« Dans l’épaisseur de la chair » de Jean-Marie Blas de Roblès (Zulma 2017)

« Dans l’épaisseur de la chair » de Jean-Marie Blas de Roblès (Zulma 2017)

Ce roman fait partie de la rentrée littéraire 2017 qui, comme critiques et libraires l’ont fait remarquer, comporte une riche actualité de livres consacrés au Maghreb et à l’Algérie en particulier. Donc à la Guerre d’Algérie, encore et toujours, mais aussi à la période coloniale qui l’a précédée. Beaucoup de ces livres ont valeur de témoignage et leur intérêt est qu’on y trouve des aspects méconnus ou moins connus de la grande Histoire—mais pas nécessairement un souci de la littérature en tant que telle.
D’où l’excellente surprise qu’on éprouve lorsqu’on découvre ce dernier livre de Jean-Marie Blas de Roblès, qui s’était déjà fait connaître auparavant par deux autres, Là où les tigres sont chez eux en 2008 et L’Ile du Point Nemo en 2014 (également aux éditions Zulma).
Du récit qui vient de paraître, on peut donner au moins deux brèves définitions : d’une part c’est un livre consacré au père, appelé dans le roman Manuel Cortès, un homme qui avait tout juste une vingtaine d’années au moment de la deuxième guerre mondiale, à laquelle il a participé, alors que son fils le romancier est né en 1954 ; d’autre part c’est un livre qui évoque l’émigration espagnole dans l’Algérie coloniale, à l’époque où on avait besoin de mains pour faire prospérer celle-ci et lui assurer un peuplement européen.
Encore faut-il dire que l’un et l’autre de ces deux thèmes ou aspects principaux du livre ne sont nullement présentés à la manière d’une chronique, d’une biographie ou d’une chronologie. On ne croit pas se tromper en disant que la préoccupation principale de l’auteur est d’être un écrivain, même si personne n’a jamais pu donner de cet état une définition claire et exhaustive. Lorsque littérature il y a, comme c’est le cas ici, elle n’en apparaît pas moins comme une évidence, qui fait que le plaisir donné par le livre va bien au-delà de ce qu’il nous apprend. Ici le plaisir commence dès les premières pages, consacrées à une magnifique scène de pêche en Méditerranée, à moins que ce ne soit en fait la synthèse de nombreuses scènes d’autant plus assimilables les unes aux autres que le père les veut du même modèle sinon identiques, par amour du rituel, des gestes devenus traditionnels et de ce fait créateurs de complicité entre son fils et lui.
La barque est là, les poissons sont là, mais plus encore que tout le reste sont là les décennies de vie écoulée, sans doute enfouies dans la mémoire mais ne demandant qu’à en ressortir pour se constituer en fragments de récits et de souvenirs, non seulement revécus mais surtout pensés ou repensés. Beau mélange d’immédiateté et de mise à distance par la réflexion et une imprégnation culturelle qui chez Blas de Roblès est grande et variée. On reconnaît au passage telle page de Victor Hugo, tel poème de Rudyard Kipling ou encore, en matière de film, les célèbres « Oiseaux » d’Alfred Hitchcock ; tout cela sans le moindre pédantisme, arrivant au contraire avec souplesse et liberté.
Du fait que le portrait (en actes) de Manuel Cortès se situe entre celui de son père, vieil Espagnol brutal empreint de paysannerie archaïque et celui de son fils le narrateur, qui représente le moment de l’écriture, c’est-à-dire le présent (2016 ou 2017), il permet d’évaluer l’évolution historique de la communauté franco-espagnole d’Algérie à laquelle cet homme appartient ; évolution entre un avant et un après mais aussi pendant la durée de sa propre vie, puisque lorsque le récit commence le narrateur nous informe : « Mon père a quatre-vingt-treize ans. » C’est donc une vision de l’Histoire qui est la meilleure et la seule vraie : celle qui montre à la fois ce qui change et ce qui ne change pas.
De son père, le narrateur affirme qu’il a toujours ou presque été le même. Mais pendant toutes ces décennies, la société algérienne, elle, a subi une telle métamorphose qu’on ne peut le dire sans employer le mot «révolution ». Aussi pense-t-on au vers célèbre de Baudelaire : « La forme d’une ville change plus vite, hélas ! que le cœur d’un mortel. » Il est clair que la manière dont se sont passés lesdits changements sont un des principaux sujets de réflexion de l’auteur du livre qui trouve le moyen d’être à la fois ferme et discret, précis et documenté mais jamais péremptoire. On comprend à le lire à quel point l’insurrection de 1954 a été une surprise ô combien choquante pour la communauté des Pieds Noirs qui avait fini par croire que la situation (coloniale) ne changerait jamais, malgré un avertissement aussi sévère que les événements de Sétif en 1945. Mais comme le dit très bien Blas de Roblès, il ne suffit pas de voir, il faut percevoir ce que l’on voit. Mieux vaut lui laisser la parole car ses propos sont admirables, aussi simples en apparence que profonds : « Mon père a assisté aux massacres de Sétif, il n’a rien fait, rien dit, rien ressenti, et je ne parviens ni à l’excuser ni à l’en blâmer. Il n’est pas si facile de percevoir ce que l’on voit ; il faut beaucoup d’efforts, de concentration sur l’instant présent, sur ce qu’il offre à notre regard, pour ne pas limiter nos yeux à leur simple fonction de chambre noire. » (p.241)
Sur l’échéance inévitable de la guerre d’indépendance et sur le caractère aussi brutal qu’injuste de la colonisation, il est très clair aussi mais pour autant jamais il ne renie son appartenance à une communauté qui globalement désirait le maintien de l’Algérie française. (p.241). S’agissant de son père Manuel, le narrateur le décrit comme rejeté par chacune des communautés qui s’affrontaient, parce qu’en tant que médecin et chirurgien il soignait aussi bien les malades ou blessés d’un camp que ceux de l’autre. A l’égard du gouvernement algérien d’après l’indépendance, le narrateur qui a eu des raisons professionnelles de le connaître, ne se montre pas spécialement tendre et garde ses distances, non sans une pointe d’humour. Il n’en reste pas moins que Jean-Marie Blas de Roblès n’oubliera jamais qu’il est né à Sidi –Bel-Abbès et que ce dernier roman en est la preuve s’il en fallait une. En plus des deux thèmes précédemment évoqués, l’auteur évoque l’expérience entre la vie et la mort qui lui était sans doute nécessaire pour atteindre l’apaisement et apprécier pleinement la beauté du monde, « la libre respiration du vent de et de la mer(…) la beauté nue ».
Denise Brahimi