Leïla SEBBAR – “Une enfance juive en Méditerranée musulmane”, 2012

couverture du livre collectif

couverture du livre collectif

Collectif, sous la direction de Leïla SEBBAR – “Une enfance juive en Méditerranée musulmane” (éd. Bleu autour). 2012, 363. Sur un ton ironique, tendre, lucide, nostalgique, tragique, trente-quatre auteurs racontent leur enfance juive dans le Maroc, l’Algérie, la Tunisie, l’Égypte, le Liban et la Turquie des années 1930-1960. Ils révèlent la fin du monde cosmopolite et séculaire, avant l’exil auquel l’Histoire contemporaine les a presque tous contraints. (4e de couverture).
Au 19e Maghreb des livres, 16-17 février 2013, à l’Hôtel de Ville de Paris, cet ouvrage est présenté comme « carte blanche » par trois des auteurs (Chouchane Boukhobza, Daniel Sibony, Dany Toubiana), interrogés par la coordinatrice, Leïla Sebbar.

Trente quatre écrivains ont donc répondu à son appel, et racontent : 12 sont algériens, 8 marocains, 7 tunisiens, les autres turcs, égyptiens, libanais. 9 sont nés dans la décennie 1930, 15 dans la décennie 1940, 10 dans la décennie 1950. Tous ont quitté leur pays, essentiellement vers la France. C’est que toutes les communautés juives de la Méditerranée ont connu l’exil, depuis l’Orient ou le Maroc principalement vers Israël, surtout vers la France depuis l’Algérie ou la Tunisie. Cet exil a commencé en 1948 et s’est échelonné jusqu’aux années 1960 (moment aussi de l’exil des pieds noirs et des harkis). Contrairement aux flots de migrants musulmans de ces pays méditerranéens partis chercher un travail, « temporairement » pensaient-ils, ces juifs ont su au moment du départ que celui-ci était définitif, même si leur enracinement multiséculaire en faisait des « indigènes », en particulier pour des berbères convertis au judaïsme avant le christianisme.
L’insécurité est un lot commun : le statut d’étranger accueilli (dhimmi) est traditionnellement en pays musulman celui des chrétiens comme des juifs : tolérés donc, mais sans droits assurés. Si les chrétiens sont devenus un long moment les maîtres, les juifs non, sauf par assimilation aux premiers dans le cas de la citoyenneté française accordée aux juifs algériens par le décret Crémieux (1870). Or ceux-ci de 1940 à 1943 ont perdu cette citoyenneté : retour à l’insécurité.
La migration vers la France est un accès à un statut d’individu, capable d’exister hors de sa communauté, avant même d’y être citoyen. Pas seulement pour la grand-mère, parfois le premier vêtement européen est revêtu pour prendre le bateau ou l’avion de la migration. On nous parle d’une vie entre « un pays perdu, un pays pour vivre, se marier et travailler, un pays promis [Israël] » (Chouchana Boukhobza, Sfax).
Mais bien des traits témoignent de l’osmose entre communautés, « altérité tolérée mais en convivialité » (Daniel Siboni, Marrakech), symbiose amniotique (Jean-Luc Allouche, Constantine). Connivence des femmes pour les lessives sur les terrasses, c’est le lieu d’apprentissage d’une « résistance soumise des femmes », juives comme musulmanes. Connivences pour les innombrables recettes de cuisine, sans oublier le sacrifice annuel du mouton, pour la pratique du hammam où les petits garçons sont admis avec elles jusqu’à 8 ans grâce à quoi ils ont une familiarité (inoubliable…) avec les corps des femmes. Pratique commune de la langue arabe parlée, si bien que l’éducation des juifs comporte l’apprentissage de trois langues : la darija (arabe parlé) indispensable pour communiquer avec les grands parents non francophones (ceux-ci parfois utilisent le judéo espagnol) ; l’hébreu appris pour les rites religieux (sans être compris, tout comme le latin de messe des petits catholiques ou l’arabe classique des petits musulmans) ; le français, parfois imposé à la maison par les parents, puis toujours appris à l’école, que ce soit celle de l’Alliance [israélite universelle], celle des bons Pères et des bonnes Soeurs (en Orient surtout) ou principalement celle des Français dans le milieu colonial des pays maghrébins. Et c’est cette école française, par ses normes comme par sa littérature, qui forge des individus séparés de leur communauté traditionnelle. Milieux très complexes où coexistent quatre communautés (musulmane, juive, pied noire, frankaoui (ceux qui sont nés en France et en ont l’accent et les comportements individualistes).
Ce résumé synthétique efface l’extrême variété des situations décrites, entre les lieux où la communauté juive est extrêmement minoritaire (Monastir, Guy Sitbon) et ceux où elle est massive (Constantine, Jean-Luc Allouche et Benjamin Stora), entre les milieux où le maintien de la tradition s’est poursuivi jusqu’aux années 1940 et ceux où la modernité est très précoce (Tunis, Alger). Et puis quelques anecdotes, y compris celle de Chouchana Boukhobza sur sa tante, qui pour survivre peu après son arrivée dans un HLM français, se fait diseuse d’avenir et invente, bien mieux que les tarots ou le marc de café, l’usage de la boîte en argent pour tabac à priser du grand père (nefah) où elle range ses grains magiques (de riz, de café, etc.). Commentaire de Leïla Sebbar : ça, tu ne l’a pas écrit encore, ne l’oublies pas pour ton prochain livre. Daniel Sibony (Marrakech) nous dit l’importance de « ce petit miracle de l’altérité » qui était conviviale, alors qu’elle tend pour les hommes en terre d’islam méditerranéen à être séparée et hostile : les USA, Israël, les femmes…