Kamil Hatimi à Toulouse, 13 septembre, espace diversité: lectures

 

Kamil à Toulouse, entre Claudine et Françoise

Kamil à Toulouse, entre Claudine et Françoise

KAMIL HATIMI

Le lauréat du prix littéraire Coup de Coeur est pour 2017 Kamil Hatimi. Le live  » La houlette » avait été présenté en lecture à Paris au Maghreb des livres 2016, http://coupdesoleil.net/?s=hatimi

Nous l’avons reçu le 13 septembre 2017 à Toulouse à l’espace Laïcité-diversité et d’emblée le courant est passé avec lui. Nous avons dialogué, il nous a expliqué que son rôle de « passeur » (il est germano-marocain éduqué en français) lui donne un métier de formateur au Centre d’entrainement aux méthodes actives (CEMEA). Son premier roman lui donne l’occasion de parler de son pays, le Maroc, où il ne vit plus depuis des décennies, mais où il retourne périodiquement.

« Il s’agit de votre premier roman. Né en 1960 à Rabat vous vivez maintenant en France. Vous avez fait des études de sociologie, exercé des métiers variés. Peut -être nous direz vous ce qui vous a poussé à écrire ? Vous situez votre roman au Maroc, l’occasion de revenir sur l’histoire récente de ce pays. »

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La Houlette

Le livre se déroule aujourd’hui dans les milieux du journalisme à Casablanca. Dragan le héros est le fils d’un Marocain de Tanger et d’une Serbe, sauvée par son oncle Dragan, communiste convaincu, au moment des bombardements de la 2° guerre mondiale. Elle a été élevée par lui.

Dragan est désormais incapable d’écrire (ni à la main ni sur son ordinateur). Revenu à Casablanca après avoir participé à un colloque à Paris il demande l’aide de son collègue et ami Vigon pour écrire l’article compte-rendu du colloque. Son ami accepte à condition qu’il aille consulter un thérapeute le docteur Urdiz. Un attentat dans un hôtel de Casablanca (nombreux morts étrangers, touristes venus par une agence « le plein de sud ») va faire remonter à sa mémoire un drame de son enfance.

UnknownPour animer la discussion, nous sommes six (dont l’auteur…) à lire les passages qui nous ont marqué dans ce livre. Sans jamais vouloir « dominer » son public, Kamil rit avec nous et gentiment nous dit que nos lectures donnent du relief à son texte. Et comme il se doit la conversation se poursuit au restaurant, puis en le racompagnant à son hôtel. Une belle soirée.

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Questions : A l’occasion de l’histoire personnelle de votre héros, vous revenez sur l’histoire du Maroc des années 60, la répression contre les partisans d’un changement pour un Maroc plus démocratique. Comment ce livre a-t-il été reçu au Maroc ?

Qui est la voix ? qui est le personnage de Tanger non photographiable ?

Retournez-vous au Maroc et comment ?

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Lectures

Entrée en matière : Casablanca, de l’aéroport à l’hôtel El Mansour

Dagan se faisait doubler de part et d’autre par des voyageurs anxieux, menacés en leur fort intérieur à l’idée qu’ils pourraient être mal classés dans la file menant au poste de contrôle de la frontière. […]. Entre ses doigts moites, il tenait le passeport dans lequel il avait glissé la fiche d’immigration, à présenter au check-point. Malheureusement pour lui, et bien qu’il eût disposé de suffisamment de temps pour remplir ladite fiche, celle-ci demeurait vierge de toute trace d’écriture manuscrite.

Et pour cause, Dragan avait perdu l’usage de l’écrit. Il ne savait plus écrire. Il ne pouvait plus écrire. Plus du tout. Pas le moindre mot. La panne. Sèche. Dans ces conditions, la perspective de devoir faire face à un officier de police rendait notre homme bilieux comme rarement il l’avait été durant son existence. Pourtant, Dragan n’avait rien à craindre. Rien à se reprocher. Il travaillait à la très patriotique Houlette Casablancaise, y était un journaliste sans histoires, au singulier comme au pluriel, n’avait jamais débordé de la ligne éditoriale du journal et avait toujours su faire preuve d’une indéfectible loyauté envers la monarchie chérifienne. Pas la moindre vague à son actif, aucun excès, aucune irrévérence et, mis à part la bouteille de Chivas Regal achetée au duty-free de l’aéroport d’Orly, il était aussi blanc que neige. Aucune substance illicite, pas de devises étrangères au-dessus du montant autorisé, aucun ouvrage, aucune publication interdite, pas d’armes ni d’explosifs, rien de rien.

Dragan put enfin débarrasser le plancher. Il sortit de l’édifice et héla le premier taxi venu.

« – Où vas-tu, mon frère ? » demanda le chauffeur, un vieil homme au volant d’une Mercedes couleur crème datant des années soixante-dix.

« -A Casablanca, à l’hôtel Villa El Mansour, qu’Allah veille sur toi. -Monte, mon frère ! »

A peine installé, Dragan sortit en urgence son téléphone cellulaire, composa un numéro et attendit qu’à l’autre bout le correspondant désiré lui réponde. Le taxi démarra.

« -Allo Vigon ? C’est moi ! Rejoins-moi à la Villa El Mansour. »

Dragan pénétra dans l’enceinte du bar de la Villa El Mansour sur pied de guerre. Il fit un rapide tour d’horizon avant de fondre en direction du zinc où Vigon, son ami et collègue de La Houlette Casablancaise, était accoudé.

« Un double scotch, Si H’med, ordonna Dragan. Non ! Un triple plutôt. Et une bière bien fraiche. Une Stork, qu’Allah veille sur toi. »

Si H’med servit les deux compères. Dragan but son triple scotch d’une seule traite, sous l’œil scrutateur de Vigon.

« -Bon tu veux quoi au juste ? -J’ai besoin de ton aide ! -Tiens donc ! Et que puis-je faire pour toi ? -J’ai un article à écrire pour demain, 17 heures. -C’est un grand jour ! Et… tu voudrais que je l’écrive à ta place, c’est ça ? -Tu as tout compris. -Formidable ! Mais tu veux que je te dise. Je ne kiffe pas l’idée. -S’il te plait mon frère », supplia Dragan, en tentant de baisoter les joues d’un Vigon grimaçant de dégoût.

« -Bon maintenant tu restes à ta place ! » ordonna Vigon après s’être défait de l’emprise de son collègue. »

Les deux hommes demeurèrent un instant sans piper mot, chacun dans son coin, les regards se perdant dans le scintillement kaléidoscopique des bouteilles de spiritueux, en enfilade sur trois étagères de verres.

« -Bon, c’est d’accord, je vais te l’écrire, ton article, finit par accepter Vigon. Mais tu restes à ta place. Je te préviens ! Tu ne bouges plus ! -Ok ! Je ne bouge plus. -Ecoutes-moi bien ! Je t’écris ton article, mais à une seule condition ! -Tout ce que tu veux ! -Tu prends rendez-vous chez Urziz. Urziz ? -Le docteur Urziz, oui. Le prince de Galles des médecins ! -Ah ? -Ce type est aussi diplômé qu’un général nord-coréen a de médailles. Un mur ! Il a soigné un confrère qui souffrait du même syndrome que toi. »

 

Coucher de soleil

En attendant qu’Ilyas se manifeste, Ouacila alla donc faire un tour du côté du belvédère, la où le point de vue sur le détroit est impre­nable. Elle descendit la ruelle ombragée lon­geant les anciennes fortifications de la Kasbah. Plus bas, elle atteignit la petite voûte taillée dans la pierre qui s’ouvre sur un spectacle fabuleux ‘de puissance : le dévoilement du dé­troit de Gibraltar. La gifle. Impression d’être happée par les bourrasques imprévisibles du Levante, et de devoir s’assurer de son ancrage au sol afin de ne pas être aspirée au large. Le ciel, la mer, la lumière, tout était si limpide en cette belle matinée. Tarifa, en face, était à sa place, et l’on percevait très nettement le tour­noiement de ses eoliennes au-dessus de sa tête. Le rocher de Gibraltar, plus à l’est, émergeait lui aussi à la lisière de l’horizon. Ouacila fut d’abord intimidée par la splendeur de l’endroit, par la sensation d’être suspendue au-­dessus d’un abîme de vertige. Elle eut besoin de temps pour s’accommoder à cet univers taillé dans la démesure. Elle se trouva un rocher qui lui convint, à distance prudente du précipice, et s’y assit. Ses grands yeux noirs larmoyaient du fait de l’intensité lumineuse. Les rafales intermittentes du vent d’est balayaient ses abondantes boucles brunes. Elle se laissa peu à peu gagner par un sentiment d’humilité et d’abandon, aidée en cela par la majesté du lieu ou bien, peut-être, par l’indicible vacuité que la route, tel un sillon, avait creusé en elle. Elle demeura ainsi un bon moment, sans volonté, livrée aux éléments naturels, absorbant lentement, profondement, l’air salin du large. Puis, comme on s’éveille à soi-même, elle finit par sortir de sa torpeur. Le théâtre démiurgique du détroit, cette orée marine séparant deux continents (deux mondes pour être plus juste) avait, peu à peu, émoustille ses sens. ,Eveillé son instinct de chasseur d’images. Etait-ce dû à l’inclinaison des lueurs matinales, à la purete des contrastes, à la netteté des lignes, l’étirement des perspectives ou à la perception fugace de correspondances universelles ? La seule chose qui compta à cet instant fut de ca­drer la scène, d’appuyer sur le déclencheur de son appareil photo afin qu’il émette son bruit rassurant d’instrument de haute precision : un Leica M8, petite merveille d’orfèvrerie photo­graphique, que son père lui avait offert pour ses trente ans. Elle souleva le bijou, appliqua son oeil contre le viseur optique de la caméra mais, à l’instant même où elle voulut prendre sa photo, elle s’arrêta net, comme frappée par la conscience soudaine d’un charme rompu. Comme si les ruminations, toutes les pensées qui l’avaient obsédée durant cette interminable traversée, de Casablanca à Tanger, refaisaient surface avec la ferme intention de reprendre leur place, le contrôle de sa vie, de son âme. Elle baissa la camera qui échoua, inerte, sur ses genoux. Ouacila se sentait vaincue, sidéree par l’absurdite du moment. Abattue aussi à l’idee que même le détroit n’avait su lui apporter ne serait-ce qu’une seule seconde de répit.

 

Unknown-1Journaliste

Votre sens de l’angle d’attaque, vos analyses vous valent l’admiration de tous dans la profession. Vous êtes de loin notre meilleur élément, Dragan. Soyez-en assuré ! Malgré sa propension à la flagornerie, pour une fois, Larbi pensait ce qu’il disait. Car Dragan était bel et bien le meilleur élément de la rédaction. La crême de la crême. Pour Dragan, écrire était devenu une routine qu’il exécutait sans aucun effort mais aussi, et surtout, sans la moindre passion. II avait développé un système pour ça. Une technique modulaire extrêmement ingénieuse composée de blocs interchangeables qu’il adaptait au contexte et au genre de l’article. Sa méthode n’exigeait aucune implication émotionnelle, pas plus qu’elle ne lui réclamait de devoir analyser ou comprendre les événements de l’actualité. Une fois ingérés par son systême, ces derniers se muaient en bulles abstraites reliées entre elles par un codex aussi sophistiqué que vide de signification. Mais le fin du fin, le nec plus ultra, résidait dans le fait que, grâce à sa méthode, Dragan avait le pouvoir d’inoculer, chez le lecteur, l’illusion du mouvement dans un monde à l’arrêt, celui de la vitesse et du progrès dans une société avançant au rythme lancinant d’un ralenti cinématique. II pouvait écrire à propos de n’importe quoi, de l’inauguration, en grande pompe, d’un centre d’accueil pour enfants des rues, de l’ouverture du grand chantier du TGV Tanger-Casablanca, de la programmation étoilée d’un festival international de musique et de la perspective de pouvoir y accueillir l’illustrissime Shakira, du vernissage d’une artiste sponsorisée par son ministre de mari pour représenter l’art marocain dans une biennale internationale d’art contemporain, de l’indéfectible soutien du peuple marocain à la création d’un Etat palestinien sur la base des frontières de 1967, de la félonie du peuple sahraoui, des phénoménales avancées démocratiques d’une constitution plébiscitée par quatre-vingt-dix-huit virgule cinq pour cent de la population, des grands enjeux géostratégiques de l’époque, de révolution du prix de l’huile, du sucre, du lait ou du mouton en vue de la fête dudit ovidé. Pour Dragan, écrire un article, un compte-rendu, un éditorial enflammé, une brêve ou une fable démagogique revenait à répéter strictement les mêmes opérations mentales. Savant équilibre entre invariants structurels et aléas conjoncturels. Dragan était le champion hors catégorie d’un tripatouillage sémantique permettant de déblatérer du présent sans jamais prendre le risque de se référer à des processus politiques, sociaux, économiques ou culturels susceptibles de provoquer ne serait-ce que le plus infime changement sociétal. Sous la plume de Dragan, parler d’actualité ne revenait pas à parler d’actualité, mais plutôt à dépeindre, avec une précision d’orfèvre atteint de myopie avancée, les méandres d’une cosmogonie parfaitement stabilisée. Un univers sans big bang. Le degré zéro de l’écriture journalistique. Pas bouger ! Jamais. Dragan maîtrisait son art comme personne à la rédaction et au-delà, comme personne au plus beau pays du monde. II était l’oiseau rare, la perle des perles, que tout le monde s’arrachait dans le microcosme extrêmement sélectif de la presse écrite et de l’édition journalistique pro-Makhzen. — Qu’attendez-vous de moi ? demanda Dragan, la voix blanche. — Comme si tu n’avais pas compris ! dit la voix. – J’ai dîné avec nos actionnaires hier soir. Ils s’inquiétaient à votre sujet. Ils voulaient savoir où vous en étiez, se demandaient quel est votre rôle au sein de la rédaction, ce que vous faites, quoi ! — Et que leur avez-vous dit ? — Ce que tout le monde sait, Dragan. Que vous écrivez à la rubrique « Nouvelles et Divertissements », et que vous signez vos articles sous le pseudo de Mohamed El Haked. — C’est vous qui m’avez encouragé à utiliser un pseudo, se surprit à répondre Dragan. — Je ne vous en fais pas le reproche. Croyez-le bien. Le nom de Dragan Chenah au bas de vos articles, ça ne faisait pas très couleur locale. Vous en convenez ? — Tout à fait, admit Dragan.

 

Unknown-2Démocratie

Le peuple n’a-t-il pas plébiscité notre nouvelle constitution à quatre-vingt-dix-huit virgule cinq pour cent ?— ça y est, il recommence ! – Assurément ! répondit Dragan qui n’en avait cure et qui dérouillait le martyr de devoir se fader, pour la énième fois, un plaidoyer qu’il connaissait par coeur et que Larbi ressassait, moins pour l’informer de décisions originales ou pour traçer, avec lui, de nouvelles perspectives éditoriales, que pour se rassurer lui-même du bien-fondé de ses théories fumeuses. — N’avons-nous pas fait élire un nouveau Parlement ? Est-ce que nous n’avons pas eu le courage de réhabiliter des partis politiques interdits durant les années de plomb et dont les dirigeants avaient été embastillés à l’époque ? — Assurément ! — A ceux qui, de l’étranger, pensent pouvoir nous faire la leçon en alléguant que les changements souhaités – on se demande d’ailleurs par qui ? – ne sont pas assez rapides, nous répondons que la démocratie telle qu’on la pratique en Occident n’est pas soluble dans la société marocaine. S’il nous faut prendre le chemin de la démocratie, ce sera à notre façon. Une démocratie à la marocaine. Avec nos propres valeurs humaines, culturelles, nos croyances à nous… Tous les gauchos, les vingt févriéristes, cette bande de voyous, ces va-nu-pieds, ils s’imaginent quoi, au juste ? C’est quoi leur projet ? Nous déstabiliser ? Installer le chaos comme en Libye ou en Syrie ? Un bain de sang ? Hein ! C’est ça qu’ils aimeraient ? Ils voulaient du changement ? Alors pourquoi ne sont-ils pas allés voter ? On leur propose des élections. Trop peu pour eux ! Ils préfèrent boycotter ! Révolution. Révolution. Ils n’ont que ça à la bouche. Bon, tout n’est pas parfait chez nous, c’est vrai, mais quand on a une constitution aussi pondérée, aussi bien conçue que la nôtre, faut être sacrément pervers pour vouloir bouleverser ce bel équilibre. Et notre exception marocaine, alors ? Vous pouvez me dire ce que font ces gens, Dragan ? Dites-moi un peu, Dragan, que font-ils ? — Euh… Ils aboient… comme des chiens ? ânonna Dragan. — Tout à fait, Dragan ! Vous me l’enlevez de la bouche. Comme des chiens ! Et les frérots, 1à ! Qu’est-ce qu’ils se figurent, ces pileux de malheur ? Ignorants ! Obscurs, sales et méchants ! — Incultes ! rajouta Dragan, avec l’espoir qu’en abondant dans le sens de Larbi, il augmenterait ses chances d’écourter son calvaire. — Ils s’imaginent être les seuls à croire en Allah, hein ? Dites-moi, je ne suis pas musulman, moi ? Dites-le-moi ! Pourquoi ne croirais-je pas en Allah ? Hein ? Ne pas croire en Dieu, ça n’a pas de sens. C’est ne pas comprendre ce qui est bon pour soi. C’est exactement comme souffrir d’une rage de dents et refuser de voir le dentiste.

 

Affiche La Houlette

Affiche La Houlette

Religion marocaine

Croire ou ne pas croire en Allah n’était donc pas son problême. Malheureusement pour lui, il ne pouvait ignorer que, lorsque l’on naît marocain, ces choses ne se pensent pas, et ne s’affirment en aucun cas. Au Maroc, la religion est un déterminant de 1’ADN patriotique de tout individu normalement constitué. Sain et valide. Un fait de naissance. Inné. Irréfutable. Dragan savait donc très bien que, mis devant un tribunal ou une instance chargée d’évaluer l’état de son patriotisme religieux, il n’eût jamais pu espérer s’en tirer à bon compte en invoquant, par exemple, une hypothétique clause d’irresponsabilité du type « je ne savais pas » ou encore « personne ne m’avait jamais rien dit ». C’est pourquoi, même si son instinct de conservation était au plus bas, Dragan parvenait tout de même à maintenir un fil de discernement, le minimum du minimum grâce auquel il pouvait éconduire ceux qui souhaitaient expertiser la fluidité de ses voies d’accès au Paradis et bloquer ceux qui, plus inquisiteurs encore, cherchaient à tirer au clair si oui ou non il fallait qu’on le condamnat à un dépeçage anticipé, en guise d’avance sur salaire de tous les châtiments qu’il allait devoir subir dans les géhennes de 1’Enfer. Pour Dragan, la méthode était très simple. Il avait appris à maîtriser les rituels langagiers bordant les relations sociales marocaines. Il connaissait toutes les arabesques, les virgules, les pommades et les enluminures de la phraséologie quotidienne et savait qu’à chaque situation, chaque événement, sacré ou profane, correspondait une formule prête à l’emploi qu’il suffisait de dire au bon moment, avec la bonne intonation et le bon rythme, pour émettre les signaux d’une religiosité de surface, le minimum syndical, à même de lui garantir qu’on lui ficha la paix. Son stratagème n’était cependant pas infaillible. Car des esprits avisés eussent très vite fait de démasquer la duplicité de sa couverture religieuse. Ainsi, pour pouvoir survivre au Maroc, Dragan devait limiter, au strict nécessaire, son immersion dans la vie sociale. Eviter les grandes manifestations, les mariages, les enterrements, les baptêmes, les matchs de football, les soirées caritatives, les réunions syndicales et politiques et, par-dessus tout, s’abstenir d’être pris dans le carré fermé d’une mosquée à une heure de grande affluence. — Avec la religion, c’est pareil, insistait Larbi. On a beau être bien équipé, avoir les meilleurs freins, les meilleurs amortisseurs, cela ne suffit pas. II faut un principe transcendant pour circuler et se stationner en toute quiétude. — Une bonne police d’assurance. — Tout à fait. Tout le monde devrait avoir une bonne assurance. Une bonne religion dans le fond, et l’islam en est une, est à la vie ce qu’une bonne police d’assurance est à une automobile.

 

Années noires marocaines

Les leaders politiques et syndicaux, les militants de base, les intellectuels, les étudiants, jeunes, moins jeunes, vieux, hommes, femmes, la répression n’a épargné personne. Le pouvoir voulait taper fort, écraser la contestation. Toute contestation. « Atteinte à la sécurité de l’Etat. » L’argument massue. Imparable. Beaucoup de camarades ont été contraints d’avouer, sous la torture, des crimes inventés de toutes pièces. On était face à une parodie de justice. Une justice de temps de guerre. La peur était partout. On pourra gloser sur notre manque de courage, nous reprocher de n’avoir pas été au rendez-vous de l’histoire, d’avoir trahi nos convictions, nos compagnons. Mais qui n’a pas connu cette peur-là, ne peut pas se poser en juge. — Pardon, Ilyas. Tu parles de quelle période, là ? -La chasse aux « gauchos » a débuté en 1963, avec l’arrestation en masse des militants de l’UNFP [Union nationale des forces populaires créée en 1959] et du parti communiste de l’époque. En juin ou en juillet, si mes souvenirs sont bons. Une vraie saignée au coeur des forces vives du pays. La répression est allée crescendo, jusqu’a atteindre un point culminant en 1965… — Les grèves lycéennes de Casablanca, se souvint Ouacila en pensant à la couverture du magazine Zamane [« Le Temps » : magazine consacre à l’histoire du Maroc.] aperçue, quelques jours plus tôt, au kiosque à journaux du marché du Maarif. — Plus personne n’évoque ces événements aujourd’hui. Il est impossible de connaître les chiffres exacts. Mais on parle de plusieurs centaines, voire d’un millier de jeunes tués par balles dans les rues de Casablanca. Puis, pour achever ce tableau des plus sombres, nous avons assisté, médusés, à l’enlèvement et à l’assassinat de Mehdi Benbarka. Pour toute une génération d’hommes et de femmes de progrès, sa disparition sonnait le glas de l’espoir. Nous étions entrés de plain-pied dans l’ère des années de plomb. Le Makhzen avait définitivement pris le pli de la terreur. — Vous n’avez pas pensé à quitter le Maroc ? — Partir ? Partir pour aller où ? En France ? Pour y faire quoi ? Nous étions sidérés, tétanisés, incapables de prendre la moindre décision, nous n’en avions pas les moyens, benti. Ni financiers, ni psychologiques…