« LES MANUSCRITS PERDUS », roman historique de Mouna Hachim, (éditions Eric Bonnier, 2019)

Les éditions Eric Bonnier, fondées en 2010, se donnent pour but une meilleure connaissance du monde arabo-musulman. Les Manuscrits perdus de Mouna Hachim, qui est d’origine marocaine, remplissent d’autant mieux ce programme que l’auteure a bien réfléchi aux différentes facettes de son projet. Il s’agit à la fois pour elle de faire œuvre romanesque, de manipuler un ensemble de connaissances précises dans le but de les transmettre, et de présenter une thèse si audacieuse qu’elle ne pouvait manquer d’être refoulée voire occultée par le savoir officiel.
Œuvre romanesque ? Les « manuscrits perdus » sont une variété particulièrement intéressante des trésors disparus que des foules de rêveurs ont l’espoir fou de redécouvrir. Cette variété est beaucoup plus stimulante pour l’esprit que s’il s’agissait de pièces d’or ou de joyaux, car elle comporte en plus le mystère d’une révélation toujours possible et toujours attendue. Les manuscrits dont il est question dans le titre et dans le livre auraient fait l’objet, selon l’auteure, d’une découverte tout à fait fortuite faite à Grenade, par suite de travaux. Nous sommes alors à l’extrême fin du 16e siècle et de ce qu’on appelle Al Andalous, ensemble des territoires de la péninsule ibérique qui furent pendant plus de sept siècles sous la domination musulmane.
Très vite il y eut des tentatives pour déchiffrer les manuscrits, mais elles n’eurent que de piètres résultats. Le livre de Mouna Hachim commence au moment où les autorités catholiques qui ont plein pouvoir sur la ville convoquent un personnage qui va devenir le héros du livre sous le surnom d’Afogay. Né en 1569 près de Grenade c’est un Morisque, il est devenu officiellement catholique comme tous ses semblables d’origine musulmane mais obligés de se convertir du fait des pressions (le mot est faible ! ) exercées sur eux dans le cadre de ce qu’on appelle historiquement la « Reconquista » : les Rois Catholiques reconquièrent la moitié sud de l’Espagne qui progressivement et pendant sept siècles s’était imprégnée de civilisation musulmane, religion, culture, langue etc.
Afogay fait partie des rares habitants de Grenade qui sont restés clandestinement fidèles à leur appartenance, bien qu’elle soit devenue problématique et dangereuse. La convocation qu’il reçoit et qui provient des plus hautes autorités c’est-à-dire de l’archevêque lui-même, ne peut manquer de l’inquiéter mais c’est à tort parce qu’en fait on a besoin de sa compétence reconnue en langue arabe. Et Afogay en effet entreprend le très difficile travail de traduction de ce surprenant manuscrit retrouvé fortuitement.
Surprenant c’est trop peu dire, mieux vaudrait dire stupéfiant et l’on comprend vite que la romancière Mouna Hachim a décidé de donner libre cours à son imagination—ce qui n’exclut pas qu’il y ait des faits réels à l’arrière-plan de ce qu’elle raconte, il faudrait l’interroger là-dessus ! En tout cas, elle prend le risque d’une affirmation qui peut paraître extravagante tant elle est en rupture avec tout ce que nous croyons savoir.
Le savant traducteur Afogay, ébahi par ce qu’il découvre, entraîne les lecteurs dans le même sentiment. Impossible d’entrer dans les détails, mais pour en parler sommairement, on dira que certains des paléo-chrétiens venus évangéliser, au risque de leur vie, des régions comme l’Andalousie, ces Chrétiens donc, qui n’étaient pas des moindres puisque on trouve en abondance parmi eux des martyrs et des saints, étaient aussi des Arabes, et c’est la première révélation apportée par le manuscrit. On comprend bien que ce fait ne peut manquer d’apparaître comme absolument scandaleux voire indicible dans l’Espagne de la Reconquista ! Et qui plus est, ces Arabes évangélisaient au nom du Christ à partir de textes (dont le manuscrit fait état) qui sont d’une tonalité profondément islamique, puisque répétant sans cesse le dogme de l’unicité de Dieu, ce qui, dit en d’autres termes, consiste à nier la divinité du Christ, comme le font les Musulmans, à la différence des Chrétiens.
L’évangélisation telle qu’elle apparaît dans le manuscrit donne le sentiment qu’à cette différence près (qu’il importe de maintenir), ce qui s’impose est au contraire de l’ordre du rapprochement entre les deux messages religieux. Dans la traduction d’Afogay et pour rester au plus proche des mots employés par le manuscrit, cela se dit « établir la conjonction », message qui est évidemment irrecevable et radicalement banni au moment le plus violent de la « Reconquista » alors que les Morisques ou Musulmans convertis, sont progressivement expulsés de tout le royaume d’Espagne.
Ce que contient le manuscrit est à ce point subversif et sulfureux qu’il importe de s’en éloigner au plus vite —ce que fait Afoqay sans tarder, entrant alors dans une nouvelle partie de sa vie que la romancière appelle le temps de l’exil. On pourrait dire aussi le temps des voyages, car Afoqay, suivant en cela une certaine tradition des voyageurs arabes, va découvrir plusieurs pays d’Europe occidentale et y séjourner plus ou moins longuement. C’est pour lui le moyen d’acquérir un grand nombre de connaissances, non pour le seul plaisir de les accumuler mais pour «  frotter et limer sa cervelle contre celle d’autrui. », comme dit à peu près au même moment le philosophe français Montaigne dans ses Essais. En particulier il ne perd pas une occasion de rencontrer les savants arabes qui sont nombreux dans l’Europe de l’époque et de discuter avec eux. Telle était la deuxième partie du programme que Mouna Hachim s’était fixé semble-t-il, et l’on pourrait dire : « pari tenu ». Chemin faisant elle a parsemé son livre d’un certain nombre de réflexions, dont on ne retiendra que celle-ci, mise dans la bouche de Maria mère d’Afoqay mais que sans doute elle prend à son compte, en bonne connaisseuse qu’elle est du monde arabo-musulman : « Maria disait : le plus grand ennemi des Musulmans à travers le temps, c’est eux-mêmes. »
Eux-mêmes mais pas seulement. Ce livre nous laisse entre autres un immense regret : celui d’avoir perdu les huit mille manuscrits islamiques brûlés en 1500 dans un gigantesque autodafé.
Denise Brahimi (repris de la Lettre culturelle franco-maghrébine N°38, novembre 2019)