Omar Benlaala: TU N’HABITERAS JAMAIS PARIS

« TU N’HABITERAS JAMAIS PARIS » de Omar Benlaala (Editions Flammarion 2018)

Le troisième livre d’Omar Benlaala, après « La barbe » et « L’effraction » revient à la biographie, celle de Bouzid Benlaala, son père, le petit ouvrier kabyle de Ménilmontant, amoureux de Paris. Et c’est un grand plaisir de voir cet écrivain poursuivre sa route de belle manière.
Ce récit de vie patiemment extrait de la bouche de Bouzid, à bout de souffle, pour cause de maladie de l’amiante, est mis en mots par Omar de façon séduisante. Des phrases simples mais ciselées, précises. On retrouve la maîtrise du style chez Omar Benlaala, déjà remarquable dans ses deux livres précédents. Les anecdotes sont nombreuses, mais aussi des réflexions profondes sur la société, la raison de certains choix.
Nous retiendrons par exemple la scène du jeune kabyle enrôlé comme harki, à qui son officier fait contrôler la voiture d’un caïd. « De son œil- le même que celui de mon père, de mes oncles, de mon grand-père, tous ces visages émaciés par des siècles d’ingérence-, le caïd fixait la loi. Et avec lui, c’était toute la région qui toisait l’enfant soldat… ». On n’a pas besoin de plus pour évoquer la cassure vis-à-vis des harkis. Le jeune se révolte du reste et menace son officier quand il prétend contrôler les femmes qui accompagnent le caïd…
Retenons aussi la première rencontre de Bouzid avec Paris en contemplant la statue de la Place de la république : « La première chose que j’ai vue à Paris, c’est cette grande dame en bronze. Habillée comme une Kabyle, avec sa longue robe, ses bras découverts, ses pieds nus et son foulard sur la tête. En la regardant lever la branche d’olivier, je pensais qu’elle me saluait, me souhaitait la bienvenue… ».
Bouzid aura certainement pu lire ses mots retravaillés par son fils. Nous ne pourrons hélas lui demander ce qu’il en a pensé. Il est parti début septembre, et son fils l’a accompagné rejoindre sa terre kabyle.
Intelligemment, Omar entremêle à ce récit celui de Martin Nadaud, ancien maçon de la Creuse et ancien député du vingtième qui a sa place non loin de chez Bouzid et Oum El Az, sa femme. Il a entrepris un gros travail de lecture et d’archive pour faire ressortir ce passionnant parcours de ce grand homme. Curieusement c’est la boxe française, dans le cadre de ses activités auprès des jeunes autour du commentaire sportif qui le fera s’intéresser à martin Nadaud dont le nom est pourtant partout dans son quartier parisien. Nadaud avait développé l’art de la savate pour canaliser les énergies des jeunes creusois embauchés à Paris ! La convergence se poursuit quand les hasard d’une rencontre le mettent en relation avec la descendante directe de Nadaud. Le maçon député républicain s’était définitivement invité dans son récit…

Le parallélisme des trajectoires du Kabyle et du Creusois, à un peu plus d’un siècle d’écart est fascinant, en effet. Même mépris de classe et xénophobie à leur encontre, mêmes risques du travail, mêmes luttes pour conquérir des droits. Et même émancipation et acquisition de savoirs autodidactes, même si Bouzid regrette de ne pas avoir assez su apprivoiser cette langue française, que sa femme, elle, est parvenue à maîtriser. « Elle continue de m’étonner, quand je l’entends causer avec les médecins. Dans leur vocabulaire ». Quelles stratégies inventer pour se repérer dans une société de l’écrit quand on ne sait pas lire ! Ce qui n’empêchera pas Bouzid de prendre des responsabilités dans son syndicat, au sein de la société de construction de souche creusoise (encore Nadaud !), dans laquelle il fera carrière. Il arrive aussi à lire les slogans de mai 68, et a pour préféré « cours camarade, le vieux monde est derrière toi ! ».
En s’impliquant dans l’éducation de ses enfants, au point de devenir délégué FCPE, Bouzid apprend la langue et des éléments de la culture et de l’histoire de son pays d’accueil. Il devient au passage le spécialiste des merguez lors des kermesses scolaires…
Ce qui est particulièrement touchant dans son récit, c’est son amour pour Paris, malgré la menace contenue dans le titre du livre. Cette menace est formulée dès le début du livre par l’assistante sociale qui le suit, et veut l’envoyer en banlieue, avec les siens et tous les ouvriers immigrés. Mais lui s’y refuse, estimant que vu tout ce qu’il a fait pour cette ville, elle lui doit bien de l’héberger. Il la parcourt sans relâche, la fait plus tard découvrir à ses enfants. Il la connaît dans tous ses recoins, y compris dans ses égouts où il travaille quatre années.
Martin Nadaud aura connu les mêmes difficultés à trouver sa place dans une ville qu’il contribue à bâtir. Comme Bouzid, il a été chargé d’abattre des quartiers pauvres pour construire le Paris des riches. Ce qui leur a valu un certain ressentiment de ces pauvres rejetés à la périphérie… « C’est sur nous qu’on balançait son ressentiment : quelle audace ! Venir des colonies pour bousiller Paris ! ». Répétition de l’histoire.
Le récit de Bouzid nous donne de multiples clés de compréhension de la trajectoire de ces travailleurs algériens. Sur les rancunes qui opposent les travailleurs algériens en France au lendemain de l’Indépendance. « Notre émigration puait la haine et la rancune … ». La guerre a laissé des cicatrices durables au sein de cette société. Une part des émigrés sont venus en France par peur de représailles chez eux.
Il témoigne des délicieuses naïvetés du paysan kabyle découvrant un monde inconnu. Comme quand il comprend la première fois où on lui demande de décharger un camion de polystyrène que le Maciste qu’il admire dans les cinémas de quartier est peut-être un tout petit peu truqueur… L’humour avec lequel il nous décrit ses découvertes, le caractère pénétrant de ses analyses sont un plaisir tout au long du livre.
Mentionnons enfin les interventions d’Omar tout au long du livre où il nous livre des données personnelles, des explications ou des réactions par rapport aux mots qu’il met dans la bouche de son père. Sa mère intervient tout à la fin du livre, taiseuse, jusque-là. Sûr que dans ses mots à elle il y aura matière à un autre récit, aussi passionnant.
L’hommage filial d’Omar à Bouzid est superbe, moins majestueux que le monument des Creusois à Martin Nadaud. Et son livre se lit avec émotion, sourires et larmes. Et plaisir d’une belle écriture.

Michel Wilson

(article repris du N° 25 (octobre 2018) de la lettre mensuelle de la section Auvergne- Rhône- Alpes de Coup de Soleil)