Ecole en Algérie, témoignages

 A l’école en Algérie, des années 1930 à l’indépendance, récits inédits réunis par Martine Mathieu-Job, ed Bleu autour, 2018, 261 p.

Chez cet éditeur, ce recueil fait suite à d’autres ouvrages du même style, et vient comme un hommage à Leïla Sebbar. Il comporte une cinquantaine de textes courts. Nous y rencontrons beaucoup d’amis de Coup de soleil, bien sûr. Le livre a été présenté au MODEL 2019 en une table ronde très suivie. L’école était un reflet de la société algérienne. Cette société coloniale du second tiers du Xxe siècle était profondément inégalitaire. Tous les « européens » et tous les « juifs » y étaient scolarisés, alors que les « musulmans » l’étaient fort peu, même en ville, en 1945 (bien moins les filles que les garçons). Ces musulmans ont connu une très forte croissance de leur scolarisation jusqu’en 1962, mais en laissant une masse d’enfants hors du système, surtout à la campagne. L’école, surtout primaire bien sûr, a cependant été le principal lieu de mélange des trois « communautés », ce que raconte chaque anecdote dans ces récits. Le lieu aussi d’une égalité de principe, et souvent de fait, entre tous les élèves. Le lieu enfin où la langue française « formelle », avec son orthographe, sa prononciation, ses contenus culturels, souvent universalistes et démocratiques, a cimenté le peuple des élèves. Sans doute faut-il s’en souvenir pour comprendre comment le peuple algérien qui s’est forgé à partir de 1962 peut valoriser cette langue française qui ne lui sera jamais « étrangère », comme l’était l’arabe scolaire dans cette Algérie coloniale.

La variété du livre empêche de tout en dire. Les auteurs, nés en général entre 1940 et 1950, sont autant de femmes que d’hommes ; une moitié sont des « pieds noirs », un quart des « juifs » et un quart des « musulmans ». Une moitié des auteurs nous parlent des trois grandes villes, surtout Alger et derrière Oran autant que Constantine : là les écoles sont nombreuses et variées. Mais l’autre moitié décrit une foule de localités moyennes et petites, où souvent l’école et ses maîtres et maîtresses est le seul lieu de culture et de promotion sociale. En annexe, on trouve des données précieuses : une chronologie des politiques scolaires coloniales et plus encore la présentation de manuels scolaires (en provenance du musée de Rouen qui en 2017 a produit une remarquable exposition http://coupdesoleil.net/?s=rouen). Ces manuels témoignent de l’effort mené, essentiellement à parti de 1945, pour adapter la scolarité aux réalités maghrébines. Max Marchand (un des futurs animateurs des Centres sociaux lancés à l’initiative de Germaine Tillion) est un des auteurs de ces manuels « adaptés ». Et ce n’est pas par hasard que le public visé par ces manuels est marocain et tunisien aussi bien qu’algérien. On peut être assuré qu’un des initiateurs de cette politique « maghrébine » a été Lucien Paye. (Claude Bataillon)