Peut-on être socialiste et colonialiste? Algérie 1900-1962, Claire Marynower

« L’ALGERIE A GAUCHE 1900-1962 » de Claire Marynower (Paris, PUF, 2018)

Il s’agit d’un livre utile, non seulement parce qu’il a tout le sérieux d’un livre universitaire, provenant d’une thèse soutenue par l’auteure (actuellement enseignante à l’institut d’études politiques de Grenoble) mais aussi parce qu’il lutte judicieusement contre une vision trop binaire des positions politiques dans l’Algérie coloniale, qui aurait été répartie entre d’une part les partisans de l’indépendance et de l’Etat national et d’autre part les tenants de la présence française dans le pays colonisé. Même si on admet que cette partition ne recouvre pas exactement l’opposition entre populations d’origine européenne ou locale (algéro-berbéro-musulmane), on a tendance à ne voir que des exceptions plus ou moins négligeables dans les groupes qui ont essayé de trouver des positions intermédiaires, surtout lorsqu’ils ont continué à les affirmer jusqu’à la fin de la colonisation, lorsque la victoire des nationalistes algériens étaient déjà assurée. Or c’est très exactement ce qui caractérise le parti socialiste en Algérie, le seul auquel l’auteur s’intéresse sous le nom de gauche et encore ne l’a-t-elle étudié que dans l’ouest du pays, c’est-à-dire en Oranie. Le travail universitaire étant fort exigeant, notamment dans l’examen minutieux des sources sur lesquelles il s’appuie, il implique ce genre de limitation, qui est garante de sa fiabilité. On ne saurait donc s’en plaindre, même si on souhaiterait parfois que les notes infrapaginales aient été rejetées à la fin du livre, mais c’est la preuve que la lecture de celui-ci est suffisamment intéressante pour qu’on souffre du moindre retardement. Le livre d’ailleurs est parfaitement clair, réparti en 5 chapitres qui sont globalement chronologiques faisant se succéder la période 1900-1939 et la période 1940-1962, au profit de la première. Cependant loin de s’en tenir à une succession d’événements, il s’efforce de faire place à d’autres aspects liés à la vie quotidienne et aux histoires individuelles concrètes, consacrant un chapitre (le deuxième) à des « portraits du socialiste d’Algérie » ou encore, sous le titre « militer à gauche en Algérie » à des formes d’expression collective telles que grèves, campagnes électorales, meetings etc .
« L’Algérie à gauche » pose aussi des questions fondamentales plus théoriques et d’ailleurs très attendues telles que « Peut-on être socialiste et colonialiste ? » ce qui d’une certaine façon ne cesse d’être au cœur du livre et en tout cas dans l’esprit de ses lecteurs. Or autant le dire tout de suite, car l’auteure du livre ne cherche pas à tricher avec les faits, qu’ils plaisent ou non : la réponse à cette question est oui, oui puisque les socialistes d’Algérie l’ont fait pendant plusieurs décennies. Reste après cela, et c’est le travail de l’historienne, à montrer les nuances (et les difficultés) que cette position comporte.
Ce qui est intéressant entre autres dans son histoire est le fait qu’elle concilie une attitude théorique constante, celle qu’on vient de souligner, et par ailleurs le constat d’un parcours en dents de scie, faisant alterner les moments (plutôt rares) où les socialistes semblent avoir le vent en poupe et d’autres où il descend parfois jusqu’au plus bas, comme le révèle le nombre de ses adhérents. Il est évident que ces variations sont liées à un certain nombre d’événements, mais l’auteure les rappelle pour mémoire sans y insister, comme si elle ne souhaitait pas en recommencer le récit lorsqu’ils sont connus. C’est ainsi qu’elle ne revient pas sur le sort de ce qu’on appelle les accords Blum-Violette ou plutôt sur l’histoire de leur échec déployé dans le temps à travers plusieurs années. C’est un point sur lequel on retrouve sa volonté de ne pas s’en tenir aux aspects purement politiques de son sujet.
En revanche, elle donne de l’importance, et sans doute a-t-elle tout à fait raison, à quelques personnages qui ont joué un rôle déterminant. Au nombre de ceux-ci un homme bien davantage connu comme historien, plutôt que comme acteur de l’histoire. Il s’agit de Charles-André Julien dont elle rappelle à la dernière page de son livre, ce qui est un signe de l’importance qu’elle lui accorde, qu’il « n’est pas seulement un grand historien du Maghreb, c’est aussi l’ancien élu socialiste d’Oran en 1919, l’ancien membre de la commission coloniale de la SFIO, qui a contribué à l’écriture de la motion sur l’Afrique du Nord au congrès national de 1936. »
Autre figure remarquable dont elle parle bien, celle de Lisette Vincent, pour laquelle elle s’appuie sur le livre que lui a consacré Jean-Luc Einaudi. Non sans rappeler qu’après l’expérience des Brigades internationales, après son retour à Oran en mars 1939, elle passe au Parti communiste. Et ce au moment où d’autres militants reprochent au Parti communiste sa responsabilité dans la chute de la république espagnole.
Il est certain que la scission entre Parti socialiste et PC a été une épreuve difficile pour le premier, qui explique un anticommunisme dont l’auteure signale des exemples chez les socialistes d’Oran. Cependant, et s’il fallait s’en tenir à deux grands traits qui sont fondamentaux pour caractériser ceux-ci, ou pourrait dire, suivant en cela Claire Marynower, que ce sont les suivants : d’une part leur croyance absolue en la légitimité du fait colonial, et d’autre part leur sous-estimation du courant nationaliste (ce en quoi d’ailleurs ils ne sont pas les seuls, il semble bien que tous les tenants de la présence française se sont bercés très longtemps de cette illusion).
Les socialistes y voyaient cependant une condition fondamentale, à savoir l’application de réformes dont ils ont donné plusieurs fois une idée très précise. Mais c’était en un temps où l’idée de « réforme » commençait seulement à perdre de sa crédibilité, et sans doute ont-ils contribué à semer le doute sur ce terme destiné à devenir péjoratif. Les penseurs et les militants politiques dont le socialistes font partie ne parviennent pas semble-t-il à se remettre de ce discrédit.
Denise Brahimi

(Cet article est repris de la Lettre culturelle franco maghrébine, N° 29 de décembre 2018)