Camille Lacoste Dujardin,Toulouse, 26 septembre 2016

Camille Lacoste

Camille Lacoste

Camille Lacoste Dujardin, Lectures (contes, autour des femmes kabyles) : Toulouse,  26 septembre 2016. 

Comme nous avons travaillé en 2015 sur Assia Djebar Flyer Camille Lacoste-Dujardinhttp://coupdesoleil.net/midi-pyrenees/2015/11/24/assia-djebar-un-dossier/ , nous présentons en 2016 le travail d’une anthropologue récemment disparue. Pourquoi la Kabylie? de longue date, juste à côté de la capitale algéroise, les sociétés « traditionnelles » paysannes de langue berbère ont ici profondément évolué, portant à un haut niveau les chocs locaux entre fond « Tamazight », culture musulmane arabophone et culture française introduite plus fort et plus tôt qu’ailleurs. Pourquoi l’émigration à Nanterre? Parce que c’est là que sont venues ces femmes, plus tôt et plus nombreuses que d’autres migrantes. Pourquoi des contes? Parce que c’est la forme littéraire principale d’une culture orale, recueillie par écrit et traduite en français dès le XIXe siècle. Pourquoi Camille Lacoste?  Parce que cette militante a consacré sa vie au conte kabyle et aux femmes kabyles.  Souvenons-nous qu’en mars 2009, à Ombres blanches, Camille Lacoste a été invitée pour présenter son dernier livre: La vaillance des femmes,

Camille Lacoste-Dujardin, Par la lecture de ses écrits

Djaffar raconte: la vieille femme et le lion

Djaffar raconte: la vieille femme et le lion: voir en fin d’article Djaffar acteur de ses contes

 Nous étions une petite cinquantaine réunis Rue d’Aubuisson à Toulouse pour parler de Camille Lacoste Dujardin. La séance a été ouverte par le conteur Djaffar, avec l’histoire de la vieille femme, du fagot et du lion. Mélées au français, des phrases en kabyle que certains dans l’assistance apprécient, voix chaude, formules simples : le conte nous transporte dans les montagnes kabyles. Djaffar nous dira en fin de séance qu’au début des années 1950, quand il était petit enfant, dans son village pendant tout l’hiver était organisée chaque jeudi soir une séance de contes. C’était dans la maison assez vaste d’un de ceux (trois ou quatre) qui pouvaient accueillir tout le monde, avaient du bois pour chauffer la grande pièce et pouvaient faire circuler le panier de figues sèches où chacun puisait à volonté, comme parfois la jatte de lait caillé ou de petit lait. Lui-même petit enfant, comme des hommes adultes, récitaient parfois des contes, tout comme les femmes, et pas seulement les vieilles. Il nous dira aussi ce qu’était la pauvreté, quand sa mère devait surveiller le niveau des provisions : la grande jarre qui contenait le grain avait trois ouvertures superposées et quand on puisait par l’ouverture du bas, c’est que la famine était proche.

le sextuor; avec en fond sur l'écran les livres de Camille Lacoste

le sextuor; avec en fond sur l’écran les livres de Camille Lacoste

Puis le sextuor de ceux d’entre nous qui ont choisi les textes se lève et commence la lecture.

 En ouverture

Camille Lacoste, morte en janvier 2016 à 86 ans, est une ethnologue qui a écrit sur le monde kabyle algérien, sur la condition des femmes maghrébines en émigration comme au pays d’origine. Etudiante parisienne en géographie, elle va faire au Maroc son premier travail de terrain en compagnie de son futur mari Yves Lacoste. Elle comme lui ont, par leur famille, des attaches avec ce pays. Puis elle s’initie à l’ethnologie : débutante, elle a été frustrée d’une recherche à peine amorcée en Kabylie en 1953, lors de son arrivée à Alger. Quand commence la « guerre d’Algérie » fin 1954, toute recherche de terrain devient impossible. En 1955, Camille rentre à Paris et apprend le berbère. Son travail d’ethnologue se fait à partir des textes de contes kabyles écrits à partir des traditions orales recueillies depuis la fin du XIXe sicle. Pourquoi des contes? Parce que c’est la forme littéraire principale d’une culture orale, recueillie par écrit et traduite en français. Mais en 1969-74 elle « fait du terrain » auprès de femmes kabyles de Paris et de sa banlieue, et en rendant visite au village de sa principale informatrice dans les années 1972. Puis elle ne cesse d’approfondir l’étude de l’évolution vers la modernité de ce Maghreb, en particulier à travers les relations qui se tissent entre mères et filles et ne cessent de changer.

C’est en 1970 que sort aux Editions François Maspero le livre Le conte kabyle, qui est la thèse de doctorat de Camille Lacoste

Au sein d’une longue tradition orale bien maintenue, les contes kabyles étaient encore, jusqu’à une époque toute récente, en fonction.Racontés aux enfants, ils jouaient encore, au siècle dernier, un rôle véritable là où l’enseignement de type scolaire ne s’était pas encore en partie substitué à l’éducation maternelle.

Ce sont des contes presque vivants qu’il nous est donné de recueillir et d’étudier. Notre informatrice tient son répertoire de sa mère. Elle croit encore à la réalité des êtres surnaturels dont elle narre les méfaits. Il y a peu de temps, la récitation des contes kabyles offrait encore un caractère plus ou moins sacré. Elle évoque à bien des égards un rite magique : la récitation ne pouvait avoir lieu que la nuit ; il était interdit de conter le jour sous peine de se voir soi-même ou ses proches, affligés de la teigne. La veillée avait lieu auprès du foyer. La conteuse était une femme âgée, or toutes les vieilles sont très souvent settut =

la salle et l'auditoire, Rue d'Aubusson

la salle et l’auditoire, Rue d’Aubuisson

sorcière, ou tout au moins versées dans les pratiques magiques.

Le récit lui-même est précédé et suivi de formules consacrées, véritables rites d’entrée et de sortie. La plus fréquente en Kabylie, est celle-ci :

Le chacal, que Dieu le maudisse !

Nous, que Dieu nous fasse miséricorde !

Le chacal est parti dans le maquis.

Nous, nous sommes partis dans le chemin.

Lui, il nous a frappés avec un beignet, nous l’avons mangé.

Nous, nous l’avons frappé avec une souche, nous l’avons terrassé.

C’est assez évidemment une formule d’expulsion du mal opposant le maquis (c’est-à-dire la nature sauvage), domaine du chacal, au chemin établi pour et par les hommes.

A la fin du XIXe siècle, le conte était donc, en Kabylie, encore riche de son contexte, dans une société ou une grande partie des structures traditionnelles s’étaient encore maintenues.

Langue orale, affaire de femmes gardiennes des traditions, place privilégiée du conte dans la culture encore vivante il y a peu de temps, ces symptômes laissent supposer qu’il existe, en Kabylie, un véritable trésor en contes.

Malheureusement, ce trésor est méconnu ou incompris.

Qu’en disent les Kabyles eux-mêmes ? Les quelques enquêtes que j’ai pu moi-même effectuer font apparaitre une assez grande différence de comportement entre les hommes et les femmes que j’ai rencontrés. Je n’ai rencontré aucune difficulté pour recueillir des contes auprès de ces dernières. Elles entrent de plein pied dans la récitation, dans l’univers du conte. On sent que le conte est leur affaire, à elles qui ont la charge de l’éducation des enfants ; leur gros problème est celui de la fidélité de leur mémoire, la fille se souciant d’égaler la mère. Mon informatrice est incontestablement fière et heureuse de me réciter les contes qu’elle connait, et mon intérêt, après l’avoir fort étonnée, la ravit.

Du côté des hommes, l’enquête n’est pas si facile. C’est un refus pur et simple qui m’est opposé. Ce grand écart de comportement appelle plusieurs remarques. C’est tout d’abord un phénomène actuel et peut-être récent (des contes ont été recueillis autrefois auprès d’hommes) : les hommes kabyles, le plus souvent très évolués et modernes, affectent volontiers un certain mépris pour ce qu’ils jugent être des histoires de femmes. Résolument tournés vers le progrès, ils éprouvent quelque difficulté à reconnaitre la valeur de leur patrimoine culturel, souvent encore vivant, mais en voie de disparition.

Cela étant, les femmes kabyles ont assurément une connaissance plus consciente des contes que les hommes, et l’art de conter est aussi, chez elles, plus traditionnel.

C’est l’une d’elles qui m’initia aux contes. Et le premier qui me fut dit me confirma tout ce que je pressentais sur la qualité des contes kabyles.

Madame Belhamissi, mon informatrice, a été élevée en France dans une cite métallurgique de l’Est où se groupent des Algériens émigrés. Elle y a vécu dans sa famine kabyle venue d’Igufaf. A l’intérieur de la maison, la vie continuait comme en Kabylie. Les hommes se chargeaient des courses ; la mère ne quittait pas le foyer, entièrement occupée par les nombreux enfants et les travaux ménagers.

On n’y parlait que le kabyle. Venue, depuis son mariage avec un homme d’Igufaf lui aussi, habiter à Paris au domicile de ses beaux-parents, c’est dans une petite pièce au dessus d’un café kabyle et parisien qu’elle me transmit l’atmosphère particulière des soirées de contes.

La récitation était précédée d’une véritable « mise en condition ». Adultes et enfants, enfants surtout, nombreux, frères et sœurs, cousins, cousines, assis autour de la table, la conteuse, mère de famille, prépare son auditoire par un long silence. Chaque enfant, muet, attend avec émotion ces histoires merveilleuses qu’il connaît déjà et qu’il va revivre. Incontestablement, conteuse et auditoire vivent l’action. C’est avec l’accord de tous que les problèmes sont résolus.

L’auditoire participe par ses exclamations, ses opinions, rectifiant telle omission ou inexactitude. Madame Belhamissi demandait souvent l’avis de sa belle-mère (originaire du même village). L’existence d’un auditoire participant est le garant de l’authenticité du conte.

Le changement d’attitude récent des intellectuels et des écrivains vis-à-vis des contes est montré en présentant une série d’ouvrages.
Puis on s’intéresse au contenu des contes eux-mêmes. Texte tiré aussi du livre de 1970

Dans le cas du conte de la mère dénaturée, les récits kabyles introduisent toujours l’histoire par un motif qui leur est particulier : le père exige de ses fils le meurtre de leurs mères respectives et c’est parce que le héros refuse seul ce matricide qu’il s’enfuit avec sa mère et est précipité dans toutes sortes d’aventures. Tout l’ensemble de l’histoire se déroule ensuite au même niveau tragique autour des rapports compliqués entre le fils et sa mère. Ce sont des contes réalistes, d’un réalisme sans concession.

parole aux lecteurs

parole aux lecteurs

Les choses sont dites telles qu’elles sont, dans leur simple et dure vérité, à l’image de la vie rude et sévère dans la montagne kabyle où tout manquement peut entrainer une catastrophe et prend figure de crime : la paresse et la gourmandise du « fainéant » qui se livre a une orgie solitaire de ses fèves de semence, conduisent sa famille au désastre. Ses femmes sont dévorées par l’ogresse, tout le village est en péril, seule la valeur de l’un de ses fils rétablira la situation. Dans cette vie cruelle où la famine et la pauvreté reviennent comme une obsession, les hommes se doivent d’être impitoyables et de sanctionner sévèrement tout manquement : les châtiments sont terribles pour les marâtres coupables trainées à la queue d’un cheval, écartelées, ou enfermées vives a demi-mortes jusqu’a ce que mort s’ensuive. Ce haut degré de tragique est exempt de tout goût morbide : on ne trouve nulle part de complaisance à décrire des raffinements de cruauté ou tout autre détail malsain ou équivoque.

Cette sévérité n’exclut pas une certaine rêverie poétique qui peut naître à l’évocation des plaisirs de la vie un beau couscous abondant, au beurre et à la bonne viande de mouton, la beauté de la femme à conquérir : « aussi resplendissante que la lampe », « celui qui la voyait le jour en rêvait la nuit », ou de l’amant : « nul n’égalait sa beauté » qui « brille comme le clair de lune ». En ces occasions les images sont des plus heureuses et les accents du conteur rejoignent ceux du poète, ménageant une trêve souriante au cœur des actions les plus mouvementées. Ainsi tout est dans les contes à l’image des conditions d’existence des montagnards kabyles pour qui la rudesse et la sévérité excluent la faiblesse, mais non point la tendresse.

Aussi les sentiments qui animent les protagonistes, amour ou haine, jalousie, les dangers affrontés par le héros, les vengeances, les châtiments infligés sont le plus souvent d’une grande violence, parfois poussé au paroxysme. On est bien loin des versions édulcorées des Contes de Perrault et des contes arabes.

On présente alors quelques livres de contes et on en cite quelques extraits.
On aborde alors le statut des femmes thème introduit par un texte tiré du livre La vaillance des femmes, de 2008.

Si dans toute la littérature orale les femmes se trouvent représentées comme la clé du pouvoir, en revanche, la nature même de ce pouvoir, comme les moyens d’y accéder, diffèrent radicalement d’un contexte à l’autre (celui des hommes de culture kabyle traditionnelle et celui des contes hérités du patrimoine oriental et citadin). C’est que les représentations traditionnelles telles que les a transmises la littérature orale féminine se trouvaient, en Kabylie, au service d’une organisation sociale, familiale et villageoise que les hommes veillaient à maintenir. Parmi eux, les plus puissants étaient les chefs, patriarches de grandes familles, surtout nombreuses en hommes dans la force de l’âge : ceux-ci, à la fois producteurs dans le domaine de l’économie agricole locale et commerçante extérieure, participants à la gestion politique du village, étaient aussi guerriers défenseurs de la communauté villageoise. Ils contribuaient à renforcer le capital symbolique de leur famille en lui garantissant une place de choix dans l’organisation sociale villageoise.

La fécondité des femmes était ainsi directement profitable à la puissance et au prestige de l’ensemble de la famille, tant et si bien que les hommes, comme les femmes elles-mêmes, ne pouvaient point trouver de salut hors de ce schéma dont leur honneur commun dépendait. A l’opposé, la stérilité — imputée aux femmes —, par honteuse faillite à la maternité en garçons, justifiait le renvoi d’une épouse incapable d’être mère d’hommes. L’on peut supposer que les femmes en venaient à s’accommoder tant bien que mal de cet état de choses, conscientes d’être la source majeure et réelle du pouvoir, comme détentrices de cette précieuse clé de la puissance familiale et communautaire patriarcale. Le concours des femmes est aussi indispensable à l’accomplissement des actes productifs requérant la célébration de nombreux rituels destines à assurer fertilité et fécondité.

ouvrage fondateur de l'oeuvre de Camille Lacoste

ouvrage fondateur de l’oeuvre de Camille Lacoste

Par ailleurs, même si les hommes se réservaient l’exercice politique du pouvoir par la gestion des affaires de la communauté villageoise dans la «maison des hommes » ,les femmes n’en étaient pas totalement exclues, puisque certaines femmes âgées pouvaient, à l’occasion, s’y trouver. Elles prenaient aussi part, sous une forme en principe dépourvue de risque et à distance, à la guerre, attisant, par leurs youyous (ililiwen), la combativité des hommes. Elles étaient également des observatrices attentives et volontiers juges de la conduite des hommes.

Mais les femmes n’étaient pas dépourvues d’autres armes, car elles avaient développé au travers des rôles maternels qui leur revenaient de nombreux contre-pouvoirs propres, en commençant par les rapports préférentiels avec ces hommes auxquels elles avaient donné la vie : leurs fils. Elles pouvaient ainsi exercer leur influence jusque dans le domaine politique masculin.

 

Puis on résume oralement l’analyse par Camille Lacoste du partage des tâches entre hommes et femmes… très codifié, comme l’évolution de la condition féminine consécutive à l’appauvrissement des montagnes kabyles dès la fin du XIXe siècle, à la guerre d’indépendance, à la scolarisation généralisée des filles, à l’arrivée de la contraception dans les années 1980, au retour au village (pour des vacances) des femmes vivant en émigration. Ces problèmes seront repris largement dans la discussion avec le public.

Dans Dialogues de femmes en ethnologie (2002), Camille Lacoste-Dujardin nous livre une réflexion à la fois sur le monde féminin et sur la relation de la femme ethnologue avec son amie qui est en même temps son « objet d’étude ».

 Fatma n’Amar vit à Paris dans le XIXe arrondissement. Nous fîmes connaissance en janvier 1970. Au petit café du XIXe, lieu de rendez-vous, rien que des hommes, l’accueil est « presque délirant » ai-je alors noté sur mon carnet. Car on m’attendait, tout le monde leur avait déjà parlé « de la dame qui est allée cet été au pays », de la « dame qui va dans les villages et qui parle avec les gens ». Alors ici, en France, ces hommes me disent tout de suite combien ils sont contents que je ne sois pas « une de l’assistance ». Tous paraissent ravis et rassérénés lorsque je tente d’expliquer que je veux « écrire sur la vie aux villages ». Qu’une Française puisse s’intéresser à ce qu’eux-mêmes ont quitté ? « Un pays bon pour les chèvres, pays de jeunes bergers, de pauvres paysans « qui heureusement vivent maintenant en grande partie grâce aux pensions » – et à l’émigration ! L’un d’eux conclut « il n’y a pas de sot métier ».

Je me trouve entourée et sollicitée d’écouter chacun tour à tour. L’un, en ménage avec une Française, me parle de ses difficultés financières et se désole d’avoir dû laisser un de ses enfants en nourrice au village ; l’autre se plaint du racisme des Français et des Portugais à leur égard ; un autre déclare : au pays « la terre est trop pauvre, rien ne pousse, il faut venir ici ».

La vaillance des femmes, de Camille Lacoste

La vaillance des femmes, de Camille Lacoste

N’étant pas un élément des institutions qui les contrôle ici, je suis autre chose, plus proche d’eux. Car j’ai été chez eux ; En Algérie je m’efforce de me faire accepter ; ici ils trouvent une Française devant qui ils retrouvent une dignité trop souvent contestée. Ils peuvent espérer me faire comprendre les raisons de leur émigration, la justifier tant vis-à-vis des Français que vis-à-vis d’eux-mêmes. Ils ne parviennent pas à saisir mon projet d’ethnologue : je ne rencontrerai pas les mêmes difficultés avec Madame Laali : c’est au sein d’une famille que l’on va me conduire, auprès d’une femme. C’est un logement sous les toits, juste de quoi assurer au minimum le vivre et le couvert d’une simple famille ouvrière entassée ici avec ses huit enfants. Là aussi je suis attendue. Madame Laali était supposée ignorer le français et ne parler que berbère, mais elle me salue et s’empresse en français : femme remarquable, belle et digne, dont on perçoit d’emblée la finesse et la sensibilité. Mari et femme m’invitent à venir chez eux, au pays, pour les vacances. Lui est un ouvrier apprécié à l’imprimerie parisienne qui l’emploie depuis vingt ans : « il n’y a que les fainéants qui ne trouvent jamais rien à faire ». Cette phrase, je ne saisirai que plus tard sa portée : quelque chose de très important pour les déracinés. Elle permet de justifier leur exil, leur rupture avec la conception traditionnelle du travail paysan, en temps et en efforts non comptabilisés, et leur adhésion à cet autre système où le travail est salarié, où le temps est compté. Ce soir là je notai sur mon carnet « Madame Laali veut bien travailler avec moi. Rendez-vous mardi prochain à 14 heures ».

L’évolution se fait dans les structures de la famille, ce dont nous parle le texte tiré de l’ouvrage collectif Maghreb, peuples et civilisations, édité en poche- La Découverte 2004, article « Familles d’autrefois, familles de maintenant » :

Héritières de la grande famille des solidarités tribales les structures familiales sont, à travers tout le Maghreb d’aujourd’hui, en pleine transformation.

Selon les pays, cependant il apparait que le degré d’affranchissement de l’idéologie patrilignagère est inversement proportionnel au degré de la société civile.

Toutes les sociétés maghrébines sont en proie à deux mouvements opposés. Des aspirations au changement, induites par la désuétude des patrilignages, par la confiscation d’une grande partie de leur autorité par les Etats, viennent à l’encontre d’une tendance à la crispation sur l’idéologie de la grande famille, tendance qui se trouve confortée voire renforcée par des courant politiques prenant appui sur des interprétations intégristes de la religion. De sorte que deux mouvements opèrent en sens inverse, le premier destructeur des anciennes solidarités, l’autre conservateur, voire reconstructeur de nouvelles cohérences.

avant le spectacle, dernière répétition pour régler la voix

avant le spectacle, dernière répétition pour régler la voix, Françoise et Micheline

Ainsi, en Algérie, les bouleversements consécutifs à la guerre d’indépendance joints au déclin de l’agriculture, à l’émigration, aux déplacements de populations, ont amené à de très fortes perturbations dans les structures familiales qui offrent désormais une assez grande variété.

Même en secteur rural, les foyers complexes ne rassemblent plus désormais qu’un peu plus la moitié de la population des villages. Ces foyers complexes sont ceux qui regroupent sous un même toit plusieurs ménages appartenant soit à plusieurs générations, soit à une même génération ou encore avec les deux formes combinées.

peu à peu, la salle se remplit

peu à peu, la salle se remplit

Apparemment fidèle à la règle et au mode de groupement patrilignagé ces foyers complexes n’en maintiennent que la seule fidélité idéologique, sans les fondements économiques et politiques. Ces modes de groupement familial ne constituent plus en effet que des unités de consommation, la production et son organisation échappant désormais à la gestion des familles. Ces foyers nombreux permettent ainsi de supporter, au moins temporairement, la charge de vieilles personnes, de malades, d’exclus, de marginalisés, de sans-emploi.

En revanche, en pérennisant le modèle patrilignagé, en resserrant la solidarité des hommes, père, frères, cousins, une telle adaptation de la forme de la famille à des conditions nouvelles ne peut que conforter, sinon même revivifier, l’idéologie de la grande famille et du patriarcat. Rien d’étonnant à ce qu’en ville, comme à la campagne, la proportion de ménages complexes soit encore importante.

Enquête récente de Camille Lacoste

Enquête récente de Camille Lacoste

À côte de ces familles complexes, encore majoritaires, le mouvement vers la conjugalité amène le quart au moins des villageois et des citadins à vivre dans des foyers ou les parents habitent avec leurs enfants, souvent nombreux.

Mais l’idéologie de la grande famille exerce une certaine résistance à cette tendance à l’éclatement. Les tentatives de conjugalité d’un jeune couple sont condamnées. L’autonomisation conjugale, la séparation d’avec la parenté sont alors perçues comme trahison du groupe et sanctionnées par sa mise au ban des solidarités patrilignagères.

Dans bien d’autres foyers, un ménage conjugal cohabite souvent avec un ascendant, le plus souvent la mère du mari. C’est souvent le cas en ville. Et il n’existe guère de foyers de célibataires, le célibat étant proscrit tant par l’idéologie patrilignagère que par l’Islam.

Ensuite on résume les autres points qui entrainent cette modification de la structure familiale : croissance démographique, l’afflux considérables des ruraux vers les villes, l’allongement de la vie et la désagrégation fréquente de la famille du fait de l’instabilité conjugale.
En début du spectacle, Sabah présente notre association

En début du spectacle, Sabah présente notre association

Puis on aborde à propos e la situation des filles en émigration le texte tiré de Yasmina et les autres de Nanterre et d’ailleurs, filles de parents maghrébins en France, C Lacoste-Dujardin y publie en 1992 les résultats d’une enquête à Nanterre centrée sur 22 jeunes femmes maghrébines, la plupart kabyles.

« Ces jeunes filles entretiennent avec leurs mères des rapports qui peuvent aller d’une mésentente radicale accompagnée d’une impossible identification, jusqu’à la complicité la plus facile et la plus étroite. Lorsque la mère ne s’est pas totalement mise au service du pouvoir patriarcal, les rapports entre fille et mère sont beaucoup plus riches qu’avec le père. Ces rapports sont plus complexes aussi du fait même de cette solidarité féminine contre l’autorité masculine, paternelle et patriarcale. Ce front mère-fille peut les conduire jusqu’à la rupture d’avec le père par une révolte ou une « rébellion », comme chez Baya, Amina et Malika (trois des 22 jeunes filles ou femmes interrogées) ; mais le plus souvent, cette solidarité se limite à une attitude davantage défensive que vraiment combative, à une résistance plus qu’à une opposition active.

Georges, dans le public, intervient

Georges, dans le public, intervient

La plus grande mésentente entre fille et mère est exprimée par Yasmina, pas encore réconciliée avec ses parents qu’elle a fuis il y a deux ans. « Ma mère aimait à faire des enfants, elle aurait aimé continuer d’en avoir, jusque après la huitième naissance, mais les médecins l’ont arrêtée. Je le vivais très mal, chaque fois qu’elle faisait un enfant de plus, on avait moins de chances de s’en sortir. »

Yasmina exprime sa conscience d’une contradiction entre deux aspirations d’accomplissement féminin. L’une, celle de sa mère qui privilégie la vocation quasi exclusive à la fécondité selon le modèle patriarcal et maghrébin de la femme « mère-avant-tout », est par elle, disqualifiée au nom du manque d’ambition, d’une stagnation, voire d’une aggravation des conditions de vie, sociales et économiques. L’autre, la sienne, prétend, au nom d’exigences plus adaptées au monde moderne et à la société de résidence, à l’exercice d’une activité féminine extra-domestique susceptible de promouvoir une ascension sociale.

Au complet, le groupe des lecteurs

Au complet, le groupe des lecteurs

Toutes les 6 s’accordent à reconnaître que leur mère fut une « bonne mère » : « elle a bien su nous élever, elle a bien fait son travail »… dans l’accomplissement de sa fonction éducatrice dont elle comptable devant le père d’abord, ensuite devant toute la famille, la parenté, voire la communauté.

Cette responsabilité éducatrice maternelle devant l’autoritarisme paternel est, en fait, le plus sûr garant de la bonne conduite des filles retenues par la crainte que leurs mères ne paient pour leurs incartades. « Il lui dit « c’est ta faute, tu ne tiens pas ta fille, tu ne sais pas l’élever, tu lui laisses trop de liberté, tu lâches les cordes » C’est toujours ma mère qui prend tout, et ça, je n’aime pas. Il ne la frappe pas mais il l’engueule à cause de moi, pourquoi ?

Camille Lacoste a « attaqué » un thème qui n’a cessé de faire polémique dans son article sur le voile (conclusion du texte de 2004 dans Libération, commenté ci-dessous dans la discussion après les lectures)
La parole à Claudine

La parole à Claudine

la parole à Annelise

la parole à Annelise

À l’école, le moderne fichu va ainsi à l’encontre, tant de la Déclaration des droits de l’homme qui bannit toute distinction entre les hommes (et les femmes), que des principes de la laïcité. Car le fichu se définit comme une distinction d’allégeance à une communauté partisane, ce qui est le contraire de l’égalité. Il est aussi, avant tout, une expression militante et politique. Et ce n’est sans doute pas un hasard si ce voile significatif voudrait être imposé aux jeunes filles de l’immigration maghrébine, elles dont l’intégration est en meilleure voie, et alors même que la plupart de leurs mères et grands-mères n’ont même pas été voilées. Ce fichu islamiste semble bien une innovation récente faisant partie d’une stratégie anti-intégration à visée d’apartheid.

Puis vient une lecture, tirée du livre Des mères contre les femmes, 1985, réédité en 1996

Que de contradictions apparentes dans les relations entre les hommes et les femmes de la Méditerranée!

Contradictoire, l’attitude des hommes à l’égard des femmes, tantôt les méprisant, les bafouant, les opprimant, tantôt les encensant, les révérant, les adorant mais toujours les redoutant.

Contradictoires, le souci permanent de la sexualité et la ségrégation rigoureuse qui sépare les sexes.

Contradictoires, l’extrême importance accordé à l’exercice de la sexualité masculine et l’étouffement de la sexualité féminine.

Contradictoires aussi, l’extrême pudeur, le mutisme sur les rapports au sein des couples et l’écho public fait a la défloration lors du mariage.

Contradictoires encore, le silence des hommes entre eux au sujet des femmes qui leur sont proches et la libre parole des femmes entre elles, sans ménagement pour les travers masculins.

Contradictoires, l’affirmation de la violence comme une valeur virile, la mâle assurance d’une incontestable supériorité des hommes sur les femmes et le recours au giron maternel ; l’indépendance masculine proclamée, mais une dépendance à la mère toujours vivace.

La parole à Micheline

La parole à Micheline

la parole à Marc

la parole à Marc

Contradictoire enfin que les apôtre zélés de cette domination masculine, les artisans de son inculcation, de sa reproduction, se trouvent être femmes elle-même : des mères.

Comment se peut-il que des femmes soient aliénées à ce point ? …/…

Ces apparentes contradictions ne sont que les termes d’une même logique patriarcale faisant place à un pouvoir ou contre-pouvoir des mères de garçons, ces productrices d’hommes. Car dans toute cette même aire patriarcale, n’a-t-on pas le plus grand respect, voire le culte de la fécondité féminine ?

En vérité ces contradictions inhérentes aux sociétés patriarcales n’apparaissent incompréhensibles et difficilement supportables qu’en raison des profonds changements qui affectent ces sociétés. Hommes et femmes du Maghreb viennent à ressentir, et à prendre, conscience, des nouveaux inconvénients de rapports entre les sexes qui, autrefois intégrés dans un système cohérent de valeurs, sont aujourd’hui de plus en plus inadaptés, dans un nouveau contexte, à d’autres conditions de vie.

Ce sont les bases mêmes de la société, la distribution des rôles respectifs des hommes et des femmes, les modalités de leurs rapports, les termes de leur entente, les finalités de leur vie commune qui se trouvent remis en cause.

On termine avec les éléments de la polémique de Camille Lacoste avec Bourdieu, texte tiré du livre La vaillance des femmes, La découverte, 2008:

Considérant la société kabyle comme un « véritable conservatoire de l’inconscient méditerranéen le célèbre sociologue assure dans ce livre que son analyse de la «domination masculine » procède de l’observation et de l’interprétation de « l’ordre établi » par la « violence symbolique » qui serait celle d’une société de part en part organisée selon le principe androcentrique (la tradition kabyle) comme une archéologie objective de notre inconscient » En outre il prétend fonder son étude sur une « analyse ethnographique des structures objectives et des formes cognitives »

Or, Pierre Bourdieu me parait avoir abusivement limité sa méthode et son objet. En effet une analyse ethnographique exige le rassemblement de nombreuses données, observations et descriptions situées et historiquement datées, qui font défaut dans le texte au point que ses conclusions paraissent insuffisamment fondées. L’auteur de « La Domination masculine » a négligé deux sources que j’estime pourtant majeures et indispensables à une profonde compréhension des relations entre hommes et femmes de Kabylie : L’expression féminine elle même et les contes.

Sarmakandi, notre bibliographe

Sarmakandi, notre bibliographe

Puis c’est depuis la salle que d’autres paroles viennent renforcer les textes de Camille Lacoste. Mehenna Maafoufi, ethno-musicologue, nous dit ce que fut pour lui à Paris l’appui de Camille, sa « grande sœur », dans sa carrière de chercheur en doctorat (voir son témoignage: http://coupdesoleil.net/blog/hommage-inedit-a-camille-lacoste-mehenna-mahfoufi/)

Habib Sarmakandi, bibliophile impeccable, retrouve le compte-rendu critique du livre de Camille, publié dans Horizons Maghrébins, tout comme le document pédagogique publié en 1957 par Yves Lacoste dans la collection proche du Parti Communiste (Documents EDSCO, Chambéry) où il met en place ce que sont les berbères dans la vie du Maghreb.

Georges Rivière nous dit qu’actuellement, dans les montagnes kabyles, de villages en villages, pendant l’été, se succèdent des fêtes réunissant des milliers de participants, où se mélangent musique pop et musique traditionnelle, organisées principalement par des filles qu’on voit selon l’heure de jean ou en costume traditionnel.

Rue d'Aubusson, même sortie pour le public et pour les lecteurs et lectrices

Rue d’Aubuisson, même sortie pour le public et pour les lecteurs et lectrices

D’autres points sont soulevés : pour préciser que le « foulard islamique » « ou voile islamique » si fortement connoté actuellement comme affirmation religieuse, fut longtemps une distinction au sein des sociétés maghrébines complexes : Les femmes campagnardes (dont celles des montagnes berbères, kabyles entre autres) déambulaient avec un simple fichu retenant leurs cheveux sans cacher ni oreilles ni nuque, vêtement qui faisait partie intégrante du trousseau de mariage offert par l’époux. Si ces campagnardes allaient en ville, alors elles portaient le haïk, long voile (blanc à Alger, noir à Constantine), agrémenté du mouchoir cachant la bouche et le nez. Tenue que quelques « bourgeoises », au village même, portaient sur injonction de leur époux et/ ou de leur propre volonté, pour qu’elles se distinguent du vulgaire quand elles sortaient, ce qui était rare.

Djaffar conteur

Djaffar conteur

encore Djaffar

encore Djaffar

Autre mise au point pour rappeler que les langues berbères, toutes proches parentes entre elles, sont parlées au Sahara par les Touaregs (Hoggar algérien et nord du Mali), comme par une moitié des Marocains et un tiers des Algériens (principalement en montagne algérienne, Kabylie, Aurès). Sarmakandi nous rappelle que ce fut la langue de tout le Maghreb. D ‘abord seules quelques élites urbaines ont adopté la langue arabe dès la « conquête arabe » du 7eme siècle de l’ère chrétienne, puis peu à peu tous les gens des villes et tout le monde rural pour la Tunisie, seule une part de celui-ci en Algérie et au Maroc.

Encore Djaffar qui nous captive

Encore Djaffar qui nous captive

Djaffar parmi nous

Djaffar parmi nous

toujours Djaffar conteur

toujours Djaffar conteur

pour Djaffar, une écoute exceptionnelle

pour Djaffar, une écoute exceptionnelle