Se souvenir de 1918: l’Afrique, l’autre scène de guerre

Centenaire du 11-Novembre : l’Afrique, l’autre scène de guerre

Près de 500.000 hommes(180.000 en Afrique subsaharienne, 270.000 au Maghreb, 40.000 à Madagascar) ont été appelés sous les drapeaux français.

A l’occasion de la célébration du centenaire du 11-Novembre (armistice du 11 novembre 2018 qui mit fin officiellement à la Grande Guerre de 1914-18), de nombreux historiens ont heureusement rappelé combien la France et ses alliés avaient su puisé sans retenue dans les territoires alors colonisés pour alimenter en hommes, tant les forces armées combattantes que la main-d’œuvre salariée. S’agissant de la France, et comme on le lira dans l’article ci-dessous publié le 6 novembre par Le Monde,ce ne sont pas moins de 270 000 Maghrébinsqui ont alors été appelés sous les drapeaux et 140.000 autres(Algériens et Marocains) dans l’agriculture et l’industrie.Par leur sang ou par leur sueur, ils ont ainsi largement permis à la France, saignée à blanc par cette terrible guerre, de ne pas sombrer militairement ni économiquement. Ne l’oublions jamais …

Georges MORIN (9 novembre 2018)

Citons Séverine Kodjo-Grandvaux (Le Monde. 6 novembre 2018):

«Par la vérité de Dieu, il faut être fou pour s’extraire hurlant comme un sauvage du ventre de la terre. Les balles de l’ennemi d’en face, les gros grains tombant du ciel de métal, n’ont pas peur des hurlements, elles n’ont pas peur de traverser les têtes, les chairs et de casser les os et de couper les vies. La folie temporaire permet d’oublier la vérité des balles. La folie temporaire est la sœur du courage à la guerre.»

Cette folie dans laquelle sombre Alfa Ndiaye, narrateur du roman Frère d’âme(Le Seuil), de David Diop, en lice pour le prix Goncourt décerné mercredi 7 novembre, est celle qui s’est emparée du 20ème siècle naissant. Celle qui fit basculer l’Europe dans l’horreur des tranchées et d’un conflit qui se soldera par 18 millions de morts. Celle pour qui la France fit venir pour la première fois sur le sol européen des soldats africains afin qu’ils combattent aux côtés du colonisateur.

Jusqu’alors, le corps des tirailleurs, créé en 1857 par Louis Faidherbe, gouverneur du Sénégal, était essentiellement utilisé pour suppléer les Français dans leur mission de conquête en Afrique. Mais avec la première guerre mondiale, tout bascule. Les tirailleurs ne sont plus seulement des volontaires. Pour fournir les rangs de la « Force noire » imaginée comme réservoir de soldats pour Paris par Charles Mangin, en 1910, lors de la parution de son récit éponyme, il faut recruter à tout-va. Alors tous les moyens sont bons : primes mais aussi rafles, et même chasses à l’homme rappelant les pratiques de la traite négrière.

A Madagascar, dans la région de l’Ouest-Volta (actuel Burkina) ou encore en Algérie, la voix de la révolte gronde, épisodiquement. Une opposition qui déchire aussi parfois la société entre ceux qui s’opposent et ceux qui, à l’instar du député du Sénégal Blaise Diagne, jouent un rôle crucial dans ce recrutement de masse. En définitive, près de 500 000 hommes– 180 000 en Afrique subsaharienne, 270 000 au Maghreb, 40 000 à Madagascar – sont appelés sous le drapeau français. Les Britanniques, eux, en mobilisent plus de 200 000.

Jamais pour le meilleur, très souvent pour le pire, puisque beaucoup de ces soldats de fortune, peu formés, mal équipés, connaissent l’horreur des tranchées de Verdun, avec le froid, la boue, les rats : 45 % de ceux qui sont envoyés combattre au Chemin des Dames sont touchés, 22 % y meurent.

Leur bravoure participe à leur popularité auprès de nombre de Français et certains savent profiter de cet enthousiasme colonial, comme l’industriel Pierre-François Lardet, qui, pour écouler sa surproduction, envoie au front quatorze wagons de sa boisson énergisante fabriquée à partir de deux produits exotiques : la banane et le cacao. L’impact colossal de cette opération installe Banania dans l’imaginaire français, avec son tirailleur.

Les combats de la première guerre mondiale n’épargnent pas le continent africain, qui découvre sa guerre de tranchées au Cameroun et au Tanganyika (actuelle Tanzanie). Même si les puissances européennes qui s’engagent dans ce conflit n’ont pas pour objectif premier de redéfinir les parts du « gâteau » colonial, la France, le Royaume-Uni et la Belgique s’entendent dès le début des hostilités pour conquérir les colonies allemandes (actuels Togo, Cameroun, Tanzanie, Burundi, Rwanda et Namibie).

Et elles ne sont pas les seules, puisque l’Union sud-africaine (future Afrique du Sud), qui avait promis en 1911 de s’engager au service de la couronne britannique, rejoint naturellement les Alliés afin d’annexer le Sud-Ouest africain allemand (Namibie) et qu’en 1915, l’Italie marchande son entrée en guerre contre des compensations sur ses frontières africaines, avant de revoir ses prétentions à la hausse. La première guerre mondiale devient donc le dernier lieu du partage colonial.

Les intérêts que présente le continent sont à la fois politiques, économiques et stratégiques, car les Allemands ont établi de puissantes stations de TSF près de Lomé, à Douala, à Windhoek et à Dar es-Salaam, permettant de communiquer directement avec Berlin. Le Kamerun promet un fort potentiel agricole, au-delà des plantations de caoutchouc, de banane, de cacao et de palmiers qui existent déjà, et Douala est à l’époque le meilleur havre maritime du golfe de Guinée.

Mais à cette époque, la première richesse de l’Afrique directement exploitable reste avant tout ses hommes. Tous les belligérants recrutent des soldats, des auxiliaires, des porteurs « indigènes », dans des proportions telles que la première guerre mondiale devient, sur le continent, un conflit fait par des Africains contre des Africains.

Dans L’Afrique dans l’engrenage de la Grande Guerre(Karthala, 2013), l’historien Marc Michel estime qu’entre 1,5 et 2 millions d’Africains mobilisés sont morts des mauvaises conditions sanitaires. « Les maladies, la faim, les pillages […] décimèrent les populations et désorganisèrent les économies anciennes», rapporte-t-il. L’historien montre du même coup comment de nombreux civils ont aussi été victimes du conflit dans la foulée des combats ou après, puisque le recrutement parmi les populations et la « ponction » de porteurs par les Belges, les Britanniques et les Allemands dans l’actuel Rwanda ont « contribué de façon décisive au déclenchement de la grande famine appelée Rumanura».

Vu de France, l’Afrique est un grenier garni. Paris puise dans ses colonies pour se fournir notamment en céréales, vin, viande, oléagineux. Ce qui, selon Marc Michel, renouvelle « une idéologie de la “mise en valeur” annonciatrice de la théorie du“développement” comme “préalable à l’émancipation” ». Car pourvoyeur en soldats et en matières premières, le continent est également riche d’une nouvelle main-d’œuvre…

La France fait venir en métropole 100 000 Algérienset 40 000 Marocainspour travailler dans les arsenaux, les cartoucheries, la métallurgie, les fonderies, les usines chimiques ou encore les champs. Ces travailleurs coloniaux représentent 13 % de la main-d’œuvre civile de l’Hexagone en 1917. Même si à la fin de la Grande Guerre, la majorité est renvoyée chez elle car considérée comme « un surplus économique inutile et socialement menaçant» (Marc Michel), le pli sera pris et la première guerre mondiale aura amorcé un mouvement migratoire de travailleurs attirés pardes salaires plus importants en France qu’en Algérie.

L’Afrique aura été l’un des arbitres des combats. Les vainqueurs ont été ceux qui possédaient un empire sur lequel s’appuyer. Or le paradoxe reste que l’empire sortira fragilisé par cette participation forcée, car les tirailleurs en rapporteront la faiblesse de l’homme blanc. L’image du maître est fissurée… et ouvre sur un nouvel espoir. Celui de l’anticolonialisme, du nationalisme et du panafricanisme. Une vague de fierté et de contestation émerge et rejoint les Etats-Unis. En 1919, alors que s’ouvre à Paris la conférence de paix et que les Alliés débattent du devenir de leur butin de guerre – les colonies allemandes –, se réunit dans la capitale française le premier Congrès panafricain organisé par l’Américain W.E.B. Du Bois. Noirs Américains et Africains réclameront désormais l’égalité. Au nom de leur sacrifice.

https://abonnes.lemonde.fr/afrique/article/2018/11/06/centenaire-du-11-novembre-l-afrique-l-autre-scene-de-guerre_5379416_3212.html

Extrait de la revueHérodote: 1914-1918, Afrique : la « petite » guerre en marge de la Grande (Publié le 14 novembre 2018)

Durant la Première Guerre mondiale, les combats sur le sol européen ont fait passer au second plan la guerre qui se déroulait au même moment en Afrique. Alors contrôlé dans sa quasi-totalité par les belligérants, le continent africain fut pourtant un enjeu non négligeable du conflit. Loin des tranchées et de la boucherie européenne, les guerres du front africain, en raison du nombre réduit de combattants et des faibles moyens matériels, apparaissent comme un conflit d’une autre époque, marqué par un profond respect entre des adversaires contraints de faire face à un milieu hostile. L’épopée du général allemand von Lettow en Afrique orientale en constitue sans nul doute l’une des plus belles pages.

L’Afrique du Nord aux mains des Alliés

Dès le mois d’août 1914, l’Algérie est la cible d’un bombardement naval effectué par deux croiseurs allemands. Elle restera ensuite totalement épargnée par le conflit, en dépit de quelques troubles dans les Aurès, consécutifs à la mobilisation massive de la population française. Au Maroc, le résident général Hubert Lyautey, redoutant une révolte indigène, parvient à maintenir l’ordre malgré le départ d’une partie de ses troupes. En Afrique du Nord, la colonie la plus stratégique pour les belligérants est l’Égypte. Protectorat britannique depuis 1882, cette dernière reste officiellement sous suzeraineté ottomane et est gouvernée par un khédive, descendant de Méhémet Ali. Aussi, lorsqu’en octobre 1914, et après bien des hésitations, l’Empire ottoman renonce à sa neutralité et entre dans le conflit aux côtés des empires centraux, les nationalistes égyptiens se rangent majoritairement dans le camp des Turcs. De leur côté, les Britanniques en profitent pour mettre un terme à la suzeraineté nominale que le sultan ottoman exerce sur l’Égypte. Le 19 décembre 1914, le khédive Abbas II Hilmi est déposé par les autorités britanniques et remplacé par un de ses oncles, Hussein Kamel, qui reçoit le titre de sultan, ce qui aboutit de facto à rompre tout lien d’allégeance à Constantinople. L’objectif principal des Turcs et de leurs alliés allemands est le contrôle du canal de Suez. En janvier 1915, une armée ottomane de 20 000 hommes, dirigée par le général Djemal Pacha et appuyée par le Reich, traverse le Sinaï et lance une offensive en direction de Suez. Ne bénéficiant pas du soutien escompté de la population égyptienne alors que le calife ottoman avait proclamé le djihad, l’offensive est brisée par les Alliés.

En août 1916, les Ottomans tentent une seconde fois d’envahir l’Égypte mais leur offensive est à nouveau arrêtée dans le Sinaï par les Britanniques à la bataille de Romani. Pour affaiblir les Alliés, les Turcs s’appuient les Senoussis, une confrérie musulmane fondée au XIXe siècle et prônant un retour à l’islam des origines, sur le modèle des wahhabites séoudiens. Basés en Libye où ils ont combattu l’implantation italienne, ils tiennent une partie du Sahara. Dès novembre 1914, alors que l’Italie n’est pas encore entrée en guerre, les Senoussis s’emparent de l’oasis de Sebha et massacrent la garnison, obligeant les Italiens à évacuer les places du Fezzan et à se replier dans quelques villes côtières.

Après l’entrée en guerre de l’Italie en août 1915, Rome va rapidement perdre le contrôle de la Libye. Les Italiens ne parviendront qu’à se maintenir à Tripoli et Homs, laissant les Senoussis maîtres de la Cyrénaïque et du Fezzan.

À partir de 1916, le chef de la confrérie, Idriss As-Senussi, convaincu de la défaite des Turcs, choisit d’entamer des négociations avec les Alliés lesquelles débouchent en avril 1917 sur l’accord d’Acroma. Celui-ci prévoit un partage territorial de la Libye, reconnaissant la quasi indépendance de la Cyrénaïque sous l’autorité d’Idriss tout en laissant à la Tripolitaine une large autonomie. En 1951, Idriss As-Senussi deviendra roi de Libye sous le nom d’Idriss 1er. Il sera renversé 18 ans plus tard par un certain… Mouammar Kadhafi !  Enfin, entre 1916 et 1917, le nord de l’actuel Niger est le théâtre d’une rébellion touarègue contre l’occupation française, largement soutenue par les Senoussis. Après être parvenus à prendre la plupart des villes du nord du pays, les insurgés seront finalement chassés.

Retrouvez la suite de ce texte dans l’infolettre d’Hérodote

https://www.herodote.net/histoire/synthese.php?ID=2466&ID_dossier=36