots français est parfois très approximatif (mais peut-être même à cause de cela). Il est porté par un lyrisme qui est celui d’une douleur irrémédiable, puisqu’en effet la mort prochaine de son personnage ne laisse à celui-ci aucune chance d’apaiser un jour la violence de tout ce qu’il a eu à éprouver. Ses cris de révolte sont poignants—d’autant plus que le récit de Sassi Boutaleb est évidemment écrit à la première personne.
En revanche tout ce qui concerne Valentina constitue une narration à la troisième personne, et les deux tons alternent. Tout porte à croire que Kader Ferchiche se sent à la fois l’un et l’autre de ses deux personnages, avec cependant, d’un point de vue biographique, plus de points communs avec Valentina puisqu’ils sont l’un et l’autre des romanciers, qui veulent ne rien perdre de ce que leur permet cet état, et en même temps sont personnellement passionnés par l’Histoire, et mus par la volonté de la mettre en perspective, au moins dans le moyen terme que représente un siècle environ de son déroulement.
Valentina réagit à la fois par rapport à l’histoire de la France et par rapport à celle de l’Algérie, même lorsque les deux sont relativement séparées. Dans les deux domaines, ses réflexions, c’es-à-dire celles de Kader Ferchiche, sont parfois bien intéressantes. Elle n’a pas de peine à montrer les contradictions de la politique française qui aboutit à l’effroyable et injustifiable guerre de 1914-18. On sait en effet que la Troisième république, depuis 1870 et jusqu’en 1914, n’a pas cessé de revendiquer la liberté pour l’Alsace-Lorraine écrasée par l’occupation allemande, alors que dans le même temps elle imposait sa propre occupation et sa propre oppression aux Algériens qu’elle privait de leur liberté !
L’intérêt de la construction romanesque adoptée par Kader Ferchiche, qui tantôt retourne vers la fin de la guerre et la période 1918-19 et tantôt nous permet de suivre les réflexions actuelles de sa jeune héroïne, est qu’il peut ainsi tracer des perspectives qui donnent sens aux événements. Pour lui, la guerre d’indépendance de l’Algérie, qu’il appelle la guerre anticoloniale, est en lien direct avec la Première guerre mondiale dont quarante ans la séparent. Tout le sens de son livre est justement d’établir avec précision les liens entre les deux.
Denise Brahimi

(Cet article est repris de la Lettre culturelle franco maghrébine, N° 29 de décembre 2018)

T. Benfoughal, A. Bogeat, J. Jacquard: ORPHELINS DE CONSTANTINE EN HAUTE-SAVOIE 1959-1962

« LES ORPHELINS DE CONSTANTINE EN HAUTE-SAVOIE 1959-1962, des pas dans la neige »
(Paris, éditions Non Lieu, 2018) Tatiana Benfoughal, Alban Bogeat, Jocelyne Jacquard

Les auteurs dont les noms sont cités en couverture du livre en ont pris l’initiative et ont largement contribué à l’écrire, cependant beaucoup d’autres sont présents pour des extraits plus ou moins longs et plus ou moins nombreux, notamment les « orphelins de Constantine » évoqués dans le titre et qui sont les principaux personnages de cette histoire. Sont également convoqués quelques spécialistes de l’histoire du Maghreb en tant que cautions scientifiques mais le livre ne se veut pas historique ni politique, sinon indirectement, et la seule des sciences sociales et humaines qui s’y trouve revendiquée est l’anthropologie. Par ailleurs le livre est illustré de très nombreuses photos qui ont valeur de documents et soutiennent les témoignages individuels en leur conférant un aspect humain très concret, ce livre ne visant que très peu (dans quelques pages de la conclusion) à un apport théorique. Le sous-titre « des pas dans la neige », veut sans doute renforcer ce caractère concret, et il a de plus une valeur poétique, mais il faut bien reconnaître que pour les enfants et adolescents d’origine algérienne (c’est ainsi que l’on dirait aujourd’hui) qui sont les principaux personnages du livre, la neige n’a pas été une découverte due à leur venue en Savoie, car elle ne manque pas dans la région de Constantine d’où ils sont tous originaires. Il est vrai que l’histoire qui nous est contée commence en été, l’été 1959, et n’était pas destinée à durer comme elle l’a fait pendant quelques hivers—ce qui a entraîné la nécessité de leur fournir, dès la première année, une garde-robe adaptée !
La venue de ces jeunes garçons en Haute–Savoie pendant l’été 1959 n’a rien d’extraordinaire, bien au contraire, c’était l’usage, au temps de l’Algérie encore française, d’en envoyer un certain nombre en divers endroits de France dans le cadre de colonies de vacances, ce qui n’impliquait nullement une adaptation à des habitudes et à des mœurs qu’il avaient à peine le temps d’entrevoir. La particularité de la colonie de vacances qui est à l’origine de cette aventure humaine est qu’elle cesse très vite d’en être une, en tout cas pour un petit groupe de ces garçons qui ne retournent pas en Algérie, sans que les raisons de la décision prise à leur sujet soient tout à fait claires, ni pour eux ni pour nous. Vingt d’entre eux sont restés au terme du premier été, rejoints par sept autres l’année suivante. L’Algérie de l’époque, certes, selon un mot d’ordre connu, c’était (encore) la France, néanmoins entre la vie à Saint-Jeoire-en-Faucigny, petite ville de Haute-Savoie et la vie qu’avaient connue auparavant ces adolescents dans un orphelinat de Constantine, on imagine bien l’énormité des différences. Un nouveau sujet d’étonnement est donc que ces garçons se soient adaptés très simplement à cette nouvelle vie et qu’aucun d’entre eux semble-t-il, à aucun un égard, ne s’en soit jamais plaint, bien au contraire.
Sur la différence entre les deux lieux, le livre apporte un bon nombre d’éléments, constituant par exemple sur Saint-Jeoire une véritable petite monographie bien documentée. Mais c’est surtout l’accueil, simple et sans réserve, fait par les habitants de cette petite ville aux nouveaux arrivants, qui paraît remarquable aujourd’hui, en notre époque de grande tension à l’égard des migrants. Côté algérien, la position parvient à rester nuancée. Il est vrai que les enfants venaient de ce lieu bien particulier qu’est un orphelinat, et que l’évocation de celui où ils avaient vécu à Constantine ne saurait être flatteuse, mais la description qui en est faite n’est pas tire-larmes, et on se dit qu’il pouvait difficilement en être autrement. Quoi qu’il en soit, à Saint-Jeoire ces jeunes Algériens ont la joie de découvrir ce qu’il en est de la vie familiale, celle qu’on dirait normale et qui est la même pour eux que pour leurs petits camarades savoyards. Ce qui fait que tout conduit à penser que cette expérience, bien que ce ne soit pas tout à fait le mot qui convient (car il n’y a eu chez personne en cette affaire la volonté d’expérimenter) a été une réussite. Et sans aucun doute une réussite inespérée, étant données les circonstances et le moment où elle a lieu. Car de 1959 à 1962, on ne peut imaginer un pire moment historique pour le « vivre ensemble » entre Algériens et Français.
Lorsque cette terrible guerre s’achève, le nouvel Etat algérien cherche à récupérer tous ses ressortissants qui vivent en France, dont les « orphelins de Constantine » qui pour la plupart retournent en Algérie à la fin du mois d’août 1962. Les effets de ce retour sont inégaux, d’autant que la documentation à cet égard est partielle. Il est certain que le nouveau gouvernement algérien a fait de grands efforts pour qu’un grand nombre de jeunes gens destinés à assurer l’avenir du pays soient envoyés en formation dans plusieurs pays étrangers. Certains des « orphelins » en ont bénéficié, d’autres ont souhaité à plus ou moins court terme revenir en France mais les formalités administratives ont été considérables, et le livre rapporte un cas au moins illustrant la longueur et la difficulté des démarches. A plus long terme, il apparaît que certains d’entre ceux qui vivaient en Algérie ont particulièrement mal supporté la décennie noire ou plutôt la volonté féroce de leur inculquer le mode de vie islamiste—du fait que celui-ci impliquait, par-dessus tout, le renoncement à tout ce qu’ils avaient aimé et apprécié pendant leur séjour en France.
Une fois franchie cette terrible étape, le livre en vient à un bilan apaisé, « par-delà les années », d’où il ressort que pour ceux qui y ont participé— du moins pour les survivants car le temps a désormais fait son œuvre—l’histoire un peu improbable et pourtant vraie des orphelins de Constantine a joué dans le sens d’une ouverture d’esprit et d’une amitié maintenue, par delà les événements contraires, les frontières et les nationalismes exacerbés.
Globalement le livre est touchant, apparemment modeste dans ses ambitions, mais profond par les réflexions qu’il suscite, au-delà même de l’anthropologie.
Denise Brahimi

(Cet article est repris de la Lettre culturelle franco maghrébine, N° 29 de décembre 2018)

Peut-on être socialiste et colonialiste? Algérie 1900-1962, Claire Marynower

« L’ALGERIE A GAUCHE 1900-1962 » de Claire Marynower (Paris, PUF, 2018)

Il s’agit d’un livre utile, non seulement parce qu’il a tout le sérieux d’un livre universitaire, provenant d’une thèse soutenue par l’auteure (actuellement enseignante à l’institut d’études politiques de Grenoble) mais aussi parce qu’il lutte judicieusement contre une vision trop binaire des positions politiques dans l’Algérie coloniale, qui aurait été répartie entre d’une part les partisans de l’indépendance et de l’Etat national et d’autre part les tenants de la présence française dans le pays colonisé. Même si on admet que cette partition ne recouvre pas exactement l’opposition entre populations d’origine européenne ou locale (algéro-berbéro-musulmane), on a tendance à ne voir que des exceptions plus ou moins négligeables dans les groupes qui ont essayé de trouver des positions intermédiaires, surtout lorsqu’ils ont continué à les affirmer jusqu’à la fin de la colonisation, lorsque la victoire des nationalistes algériens étaient déjà assurée. Or c’est très exactement ce qui caractérise le parti socialiste en Algérie, le seul auquel l’auteur s’intéresse sous le nom de gauche et encore ne l’a-t-elle étudié que dans l’ouest du pays, c’est-à-dire en Oranie. Le travail universitaire étant fort exigeant, notamment dans l’examen minutieux des sources sur lesquelles il s’appuie, il implique ce genre de limitation, qui est garante de sa fiabilité. On ne saurait donc s’en plaindre, même si on souhaiterait parfois que les notes infrapaginales aient été rejetées à la fin du livre, mais c’est la preuve que la lecture de celui-ci est suffisamment intéressante pour qu’on souffre du moindre retardement. Le livre d’ailleurs est parfaitement clair, réparti en 5 chapitres qui sont globalement chronologiques faisant se succéder la période 1900-1939 et la période 1940-1962, au profit de la première. Cependant loin de s’en tenir à une succession d’événements, il s’efforce de faire place à d’autres aspects liés à la vie quotidienne et aux histoires individuelles concrètes, consacrant un chapitre (le deuxième) à des « portraits du socialiste d’Algérie » ou encore, sous le titre « militer à gauche en Algérie » à des formes d’expression collective telles que grèves, campagnes électorales, meetings etc .
« L’Algérie à gauche » pose aussi des questions fondamentales plus théoriques et d’ailleurs très attendues telles que « Peut-on être socialiste et colonialiste ? » ce qui d’une certaine façon ne cesse d’être au cœur du livre et en tout cas dans l’esprit de ses lecteurs. Or autant le dire tout de suite, car l’auteure du livre ne cherche pas à tricher avec les faits, qu’ils plaisent ou non : la réponse à cette question est oui, oui puisque les socialistes d’Algérie l’ont fait pendant plusieurs décennies. Reste après cela, et c’est le travail de l’historienne, à montrer les nuances (et les difficultés) que cette position comporte.
Ce qui est intéressant entre autres dans son histoire est le fait qu’elle concilie une attitude théorique constante, celle qu’on vient de souligner, et par ailleurs le constat d’un parcours en dents de scie, faisant alterner les moments (plutôt rares) où les socialistes semblent avoir le vent en poupe et d’autres où il descend parfois jusqu’au plus bas, comme le révèle le nombre de ses adhérents. Il est évident que ces variations sont liées à un certain nombre d’événements, mais l’auteure les rappelle pour mémoire sans y insister, comme si elle ne souhaitait pas en recommencer le récit lorsqu’ils sont connus. C’est ainsi qu’elle ne revient pas sur le sort de ce qu’on appelle les accords Blum-Violette ou plutôt sur l’histoire de leur échec déployé dans le temps à travers plusieurs années. C’est un point sur lequel on retrouve sa volonté de ne pas s’en tenir aux aspects purement politiques de son sujet.
En revanche, elle donne de l’importance, et sans doute a-t-elle tout à fait raison, à quelques personnages qui ont joué un rôle déterminant. Au nombre de ceux-ci un homme bien davantage connu comme historien, plutôt que comme acteur de l’histoire. Il s’agit de Charles-André Julien dont elle rappelle à la dernière page de son livre, ce qui est un signe de l’importance qu’elle lui accorde, qu’il « n’est pas seulement un grand historien du Maghreb, c’est aussi l’ancien élu socialiste d’Oran en 1919, l’ancien membre de la commission coloniale de la SFIO, qui a contribué à l’écriture de la motion sur l’Afrique du Nord au congrès national de 1936. »
Autre figure remarquable dont elle parle bien, celle de Lisette Vincent, pour laquelle elle s’appuie sur le livre que lui a consacré Jean-Luc Einaudi. Non sans rappeler qu’après l’expérience des Brigades internationales, après son retour à Oran en mars 1939, elle passe au Parti communiste. Et ce au moment où d’autres militants reprochent au Parti communiste sa responsabilité dans la chute de la république espagnole.
Il est certain que la scission entre Parti socialiste et PC a été une épreuve difficile pour le premier, qui explique un anticommunisme dont l’auteure signale des exemples chez les socialistes d’Oran. Cependant, et s’il fallait s’en tenir à deux grands traits qui sont fondamentaux pour caractériser ceux-ci, ou pourrait dire, suivant en cela Claire Marynower, que ce sont les suivants : d’une part leur croyance absolue en la légitimité du fait colonial, et d’autre part leur sous-estimation du courant nationaliste (ce en quoi d’ailleurs ils ne sont pas les seuls, il semble bien que tous les tenants de la présence française se sont bercés très longtemps de cette illusion).
Les socialistes y voyaient cependant une condition fondamentale, à savoir l’application de réformes dont ils ont donné plusieurs fois une idée très précise. Mais c’était en un temps où l’idée de « réforme » commençait seulement à perdre de sa crédibilité, et sans doute ont-ils contribué à semer le doute sur ce terme destiné à devenir péjoratif. Les penseurs et les militants politiques dont le socialistes font partie ne parviennent pas semble-t-il à se remettre de ce discrédit.
Denise Brahimi

(Cet article est repris de la Lettre culturelle franco maghrébine, N° 29 de décembre 2018)

Kamel Kateb, Nacer Melhani, M’hamed Rebah : Camps de regroupements

« LES DERACINES DE CHERCHELL » de Kamel Kateb, Nacer Melhani, M’hamed Rebah
Camps de regroupement dans la guerre d’Algérie (1954-1962) (INED Editions 2018)

La pratique généralisée du regroupement des populations des campagnes algériennes en camps de regroupement pendant la guerre d’Algérie a touché plus de 2 millions de personnes, chiffre qui, ajouté à celui de différentes formes de déplacements porte à 40% le nombre d’Algériens ayant dû quitter leur lieu de résidence. Pour autant, malgré l’ampleur du phénomène, il n’a pas suscité jusqu’à une époque récente la production de beaucoup d’œuvres, écrites ou cinématographiques. Il y a, bien sûr la base d’observation remarquable fournie par le rapport Rocard (1959), repris et réétudié par Sylvie Thénault en 2003 (Rapport sur les camps de regroupement et autres textes sur la guerre d’Algérie), et la thèse de sociologie fondatrice de Michel Cornaton (Les regroupements de la décolonisation en Algérie, 1967 Editions ouvrières, réédité chez l’Harmattan en 1998). Puis on observe un long silence, qui est en train de se briser. Citons entre autre la thèse de Fabien Sacriste en 2014, le livre de Slimane Zeghidour « Sors la route t’attend », le film « Sur les traces des camps de regroupement » de Saïd Oulmi, prochainement le film de Dorothée Kellou, la traduction en français du livre « Architecture of conterrevolution. The French army in northern Algeria, de Samia Henni. Matière, nous l’espérons à une manifestation à organiser en 2019…
Le livre qui fait l’objet du présent article s’ajoute à cette résurgence remarquable. Il traite, sur la base du recueil de témoignages, de l’impact que l’implantation de 13 centres de regroupement dans l’arrondissement de Cherchell. Fruit d’une coopération entre chercheurs algériens et français, il apporte un éclairage précieux sur le bouleversement qu’a apportés cette politique de déplacement de populations dans un territoire de 72458 habitants, où 21996 personnes (provenant d’un secteur de montagne de 37938 habitants !)) ont été « regroupées ». L’ouvrage synthétise en effet des éléments historiques, des données d’archives, des apports de géographie sociale, rappelle les données principales de la politique de regroupement, et les confronte à des récits de vie de personnes regroupées, et quelques témoignages de militaires, malheureusement qui n’ont pas été actifs dans ces camps mais dans d’autres régions. Autre élément intéressant, ce livre nous fait vivre un « avant », un pendant » et un « après », permettant de mieux mesurer la transformation provoquée par ce déplacement dans la structure d’un territoire, comme dans la vie de personnes et de familles. Deux de ces camps, Messelmoun et Bouzerou (Bouhriz aujourd’hui) ont subsisté et sont aujourd’hui des agglomérations (une commune, même, dans le cas de Messelmoun).

Sidi Semiane marabout. Ph Nacer Melhani

Les populations berbérophones du massif séparant la plaine du Haut Chéliff de la plaine côtière vivaient dans un habitat dispersé, fait de petits hameaux. La vie traditionnelle conservatrice, maraboutique, reposait sur l’entraide (la Touiza). L’autoconstruction était la règle, comme les pratiques agraires ancestrales. L’accès à l’école, coranique et a fortiori européenne, et à la médecine était quasi inexistant. Les structures tribales anciennes, avec notamment l’accès à des terres communautaires, ont disparu après les différentes révoltes du 19ème siècle, la mise sous séquestre de terres. Les populations qui seront concernées par ces déplacements vivent en autosubsistance, sans aucun élément de confort « moderne » (accès à l’eau, à l’électricité…).
Lorsque les premiers maquis se créent dans le secteur, l’évacuation de ses populations est entreprise avec une brutalité que soulignent tous les témoins. Ces familles souvent sans les hommes jeunes, restés cachés dans les forêts, se retrouvent dans des conditions sommaires et une promiscuité nouvelles pour elles, dans des camps à peine aménagés. Des témoignages relatent la mendicité à laquelle les enfants étaient contraints pour obtenir de la nourriture. Ceci confirme le constat fait par le rapport Rocard et différents documents produits par les inspections mises en place à sa suite. Cette stratégie sensée séparer les populations des maquis du FLN s’est très vite avérée stérile. « Les conditions de vie se sont détériorées pour la majorité des regroupés et la misère individuelle de certains est devenue une misère collective, rendant contre-productive la stratégie élaborée ». Par ailleurs, la coupure avec les moudjahidin s’avère peu efficace, selon divers témoignages.
Viendront après 1959 des démarches très médiatisées prétendant faire de ces camps des « villages nouveaux ». Les effets de cette nouvelle approche seront peu sensibles, aux yeux des témoins interrogés dans ce livre.
L’ouvrage relate le vécu des déplacés vu de différents points de vue, les femmes, les enfants…
Pour les femmes, leur rôle essentiel dans le mode de vie traditionnel, qui s’est encore affirmé dans l’aide logistique apportée aux maquis, se détériore, dans les camps, se restreignant au domestique. Pire, quelques témoignages mentionnent des cas de viols, de la part de militaires ou de harkis, notamment quand elles sont sans hommes pour les protéger.
Les enfants, eux, ont pu bénéficier d’un meilleur accès à la scolarisation. « Les CRP ont créé les conditions d’une scolarisation d’un grand nombre d’enfants qui, du fait de la dispersion de l’habitat et de l’éloignement des agglomérations dotées d’écoles, n’auraient, sinon, jamais eu accès à l’instruction ». Néanmoins cela n’aurait concerné que 39% des garçons et 26,9% des filles, en 1960.
Les camps dépendent à la fois de SAS et de la hiérarchie militaire, ce qui rend leur gestion parfois confuse.
A la fin de la guerre, des manifestations nationalistes auront lieu dans plusieurs des camps, montrant la diffusion du sentiment national, et l’échec de la politique d’éloignement comme de celle de l’offre de services dans ces camps. Des archives confirment ce fait en particulier dans les camps de la côte (Novi, Messelmoun, Bouzerou…), à la différence des camps de montagne s’apparentant plus à des « resserrement », selon les classifications administratives. Dans ces derniers, la propagande nationaliste pénétrait moins.
Lorsque la guerre s’achève, les nouvelles autorités incitent les populations à retourner dans leurs villages. Certaines le font, mais se trouvent confrontées à la destruction de leurs maisons, à des terres redevenues incultes. Le plus grand nombre semble avoir été définitivement déraciné, et de nouvelles trajectoires de vie en découlent, avec l’accès à des emplois salariés, quelquefois à l’éducation, la formation professionnelle. C’est ainsi une grande partie de la population qui abandonne son mode de vie rural antérieur et les territoires où elle vivait.
Les témoins mentionnent aussi que même pour les familles s’étant réimplantées dans leurs espaces de montagne, la décennie noire les a une nouvelle fois très souvent fait rejoindre des zones plus denses où leur sécurité leur est apparue meilleure.
Ce territoire est probablement assez représentatif de ce qui s’est passé dans de nombreuses régions d’Algérie, où il a été violemment mis fin à un mode de vie rural certes frugal, mais encore ancré dans des traditions sociales, culturelles et familiales. Le déplacement a été un bouleversement dans les modes de vie, à tous les sens du terme, avec tous les traumatismes qui l’accompagnent, mais aussi les nombreux cas de résilience individuelle ou familiale qui peuvent aussi en résulter.
Le livre se termine par plusieurs portraits de témoins et de leurs trajectoires de vie, souvent dramatiques, mais aussi riches en réussites, petites ou grandes.
Ce beau travail sur la transformation forcée d’un territoire et de ses habitants devrait donner exemple à d’autres recherches dans d’autres régions. Il y a là des clés de compréhension des transformations radicales qu’ont connues l’Algérie et les Algériens à l’occasion de la guerre et des méthodes mises en œuvre pour la mener, mais aussi dans les années qui ont suivi, tout aussi bouleversantes, pour d’autres raisons.
Michel Wilson

Note complémentaire: Je me suis aussi intéressé voici quelques années aux camps de regroupement dans une note de synthèse “pour géographes” dans une revue que ne fréquentent ni les historiens ni les passionnés du Maghreb, Cybergéo, “Populations rurales algériennes : encadrement socio-administratif et émigration (Autour des camps de regroupement de la guerre d’Algérie)”, en souvenir d’André Prenant.

Claude Bataillon (https://journals.openedition.org/cybergeo/25580)

(Cet article est repris de la Lettre culturelle franco maghrébine, N° 29 de décembre 2018)

« CIAO GLIBETTES ET POULES SUSSEX » de Frédérique Olivier-Ghauri

« CIAO GLIBETTES ET POULES SUSSEX » de Frédérique Olivier-Ghauri, (Entreprendre Editions : Elix, 2018)
Ce livre porte un sous-titre assez inhabituel : Roman historique autobiographique dont on se dit après coup qu’il donne une idée assez juste de son contenu et des intentions de son auteure. Ce qui s’explique par le fait qu’il s’agit d’une autobiographie élargie à une famille tout entière. Le point de départ de l’auteure n’est pas elle-même mais plutôt sa mère dont l’histoire en effet est assez surprenante voire énigmatique pour que sa fille ait eu la volonté d’en comprendre le sens. En effet cette mère, appartenant à une famille de colons français en Tunisie, a quitté en 1958 le pays devenu indépendant, mais elle y est retournée finalement après près de 60 ans et c’est là qu’elle a voulu finir sa vie, comme elle l’y avait commencé.
Cependant la mère de Frédérique, dont la vie est très peu évoquée, n’est que le personnage final d’une longue suite de générations qui commence plus d’un siècle auparavant, lorsque les plus lointains ancêtres dont il sera question quittent leur pays l’Allemagne (Oberbergen dans le Grand Duché de Bade) pour aller non pas certes chercher fortune en Algérie mais beaucoup plus modestement pour tenter d’y trouver les moyens de la plus élémentaire survie. Après quoi le parcours de cette famille se développe géographiquement en trois parties, évoquées par celles du livre qui se passe successivement en Algérie, en Tunisie et en France.
S’agissant d’une famille qui à l’origine est venue d’Allemagne et qui s’est associée assez vite avec des représentants de l’immigration maltaise en Algérie, on fait le constat de la grande diversité ethnique qui caractérise les colons dits français venus s’établir au Maghreb. On se dit que celui-ci a au moins un peu fonctionné comme le « melting pot » dont on parle à propos du peuplement des Etats-Unis d’Amérique. Avec cette différence que les indigènes qui vivaient sur les terres d’Amérique où se sont installés ces immigrants ont été globalement éliminés (le mot est un euphémisme) tandis que les indigènes d’Algérie et de Tunisie ont finalement réussi à récupérer les terres dont ils avaient été spoliés ! Une différence de taille, d’autant que l’auteure de ce livre rappelle plusieurs fois le péché originel qu’a été cette spoliation et l’inconscience avec laquelle l’ont pratiquée les gens de sa famille, jusqu’à la génération de sa mère semble-t-il.
Cependant le livre de Frédérique Olivier-Ghauri ne se présente pas comme une mise en accusation ni d’ailleurs comme un acte de contrition, il ne s’agit pas d’une réflexion politique, et le retour en arrière sur ce qui appartient désormais à l’histoire relève plutôt de ces généalogies familiales si fort à la mode aujourd’hui. S’il y a bien un sentiment fort qui s’en dégage, et qui est de l’ordre de la consternation, il est inspiré par l’effroyable mortalité qui a marqué ces premières générations. Le nombre d’enfants morts en bas âge est absolument considérable, sans parler de leurs mères qui souvent ne leur ont survécu que de très peu. La cause en est évidemment la rudesse des conditions de vie, la rigueur extrême du climat, l’impossibilité d’une hygiène même sommaire et l’absence totale de médecins et de médicaments. Il est impossible de ne pas être bouleversé par ce qui apparaît comme un véritable massacre, impossible aussi d’oublier que tel a été le prix à payer pour une prise de possession qui a changé de sens lorsqu’elle est devenue progressivement une forme d’exploitation égoïste et une criante injustice. Il est vrai que l’auteure est beaucoup mieux renseignée sur la partie tunisienne de l’histoire familiale que sur ce qui a précédé. Pour l’essentiel, la famille a vécu alors dans le petit village de Eddekhila, proche de Tebourba. Il lui a été beaucoup plus facile de récupérer des renseignements et des témoignages sur ce deuxième temps historique que sur tout ce qui a précédé.
Il semble bien que dès cette époque personne ne savait l’origine du nom bizarre omniprésent dans les archives familiales : « Wursthorn », nom évidemment allemand que portait Wendelin, le premier émigré de la famille, arrivé en Algérie au mois d’août 1853 et d’ailleurs tout à fait ignorant lui aussi de ce que pouvait bien être ce pays dans lequel il débarquait. Que les voyages forment la jeunesse est tout à fait certain mais qu’ils l‘instruisent est beaucoup moins évident. Il est clair que dans ce cas, l’urgence des tâches à accomplir a longtemps enfermé les colons dans le repli sur soi. Les choses commencent à changer lorsque la vie quotidienne devient plus facile ou en tout cas moins dure. On a dans le livre l’exemple d’une femme de la famille qui à partir des années 30 du siècle dernier a pu se forger une personnalité originale et relativement ouverte sur son environnement. Il s’agit de Paulette, la grand-mère de l’auteure, qui vivra jusqu’en 2010, et on peut supposer que sa propre mère, fille de Paulette, l’a aidée à composer ce portrait original.
Le lecteur, lui, est aidé à comprendre et à imaginer par un nombre important de photographies, plus ou moins bonnes mais qui forcément le deviennent de plus en plus au fil du temps. Certaines d’entre elles sont commentées de façon tout à fait judicieuse et amusante par la narratrice du récit qui prend appui sur ces images pour faire revivre concrètement le passé. La période du retour en France, après la fin du Protectorat, est loin d’être présentée comme la plus facile ou la plus plaisante à vivre, tant il est vrai que les ex-colons tunisiens n’avaient eu aucun rapport auparavant avec la partie albigeoise de la famille (d’où venait Yvon, mari de Paulette), et qu’ils n’ont eu aucune bonne raison de se sentir accueillis dans ce Tarn inconnu sinon hostile, en tout cas éloigné à tous égards du monde méditerranéen.
Il est intéressant que ce livre nous fasse connaître certains de ceux qu’après 1962 on a appelés les rapatriés, car si beaucoup d’entre eux ont maintenant raconté leur histoire et celle de leur famille, c’est généralement sinon toujours de rapatriés d’Algérie qu’il s’agit. Frédérique Olivier-Ghauri s’est aidée du travail d’un historien tunisien, Slim Jemaï, et elle fait référence à un cinéaste bien connu, Férid Boughédir, dont les films, en effet, portent témoignage sur la période dont elle parle elle-même. Profitons-en pendant qu’il existe encore des témoins pour nous en transmettre le souvenir.
Denise Brahimi

(Cet article est repris de la Lettre culturelle franco maghrébine, N° 29 de décembre 2018)