Mouloud Mammeri vu par Mohamed Arkoun : conte kabyle

Mouloud Mammeri

Mouloud Mammeri

Pour les fêtes de fin d’année 2016, donnons à nos lecteurs ce conte kabyle, après nos textes sur Camille Lacoste (http://coupdesoleil.net/midi-pyrenees/2016/12/05/camille-lacoste-dujardin-la-kabylie-du-djurdjura-decouverte/)

C’est dans le numéro double 6/7 de 1990 de la revue Awal, publié en hommage à Mammeri, que Mohamed Arkoun nous donne un conte villageois kabyle savoureux, dont voici des extraits.

[…] Dans les années 1945-52, Mouloud était un intellectuel brillant, élégant, admiré, écouté du village. Il avait eu le privilège d’étudier à Paris (licence de lettres classiques), de séjourner au Maroc auprès de son oncle Lounas, précepteur, puis chef du protocole du sultan Mohamed V. Les tous jeunes comme moi le suivaient du regard pour admirer sa chemise, son pantalon et son burnous en soie fine et dorée, on l’écoutait avec ravissement lorsqu’il devisait ou plaisantait avec ses amis, le soir, au clair de lune, sur la place nommée Thasasht dont il a évoqué la richesse poétique et la fonction socio-culturelle dans La Colline oubliée.

« Colline oubliée », déjà en 1950. Pourtant son père Salem maintenait vivante et vivace la vieille mémoire du village et de la Kabylie. Da Salem était l’Amin du village : homme de confiance, dépositaire de la mémoire collective, protecteur intègre du code de l’honneur qui assure la sécurité des personnes, des biens, des communautés. […] C’est de son père que Mouloud a reçu ce sens élevé d’une culture parfaitement intégrée et à grand pouvoir d’intégration, bien qu’elle fût totalement orale.[…]

Face à Mouloud si à l’aise, si favorisé par la naissance, l’histoire et la fortune, je ressentais pour la première fois une petite compensation aux handicaps sociaux de mon statut de « protégé » : je connaissais une langue, l’arabe, et avais accès aux sources de la religion vraie, je pouvais donc m’autoriser à prendre la parole publiquement dans un « foyer rural » (sorte de maison de la culture) récemment créé par Driss Memmeri, docteur en médecine qui venait s’installer au village pour le bonheur de toute la population (jusque là, il n’y avait qu’un humble dispensaire tenu par des sœurs Blanches à Aït Larbaa, village voisin de Taourirt-Mimoun).

Mohamed Akroun

Mohamed Akroun

Ma conférence [sur « La condition de la femme Kabyle et l’urgence de son émancipation »…] eut lieu devant un public réjoui, intéressé, ouvert. J’étais pourtant très mal préparé à une épreuve aussi redoutable. Certains concepts n’avaient pas de correspondants exacts en kabyle et j’avais peur, par dessus tout, de transgresser soit tel article du code d’honneur local, soit telle disposition du droit musulman.

On parla de l’événement dans tous les foyers et, bien entendu, Da Salem en eut connaissance. Son pouvoir d’Amin était déjà déclinant depuis l’institution d’une municipalité ; on n’avait donc pas sollicité son autorisation pour donner la conférence. Le lendemain, sûr de me retrouver au café où se réunissaient traditionnellement la plupart des jeunes, il vint vers moi levant sa canne pour me battre et fit cette déclaration publique qui résume parfaitement les modes et les voies de contrôle du discours social et du capital symbolique dans la société kabyle traditionnelle.

[…] « Ne sais-tu pas que tu appartiens à ceux d’en-bas et que si quelqu’un doit prendre la parole en kabyle, il revient à Dâdâk (« ton respecté ») Salem de le faire, si quelqu’un doit prendre la parole en arabe, il revient à Dâdâk Lounas de le faire et si, enfin, quelqu’un doit prendre la parole en français, seul Dâdâk Al-mulud (Mouloud) peut le faire ! Tu as transgressé les hiérarchies établies ; heureusement que ton père est connu pour sa droiture ; je t’invite à suivre strictement son exemple. »

[…] J’ai bien sûr demandé pardon à dâ Salem, homme unanimement respecté ; j’ai expliqué que l’initiative de toute l’affaire venait d’un Mammeri […] Le droit musulman n’avait pas été appliqué en Kabylie jusqu’en 1962. En manière de statut personnel, les Kabyles, jusqu’à l’indépendance, pouvaient opter pour le régime kabyle, musulman ou français. Parmi l’assistance, ceux d’en-bas ont été choqués par un mode de domination qu’ils croyaient révolu ; d’autres, ne comprenant pas exactement l’enjeu de l’admonestation, furent simplement amusés par la scène.