On aime,on soutient



Papicha, un film politique algérien

Papicha est un conte tragique sur une maladie sociale très répandue : priver les femmes de liberté. Maladie particulièrement insupportable dans un pays- l’Algérie des années 1990- où toute une part de l’idéologie nationale se veut égalitaire et où le niveau d’éducation des filles est élevé, parfois au dessus de celui des garçons. Bien entendu le dialogue du film est ce mélange intime  de l’arabe parlé (darija) et du français, réalité commune à tout le Maghreb, mais sans doute poussé au maximum pour une fille jeune et algéroise.

La beauté des images du film, la qualité des actrices font un choc basé sur une histoire simple qui se déroule essentiellement dans une « cité U » de filles à Alger. La passion d’un défilé de mode est le symbole de ce que les filles ont le droit de se faire belles, parce que c’est la forme absolue de l’affirmation de leur liberté. Elles se heurtent à la crise aigue de l’époque, l’action violente omniprésente des islamistes : ceux-ci attaquent la cité U, mais aussi y placardent des affiches menaçant les filles « impudiques » et rappellent que toute femme est sous l’autorité du père, du frère ou du mari. La cité U est verrouillée : pour surveiller les filles ou pour les protéger ?

La force du fil directeur de ce film tient à sa simplicité : ces filles créent une mode subversive à partir du vêtement  « traditionnel » de la femme algéroise, le haïk blanc, voile dont celle-ci devait apprendre à jouer pour se montrer autant que pour se cacher. La « vieille » femme apprend aux jeunettes à se servir du haïk et leur rappelle que pendant la « guerre d’indépendance » il pouvait servir à dissimuler à l’ « ennemi » les armes qu’il fallait transporter. Ce film est d’actualité dans une Algérie où la protestation affirme cette égalité femmes- hommes et où le travail de récupération de sa mémoire historique est un enjeu important.

Nous ne saurons jamais si cette histoire (vraie nous dit-on) s’est terminée dans l’horreur ou dans une solidarité renforcée entre des femmes extraordinairement vivantes. (Claude Bataillon)

Guerre d’Algérie des “appelés” dimanche 3 novembre 2019, Télévision “La 5”

 

Emission de France 5 en deux épisodes avec la participation d’une vingtaine d’anciens “appelés”; l’un d’eux, Michel Bibard, avait témoigné de son activité dans des SAS des Aurès:http://alger-mexico-tunis.fr/?p=784

Nous sommes nombreux à avoir regardé cette émission et les réflexions ce chacun sont bien venues.

Un peu plus d’une dizaine de « classes d’âge »  de jeunes français (nés entre 1928 et 1942) ont eu avec leurs familles la peur au ventre : peur de « faire » ou « d’être pris dans » la guerre d’Algérie. Dans les dix années précédant 1955, tous les jeunes gens ont connu la stricte obligation d’un an à un an et demi de « service » : simple ennui compensé par le rite de passage de « devenir un homme ». Après 1962, même ennui du « service » jusqu’en 1997, mais de plus en plus léger, de plus en plus contourné avec ses substituts de la « coopération » et des « objos ».

1954, c’est six années après la fin du rationnement alimentaire, dix ans après la fin de la Résistance ; c’est le début de la société de consommation, avec ses caméras super 8 pour quelques uns, ses transistors pour tous : cela explique que les appelés ne peuvent parler de leur guerre, ni sur le moment ni après, jusqu’à nos jours. Leur monde “algérien” violent et sous-développé, souvent exotique et chaleureux, est à des années-lumière de la France moderne en train de naître.

La peur est ce qui unit entre eux les appelés de la guerre d’Algérie, aux parcours si différents. Mais au delà c’est aussi la peur que partagent les futurs appelés et les planqués, et toutes les familles. Mais aussi les pieds noirs, les futurs Algériens : un même non-dit.

Le double film est excellent, on peut le voir en post-cast de France 5, le télécharger… Au delà de la qualité indéniable, deux remarques : si la part des enfants « musulmans algériens » alphabétisés (en français) est passée de 1/5 en 1954 à ½ en 1962, c’est entre autres grâce aux appelés, particulièrement dans les SAS. C’est en somme la « coopération » qui est née au sein même de la guerre. Une partie du film est consacrée à ces « auxiliaires » militaires que furent les harkis, dont se souviennent plus d’un protagoniste du film. Une des conclusions d’un de ceux-ci : mieux valait cette « bonne défaite » de l’Armée française qu’une « mauvaise » victoire, pour une société française qui ne cesse de purger et de voir ressurgir au sein d’elle-même nationalismes et racismes.

Rappelons que ces soldats d’une guerre sans nom n’ont reçu le statut (et la pension symbolique) d’anciens combattants que tardivement. Une association « 4ACG » http://www.4acg.org/-Qui-sommes-nous-Contacts-Adhesions-propose à ces anciens militaires de reverser cette pension  pour mener des actions de développement, en particulier en Algérie (Claude Bataillon)

 

Le jeune Ahmed, la “radicalisation”: film et théâtre

Le jeune Ahmed, Film des frères Dardenne

http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=249444.html

Un film lent et intimiste sur un sujet brulant : la « radicalisation » des ados de familles musulmanes « intégrées », ici en Belgique. Ahmed est hanté par son besoin de pureté absolue et tout ce qui l’en écarte doit être banni, détruit. L’intérêt du récit est la lente resocialisation, la prise de conscience : Ahmed réapprend qu’il a une famille, un entourage qui peut lui faire confiance : il découvre à la ferme que les bêtes, leur fumier, les herbes… et la fille qui est sa compagne de travail, ne sont pas « impurs ». Certes l’aventure de Ahmed tourne très mal, mais la réconciliation de l’ado avec lui-même sert de fil à ce récit qu’il faut voir et écouter.

Voir ce film et lire, au même moment, la double page centrale (10- 11) dans Le Mondedu 23- 24 juin 2019 sur « le théâtre contre la radicalisation », permet de confirmer que c’est la fragilité des adolescents dans les milieux eux-mêmes fragiles qui fait les « radicalisés ». Les imams pervers existeront toujours, comme les prêtres pédophiles. Ils sont immensément dangereux parce qu’ils trouvent leur public. A Coup de soleil nous fréquentons et soutenons depuis… 2005 ! au moins un des auteurs de ce théâtre « pédagogique » qui s’attaque à la radicalité, dont nous parle Le Monde : Rachid Benzine.

Après avoir vu le film, vient la lecture de l’entretien des deux frères Dardenne dans la revue Esprit, propos recueillis par Elise Domenech, p. 207- 216 du n° juillet- aout 2019: [le film] “regarde avec amour un enfant à la dérive et avec intransigeance les adultes qui l’entourent, responsables religieux compris, réalisant un magnifique portrait d’un enfant de l’Europe après les attentats de 2015. […] Tout le film passe par son corps: la purification, l’impureté, le dressage du corps, la prière […]  Une rupture accidentelle dans l’histoire qui atteigne son corps, pour que son corps sorte de l’enchantement. […] On a fait un djihadistes de proximité, domestique.(Claude Bataillon) Mais ci-dessous lire aussi Denise Brahimi, notre amie lyonnaise:

« LE JEUNE AHMED », film des frères Dardenne, Festival de Cannes 2019

On sait par expérience qu’un film des frères Dardenne ne peut pas être mauvais, et nous amènera vaille que vaille à nous interroger sur ce que sont le bien et le mal, ou pour préciser davantage, sur ce qu’il en est de ce dernier : le mal, ce terrible Satan qui a terrifié pendant des siècles les âmes chrétiennes parce qu’elles se sentaient incapables de lui résister. De nos jours et au cœur même de leur vie quotidienne, ces mêmes Chrétiens cherchent à comprendre le mal venu d’ailleurs, dérive non moins terrifiante d’une autre religion que la leur, l’islam, mais il est évidemment indispensable de préciser que cette dérive n’est pas le fait de tous les Musulmans. Les frères Dardenne dans une des premières scènes de leur film montrent une réunion de parents appartenant à cette religion d’où il ressort qu’un certain nombre d’entre eux (faut-il dire environ la moitié ?) tiennent à protéger leurs enfants de tout espèce de contact qui ne serait pas préconisé explicitement par le Coran. Ce qui veut dire en conséquence qu’une autre moitié est prête à faire preuve d’une plus grande ouverture d’esprit —mais le sujet du film est bel et bien le fanatisme meurtrier que l’endoctrinement religieux peut faire naître dans certains esprits. Ceux des enfants ou des jeunes adolescents sont particulièrement malléables, on en a

la preuve avec Ahmed, un garçon de 13 ans  qui est tombé sous la coupe d’un imam intégriste mais qui si l’on peut dire en rajoute même par rapport à l’enseignement et aux exigences de celui-ci : il prend l’initiative d’une tentative d’assassinat sur la personne de son institutrice, prête à tout pour essayer de l’arracher à cette folie, sorte d’addiction dans laquelle il est tombé. Le désir ou le besoin de la tuer devient chez lui une sorte d’idée fixe, qui met en échec tout ce qu’on peut tenter de faire pour le ramener à la raison et à l’amour (de sa mère, de sa famille, de la nature et des êtres qui la peuplent etc.)

Ce qui est frappant dans l’histoire qui nous est montrée est un démenti à l’idée que cet intégrisme ravageur qui détruit certains adolescents d’aujourd’hui (et leur entourage par la même occasion) serait la réponse inévitable —en tout cas une des réponses possibles—à des conditions de vie déplorables, à des frustrations et à des humiliations de toute sorte, à une absence d’affection chez tous ceux qui constituent leur environnement. Non seulement la mère d’Ahmed est pleine d’amour pour son fils mais en mainte occasion on constate que c’est toujours lui qui au contraire refuse les approches des autres et leur désir de communiquer avec lui. Le film fait allusion à un départ du père qui reste inexpliqué mais il semble que pour Ahmed ce soit un grief de plus contre sa mère qu’il en rend responsable—et dont il refuse absolument de voir l’immense désarroi.

Cette manière d’être muré dans sa propre personne et d’ignorer les sentiments des autres est sans doute caractéristique de son état car la psychologue qui s’occupe de lui croit utile de le lui faire remarquer. Et ce qu’on éprouve en tant que spectateur consterné est en effet la présence physique d’une forteresse qui n’est autre que lui-même et son propre corps. Ce qui se manifeste par le fait qu’il se tient constamment tête baissée et sans un regard pour les autres. On se souvient alors du titre donné par le psychiatre Bruno Bettelheim à l’un de ses précieux ouvrages, La Forteresse vide, consacré aux enfants autistes. Tout se passe comme si l’endoctrinement religieux avait coupé Ahmed de toute possibilité de communication avec le monde extérieur et même de contact, au sens le plus physique du mot : on le voit par exemple révulsé parce qu’un chien a passé  sa langue sur lui ; et naturellement il l’est bien plus encore lorsque c’est une très charmante jeune fille (pourtant délicieusement pudique) qui essaie de partager avec lui un baiser sur la bouche.

Pour les frères Dardenne en tout cas, le fanatisme et les interdits qu’il crée

engendre une véritable pathologie, qui a peu de chance de céder à la seule bonne volonté de l’entourage, si grande soit-elle. D’ailleurs lorsqu’Ahmed est pris en main à des fins de rééducation après sa tentative criminelle, on voit à quel point l’équipe d’éducateurs qui s’occupent de lui reste incertaine et inquiète sur son sort ; et en tant que spectateur on est un peu comme eux. Y a-t-il lieu d’espérer qu’un jour Ahmed va échapper à son obsession mortifère, et pourquoi le ferait-il ? Se pourrait-il que sa chute du haut d’un toit, par laquelle il semble avoir été gravement blessé, soit un choc salvateur, si du moins il s’en remet physiquement. Le film se termine très rapidement, sans commentaire, et lorsque soudain le noir se fait sur l’écran, on a plutôt le sentiment que les deux réalisateurs ne peuvent prendre  la responsabilité de montrer quelque part une ouverture, une lueur. Leurs spectateurs habituels savent qu’il y a chez eux un fond d’humanisme où l’on aurait tort de voir un refus d’affronter la noirceur du monde, puisqu’il le font au contraire dans tous leurs films mais plutôt le refus d’un désespoir dont on ne saurait dire s’il est finalement démenti ou justifié.

C’est sans doute ainsi qu’il faut comprendre la fin très rapide du jeune Ahmed. On ne saurait dire qu’elle débouche sur quelque perspective, ce qui est sûr est que le film n’a pas cessé d’être sombre voire décourageant. Mais Ahmed est un garçon de treize ans, et  personne ne peut dire à quelle évolution il est destiné s’il survit. La période actuelle comme toutes celles qui l’ont précédée est un moment historique qu’on verra un jour dans cette perspective. En attendant, on se dit que l’histoire de ce pauvre garçon est d’une grande tristesse. (Denise Brahimi)

« VENT DU NORD » de Walid Mattar, film tunisien

« VENT DU NORD » de Walid Mattar (Tunisie 2018)

Ce film vient de sortir sur les écrans français, après une sortie flatteuse en Tunisie.
La belle famille des cinéastes sociaux, des Ken Loach, Guediguian, ou des frères Dardenne vient de s’enrichir d’un séduisant cinéaste tunisien, pas encore quadragénaire, Walid Mattal, tombé dans le cinéma tout petit, comme cinéaste amateur : il est membre à 13 ans de la fédération tunisienne du cinéma amateur ! Après de solides études, son diplôme en génie civil lui vaut d’exercer des responsabilités dans une usine où il lui est demandé de « traiter » la ressource humaine : « on attendait de moi que je fasse le dur »… Au lieu de quoi, il nous livre son premier long métrage après quelques courts métrages primés. Son film a l’originalité de représenter les effets de la mondialisation des deux côtés : celui de l’usine de chaussure délocalisée de Boulogne sur mer vers Hammam Lif, dans la banlieue de Tunis, et des ouvriers affectés à un même poste de travail, et également sacrifiés. La narration se fait entre deux trajectoires parallèles du nord vers le sud et du sud vers le nord, et une succession de séquences entre Boulogne et Tunis, symboliquement reliées entre elles par les sillages des bateaux porte-conteneurs et de l’avion qui emmène l’ouvrier boulonnais, Hervé Lepoutre, sa femme Véronique et leur fils, Vincent, pour une semaine de vacances dans un hôtel touristique tunisien. L’éphémère prospérité que leur a procurée la petite entreprise de pêche clandestine leur permet cet intermède heureux, pendant que Foued, l’ouvrier tunisien embauché au même poste de travail transpire pour un salaire de misère… Subtile message, ponctué par le mélancolique retour en train vers l’aéroport, qui fait brièvement cheminer côte à côte les Lepoutre et Foued dans leurs trains respectifs, dont les voies finissent symboliquement par diverger.
Foued a quitté ses camarades de bistrot et leur philosophie de comptoir pour ce piètre emploi, espérant ainsi financer les soins médicaux de sa mère, mais y rencontrant aussi la belle Karima, qui le fera tenir quelques temps à son poste, avant qu’elle lui préfère la fréquentation du douanier chargé d’enregistrer les cargaisons de chaussures vers la France : la mondialisation crée des avantages pour quelques-uns, dont les douaniers…
La caméra humaniste de Walid Mattar excelle à faire vivre tous ces gens ordinaires et leurs scènes de vie. C’est en cela qu’on peut le rapprocher de la lignée des cinéastes « sociaux » cités plus haut. Il a d’abord su rassembler une belle équipe d’acteurs, qui incarnent à merveille et donnent une âme à ces gens ordinaires, aux perspectives désespérantes, mais qui vivent bravement cette existence compliquée. Citons Philippe Ribbot, belle gueule de cinéma, et Corinne Masiero, plus connue comme la « Capitaine Marleau » de la télévision, et porte-parole des Insoumis. Avec leur fils, campé avec crédibilité par le jeune Kacey Mottet-Klein qui quittera ses jeux de guerre pour intégrer pour de bon l’infanterie de marine, ils incarnent une famille française que l’épreuve va ressouder, comme la trop brève aventure de l’entreprise de pêche « au black » qui finit par une saisie policière. C’est que Vincent, personnage un peu Keatonien, ne parvient pas à dénouer les nœuds des obligations administratives que de ternes « conseillers » n’en finissent pas de dresser face à lui. On le voit à la fin du film récupérer ses « droits » à pôle emploi en faisant traverser en gilet vert les enfants des écoles, aux côtés de son camarade délégué syndical de l’usine… Les scènes de l’occupation de l’usine, de l’expulsion, des démarches administratives sont réalistes. Les scènes de bistrot, de rencontres amicales sont vivantes et on y croit.
Côté tunisien, la distribution est aussi réussie : Mohamed Amine Hamzaoui, tour à tour hâbleur, révolté, bon fils, joli cœur… compose un personnage intéressant ; la belle Abir Bennani est aussi crédible, d’abord séduite par Foued, puis réaliste dans ses choix, mais solidaire, tout de même. La brochette de buveurs de café à la terrasse du troquet tunisien fait écho, 2000 kilomètres plus au sud aux copains de comptoir du troquet boulonnais. Le dialogue surréaliste sur la mouche dans la tasse de café débouchant sur un improbable précepte religieux est un moment savoureux.
L’écriture du film est très soignée, comme les dialogues. La participation de Leila Bouzid dont on avait aimé son « A peine j’ouvre les yeux » au scénario, renouant avec d’autres collaborations, porte de beaux fruits. Pas de scènes inutiles, mêmes celles de transition. La boucle entre le feu d’artifice initial et la scène finale, dont on ne dévoilera pas la teneur est un joli message philosophique, qui vient encore approfondir le contenu politique suggéré à petites touches.
Notre époque est décidément incohérente, méprisant les faibles, tentant de mettre en concurrence les pays et les continents, pour de misérables profits. Mais les hommes et les femmes surnagent tant bien que mal, grâce aux micro-solidarités qui permettent de passer d’une étape à l’autre.
L’espoir est ténu, mais il demeure, nous dit peut-être ce film attachant et intelligent. à voir le 22 juin au cinéma les Alizés de Bron.

Michel Wilson

(texte provenant du N° 23, Juin 2018, Lettre franco-maghrébine de Coup de soleil section Rhône-Alpes)

« L’ANTIDOTE » d’Adel Abdessemed, deux regards

« L’ANTIDOTE » d’Adel Abdessemed
MAC Lyon (France), du 9 mars au 8 juillet 2018

Premier regard:

L’exposition du plasticien Adel Abdessemed au MAC (Musée d’art contemporain) est une sorte de retour sur les lieux qui ont vu ses débuts à l’École des Beaux-arts de Lyon, en 1994. Après des études commencées à Batna, puis continuées à Alger, ce jeune Constantinois de naissance quitte l’Algérie à la suite d’un attentat contre l’École supérieure des Beaux-arts d’Alger. Il avait alors vingt-trois ans.
Il s’agit donc d’un retour sur les débuts lyonnais d’une histoire très personnelle, celle de sa rencontre avec sa femme, au bar L’Antidote, qui a donné son nom à cette exposition. Abdessemed en Orphée ?
Sans doute ; mais c’est un Orphée qui récuse la dimension mortifère contenue dans le mythe pour se revendiquer de celle de Jean Cocteau dans Le Testament d’Orphée. En effet, la vidéo qui introduit à l’exposition est intitulée Je ne me retourne pas. Cette déclaration sonne de manière particulièrement ironique puisque l’artiste se met en scène dans un scénario tragique où une lance lui transperce le dos. La conjuration du regard en arrière qui fait perdre Eurydice à Orphée semble dérisoire. Abdessemed-Orphée est comme poignardé dans le dos et sa décision de ne pas se retourner sauve son Eurydice, mais fait de lui le nouveau pharmakos, figure universelle de la dimension tragique de l’humain. Voilà ce qui se présente comme une première actualisation du titre de l’exposition : le pharmakos est à la fois poison et antidote. La vidéo installée au seuil de cet univers artistique condense les effets de cette violence de l’image sacrificielle en jouant sur la durée (à peine quelques secondes) et la mise en boucle répétitive. On a l’impression d’assister à cette mise à mort sans cesse répétée, à la fois impuissant et fasciné par la force de l’image.
D’emblée, le ton est donné. Le spectateur qui croit venir visiter une exposition s’expose lui-même dans un état de totale sidération. La puissance de l’art d’Abdessemed, ce regard de Méduse qui pétrifie le spectateur, avait fait dire à Hélène Cixous que c’est  « un artiste de la douleur « .
Image 1
L’exposition se tient sur deux étages du musée et comprend des dessins au fusain ou à la craie noire, des sculptures, des vidéos, des maquettes d’architecture, des installations de camionnettes, etc. Le caractère hétéroclite des objets exposés nous introduit dans un scénario post-apocalyptique où un cercle monumental de barbelés désigne l’Europe, où des camionnettes calcinées ou rouillées transportent d’énormes boulets ou des moutons écorchés, où le trait noir charbon dessine des labyrinthes. Mais à côté de ces installations lugubres qui font référence de manière transparente à la triste actualité, il y a aussi ces maquettes de bistrot comme celle du bar-restaurant déserté appelé ironiquement Chez Aïcha (la vivante, en arabe).

Il y a aussi ces trois statues blanches de nus féminins et dont l’une représente Angela Merkel dans la posture de l’une des Trois Grâces. Les statues semblent totalement décalées dans la scénographie dystopique construite par l’artiste : la blancheur d’albâtre semble presque déplacée dans ce spectacle de ruines. Pourtant, la nudité n’a rien de celles des statues antiques : des poils pubiens viennent souligner l’allusion au naturisme si banal en Allemagne.

 

La nudité n’a rien de choquant comme si « le dénudement n’avait […] plus rien à dévoiler » selon les mots d’Agamben . Même dans la vidéo Le Passé simple représentant quatre personnages qui dansent nus au son envoûtant d’une flûte.
Ainsi se côtoient, sans transition, l’intime et le collectif, le tragique et l’humour dans une espèce de simultanéité vertigineuse qui coupe le souffle, suspend le sens entre apparence et déplacement.

L’œuvre la plus impressionnante est sans doute Shams, la frise conçue sur place, au troisième étage du musée. Une humanité pétrifiée dans la glaise occupe les quatre murs de la pièce. Des scènes de labeur, des figures d’esclaves, travailleurs ou soldats, croulant sous le joug de leurs charges, sous la menace d’un fusil tenu par un soldat tout aussi pétrifié. Dominants et dominés semblent unis dans la même malédiction, accentuée par le rouge sombre de la glaise, sa couleur naturelle.

Les œuvres de Adel Abdessemed ne laissent pas indifférent. Elles peuvent même irriter tant l’artiste multiplie les provocations et se plaît à casser certains codes de la « bienséance ». On lui reproche parfois une certaine complaisance à l’égard d’une violence sur-exposée, sans effet de stylisation, une forme de démesure dans la monstration de la violence. L’artiste lui-même le reconnaît : « Il n’y a pas de beauté sans choc et sans convulsion ».
Et de fait, on quitte l’exposition de Adel Abdessemed avec l’impression d’un déjà-vu, mais en même temps d’une fulgurante vérité qui vient se révéler grâce à la mise en scène de l’artiste. Cette impression de déjà-vu se confirme dans l’idée d’éternel retour du même. Répétition du même récit intime, de la même histoire avec ou sans grande H/hache.
Si au premier abord, il apparaît difficile de trouver une unité aux différentes installations, leur mise en réseaux thématique et esthétique permet de déceler une interrogation angoissée sur le temps, le rapport de l’artiste au temps vécu, perdu, et au temps retrouvé. Mais n’est-ce pas ainsi qu’Agamben (encore lui) propose de définir la contemporanéité ? une « relation au temps qui adhère à lui par le déphasage et l’anachronisme ». Ce rapport problématique au temps dans lequel nous sommes quotidiennement immergés et qui souvent nous submerge, c’est aussi cela qui travaille l’œuvre.
Quant à Adel Abdessemed, lui-même, il semble être arrivé à savoir comment appartenir à son temps tout en travaillant à le circonvenir.

1 Hélène Cixous et Adel Abdessemed, « Le cri de la littérature », émission Un autre jour est possible, sur France culture, le 23/12/2013.
2 Giorgio Agamben, Nudités, Payot-Rivages, coll. »Bibliothèques rivages », 2009, p. 130.
3 Adel Abdessemed, Entretien avec Pier Luigi Tazzi, Arles, Actes Sud, 2012, p. 61.
4 Giorgio Agamben, Qu’est-ce que le contemporain, Paris, Payot / Rivages, 2008, p. 11.

Touriya Tullon-Fili

« L’ANTIDOTE », Adel Abdessemed

Second regard

Il y a plus d’une raison de célébrer à Lyon ce plasticien (né à Constantine en 1971), car après avoir connu l’école des Beaux-Arts d’Alger, il a fréquenté celle de Lyon. Et la légende, mais pourquoi ne serait-elle pas vraie, veut qu’il ait rencontré sa future femme, Julie, dans un bar de Lyon nommé L’Antidote !
En fait cet artiste depuis des années déjà est devenu tout à fait international, tant il est vrai que les problèmes qui éclatent ou qui explosent dans son œuvre sont effectivement ceux qui au XXIe siècle ont acquis une importance mondiale. Mais c’est surtout la manière dont il les traite qui confère au spectateur le sentiment de comprendre à l’évidence ce que veut dire la modernité, ici saisie sur le vif dans l’art le plus contemporain qui soit. Ce qui est remarquable chez Adel Abdessemed est qu’il parvient à évoquer des situations ou des événements sur un mode à la fois métaphorique et tout à fait direct. Sauf exception, on comprend parfaitement ce qu’il veut dire, et plus encore on reçoit sans le moindre ménagement ni recours esthétique la violence de son message—en fait la violence de ce qu’on peut désigner, d’un terme tout à fait général, le monde dont il nous parle.
D’ailleurs l’absence de ménagement fait que certaines de ses œuvres sont parfois ressenties comme insupportables ou insoutenables, et c’est ce qui s’est passé avec l’une de celles qu’il voulait présenter au MAC de Lyon, mais qu’il a finalement retirée lorsque le public a exprimé son très fort rejet sur les réseaux sociaux. Il vaut la peine de rappeler brièvement les faits, pour donner à comprendre comment Adel Abdessemed conçoit son « art », un mot que certains jugeront sans doute inadapté pour désigner ce qu’il fait (qu’on l’en blâme ou qu’on l’en loue).
Cette « installation » (peut-être est-ce le moins mauvais mot pour le dire) donnait à voir au public des poulets vivants, suspendus par des crochets et environnés de flammes qui semblaient les brûler vifs. La direction du musée a assuré qu’il s’agissait d’un trucage et que les poulets ne souffraient pas. Reste que le spectacle a été dénoncé comme d’une grande cruauté et n’ayant pas sa place dans un établissement culturel. Les défenseurs des poulets se sont indignés d’ «une expérience terrifiante et traumatisante pour ces êtres sensibles et intelligents ». L’histoire ne dit pas s’il arrive à ces défenseurs de manger du poulet et s’ils cherchent à savoir ce qui s’est passé avant que ladite viande n’arrive dans leur assiette !
Cependant l’artiste n’a pas insisté et a choisi (contre la direction du MAC) de retirer l’installation en expliquant qu’il avait déjà subi d’autres fatwas auparavant et qu’il n’avait pas envie d’en ajouter une de plus à la liste. Ce qui pourrait signifier qu’il cherche non le scandale médiatique mais la provocation au sens où celle-ci oblige à voir ce qu’on oublie ordinairement de regarder.
Faute de pouvoir évoquer toutes ses autres œuvres présentes à l’exposition de Lyon, on peut se concentrer sur la plus grande, la plus monumentale et la plus saisissante qui occupe à elle seule tout un étage du Musée. Elle s’intitule Shams, le soleil en arabe, et représente une sorte d’immense chantier sur 500 m2, peuplé de nombreux personnages qui sont principalement des ouvriers mais aussi ceux qui les surveillent. Et la totalité de ce qui nous est donné à voir est en argile rouge, 40 tonnes d’un matériau souple qui donne très fortement l’impression d’un spectacle vivant. L’artiste se montre à la fois réaliste et visionnaire : on trouve dans Shams tous les objets susceptibles de traîner sur un chantier réel, seaux et bidons, vieilles paires de bottes, bouteilles de bière vides et boîtes en plastique etc. ; mais il y a aussi une sorte de souffle épique qui soulève et soutient l’ensemble, perçu dans sa totalité.
L’artiste s’est inspiré, dit-on, d’un célèbre tableau de Delacroix, Dante et Virgile aux Enfers (1822). Cette œuvre a d’ailleurs été reprise auparavant par d’autres artistes, notamment Manet, pour une peinture qui se trouve justement au Musée des Beaux-Arts de Lyon. Au MAC, on peut supposer que c’est le public de l’exposition qui occupe la place de Dante et Virgile, les ouvriers représentés par Adel Abdessemed tenant celle des damnés dans le tableau de Delacroix. Comme des fourmis se suivant les unes les autres, ils grimpent en files qui semblent interminables, courbés sous le poids de sacs énormes et visiblement accablants, pour une corvée aussi fatigante physiquement que moralement exténuante. Le travail qui leur est imposé semble une sorte de malédiction dont rien n’indique comment ils pourraient lui échapper. Et comment ne pas penser à une autre œuvre célèbre, impressionnante ô combien, la célèbre Porte de l’Enfer de Rodin, dont le titre comporte aussi l’idée de damnation. Adel Abdessemed n’a nul besoin de recourir aux grands textes sacrés ou presque, tels que la Bible ou la Divine Comédie, pour exprimer l’essence de la condition humaine dans ce qu’elle a de plus pathétique, ici le travail forcé d’hommes réduits à l’état de corps-machines.
Par delà cette vie qui ne suggère rien de divin, Shams donne pourtant l’impression d’un dépassement du réel vers un monde fantomatique, où plutôt qu’à des hommes les personnages ressemblent à des spectres hagards, en sorte qu’on pourrait parler pour dire le monde que l’artiste suggère, d’un matérialisme forcené (de la même racine que le mot forçat), ou peut-être d’une résurgence de la horde primitive et farouche, lorsque l’homme est contraint de perdre tout ce qui fait son humanité. Et puisque les défenseurs des poulets parlaient de cruauté, c’est bien là en tout cas qu’on la trouve, dans cette éradication de l’humain où l’artiste nous la fait éprouver dramatiquement.
Denise Brahimi

(texte provenant du N° 23, Juin 2018, Lettre franco-maghrébine de Coup de soleil section Rhône-Alpes)