Reportage au Maghreb des livres 2013: trois Tables rondes et trois Cartes blanches

En février 2013, plusieurs membres de Coup de Soleil ont rédigé leurs notes et réflexions sur les manifestations auxquelles elles et ils ont assisté. Voici quelques uns de ces textes provenant de trois « Cafés littéraires » et de trois « Cartes blanches ». On a travaillé de la même façon en 2014 http://coupdesoleil.net/blog/reportage-au-mdl-2014-onze-militants-de-coup-de-soleil/ , puis à nouveau en 2015 http://coupdesoleil.net/blog/maghreb-des-livres-2015-le-public-prend-la-plume-ecrire-au-maghreb-ecrire-sur-le-maghreb-langues-editeurs-ecrivains/ et http://coupdesoleil.net/blog/maghreb-des-livres-2015-le-public-prend-la-plume-islam-et-culture-quelles-specificites-une-table-ronde-sur-lecole/ , http://coupdesoleil.net/blog/maghreb-des-livres-2015-le-public-prend-la-plume-islam-et-culture-quelles-specificites-une-table-ronde-sur-lecole/

« Printemps arabes, an 2 » (Café littéraire) Animé par Gérard Meudal, journaliste: Tarek Ghezali, Un rêve algérien : chronique d’un changement attendu, L’Aube, 2012; Bernard Guetta, L’an 1 des révolutions arabes : chroniques de Bernard Guetta, Belin 2012 ; Mathieu Guidère, Les cocus de la révolution, Autrement, 2012 ; Gilles Kraemer, revue Riveneuve Continents, N°14, Printemps arabes, le souffle et les mots, avril 2012

Entre le rêve et le chaos, est-il possible de dresser un bilan des printemps arabes, et de prévoir leur avenir ? De retour d’un périple de plusieurs mois qui l’a conduit du Qatar au Maroc, Mathieu Guidère, universitaire spécialiste de géopolitique et d’histoire immédiate du monde arabe et musulman, rapporte les propos de populations désenchantées : les changements escomptés ne se sont pas produits, et l’on n’attend plus grand-chose de systèmes dominés par le jeu politicien. Sur fond de sévère crise internationale, l’enthousiasme des débuts s’est, selon lui, progressivement réduit au seul souci d’éviter la guerre civile.

Pour sa part, le journaliste Bernard Guetta s’en tient à une stricte analyse de la situation, hors de toute notion de pessimisme ou d’optimisme. S’il comprend que des jeunes de 18 ans clament leur déception devant leurs rêves brisés, il lui est en revanche « insupportable » d’entendre des juristes, hommes politiques, diplomates, tenir les mêmes propos. Selon cet incontournable chroniqueur de politique internationale, il faut être soit ignorant de l’histoire des révolutions d’une telle ampleur, soit nostalgique des dictatures renversées, pour s’étonner de voir la démocratie tarder à se stabiliser. Cependant, même s’il estime qu’il faudra au moins une génération pour voir aboutir les mutations espérées, Bernard Guetta relève de premiers progrès, au premier rang desquels la disparition de la peur de s’exprimer. « Les populations ne se laissent plus contrôler » estime-t-il, soulignant également que les pouvoirs qui ont succédé aux dictatures l’on fait par la voie des urnes. Enfin, sur la question des islamistes, Bernard Guetta estime que le problème n’est pas tant qu’ils soient « réactionnaires et lourdement stupides » – ce type de forces se retrouve dans toutes les sociétés –  mais qu’ils aient versé dans le djihadisme. Or, à l’épreuve du pouvoir, les islamistes ont, selon lui, perdu de leur virulence, « ils rêvent d’accéder à un modus vivendi avec l’Occident, j’appelle ça un progrès ». Peu surpris que ces sociétés fondamentalement conservatrices aient porté au pouvoir les partis conservateurs par excellence, tel celui des Frères musulmans, Bernard Guetta estime qu’elles ne voulaient pas pour autant le djihad, et constate simplement que « l’histoire s’est remise en marche dans un pays où elle était largement arrêtée ».

Avec son « Rêve algérien » Tarek Ghezali, jeune entrepreneur franco-algérien spécialiste d’économie sociale et solidaire, pose un regard tonique sur l’exception algérienne. Après le  précurseur «  printemps arabe algérien » que furent les émeutes de 1988 , suivies de la décennie noire qui endeuilla les années quatre-vingt-dix, la situation semble en effet figée, sous les effets conjoints d’un certain fatalisme et de « l’achat » de la paix sociale par un gouvernement riche de ses hydrocarbures. Pourtant Tarek Ghezali évoque une société en mouvement, un foisonnement de mouvements sociaux, de nouveaux syndicats autonomes, de jeunes entrepreneurs prêts à doper une économie privée atrophiée, des « think tanks » inventifs et des initiatives prometteuses. Il milite pour que ce potentiel permette à l’Algérie d’afficher sur la scène mondiale l’invention d’une « troisième voie , ni occidentaliste, ni islamiste », où le meilleur de la modernité et de la tradition se conjugueraient au service d’un modèle de croissance plus équilibré.

La séance se conclut sous un angle plus littéraire, avec Gilles Kraemer, directeur de la revue Riveneuve Continents, dont le numéro 14 pose sur l’horizon arabe le regard de trente-six contributeurs, écrivains confirmés ou novices, mais tous concernés par les évolutions en cours. « Les gens du peuple ont repris la parole » estime Gilles Kraemer, selon lequel les printemps arabes ont libéré tous les modes d’expression – journaux, blogs, théâtre etc. – dans l’invention de nouvelles formes d’ « installations sociales ». Reprenant les mots du célèbre poète Abou el Kacem Chebbi (1909-1934), « le peuple veut », un jeune auteur tunisien pose une question en forme de rêve : cette révolution serait-elle la première « révolution poétique » ?

Anne Châtel-Demenge

« France-Algérie : Exilés ? Déracinés ? » (Café littéraire) Animé par Gérard Meudal, journaliste: Sandrine Charlemagne : « Mon pays étranger », La Différence ; Dominique Dussidour : « S.L.E. : Récits d’Algérie », La Table ronde ; Fabienne Jacob : « L’averse », Gallimard ; Michel Canesi et Jamil Rahmani : « Alger sans Mozart », Naïve

Ce café, principalement axé sur la littérature, réunit cinq auteurs dont quatre ont un lien avec l’Algérie. Fabienne Jacob, pour sa part, a accepté d’écrire l’histoire que lui a confiée une jeune fille, dont le père est mort sans lui parler de l’Algérie.

Gérard Meudal relève chez chacun des auteurs un travail significatif sur les détails, qu’il s’agisse de Dominique Dussidour, dont le roman a pour arrière-fond la colonisation de l’Algérie. Elle brosse un tableau évocateur de l’Algérie des années 70, où elle était enseignante, à travers des bâtiments non entretenus, des classes pas chauffées, et le décalage des horaires qui permettait astucieusement de scolariser 80 enfants au lieu de 40.

Ou de Fabienne Jacob, avec une approche autre – « j’écris avec mon corps » dit-elle. Une scène forte de « L’averse » relate la première fois où l’héroïne, Tahar rencontre sa grand mère, qui la respire, la renifle, comme un animal. Une autre évoque un personnage qui marche dans Paris et se modifie selon les quartiers : à Barbès il est algérien, à Châtelet il ne l’est plus.

Pour Michel Canesi et Jamil Rahmani, l’Algérie fait l’unité du monde méditerranéen. Leur ouvrage se propose de jeter un pont entre des histoires qui concernent plusieurs générations, à travers un personnage central, Louise qui ne veut pas quitter l’Algérie, et, détail là aussi, essaye de conjurer le sort en se coupant une mèche de cheveux. C’est une façon d’impliquer le lecteur, comme le « Tiens bien tes manches » pour éviter qu’elles ne remontent, de sa mère à Sofiane. Ce roman sur l’espoir, la vie, sait décrire des parfums, évoquer des gestes de la vie quotidienne (les cigarettes Job).

Gérard Meudal s’interroge et les interroge sur la façon dont on peut « écrire à deux » : Pour Michel Canesi (né en Corse) et Jamil Rahmani (né en Algérie), il s’agit d’une écriture fusionnelle où tout est validé à deux, si bien que le lecteur n’a sous les yeux qu’une seule écriture.

Autre similitude intéressante, aucun de ces ouvrages ne tombe dans le pathos, même si les sujets abordés sont parfois tragiques, plus tragiques que pathétiques pour Fabienne Jacob. Elle s’essaie à l’exercice délicat d’entrer dans la conscience d’un autre, en l’occurrence, l’un de ces harkis embarqués dans les contradictions de la guerre et perçus comme « traitres » en tant que supplétifs de l’armée française. Tous adoptent une stratégie pour contourner les fractures, la douleur, se mettre à distance, voire faire le choix d’une certaine légèreté.

Quant au livre de Sandrine Charlemagne, « Mon pays étranger », il aurait pu résumer le débat estime Gérard Meudal. Il s’agit d’un retour aux sources, avec une scène d’embarquement marquée par les détails de la mémoire affective. Le père de la narratrice, algérien arrivé à 20 ans en France, ne transmettra pas, lui non plus, son héritage, il est sévère absent, froid parfois et l’enfant qu’elle est se construit avec ce manque. L’auteur travaille sur une double fracture et une double culture, elle ne découvrira l’Algérie qu’en 2000 et s’intéressera à la transmission.

Gérard Meudal constate le silence assez général des pères dans l’Algérie de cette époque.

L’auditoire qui s’est étoffé, repart avec le désir de suivre ces personnages, ancrés dans la réalité, parfois rattrapés par le tragique, mais toujours pénétrés par les couleurs, les parfums, la lumière de l’Algérie. Ce café littéraire n’a-t-il pas atteint son but ?

Dominique Lesterlin

VERITES SUR LA GUERRE D´ALGERIE (Café littéraire) Animé par Gérard Meudal, journaliste: Daho Djerbal, L’organisation spéciale de la Fédération de France du FLN, 2012, Chihab, Alger ; Denis Gonzalez, Léon-Etienne Duval, Une grande conscience morale de son temps, Riveneuve, 2012 ; Claude Juin, Des soldats tortionnaires. Guerre d’Algérie : des jeunes gens ordinaires confrontés à l’intolérable, Robert Laffont, 2012 ; Guy Pervillé, Les accords d’Evian (1962) : succès ou échec de la réconciliation franco-algérienne (1954-20121), Armand Colin, 2012 ; Benjamin Stora, Voyage en postcolonies :Vietnam, Algérie, Maroc, Stock, 2012

Il s´agit là d´un regard sur la guerre d´Algérie avec un certain recul, donné dans des ouvrages parus récemment à l´occasion du cinquantième anniversaire de la fin de la guerre, aussi bien par des historiens que par des acteurs de cette période. Bien sûr, notre compte-rendu n’est pas exhaustif.

Pour Benjamin Stora il s´agit avant tout d´informer sans entrer dans les détails ceux qui ignorent tout de cette période et en particulier les jeunes qui n´ont pas du tout vécu cette période. Son souci majeur était avant tout d’informer efficacement sans ennuyer, un ouvrage de vulgarisation en fait.

Pour Guy Pervillé qui s´est intéressé aux accords d´Evian, il a déjà fait plusieurs publications sur les accords d´Evian, il s´agit dans ce dernier ouvrage plus d´une mise en perspective, ce sont ses mots, en utilisant tout ce qui a paru entre temps sur le sujet, des Accords d´Evian, de voir l´impact considérable sur les relations entre le nouvel Etat algérien et la France, a savoir très mauvaises. Son livre étant paru au premier semestre 2012, il pense qu´une réactualisation est nécessaire après le voyage en Algérie de François Hollande au début 2013, voyage qui peut avoir changer les choses.

Quant à Claude Juin, c´est ce qui m´a paru le plus intéressant, peut-être le plus nouveau, car il s´agit là d´une recherche et d´une réflexion faite par un acteur, longtemps après son expérience d´appelé pendant la guerre d´Algérie, de son action dans cette guerre. Parti, comme tous ses camarades, pour rétablir l´ordre, c´était la mission qui leur avait été attribuée, une mission de police donc, il s´est rendu compte plus tard que c´était en vérité une guerre, il a fallu quelques dizaines d´années pour ce rétablissement sémantique de taille.

Beaucoup de ses camarades refusent, encore aujourd´hui, de voir les choses en face, de reconnaître qu´ils ont perdu une guerre, que des exactions ont été commises, que ce soit par eux ou même par d´autres. Il a lui même pris conscience de l´existence d´un ” peuple musulman ” et du racisme de certains de ses camarades et tout cela après de longues années de malaise qui ont finalement abouti à cette remise en question.

C´est ensuite au tour de Denis Fernandez de parler de son livre sur L-E Duval avec lequel il a travaillé et pour lequel il semble avoir un très grand respect, je dirais même de la vénération.

Pour Daho Djerbal qui parle de la Fédération de France du FLN, il insiste sur le silence qui a été fait dans l´histoire algérienne sur la Fédération de France du FLN, l´une des plus importante, aussi bien en Algérie, ingratitude, qu´en France et là il s´agit plutôt de mépris pour ne pas dire de racisme. Il a beaucoup parlé de la valeur de la parole, de l´histoire orale, la seule dont on dispose sur ce sujet –les récits des anciens de la Fédération de France– et même, si j´ai bien compris, du mépris des historiens pour cette documentation orale, ce qui me semble injuste car c´est maintenant un domaine reconnu de l´histoire.

Edith Toubiana

Algérie coloniale, une encyclopédie (carte blanche)

Une somme présentée par deux des co-directeurs, Abderrahmane Bouchène et Jean-Pierre Peyroulou, interrogés par Daniel Lindenberg,

Abderrahmane Bouchène, Jean-Pierre Peyroulou, Ouanassa Siari Tengour et Sylvie Thénault ont co-dirigé cette Histoire de l’Algérie de la période coloniale, 1830- 1962, qui est publiée en même temps en France par La découverte et en Algérie par Barzakh. Cet effort de coordination éditoriale vient couronner un travail peu commun : sur 717 p. avec 83 auteurs, un index de plus de mille personnages (depuis ceux des époques passées jusqu’aux acteurs actuels), le livre est composé en 4 périodes, chacune étant présentée en plus de vingt pages synthétiques, suivies par de courtes études qui mettent en place les deux « camps » ou les événements fondamentaux, puis par des flashs thématiques groupés par rubriques (lieux et espaces, acteurs, contextes). Côté français, ce n’est évidemment pas le premier effort de ce genre. Rappelons le livre collectif Pour une histoire franco-algérienne, en finir avec les pressions officielles et les lobbies de mémoire, sous la direction de Frédéric Abécassis et Gilbert Meynier, Paris, La découverte, 2008 [réédité INAS, Alger, 2011, en français et en arabe], 250 p., tiré du colloque organisé à Lyon en 2006 « Pour une histoire critique et citoyenne au-delà des pressions officielles et des lobbies de mémoire : le cas de l’histoire franco-algérienne », qui a réuni plus de soixante communications toutes mises en ligne (http://colloque-algerie.ens-lsh.fr). Avec une douzaine de collègues, les deux directeurs ci-dessus avaient résumé, commenté et réfléchi sur ces matériaux pour aboutir  dans le livre à des synthèses d’une richesse exceptionnelle, mais en six ans les matériaux se sont enrichis et la capacité de synthétiser s’est affirmée.

On sait que François Gèze, directeur de La découverte, est à l’initiative de cette encyclopédie. Les choix ont été de montrer plus que la guerre d’indépendance, déjà largement explorée, la société coloniale, profondément ignorée sur les deux rives de la Méditerranée, en un combat d’arrière garde du côté français, mais plus durablement du côté algérien. Parce que l’accès aux archives y est plus difficile (mais hors d’Alger, et sur des thèmes socio-économiques plus que politiques, les portes s’ouvrent, tandis que les mémoires des témoins survivants circulent de plus en plus, y compris dans la presse). Aussi parce que côté algérien c’est l’existence même de la nation qui est en jeu, alors qu’en France, l’Algérie est une partie du problème impérial global.

Le livre est particulièrement riche sur l’histoire sociale, mais il reste de vastes chantiers à travailler, évoqués dans la discussion : de vastes pans de psychologie collective, les décalages temporels liés aux étapes de la conquête (l’essentiel du Sahara n’est « pacifié » qu’entre 1900 et 1930), l’énigme de populations en arme contre une armée professionnelle, la capacité de résistance (religieuse ? politico-militaire ?) en 1870 d’une Kabylie qui vient de subir en 1867-69 une famine dont on évalue les pertes à ½ million de morts (pour toute l’Algérie). On voudrait ajouter que les effets des « réalisations » très rapides liées à la guerre d’indépendance restent mal connus : multiplication d’emplois publics en tous genres (dont les harkis, bien sûr), en particulier pour une scolarisation accélérée. Mal connus aussi les effets durables, bien au delà de la guerre, du « vidage » de vastes zones rurales interdites dont les populations ont été « regroupées », parfois en bénéficiant des amorces de réforme agraire, mais le plus souvent pour survivre d’une assistance dans les bidonvilles où elles sont relogées.

Espérons qu’une histoire du demi-siècle d’Algérie indépendante aussi largement tracée, là aussi des deux rives de la Méditerranée, vienne prendre la suite, d’autant plus que, nous dit le livre en conclusion « en 2012, un Français sur six a un lien direct avec l’Algérie ». Sans doute la proportion est-elle plus élevée en Algérie…

Claude Bataillon

LE SALUT PAR LE LIVRE  ou le pouvoir des mots ! (Carte blanche)

Ils sont trois avec leur éducateur, à se retrouver sur le podium avec leur nom inscrit en gros devant eux, et sous les ors du grand salon d’honneur de l’Hôtel de Ville de Paris. A côté d’eux, l’éditeur de leur livre collectif « Nous… la cité, on est partis de rien et on a fait un livre ». Parce que, si invraisemblable que cela leur paraisse, ils ont écrit un livre !

Joseph Ponthus, leur éducateur , précise qu’il ne s’agit pas d’ une étude sociologique de plus, mais d’un recueil de témoignages vécus par leurs auteurs, dans leur style, avec leur vocabulaire imagé, leur tchatche codée, habilement traduite par le maître d’œuvre, Joseph, l’éducateur .

Ce projet éducatif a démarré avec l’intérêt manifesté par les Editions La Découverte et son représentant Grégoire Chamayou, désireux de donner la parole à « la banlieue ».

Mais pour des individus qui ont tous quitté l‘école vers 14 ans avec le niveau de culture que l’on sait et l’effroi que suscite la page blanche, l’énormité de la proposition semblait insurmontable. Il a fallu toute la diplomatie et le tact de l’éducateur, pour transformer la stupéfaction en intérêt.

Saisissant l’invitation du Canard Enchaîné qui souhaitait étayer sa série d’articles sur la police et la justice  par des exemples concrets, une équipe de cinq garçons, sur la cinquantaine impliquée dans la Cité, et après bien des réticences, s’est formée autour de ce projet journalistique, moins ambitieux, mais dont les conséquences, quoique imprévisibles pour leurs auteurs ont été souvent bénéfiques.

Lorsque, par exemple, vous avez fait « une bêtise » et que vous dépendez du service d’application des peines, jugez un peu de la tête du juge lorsque vous produisez une fiche de paie du Canard Enchaîné, pour prouver votre volonté de réinsertion dans la société, et que la loi l’oblige à vous relâcher ! Mais lorsque le projet est devenu l’écriture d’un véritable « livre », l’éducateur a dû donner beaucoup de lui-même pour le faire aboutir. Malgré ses maladresses syntaxiques et son « verlan » courant, c’est un prodigieux témoignage non pas « SUR » mais « PAR » la Cité elle-même. On y voit différemment les problèmes de l’école, la drogue, le business, la prison, et la vie quotidienne faite d’amitié et de principes rigides, mais aussi de tendresse voilée, de force et de volonté d’arriver à s’en sortir. Et de vivre une vie pleine.

Même s’ils n’ont pour la plupart pas « écrit » leurs textes, Joseph Ponthus les a fidèlement transcrits de sorte que ce livre est le leur, qu’ils en sont les auteurs et que, quelque part, ils sont fiers de l’aboutissement de leur travail.

Malgré les baskets et les tee-shirts, ils avaient pleinement leur place au côté des auteurs cravatés de ce Maghreb des Livres, et cet événement aura servi à les faire avancer la tête haute dans la vie. De plus, il aura permis de nous approcher de ces jeunes au look inquiétant, et à nous les faire aimer comme nos propres enfants.

Arlette DOMON – Coup de Soleil Montpellier

Autrefois, partout des juifs méditerranéens « carte blanche » par trois des auteurs (Chouchane Boukhobza, Daniel Sibony, Dany Toubiana), interrogés par la coordinatrice, Leïla Sebbar. Une enfance juive en Méditerranée musulmane, textes inédits recueillis par Leïla Sebbar, Bleu autour, 2012, 363 p.

Trente quatre écrivains ont répondu à son appel, et racontent : 12 sont algériens, 8 marocains, 7 tunisiens, les autres turcs, égyptiens, libanais. 9 sont nés dans la décennie 1930, 15 dans la décennie 1940, 10 dans la décennie 1950. Tous ont quitté leur pays, essentiellement vers la France. C’est que toutes les communautés juives de la Méditerranée ont connu l’exil, depuis l’Orient ou le Maroc principalement vers Israël, surtout vers la France depuis l’Algérie ou la Tunisie. Cet exil a commencé en 1948 et s’est échelonné jusqu’aux années 1960 (moment aussi de l’exil des pieds noirs et des harkis). Contrairement aux flots de migrants musulmans de ces pays méditerranéens partis chercher un travail, « temporairement » pensaient-ils, ces juifs ont su au moment du départ que celui-ci était définitif, même si leur enracinement multiséculaire en faisait des « indigènes », en particulier pour des berbères convertis au judaïsme avant le christianisme.

L’insécurité est un lot commun : le statut d’étranger accueilli (dhimmi) est traditionnellement en pays musulman celui des chrétiens comme des juifs : tolérés donc, mais sans droits assurés. Si les chrétiens sont devenus un long moment les maîtres, les juifs non, sauf par assimilation aux premiers dans le cas de la citoyenneté française accordée aux juifs algériens par le décret Crémieux (1870). Or ceux-ci de 1940 à 1943 ont perdu cette citoyenneté : retour à l’insécurité.

La migration vers la France est un accès à un statut d’individu, capable d’exister hors de sa communauté, avant même d’y être citoyen. Pas seulement pour la grand-mère, parfois le premier vêtement européen est revêtu pour prendre le bateau ou l’avion de la migration. On nous parle d’une vie entre « un pays perdu, un pays pour vivre, se marier et travailler, un pays promis [Israël] » (Chouchana Boukhobza, Sfax).

Mais bien des traits témoignent de l’osmose entre communautés, « altérité tolérée mais en convivialité » (Daniel Siboni, Marrakech), symbiose amniotique (Jean-Luc Allouche, Constantine). Connivence des femmes pour les lessives sur les terrasses, c’est le lieu d’apprentissage d’une « résistance soumise des femmes », juives comme musulmanes. Connivences pour les innombrables recettes de cuisine, sans oublier le sacrifice annuel du mouton, pour la pratique du hammam où les petits garçons sont admis avec elles jusqu’à 8 ans grâce à quoi ils ont une familiarité (inoubliable…) avec les corps des femmes. Pratique commune de la langue arabe parlée, si bien que l’éducation des juifs comporte l’apprentissage de trois langues : la darija (arabe parlé) indispensable pour communiquer avec les grands parents non francophones (ceux-ci parfois utilisent le judéo espagnol) ; l’hébreu appris pour les rites religieux (sans être compris, tout comme le latin de messe des petits catholiques ou l’arabe classique des petits musulmans) ; le français, parfois imposé à la maison par les parents, puis toujours appris à l’école, que ce soit celle de l’Alliance [israélite universelle], celle des bons Pères et des bonnes Soeurs (en Orient surtout) ou principalement celle des Français dans le milieu colonial des pays maghrébins. Et c’est cette école française, par ses normes comme par sa littérature, qui forge des individus séparés de leur communauté traditionnelle. Milieux très complexes où coexistent quatre communautés (musulmane, juive, pied noire, frankaoui (ceux qui sont nés en France et en ont l’accent et les comportements individualistes).

Ce résumé synthétique efface l’extrême variété des situations décrites, entre les lieux où la communauté juive est extrêmement minoritaire (Monastir, Guy Sitbon) et ceux où elle est massive (Constantine, Jean-Luc Allouche et Benjamin Stora), entre les milieux où le maintien de la tradition s’est poursuivi jusqu’aux années 1940 et ceux où la modernité est très précoce (Tunis, Alger). Et puis quelques anecdotes, y compris celle de Chouchana Boukhobza sur sa tante, qui pour survivre peu après son arrivée dans un HLM français, se fait diseuse d’avenir et invente, bien mieux que les tarots ou le marc de café, l’usage de la boîte en argent pour tabac à priser du grand père (nefah) où elle range ses grains magiques (de riz, de café, etc.). Commentaire de Leïla Sebbar : ça, tu ne l’as pas écrit encore, ne l’oublies pas pour ton prochain livre. Daniel Sibony (Marrakech) nous dit l’importance de « ce petit miracle de l’altérité » qui était conviviale, alors qu’elle tend pour les hommes en terre d’islam méditerranéen à être séparée et hostile : les USA, Israël, les femmes…

Claude Bataillon- Coup de Soleil Toulouse