» LITTERATURE ALGERIENNE. ITINERAIRE D’UN LECTEUR », entretiens avec Amel Maafa, postface par Naget Khadda , (édition Elkalima, 2019)

Charles Bonn, Universitaire dont la carrière s’est terminée à Lyon, vient de publier en Algérie un retour sur son cheminement professionnel et même sur son parcours conçu plus largement. Il use d’une forme originale et dialoguée, celle d’entretiens avec une collègue plus jeune, qui l’aide à revenir sur son passé. Enseignant et chercheur, Charles Bonn s’est très largement consacré à la littérature algérienne et le livre se focalise sur les rapports qu’il a entretenus avec elle. La matière, forcément savante, aurait pu être ingrate, or elle ne l’est pas, parce que la relation qui est évoquée, entre un lecteur et des auteurs ou des œuvres, est présentée comme une sorte d’aventure personnelle, parfois intime, d’où le « je » du narrateur (comme on dit en littérature), n’est jamais absent.
S’agissant d’un cheminement ou parcours, il ne pouvait être que chronologique, et de ce fait le livre a le mérite d’une grande clarté qui donne une sorte de logique à la succession des différentes étapes. Charles Bonn mélange souvent les données personnelles et les données historiques, les unes et les autres composant un ensemble de déterminations, d’où la part du hasard n’est pourtant pas exclue. C’est ainsi que dès le premier chapitre « Avant l’Algérie », on voit comment ont pu jouer sur ses engagements et ses choix, aussi bien un événement collectif d’importance, comme mai 68, que les circonstances particulières de sa naissance, c’est-à-dire de ses appartenances familiales. Mais ne déflorons pas le sujet !
Le Maghreb est entré dans sa vie principalement sous la forme de l’Algérie : six années d’enseignement à Constantine dans l’est du pays (ce qui sans doute le prédisposait à lire la Nedjma de Kateb Yacine, centrée sur cette région) ; mais aussi à l’Université de Fès où il a acquis pendant deux ans la connaissance du Maroc. Du fait qu’il convoque la littérature algérienne dans le titre du présent ouvrage, on peut supposer que c’est elle qu’il privilégie, en tout cas les quatre écrivains qu’il dit avoir rencontrés au sens profond du mot « rencontre » sont des Algériens, dont le plus ancien par l’âge est Mohammed Dib, auquel on rendra hommage pour le centenaire de sa naissance, l’an prochain en 2020.
Charles Bonn a été à la fois chercheur et enseignant, comme devraient l’être tous les universitaires. Ce sont deux domaines d’activité qui l’ont conduit à mener à la fois à une action pratique et à une recherche théorique, notamment pendant la longue période de sa vie (1986-1999) où il a enseigné dans l’une des universités de Paris, à Villetaneuse, animant ce qui est certainement, ou a été, l’un des plus grands centres français des études francophones. On sait que celles-ci se consacrent aux œuvres littéraires écrites en français hors de France, confrontant cette langue à des cultures et à des civilisations qui se sont développées hors de l’hexagone, comme on dit de manière imagée. La francophonie a des aspects multiples et de ce fait on peut en proposer plusieurs définitions mais surtout plusieurs conceptions, ce qui ne peut manquer d’entraîner divers débats, auxquels le livre de Charles Bonn fait place en toute compétence : son 5ème et avant-dernier chapitre leur est entièrement consacré.
Cependant Charles Bonn n’est pas de ceux dont la vie s’achève quand sonne l’heure de la retraite. Le temps qui suit n’est pas celui du vide, d’autant moins qu’il prolonge, plus ou moins activement et sous des formes variées, ce dont on peut mesurer la richesse à lire le ou plutôt les bilans que ce livre contient.
Sur la littérature algérienne et la francophonie, on est aidé à comprendre et à apprécier le cheminement de Charles Bonn, par la longue postface de Naget Khadda, universitaire algérienne qui a beaucoup échangé avec lui et qui en connaît mieux que tout autre les préoccupations. Ils ont été et ils sont ce qu’on appelle, dans d’autres types d’organisation, des « compagnons de route », terme qui implique beaucoup d’actions partagées et qui inclut même les différences ou les différents !
Le grand intérêt de ce livre est de ne pas être clos sur lui-même mais d’ouvrir au contraire, en suscitant notre curiosité, sur ce que feront les nouvelles générations. La francophonie est forcément une histoire vivante et qui bouge. Le livre de Charles Bonn nous parle beaucoup de ce qu’est la littérature d’une part, l’Algérie de l’autre et surtout de ce qui se passe au contact de l’une et de l’autre. Il y ajoute forcément sa part de subjectivité mais il s’agit de deux entités qui dépassent tout individu particulier et qui le débordent dans le temps. On ne peut que souhaiter, pour les lecteurs de l’avenir, un livre dont le projet serait, sera, comparable au sien mais qui forcément sera autre et pourtant aussi passionnant que le sien.
Puisqu’il s’agit du dépassement d’un travail individuel et de sa projection vers les autres, il est important de mettre en valeur pour finir un travail dont Charles Bonn peut être légitimement fier, même s’il a été aussi pour lui source de déception. Il s’agit de l’établissement d’une banque de données appelée Limag = Littératures du Maghreb. L’idée était d’engranger le plus possible d’informations dûment contrôlées sur ces littératures et les recherches dont elles ont été l’objet. Grâce à l’informatique la possibilité était et est toujours donnée à tout un chacun de les consulter gratuitement. Mais il est clair que cette action, pour que ses résultats soient fiables, a besoin d’être menée continûment, ce qui est comme on l’imagine sans peine une tâche énorme et incessante, propre à faire reculer les meilleures des bonnes volontés. Limag manque de bras ou de cerveaux, quels que soient les mots pour le dire. Le livre autobiographique et parfois émouvant de Charles Bonn va-t-il susciter de nouvelles vocations ?
Denise Brahimi (repris de la Lettre culturelle franco-maghrébine N°38, novembre 2019)