Maghreb des livres 2015 : le public prend la plume : Histoire du Maghreb

 

Maghreb des livres 2015 : le public prend la plume :

Des militants et amis de Coup de soleil ont assisté aux manifestations de ce salon des livres sur le Maghreb. Ils nous transmettent leurs notes sur ce qu’ils ont entendu. D’autres ont assuré la relecture de ces textes, parfois en écoutant les enregistrements sonores dont nous disposons. Merci à Claude Bataillon, Françoise Bataillon, Eugène Blanc, Line Boularès, Monique Chaibi, Touriya Fil, Monique Gaultier, A. Maacha, Christine Roubieu, Agnès Spiquel, Edith Toubiana, Michel Yvon.

Nous avons regroupé ces textes en trois chapitres : Histoire du Maghreb /Ecrire au Maghreb, écrire sur le Maghreb : langues, éditeurs, écrivains/Islam et culture : quelles spécificités ?

 Histoire du Maghreb Plusieurs séances remémorent le passé, lointain ou récent : le plus souvent pour éclairer ce qui façonne actuellement les sociétés et les politiques dans ces pays. Travail des historiens professionnels, sur de grandes thématiques ou sur des personnages incontournables, mais aussi mémoires des acteurs ou de leurs descendants.

 L´ISLAM EN MEDITERRANEE; DU MOYEN AGE A NOS JOURS   (Café Littéraire)   Rodrigo de Zayas et Gilles Keppel

Q:   Y a t il des différences, des ressemblances fondamentales entre l´Islam du Moyen Age et celui d´aujourd’hui?

de Z., (spécialiste de l´histoire de l´Islam au Moyen Age) avant de répondre, regrette le peu de temps imparti à cette séance, d´après lui un véritable défi de vouloir convenablement traiter un tel sujet en 3/4 d´h. Il insiste sur le fait que, de façon générale, l’histoire de l’islam est mal connue, que l’enseignement lui fait une place très réduite, ce qui nuit à la compréhension des problèmes actuels.

G.K. rappelle les déficits dans l´histoire de l´Algérie et de l´Afrique du Nord. A l’époque coloniale comme avec l’indépendance, certaines périodes de l’histoire sont occultées, ou « maltraitées ». Avec les indépendances, l’accent est mis sur les périodes qui suivent l’islamisation aux dépens d’autres aspects (romain, berbère…). Cependant ces pays d’Afrique du nord ont fait partie de l’empire français, ce qui représente un héritage des deux côtés. Les frères Koulibaly, Kouachi, sont des enfants de l’empire français. Les ancêtres des Français d’aujourd’hui ne sont pas toujours des « Gaulois ». Et les pays d’Afrique du nord sont par leur histoire liés à la France, ce que les pouvoirs en place veulent gommer de même qu’ils ont voulu gommer le passé ottoman, certains éléments de leur culture liés aux confréries, aux Oulemas. Ceci fait le lit du salafisme qui impose une lecture ahistorique de l’Islam, faite essentiellement d’injonctions. Salafisme imposé par l’Arabie Séoudite grâce à ses pétrodollars. Cet effacement de l’histoire est moindre au Maroc où la continuité de la monarchie amène une forte prégnance de la tradition et aujourd’hui le sentiment qu’il faut redonner vie aux courants de réflexion des Oulémas, des confréries, de l’université.

Ce rapport à l´histoire différent selon les pays, on peut encore le voir à propos de l´exposition ” Le Maroc contemporain”, à l´IMA, dans les différentes langues parlées au Maroc, espagnol, français, arabe, hébreu, et l´évocation des traces multiples de ce qui a fait et fait la culture marocaine.

Apparition du salafisme, financé par l´Arabie Saoudite désireuse de dominer le monde sunnite, d´y affirmer son hégémonie… Arasement aussi du passé ottoman, complètement effacé aujourd´hui et du passé plus lointain y compris préislamique. Mise à l´écart de tout travail sur le passé par les Oulémas… Tout cela représente un réel danger aujourd´hui.

R.de Z.   De même en ce qui concerne l´histoire de la Méditerranée occidentale, acritique et faisant le flou sur l´avant Islam. Au début de la conquête, les arabes étaient minoritaires en Andalousie et donc la grande masse des musulmans étaient des convertis. Pas toutes les périodes n´ont été aussi ouvertes, tolérantes que dans le Califat de Cordoue où toutes les religions se côtoyaient pacifiquement. Au Xème siècle par exemple, où existaient de petits royaumes vassaux, pas toujours en bonne entente les uns avec les autres, le roi de Séville a demandé l´aide d´une dynastie berbère et cela a mené à la fin des Omeyyades et à l´avènement des Almohades.

Et ce fut une nouvelle vague extrêmement rigoriste n´ayant rien à envier au salafisme d´aujourd´hui. Rappelons la période almohade avec ses grands penseurs, XIIème siècle, sans oublier les grandes écoles de traduction, qui ont traduit les penseurs grecs de l´Antiquité… Donc alternance de périodes de tolérance et d´intolérances extrêmes.

G. K. rejoint RdeZ pour évoquer le manque d´information concernant ces sujets des 2 côtés de la Méditerranée. Il évoque à ce propos le manque de prof. à l´Université spécialistes du Maghreb, étant donné le nombre de la population maghrébine. C´est pour lui un grave problème, que semblent ignorer les pouvoirs publiques, il y a là pourtant, selon lui, un enjeu fondamental et prioritaire car dans les années à venir, les relations avec les pays d´Afrique du Nord ne seront pas à négliger, car pour l´Afrique du Nord il n´est pas question de se laisser entraîner dans les problèmes que connaît le Moyen Orient aujourd´hui et qui selon GK vont durer.

GK évoque le départ prochain á la retraite de Benjamin Stora, qui va laisser un vide dans ce domaine, il n´a pas de successeur pour le moment. Il parle aussi du mérite de Benjamin Stora pour avoir étudié et publié l´histoire du nationalisme algérien, en particulier le rôle de Messali Hadj, fondamental pour comprendre la suite y compris le rôle qu´il a joué dans l´immigration algérienne en France. Importance vérifiée avec la réaction aujourd´hui des gamins issus de cette immigration. Car l´histoire de l´Empire est occultée dans l´enseignement scolaire. Et donc retour du refoulé, de l´impensé, de l´occulté… Donc carences inquiétantes de l´enseignement en France, que les pouvoirs publiques semblent ignorer.

GK rappelle les cibles des nouveaux djihadistes (de la 3ème génération selon lui): les intellectuels, les juifs, les apostats, afin d´assurer l´hégémonie sur les populations musulmanes tout en occultant certains éléments de leur histoire… Nostalgie et désir de revanche pour ce qu´ils pensent être l´histoire de l´ Espagne: l´Andalus… Le moyen: le baptême obligatoire, à savoir la mort ou le baptême!

(Edith Toubiana)

Nouvelles générations d’historiens, nouveaux regards: Sur la guerre d’Algérie. (carte blanche)

Animateur : Moula Bouaziz  [Cet historien, avec la collaboration d’AÏssa Kadri et Tramor Quemeneur, tous les trois présents à la table ronde, ont édité un livre tout récemment édité chez Karthala en 2015 « la guerre d’Algérie revisitée. Nouvelles générations, nouveaux regards ». Livre longuement présenté par le site d’Algérie-Watch ». On peut considérer que ce livre s’inscrit dans la continuité de celui, dirigé par Mohammed Harbi et Benjamin Stora, «  la Guerre d’Algérie, 1954-2004 la fin de l’amnésie » auquel avaient collaboré Tramor Quemeneur et Moula Bouaziz parmi beaucoup d’autres historiens des deux générations]  

Ce livre est issu d’un colloque tenu à l’Université de Paris VIII-St Denis, qui avec d’autres colloques récents sur la guerre vue depuis les Etats-Unis et les pays de l’Europe de l’Est. Cette nouvelle génération, dont les travaux ont été encadrés par l’ancienne, n’a pas connu la guerre, ni les milieux fracturés par celle-ci, elle a pu accéder à de nouveaux témoignages, de nouvelles archives.

 Emmanuel BLANCHARD (ne pas confondre avec Pascal Blanchard), se présente comme un spécialiste des questions de maintien de l’ordre et de l’immigration. Il présente son travail consacré à la répression de la manifestation du 14 juillet 1953, donc un an avant le début de la guerre le 1er novembre 1954. Travail qui est aussi présenté dans un film documentaire accessible en DVD. A cette date anniversaire de la fête nationale, une manifestation est organisée par le Mouvement de la Paix depuis les années 40. Des manifestants ouvriers encadrés par le service d’ordre de la CGT, défilent de la Bastille à la Nation, en passant devant une tribune où figurent des officiels dont Marcel Cachin. En queue de cortège défilent des manifestants algériens, ce qui prouve la capacité de mobilisation du PPA. Mais la nouveauté réside dans la répression violente de la part des forces de l’ordre, provoquant la mort de sept Algériens et de plusieurs personnes du service d’ordre de la CGT. Répression violente qui s’inscrit dans le cadre chronologique commençant le 6 février 1934 jusqu’à la grande manifestation des Algériens le 17 octobre 1961 et celle du métro station Charonne.

En tant que Français, les Algériens disposaient du droit de manifestation. Répression comparable à celle du Maroc en décembre 1952 et aussi dans l’Empire colonial britannique comme en Inde. Pour comprendre l’occultation de cette date dans la mémoire collective, les facteurs avancés par Gilles Manceron pour comprendre le même phénomène pour la révolte du 17 octobre 1961 organisé par la FLN -France : pas de porteurs de mémoire car il s’agissait de manifestants messalistes, le mouvement ouvrier lui aussi a occulté cette date, au bénéfice de celle du métro Charonne (8 février 1962).

Vanessa CODACCIONI a travaillé sur les archives du PCF et celles du ministère de l’intérieur pour sa thèse dans l’idée de déconstruire l’image du PCF comme un bloc monolithique. Mise en valeur de la diversité des points de vue selon l’âge, l’histoire personnelle, la fonction au sein du PCF.

Maurice Thorez, secrétaire général, est légaliste car il veut réintégrer le gouvernement depuis l’exclusion du parti depuis les manifestations des mineurs en 1947 .En outre, il sait que ses électeurs sont favorables au maintien de l’Algérie Française et il veut éviter le risque de répression car nous sommes au paroxysme de la guerre froide. C’est la grande différence par rapport à la guerre d’Indochine où les liens entre le PCF et Ho Chi Minh étaient très forts.

Des intellectuels agissent à l’intérieur du PCF, comme le groupe de Victor Leduc (d’une famille juive russe émigrée à Berlin, puis en France où il milite dans la résistance aux côté  de Jean-Pierre Vernant et de Lucie Aubrac, exclu du PCF en 1956 après les événements de Hongrie, puis militant du PSU).

Des militants qui se radicalisent en cas d’arrestation, sont exclus du parti, et deviennent des porteurs de valise. Toutefois le PCF envoie ses avocats pour défendre les militants du FLN… Au total, le PCF qui donne la priorité à la lutte contre le réarmement de l’Allemagne, perd ainsi une bonne partie de ses jeunes militants.

 Charlotte GOBIN a centré son travail sur le genre, les rapports hommes-femmes au sein d’un réseau (zouari), démantelé par la DRST et la police dont elle a pu consulter les archives. Par l’analyse des fiches individuelles des militants, elle en conclut à la nette supériorité des femmes, du côté français comme du côté algérien. Ce phénomène s’explique par le fait que les femmes n’étaient pas fouillées en cas d’arrestation, elles pouvaient donc cacher des documents, transporter de l’argent. Mémoire occultée là aussi, car elles sont considérées comme des femmes de militants, non comme des militantes à part entière.

 Moula BOUZIZ présente un travail consacré à la willaya III (la Kabylie), en collaboration avec des politologues, des anthropologues, des historiens. Après le congrès de la Soummam, cette région est un lieu d’affrontements entre le FLN et l’armée française. Etude décisive dans une région largement acquise aux idées du MNA par le truchement des travailleurs immigrés. Rôle décisif du commandant Amirouche autour des massacres de Melouza. Le FLN élimine les messalistes avec la plus grande violence, qui provoque des réactions très contrastées.

 Tramor QUEMENEUR a consacré son travail aux opposants à la guerre grâce aux archives militaires dont la consultation n’a pu se faire que par dérogation, laquelle ne lui fut accordée que pour la moitié des dossiers demandés. Ces opposants ne composent pas un bloc monolithique. Il faut distinguer :

  • les insoumis qui ne se présentent pas à la convocation de l’appel, soit environ 11.000 appelés.
  • Les déserteurs, 900 environ. Chiffre sans doute minoré car les archives n’ont pas gardé la trace de tous les cas de désertion.
  • Les objecteurs de conscience, qui n’ont pas de statut juridique, lequel ne sera accordé qu’après la fin de la guerre d’Algérie* [ Sur proposition de loi de Robert Buron, l’un des négociateurs des accords d’Evian , malgré l’opposition énergique de Michel Debré, encore premier ministre], 420 cas, chiffre considéré comme relativement exact soit un total de 1% des appelés. C’est peu, mais beaucoup plus que ce que l’on pouvait concevoir à l’époque. Les raisons de ces opposants à la guerre : ceux qui ancrent leur décision au nom d’une foi religieuse chrétienne, catholique et protestante, au nom de convictions humanistes, des communistes libertaires, des militants du PSU. Des militants que l’on retrouve plus tard parmi les manifestants de Mai 68.

Aïssa KADRI, spécialiste de la sociologie des intelligentsias au Maghreb et dans les milieux de l’immigration, présente une étude remarquable sur l’Exécutif Provisoire (EP) prévu par les accords d’Evian, comme gouvernement de sortie de guerre. Milieu mixte constitué d’Européens comme Koenig, des représentants du FLN comme Mostefaï, des centralistes,( qui avaient fait sécession par rapport au dirigisme autoritaire de Messali Hadj en considérant que le pouvoir de décision finale n’appartenait pas au chef charismatique, le zaïm, mais au comité central). Le gouvernement provisoire nomme des préfets européens à Tiaret, à Collo, des instituteurs comme à Batna, Charles Koenig nomme le préfet de Tlemcen. Roger Roth, vice-président de l’E.P. est nommé président de l’Assemblée Nationale après la démission de Ferrhat Abbas. Ces responsables seront définitivement mis en échec après l’adoption en 1963 du nouveau code de la nationalité.

(Eugène Blanc)

Rencontre : «Mai Les maghrébins, la libération de la France et le 8 mai 1945 » Animée par Samia Messaoudi ( journaliste) avec Mehdi Lallaoui ( réalisateur), Olivier Lecour-Grandmaison ( politologue) et Tramor Quéméneur (historien)

Pendant que le 8 mai 1945, c’est la liesse en France pour commémorer la libération, en Algérie, à Setif, se déroule une manifestation des Algériens indépendantistes. Elle sera durement réprimée et les exactions se poursuivront en mai et juin. En 2005, l’ambassadeur de France en Algérie reconnaît que ce fut un drame inexcusable.

Olivier Lecour-Grandmaison Il commence par faire un appel. Il souhaite qu’une demande soit adressée à la maire de Paris pour qu’une plaque soit posée en mémoire de cet événement.

Dans ce cas il n’y a aucune proportion entre l’événement et la répression qu’il a occasionnée. C’était une manifestation pacifique et il y a eu entre 15000 et 25000 morts. Pourquoi le 8, 9, 10, 11 mai les autorités choisissent-elles de poursuivre les massacres ?

Les manifestants demandent la libération de Ferhat-Abbas, ils défilent pour la première fois avec le drapeau algérien. Les indigènes, telle est leur dénomination, n’ont aucun droit : pas de droit de vote, d’association, de presse, de circulation. Le code de l’indigénat de 1875, servira de matrice aux autres colonies. On leur applique des sanctions collectives, on spolie leurs terres. La 3ème République amende à la marge ces dispositions : ils obtiennent la liberté d’association, mais ils n’ont pas le droit de circulation. En 1875, un individu ne peut quitter sa commune d’origine sans l’accord du maire. Pendant la 1ère guerre mondiale cette interdiction est levée puis rétablie entre les 2 guerres.

Une discrimination franche est pratiquée, sur les cartes de vêtements, les cartes de rationnement, sur tous les plans. La manifestation de Sétif est une rébellion contre tout cela. Les déportés en représaille de cette manifestation sont nombreux. Les juristes de l’époque justifient ces mesures : ils est bon d’éloigner les indigènes, loin de l’odeur de l’islam.

Pourquoi une telle répression ? Le 8 mai 1945 rappelle le soulèvement kabyle de 1871 : alors la métropole est affaiblie, elle a perdue l’Alsace et la Lorraine, et il y a eu la Commune. On voit donc un risque d’affaiblissement de la métropole. En 1945 la France a perdu la guerre, Vichy a collaboré, la France n’a refait ses forces que grâce aux colonies, elle n’a réintégré le camp des vainqueurs qu’in extremis. Elle est dans une logique de défense de l’empire pour reconstruire le pays. Il lui faut faire un exemple.

Pourtant après le massacre et pour lâcher du lest, les indigènes deviennent citoyens français et l’on supprime la discrimination. Individuellement ils sont citoyens mais collectivement ils ne sont pas un peuple. Ils réclament donc « le droit des peuples à disposer d’eux-mêmes ».

Tramor Guéméneur : Il rappelle que la répression ne s’est pas limitée au 8 mai mais s’est poursuivie sur mai et juin, répression civile et répression militaire ;

A Guelma, une milice civile s’est mise en place avec une politique de mise à morts des Algériens ; ils brûlent les corps dans des fours à chaux pour effacer ces meurtres. Des témoignages assurent que tous les européens n’ont pas été d’accord avec ses massacres. Les traitements sont différents selon que la famille est catholique ou musulmane. Des membres du contingent s’opposent également. Les systèmes de torture en Algérie naissent à ce moment-là. Un temps de latence est nécessaire pour que la société française prenne conscience de ce qui se passe. Camus témoigne dès 1945 ; André Mandouze, historien spécialiste de saint Augustin, se rapproche des nationalistes algériens. Il crée 2 revues : conscience maghrébine et conscience algérienne. Il sera expulsé en 1956 en raison de ses prises de position. Il s’engagera ensuite dans le réseau des porteurs de valises. Francis Jeanson témoigne aussi à travers de la Revue Esprit de ce qui se passe en Algérie.

Mehdi Lallaoui Il travaille depuis 30 ans sur les documents concernant tout le constantinois… Kateb Yacine a perdu 14 membres de sa famille dans cette période.

La répression de Sétif et Guelma marque un tournant dans les relations entre Français et Algériens. Il n’y a plus de retour possible ; auparavant certains Algériens pouvaient envisager une évolution plus douce du statut des Algériens sans en passer par l’indépendance… Historien travaillant sur la mémoire il veut une mémoire assumée.

Discussion

Faut-il se contenter de reconnaissance sans demander une réparation ? Il considère qu’après 70 ans une réparation n’aurait pas de sens. Il souhaiterait une reconnaissance par une sorte de réparation symbolique. La justice ne sera jamais rendue. Les protagonistes de cette affaire sont tous morts. On peut attaquer l’Etat. Mais il considère qu’une reconnaissance symbolique serait quelque chose qui toucherait.

(A. Maacha)

 « L’enfance des Français d’Algérie avant 1962 », Leila Sebbar coord., 2015, Ed. Bleu autour. 28 témoignages publiés. (Carte blanche)

Leila Sebbar présente le livre, pour lequel elle a fait appel aux témoignages sur l’enfance de 28 auteurs qui ont quitté l’Algérie de leur enfance après l’indépendance. Nora Aceval (conteuse et écrivain), Jean Jacques Gonzales (philosophe et écrivain, commentateur d’Albert Camus) et Georges Morin (président de Coup de soleil et politologue) lisent chacun un extrait de leur contribution à cet ouvrage.

Leila Sebbar : Qu’est ce que ça signifie, être Français d’Algérie ?

Nora Aceval ne se sent pas Française d’Algérie, mais plutôt Arabe, comme l’était sa mère, tandis que son père était Français d’origine espagnole, installé en Algérie depuis plusieurs générations. Cette double appartenance a été pour elle une grande souffrance. Avec le temps, elle a compris que si elle se sentait obligée d’oublier son côté français, cela voulait dire « tu vas renier ton père ». Elle se sent coupable d’être née « différente ». Elle se sent hybride.

JJ Gonzales, né en 1950, a quitté l’Algérie en 1962, à l’âge de 12 ans : son enfance a coïncidé avec la guerre, sa vie d’adulte a commencé en France et il ne se sent ni Français ni Algérien, ni- ni…

Georges Morin : « je suis et Algérien et Français, ce n’est pas un déchirement, c’est une double richesse ». Il a eu la chance de naître à Constantine, la grande ville algérienne où il y avait le moins de Français (10% de chrétiens, 20% de juifs, 70% de musulmans) : c’est une chance pour lui d’avoir vécu avec des juifs et des arabes. Ses parents sont restés en Algérie jusqu’en 1979, il passait noël avec eux tous les ans depuis son départ en 1966 pour mener ses études supérieures à Grenoble. En 1982 le jumelage entre Grenoble et Constantine a confirmé pour lui que l’Algérie était toujours en lui. Il sait que pour 90% des pieds noirs le départ a été un vrai traumatisme.

Leila Sebbar résume : pour Georges Morin, l’Algérie est toujours présente, pour JJ Gonzales, ce n’est pas l’Algérie qui a disparu, c’est son enfance. Il reste une certaine continuité, mais qui laisse l’enfance opaque. L’enfance est restée comme ailleurs, un ailleurs qu’il ne retrouve pas. Mais dans son travail, l’Algérie est pourtant présente ? – « oui, je le dis dans mon bouquin sur la mer, j’y affirme mon appartenance à l’Algérie ». Nora Aceval retourne souvent en Algérie, elle n’y a jamais rompu avec la tribu maternelle. Elle a un lien affectif avec ses racines et pour son travail littéraire, elle a besoin de recoller les morceaux.

Georges Morin montre comment ses liens avec l’Algérie se traduisent en actes. En janvier 2014, il a accompagné à Constantine le maire de Grenoble, dont la ville a décidé de s’investir dans un projet : faire de Constantine la capitale intellectuelle de la culture pour 2015/ 2016. En Avril 2014, il a mené un autre voyage en Algérie avec Alain Rey, en relation avec l’Institut culturel français à Alger : n’oublions pas que, même si l’Algérie n’adhère pas à l’organisation de la Francophonie, elle est le second pays francophone au monde. Il croit à la pérennité des liens de la France avec l’Algérie, mais aussi avec l’ensemble du Maghreb. Il perçoit un renouveau d’intérêt envers la France chez les jeunes Algériens.

Leila Sebbar souhaite que ce livre sur les enfances « pied-noires » circule en Algérie, où il faut en parler, peut-être par la voix des Centres culturels français. Georges Morin remarque qu’un tel livre, pour être accessible en Algérie (où son prix est trop élevé pour le public local), doit y faire l’objet d’une co-édition.

Commentaires du public :

-La notion de « patrie charnelle » est importante, formant un sujet sensible : cette patrie y est amputée des chrétiens et des juifs. La mère de Taos Amrouche y a mal vécu sa double appartenance (Fadhma Aïth Mansour Amrouche, Histoire de ma vie, La découverte poche, [1968], 2010, 219 p., préfaces de Vincent Monteil (1967) et de Kateb Yacine (1967) http://alger-mexico-tunis.fr/?p=763 )

-La France, restée 130 ans en Algérie, ne la connaissait pas : si elle l’avait connue, il n’y aurait pas eu de guerre… Il ne faut pas oublier ce que fut la colonisation, il faut pour ce pays parler d’autre chose que des « arabes ». Georges Morin répond : il faut que les pieds-noirs sachent qu’ils vivaient sur un volcan. Ils étaient le produit d’une histoire coloniale injuste. Alors que (surtout en ville), ils voulaient l’intégration à l’école, il n’y avait [vers 1950] que 12% d’enfants algériens scolarisés.

-Il faut rapprocher les cultures au Maghreb. Il ne faut pas confondre les Français qui vivaient en Algérie et les Politiques. Il faut ouvrir une fenêtre sur quelque chose qui a existé et qui existe encore. Un monde sans juifs et sans musulmans n’est pas un monde… La mère d’Albert Camus disait qu’un monde sans musulmans n’était pas un monde… JJ Gonzales a permis dans son livre de mettre à jour l’expérience de Français d’Algérie, sans exclure que certains aient pu être racistes. Pour en finir avec un stéréotype « colonial », il faut se rappeler que 80% des pieds-noirs (surtout en ville…) n’étaient pas des colons et que les gros colons étaient 1% des pieds-noirs. Georges Morin veut éviter les ambiguïtés : les pieds-noirs sont le produit d’un système colonial et il ne faut pas leur faire « porter le chapeau ». Ils ne sont pas les « responsables » de la colonisation, et l’exil est une injustice ressentie.

(Michel Yvon)

 Destins (retrouver son passé) Café littéraire

Qu’est-ce qui pourrait rassembler autour d’une thématique résolument aussi vaste un artiste de la BD et du roman graphique tel que Cédric Liano, un journaliste comme Jean-Claude Escaffit, le diplomate Antoine Blanca, et deux écrivains, Olivia Burton et Jacques Fournier ?

Si le mot « destin » se dit maktoub en arabe, c’est bien parce que l’écriture est ce qui fonde et tente de donner un sens au monde selon une échelle humaine. Du moins l’écriture essaye-t-elle d’interroger les ruptures de sens et peut-être de réparer ce qui peut l’être. Cédric Liano co-signe avec Mohamed Arejdal un premier roman graphique, Amazigh, sur l’immigration mouvementée de ce dernier. Cette complicité auctoriale semble faire un pied-de-nez à l’absence de symétrie quand il s’agit de traverser les frontières entre le nord et le sud. Amazigh est donc plus qu’une tranche de vie de migrant, c’est un manifeste d’amitié entre des artistes dont la liberté ne souffre aucune frontière.

Pour sa part, Jean-Claude Escaffit, revient sur les traces de son père en Algérie, « pour dépasser la guerre des mémoires », explique-t-il. En faisant préfacer son livre Sur les traces du père. Questions à l’officier tué en Algérie (éd. Salvator, 2014) par Yasmina Khadra, Escaffit semble rechercher au-delà de « l’autorité » de la voix algérienne, une résonance et un dialogue qui autorisent un déplacement souverain de la perspective.

Jacques Fournier a donné son Algérie retrouvée 1929-2014 aux éditions Bouchène. C’est le récit singulier et, en même temps ressemblant à tant d’autres, du fils d’un « médecin de colonisation » qui a passé toute sa jeunesse en Algérie et s’est uni à la fille d’un écrivain algérien, Mohand Tazerout.

Dans L’Algérie c’est beau comme l’Amérique (Steinkis), Olivia Burton revient, elle aussi, sur les traces de sa famille de pieds-noirs. La différence pour Olivia Burton, c’est qu’elle n’est pas née en Algérie, mais qu’elle s’est retrouvée avec « cet héritage plutôt gênant », légué par sa grand-mère : une cinquantaine de pages de notes et souvenirs. Il s’agit donc d’une post-mémoire qui rassemble les fils effilochés d’une famille face à l’Histoire.

Antoine Blanca emprunte la personne dite de l’absent, la troisième personne donc, pour relater un passé qui peine sans doute à emprunter la voix du sujet. C’est à Abel, son nom de plume, à qui il confie la responsabilité de dire les tourments d’un sujet face à un monde qui change.

Voilà donc ce qui rassemble ces vies transfigurées en destins par le pouvoir de l’écriture : elles peuvent apporter un semblant de lisibilité à une histoire complexe.

(Touriya Fil)

 Itinéraires féminins : passés et présents (Café littéraire)

Malgré l’absence remarquée de Hélé Béji, dont on signale au passage qu’elle vient de rééditer son roman L’Œil du jour, la séance a permis d’attirer l’attention sur des parcours féminins hauts en couleurs.

Avec La Maquisarde (Grasset, 2014), Nora Hamdi rendait hommage à sa mère et, à travers elle, à toute une génération de femmes qui ont contribué activement à écrire l’Histoire de l’Algérie, mais dont l’historiographie officielle s’est attachée à effacer la trace pour les renvoyer, sitôt le combat terminé, à des tâches censément « plus féminines ». Nora Hamdi est donc partie en Algérie à la recherche de cette mémoire effacée : « J’ai découvert que ma mère, timide et discrète, était une héroïne. Qu’elle avait connu, si jeune, le maquis, la résistance, la fuite, le camp. Sans doute la torture et la violence des hommes. J’ai compris aussi qu’elle avait aimé la fraternité et la vraie liberté… »

Pour Nadia Sweeny, on peut se demander s’il était vraiment opportun de la ranger sous ce titre bien « genré » d’« Itinéraires féminins ». Son parcours et le livre qui en est sorti auraient pu tout aussi bien être ceux d’un homme. Née d’une mère juive française et d’un père musulman marocain, Nadia, 24 ans, décide de partir en Cisjordanie retrouver l’homme dont elle est tombée amoureuse. La jeune femme, en quête d’identité semble-t-il, découvre la réalité du conflit israélo-palestinien : l’occupation israélienne, les camps de Naplouse… Mais là où son inclusion dans ce café littéraire dédié aux femmes, se justifie, c’est qu’elle vit en Cisjordanie la violence quotidienne exercée sur les femmes, leur courage et pourtant leur soumission à une tradition patriarcale. L’ouvrage qui relate cette découverte est paru aux éditions Michalon, en 2014, sous le titre de La Fille des camps.

Souad Benkirane, quant à elle, s’intéresse tout particulièrement au Maroc du début du xxe siècle et au sort qu’il réservait à certaines femmes soumises au régime de l’esclavage. C’est à travers une fiction parue chez Karthala en 2014, Les Quatre Saisons du citronnier qu’elle imagine la vie de sa grand-mère. Son roman se veut un hommage au chemin parcouru mais aussi un appel à la vigilance contre les régressions qui menacent.

Ces itinéraires de femmes sont de véritables chants de liberté. Loin d’ancrer des clichés sur la condition de « la pauvre femme orientale », ces auteures montrent au contraire l’infinie complexité des relations hommes-femmes, le progrès réalisé, la vigilance à maintenir.

(Touriya Fil)

 «  Le leader marocain Medhi Ben Barka » assassiné à Paris il y a 50 ans (Rencontre) Rencontre animée par Zakya Daoud ( journaliste, écrivaine) , avec Roger Faligot ( journaliste) et Maâti Monjib ( historien) en présence de Bachir Ben Barka , fils de Medhi Ben Barka

50 ans après sa disparition, la question resta ouverte, pourquoi a-t-il été arrêté, tué et ou se trouve son corps?

R .Faligot a écrit un livre sur la « Tricontinentale », organisation des forces anti -impérialistes d’Afrique, Asie et Amérique du Sud dans les années 1960. Ben Barka faisait partie de ce mouvement. Il en était un membre actif et écouté, porte voix des mouvements de décolonisation… Les Américains sont attaqués pour leur action au Vietnam. Ils voient en lui, un catalyseur des mouvements anti- impérialistes… Pour le roi du Maroc Hassan 2, il est l’ennemi, le rival. Car pour lui, seule la lutte pour le pouvoir compte. Jusqu’en mars 1965, le roi a besoin de Ben Barka et de ses amis car la monarchie n’a pas l’hégémonie sur le plan politique. Mais ceux-ci refusent de prendre cette position. Alors, pour Hassan 2 et pour Oufkir, il devient dangereux.

Par contre, le Général De Gaulle commence a le trouver intéressant tant pour ses qualités que pour les idées qu’il défend. On sait qu’une réunion était programmée à l’Elysée 2 jours après son enlèvement… A ce moment-là les services secrets marocains avaient noué des relations de collaboration avec les services secrets israéliens. C’est dans ce contexte complexe que survient l’enlèvement de Mehdi Ben Barka à Paris le 16 octobre 1965.

Pour Maâti Monjib, il n’y avait pas une volonté expresse de l’éliminer mais de le contrôler pour permettre à la police marocaine de l’enlever (ref : documents américaine de 1966) selon le souhait du roi. Il est possible que les services de sécurité, plus radicaux et moins conscients des conséquences internationales d’un tel acte aient outrepassé les souhaits du roi. Mais le roi couvre le colonel Oufkir ;

Zakya Daoud : Y-a-t-il eu une influence des services étrangers pour l’enlèvement de Ben Barka ? Israël, USA ?

Roger Faligot rappelle qu’il n’y a aucun document pour accréditer cette thèse. Par contre on a des documents sur ce que faisait Ben Barka au jour le jour. On sait aussi que, doté d’un bon sens médiatique, il organisait une conférence de presse dès qu’il arrivait dans une ville.

Maâti : C’est le début de la politique arabe de la France. Il y a encore des membres de l’OAS actifs… Ben Barka avait joué un rôle dans les négociations sur la guerre algéro-française. Il connaissait bien les leaders du FLN, ayant fait ses études à Alger pendant la seconde guerre mondiale. Ce n’était pas un idéologue mais un pragmatique. Il croyait que l’on pouvait et devait discuter avec tout le monde pour arriver à un résultat.

Roger Faligot : C’est la guerre du Vietnam. Il veut encercler les USA pour aider les pays à s’en sortir. En 1965, il se radicalise davantage. Il lutte aussi contre les armes à destruction massive. Plus tôt, au Caire il organise une conférence sur le rôle d’Israël en Afrique. Il attaque le Mossad.

Zakya Daoud propose que l’on parle de l’homme Ben Barka et non de l’affaire Ben Barka. Son fils Bachir vient à la tribune… Partie civile dans le procès il rappelle que les questions posées restent sans réponse : qui a enlevé, tué Ben Barka et ou est son corps. Ni la France, ni le Maroc ni Israël ni les USA ne donne de réponses. La raison d’Etat est toujours invoquée. « Pourtant, on est au-delà de la raison d’état mais dans la bassesse »… Il pense qu’il y a eu complicité entre la France, CIA et le Mossad. Il y avait une convergence d’intérêt, mais selon lui, ça part du Maroc. Et il y aurait toujours convergence pour empêcher la vérité d’advenir.

Roger Faligot : On sait ce qu’a fait le SDCE, mais rien sur les services de renseignements et sur les connexions entre les autres services, marocains, israéliens et américains… Bachir Ben Barka précise que c’est le ministère français de la défense qui décide s’il y a levée ou non du secret défense. En la matière, il est donc juge et parti. Le juge a pu faire saisir 200 documents des services français mais le ministre de la défense refuse de les faire déclassifier. Certains ont été rendus publics mais d’autres restent secrets.

A la question de l’affaire Ben Barka au Maroc actuellement, Bachir répond que c’est toujours la première affaire.

Pourquoi une telle architecture du refus ?

Roger Faligot répond que pour les agents de la DGSE, le bien le plus précieux à défendre c’est les liens avec les autres services des autres pays. Sorte de pacte inviolable

Bachir Ben Barka : Maintenant c’est aussi un jeu de «  tu me tiens je te tiens » qui lie tous ces services entre eux.

(A. Maacha)

Le leader algérien Ferhat Abbas (Rencontre).Daho DJERBAL a animé cette rencontre avec Claude ESTIER, ancien parlementaire, et Malika RAHAL (historienne), consacrée à Ferhat Abbas, mort il y a trente ans. Les contributions éclairaient bien le parcours compliqué de ce grand politique, trop méconnu dans son pays : en évoquant ses nombreuses rencontres avec lui, Claude Estier a retracé, de façon vivante et précise, les étapes de son parcours, et laissé affleurer l’estime et l’amitié qu’il lui portait. Malika Rahal et Daho Djerbal ont proposé des pistes permettant de relire, aujourd’hui, ce parcours. Le débat ensuite a été animé.

Claude ESTIER retrace ses nombreuses rencontres avec Ferhat Abbas. La première date de juin 1949 : journaliste accrédité à l’Élysée, il accompagne le président Vincent Auriol dans une tournée en Algérie où ni le président ni les journalistes n’ont le moindre contact avec la population. Mais, à Constantine, circule une lettre ouverte où Ferhat Abbas dit son amour de la France tout en dénonçant la politique française en Algérie. C. Estier le rencontre avec Boumendjel : il découvre l’histoire de l’UDMA et la revendication d’assimilation et comprend la gravité de la responsabilité de la France en 1945. Son article est très mal reçu en France et ses impressions de voyage interdites en Algérie.

Lors de leurs rencontres suivantes à Paris, Ferhat Abbas lui dit son désespoir de la rupture, qu’il sent proche, entre la France et l’Algérie. Il rejoint le FLN, secrètement en mai 1955 puis officiellement en juillet 1956. En 1958, il devient président du GPRA à Tunis mais il en est écarté en 1961, dans la crise entre le GPRA et le FLN. Il devient cependant en 1962 le premier président de l’Assemblée constituante, donc le premier chef de l’État dans l’Algérie indépendante. Il fait alliance avec Ben Bella malgré son désaccord avec lui sur les institutions. Il démissionne de ce poste en 1963, parce que la Constitution s’est décidée en dehors de la Constituante, au profit du parti unique. Il est alors exclu du FLN et emprisonné au Sahara pendant deux ans… Si la France l’avait écouté, on aurait sans doute évité la guerre.

Malika RAHAL souligne quelques points saillants à chaque étape de ce parcours.

Avant la guerre, lieutenant de Bendjelloul à la Fédération des Élus, F. Abbas insiste sur l’éducation, indispensable pour l’assimilation et l’accès à la citoyenneté. Il accorde une grande importance au nombre, en particulier la paysannerie ; il rompt avec Bendjelloul pour fonder un parti de masse… En 1943, le Manifeste du Peuple algérien marque son passage à l’idée d’indépendance, donc de  citoyenneté algérienne, et non plus française… En 1946, lorsqu’il crée l’UDMA, il conçoit la scène politique comme pluraliste et la citoyenneté comme ouverte. Mais ses projets sont bloqués par le trucage massif des élections. Même élu à la Constituante, il n’est pas plus écouté : les assimilés sont à la limite plus insupportables aux autres députés que les nationalistes ; d’où la désespérance et le retrait de beaucoup.

Après 1954, son dialogue avec le FLN aboutit à la dissolution de l’UDMA. Mais F. Abbas perd vite sa place dans le mouvement national, quand celui-ci se militarise. Il n’est pas reconnu non plus par la France : De Gaulle, qui ne veut s’adresser qu’à des militaires, ne le considère pas comme un interlocuteur politique valable dans les négociations.

Daho DJERBAL argumente dans le même sens : selon lui, F. Abbas a été la victime de deux équivoques, avec les autorités françaises d’une part, les nationalistes algériens d’autre part. Des deux côtés, l’intégration pose problème même si elle est réclamée par des militants modérés,

Par rapport aux autorités françaises. L’Algérie est restée un point aveugle pour tous les présidents français ; l’Union française inclut toutes les colonies, mais pas l’Algérie. Des gens comme Ferhat Abbas veulent, eux, l’intégration d’une Algérie autonome (donc avec la participation des Algériens au gouvernement de leur pays) dans cette Union. Il s’agit pour eux de conquérir la nationalité, non de fonder la nation algérienne. Cela même est inaudible par la France… Les nationalistes algériens, eux, utilisent Ferhat Abbas comme une vitrine à la tête du GPRA mais sans qu’il touche au pouvoir réel ; il est écarté des négociations.

Réponses à des questions du public

Estier : Auriol et Coty n’ont rien compris à l’attente des Algériens. Seule la nécessité a fait comprendre quelque chose aux dirigeants français : c’est De Gaulle après 1960.

Rahal : en 1962, Ferhat Abbas s’allie avec le FLN, avec lequel il a pourtant des désaccords profonds, contre le GPRA – peut-être en raison de l’exclusion de 1961. Il devient le président de la Constituante, mais très vite il rompt avec Ben Bella.

Question fondamentale pour lui : est-ce que la citoyenneté se définit par rapport à la nation ? Selon lui, la citoyenneté est plus importante que l’identité ; il se réfère ainsi à une citoyenneté pluraliste mais plus abstraite que celle qui se fonde sur l’identité (race et langue).

On le mentionne aujourd’hui en Algérie pour faire croire à un passé démocratique ; mais on passe sous silence que, de 1946 à 1956, l’UDMA a voulu construire une scène politique pluraliste.

[réaction d’un auditeur : F. Abbas est passé à côté de l’histoire de l’Algérie indépendante en mendiant l’assimilation ; il est monté en retard dans le train de l’histoire ; c’est donc à juste titre que sa place est relativisée en Algérie].

Réponses : Il est plus utopique que retardataire… Exiger une citoyenneté française dans les années 40 est une transgression de type révolutionnaire ; certains députés parlent d’une « entrée par effraction des bougnoules dans la république » ; pour eux, Ferhat est dangereux.

Il a eu un parcours tragique : il croit à un avenir possible – qui ne se réalise pas. Il tente de rallier des Européens à l’UDMA dans la perspective d’une citoyenneté commune ; mais c’est tellement inconcevable pour les Européens de l’époque que quelques-uns seulement se rallient… Les textes montrent avec quelle violence les portes lui ont été fermées.

(Agnès Spiquel)

 Le leader tunisien Habib Bourguiba (rencontre) Jean-Pierre SERENI a animé une rencontre avec Sophie BESSIS, historienne, et Samy GHORBAL, journaliste, consacrée à Bourguiba pour le quinzième anniversaire de sa mort. Rencontre passionnante : les deux exposés se complétaient très bien pour éclairer à la fois la figure complexe du leader tunisien et les enjeux de la révolution tunisienne depuis 2011, avec ses récentes avancées majeures.

Sophie BESSIS se demande pourquoi le premier président de la République tunisienne est aussi présent dans le débat politique et institutionnel qui oppose les tenants de la modernité et ceux de la régression. Les modernistes se réfèrent constamment aux dix premières années de Bourguiba qui serait le réformateur opposé aux tendances conservatrices de la Tunisie « profonde ». Quel est donc, vraiment, l’héritage de Bourguiba ?

Une certitude : cet homme d’ordre aurait été contre la révolution de 2011. Il fut en effet une sorte de despote éclairé, qui a promu une modernité sociologique mais pas politique. Il n’a pas fait émerger une Tunisie démocratique ; et, d’une certaine manière, Ben Ali était un héritier de Bourguiba, mais sur le versant « despote non éclairé ». Mais il a aussi réalisé des réformes fondamentales : la sécularisation de l’État, le changement du statut des femmes, de manière à faire éclater les cadres traditionnels de la société.

La Constitution de 2014 est en partie bourguibienne. Mais le gouvernement a des réformes urgentes à mener (outre le fait de remettre en route l’ascenseur de la méritocratie républicaine, contre une gestion familiale et clientéliste) dont la plus urgente est de continuer la sécularisation de l’État (la notion de laïcité n’a pas de sens en Tunisie) : il s’agit de définir un Islam d’État pour la Tunisie. Celle-ci va-t-elle choisir la trajectoire réformiste (qui date de deux siècles) ou bien se laisser rattraper par le pan réactionnaire de l’histoire tunisienne ? Ou y aura-t-il un compromis entre les deux ?

Samy GHORBAL s’est souvent demandé si le titre de son livre sur la modernité tunisienne, Orphelins de Bourguiba et héritiers du Prophète, ne devait pas être inversé. Bourguiba, en effet, savait que, pour édifier un État moderne, il fallait définir les rapports entre État, politique et religion : il a trouvé la solution originale de l’article 1 de la Constitution de 1959 (qu’il a fait voter dès 1956, avant même d’être président) : « La Tunisie est un État libre, indépendant et souverain : sa religion est l’Islam, sa langue l’arabe et son régime la république ». Il en a fait la colonne vertébrale de la Tunisie moderne. L’Islam est la religion de l’État mais pas une religion d’État. L’État est souverain et séculier.

La révolution de 2011 a posé la question : le palmier (symbole de sacralité et d’enracinement) et l’eucalyptus (le greffon exogène importé par le colonisateur en même temps que les Lumières et qui s’est acclimaté en Tunisie mieux qu’ailleurs) vont-ils se combattre comme deux visions antagoniques de l’identité tunisienne, ou se compléter comme les deux pôles constituants de cette identité ? Cela engage la triple question de la caractérisation de l’État, du statut de la loi et de la souveraineté.

En 2014, l’Assemblée constituante, à dominante islamique, a paradoxalement écrit une Constitution marquée par le réformisme bourguibien. Elle a repris la réponse de 1956 en gardant l’article 1, en y ajoutant la liberté de conscience et le libre exercice des cultes, et en refusant la charia. Il ne s’agit pas d’islamiser la modernité mais de moderniser l’Islam. C’est le résultat d’un compromis entre les deux tendances incarnées par Ennahdha et par ses adversaires modernistes, le fruit du dialogue national rendu indispensable par la reprise de la violence politique en 2013. On peut y voir le résultat d’un ancrage dans l’œuvre institutionnelle et civile de Bourguiba.

Débat

Pourquoi Bourguiba a-t-il viré à la dictature ? Comme tous les despotes éclairés, il présente deux faces. Ce n’est pas un démocrate. Il a ses référents dans des régimes autoritaires contemporains : pas Hitler, mais Mussolini qui théorise et sacralise la toute-puissance de l’État. Il pense que, dans les pays arabes, seuls des régimes autoritaires sont à même de mener des réformes (voir la Turquie de Mustapha Kemal et l’Iran des Pahlavi). Mais il a échoué sur le plan économique et ses dernières années sont un naufrage dans le culte de la personnalité. Il n’avait pas mis en place de contre-pouvoirs politiques et sociaux ; il faut les mettre en place pour créer les conditions institutionnelles de la démocratie, c’est-à-dire un régime où les institutions sont plus fortes que les hommes.

Le marxisme révolutionnaire est-il encore présent en Tunisie ? On a assisté à une réaction, au sens propre du mot, c’est-à-dire à une réactivation des discours sur la tradition. Mais l’opposition n’est pas entre un électorat urbain et un électorat rural (qui, de toutes façons, ne représente plus que 20 % de la population) ; les régions les plus pauvres ne sont pas les plus conservatrices. Les clivages sont surtout géographiques, entre le Sud et le Nord, et entre le littoral et l’intérieur… Le clivage essentiel est d’ailleurs entre ceux qui votent et ceux qui, non inscrits ou abstentionnistes, ne votent pas. Le pays connaît un vrai problème d’inclusion politique ; c’est pour cela que la formation des partis est une bonne chose.

Que penser de l’entrée d’Ennahdha au gouvernement ? Elle peut être vécue comme une trahison par ceux qui ont élu le président sur sa position anti-Ennahdha. Mais on est dans un régime parlementaire pur, conçu pour éviter l’hyper présidentialisme, mais où l’arithmétique électorale joue un rôle non négligeable. La Tunisie peut-elle se le permettre ? Ennahdha va-t-il jouer le compromis historique et accompagner les réformes modernistes pour une transition politique pacifiée (maintenant que la transition institutionnelle est terminée) ? Sa présence au gouvernement est-elle coalition, cohabitation ou participation symbolique ? plutôt la troisième hypothèse. Que cherche Ennahdha ? c’est la vraie question. Mais le parti est désormais si affaibli que son retour au pouvoir par le biais d’élections est peu probable.

(Agnès Spiquel)

 « Rachid Mimouni », (1945- 1995) Rencontre 

Georges Morin nous raconte comment il a connu Mimouni à Alger en 1988, pour sympathiser tout de suite. Quand son fils est menacé par les islamistes, il quitte l’Algérie et se réfugie à Tanger en 1993, où il assure une chronique radiophonique (publiée après sa mort, Chronique de Tanger, 1995). Morin le voit souvent, en particulier à Paris : il manifeste son agacement d’être reconnu moins comme écrivain que comme « le militant anti-islamiste de service ». En 1994, Coup de soleil organise des rencontres littéraires mensuelles à Paris : Mimouni suggère à Morin d’utiliser l’énorme potentiel que représente à Paris la littérature maghrébine pour lancer un salon du livre et c’est ainsi qu’à l’automne de cette année nait dans les locaux du Centre national du livre le Maghreb des livres, sur une après-midi. Lors de la mort de Mimouni l’année suivante à Paris, son corps est ramené en Algérie : la guerre civile empêche que Morin puisse assister à ses funérailles.

Yves Chemla, qui préside cette rencontre, rappelle que Mimouni a publié dix ouvrages pendant sa courte carrière littéraire (1978- 1995). Il rappelle son slogan : « je veux choquer pour pousser les gens à agir ». Assia Djebar, présente, nous dit comment il était habité par «  un sentiment d’urgence contre la régression et la misogynie ».

Noureddine Saadi (professeur à l’Université d’Artois) est algérien de Constantine. Il a lui aussi connu Mimouni en 1988. C’est l’année à Alger de la vague de protestation de jeunes dont la répression fait sans doute trois cent morts. Il nous dit que Mimouni est fils de paysan pauvre (Boudouaou, 30 km à l’est d’Alger) : [à sa génération la scolarisation en français en pleine « guerre de libération » atteint cet enfant] qui découvre les livres et les mots. Il est ensuite étudiant en sciences à Alger dans l’ambiance bouillonnante des débuts de l’indépendance. Chimiste au départ, il a étudié à cette Ecole normale supérieure où les débats entre étudiants sont vifs jusqu’en 1968. Il se spécialise dans les problèmes de gestion et un ses premiers textes porte sur « la mesure de la productivité »… problème crucial pour les entreprises d’Etat de l’Algérie nouvelle. Son œuvre littéraire est très proche de sa vie : en 1978 les éditions d’Etat publient son premier roman (quelque peu édulcoré par une « castration » de l’éditeur) Le printemps n’en sera que plus beau. C’est avec la sortie à Paris en 1982 de Le fleuve détourné que lui vient la célébrité, qui se répercute à Alger même, ce qui lui permet d’y parler, pour une critique de la bureaucratie comme de la montée de l’islamisme, qui devient une guerre civile. La consécration lui vient avec Tombeza en 1984. C’est le moment où il milite à la Ligue des droits de l’homme dont il est un fondateur en Algérie, proche du modèle qu’est pour lui Kateb Yacine qu’il connaît alors, se battant contre le Code de la famille promulgué à ce moment. Les années 1985-86 sont pour Mimouni celles d’un espoir de voir se désserrer la censure, avec le développement d’une édition libre.

Yves Chemla nous rappelle que l’industrialisation de l’Algérie fut autant le souci de Mimouni que celui de Boualem Sansal, de quatre ans plus jeune. Ce dernier remémore à son tour l’ambiance estudiantine d’Alger des années 1966-67. On y accueille Brassens, Jean Ferrat. On y vit certes sous une dictature militaire, mais « sympathique » grâce à sa légitimité historique issue de l’ « esprit de 1954 ». Dans les discussions de l’époque, le progrès, le développement, c’est quoi ? dans les usines, les administrations ? Sansal travaille alors pour une entreprise pétrolière française au Sahara, Mimouni le fait venir à Boumerdes, où ils sont pris par concours à l’Institut national de productivité et de développement, sorte de HEC formant des consultants, avec des coopérations canadiennes et françaises. Sansal rappelle les démélés de Mimouni avec l’édition d’Etat algérienne, qui refuse « Le fil et le métier » (l’évaluateur du texte écrit à l’auteur : vos spermatozoïdes sont subversifs…) Sous un autre titre ce sera publié en France chez Robert Laffont. Sansal se méfie des louanges sur la « littérature engagée » : pour lui Mimouni est écrivain avant tout, engagé certes, mais à côté de son œuvre, sans avoir voulu d’ailleurs entrer en politique dans un parti.

Jacques Ferrandez nous conte comment en 1992, quand il travaille sur ses Carnets d’Orient, il se concerte avec Georges Morin sur un projet de publication sur la Kasbah d’Alger. L’année suivante le projet prend corps, avec ses dessins et un texte prévu de Mimouni. En 1993 Ferrandez revient pour la première fois à Alger depuis son enfance, mais à l’époque déambuler dans la Kasbah tenue par les islamistes est impensable. Mimouni, menacé et pressé de travail, remet au lieu du texte d’une centaine de pages que l’éditeur attend de lui, un synopsis très court. Il aura le temps de le transformer en un poème. Les repérages de terrain sont rapidement réalisés grâce à « Momo » Brahimi et paraît le livre La colline visitée (Editions DS /Voyage sans amarres), réédité au sein d’un autre album en 2006.

(Claude Bataillon)