« LE PEINTRE DEVORANT LA FEMME » de Kamel Daoud

« LE PEINTRE DEVORANT LA FEMME » de Kamel Daoud (Stock, 2018)

Cet essai appartient à une collection qui s’intitule « Ma nuit au Musée ». C’est en effet un excellent usage qui s’est répandu en France ces derniers temps et qui consiste à enfermer pour une nuit en solitaire dans un musée une personnalité, artiste, écrivain, en échange des impressions qu’ils auront tirées de cette expérience inédite . Le Président du Musée Picasso de Paris a eu l’idée judicieuse de proposer cette expérience à Kamel Daoud, en 2017, pendant que se tenait dans le Musée l’exposition intitulée « Picasso 1932, année érotique ». Il n’est pas difficile de deviner ses intentions et Kamel Daoud est sans doute allé encore au-delà de ce qu’il pouvait espérer, c’est-à-dire une confrontation entre l’érotisme selon Picasso et l’érotisme dit oriental dans une version très contemporaine, celle des islamistes salafistes. Faut-il préciser que l’écrivain algérien auteur du célèbre Meursault, contre-enquête (2013-2014) n’appartient nullement à cette tendance, qui est au contraire celle de ses ennemis acharnés, et que ceux-ci sont allés jusqu’ à lancer contre lui une fatwa (2014), comme l’avait fait en son temps (1989) l’imam Khomeini contre Salman Rushdie et ses Versets sataniques. Néanmoins, le visiteur nocturne du Musée Picasso, évidemment très impressionné par la collection de tableaux qui lui sont donnés à voir, ne se lance pas dans une apologie délirante du peintre —ce qui serait d’ailleurs bien inutile tant son génie est reconnu. Il s’efforce de comprendre et d’analyser l’érotisme dont il s’agit, ce qui n’est pas si simple. En sorte que ses lecteurs dont nous sommes ne peuvent que le remercier de ses exégèses : c’était un pari difficile et l’on peut affirmer que le pari a été gagné.
Qu’est-ce donc que cette « année érotique 1932 », formulation un peu surprenante mais qui devient plus claire si l’on se reporte à quelques informations de type biographique. L’exposition donne à voir, sous les pinceaux du peintre, une jeune femme appelée Marie-Thérèse Walter, que Picasso, âgé de 50 ans, avait rencontrée quelques années plus tôt alors qu’elle n’en avait que 18. Tous les tableaux présentés sont consacrés à leur relation et uniquement à son aspect érotique. L’univers dans lequel on se trouve immergé est un monde purement physique, on y voit des corps ou des fragments de corps entremêlés, encore faut-il préciser qu’il ne s’agit aucunement d’une peinture réaliste, et s’il est vrai qu’on la ressent assez vite comme érotique, on n’est pas pour autant en état de préciser d’emblée ce que, dans ce contexte, le mot veut dire. Kamel Daoud choisit une piste d’interprétation et elle se révèle convaincante. Le titre de son essai qui d’abord est lui aussi un peu surprenant, correspond tout à fait à ce qu’il explique ensuite.
Face au corps de la jeune femme qui lui est soumise, et qui semble partager complétement la pratique érotique de Picasso comme peintre et comme amant, celui-ci, dans ses deux rôles, se jette sur son objet dans une volonté de possession totale et se livre à une sorte de démembrement qui lui permet de s’absorber en elle ou de l’absorber en lui. Il y a fabrication d’un objet global du tableau, qui est le couple érotique sans aucune fuite possible ni rêvée, sans aucune transcendance ni discours imaginaire d’accompagnement.
Ayant fait le constat de cette stupéfiante dévoration pendant toute une première partie de son livre, Kamel Daoud passe au projet comparatiste qui est à l’origine de celui-ci. Qu’en est-il de l’érotisme en islam, au Maghreb, en Algérie. C’est de ce dernier pays qu’il tire son expérience personnelle et aussi, il faut bien le dire, sa volonté de polémiquer qui n’est pas nouvelle. Mais du fait que les questions qui se posent à lui concernent aussi bien l’érotisme en général ou les pratiques quotidiennes de la rencontre amoureuse, il n’est pas étonnant que son livre prenne la forme d’un ensemble de réflexions diverses, plus ou moins longues, rejoignant des questions connues mais pour les traiter brillamment et sous une forme originale. C’est ainsi qu’on trouvera des développements tout à fait intéressants sur le musée lui-même comme institution, dont Kamel Daoud dit qu’il est par essence et par son origine de conception purement occidentale et n’existe dans les pays arabes que par imitation ou pour séduire l’Occident
L’érotisme selon le salafisme (voué à la « rééducation morale » de la communauté musulmane) ne peut exister qu’au Paradis c’est-à-dire après la mort. Et ce d’autant mieux (et même à la condition) qu’il sera exclu auparavant de la vie des vivants, si l’on peut dire, donc de la vie tout court. Les variations sur le thème de l’érotisme paradisiaque relèvent évidemment de la mythologie et du fantasme, ce qui explique d’ailleurs leur succès auprès de ceux qui sont dépourvus de toute prise sur la réalité et maintenus volontairement dans cet état. Cet érotisme ne peut manquer d’être totalement codé et formaté, son succès étant directement lié à sa forte teneur en clichés. Sans qu’il soit besoin que l’auteur y insiste, il est évident que c’est exactement l’inverse de ce que fait Picasso. Car celui-ci est l’unique inventeur des images par lesquelles il rend compte, en tant que peintre, de son expérience érotique—prenant même le risque (qui ne l’arrête jamais) d’être difficile à comprendre voire repoussant —d’ailleurs il n’a certainement jamais fait profession de féminisme, en tout cas pas au sens actuel (il est mort en 1973) et politiquement correct du mot.
Ce qui tient au cœur de Kamel Daoud est une conséquence de ce salafisme renforcé et particulièrement rétrograde lorsqu’il s’agit de la relation entre hommes et femmes. De la misère sexuelle des Musulmans il est le témoin constant et consterné dans son propre pays l’Algérie (mais il n’hésite pas à la dénoncer aussi ailleurs comme il l’a fait à ses dépens au moment des tristement célèbres agressions sexuelles commises à Cologne la nuit du Nouvel An 2016). Et il termine sur ce constat désolé : « Je suis l’enfant d’un monde où l’érotisme est un silence. Le corps n’y est pas aimé mais subi ».
Denise Brahimi

(extrait de la Lettre culturelle franco-maghrébine N° 30, Coup de Soleil Lyon)