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Jean-Michel Guenassia, Le club des incorrigibles optimistes, 2009

 

 

Guenassia vers 2010

Guenassia vers 2010

Jean-Michel Guenassia, Le club des incorrigibles optimistes, Albin Michel, Le livre de poche, 2009, 730 p.

 

couverture, livre de poche

couverture, livre de poche

Polar, roman historique, chronique des années 1960 en France, panorama de la terreur stalinienne autour de 1953. Un gout de la précision du langage, une nostalgie pour des personnages sans cesse cachés, soit dans la guerre d’Algérie, soit dans l’émigration enFrance depuis les pays de l’est. La Grande tragédie est celle de l’Europe soviétisée, la petite celle de la déchirure de l’Algérie et de la France. C’est l’initiation du narrateur, cet enfant- adolescent, au monde des adultes à travers les échecs, au cœur du cinquième arrondissement du Paris d’autrefois, qui noue étroitement ce roman sur lui-même.

librement tiré du livre...

librement tiré du livre…

L’auteur, né en 1950 à Alger, appartient à l’immigration pied-noire de 1962 : de quoi être poursuivi par les déracinés… (Claude Bataillon)

autrefois...

autrefois…

Dans la guerre d’Algérie, les SAS.

Modernisation de masse des ruraux dans la guerre d’Algérie, les SAS.

image classique des écoles rurales, multipliées au sein des SAS

image classique des écoles rurales, multipliées au sein des SAS

Dans un article récent (http://cybergeo.revues.org/25580) j’ai essayé de décrire ce que fut l’immense destructuration de l’Algérie rurale, pendant la guerre d’indépendance (1954-1962), destructuration causée par la création de vastes zones interdites, par le départ forcé depuis ces zones des populations vers des camps de regroupement, ou vers toutes espèces de zones de refuge où les gens se sont pourvus d’habitats improvisés et de nouvelles ressources fort précaires. L’autre face de la prise en main par l’armée française des populations surtout rurales de l’Algérie fut la création des SAS (sections d’administration spécialisée), installées progressivement à partir de l’initiative du gouverneur général Jacques Soustelle à l’automne 1955. Leur nombre passe de 419 début 1958 à 700 en fin de 1960.

Rappelons que l’administration de base en Algérie était constituée en 1954 par quelque 300 communes « à la française » (dites de plein exercice), dans des localités urbaines de toutes tailles à population exclusivement ou très majoritairement européenne, plus quelque 250 centres municipaux de moindre autonomie administrative (créés plus récemment à partir des années 1920), de peuplement indigène, alors que la grande majorité de celui-ci (quelque 7 millions sur les 9 au total) restait administré dans les campagnes par quelque 89 communes mixtes, équivalentes à des cantons ou des arrondissements français, administration très lâche et autoritaire : pour chaque circonscription quelques dizaines d’auxiliaires indigènes commandés par une poignée de français sous la houlette de l’administrateur.

dans l'Algérie rurale, les SAS

dans l’Algérie rurale, les SAS

Les SAS ont donc été multipliés en cinq ans dans l’urgence de la guerre, pour atteindre plus de 700 unités en 1960, dont une petite minorités ont concerné des populations indigènes urbaines (sous le nom de SAU= sections d’administration urbaine). En 1961-62 tous ces SAS ont été repliés en quelques mois. Une administration de transition a été prévue : le Gouvernement général a mis en place sur le papier 150 Centres d’aide administrative, qui auraient réemployé les moyens des SAS en concentrant les effectifs sur des localités moins nombreuses, avec une réévaluation à 300 en janvier 1962. Dès 1959 l’incertitude règne sur le sort des SAS et nombre d’officiers de ceux-ci démissionnent à partir de 1961. Si bien que le repli en bon ordre prévu dès fin 1960 a sans doute souvent été remplacé par des départs précipités au printemps 1962.

Chaque SAS assurait l’administration de plusieurs milliers de gens. Donc globalement plusieurs millions de  ruraux (2 ? 3 ?), parfois réinstallés à la suite de l’établissement des zones interdites et des regroupements, ont ainsi été pris en main. On est passé d’une sous-administration séculaire, habituelle, à un encadrement destiné à « moderniser », assister et convaincre une population : l’armée française était là durablement, pour aider ceux qui en 1958 passaient du statut de sujets à celui de citoyens français. Si chaque SAS avait pour responsable un officier, celui-ci était sous les ordres du sous-préfet.

L’implantation des SAS a commencé là-même où avait éclaté la « rébellion », le massif des Aurès, territoire majoritairement de langue berbère proche du Sahara et de la frontière tunisienne, puis dans la Grande Kabylie, autre foyer indépendantiste stratégique, aux porte d’Alger, puis ailleurs au centre et à l’ouest dans tout le pays. Les localisations sont souvent liées à la présence de camps de regroupement. Chaque SAS était commandé par un officier, reprenant, on l’a partout répété à juste titre, la tradition des Bureaux arabes d’avant 1870, comme celle des officiers d’affaires indigènes qui administraient entre les deux guerres mondiales aussi bien le Sahara algérien que le « bled » au Maroc. Nous ignorons quelle est la part des officiers de SAS originellement officiers d’active, parfois déjà employés en « affaires indigènes » précédemment (ayant donc appris en particulier l’arabe ou les langues berbères ainsi que du droit), par rapport aux jeunes appelés au service militaire, en général juste sortis d’études supérieures vers 25 ans, apprenant ce métier d’administration sur le tas, pris entre le désir de porter assistance à des populations misérables et le sentiment d’une toute puissance exercée dans l’isolement d’un milieu évidemment risqué. On ne sait combien de ces officiers du corps des « Affaires algériennes » sont passé par un simple stage de « formation générale » très court (un mois), par rapport à ceux qui ont fait un stage de 9 mois comportant du droit administratif, de la sociologie, de l’arabe. Un rapport administratif indique que 15% d’entre eux connaissent l’arabe ou le kabyle, et qu’en plus 50% sont capables de contrôler ce que dit leur interprète : il en reste donc un tiers qui dépendent entièrement de l’interprète…

Chaque SAS employait moins d’une dizaine d’européens (officiers, comptable, médecin militaire, instituteurs) et quelques dizaines d’indigènes (essentiellement des policiers (ou moghaznis), mais aussi infirmiers, moniteurs scolaires) : sans doute directement au moins une masse supérieure à 50000 personnes recrutées (sur des périodes longues ou courtes) pour cet encadrement de plusieurs millions de gens, sans parler des autres intervenants que nous énumérons ci-dessous. Les officiers  qui se sont succédés dans le temps pour administrer les SAS sont sans doute quelque quatre mille. Les moghaznis (une fonction militaro-policière de durée très variable) recrutés forment un effectif de 3500 en 1956, 20000 en 1961, 15000 au printemps 1962 : l’essentiel des futurs « harkis ».

Les tâches de renseignement étaient évidentes au sein des SAS, mais largement implicites : se protéger d’abord, mener des patrouilles pour s’assurer que le territoire administré était effectivement contrôlé… dans une situation où l’immense majorité de la population louvoyait entre les deux autorités, celle des Français et celle de la « rébellion », ce que l’une et l’autre autorité savaient parfaitement. Sous contrôle de la SAS ou non, tout un personnel médical est déployé : entre autres quelque 530 lieux d’Assistance médicale gratuite ont été implantés, qui emploient 700 médecins militaires (essentiellement des étudiants en médecine effectuant leur service militaire) et 13000 infirmiers. S’y ajoutent des équipes médico-sociales itinérantes qui emploient surtout des femmes, quelque 450 personnes. Les SAS montent des classes de dépannage pour scolariser dans l’urgence : il y en a 2000 en 1960, avec un personnel improvisé ; celui-ci est parfois peu apprécié par les enseignants du Ministère de l’éducation nationale, installés parfois eux aussi dans ces lieux où la scolarisation n’existait pas avant. Les élèves sont certainement plus de 100 000 ainsi alphabétisés, en français exclusivement, peut-être près du double, avec pas mal d’enseignantes mais aussi beaucoup de militaires faisant la classe, entre scolarité formelle parfois et alphabétisation élémentaire souvent. Parfois une cantine scolaire rend l’école plus attractive. En 1960, l’armée revendique la scolarisation de 50% des jeunes ruraux, contre 15% en 1954. Un encadrement des jeunes hors scolarité emploie par ailleurs quelque 360 officiers, 1400 moniteurs, 770 ouvriers qualifiés, sans doute principalement en milieu urbain (les SAU), pour des activités allant du sport (garçons), aux ouvroirs (filles) et parfois à de la formation professionnelle. Quelque 200 centres et foyers ont vu le jour et accueillent quelque 100000 jeunes en 1961. Autre encadrement lié à l’armée, les « Cercles du mouvement de solidarité féminine », qui sont au nombre de 400 en 1959, sont créés à l’initiative des femmes d’officiers, probablement surtout en zones urbaines et financés en partie par l’armée. Rappelons que la politique des gouvernements français, dès 1955 et plus encore à partir du Plan de Constantine de 1958, a disposé pour ces tâches « sociales » de financements d’autant plus considérables que, par rapport au coût global de la guerre, ils étaient largement minoritaires.

La cohabitation des SAS avec « les rebelles » est décrite par nombre d’anciens officiers et plus on pourra accéder à ces mémoires, plus on parviendra, sans manichéisme, à comprendre ce que fut la transformation de l’Algérie en ces années de guerre, entre apprentissage d’une modernisation octroyée, défiance face à une autorité étrangère par rapport aux légitimités coutumières, adhésion à des règles en principe appliquées selon une justice abstraite qui se voulait exempte de la corruption traditionnelle.

Références :

Gregor Mathias, Les Sections Administratives Spéciales en Algérie, entre idéal et réalité, 1955-1962. Paris, Harmattan/ Institut d’Etudes Africaines d’Aix en Provence, 1998, 256 p.

Etude d’histoire orale basée principalement sur des entrevues avec 8 acteurs des SAS, dont 4 officiers d’active. On y apprend que l’information disponible est très fragmentaire, que l’association des anciens des SAS, née sans doute dès 1962, a d’abord servi essentiellement à délivrer des certificats de service à d’anciens moghaznis réfugiés en France à partir de 1962, le bulletin ne paraissant que depuis 1994. Dans sa conclusion l’auteur insiste sur les nombreuses « ambiguïtés » de l’activité des SAS. Le corps du livre est surtout utile pour comprendre le vécu, l’état d’esprit des officiers (qui évolue évidemment avec les phases de la guerre), moins pour l’évaluation des résultats du système SAS au sein des populations algériennes visées.

http://encyclopedie-afn.org/SECTIONS_ADMINISTRATIVES_SPECIALISEES

Voir l’exemple de Michel Bibard:http://alger-mexico-tunis.fr/?p=784

(Claude Bataillon)

« 1830-1914, NAISSANCE ET DESTIN D’UNE COLONIE » par Jacques Frémeaux, Desclée de Brewer, 2019

C’est une chance de trouver un tel bilan dans un livre qui reste de dimensions modestes et d’une parfaite lisibilité. Nous bénéficions dans ce livre de la parfaite maîtrise d’un historien conforme à l’idée qu’on peut continuer à se faire de cette profession, documentation précise sans être envahissante, objectivité et recherche d’un équilibre entre des points de vue trop souvent polémiques et irrecevables à force d’être poussés jusqu’à l’extrême. L’un des plaisirs qu’on a à lire ce livre est le sentiment qu’il est fiable, ne cherchant pas à influencer le lecteur mais à l’informer. Les qualités dont il fait preuve seront sans doute plus appréciables encore dans le second volume qui prendra la suite de celui-ci pour conduire l’histoire de la relation entre la France et l’Algérie jusqu’à son dénouement.
Dans le volume que nous avons actuellement sous les yeux, la recherche historique porte essentiellement sur les aspects militaires d’une conquête qui a été longue et difficile et sur l’organisation, au fur et à mesure, de ce qui doit permettre et encadrer le fonctionnement du régime colonial (politique, administratif, économique). L’auteur s’appuie à la fois sur ses propres travaux, notamment ceux qui concernent la lutte menée par l’armée française contre Abd el-Kader et, chapitre sans doute moins connu de nos jours, ce que furent les « bureaux arabes dont le rôle, limité dans le temps, n’en a pas moins été un aspect original et intéressant de la conquête. Mais il utilise aussi les très grands livres consacrés par des historiens éminents à la colonisation française en Algérie, ceux de Charles-André Julien, Charles-Robert Ageron et Xavier Yacono. L’existence de ces travaux lui permet d’être synthétique et de prendre un recul suffisant pour proposer, de manière prudente et modérée, néanmoins ferme, quelques appréciations.
Le déroulement du livre ne pouvait évidemment être autre que chronologique puisqu’il s’agissait de marquer les étapes qui ont rythmé ces soixante-quatorze ans, en commençant forcément, comme l’histoire elle-même, par le célèbre débarquement de 1830 à Sidi Ferruch, ou plutôt même un peu avant pour faire connaître les origines de l’événement. Après quoi la conquête militaire va de pair avec l’établissement des colons puisqu’il s’agit et c’est le trait fondamental de ce qui s’est passé en Algérie, d’y mettre en place une colonie de peuplement. Les témoignages ne manquent pas sur les expropriations parfois éhontées qui ont permis d’attirer des colons et du moins pour certains d’entre eux de réussir brillamment—mais il faut rappeler que ce fut pour certains seulement. Sans revenir sur des faits désormais très connus, sur lesquels l’auteur donne néanmoins le minimum requis de précisions (et sans doute n’a-t-il pas été facile de déterminer en quoi consistait ce minimum), on peut s’arrêter un instant sur son sujet de prédilection, à savoir, comme on l’a déjà dit, les « bureaux arabes » qui entrent en fonctionnement à partir de 1844. Leurs chefs, assez peu nombreux (environ deux cents), sont chargés de gérer les relations avec la population arabe. Ce sont pour la plupart de jeunes officiers sortis des grandes écoles, dont on peut citer pour exemple Jean-Auguste Margueritte, malheureusement mort prématurément à la bataille de Sedan en 1870. Ils entretiennent des relations, parfois complexes mais indispensables, avec les notables locaux et prennent des initiatives dans les domaines économique et social, parfois inspirées du saint-simonisme. Ils sont également chargés de la médecine et de l’enseignement. De manière intéressante, Jacques Frémeaux les rapproche des « réformistes » musulmans, ces chefs d’Etat qui au même moment s’efforcent d’engager leurs pays dans la voie du progrès, sur le modèle occidental quelque peu aménagé. Cependant, en Algérie, ils sont au service de la colonisation et il ne saurait en être autrement. D’autre part le style de relation franco-arabe qu’ils ont essayé d’instaurer n’est pas sans rapport avec la politique dite du « Royaume arabe » qui a été la grande idée de l’Empereur Napoléon III s’agissant de l’Algérie qui lui tenait à cœur mais l’auteur est manifestement de ceux qui sont très critiques à l’égard de cette politique et la considèrent plutôt comme une velléité restée indécise et inaboutie. Non sans rappeler, avec le souci d’équilibre qui le caractérise, que cette politique se retrouve peut-être avec succès dans celle qui fut plus tard appliquée au Maroc par Lyautey ; et que De Gaulle aurait déclaré en 1960 : (avec le royaume arabe) « on est passé à côté de la seule formule qui aurait été viable ».
Quoi qu’il en soit, après 1871, la politique de la Troisième République s’en éloigne radicalement et se fonde sur des principes différents. L’expression en vigueur sera désormais, et pour longtemps, « L’Algérie française », c’est-à-dire l’assimilation de l’Algérie à la France. Cependant, le début de cette nouvelle politique est de bien mauvais augure, puisqu’il s’agit de l’insurrection générale de 1871, le nombre d’insurgés étant évalué à 800.000 personnes, dont la répression par la France a eu des conséquences gravissimes, et surtout le terrible appauvrissement de la Kabylie, qui ne réussira pas à s’en remettre pendant toute la période coloniale.
Le bilan provisoire (jusqu’en 1914) qu’établit finalement Jacques Frémeaux insiste sur l’ambivalence de cette Algérie dite française, pour laquelle à cette date du moins on ne saurait parler d’échec—en tout cas pas dans le domaine économique, où l’on peut au contraire affirmer l’existence d’une réelle « prospérité coloniale » (c’est le titre du 10e chapitre du livre, qui en comporte 12). S’agissant des relations avec les Algériens Musulmans, il nous est sans doute difficile d’échapper à une lecture rétrospective du fait que nous savons ce que sera la fin de l’histoire, quarante-huit ans plus tard. Jacques Frémeaux se contente de parler de « motifs d’insatisfaction et d’inquiétude », formule que certains dénonceront sans doute comme une litote (atténuation) ! Mais il est vrai que les contestations et remontrances sont encore sporadiques. Suite au second volume …
Denise Brahimi (repris de la Lettre culturelle franco-maghrébine N° 36, septembre 2019)

« COMPLAINTES DU POINT NOUE, LA MANUFACTURE DE LODEVE » par Roseline Villaumé, (éditions Domens Pézenas et Livres EMCC, 2019)

Bien que ce livre soit désigné comme roman par son auteure, il ne l’est que très partiellement et s’appuie sur une documentation recueillie sur place à Lodève lorsque Roseline Villaumé y habitait en 2012. On sait que Lodève, dans le département de l’Hérault, possède une annexe de la Manufacture nationale de la Savonnerie et qu’on y fabrique des tapis de haut niveau. Les ouvriers (faut-il dire artisans ? ou artistes ?) qui travaillent à cette fabrication, sont appelés liciers, ou licières s’il s’agit de femmes et c’est justement le cas dans l’histoire racontée par Roseline Villaumé, dont la fiction donne vie à trois d’entre elles. Elles s’appellent Alice, Leïla et Fadhila, ce qui indique pour les deux dernières une origine algérienne. Et c’est en effet l’originalité de cette histoire que de trouver son origine à la fin de la guerre d’Algérie lorsqu’on a cherché à implanter en France, en leur donnant du travail, les harkis ramenés par l’armée française, avec femmes et enfants.
Pour les femmes, c’était une bonne idée que d’utiliser leur connaissance du tissage en créant un atelier où elles pourraient tirer parti de cette pratique traditionnelle, non sans la reconvertir évidemment. Roseline Villaumé a dû apprendre elle aussi quelques notions techniques et le vocabulaire nécessaire pour parler de ce métier. Elle le fait avec précision et de manière intéressante mais ce n’est pas l’essentiel ou pas seulement de ce qu’elle a voulu mettre en valeur dans son roman puisque roman il y a. Habituée à fréquenter les textes littéraires, elle s’intéresse à ce qu’on pourrait appeler du terme le plus banal qui soit « la vie des gens »et ici en particulier à la relation de ces femmes entre elles, chacune ayant comme on s’en doute une histoire particulière, pour les Algériennes lourdement chargée d’événements traumatisants.
Le cas d’Alice est le moins problématique, même s’il n’était pas facile à cette jeune femme française formée à Paris de trouver sa place parmi des Algériennes dont la sympathie ne lui était certes pas acquise d’emblée. Timide, elle sort d’une rupture sentimentale qui l’a incitée à s’éloigner, et elle souffre de se sentir si peu apte à communiquer. Pour Fadhila il y a un obstacle supplémentaire dû au fait que cette vieille femme (mais pas si vieille peut-être) ne parle à peu près pas le français. Mais ce n’est clairement pas le seul nœud contre lequel il lui faut se battre, le mot « nœuds » étant porteur de la métaphore qui est au cœur de tout le livre : au sens premier, ce sont les nœuds du tapis de laine qui est tissé selon la technique dite du « point noué », au sens second il s’agit des nœuds qui étranglent et génèrent une angoisse difficilement surmontable à chaque instant et dans toutes les circonstances de la vie au quotidien.
Leïla est une forte femme, qui finalement s’impose par sa compétence et parvient à la direction de l’atelier. Mais à quel prix ! Sans doute toutes les femmes qui travaillent et élèvent en même temps leurs enfants connaissent-elles ce genre de fatigue et la lutte à mener contre l’épuisement. Mais Leïla vit dans un milieu encore traditionnel où les femmes ne trouvent pas d’aide pour mener leur double tâche. Elle était encore une fillette lorsque sa famille a débarqué à Lodève, après le passage par un camp de transit, en novembre 1964. Elle a vu le courage et la patience qu’il a fallu à sa mère pour s’initier à un genre de tapis si différent de ceux qu’elle fabriquait en Algérie. A l’âge de 16 ans Leïla est entrée pleinement dans la vie de l’atelier, et n’en a jamais connu d’autre. Promue chef d’atelier, elle vit dans une sorte de crispation continuelle, qui lui interdit tout relâchement, tout moment de tranquillité. Elle fait partie de ce qu’on peut considérer comme une deuxième génération, celle dont la vie a commencé à peu près avec l’installation en France et dont le travail, au sens professionnel du mot, a toujours été le seul horizon. Devenue une femme dure, elle n’est certes pas dans la plainte ou la « complainte » dont parle le titre du livre, et ne peut surtout pas ni ne veut s’y adonner. C’est à propos d’autres femmes dont elle évoque le passé algérien et la rupture déchirante avec leur ancien monde que l’auteure du livre est tentée d’employer ce mot. S’agissant de Leïla, elle nous donne à comprendre ce qu’il y a en elle de tension, douloureuse sans doute, comme s’il n’y avait pas de place dans sa vie pour la tendresse et le laisser aller. Peut-on parler à son propos d’intégration réussie ou de réussite sociale ? Selon les apparences, certains répondraient oui sans hésiter mais le livre de Roseline Villaumé nous incite pour le moins à éviter ce genre de langage. Mieux vaut le laisser aux Officiels parisiens venus récupérer le magnifique tapis désormais achevé pour que s’ouvrent à lui les fastes de l’Elysée.
Denise Brahimi (repris de la Lettre culturelle franco-maghrébine N° 36, septembre 2019)

 

« MA FAMILLE ALGERIENNE » de Alice Schwarzer, trad. de l’allemand (2018), (éditions de l’Observatoire 2019)

Alice Schwarzer est une journaliste connue de longue date en Allemagne, notamment pour son soutien à la cause féministe. On l’a parfois surnommée la Simone de Beauvoir allemande car elle se considère elle-même comme une disciple de la philosophe française auteure du Deuxième sexe. Ce livre est le résultat d’une enquête très fournie qu’Alice Schwarzer a menée dans son pays d’adoption l’Algérie. On n’y rencontre pas seulement des femmes mais aussi beaucoup d’hommes et la parité semble à peu près respectée dans l’importance des entretiens accordés à la journaliste. Plusieurs des chapitres qui constituent le livre portent en titre deux prénoms, l’un masculin l’autre féminin : « Chez Lilia et Karim », « Chez Amar et Naziha ». La journaliste a voulu entendre les voix des unes et des autres, et il est très rare qu’elle fasse état d’une réticence.
Naturellement certains des couples qu’elle évoque, pour les avoir vus vivre de près, connaissent des problèmes et des dysfonctionnements. On n’en est pas moins frappé par la rupture entre leur mode de vie au quotidien et ce qui a déjà été dit tant de fois, notamment dans les récits littéraires, sur les vestiges encore bien présents au Maghreb du patriarcat traditionnel. Dans plusieurs des couples dont nous parle Alice Schwarzer, les hommes participent régulièrement aux travaux du ménage et s’occupent beaucoup des enfants, certaines des femmes interrogées sur ce point reconnaissent volontiers les faits, quitte à ajouter non sans malice : « compte tenu de ce que sont les hommes en Algérie », car elles savent qu’elles s’adressent à une féministe européenne, ici allemande.
La journaliste en dit assez sur le niveau de vie des gens de sa « famille algérienne » (au total cela fait plus d’une vingtaine de personnes d’âges variés dont elle parle avec précision) pour que nous puissions à peu près les situer socialement et sociologiquement. Ce ne sont pas des gens pauvres, il n’est pas question de gêne financière et ils se nourrissent certainement mieux que les gens qu’on pourrait dire de même niveau en Allemagne ou en France, sans parler de l’habillement sur lequel ils et elles ne lésinent pas non plus : les femmes sont coquettes et les bijoux jouent un rôle important On peut en juger par la présence dans le livre d’un cahier de photos prises par une autre Allemande, Bettina, qui accompagne Alice Schwarzer. Qu’il s’agisse de commerçants, de professions libérales, de fonctionnaires, ou même de femmes au foyer dans les familles où il y a de nombreux enfants, on pourrait dire que tous sont représentants d’une classe moyenne dont l’importance numérique, dans l’Algérie contemporaine, n’est certainement pas un fait anodin. En dehors des traits spécifiques, qui caractérisent chaque culture et son héritage culturel, cette classe moyenne ressemble beaucoup à celles qu’on peut trouver en Europe et en Amérique, et sans doute aussi sur d’autres continents. Ce ne sont pas des parvenus et on n’y voit pas de gens qui se seraient enrichis ostensiblement par des trafics illicites —la déplorable corruption. Tous et toutes accordent beaucoup de soin à préparer l’avenir de leurs enfants, et sont convaincus du rôle déterminant joué par l’éducation à laquelle ils veillent soigneusement, les études supérieures étant considérées comme un must pour garçons et filles.
S’agissant de la religion, la journaliste semble n’avoir rencontré que des gens qui étaient (ou plutôt qui sont, car c’est d’un état des lieux tout à fait actuel qu’il s’agit) si l’on peut dire normalement musulmans, attachés à la pratique religieuse mais sans prosélytisme ni ostentation. Personne ne se déclare non croyant, même ceux et celles qui se permettent quelques manquements occasionnels et ne mettent pas que du thé dans les théières. L’avis unanime est que les années noires ont été une horreur et que personne n’en veut plus. Ma famille algérienne confirme ce qu’on sait plus ou moins, non seulement l’amputation considérable subie par l’Algérie du fait des massacres et des morts, mais aussi en raison des très nombreux départs de ceux qui ont fui, notamment au Québec pays tranquille, accueillant et de plus francophone. Une des questions qu’on se pose dans la « famille » concerne les retours éventuels de ceux qui sont partis, ce qui va de pair avec le désir de se stabiliser , si toutefois l’état du pays permet qu’on y vive enfin paisiblement.
Les propos recueillis par l’auteure du livre donnent le sentiment qu’on a affaire à une population raisonnable et dont on comprend les motivations. Ce qui est d’autant plus remarquable qu’elle n’évite pas les sujets qui pourraient fâcher ou du moins mettre mal à l’aise—par exemple la pénible affaire des agressions sexuelles en masse commises par des Maghrébins à Cologne pendant la nuit du Nouvel An 2016. A aucun moment on ne sent dans ce livre une sorte d’obsession raciste ou raciale, dont on sait pourtant qu’en Allemagne aussi elle caractérise les partis d’extrême-droite. Comme c’est le cas en France, où tout ce qui touche à cette question est aggravé par les souvenirs d’un passé encore proche et qui a du mal à passer, celui de l’époque coloniale et de la Guerre d’Algérie.
C’est en cela que le livre d’Alice Schwarzer permet au lecteur français d’intéressantes comparaisons. Les peuples ne vivent pas que d’opinions exprimées, l’existence des inconscients collectifs est indéniable, l’Allemagne se débat avec le sien qui pour des raisons historiques n’est pas le même que celui de la France. Dans les relations d’Alice Schwarzer avec sa « famille algérienne », on ressent une sérénité et une empathie joyeuse qui font le charme de cette enquête. C’est probablement moins facile quand interfère l’existence d’une culpabilité plus ou moins consciente dont la source est dans une histoire qui aura bientôt deux siècles.
Denise Brahimi (repris de la Lettre culturelle franco-maghrébine N° 36, septembre 2019)

Papicha, un film politique algérien

Papicha est un conte tragique sur une maladie sociale très répandue : priver les femmes de liberté. Maladie particulièrement insupportable dans un pays- l’Algérie des années 1990- où toute une part de l’idéologie nationale se veut égalitaire et où le niveau d’éducation des filles est élevé, parfois au dessus de celui des garçons. Bien entendu le dialogue du film est ce mélange intime  de l’arabe parlé (darija) et du français, réalité commune à tout le Maghreb, mais sans doute poussé au maximum pour une fille jeune et algéroise.

La beauté des images du film, la qualité des actrices font un choc basé sur une histoire simple qui se déroule essentiellement dans une « cité U » de filles à Alger. La passion d’un défilé de mode est le symbole de ce que les filles ont le droit de se faire belles, parce que c’est la forme absolue de l’affirmation de leur liberté. Elles se heurtent à la crise aigue de l’époque, l’action violente omniprésente des islamistes : ceux-ci attaquent la cité U, mais aussi y placardent des affiches menaçant les filles « impudiques » et rappellent que toute femme est sous l’autorité du père, du frère ou du mari. La cité U est verrouillée : pour surveiller les filles ou pour les protéger ?

La force du fil directeur de ce film tient à sa simplicité : ces filles créent une mode subversive à partir du vêtement  « traditionnel » de la femme algéroise, le haïk blanc, voile dont celle-ci devait apprendre à jouer pour se montrer autant que pour se cacher. La « vieille » femme apprend aux jeunettes à se servir du haïk et leur rappelle que pendant la « guerre d’indépendance » il pouvait servir à dissimuler à l’ « ennemi » les armes qu’il fallait transporter. Ce film est d’actualité dans une Algérie où la protestation affirme cette égalité femmes- hommes et où le travail de récupération de sa mémoire historique est un enjeu important.

Nous ne saurons jamais si cette histoire (vraie nous dit-on) s’est terminée dans l’horreur ou dans une solidarité renforcée entre des femmes extraordinairement vivantes. (Claude Bataillon)

Max Marchand, Mouloud Ferraoun: Centres sociaux et guerre d’Algérie

https://max-marchand-mouloud-feraoun.fr

Le site de l’association Les amis de Max Marchand, de Mouloud Ferraoun et de leurs compagnonsest une mine documentaire  d’abord sur les Centre sociaux lancés à l’initiative de Germaine Tillion : les éditoriaux des bulletins publiés par leur direction entre autres. Puis sur l’éducation en Algérie coloniale, en particulier sur l’enseignement primaire en milieu « indigène ». Les textes de nombreuses conférences, les bulletins de l’association sont ainsi disponibles.

Nous qui cherchons à connaître les sociétés maghrébines actuelles et leurs racines, parce que leurs problèmes sont à l’intérieur de la société française, faisons un bilan. Et nous trouvons sur ce site beaucoup de données sur l’Algérie coloniale. Beaucoup moins bien à propos des deux protectorats de la Tunisie et du Maroc et de tout ce qui fait que la séparation entre les trois Etats n’est pas une donnée permanente et figée. Très peu de données sur l’évolution des sociétés contemporaines du Maghreb, qui là encore sont loin d’être cloisonnées entre elles.

 

Yamen Gharbi: dialogue avec Francesca Isidori au MODEL 2019

(Auteur tunisien, premier roman “Tunis Magma, Asphalte éditions

Votre roman est un roman à trois personnages, proche du naturalisme. Je ne connais pas Tunis, est-ce une ville réelle ou imaginée que vous décrivez ? C’est un roman aux images cinématographiques, plein de fausses pistes, une sorte de polar aux inquiétantes étrangetés, fantastique et plein d’humour. Et il y a un jeu de mot dans le nom d’un personnage Oui, Fakhat cela signifie “j’ai pensé”. Je l’ai modifié en “Fak art”. Les descriptions de Tunis sont réelles.C’est une flânerie dans la Tunis d’aujourd’hui. une Tunis infernale, agitée, grouillante de chats de gouttière où l’on a du mal à circuler sans en écraser un. Cela rappelle d’autres chats, par exemple “Le chat noir” de POE.Il y a des perspectives diaboliques, une menace en attente.

Les chats existent à Tunis, il y en a beaucoup mais pas autant bien sûr. Ceux du roman sont borgnes, estropiés, sales, repoussants, fréquentent les poubelles. C’est “trash”, et naturaliste.

L’inquiétude sociale est très prégnante, c’est une métaphore intelligente, qui montre un désenchantement … tout n’est qu’illusionIl n’y a aucune vérité crédible, c’est un flou incompréhensible, une confusion totale qui règne dans cette histoire. Une fricassée absurde et originale.C’est le chaos, la confusion, d’où le “magma” ce mélange confus de matières.(Monique Chaïbi)

MODEL 2018: images des séances

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Les dialogues entre écrivains et avec des écrivains, les lectures de leurs oeuvres, ont été nombreux au MODEL 2018: 31 séances sur les trois jours. Nos amis photographes en ont saisi une bonne moitié et nous les en remercions.

 

Vac N° 302 à 330 lien

 

Sauvegarde de la copie effectuée juillet 2018 par C Bataillon

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