« RESISTANTES », film de la réalisatrice Fatima Sissani 2019

« RESISTANTES » de la réalisatrice Fatima Sissani 2019

Ce film a fait l’objet d’une première tentative de sortie en 2017, sous un titre différent et très beau : Tes cheveux démêlés cachent une guerre de sept ans, qui subsiste en tant que sous-titre pour le film actuel, devenu Résistantes. Ce mot, plus objectif que lyrique, convient très bien pour les trois personnages de femmes que Fatima Sissani a choisi de montrer. Ce sont des femmes qui, vivant en Algérie, ont choisi délibérément le parti du FLN en 1954, lorsque la guerre d’indépendance a été déclarée. La réalisatrice elle-même n’a évidemment pas connu cette époque, puisqu’elle est née en 1970, pour autant, elle se sent proche de ces femmes dont elle admire le choix et qui entrent dans le cadre des figures maternelles dont faisait partie le personnage de son beau film, La langue de Zahra (2011).
D’ailleurs elle ne cherche pas à maintenir le même regard sur ces trois femmes, on a au contraire l’impression qu’elle a souhaité et su laisser à chacune le plus possible d’autonomie. Il est probable que sa préférée est la plus âgée des trois, Eveline Lavalette, née en 1927 et morte peu après le tournage du film, en 2014. Eveline qui dit n’avoir jamais eu d’autre pays que l’Algérie y est née dans une famille bourgeoise d’origine française installée depuis deux générations et qui a certainement été très surprise par le choix de la jeune femme en 1954. D’autant qu’Eveline ne fait pas partie de ces gens devenus militants ou militantes en passant par le parti communiste, avec lequel elle dit ne pas avoir d’affinités. Elle est ce qu’on appelle un esprit libre, qui se décide uniquement en fonction de ses propres convictions. Et c’est ainsi qu’elle se met au service de l’un des organisateurs du FLN, Benkhedda, jusqu’au moment où elle est arrêtée, le 13 novembre 1956. Commence alors la prison et malheureusement l’inévitable torture, sans parler des traitements lourds qu’on lui inflige, du genre électrochoc, en tant qu’aliénée ou malade mentale. On peut croire à d’inévitables séquelles bien qu’on n’entende pas une plainte de sa part, et l’on ne sait pas grand-chose de sa vie personnelle sinon que dans les années 60 elle prend par son mariage le nom de Safir ; et que dans la dernière période de sa vie en tout cas, elle vit près de Médéa dans un magnifique paysage de campagne préservée. Le film s’achève par le dépôt sur sa tombe d’un bouquet que lui offre en hommage l’une des autres femmes du film, Zoulikha Bekaddour, qu’on a elle aussi l’occasion d’entendre raconter certains aspects de son combat.
Zoulikha Bekaddour est une personnalité connue en Algérie, où elle est née en 1934, et où elle a exercé longtemps comme conservatrice en chef de la Bibliothèque Universitaire d’Alger. Femme d’une remarquable vivacité, elle n’a nullement renoncé à exprimer ses opinions politiques, notamment sur le détournement qu’ont subi au cours du temps les idéaux de la guerre d’indépendance. Elle est particulièrement intéressante lorsqu’elle raconte ce qu’ont été les conditions de détention de femmes comme elle et tout ce qu’elle doit à la fréquentation des autres détenues, dont de nombreuses communistes extrêmement rigoureuses dans leurs pratiques et dans leurs idées. Quoi qu’il en soit, elle est de celles (et de ceux, il y en a aussi !) dont l’attachement aux idées de la révolution algérienne (faut–il dire jusqu’en 1962, ou en 1965, ou quelle autre date ?) reste inconditionnel et sans réserve, au point d’interdire toute possibilité d’échange avec une partie au moins des nouvelles générations. On le remarque d’autant plus que par ses apparences physiques, Zoulikha Bekkadour est restée une personne tout à fait moderne, alerte et vive, dont il ne viendrait pas à l’idée de dire qu’elle appartient à des temps révolus. Peut-être est-ce là un des enjeux du film : comment concilier fidélité et évolution.
La troisième des femmes que nous montre la réalisatrice est née en 1936 et elle a participé moins directement que les deux autres aux combats de l’indépendance, même si son adhésion à la cause n’était pas moins totale et profonde. En fait cette position se précise, chez Alice Cherki, lorsqu’elle fait la connaissance en 1953 du psychiatre martiniquais Frantz Fanon, né en 1925 et nommé en 1953 médecin chef à l’hôpital psychiatrique de Blida. A partir de là, il consacre toute ses connaissances et compétences de psychiatre à analyser la mentalité inculquée par les colonisateurs aux colonisés. Alice Cherki, de manière récente (2011) a fait paraître une biographie de celui qui a été son maître jusqu’à ce qu’il meure prématurément en 1961.
Dans le film de Fatima Sissani, elle essaie d’expliquer à la réalisatrice les ambiguïtés de ce qu’elle a ressenti après l’indépendance de 1962, au moment où elle aurait pu songer à retourner en Algérie, où elle n’était plus, pour songer à s’y installer. Finalement elle ne l’a pas fait et elle ne cherche pas à être explicite à cet égard. Au début du film, lorsqu’elle raconte son enfance dans les années 40, elle insiste sur ses souvenirs très douloureux de ce qu’était l’antisémitisme de l’époque dans une grande partie de la société coloniale. A-t-elle craint qu’une autre branche de cet antisémitisme récurrent ne vienne compliquer sa réinsertion dans l’Algérie indépendante ? Mais ce n’est certainement pas le seul problème qui s’est alors posé parce qu’il y a nombre de gens qui n’ont pas fait non plus ce retour au pays alors même qu’ils n’étaient pas juifs et qu’ils se sentaient algériens de cœur. L’exemple d’Alice Cherki montre qu’il n’y a pas de réponse simple à ce problème.
Ce n’est sûrement pas un hasard s’il y a le mot « démêlés » dans le sous-titre du film. « Démêlés, cachés », ces mots de la réalisatrice indiquent qu’il faut de nos jours un retour long et complexe sur ce passé dont ne nous séparent qu’une soixantaine d’années, mais qui ont connu de tels changements !
Denise Brahimi

(extrait de la Lettre culturelle franco-maghrébine N° 31, Coup de Soleil Lyon)