Un loup pour l’homme » de Brigitte Giraud, mémoire retrouvée

« Un loup pour l’homme » de Brigitte Giraud (Flammarion 2017)

Ce livre, écrit au présent, en phrases tour à tour courtes et directes puis en descriptions très visuelles ou en énumérations promenant le lecteur dans un univers très concret, est en fait une rencontre longtemps reportée avec un passé fondateur. Lyonnaise, née à Sidi-Bel-Abbès, Brigitte Giraud, romancière reconnue, dit être devenue écrivain pour écrire ce livre. Il lui fallait la maîtrise de l’écriture acquise au fil de romans remarqués (« La chambre des parents », « Nous serons des héros »…) pour oser se confronter à cette mise en récit. On peut en effet imaginer qu’aller à la rencontre de son père et lui donner une incarnation dans un moment si fort de sa vie aurait pu être une forme d’intrusion et pas l’intime compréhension à laquelle il faut bien se préparer. Décrire le quotidien intime de ce père au moment où elle-même va naître, à un âge qui est celui de son fils aujourd’hui, c’est à l’évidence l’aboutissement d’une longue maturation. Il lui a fallu passer par des conversations avec ses parents, suscitant le récit de souvenirs qu’elle a ensuite fait entrer dans son imaginaire pour à son tour accoucher de ce beau livre, pudique et vibrant de sensibilité.
A partir des mots initiaux de son père résumant « sa guerre », dans laquelle il n’avait voulu entrer que sans arme, d’où cette formation d’infirmier affecté à l’hôpital de Sidi-Bel-Abbes, et « Il faisait beau tous les jours, et c’était comme des vacances » l’auteure bâtit une toute autre histoire. Elle nous donne à vivre le parcours initiatique d’un tout jeune homme mûri par la souffrance des autres, la peur, et l’entrée en paternité dans cet étrange ailleurs.
Parlons déjà du beau titre de ce roman. « Un loup pour l’homme », est extrait de la citation de Hobbes (Homo homini lupus est, l’homme est un loup pour l’homme) pour qui l’état initial d’hostilité des hommes contre leurs semblables ne peut se résoudre qu’en transférant au Léviathan le pouvoir de la force. Ce titre décrit bien le paradoxe où se trouvent plongés ces jeunes appelés dans cette guerre sans nom. L’Etat français-Léviathan engage tous ces jeunes hommes dans une guerre perdue d’avance, ce qui au passage, contredit un peu Hobbes… Mais aussi dans le roman, le loup, réel ou rêvé est l’animal qui sauvera Oscar, ce blessé amputé pour qui l’infirmier Antoine se prend d’une affection exclusive, et presque amoureuse (voir cet étourdissant portrait que l’auteure fait d’Oscar à travers les yeux d’Antoine à la veille de leur séparation, page 173). Mais comme dit le harki Taha, « Le loup n’est pas toujours celui qu’on croit ».
Oscar est le personnage central du roman, autour duquel le goût d’Antoine pour le soin d’autrui se développe : « Antoine comprend, en avançant dans la lumière matinale, ce que signifie prendre soin ». Jeune amputé, dans des conditions qui ne seront révélées que dans la dernière partie du livre, Oscar concentre dans sa personne la situation dramatique dans laquelle se trouvent plongés ces jeunes gens que ce conflit prive de leur avenir, de leurs amours, de leur santé… et qui fuient une vérité à laquelle ils ne peuvent faire face qu’en se murant dans le silence. Seul Antoine finira par gagner le droit aux paroles et aux confidences d’Oscar, confronté à un impossible retour. « Alors il gagnait du temps, il demeurait muet, il avait besoin de réfléchir, il lui fallait imaginer ce qu’il ferait à son retour, ce qu’il dirait à son propre père et au père de Camille. Il était terrifié à l’idée de rentrer chez lui… ».
Brigitte Giraud a un rare talent pour faire vivre en assez peu de mots des personnages que nous voyons, entendons, que nous accompagnons…
Voici surtout Lila, belle amoureuse décidée, qui lâche tout pour retrouver Antoine et venir auprès de lui donner naissance à leur enfant que le médecin genevois a refusé de faire passer, disant « que si toutes les femmes de soldats avaient avorté, la terre serait dépeuplée ». La vie à Sidi-Bel-Abbès ne sera pas simple pour elle ni pour Antoine un peu écartelé entre sa vie militaire et leur vie de couple. Leurs retrouvailles donnent lieu à une subtile et riche description, les mots leur revenant en abondance après 3 mois de « lettres prudentes », mais la pluie privant Antoine de la surprise de Lila face à la beauté du paysage : « il voulait qu’elle soit d’emblée récompensée du voyage, de toute l’énergie qu’elle a mise à rejoindre cette rive de la Méditerranée ». Leur amour hésitant est pourtant bien beau, dans ces temps troubles et cette situation anormale.
Il y a ce médecin capitaine Tanguy, curieux personnage qui se désagrège peu à peu au fil du roman, et des évènements dans une sorte de folie. Les copains, Martin le cuistot, et Jo, le chauffeur du colonel, un temps proches du couple, mais que le retour en France séparera sans retour, les logeurs Alcaraz, et le docteur Nunez, figures de pieds-noirs représentatifs de l’atmosphère de l’époque chez les Français de Sidi-Bel-Abbès, et dépeints à touches colorées et sonores… Fatima, la domestique qui aide Lila, avec qui se noue un début de relation, avant que la montée des attentats amène les Alcaraz à lui imposer de s’en séparer… Tout un monde vit et s’anime autour de Lila et d’Antoine, et donne à leur séjour en Algérie un décor convainquant qui ajoute à la vérité des personnages centraux, comme ce qu’on dit des bons films, sublimés par la qualité des seconds rôles…
Et voici la petite Lucie. Elle arrive alors qu’Antoine est retenu à l’hôpital : « C’est une fille. Qui dort. Paisible, les poings fermés. Qui tète et qui sommeille. Trop sage dans un monde si agité… Elle n’a pas encore envie de savoir, elle a tout son temps… ». La description de la transformation que sa venue provoque en Antoine rappelle au père-lecteur, auteur de ces lignes, des sensations semblables et inoubliables quand sont nés ses enfants, si joliment décrites. Et cette scène magnifique où Antoine rentre dans leur petit appartement après avoir fait ses adieux à Oscar, et où sa toute petite fille lui fait oublier ce chagrin : « … C’est comme si Lucie avait deviné la peine de son père. Elle ne le laisse pas succomber à la tristesse. Elle intervient, courageuse et décidée, elle fixe Antoine et bientôt lui sourit. C’est un premier sourire, il n’y a pas de doute, fugace mais répété… ». Le lecteur se plaît à imaginer les sentiments de l’écrivaine, décrivant à ses lecteurs, mais aussi à son père, cette empathie de bébé envers son papa malheureux…
Un bel abîme à Sidi-Bel-Abbès.
Les bonheurs d’écriture sont abondants dans ce livre, trop pour pouvoir les mentionner tous. L’un des plus beaux moments est le chapitre où Antoine est affecté à la morgue, probablement une punition de Tanguy, de plus en plus incohérent. Dans ce lieu de mort, Antoine est paradoxalement pris d’une pulsion de vie où ce goût de soigner trouve curieusement sa plus haute expression. Quand il écrit le nom des jeunes morts dans les dossiers, avec une minutie extrême, « il sait qu’écrire le nom du garçon, sa date de naissance, son adresse et le lieu de l’accident, est encore une façon de parler de lui, de le maintenir un peu en vie … Il est leur gardien, leur compagnon, il se met à veiller sur eux… ». Il leur parle, leur raconte sa vie, les loups… Brigitte Giraud enrichit les lieux et les moments glauques avec une poésie prenante.
Vient le départ. « Avant d’embarquer, ils n’osent pas s’avouer qu’ils laissent en Algérie plus qu’un pays qu’ils n’ont pas eu le cran d’aimer, ils laissent tout ce qui fait un homme à vingt ans, et qu’ils ne retrouveront jamais… ».
Et la toute dernière phrase du livre « Lui seul savait …» nous confronte à une énigme dont nous n’avons que certains éléments. Et nous laisse pleins de questions, de réflexions… et d’envie de reprendre le livre pour trouver d’autres réponses. (Michel Wilson)