Le soufisme école de tolérance (?)

Faouzi SKALI, intervenant sur le Soufisme

Faouzi SKALI, intervenant sur le Soufisme

Au Maghreb des livres 2016, organisé par Coup de Soleil avec l’Hôtel de ville de Paris, Rencontre:

Le soufisme école de tolérance (?)

En introduction à la table ronde, on a pu entendre un très beau chant, interprété par une femme dont je n’ai pas retenu le nom, qui ne figurait pas au programme  [Abderrahim HAFIDI le modérateur prévu n’a finalement pas pu venir].

Faouzi SKALI : Le Soufisme est une très longue tradition. Que peut-elle peut-elle apporter aujourd’hui ? Une ouverture, une spiritualité, une pensée originale.

Eric GEOFFROY La pédagogie soufie consiste à détruire pour reconstruire. La voie initiatique quelle qu’elle soit c’est comme une lame de rasoir. D’où l’importance de la présence du cheikh, le maître et compagnon spirituel. La reconnaissance de l’altérité est au delà de la tolérance qui ne fait que tolérer l’autre du bout des doigts

Djihad = tendre vers. Ibn Arabi voyait dans toutes les créatures un miroir et un chemin d’éveil spirituel. On n’est pas dans la tolérance, mais dans l’identification. L’émir Abd el Kader dit avoir vu Jésus en rêve saluer un porc, par respect pour tous les êtres de la création.

Faouzi SKALI (Maroc) Le Soufisme n’est pas à côté de l’Islam, mais une lecture qui approfondit le texte. La diversité d’un dessein divin. « Djihad » révélé dans le Coran pour préserver la diversité, intensif et non agressif, a été dévoyé.

Pierre LORY Remettre les soufismes dans leur cadre social et historique. Pensée sur l’homme qui est universelle. La loi n’est pas un but en soi.

Trois points clé du soufisme : – Il existe en chaque être humain un souffle divin – La primauté de Dieu c’est la miséricorde – La vérité divine se trouve partout dans le monde

1/ Souffle divin : Tout athée, tout mécréant ( !!!) possède en lui la capacité de devenir un croyant ( Ghazali)

2/ Miséricorde : Colère divine ? La miséricorde n’appartient en propre qu’à Dieu. Nul a priori ne peut être exclu de cette miséricorde divine. « L’enfer accueillera ceux qui ont refusé la foi, mais ils ne connaitront pas la souffrance » (Ibn Arabi)

3/ Dieu est partout y compris en enfer. Toutes les religions mènent à une seule réalité et sont issues d’une racine divine commune. Il ne s’agit donc pas d’arracher quelqu’un à sa religion, ou de critiquer sa religion (ou son absence de religion ?) Définition du mot « mécréant » chez les musulmans, car mot péjoratif en français ? Le pape François cite un penseur soufi dans sa dernière encyclique sur l’écologie.

Faouzi SKALI : Plusieurs degrés dans le soufisme : Nous héritons d’une religionEnsuite nous pouvons l’analyser et comprendre cette appartenance communautaireEt enfin nous pouvons approfondir par un travail personnel de spiritualité, via des ressources poétiques, musicales, artistiques, trouver une spiritualité pour notre temps.

Eric GEOFFROY : Comment reconnaître l’autre ? « Je me désavoue moi-même si je ne reconnais pas une part de vérité dans la religion de l’autre. » (Ibn Arabi). Dieu ne peut être appréhendé dans son essence. Nous créons notre propre croyance, qui n(est qu’une projection mentale affective. L’essence de Dieu est au delà. Comment se défaire progressivement du « Je » de « l’Ego » ? Cela fait éclater ce qu’on appelle le dialogue inter-religieux qui peut avoir sa part d’hypocrisie, contrairement aux rencontres inter-spirituelles. Remise en cause de notre illusion, de nos fausses identités, chez moi, chez l’autre en miroir.

Au XVème – XVIème siècle, les derviches d’Asie Mineure avaient des échanges avec des moines grecs, et parfois on ne savait plus qui était qui, car il y avait entre eux une grande osmose.

Ce qui guide la vie spirituelle et initiatique c’est le paradoxe. Ce qui manque dans l’Islam mondialisé et appauvrit, c’est la subtilité, la complexité. Atrophie de la pluri-dimensionalité qu’on trouve encore chez les gens dits « primitifs ».

Les musulmans confondent unicité divine et uniformité. Détruire pour reconstruire ? Daesh a dévoyé volontairement l’Islam, nihiliste, volontairement destructeur des valeurs de l’Islam. Qu’est-ce qui reste ? La spiritualité qui va devoir de plus en plus s’incarner et s’ouvrir. Le tissu confrérique soufi ne suffit plus à répandre ce message. Les sagesses du monde doivent avoir une surface (médiatique ? C’est à dire apprendre à communiquer ?)

Faouzi SKALI : Tout religion est un chemin spirituel, ou n’est qu’une revendication identitaire. L’Emir Abd El Kader « chevalier » spirituel, ouverture de la religion aux autres. A gardé une valeur de symbole. Challenge = vulgariser le soufisme dès le plus jeune âge, initier à la spiritualité, à la poésie, à l’art. Sortir d’une pensée simpliste, binaire (les croyants/ les mécréants).

Pierre LORY Tolérance. Accepter la souveraineté du sujet sans arrière pensée. Le droit musulman a développé depuis plusieurs siècles des règles inégalitaires (cf le wahabisme)

Le soufisme a beaucoup à apporter à ce niveau : l’esprit, le souffle, et pas seulement les rites et les règles, en faisant de la religion uniquement d’appartenance. « Pharisianisme » dénoncé par Ghazali dont les œuvres ont subi un autodafé à Cordoue. Tous les grands ulémas de l’Islam ont été attachés de près ou de loin au soufisme.

Remarques : Au début de la rencontre Eric Geoffroy affirme dans son intervention que : « La reconnaissance de l’altérité est au delà de la tolérance qui ne fait que tolérer l’autre du bout des doigts ».  Cette phrase m’a interpellé car elle semblait s’adresser indirectement à Pierre Lory, universitaire, spécialiste de la mystique et de l’ésotérisme en Islam à l’EPHE, et à l’origine, je crois, de la rencontre ou du moins de son titre.

 Comme le débat avec le public a été réduit au minimum par manque de temps, j’ai donc ensuite été questionner Pierre Lory sur le titre de la rencontre et sur le sens de certains mots utilisés par les intervenants pour qualifier à la fois les croyants d’une autre religion que l’Islam, ainsi que les athées ou les agnostiques. En effet des mots comme « mécréant », « apostat », « kafir » ont en français du moins une connotation péjorative, et stigmatisante. Du coup je voulais savoir si dans la langue arabe du Coran ils avaient cette même connotation. Il m’a paru très embarrassé.

Je lui ai dit alors qu’il me semblait que, dans une rencontre sensée rendre compte de l’esprit de tolérance du Soufisme, le sens des mots n’était pas neutre, et qu’il lui appartenait en tant qu’universitaire d’en préciser le sens exact. Il en a été d’accord mais m’a dit ne pas avoir osé le faire ! Faouzi Skali à qui j’ai posé la même question, m’a lui aussi paru embarrassé, et s’en est tiré par l’esquive…

Cette rencontre au titre pourtant prometteur, a donc surtout mis en évidence pour moi le long chemin restant à parcourir, avant qu’un vrai de travail d’objectivation et de re-contextualisation du langage permette d’aboutir à un vrai dialogue, dans le respect des croyances ou des non croyances des uns et des autres.

En effet si l’on considère que le langage est le reflet de la pensée du locuteur, comment peut-on parler de tolérance ou de respect de l’altérité, alors qu’on continue à utiliser des mots négatifs qui véhiculent des préjugés et des apriori sur l’autre, qu’il soit adepte d’une autre religion, ou non ?

 Aldona Januszewski