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« VENT DU NORD » de Walid Mattar, film tunisien

« VENT DU NORD » de Walid Mattar (Tunisie 2018)

Ce film vient de sortir sur les écrans français, après une sortie flatteuse en Tunisie.
La belle famille des cinéastes sociaux, des Ken Loach, Guediguian, ou des frères Dardenne vient de s’enrichir d’un séduisant cinéaste tunisien, pas encore quadragénaire, Walid Mattal, tombé dans le cinéma tout petit, comme cinéaste amateur : il est membre à 13 ans de la fédération tunisienne du cinéma amateur ! Après de solides études, son diplôme en génie civil lui vaut d’exercer des responsabilités dans une usine où il lui est demandé de « traiter » la ressource humaine : « on attendait de moi que je fasse le dur »… Au lieu de quoi, il nous livre son premier long métrage après quelques courts métrages primés. Son film a l’originalité de représenter les effets de la mondialisation des deux côtés : celui de l’usine de chaussure délocalisée de Boulogne sur mer vers Hammam Lif, dans la banlieue de Tunis, et des ouvriers affectés à un même poste de travail, et également sacrifiés. La narration se fait entre deux trajectoires parallèles du nord vers le sud et du sud vers le nord, et une succession de séquences entre Boulogne et Tunis, symboliquement reliées entre elles par les sillages des bateaux porte-conteneurs et de l’avion qui emmène l’ouvrier boulonnais, Hervé Lepoutre, sa femme Véronique et leur fils, Vincent, pour une semaine de vacances dans un hôtel touristique tunisien. L’éphémère prospérité que leur a procurée la petite entreprise de pêche clandestine leur permet cet intermède heureux, pendant que Foued, l’ouvrier tunisien embauché au même poste de travail transpire pour un salaire de misère… Subtile message, ponctué par le mélancolique retour en train vers l’aéroport, qui fait brièvement cheminer côte à côte les Lepoutre et Foued dans leurs trains respectifs, dont les voies finissent symboliquement par diverger.
Foued a quitté ses camarades de bistrot et leur philosophie de comptoir pour ce piètre emploi, espérant ainsi financer les soins médicaux de sa mère, mais y rencontrant aussi la belle Karima, qui le fera tenir quelques temps à son poste, avant qu’elle lui préfère la fréquentation du douanier chargé d’enregistrer les cargaisons de chaussures vers la France : la mondialisation crée des avantages pour quelques-uns, dont les douaniers…
La caméra humaniste de Walid Mattar excelle à faire vivre tous ces gens ordinaires et leurs scènes de vie. C’est en cela qu’on peut le rapprocher de la lignée des cinéastes « sociaux » cités plus haut. Il a d’abord su rassembler une belle équipe d’acteurs, qui incarnent à merveille et donnent une âme à ces gens ordinaires, aux perspectives désespérantes, mais qui vivent bravement cette existence compliquée. Citons Philippe Ribbot, belle gueule de cinéma, et Corinne Masiero, plus connue comme la « Capitaine Marleau » de la télévision, et porte-parole des Insoumis. Avec leur fils, campé avec crédibilité par le jeune Kacey Mottet-Klein qui quittera ses jeux de guerre pour intégrer pour de bon l’infanterie de marine, ils incarnent une famille française que l’épreuve va ressouder, comme la trop brève aventure de l’entreprise de pêche « au black » qui finit par une saisie policière. C’est que Vincent, personnage un peu Keatonien, ne parvient pas à dénouer les nœuds des obligations administratives que de ternes « conseillers » n’en finissent pas de dresser face à lui. On le voit à la fin du film récupérer ses « droits » à pôle emploi en faisant traverser en gilet vert les enfants des écoles, aux côtés de son camarade délégué syndical de l’usine… Les scènes de l’occupation de l’usine, de l’expulsion, des démarches administratives sont réalistes. Les scènes de bistrot, de rencontres amicales sont vivantes et on y croit.
Côté tunisien, la distribution est aussi réussie : Mohamed Amine Hamzaoui, tour à tour hâbleur, révolté, bon fils, joli cœur… compose un personnage intéressant ; la belle Abir Bennani est aussi crédible, d’abord séduite par Foued, puis réaliste dans ses choix, mais solidaire, tout de même. La brochette de buveurs de café à la terrasse du troquet tunisien fait écho, 2000 kilomètres plus au sud aux copains de comptoir du troquet boulonnais. Le dialogue surréaliste sur la mouche dans la tasse de café débouchant sur un improbable précepte religieux est un moment savoureux.
L’écriture du film est très soignée, comme les dialogues. La participation de Leila Bouzid dont on avait aimé son « A peine j’ouvre les yeux » au scénario, renouant avec d’autres collaborations, porte de beaux fruits. Pas de scènes inutiles, mêmes celles de transition. La boucle entre le feu d’artifice initial et la scène finale, dont on ne dévoilera pas la teneur est un joli message philosophique, qui vient encore approfondir le contenu politique suggéré à petites touches.
Notre époque est décidément incohérente, méprisant les faibles, tentant de mettre en concurrence les pays et les continents, pour de misérables profits. Mais les hommes et les femmes surnagent tant bien que mal, grâce aux micro-solidarités qui permettent de passer d’une étape à l’autre.
L’espoir est ténu, mais il demeure, nous dit peut-être ce film attachant et intelligent. à voir le 22 juin au cinéma les Alizés de Bron.

Michel Wilson

(texte provenant du N° 23, Juin 2018, Lettre franco-maghrébine de Coup de soleil section Rhône-Alpes)

« L’ANTIDOTE » d’Adel Abdessemed, deux regards

« L’ANTIDOTE » d’Adel Abdessemed
MAC Lyon (France), du 9 mars au 8 juillet 2018

Premier regard:

L’exposition du plasticien Adel Abdessemed au MAC (Musée d’art contemporain) est une sorte de retour sur les lieux qui ont vu ses débuts à l’École des Beaux-arts de Lyon, en 1994. Après des études commencées à Batna, puis continuées à Alger, ce jeune Constantinois de naissance quitte l’Algérie à la suite d’un attentat contre l’École supérieure des Beaux-arts d’Alger. Il avait alors vingt-trois ans.
Il s’agit donc d’un retour sur les débuts lyonnais d’une histoire très personnelle, celle de sa rencontre avec sa femme, au bar L’Antidote, qui a donné son nom à cette exposition. Abdessemed en Orphée ?
Sans doute ; mais c’est un Orphée qui récuse la dimension mortifère contenue dans le mythe pour se revendiquer de celle de Jean Cocteau dans Le Testament d’Orphée. En effet, la vidéo qui introduit à l’exposition est intitulée Je ne me retourne pas. Cette déclaration sonne de manière particulièrement ironique puisque l’artiste se met en scène dans un scénario tragique où une lance lui transperce le dos. La conjuration du regard en arrière qui fait perdre Eurydice à Orphée semble dérisoire. Abdessemed-Orphée est comme poignardé dans le dos et sa décision de ne pas se retourner sauve son Eurydice, mais fait de lui le nouveau pharmakos, figure universelle de la dimension tragique de l’humain. Voilà ce qui se présente comme une première actualisation du titre de l’exposition : le pharmakos est à la fois poison et antidote. La vidéo installée au seuil de cet univers artistique condense les effets de cette violence de l’image sacrificielle en jouant sur la durée (à peine quelques secondes) et la mise en boucle répétitive. On a l’impression d’assister à cette mise à mort sans cesse répétée, à la fois impuissant et fasciné par la force de l’image.
D’emblée, le ton est donné. Le spectateur qui croit venir visiter une exposition s’expose lui-même dans un état de totale sidération. La puissance de l’art d’Abdessemed, ce regard de Méduse qui pétrifie le spectateur, avait fait dire à Hélène Cixous que c’est  « un artiste de la douleur « .
Image 1
L’exposition se tient sur deux étages du musée et comprend des dessins au fusain ou à la craie noire, des sculptures, des vidéos, des maquettes d’architecture, des installations de camionnettes, etc. Le caractère hétéroclite des objets exposés nous introduit dans un scénario post-apocalyptique où un cercle monumental de barbelés désigne l’Europe, où des camionnettes calcinées ou rouillées transportent d’énormes boulets ou des moutons écorchés, où le trait noir charbon dessine des labyrinthes. Mais à côté de ces installations lugubres qui font référence de manière transparente à la triste actualité, il y a aussi ces maquettes de bistrot comme celle du bar-restaurant déserté appelé ironiquement Chez Aïcha (la vivante, en arabe).

Il y a aussi ces trois statues blanches de nus féminins et dont l’une représente Angela Merkel dans la posture de l’une des Trois Grâces. Les statues semblent totalement décalées dans la scénographie dystopique construite par l’artiste : la blancheur d’albâtre semble presque déplacée dans ce spectacle de ruines. Pourtant, la nudité n’a rien de celles des statues antiques : des poils pubiens viennent souligner l’allusion au naturisme si banal en Allemagne.

 

La nudité n’a rien de choquant comme si « le dénudement n’avait […] plus rien à dévoiler » selon les mots d’Agamben . Même dans la vidéo Le Passé simple représentant quatre personnages qui dansent nus au son envoûtant d’une flûte.
Ainsi se côtoient, sans transition, l’intime et le collectif, le tragique et l’humour dans une espèce de simultanéité vertigineuse qui coupe le souffle, suspend le sens entre apparence et déplacement.

L’œuvre la plus impressionnante est sans doute Shams, la frise conçue sur place, au troisième étage du musée. Une humanité pétrifiée dans la glaise occupe les quatre murs de la pièce. Des scènes de labeur, des figures d’esclaves, travailleurs ou soldats, croulant sous le joug de leurs charges, sous la menace d’un fusil tenu par un soldat tout aussi pétrifié. Dominants et dominés semblent unis dans la même malédiction, accentuée par le rouge sombre de la glaise, sa couleur naturelle.

Les œuvres de Adel Abdessemed ne laissent pas indifférent. Elles peuvent même irriter tant l’artiste multiplie les provocations et se plaît à casser certains codes de la « bienséance ». On lui reproche parfois une certaine complaisance à l’égard d’une violence sur-exposée, sans effet de stylisation, une forme de démesure dans la monstration de la violence. L’artiste lui-même le reconnaît : « Il n’y a pas de beauté sans choc et sans convulsion ».
Et de fait, on quitte l’exposition de Adel Abdessemed avec l’impression d’un déjà-vu, mais en même temps d’une fulgurante vérité qui vient se révéler grâce à la mise en scène de l’artiste. Cette impression de déjà-vu se confirme dans l’idée d’éternel retour du même. Répétition du même récit intime, de la même histoire avec ou sans grande H/hache.
Si au premier abord, il apparaît difficile de trouver une unité aux différentes installations, leur mise en réseaux thématique et esthétique permet de déceler une interrogation angoissée sur le temps, le rapport de l’artiste au temps vécu, perdu, et au temps retrouvé. Mais n’est-ce pas ainsi qu’Agamben (encore lui) propose de définir la contemporanéité ? une « relation au temps qui adhère à lui par le déphasage et l’anachronisme ». Ce rapport problématique au temps dans lequel nous sommes quotidiennement immergés et qui souvent nous submerge, c’est aussi cela qui travaille l’œuvre.
Quant à Adel Abdessemed, lui-même, il semble être arrivé à savoir comment appartenir à son temps tout en travaillant à le circonvenir.

1 Hélène Cixous et Adel Abdessemed, « Le cri de la littérature », émission Un autre jour est possible, sur France culture, le 23/12/2013.
2 Giorgio Agamben, Nudités, Payot-Rivages, coll. »Bibliothèques rivages », 2009, p. 130.
3 Adel Abdessemed, Entretien avec Pier Luigi Tazzi, Arles, Actes Sud, 2012, p. 61.
4 Giorgio Agamben, Qu’est-ce que le contemporain, Paris, Payot / Rivages, 2008, p. 11.

Touriya Tullon-Fili

« L’ANTIDOTE », Adel Abdessemed

Second regard

Il y a plus d’une raison de célébrer à Lyon ce plasticien (né à Constantine en 1971), car après avoir connu l’école des Beaux-Arts d’Alger, il a fréquenté celle de Lyon. Et la légende, mais pourquoi ne serait-elle pas vraie, veut qu’il ait rencontré sa future femme, Julie, dans un bar de Lyon nommé L’Antidote !
En fait cet artiste depuis des années déjà est devenu tout à fait international, tant il est vrai que les problèmes qui éclatent ou qui explosent dans son œuvre sont effectivement ceux qui au XXIe siècle ont acquis une importance mondiale. Mais c’est surtout la manière dont il les traite qui confère au spectateur le sentiment de comprendre à l’évidence ce que veut dire la modernité, ici saisie sur le vif dans l’art le plus contemporain qui soit. Ce qui est remarquable chez Adel Abdessemed est qu’il parvient à évoquer des situations ou des événements sur un mode à la fois métaphorique et tout à fait direct. Sauf exception, on comprend parfaitement ce qu’il veut dire, et plus encore on reçoit sans le moindre ménagement ni recours esthétique la violence de son message—en fait la violence de ce qu’on peut désigner, d’un terme tout à fait général, le monde dont il nous parle.
D’ailleurs l’absence de ménagement fait que certaines de ses œuvres sont parfois ressenties comme insupportables ou insoutenables, et c’est ce qui s’est passé avec l’une de celles qu’il voulait présenter au MAC de Lyon, mais qu’il a finalement retirée lorsque le public a exprimé son très fort rejet sur les réseaux sociaux. Il vaut la peine de rappeler brièvement les faits, pour donner à comprendre comment Adel Abdessemed conçoit son « art », un mot que certains jugeront sans doute inadapté pour désigner ce qu’il fait (qu’on l’en blâme ou qu’on l’en loue).
Cette « installation » (peut-être est-ce le moins mauvais mot pour le dire) donnait à voir au public des poulets vivants, suspendus par des crochets et environnés de flammes qui semblaient les brûler vifs. La direction du musée a assuré qu’il s’agissait d’un trucage et que les poulets ne souffraient pas. Reste que le spectacle a été dénoncé comme d’une grande cruauté et n’ayant pas sa place dans un établissement culturel. Les défenseurs des poulets se sont indignés d’ «une expérience terrifiante et traumatisante pour ces êtres sensibles et intelligents ». L’histoire ne dit pas s’il arrive à ces défenseurs de manger du poulet et s’ils cherchent à savoir ce qui s’est passé avant que ladite viande n’arrive dans leur assiette !
Cependant l’artiste n’a pas insisté et a choisi (contre la direction du MAC) de retirer l’installation en expliquant qu’il avait déjà subi d’autres fatwas auparavant et qu’il n’avait pas envie d’en ajouter une de plus à la liste. Ce qui pourrait signifier qu’il cherche non le scandale médiatique mais la provocation au sens où celle-ci oblige à voir ce qu’on oublie ordinairement de regarder.
Faute de pouvoir évoquer toutes ses autres œuvres présentes à l’exposition de Lyon, on peut se concentrer sur la plus grande, la plus monumentale et la plus saisissante qui occupe à elle seule tout un étage du Musée. Elle s’intitule Shams, le soleil en arabe, et représente une sorte d’immense chantier sur 500 m2, peuplé de nombreux personnages qui sont principalement des ouvriers mais aussi ceux qui les surveillent. Et la totalité de ce qui nous est donné à voir est en argile rouge, 40 tonnes d’un matériau souple qui donne très fortement l’impression d’un spectacle vivant. L’artiste se montre à la fois réaliste et visionnaire : on trouve dans Shams tous les objets susceptibles de traîner sur un chantier réel, seaux et bidons, vieilles paires de bottes, bouteilles de bière vides et boîtes en plastique etc. ; mais il y a aussi une sorte de souffle épique qui soulève et soutient l’ensemble, perçu dans sa totalité.
L’artiste s’est inspiré, dit-on, d’un célèbre tableau de Delacroix, Dante et Virgile aux Enfers (1822). Cette œuvre a d’ailleurs été reprise auparavant par d’autres artistes, notamment Manet, pour une peinture qui se trouve justement au Musée des Beaux-Arts de Lyon. Au MAC, on peut supposer que c’est le public de l’exposition qui occupe la place de Dante et Virgile, les ouvriers représentés par Adel Abdessemed tenant celle des damnés dans le tableau de Delacroix. Comme des fourmis se suivant les unes les autres, ils grimpent en files qui semblent interminables, courbés sous le poids de sacs énormes et visiblement accablants, pour une corvée aussi fatigante physiquement que moralement exténuante. Le travail qui leur est imposé semble une sorte de malédiction dont rien n’indique comment ils pourraient lui échapper. Et comment ne pas penser à une autre œuvre célèbre, impressionnante ô combien, la célèbre Porte de l’Enfer de Rodin, dont le titre comporte aussi l’idée de damnation. Adel Abdessemed n’a nul besoin de recourir aux grands textes sacrés ou presque, tels que la Bible ou la Divine Comédie, pour exprimer l’essence de la condition humaine dans ce qu’elle a de plus pathétique, ici le travail forcé d’hommes réduits à l’état de corps-machines.
Par delà cette vie qui ne suggère rien de divin, Shams donne pourtant l’impression d’un dépassement du réel vers un monde fantomatique, où plutôt qu’à des hommes les personnages ressemblent à des spectres hagards, en sorte qu’on pourrait parler pour dire le monde que l’artiste suggère, d’un matérialisme forcené (de la même racine que le mot forçat), ou peut-être d’une résurgence de la horde primitive et farouche, lorsque l’homme est contraint de perdre tout ce qui fait son humanité. Et puisque les défenseurs des poulets parlaient de cruauté, c’est bien là en tout cas qu’on la trouve, dans cette éradication de l’humain où l’artiste nous la fait éprouver dramatiquement.
Denise Brahimi

(texte provenant du N° 23, Juin 2018, Lettre franco-maghrébine de Coup de soleil section Rhône-Alpes)

La Colonie: Danièle Djamila Amrane Minne: combattante, rencontre-projection 11 avril 2018

Rencontre Projection       Mercredi 11 avril   18h30 > 21h au 128 rue de La Fayette 75010 Paris (La Colonie)

Danièle Djamila Amrane Minne: combattante

 Politique Portrait Histoire

La Colonie  accueille  une soirée d’hommage à la combattante de la guerre de libération algérienne, Djamila Amrane.

Si “le mot résister doit toujours se conjuguer au présent“, aller à la rencontre de Danièle Djamila AMRANE MINNE est une invitation à ne pas l’oublier. Djamila, l’algérienne, au prénom évocateur et emblème de la résistance d’un peuple, femmes et hommes, à l’oppression coloniale, a consacré sa vie au combat contre l’injustice et pour la liberté.

Combattante pour l’indépendance, historienne, écrivaine et poétesse, s‘effaçant toujours derrière la parole de ses compagnes de lutte, Djamila Amrane n’a cessé de mettre au jour la contribution des femmes très souvent oubliées dans le récit de l’indépendance algérienne. Disparue il y a un an, Djamila Amrane incarne la quête universelle et très actuelle du respect des droits humains.

Projection d’extraits du documentaire Moudjahidated’Alexandra Dols

Interventions de :

  • Abdelhamid Benhamida (enseignant)
  • Safia Bazi (avocate et ancienne maquisarde)
  • Geneviève Azam(maître de conférences en économie à l’université de Toulouse)
  • Mildred Mortimer(professeur de littérature à l’université du Colorado)

Modératrice Malika Rahal(historienne)

Interlude musical de Beihdja Rahal

Présentation de portraits réalisés par Cécile Arfiet Mustapha Boutadjine.

Photographie : Martine Simon

 

 

DAMES DE FRAISE, DOIGTS DE FEES, de Chadia Arab

« DAMES DE FRAISE, DOIGTS DE FEES, Les invisibles de la migration saisonnière en Espagne », de Chadia Arab Casablanca, (En toutes lettres, collection Enquêtes), 2018

 

Le joli titre et la jolie couverture de ce petit livre recouvrent une réalité un peu moins poétique, bien que les informations qu’on en tire forment un ensemble équilibré : ce n’est pas une dénonciation ni  un pamphlet mais plutôt un ensemble de constats, dont l’auteure, la chercheuse franco-marocaine Chadia Arab, fait preuve de nuances et d’une aptitude à analyser les situations dans toute leur complexité.

Dans quel genre ou dans quelle catégorie ranger son livre, sachant que dans le sous-titre, le mot « invisibles » est à mettre au féminin ? Les femmes marocaines qui en sont les personnages (évidemment bien réelles : il ne s’agit pas d’un roman !) partent chaque année de leur village (ce sont essentiellement des rurales ) pour aller dans le sud de l’Espagne à Huelva travailler (un travail très dur, elles en sont prévenues mais ce n’est pas ce qui peut les faire hésiter) à la cueillette des fraises ; car Huelva est devenu un centre international de cette production juteuse ( !) pour ceux qui en tirent les bénéfices, si importants que les fraises sont parfois désignées comme l’or rouge : de fait n’importe quel client de supermarché peut constater qu’elles y sont omniprésentes à peu près toute l’année.  Pour un point de vue plus général sur cette situation (non négligeable pour la vie économique de l’Espagne), on peut ajouter que d’autres fruits rouges sont également cultivés dans cette région et que d’autres migrantes sont travailleuses saisonnières pour leur collecte, des Roumaines en grand nombre, des Polonaises, et aussi des hommes qui constituent le groupe des Maliens.

Chadia Arab ne s’intéresse qu’aux Marocaines, dont elle a fait l’objet de son étude et de sa recherche à partir de 2010 et pendant plusieurs années. En fait ses observations vont pratiquement jusqu’à aujourd’hui ce qui est important car elle constate une évolution récente qui malheureusement ne va pas dans le bon sens et s’avère au contraire défavorable aux femmes, notamment parce que plusieurs institutions qui les aidaient et les protégeaient ont disparu.

Sans cette longue durée, le travail de Chadia Arab aurait pu être une enquête journalistique, intelligente et approfondie, comme il en existe dans le journalisme d’investigation —qui d’une manière sur laquelle on peut s’interroger semble être assez souvent une pratique féminine : que l’on pense à Florence Aubenas et à son livre Le Quai de Ouistreham de 2010. Mais de l’enquête journalistique Chadia Arab qui est chercheuse universitaire est passée à l’enquête sociologique, en gardant toujours, au départ et même tout au long de son travail, la même méthode. Celle-ci a consisté à se rendre sur le terrain, évidemment de nombreuses fois, et à partager dans toute la mesure du possible la vie de quelques-unes au moins des femmes marocaines qui pratiquent ou ont pratiqué cette forme très particulière de migration.

C’est en effet dans le cadre d’une histoire (et d’une typologie)  des migrations qu’on peut ranger le travail de Chadia Arab, qui a le mérite d’être très vivant et très concret, en sorte qu’on n’a aucune peine à en lire les résultats et qu’on voudrait même en savoir davantage sur les femmes qu’il nous a donné l’occasion de croiser. Il y a beaucoup de rapprochements à faire avec la migration des  hommes eux aussi marocains lorsque dans les années 50 du siècle dernier on est venu les chercher jusque dans leurs villages pour les emmener travailler dans les mines du Nord de la France. Les interlocutrices de Chadia Arab  citent notamment le nom d’un recruteur, Félix Mora, connu pour le grand nombre de Marocains qu’il a emmenés dans la région de Lens et qui ont quitté pour des raisons évidemment économiques le sud misérable de leur pays. Dans tous les cas la migration se fait sur contrat, renouvelable, la caractéristique des femmes étant qu’elles sont embauchées comme saisonnières et de nombreuses précautions sont prises pour qu’en effet elles retournent au Maroc au bout de quelques mois, quitte à revenir l’année suivante si les patrons ont encore besoin d’elles. D’où l’expression « une immigration jetable » employée par l’auteure du livre, et qui correspond aussi au sentiment exprimé par certaines des femmes, humiliées à juste titre de n’être traitées que comme des objets utilisables ou non.

La garantie trouvée par les employeurs pour que les femmes retournent régulièrement dans leur pays est de choisir des mères, dont la plupart éprouvent intensément le désir de revoir leurs enfants. Il n’empêche qu’elles sont obligées d’abandonner ceux-ci à leur famille et parfois dans des conditions très aléatoires. Certaines, surtout si elles sont divorcées ou célibataires, prennent le risque de rester illégalement en Espagne (ou plus tard dans d’autres pays européens comme la France)  et y deviennent des sans-papiers, dont la survie est des plus problématiques et ne peut manquer de passer par la prostitution.

Cependant une partie très importante du livre consiste dans l’évaluation nuancée des effets de cette migration dans l’histoire des femmes et de leur émancipation. Les séjours en Espagne jouent évidemment dans ce sens,  ne serait-ce et pour commencer que pour des questions d’habillement, les femmes passant souvent à cette tenue moderne qu’est le jean —quitte à remettre la djellaba quand elles retournent au Maroc. Il est évident qu’en Espagne leur liberté de mouvement est plus grande, elles n’hésitent pas à sortir le soir après le travail pour se divertir, non sans maquillage et autres coquetteries impensables dans les misérables villages d’où viennent la plupart d’entre elles. Elles ont aussi la possibilité de rencontres masculines, voire de mises en ménage  même pour celles qui ont  un mari au Maroc. Il arrive d’ailleurs que le mari en question insiste pour que sa femme reste en Espagne,  tant il est vrai que le seul but de tout cela est de pouvoir rapporter un peu d’argent au pays. Que de questions pose une telle enquête, alors même qu’elle garde des apparences modestes ! C’est un travail très précieux auquel ont contribué l’éditeur marocain et l’Ambassade de France au Maroc.

Denise Brahimi

(cet article provient du site de Coup de soleil Rhône-Alpes http://www.coupdesoleil-rhonealpes.fr/category/lire-ecouter-voir)

« BRÛLE LA MER », film tunisien de Maki Berchache (2014)

« BRÛLE LA MER », film tunisien de Maki Berchache (2014)

Le réalisateur Maki Berchache faisait partie des 25 000 Tunisiens qui ont traversé la Méditerranée vers Lampedusa après la chute de Ben Ali, profitant de la brèche ouverte dans le carcan tunisien. Son film n’est nullement celui d’un professionnel même débutant, il ne correspond pas à l’idée que le public peut se faire d’un film, même en reconnaissant à ce genre une grande liberté, et il n’est pas non plus conforme à ce qu’on attend actuellement d’un film posant le problème des migrants—il serait sans doute plus juste dans ce cas de dire : le problème de la migration. A partir du cas de Maki et surtout de sa parole, c’est en effet la signification même de ce phénomène qui est interrogée par le film, non pas de manière cohérente et construite, mais au contraire à travers un ensemble de propos dont on ne voit pas d’emblée la logique qui les unit.
D’où vient le besoin de migrer, chez un jeune Tunisien comme Maki ? S’agit-il de quitter un pays où il n’y a pas de travail pour aller en chercher dans un autre où il y en a ? Est-ce la volonté de quitter un lieu où l’on est soumis à une insoutenable oppression pour aller vivre dans un autre où l’on se sentira libre (mais encore faudrait-il savoir exactement quel sens le migrant donne à ce mot) ?
La réponse est beaucoup moins simple qu’on ne pourrait croire et en tout cas, à l’origine de ce besoin, il n’y a sûrement pas que des raisons purement matérielles, il faut même admettre qu’on est en présence d’un phénomène en partie mystérieux, ou en tout cas qui ne s‘explique pas d’emblée. La preuve en est dans un paradoxe au moins apparent qui est le point de départ du film. Celui-ci s’ouvre en effet sur le célèbre « printemps arabe » de 2011 parfois appelé révolution du jasmin, en hommage à cette fleur qui est comme l’emblème de la Tunisie. Le film en fait un très vibrant éloge, tout à fait enthousiaste et il ne vient pas à l’idée du jeune réalisateur Maki d’en parler comme d’un échec. Mais alors dans ce cas pourquoi ne pas faire confiance à un avenir qui pourrait être proche, et pourquoi ne pas attendre, si possible activement, l’amélioration espérée pour la Tunisie. ? Pourquoi vouloir à toute force la quitter et au péril de sa vie (les migrants n’ignorent rien du danger) au moment où les choses pourraient s’arranger, voire changer complétement comme le dit si bien le mot « révolution ».
En fait, si logique il y a, elle est tout à fait autre et repose entièrement sur le mot « liberté ». Pour des jeunes gens comme Maki, les deux mots, révolution et liberté, sont à peu près équivalents, et le mot liberté lui-même signifie principalement liberté de mouvement, liberté de déplacement, libre circulation et possibilité d’aller où l’on veut, en tout cas hors de la Tunisie. Sitôt que Ben Ali est renversé, c’est donc comme si le signal de départ était donné, et c’est une véritable frénésie qui s’empare des aspirants à la migration.
Autre paradoxe au moins apparent : les jeunes Tunisiens comme Maki ne sont pas misérables ni sans travail ni sans aucune ressource : il est lui-même guide pour touristes à Zarzis dans le sud de la Tunisie(au sud-est de l’île de Djerba) , et même s’il explique à un moment donné que ce métier lui rapporte ou lui rapportait bien peu, il reconnaît que c’est tout de même un moyen de contribuer au budget familial qui comporte plusieurs sources de revenus, un peu de culture, la récolte des olives, un peu d’élevage qui fournit la viande et le lait, et surtout la pêche, dont il ne nous est pas dit qu’elle est en régression. Par ailleurs Maki ne fait pas du tout état de difficultés familiales qui pourraient expliquer sa volonté de partir.
En revanche ce qui attend les jeunes migrants au terme de leur voyage éreintant et dangereux, lorsqu’enfin ils atteignent Paris, se présente sous le jour le plus sinistre et dissuasif, aucun lieu où loger, aucun travail envisageable, pas un sou en poche, et un accueil ou plutôt un non-accueil tout à fait démoralisant, aussi bien de la part d’anciens touristes venus en Tunisie que de celle de Tunisiens de Paris sur lesquels leurs compatriotes croyaient pouvoir compter. Le risque est grand de tomber dans la délinquance ou dans la clochardisation. Et en dépit d’efforts absolument considérables pour obtenir des papiers, ce qui ne serait d’ailleurs qu’une toute première étape en vue d’un mode de vie moins précaire, la situation de ces garçons semble bloquée.
Il peut arriver que face à ce constat, l’un deux prenne la seule décision raisonnable qui est de rentrer au pays. Mais il semble que ce soit étonnamment rare, alors même que comme Maki, tous se disent insatisfaits, voire trahis et floués. Et pourquoi cela ? Eh ! bien parce qu’ils ont le sentiment qu’ils ont des droits mais que ces droits ne sont pas respectés. On ne voit pas de quels droits il pourrait s’agir, sinon des droits de l’homme en général, une idée qui en effet s’est beaucoup répandue dans le monde d’aujourd’hui. Pourquoi n’auraient-ils pas le droit de vivre en France, et n’est-ce pas là une criante injustice ?
Les associations qui tentent d’améliorer leur sort ne posent pas le problème en termes théoriques mais pratiques—ce qui est en effet la réponse à une urgence, la situation la plus dramatique étant celle des enfants mineurs, arrivés sans aucun parent au terme de vicissitudes indescriptibles. La nécessité d’une action humanitaire s’impose, mais elle ne répond pas à la question posée par le caractère paradoxal de la migration. Un critique a bien montré son ampleur, définissant le film en ces mots : « Il ne s’agit pas d’un documentaire sur
l’émigration ou la révolution, c’est un essai sur la liberté ou plutôt de liberté : une tentative d’évasion réelle et fictive auquel la fabrication d’un film participe, prenant part de ce processus d’émancipation : brûle la mer, les frontières, les lois, les papiers… Qu’est-ce que rompre avec sa vie passée, quitter son pays, sa famille où prévalent encore vaille que vaille des liens très forts de solidarité, d’entraide et un attachement ancestral à la terre, pour rejoindre le monde mythifié et dominé par les rapports capitalistes. Qu’est-ce que : Vivre sa vie ? »
Denise Brahimi

(cet article provient du site de Coup de soleil Rhône-Alpes http://www.coupdesoleil-rhonealpes.fr/category/lire-ecouter-voir)

« RAZZIA » Film belgo-franco-marocain de Nabil Ayouch (2017)

« RAZZIA » Film belgo-franco-marocain de Nabil Ayouch (2017) avec Maryam Touzani, Arieh Worthalter, Abdellilah Rachid…

Le dernier film de Nabil Ayouch tourne une nouvelle fois autour de la société marocaine en abordant de multiples sujets, sans pour autant dérouter le spectateur. L’écriture du film, par le réalisateur et par son épouse, Maryam Touzani, qui joue pour la première fois à l’écran dans un des rôles principaux, est fine et virtuose. Chaque personnage est peint de manière approfondie, et le spectateur peut aisément s’identifier à des caractères assez nombreux. Les allers et retour entre le passé (les années 80) autour du personnage de l’instituteur Abdallah (tragique et superbe Amine Emadji) et aujourd’hui, s’intercalent dans le récit des différentes histoires, dans un savant entrelacs. Entrelacs aussi entre le village du Haut Atlas d’hier et le Casablanca d’aujourd’hui. Chaque personnage apporte une touche nouvelle au tableau que Nabil Ayouch fait du Maroc d’aujourd’hui, sans jamais camper un archétype lourdement démonstratif. Joués par des acteurs remarquables (certains déjà vus dans « Les chevaux de feu » ou « Much loved ») et certainement remarquablement dirigés par un réalisateur qui a déjà fait ses preuves dans ce domaine, tous ces personnages ont une vie propre, une voix, un corps, une mise en mouvement séduisants et qui nous attachent à eux.
Rajoutons aussi le bonheur de ces « quasi personnages » que sont le Film Casablanca de Michael Curtis, et le célèbre « Play it again Sam », que demande Ingrid Bergman au pianiste Dooley Wilson, et le chanteur Freddy Mercury des Queens et son non moins célèbre « We are the champions ». Ces références, qui prennent une belle place dans le film, sont les mythes qui emplissent la vie de deux personnages.
Ilyas, l’ancien petit bègue chouchouté par l’instituteur Abdallah, et devenu serveur dans le restaurant « Chez Jacques » tenu par le « beau gosse » Joseph, juif de Casa, qui a succédé à son père Jacques, croit dur comme fer que tout a été tourné à Casa, et rapporte à Joseph des légendes autour de Bogart et Bergman, que Joe écoute en souriant.
L’autre, Hakim, musicien et chanteur issu de la medina s’identifie à son héros y compris dans la dégaine qui lui vaut les lazzis homophobes des gamins du quartier, le regard torve de son père, mais l’admiration inconditionnelle de sa petite sœur.
Ces deux mythes sont du reste réincarnés, par Joe qui joue « As time goes by » et Hakim qui donne a capela une version très convaincante et déchirante de « We are the champions » devant une salle de spectacle vide… Un autre beau moment musical est le chant berbère que lance Yto devant un paysage de cimetière de montagne, alors qu’elle vient d’être quittée par Abdallah, chassé par l’arabisation de l’enseignement. Citons aussi un extrait d’un très beau rap sur Casablanca et sa jeunesse marginalisée…
Nabil Ayouch travaille paraît-il sur un projet de comédie musicale. La place donnée à la musique dans ses films permet d’en espérer beaucoup…
La musique n’est pas seule à donner à ce film une vraie beauté. La photographie, déjà appréciée dans Much Loved valorise le propos du film, par des cadrages évidents, des scènes de nuit un peu dorées… L’écriture du film est également à saluer. Abdallah, l’instituteur, attaché à enseigner aux enfants dans leur langue berbère la beauté de leurs montagnes, celle de l’univers, et « ce qu’il y a derrière » a des mots très beaux pour exprimer son chagrin de leur voir imposer par l’inspecteur d’ânonner en arabe des choses qu’ils ne comprennent pas : « Qu’importe la langue, si vous leur ôtez la voix, si les montagnes deviennent sourdes ».
Même lyrisme quand Yto se tatoue le visage pour partir chercher l’homme qu’elle aime : « Sur mon visage, j’ai gravé ma bataille, au sang et au charbon, Au milieu de mon front l’olivier, symbole de la force, sur chaque joue l’œil de dieu, l’étoile qui guide l’homme dans la nuit ».
Razzia, décidément très riche, offre de multiples scènes à deux personnages permettant des échanges touchants ou violents, entre Joe et Ylies, ou encore avec son père Jacques qui déplore qu’il n’y à plus assez de juifs pour honorer les morts, entre Hakim et sa petite sœur, entre Yto et Salima, entre Ines et sa vieille bonne Dada, ou la petite bonne des voisins dont elle est amoureuse… L’amour d’Yto et d’Abdallah est joliment suggéré, sans beaucoup de mots…

Cette trame opulente, dans laquelle il est possible de recueillir de multiples jolis plaisirs cinématographiques, est au service d’un message et d’une analyse politico sociologique sans concession. Sur les nombreux travers d’une société marocaine en cours de modernisation, où prolifèrent les clivages sociaux, l’homophobie, une forme discrète d’antisémitisme, l’absence de débouchés pour les jeunes des classes populaires, une arrogance hors sol de la bourgeoisie « tchitchi » comme on disait à Alger. Sur les fossés intergénérationnels. Sur le cantonnement des femmes à des rôles de faire valoir, et sur l’influence de l’islamisme qui s’oppose aux réformes rétablissant une égalité…
La « razzia » du titre est-elle au premier degré celle à laquelle se livrent les jeunes manifestants de la fin du film ? Ou la révolte généralisée qui, sous diverses formes explose au même moment opposant les doux musiciens aux petits bourgeois prétentieux ? Où s’en va Salima dans l’océan avec le bébé qu’elle porte ? Que va faire Ylias à qui Joe fait perdre ses illusions sur le Casablanca de Curtis ?
Le film se termine sur bien des questions, pas très optimistes.
Le spectateur en sort un peu secoué, mais enrichi d’une multitude de petits cadeaux de cinéma.
Nabil Ayouche a bien du talent…

Michel Wilson

(cet article provient du site de Coup de soleil Rhône-Alpes http://www.coupdesoleil-rhonealpes.fr/category/lire-ecouter-voir)

« LES BIENHEUREUX », film algérien de Sofia Djama (2017)

« LES BIENHEUREUX », film algérien de Sofia Djama (2017) avec Nadia Kaci, Sami Bouadjila

Visible en salles juste après le film de Karim Moussaoui En attendant les hirondelles, le film de Sofia Djama, qui connaît lui aussi un succès bien mérité, confirme un sentiment très euphorique : décidément, le cinéma algérien accède à une ère nouvelle et parvient à se faire reconnaître dans sa nouveauté, grâce à la réalisation talentueuse d’hommes et de femmes aptes à faire comprendre au public ce qu’il en est aujourd’hui même de leur pays.
Quelques documentaires avaient été comme des hirondelles (pour parler comme Karim Moussaoui) annonçant cet autre printemps arabe, qui ne pouvait prendre la même forme qu’en Tunisie par exemple, du fait que toute l’histoire contemporaine de l’Algérie est marquée par ce terrible épisode qu’on appelle la décennie noire et qui est en effet le point de départ du tableau tracé dans Les Bienheureux. Avec beaucoup de retard, du fait de la politique officielle qui a privilégié la recherche d’un apaisement factice par occultation des événements, il semblerait que beaucoup d’Algériens découvrent maintenant et osent affirmer que ce terrible épisode (pas moins d’une dizaine d’années) ne peut tout simplement être caché sous le tapis, en attendant que les choses veuillent bien rentrer d’elles-mêmes dans l’oubli. Le film de Sofia Djama montre et notamment par le personnage d’Amal admirablement joué par Nadia Kaci que non seulement la décennie noire a créé une sorte de génération sacrifiée, ceux et celles qui comme Amal et son mari Samir ont réussi à survivre(comme ils le disent l’un et l’autre, c’est à la fois peu et beaucoup), mais que de plus elle compromet et laisse en suspens le sort d’un groupe socio-culturel qui ne se voit plus d’avenir en Algérie, la communauté des francophones démocrates, laïques, menacés par l’islamisation de fait , dont le film s’emploie à donner des preuves.
Il le fait à travers une action très simple et très convaincante, tant il est vrai que les faits montrés sont connus de tout le monde et ne s’inventent pas. Le couple d’Amal et Sami décide de fêter le vingtième anniversaire de son mariage en allant dîner au restaurant (avec quelques réticences de sa part à elle qui sans doute prévoit d’éventuelles contrariétés). S’accumulent alors des difficultés en série qui ne peuvent manquer de gâcher la soirée et même au-delà : café où les femmes ne peuvent entrer, restaurant où on ne sert pas d’alcool en terrasse, obligation d’aller dans un hôtel pour touristes absolument sinistre et vraisemblablement hors de prix. Finalement le couple se retrouve au commissariat de police, un banal agent de la circulation ayant découvert qu’Amal avait bu de l’alcool avant de prendre le volant. Pas d’autre solution que d’en appeler à l’intervention d’un ami haut placé, qui se révèle efficace en effet.
La génération suivante a d’ailleurs recours au même type d’intervention : la jeune Fériel délivre grâce au commissaire de police qui la protège ses deux amis (au sens purement amical du mot). Ils se sont fait prendre en ayant sur eux la plus ordinaire des substances illicites que fument semble-t-il la plupart des jeunes gens.
On s’aperçoit assez vite que pratiquement le film tourne autour d’une question et une seule, il est vrai décisive parce qu’elle engage tout l’avenir des intéressés : partir ou rester ? La qualité du film vient de ce que la réponse n’est pas simple, ni pour les personnages, ni pour les spectateurs qui ne peuvent manquer de s’interroger. Certes Amal qui veut partir est convaincante, d’autant plus qu’elle le veut pour assurer l’avenir de son fils, qui en Algérie n’en a semble-t-il aucun. Comme dans le premier épisode d’En attendant les hirondelles, on voit un garçon supposé étudiant qui ne parvient pas à éprouver le moindre intérêt pour les études universitaires. Echec patent du système ou banal décrochage dont il y a des exemples partout ?
Mais comme Sami qui résiste autant qu’il peut à ce projet de départ, on se dit que quitter son pays ne peut pas être la bonne solution et que ce serait vraiment dommage d’avoir résisté si longtemps pour abandonner finalement la partie. Il a, lui, un projet sur place : créer une clinique (il est gynécologue), mais est-ce à tort ou à raison qu’il se sent près du but et finalement capable de l’atteindre ?
Ce qui est beau et pathétique dans ce film est qu’on assiste à une sorte de balance et de basculement toujours possible entre passé et présent. Difficile de ne pas ressentir que le passéisme est un enfermement n’offrant qu’une bien maigre compensation lorsque le petit groupe d’amis devenus des « anciens combattants » se met à entonner sur l’air de Léo Ferré le poème d’Aragon L’affiche rouge en hommage au groupe Manouchian. Sans doute ont-ils été à leur manière des combattants pendant la décennie —d’ailleurs achevée depuis dix ans au moment où se situe le film (2008) —mais on croit comprendre que plusieurs d’entre eux se sont contentés de partir, en France sans doute, ce qui est d’ailleurs une des raisons pour lesquelles Samir n’est pas favorable au départ.
Les raisons sont toute autres pour lesquelles son fils lui non plus n’a pas envie de partir, c’est tout simplement qu’il ne se trouve pas mal et même plutôt bien là où il est, et c’est une raison qui mérite qu’on en tienne compte, même si les critiques du film n’en ont fait jusqu’ici aucun cas (comme d’habitude, ils ne retiennent d’un film sur l’Algérie que le tableau le plus sombre qui soit). Lorsque ce garçon se moque doucement de la peur d’être égorgé, encore vive chez ses parents, peut-être a-t-il raison d’y voir la rémanence d’une époque aujourd’hui révolue (sauf exception). On se souvient alors que le but d’un film est de montrer, pas de démontrer, et de poser des questions, pas d’y répondre. Ce que celui-ci fait admirablement.
Denise Brahimi

(cet article provient du site de Coup de soleil Rhône-Alpes http://www.coupdesoleil-rhonealpes.fr/category/lire-ecouter-voir)

La bande des Français, Paris Gaité lyrique, 17 janvier 2017

UnknownPrésentation du film La bande des Français, suivie d’une discussion (A. Bennin, P. Boucheron, A. Charon) = 6 euros, plus la galette des rois pour ceux qui s’inscrivent auprès de Coup de soleil georges.morin@coupdesoleil.net (12 euros). Pour tous ceux qui s’intéressent à ce qui fait une France solidaire…

Difficile de relater cette soirée : une partie de nos souvenirs vient du film lui-même, dans le cadre « Le tour du jour – Nouveaux territoires documentaires ». La bande des Français, a donc été projeté au théâtre de la Gaité lyrique, où nous étions une grosse centaine (avant le film est passé sur la 3 –production France 3 Centre – en décembre 2017, puis en salle à Paris au Louksor) ; puis nous avons écouté, questionné, la brochette d’ « acteurs », réalisatrices, commentateur. Enfin à une douzaine (les intervenants ci-dessus et une poignée de membres de Coup de soleil) nous avons partagé la galette des rois et le cidre en continuant échanges et discussions. Donc difficile de distinguer à chaud ce que j’ai retenu du film, de la discussion en salle, de la conversation autour de la galette.

Unknown-1Avant tout un refus de la déprime : dans des situations difficiles, le positif peut primer. Le film nous donne des éclats de rire joyeux : comment faire démarrer dans la Somme un tracteur antédiluvien sur une exploitation agricole bio ? Comment faire le tour de France en une minute : en faisant tourner Amir ou Sophia autour de Martin. Les acteurs affichent sur les murs des sentences (qui sont distribuées au public dans la salle ; deux exemples « en France, il nous faudrait un ministère du bonheur » ou « on ne va pas se ranger sagement dans des cases » #labandedesfrançais).

Je comprends que les réalisatrices Amélie Bonnin et Aurélie Charon, toutes deux de Châteauroux, se sont connues au lycée à Tours puis à la fac à Paris. Qu’après deux séries radio (Une série française, 2015, France Inter, 9 séquences https://www.franceinter.fr/emissions/uneseriefrancaise

; Jeunesse 2016, France Culture https://www.franceculture.fr/emissions/jeunesse2016

) elles se lancent dans le visuel en organisant les séances Radio live où elles transforment en famille une série de jeunes, qui se retrouvent à Châteauroux, mais aussi à Reims ou ailleurs en France, bientôt à Tunis. Aurélie, revenant de travailler à Beyrouth, Téhéran et autres lieux, a voulu faire parler des gens en France. Ces gens ne peuvent pas parce qu’ils sont coincés. Interrogés sur leur désir d’avenir, bien des jeunes au lieu de vocations concrètes n’énoncent que les initiales des formations qui peut-être leur assureront un emploi, voire une carrière. Quatre des jeunes rencontrés par Aurélie sont nos « acteurs ». Martin France (ça ne s’invente pas) est fils et petit fils d’agriculteur de la Somme et connaît les villes sur le tard ; chez lui personne ne connaît le drame israélo-palestinien et on pense qu’il s’agit d’une querelle entre deux équipes de foot : USBOLA contre Bande de Gaza. Heddy (Marseille, quartiers nord bien sûr) est boxeur et homme de théâtre… après avoir quitté l’école après la 3eme, à cause d’une « orientation » mal conseillée. Sophia Hocini, avec qui nous conversons, est journaliste (association la-zep.fr), engagée politiquement, kabyle d’un village perché née dans une famille de neuf enfants, père instituteur qui a dû fuir en France après 1990 « la première chose que j’ai su dire en français, c’est : je n’ai pas de cartable… quand j’arrivais en classe pour la première fois… » Enfin Amir Hassan est une vieille connaissance. Il est Gazaoui (chez lui la campagne n’existe pas), parisien depuis ses 23 ans, son père collectionne là-bas des Tour Eiffel, sa France est celle des chansons des vieux d’ici (Barbara…). Ici il enseigne l’arabe, écrit des poèmes en français, est rédacteur (en chef, mais sans journalistes sous ses ordres) de l’hebdomadaire culturel en ligne de notre association Coup de soleil (« le VAC » http://coupdesoleil.net/agenda-culturel/) à qui rien n’échappe sur le Maghreb : télévision, radio, films, conférences, expositions, livres, presse. Il nous rappelle que ceux qui sont violents, c’est qu’ils n’ont pas de mots et qu’en France heureusement ceux qui sont violents n’ont pas d’armes.

UnknownimagesLe film aurait pu s’appeler « made in France »… On y évoque le traumatisme de 2002 : second tour des présidentielles Chirac/ Le Pen, les traumatismes de 2015, janvier puis novembre. L’invité est l’historien Patrick Boucheron, auteur avec Mathieu Riboulet de Prendre dates. Paris, 6 janvier-14 janvier 2015, aussi coordinateur de Histoire mondiale de la France (2017). Il nous dit qu’il faut « proposer à la jeunesse un « nous » qui respire un peu mieux. Et affirme que l’histoire doit aider à rester en mouvement, à comprendre ce qui aurait pu advenir.

 

Rouen: exposition, Algérie coloniale… et après

Affiche de l'exposition

Affiche de l’exposition


65a4a21a-8f2b-44b8-a1ea-9f9c80071548Nous avons assisté à la présentation de cette exposition au MODEL 2018, le 3 février 2018. Jean Robert Henry a réuni pour cela Kacem Basfao, Mokhtar Ayachi, Kamel Kateb et Ahmed Mahiou. Le projet “L’école en Algérie” a été conçu avec le musée d’histoire qui a failli naître à Montpellier, dès le départ en s’appuyant sur les collections du musée de Rouen. Les spécialistes réunis au MODEL élargissent le propos à un panorama de l’éducation dans les trois pays du Maghreb.

En Tunisie il faut rappeler que la modernité dans l’éducation naît avant le protectorat, avec à la fois une modernisation de l’arabe et un appui sur le français et l’italien. L’arabe populaire (darija) a été incorporé au discours officiel, le bilinguisme réel arabe-français concerne 30% de la population. Pour l’Algérie, l’exposé tourne très vite autour du problème de l’usage du “berbère”, en rappelant que le nationalisme algérien né en France dans les années 1930 était bilingue kabyle- français, et qu’en 1980 le “printemps berbère” est né de l’interdiction d’une conférence de Mammeri. Quinze ans plus tard l’Etat algérien crée un Haut commissariat, puis en 2002 reconnait le berbère comme langue nationale, en 2016 comme langue officielle. Se pose alors la question de l’alphabet utilisé pour l’écrire, en particulier dans les affiches et signalisations de la voie publique: question résolue par une liberté d’utiliser des caractères latins, arabes ou tifinagh… Au Maroc, on rappelle que l’arabisation de l’enseignement vers 1975 s’est réalisée pour “casser” l’influence en milieu enseignant des “marxo- tiers mondistes” francophones, en utilisant des professeurs arabophones venus surtout du Moyen Orient, dont la langue parlée “populaire” était peu compréhensible pour les Marocains. L’usage officiel récent de langues berbères (en fait trois grandes variantes régionales au moins, toutes non écrites) concerne une part de la population plus forte qu’en Algérie. Si bien que des problèmes techniques (pour l’informatique en particulier) se posent: l’Etat marocain a tranché en faveur de l’écriture tifinagh. Dans la pratique enseignant, un gros problème de formation se pose, lié aussi bien aux usages des langes berbères qu’aux usages de l’arabe populaire.

 

Rappelons le contenu de l’exposition elle-même. Le musée national de l’éducation à Rouen présente pendant un an (avril 2017 : avril 2018) son exposition « L’école en Algérie, l’Algérie à l’école », essentiellement consacrée à l’époque coloniale (1930-1962). https://www.reseau-canope.fr/musee/fr/connaitre/les-expositions/exposition/lecole-en-algerie-lalgerie-a-lecole.html Ce choix permet de montrer comment l’Algérie coloniale a créé les élites modernes, qui gouvernent le pays depuis plus d’un demi-siècle, mais aussi à quel point la politique algérienne de la France a été hésitante et restrictive dans la formation de ces élites. L’abondance des documents disponibles permet une présentation très riche. La contre-partie pour le visiteur est parfois trop de dispersion, la faible visibilité de beaucoup de documents étant accentuée par la petite tailledes pièces ou des notices, présentées avec un éclairage discret.

 

Revenons à l’essentiel : une affiche de qualité, due à Jacques Ferrandez, des vidéos -27 au total – en particulier deux grands écrans où les orateurs vont à l’essentiel (entre autres, Marc Ferro, grand historien de la colonisation), une thématique ciblée sur ce qu’a été l’école pour ceux qui vont devenir « les algériens », alors que l’effort scolaire principal du gouvernement français portait sur ce qui était une province coloniale de la France. Les documents qui composent le volet « L’Algérie à l’école [en France] » montrent, classiquement, ce que fut la glorification de « l’œuvre de la France », mais aussi l’incorporation à la culture française d’un exotisme, certes mondial, mais dont l’exemple le meilleur est sans cesse cette Algérie située à une journée de bateau de Marseille. L’exposition est accompagnée par un livre qui est beaucoup plus qu’un catalogue d’accompagnement, coordonné par deux responsables de l’exposition, Jean-Robert Henry et Florence Hurowicz (Canopé éditions, 2017, in 4°, 110 p.)

 

la part des "indigènes" dans une classe primaire (Mostaganem, années 1920 (?)

la part des “indigènes” dans une classe primaire (Mostaganem, années 1920 (?)

Le livre, plus que l’exposition, fait une part très originale au thème peu connude ce que fut le développement d’un enseignement « franco-arabe » moderne dès 1850. Côté colonial, il est destiné à former dans trois medersas des gens de lois du droit privé musulman (fiqh), mais aussi des interprètes pour l’administration, des cadres scolaires et religieux. Enseignement de qualité qui dès le début du Xxe siècle assure la formation de petites élites algériennes modernes, parfois d’origine sociale modeste, qui vont penser la société algérienne du futur. Mais dans les années 1930- 1960 un autre enseignement moderne franco-arabe voit le jour à l’initiative du cheikh Abdelhamid Ben Badis, fondé sur une réforme moderniste de l’islam. Ces écoles privées, tolérées par l’administration, dépendant des dons des fidèles, atteignent surtout dans les couches moyennes urbaines des jeunes qui souvent suivent cette scolarité en même temps que celle des écoles laïques publiques purement francophones.

 

Autre chapitre plus détaillé dans le livre que dans l’exposition, les 50 ans de développement de l’école dans l’Algérie indépendante. C’est le temps d’une scolarisation intense : à partir d’une situation où moins de 10% des enfants « musulmans » étaient scolarisés en 1945 (avec un très fort déséquilibre au détriment des filles), les années 1945- 1962 font sans doute monter ce chiffre à25%… dans l’urgence puis dans la guerre. Alors vient l’effort de l’Etat algérien pendant le demi-siècle suivant, dans un contexte de très forte croissance du nombre d’enfants jusque vers 1985. Il aboutit à une scolarisation à peu près complète dès le début du XXIe siècle. Cette scolarisation, à tous les niveaux est un enjeu fondamental de la modernisation de l’Algérie, en particulier en ce qui concerne les modèles culturels et les langues utilisées. En 1962 les effectifs réduits d’enseignants français restés dans le pays sont considérablement renforcés par l’apport des coopérants, majoritairement financés par la France, pour participer à l’invention d’une formation moderne nouvelle (http://alger-mexico-tunis.fr/?p=565 J.-R. Henry a particpé a l’étude de cette invention). Les étrangers et une petite minorité d’Algériens sont aussi accueillis dans des établissements officiels français aux effectifs très fluctuants. Parallèlement s’impose dès 1966 une arabisation de l’enseignement public à tous les niveaux, fluctuante elle aussi, mais n’excluant totalement que l’enseignement scientifique au niveau universitaire. La langue arabe utilisée pose problème, comme le corps enseignant, en partie renforcé à la fin des années 1960 par des maîtres venus du Moyen-Orient. A aucun moment n’aboutissent les projets de prise en compte des langues maternelles non écrites que sont l’arabe dialectal (darija) et le berbère (tamazight). Enfin la liberté est donnée en fait à partir de1989 pour des écoles privées (généralement chères et donc très minoritaires), parfois arabophones, religieuses et liées au Moyen orient, plus souvent francophones et modernistes.

 

csm_2017-Alge__rie_livre_9353c430b4Le bilinguisme réel qui règne en Algérie plus encore qu’en Tunisie et au Maroc est le résultat de cet immense effort de scolarisation dont les contenus n’ont pas effacé l’héritage colonial.

Karim Moussaoui, En attendant les hirondelles, film 2017

Algerian film director Karim Moussaoui poses as he attends the Resistances International Film festival in Foix, southern France, on July 15, 2017. / AFP PHOTO / Eric CABANIS

Algerian film director Karim Moussaoui poses as he attends the Resistances International Film festival in Foix, southern France, on July 15, 2017. / AFP PHOTO / Eric CABANIS

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Karim Moussaoui, de 1990 à 2017

En attendant les hirondelles, film 2017. Une Algérie où les risques vécus, connus, imaginés sont si présents que dans ce film qui serait sensé parler d’événements heureux le spectateur s’attend, comme les protagonistes, à une catastrophe à chaque instant… ce qui n’arrive pas.

Si les paysages ruraux ou urbains sont marqués par le manque de finition, d’entretien, de nettoyage au quotidien, c’est aussi partout la puissance et le modernisme des routes neuves, des immeubles qui poussent partout. Dans les intérieurs règne (pour ces couches sociales « bourgeoises » mises en scène) le confort de l’électro-ménager moderne et le conformisme du mobilier, ici orientalisant, là moderne-ikéa.
Evénements heureux certes : le mariage du médecin, les bonnes affaires du promoteur immobilier- architecte, mais dans un conformisme social où la liberté est bridée. Ceux qui « se lâchent » (dans la noce ou dans l’étrange ballet des danseurs et musiciens transgressifs en pleine campagne) semblent irréels.

Les trois histoires qui ne se recoupent que par hasard mettent en scène chacune une femme qui ne renonce pas : l’intellectuelle qui ne renonce pas comme mère, la promise qui ne renonce pas totalement à son amour, la victime qui ne renonce pas à défaire son malheur.

Si le moyen métrage de Karim Moussaoui (Les jours d’avant, 2013) http://alger-mexico-tunis.fr/?p=1188 racontait les prémices de la guerre civile des années 1990, le cinéaste montre maintenant l’Algérie « apaisée » quinze ans après « la paix », mais où la violence banale actuelle, ou le souvenir de la « décennie noire » commandent l’inévitable du quotidien : renoncements, prudences, lâchetés.

16922hr_-e1510018575402-592x296-1510018614Un film désespérant ? Je ne crois pas, parce que les personnages sont au fond honnêtes et cultivés, ce que rappelle le leit motiv musical du film : une cantate de Jean Sébastien Bach.