« DIEU, LES MATHEMATIQUES, LA FOLIE », de Fouad Laroui

« DIEU, LES MATHEMATIQUES, LA FOLIE », de Fouad Laroui (Editions Robert Laffont 18/10/2018)

Fouad Laroui
Dieu, les mathématiques, la folie

Une phrase d’un de ses meilleurs professeurs de mathématiques au lycée continue à trotter dans la tête de Fouad Laroui : « C’est étonnant, la plupart des grands mathématiciens étaient un peu fous … ou carrément fous à lier ». Cette phrase, il n’a jamais pu l’oublier. Alors, un jour, il décide de s’y pencher sérieusement d’où ce livre.
L’ouvrage est en quelque sorte une incursion dans l’histoire, l’évolution des mathématiques et la philosophie des mathématiques où l’auteur met en scène des personnalités étonnantes aux destins fulgurants, parfois tragiques, toujours passionnants. L’ouvrage se décompose en 4 parties : dans les trois premières, il décrit les trois formes de folie chez les mathématiciens qui toutes trois lient Dieu à leur discipline. Dans la dernière partie, l’auteur raconte le naufrage de quelques-uns de ces plus grands mathématiciens, il raconte de façon romancée comment ces génies ont sombrés dans différentes formes de folies.
Entre parenthèses, c’est sans doute pour cette raison que, pendant longtemps, l’accès à l’apprentissage des sciences mathématiques a été interdit aux femmes. Vouloir développer une pensée scientifique, une activité réservée au seul cerveau masculin, plus résistant, était indigne d’une jeune dame, voire dangereux pour elles. Les mathématiques étaient supposées mener les femmes à la folie, leur cerveau n’étant pas capable de supporter un tel effort. Il en fut ainsi jusqu’au 19° siècle, en Europe.
Revenons à ces trois formes de folie dont auraient souffert ces mathématiciens croyants :
• La première folie serait due à la quête de l’infini, de l’infiniment petit à l’infiniment grand, une façon de se mesurer à Dieu.
• La seconde folie serait ce désir de comprendre le Monde, de le connaître, de comprendre comment il fonctionne, cette folie serait de vouloir le mettre en équations, les mathématiques c’est le savoir par excellence, la quête de la vérité, autrement dit l’Etre ou Dieu. La question est comment comprendre le monde ? Découvrir la vérité, c’est voir la face de Dieu voire être Dieu. La question est de comprendre les mécanismes de l’horloge, pas de savoir qui l’a fabriqué ou qui est l’horloger !
• La troisième folie c’est de chercher à aller au-delà du Monde et donc dépasser Dieu. Car cette science (la géométrie, mais on peut le dire aussi des autres disciplines mathématiques) n’a d’autre objet que la connaissance de ce qui est toujours et non de ce qui nait et pérît.
Finalement, cet ouvrage est avant tout un hommage à ce professeur, à l’origine de l’idée de ce livre. Il est aussi la preuve, évidente, de l’impact de ce professeur sur son ancien élève, longtemps après. Même adulte d’âge mûr, il ne serait pas venu à l’idée de l’auteur de mettre en doute l’assertion de ce professeur. Bien au contraire, il l’a fait sienne et tente de nous convaincre de sa véracité.
Mais, de la part d’un mathématicien, on peut quand même être surpris d’une telle démarche. En effet, la logique mathématique aurait été de se demander d’abord, si cette assertion était vraie et donc de tenter d’abord de valider sa contraposée.
Ensuite, même s’il y a eu quelques brillants mathématiciens qui ont fini plus ou moins fous, n’est-ce pas le cas dans toutes les disciplines ?
Toutes choses égales par ailleurs, combien l’histoire a-t-elle connu de grands scientifiques, écrivains, peintres, musiciens ou artistes divers qui ont fini fous ou qui ont commis des choses extravagantes ?
Et si l’on reste dans le domaine scientifique ou dans le domaine de la recherche, on pourrait trouver autant de célèbres physiciens, chimistes, médecins, biologistes voire de psychiatres de renom qui ont fini dans des maisons d’aliénés.
Et surtout, d’après ce que sous-entend l’auteur, ces génies seraient également des croyants, de ce fait, cette folie ne serait-elle pas due plutôt à l’écart entre leurs croyances religieuses d’une part et leur raison toute mathématique ! Au fond, on revient à l’éternelle question qui taraude les croyants, les plus instruits surtout, et parmi eux, les scientifiques plus que les autres : comment concilier la foi et la raison. Des siècles auparavant, Averroès et d’autres avaient été confrontés à ce dilemme et avaient tranché en faveur de la raison. D’autres comme Galilée ou Pascal, et dans une moindre mesure, Copernic, n’ont pas osé braver l’église ou abandonner leur foi. Selon l’auteur, cette question préoccupe plus encore les mathématiciens croyants, au point de les amener soit à renoncer à leur recherche soit à abandonner leur foi, soit pour ceux qui n’arrivent pas à trancher à sombrer dans différentes formes de maladies mentales … Au fond, ce ne sont peut-être pas les mathématiques, la cause des troubles mentaux de ces savants, mais l’incapacité de ces savants à concilier leur foi avec leurs découvertes scientifiques.
Peut-être aussi, est-ce le fait de s’enfermer dans leur recherche qui les a menés à la folie, les mathématiques n’y étant pour rien. A cet égard, peut-être que la leçon qu’il faut en tirer c’est que ce n’est jamais sain de s’enfermer dans sa discipline, qu’il faut s’ouvrir aux autres domaines et aux autres tout simplement.
Une autre remarque concerne la distinction entre mathématiques pures et mathématiques appliquées. L’auteur ne cache pas son admiration, voire sa dévotion, pour la première et pour ses plus illustres spécialistes. On sent une certaine recherche de la pureté (au sens où il s’agit de modèles ou de recherches motivée par des raisons autres que celles liées à l’application, des recherches détachées des contingences matérielles). Cependant, la frontière entre ces deux branches des mathématiques n’est pas si nette. De plus, l’histoire de l’évolution des mathématiques montre que de nouvelles spécialités de mathématiques pures sont nées pour unifier ou formaliser des concepts nés d’applications mathématiques. C’est le cas des probabilités par rapport à la statistique. Certains, comme Gauss ne font aucune distinction radicale entre les mathématiques pures et appliquées. Pour d’autres, c’est comme la question de l’œuf et de la poule.
Il en est de même entre les mathématiques et les autres sciences. Les mathématiques se distinguent des autres sciences par un rapport particulier au réel car l’observation et l’expérience ne s’y portent pas sur des objets physiques. Mais, les lois empiriques découvertes en physique ou en chimie ont elles-mêmes contribué à valider de nombreux modèles mathématiques théoriques.
Malgré ces quelques remarques qui rappellent que ces querelles d’écoles récurrentes sont devenues un jeu, ce livre est agréable à lire, il permet à ceux qui ne sont pas familiers des mathématiques de saisir l’évolution des mathématiques et leurs différentes branches.
Un regret : Fouad Laroui n’aborde pas le cas des probabilistes, pourtant ce sont d’éminents mathématiciens qui ont été confrontés au divin, eux-aussi, dans la mesure où ils ont dû pénétrer le domaine du hasard (« zhar », en arabe), domestiquer le hasard ou le destin (« mektoub »), n’est-ce pas là, surtout, le domaine réservé des Dieux et ce, depuis l’antiquité ? Mais, peut-être que leurs doutes les ont protégés de la folie ?
Peut-être une nouvelle rassurante à la lecture de ce livre : les savants athées ou agnostiques ne semblent pas concernés par ces formes de folies. On peut penser à Condorcet, Einstein et à tant d’autres mathématiciens qui étaient plus préoccupés par l’impact de leurs avancées ou découvertes scientifiques sur l’évolution du Monde.

Mouloud Haddak

(Editions Robert Laffont 18/10/2018)

Fouad Laroui
Dieu, les mathématiques, la folie

Une phrase d’un de ses meilleurs professeurs de mathématiques au lycée continue à trotter dans la tête de Fouad Laroui : « C’est étonnant, la plupart des grands mathématiciens étaient un peu fous … ou carrément fous à lier ». Cette phrase, il n’a jamais pu l’oublier. Alors, un jour, il décide de s’y pencher sérieusement d’où ce livre.
L’ouvrage est en quelque sorte une incursion dans l’histoire, l’évolution des mathématiques et la philosophie des mathématiques où l’auteur met en scène des personnalités étonnantes aux destins fulgurants, parfois tragiques, toujours passionnants. L’ouvrage se décompose en 4 parties : dans les trois premières, il décrit les trois formes de folie chez les mathématiciens qui toutes trois lient Dieu à leur discipline. Dans la dernière partie, l’auteur raconte le naufrage de quelques-uns de ces plus grands mathématiciens, il raconte de façon romancée comment ces génies ont sombrés dans différentes formes de folies.
Entre parenthèses, c’est sans doute pour cette raison que, pendant longtemps, l’accès à l’apprentissage des sciences mathématiques a été interdit aux femmes. Vouloir développer une pensée scientifique, une activité réservée au seul cerveau masculin, plus résistant, était indigne d’une jeune dame, voire dangereux pour elles. Les mathématiques étaient supposées mener les femmes à la folie, leur cerveau n’étant pas capable de supporter un tel effort. Il en fut ainsi jusqu’au 19° siècle, en Europe.
Revenons à ces trois formes de folie dont auraient souffert ces mathématiciens croyants :
• La première folie serait due à la quête de l’infini, de l’infiniment petit à l’infiniment grand, une façon de se mesurer à Dieu.
• La seconde folie serait ce désir de comprendre le Monde, de le connaître, de comprendre comment il fonctionne, cette folie serait de vouloir le mettre en équations, les mathématiques c’est le savoir par excellence, la quête de la vérité, autrement dit l’Etre ou Dieu. La question est comment comprendre le monde ? Découvrir la vérité, c’est voir la face de Dieu voire être Dieu. La question est de comprendre les mécanismes de l’horloge, pas de savoir qui l’a fabriqué ou qui est l’horloger !
• La troisième folie c’est de chercher à aller au-delà du Monde et donc dépasser Dieu. Car cette science (la géométrie, mais on peut le dire aussi des autres disciplines mathématiques) n’a d’autre objet que la connaissance de ce qui est toujours et non de ce qui nait et pérît.
Finalement, cet ouvrage est avant tout un hommage à ce professeur, à l’origine de l’idée de ce livre. Il est aussi la preuve, évidente, de l’impact de ce professeur sur son ancien élève, longtemps après. Même adulte d’âge mûr, il ne serait pas venu à l’idée de l’auteur de mettre en doute l’assertion de ce professeur. Bien au contraire, il l’a fait sienne et tente de nous convaincre de sa véracité.
Mais, de la part d’un mathématicien, on peut quand même être surpris d’une telle démarche. En effet, la logique mathématique aurait été de se demander d’abord, si cette assertion était vraie et donc de tenter d’abord de valider sa contraposée.
Ensuite, même s’il y a eu quelques brillants mathématiciens qui ont fini plus ou moins fous, n’est-ce pas le cas dans toutes les disciplines ?
Toutes choses égales par ailleurs, combien l’histoire a-t-elle connu de grands scientifiques, écrivains, peintres, musiciens ou artistes divers qui ont fini fous ou qui ont commis des choses extravagantes ?
Et si l’on reste dans le domaine scientifique ou dans le domaine de la recherche, on pourrait trouver autant de célèbres physiciens, chimistes, médecins, biologistes voire de psychiatres de renom qui ont fini dans des maisons d’aliénés.
Et surtout, d’après ce que sous-entend l’auteur, ces génies seraient également des croyants, de ce fait, cette folie ne serait-elle pas due plutôt à l’écart entre leurs croyances religieuses d’une part et leur raison toute mathématique ! Au fond, on revient à l’éternelle question qui taraude les croyants, les plus instruits surtout, et parmi eux, les scientifiques plus que les autres : comment concilier la foi et la raison. Des siècles auparavant, Averroès et d’autres avaient été confrontés à ce dilemme et avaient tranché en faveur de la raison. D’autres comme Galilée ou Pascal, et dans une moindre mesure, Copernic, n’ont pas osé braver l’église ou abandonner leur foi. Selon l’auteur, cette question préoccupe plus encore les mathématiciens croyants, au point de les amener soit à renoncer à leur recherche soit à abandonner leur foi, soit pour ceux qui n’arrivent pas à trancher à sombrer dans différentes formes de maladies mentales … Au fond, ce ne sont peut-être pas les mathématiques, la cause des troubles mentaux de ces savants, mais l’incapacité de ces savants à concilier leur foi avec leurs découvertes scientifiques.
Peut-être aussi, est-ce le fait de s’enfermer dans leur recherche qui les a menés à la folie, les mathématiques n’y étant pour rien. A cet égard, peut-être que la leçon qu’il faut en tirer c’est que ce n’est jamais sain de s’enfermer dans sa discipline, qu’il faut s’ouvrir aux autres domaines et aux autres tout simplement.
Une autre remarque concerne la distinction entre mathématiques pures et mathématiques appliquées. L’auteur ne cache pas son admiration, voire sa dévotion, pour la première et pour ses plus illustres spécialistes. On sent une certaine recherche de la pureté (au sens où il s’agit de modèles ou de recherches motivée par des raisons autres que celles liées à l’application, des recherches détachées des contingences matérielles). Cependant, la frontière entre ces deux branches des mathématiques n’est pas si nette. De plus, l’histoire de l’évolution des mathématiques montre que de nouvelles spécialités de mathématiques pures sont nées pour unifier ou formaliser des concepts nés d’applications mathématiques. C’est le cas des probabilités par rapport à la statistique. Certains, comme Gauss ne font aucune distinction radicale entre les mathématiques pures et appliquées. Pour d’autres, c’est comme la question de l’œuf et de la poule.
Il en est de même entre les mathématiques et les autres sciences. Les mathématiques se distinguent des autres sciences par un rapport particulier au réel car l’observation et l’expérience ne s’y portent pas sur des objets physiques. Mais, les lois empiriques découvertes en physique ou en chimie ont elles-mêmes contribué à valider de nombreux modèles mathématiques théoriques.
Malgré ces quelques remarques qui rappellent que ces querelles d’écoles récurrentes sont devenues un jeu, ce livre est agréable à lire, il permet à ceux qui ne sont pas familiers des mathématiques de saisir l’évolution des mathématiques et leurs différentes branches.
Un regret : Fouad Laroui n’aborde pas le cas des probabilistes, pourtant ce sont d’éminents mathématiciens qui ont été confrontés au divin, eux-aussi, dans la mesure où ils ont dû pénétrer le domaine du hasard (« zhar », en arabe), domestiquer le hasard ou le destin (« mektoub »), n’est-ce pas là, surtout, le domaine réservé des Dieux et ce, depuis l’antiquité ? Mais, peut-être que leurs doutes les ont protégés de la folie ?
Peut-être une nouvelle rassurante à la lecture de ce livre : les savants athées ou agnostiques ne semblent pas concernés par ces formes de folies. On peut penser à Condorcet, Einstein et à tant d’autres mathématiciens qui étaient plus préoccupés par l’impact de leurs avancées ou découvertes scientifiques sur l’évolution du Monde.

Mouloud Haddak

(extrait de la Lettre culturelle franco-maghrébine N° 31, Coup de Soleil Lyon)