« LES VALEUREUSES » de Sophie Bessis

« LES VALEUREUSES » de Sophie Bessis (Elyzad Editions 2017)

L’auteure, d’origine tunisienne, est bien connue comme historienne, ayant travaillé sur son pays d’origine mais aussi plus largement, et notamment comme spécialiste de l’histoire des femmes, dans une perspective féministe, évidemment. C’est ainsi qu’elle a écrit par exemple : Les Arabes, les femmes, la liberté, publié en 2007.

Le titre qu’elle a choisi pour ce petit essai historique lui a certes été inspiré par celui qu’Albert Cohen a donné à l’un de ses livres (après Belle du Seigneur, en 1967), mais sous la forme masculine ; et c’est justement ce passage de l’un à l’autre genre que Sophie Bessis revendique, soulignant par là l’énorme travail qu’il reste à faire pour rétablir une égalité dans la recherche historique. Les femmes ont été sacrifiées au profit des personnages masculins qui ont suscité beaucoup plus d’intérêt et de publications !
Le but affiché par l’auteure apparaît aussi dans l’adjectif qui met en avant l’idée de valeur à prendre à son double sens : la compétence personnelle (ensemble de dons intellectuels et physiques) et le courage voir l’audace dont ces femmes on fait preuve. En ne parlant que de cinq d’entre elles, il est évident que Sophie Bessis a fait un choix, en partie justifié par l’impossibilité d’être exhaustive, alors même que son parti pris était de s’en tenir à des femmes bien connues en Tunisie ( parfois beaucoup moins ailleurs). Il semble qu’elle les ait choisies aussi diverses que possible, voulant constituer une sorte d’échantillon d’exemples variés.
Il est évident qui si la première chronologiquement, Elissa-Didon, est ce qu’on pourrait appeler en franglais un must, la dernière des cinq, toujours en suivant ce même ordre, l’artiste et chanteuse Habiba Msika, ne l’est pas moins, ayant été une telle star ou diva dans les années 1920 que son nom du moins est encore très présent. Dans l’intervalle, on est amené à s’intéresser à trois femmes sans doute moins connues, sauf en Tunisie.
Aïcha Sayida Manoubia a vécu au 13e siècle, à l’époque des Hafsides ; son engagement mystique, d’inspiration soufie, fait qu’elle est depuis lors considérée comme une sainte qu’on vénère, surtout à Tunis dont un quartier porte son nom.
Aziza Othmâna a vécu au 17e siècle, au début du règne ottoman en Tunisie et elle est de la famille d’un Dey reconnu comme personnage important. C’est une princesse réputée pour sa générosité et ses œuvres de bienfaisance, dont on ne sait sans doute pas grand chose à dire vrai alors même qu’elle est considérée comme célèbre. Tant il est vrai que, comme Sophie Bessis tient à le rappeler : « pendant des siècles et jusqu’à notre époque, les femmes constituent l’angle mort des récits des chroniqueurs et des historiens ».
Habiba Menchari, en revanche, appartient à un passé récent bien maîtrisé par les historiens puisqu’elle est née en 1907. Et surtout elle est intimement liée à la question féminine sinon féministe qui a été très importante en Tunisie dès le début du 20e. D’autant qu’on y retrouve, pour un rôle très important, celui qui reste le grand nom de l’histoire moderne et contemporaine de la Tunisie, Habib Bourguiba. Habiba Menchari appartient à un milieu très francisé et francophile, c’est à ce titre qu’elle intervient dans la « bataille du voile », notamment pour prononcer en 1929 une conférence restée célèbre et dont Sophie Bessis donne le texte dans cet ouvrage. C’est un véritable manifeste pour l’émancipation des femmes et contre la société traditionnelle.
On a compris que de cette histoire, qui s’étend sur plus de trente siècles, on aurait du mal à dégager des traits communs ; de ces cinq femmes l’histoire et la légende se répartissent au fil d’une si longue durée qu’elles ne peuvent manquer d’être incomparables. Ce n’est évidemment pas au même titre que Sophie Bessis les a choisies. Leur principal trait commun, même si elles sont inégalement célèbres et connues, est d’avoir « franchi la frontière du monde où les femmes sont invisibles pour entrer dans l’Histoire ». Or ce fait reste rare, voire exceptionnel. L’invisibilité des femmes, qui est un des thèmes majeurs du féminisme dans le monde méditerranéen, l’est plus que jamais de nos jours avec le retour en force de l’islamisme dont le port du voile et l’occultation du féminin sont une véritable obsession. On a vu toutefois qu’en Tunisie la question du voile s’est posée bien avant le retour en force du salafisme depuis les dernières décennies. Le livre de Sophie Bessis fait comprendre comment la question des femmes s’est posée dans ce pays (plus qu’ailleurs au Maghreb) avec une grande acuité, notamment pour Habib Bourguiba avant et après qu’il en soit Président.

D’une manière résolument engagée, l’auteure montre ce qui l’a fascinée chez les personnages de femmes qu’elle a choisies, en acceptant que le mythe se mêle à la réalité —puisque c’est le premier qui est agissant dans le corps social, alors que la seconde reste en partie inaccessible. Le message qu’elle retient et qui est véhiculé par ces femmes est le suivant : « Depuis des temps immémoriaux, la Tunisie accueille ou enfante des femmes libres. Cette soif féminine de liberté, cette insurrection contre les ordres et les dogmes n’est pas une denrée d’importation puisqu’elle s’inscrit dans une histoire locale plusieurs fois millénaire ».
Il n’y a pas grand effort à faire pour retrouver ce trait caractéristique dans la tunisianité d’aujourd’hui. En tout cas, ce n’est pas un hasard si le livre de Sophie Bessis s’achève sur cette formule : le goût de la liberté.
Denise Brahimi