On aime,on soutient



La bande des Français, Paris Gaité lyrique, 17 janvier 2017

UnknownPrésentation du film La bande des Français, suivie d’une discussion (A. Bennin, P. Boucheron, A. Charon) = 6 euros, plus la galette des rois pour ceux qui s’inscrivent auprès de Coup de soleil georges.morin@coupdesoleil.net (12 euros). Pour tous ceux qui s’intéressent à ce qui fait une France solidaire…

Difficile de relater cette soirée : une partie de nos souvenirs vient du film lui-même, dans le cadre « Le tour du jour – Nouveaux territoires documentaires ». La bande des Français, a donc été projeté au théâtre de la Gaité lyrique, où nous étions une grosse centaine (avant le film est passé sur la 3 –production France 3 Centre – en décembre 2017, puis en salle à Paris au Louksor) ; puis nous avons écouté, questionné, la brochette d’ « acteurs », réalisatrices, commentateur. Enfin à une douzaine (les intervenants ci-dessus et une poignée de membres de Coup de soleil) nous avons partagé la galette des rois et le cidre en continuant échanges et discussions. Donc difficile de distinguer à chaud ce que j’ai retenu du film, de la discussion en salle, de la conversation autour de la galette.

Unknown-1Avant tout un refus de la déprime : dans des situations difficiles, le positif peut primer. Le film nous donne des éclats de rire joyeux : comment faire démarrer dans la Somme un tracteur antédiluvien sur une exploitation agricole bio ? Comment faire le tour de France en une minute : en faisant tourner Amir ou Sophia autour de Martin. Les acteurs affichent sur les murs des sentences (qui sont distribuées au public dans la salle ; deux exemples « en France, il nous faudrait un ministère du bonheur » ou « on ne va pas se ranger sagement dans des cases » #labandedesfrançais).

Je comprends que les réalisatrices Amélie Bonnin et Aurélie Charon, toutes deux de Châteauroux, se sont connues au lycée à Tours puis à la fac à Paris. Qu’après deux séries radio (Une série française, 2015, France Inter, 9 séquences https://www.franceinter.fr/emissions/uneseriefrancaise

; Jeunesse 2016, France Culture https://www.franceculture.fr/emissions/jeunesse2016

) elles se lancent dans le visuel en organisant les séances Radio live où elles transforment en famille une série de jeunes, qui se retrouvent à Châteauroux, mais aussi à Reims ou ailleurs en France, bientôt à Tunis. Aurélie, revenant de travailler à Beyrouth, Téhéran et autres lieux, a voulu faire parler des gens en France. Ces gens ne peuvent pas parce qu’ils sont coincés. Interrogés sur leur désir d’avenir, bien des jeunes au lieu de vocations concrètes n’énoncent que les initiales des formations qui peut-être leur assureront un emploi, voire une carrière. Quatre des jeunes rencontrés par Aurélie sont nos « acteurs ». Martin France (ça ne s’invente pas) est fils et petit fils d’agriculteur de la Somme et connaît les villes sur le tard ; chez lui personne ne connaît le drame israélo-palestinien et on pense qu’il s’agit d’une querelle entre deux équipes de foot : USBOLA contre Bande de Gaza. Heddy (Marseille, quartiers nord bien sûr) est boxeur et homme de théâtre… après avoir quitté l’école après la 3eme, à cause d’une « orientation » mal conseillée. Sophia Hocini, avec qui nous conversons, est journaliste (association la-zep.fr), engagée politiquement, kabyle d’un village perché née dans une famille de neuf enfants, père instituteur qui a dû fuir en France après 1990 « la première chose que j’ai su dire en français, c’est : je n’ai pas de cartable… quand j’arrivais en classe pour la première fois… » Enfin Amir Hassan est une vieille connaissance. Il est Gazaoui (chez lui la campagne n’existe pas), parisien depuis ses 23 ans, son père collectionne là-bas des Tour Eiffel, sa France est celle des chansons des vieux d’ici (Barbara…). Ici il enseigne l’arabe, écrit des poèmes en français, est rédacteur (en chef, mais sans journalistes sous ses ordres) de l’hebdomadaire culturel en ligne de notre association Coup de soleil (« le VAC » http://coupdesoleil.net/agenda-culturel/) à qui rien n’échappe sur le Maghreb : télévision, radio, films, conférences, expositions, livres, presse. Il nous rappelle que ceux qui sont violents, c’est qu’ils n’ont pas de mots et qu’en France heureusement ceux qui sont violents n’ont pas d’armes.

UnknownimagesLe film aurait pu s’appeler « made in France »… On y évoque le traumatisme de 2002 : second tour des présidentielles Chirac/ Le Pen, les traumatismes de 2015, janvier puis novembre. L’invité est l’historien Patrick Boucheron, auteur avec Mathieu Riboulet de Prendre dates. Paris, 6 janvier-14 janvier 2015, aussi coordinateur de Histoire mondiale de la France (2017). Il nous dit qu’il faut « proposer à la jeunesse un « nous » qui respire un peu mieux. Et affirme que l’histoire doit aider à rester en mouvement, à comprendre ce qui aurait pu advenir.

 

Rouen: exposition, Algérie coloniale… et après

Affiche de l'exposition

Affiche de l’exposition


65a4a21a-8f2b-44b8-a1ea-9f9c80071548Nous avons assisté à la présentation de cette exposition au MODEL 2018, le 3 février 2018. Jean Robert Henry a réuni pour cela Kacem Basfao, Mokhtar Ayachi, Kamel Kateb et Ahmed Mahiou. Le projet “L’école en Algérie” a été conçu avec le musée d’histoire qui a failli naître à Montpellier, dès le départ en s’appuyant sur les collections du musée de Rouen. Les spécialistes réunis au MODEL élargissent le propos à un panorama de l’éducation dans les trois pays du Maghreb.

En Tunisie il faut rappeler que la modernité dans l’éducation naît avant le protectorat, avec à la fois une modernisation de l’arabe et un appui sur le français et l’italien. L’arabe populaire (darija) a été incorporé au discours officiel, le bilinguisme réel arabe-français concerne 30% de la population. Pour l’Algérie, l’exposé tourne très vite autour du problème de l’usage du “berbère”, en rappelant que le nationalisme algérien né en France dans les années 1930 était bilingue kabyle- français, et qu’en 1980 le “printemps berbère” est né de l’interdiction d’une conférence de Mammeri. Quinze ans plus tard l’Etat algérien crée un Haut commissariat, puis en 2002 reconnait le berbère comme langue nationale, en 2016 comme langue officielle. Se pose alors la question de l’alphabet utilisé pour l’écrire, en particulier dans les affiches et signalisations de la voie publique: question résolue par une liberté d’utiliser des caractères latins, arabes ou tifinagh… Au Maroc, on rappelle que l’arabisation de l’enseignement vers 1975 s’est réalisée pour “casser” l’influence en milieu enseignant des “marxo- tiers mondistes” francophones, en utilisant des professeurs arabophones venus surtout du Moyen Orient, dont la langue parlée “populaire” était peu compréhensible pour les Marocains. L’usage officiel récent de langues berbères (en fait trois grandes variantes régionales au moins, toutes non écrites) concerne une part de la population plus forte qu’en Algérie. Si bien que des problèmes techniques (pour l’informatique en particulier) se posent: l’Etat marocain a tranché en faveur de l’écriture tifinagh. Dans la pratique enseignant, un gros problème de formation se pose, lié aussi bien aux usages des langes berbères qu’aux usages de l’arabe populaire.

 

Rappelons le contenu de l’exposition elle-même. Le musée national de l’éducation à Rouen présente pendant un an (avril 2017 : avril 2018) son exposition « L’école en Algérie, l’Algérie à l’école », essentiellement consacrée à l’époque coloniale (1930-1962). https://www.reseau-canope.fr/musee/fr/connaitre/les-expositions/exposition/lecole-en-algerie-lalgerie-a-lecole.html Ce choix permet de montrer comment l’Algérie coloniale a créé les élites modernes, qui gouvernent le pays depuis plus d’un demi-siècle, mais aussi à quel point la politique algérienne de la France a été hésitante et restrictive dans la formation de ces élites. L’abondance des documents disponibles permet une présentation très riche. La contre-partie pour le visiteur est parfois trop de dispersion, la faible visibilité de beaucoup de documents étant accentuée par la petite tailledes pièces ou des notices, présentées avec un éclairage discret.

 

Revenons à l’essentiel : une affiche de qualité, due à Jacques Ferrandez, des vidéos -27 au total – en particulier deux grands écrans où les orateurs vont à l’essentiel (entre autres, Marc Ferro, grand historien de la colonisation), une thématique ciblée sur ce qu’a été l’école pour ceux qui vont devenir « les algériens », alors que l’effort scolaire principal du gouvernement français portait sur ce qui était une province coloniale de la France. Les documents qui composent le volet « L’Algérie à l’école [en France] » montrent, classiquement, ce que fut la glorification de « l’œuvre de la France », mais aussi l’incorporation à la culture française d’un exotisme, certes mondial, mais dont l’exemple le meilleur est sans cesse cette Algérie située à une journée de bateau de Marseille. L’exposition est accompagnée par un livre qui est beaucoup plus qu’un catalogue d’accompagnement, coordonné par deux responsables de l’exposition, Jean-Robert Henry et Florence Hurowicz (Canopé éditions, 2017, in 4°, 110 p.)

 

la part des "indigènes" dans une classe primaire (Mostaganem, années 1920 (?)

la part des “indigènes” dans une classe primaire (Mostaganem, années 1920 (?)

Le livre, plus que l’exposition, fait une part très originale au thème peu connude ce que fut le développement d’un enseignement « franco-arabe » moderne dès 1850. Côté colonial, il est destiné à former dans trois medersas des gens de lois du droit privé musulman (fiqh), mais aussi des interprètes pour l’administration, des cadres scolaires et religieux. Enseignement de qualité qui dès le début du Xxe siècle assure la formation de petites élites algériennes modernes, parfois d’origine sociale modeste, qui vont penser la société algérienne du futur. Mais dans les années 1930- 1960 un autre enseignement moderne franco-arabe voit le jour à l’initiative du cheikh Abdelhamid Ben Badis, fondé sur une réforme moderniste de l’islam. Ces écoles privées, tolérées par l’administration, dépendant des dons des fidèles, atteignent surtout dans les couches moyennes urbaines des jeunes qui souvent suivent cette scolarité en même temps que celle des écoles laïques publiques purement francophones.

 

Autre chapitre plus détaillé dans le livre que dans l’exposition, les 50 ans de développement de l’école dans l’Algérie indépendante. C’est le temps d’une scolarisation intense : à partir d’une situation où moins de 10% des enfants « musulmans » étaient scolarisés en 1945 (avec un très fort déséquilibre au détriment des filles), les années 1945- 1962 font sans doute monter ce chiffre à25%… dans l’urgence puis dans la guerre. Alors vient l’effort de l’Etat algérien pendant le demi-siècle suivant, dans un contexte de très forte croissance du nombre d’enfants jusque vers 1985. Il aboutit à une scolarisation à peu près complète dès le début du XXIe siècle. Cette scolarisation, à tous les niveaux est un enjeu fondamental de la modernisation de l’Algérie, en particulier en ce qui concerne les modèles culturels et les langues utilisées. En 1962 les effectifs réduits d’enseignants français restés dans le pays sont considérablement renforcés par l’apport des coopérants, majoritairement financés par la France, pour participer à l’invention d’une formation moderne nouvelle (http://alger-mexico-tunis.fr/?p=565 J.-R. Henry a particpé a l’étude de cette invention). Les étrangers et une petite minorité d’Algériens sont aussi accueillis dans des établissements officiels français aux effectifs très fluctuants. Parallèlement s’impose dès 1966 une arabisation de l’enseignement public à tous les niveaux, fluctuante elle aussi, mais n’excluant totalement que l’enseignement scientifique au niveau universitaire. La langue arabe utilisée pose problème, comme le corps enseignant, en partie renforcé à la fin des années 1960 par des maîtres venus du Moyen-Orient. A aucun moment n’aboutissent les projets de prise en compte des langues maternelles non écrites que sont l’arabe dialectal (darija) et le berbère (tamazight). Enfin la liberté est donnée en fait à partir de1989 pour des écoles privées (généralement chères et donc très minoritaires), parfois arabophones, religieuses et liées au Moyen orient, plus souvent francophones et modernistes.

 

csm_2017-Alge__rie_livre_9353c430b4Le bilinguisme réel qui règne en Algérie plus encore qu’en Tunisie et au Maroc est le résultat de cet immense effort de scolarisation dont les contenus n’ont pas effacé l’héritage colonial.

Karim Moussaoui, En attendant les hirondelles, film 2017

Algerian film director Karim Moussaoui poses as he attends the Resistances International Film festival in Foix, southern France, on July 15, 2017. / AFP PHOTO / Eric CABANIS

Algerian film director Karim Moussaoui poses as he attends the Resistances International Film festival in Foix, southern France, on July 15, 2017. / AFP PHOTO / Eric CABANIS

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Karim Moussaoui, de 1990 à 2017

En attendant les hirondelles, film 2017. Une Algérie où les risques vécus, connus, imaginés sont si présents que dans ce film qui serait sensé parler d’événements heureux le spectateur s’attend, comme les protagonistes, à une catastrophe à chaque instant… ce qui n’arrive pas.

Si les paysages ruraux ou urbains sont marqués par le manque de finition, d’entretien, de nettoyage au quotidien, c’est aussi partout la puissance et le modernisme des routes neuves, des immeubles qui poussent partout. Dans les intérieurs règne (pour ces couches sociales « bourgeoises » mises en scène) le confort de l’électro-ménager moderne et le conformisme du mobilier, ici orientalisant, là moderne-ikéa.
Evénements heureux certes : le mariage du médecin, les bonnes affaires du promoteur immobilier- architecte, mais dans un conformisme social où la liberté est bridée. Ceux qui « se lâchent » (dans la noce ou dans l’étrange ballet des danseurs et musiciens transgressifs en pleine campagne) semblent irréels.

Les trois histoires qui ne se recoupent que par hasard mettent en scène chacune une femme qui ne renonce pas : l’intellectuelle qui ne renonce pas comme mère, la promise qui ne renonce pas totalement à son amour, la victime qui ne renonce pas à défaire son malheur.

Si le moyen métrage de Karim Moussaoui (Les jours d’avant, 2013) http://alger-mexico-tunis.fr/?p=1188 racontait les prémices de la guerre civile des années 1990, le cinéaste montre maintenant l’Algérie « apaisée » quinze ans après « la paix », mais où la violence banale actuelle, ou le souvenir de la « décennie noire » commandent l’inévitable du quotidien : renoncements, prudences, lâchetés.

16922hr_-e1510018575402-592x296-1510018614Un film désespérant ? Je ne crois pas, parce que les personnages sont au fond honnêtes et cultivés, ce que rappelle le leit motiv musical du film : une cantate de Jean Sébastien Bach.

Kamel Daoud et Leïla Slimani sur France 5: 7 septembre 2017, Grande librairie

leila Slimani

Leila Slimani

Kamel Daoud en signature (c)

Kamel Daoud en signature (c)

Dans l’émission La grande librairie, sur France 5, ne manquez pas à 20h 50 les échanges avec deux écrivain(e)s phares et amis de Coup de soleil, Kamel Daoud et Leïla Slimani: heureux de retrouver celui et celle que nous avons accueilli au Maghreb des livres récemment.

On a regardé l’émission: la présentation du livre sur Macron en début d’émission n’a pas éclipsé le duo Daoud- Slimani qui porte sur un problème essentiel: comment lutter pour être un individu au Maghreb? Problème abordé aussi en Amérique latine (http://alger-mexico-tunis.fr/?p=1405 ). Leila Slimani , à propos du Maroc, nous parle de la lutte des femmes pour exister dans leur corps et être autre chose que la femme, la mère, la fille, de x ou y, se construire comme être autonome en dehors d’une famille, d’une communauté. Et Kamel Daoud montre que les hommes aussi ont besoin de se constuire comme individus, ce qui n’est possible que si les femmes aussi peuvent le faire.

Algérie du possible, film de Viviane Candas

affiche du film

affiche du film

Algérie du possible, une biographie : depuis le FLN au combat, vers le pied-rouge non conformiste

« C’est l’histoire d’une femme qui a perdu son père et qui cherche à savoir pourquoi. Yves Mathieu, avocat anticolonialiste et militant socialiste est-il mort dans un banal accident de voiture ? Difficile d’y croire lorsque l’on sait que le camion qui l’a percuté, un jour de 1966, appartenait à l’armée algérienne.

Ce documentaire pudique ne sombre jamais dans l’accusation facile, tout en évoquant beaucoup de sujets passionnants (peut-être trop pour une durée aussi courte) : l’indépendance, le pétrole algérien, l’alphabétisation, l’autogestion, le napalm, la restitution des terres… Le tout éclairé par le commentaire sobre de la cinéaste Viviane Candas » (présentation de Télérama)

routes dangereuses

routes dangereuses

Nous avons vu ce documentaire, en avant-première organisée par le Maghreb des films (il sort en salles le 7 décembre 2016, commenté dans Le Monde du même jour, voir ci-dessous). Il est réalisé par Viviane Candas. Trois séances successives au cinéma La clef à Paris. C’est donc la fille du héros, Yves, qui commente son film en compagnie de l’historienne Sylvie Thénault et d’un ancien militant du FLN emprisonné à Paris, auteur d’un ouvrage sur les Algériens alors condamnés à mort. A une projection suivante, grâce à Mohamed Harbi, on parlera surtout de la réforme agraire (tentative avortée d’auto-gestion) et de la gestion des biens laissés vacants par le départ des pieds-noirs.

école vers 1963?

école vers 1963?

Le film raconte l’histoire de Mathieu en tressant tous les fils disponibles : souvenirs directs de sa fille encore enfant, mais aussi indirectement ce qu’elle entendait dire par les proches à l’époque. Et puis son immense quête en Algérie ou en France auprès des témoins de l’époque, proches de Mathieu. Y compris ce que livrent des témoins essentiels, comme Mohamed Harbi, à la fois militant, acteur et historien du FLN et Ahmed Ben Bella, premier président de l’Algérie indépendante. Dans la discussion qui a suivi le film, beaucoup de place a été donné à la guerre d’Algérie et au « collectif » d’avocats qui ont défendu les militants emprisonnés, en Algérie comme en France. La description des années 1962-66 en Algérie que donne le film est plus précieuse encore, car c’est un thème particulièrement mal connu « de l’intérieur », en particulier en province, loin d’Alger. Mathieu s’est occupé en juriste des « biens vacants ». Pour les terres et les entreprises, c’est l’histoire cruciale de la tentative d’autogestion, vite remplacée par une gestion bureaucratique centralisée : dans un pays manquant dramatiquement de cadres, aucune des deux solutions de gestion n’avait de chances de réussir facilement. On voit Mathieu et quelques autres « pieds-rouges », avec quelques Algériens « de gauche », essayer de mettre juridiquement et pratiquement en route cette autogestion où les ex-employés assureraient à la fois le travail et la gestion des entreprises abandonnées par le départ des pieds-noirs. On montre l’abandon de fait de cette tentative, abandon accéléré par le coup d’état de Boumediene en 1965. Le parc immobilier de logement était l’autre face des « biens vacants », dont malheureusement le film ne parle guère. Mathieu se reconvertit en avocat qui défend les droits coutumiers des paysans dans l’est algérien. En 1966 tout laisse penser que l’accident de voiture où il meurt est un assassinat organisé par les « services » de la sécurité militaire algérienne. La valeur de ce film est dans l’imbrication des images et témoignages du présent avec les souvenirs récupérés appuyés sur les images d’archives, sans manichéisme.

Extraits de l’article du Monde :  … « Se dessinent non seulement le portrait d’un combattant à l’idéalisme inflexible mais aussi la fresque funèbre d’une révolution trahie (y en a-t-il d’autres ?). […] A l’indépendance, il avait été chargé par le régime d’Ahmed Ben Bella de donner un cadre juridique à l’expérience d’autogestion tentée dans les grands domaines agricoles et les installations industrielles abandonnées par les (ou prises aux) Français […] Le coup d’Etat de 1965, qui finit par porter au pouvoir Houari Boumédiène, s’est fait contre les amis politiques d’Yves Mathieu, qui a repris ses activités d’avocat et (c’est une hypothèse avancée par sa fille) d’opposant à un régime qu’il réprouve. Alors qu’il se rend dans la région de Constantine pour rencontrer des paysans spoliés dans une affaire de détournement d’eau, sa voiture est heurtée par un camion de l’armée algérienne […] La caméra enregistre la gamme des réactions que provoque l’évocation de ce souvenir embarrassant. Le chagrin vrai, la condescendance, l’hypocrisie, la honte, l’aveuglement (la réalisatrice a rencontré Ahmed Ben Bella avant sa mort en 2012) gravent à l’eau-forte le tableau clinique des séquelles d’une révolution.

Parallèlement, à l’aide d’images d’archives utilisées avec parcimonie, Algérie du possible tente de dire ce qu’aurait pu être une Algérie autogérée, qui aurait aidé les paysans dépossédés par la colonisation à retrouver une terre dont ils auraient été les maîtres, qui aurait accompli les promesses de l’indépendance. Cette évocation d’une utopie s’appuie entre autres sur les souvenirs de ce moment de l’histoire qui vit Alger devenir une Mecque révolutionnaire où se croisaient barbudos et Black Panthers, combattants de l’ANC et délégation pékinoise […] C’est parce que l’auteure ne peut surmonter l’éblouissement que lui a laissé l’épopée qu’a vécue son père qu’elle peut rendre compte aussi exactement du deuil qui a suivi. »