Kamel Daoud nous parle

Non, je ne suis pas « solidaire » de la Palestine. Le mot solidaire est entre guillemets. Car il a deux sens. D’abord non à la « solidarité » sélective. Celle qui s’émeut du drame palestinien parce que se sont des Israéliens qui bombardent. Et qui, donc, réagit à cause de l’ethnie, de la race, de la religion et pas à cause de la douleur.

Ce texte a été publié le 12 juillet 2014, comme nous le rappelle Alain Lopez. Le contexte de l’époque est la guerre qui dure deux mois: « Israël lance l’opération Bordure protectrice contre la bande de Gaza » (wikipedia). Le contenu du texte (qui a circulé dans notre groupe) est approuvé par Marc Bernard, Gérard Kihn, Claude et Françoise Bataillon, Micheline Kouas comme par Claudine Nissou qui commente: « Ça me rappelle le temps qu’il a fallu pour que les gens comprennent que le conflit en Irlande du Nord n’était pas un conflit religieux entre Catholiques et Protestants mais une longue affaire de colonisation. Sans vouloir faire d’amalgame, of course! »

Le commentaire de Alain Lopez: 

Comment interpréter cet écrit de Kamel ?

Il regrette et dénonce le fait que le problème israëlo-palestinien soit devenu religieux, d’où une solidarité faussée du fait que la diplomatie mondiale et les médias les plus influents  ont « arabisé et islamisé » le drame palestinien. Le peule palestinien n’est pas vu comme une entité nationale unifiée mais comme une communauté religieuse. De fait notre « solidarité » et notre indignation se révèlent lors des affrontements meurtriers commis, la plupart du temps, par Israël pays colonisateur mais les « solidarités mécanique » et/ou « organique » (Durkheim, sociologue) ne sont pas continues jusqu’au point d’en arriver à un règlement du conflit juste et durable. D’où la différenciation de Kamel imagée en parodiant les « amateurs de lapidations » (Arabie Saoudite et autres: « le poids mort de l’humanité ») tout en laissant les Palestiniens résister avec « des jets de pierres ».

Ce qui n’est pas faux: les manifestations de « solidarité » sont nombreuses dans ces pays arabes mais sans conséquence heureuse pour la résolution du conflit. En termes de géopolitique on aura compris pourquoi « tout le monde » joue le statu-quo!!!

Kamel critique en phrases sibyllines le Hamas et l’Autorité palestinienne (divisions palestiniennes: incapacités et faiblesses) qui appellent à une « solidarité » que l’auteur traite de « jérémiade »…Enfin, il prône une « solidarité mécanique », je cite « celle qui fait assumer, par votre dignité, au reste du monde, sa responsabilité envers une question de COLONISATION pas de CROYANCES (souligné par moi!).

Notre ami Martin Lascoux,qui vit en Suède et a passé toute son enfance au Maroc nous dit: « … un texte ambigu. Et qu’est-ce que cela apporte?  Il me semble que c’est un texte qui s’adresse plus à un certain lectorat français qu’à des Algériens, un lectorat qui aime bien que l’on casse du sucre sur “les arabes” ou “les musulmans » …

Celle qui ne s’émeut pas du M’zab, du Tibet ou de la Kabylie il y a des ans, du Soudan, des Syriens et des autres douleurs du monde, mais seulement de la « Palestine ». Non donc à la « solidarité » par conditionnement religieux et « nationaliste ». Cette « solidarité » qui nuit à la victime et au solidaire parce qu’elle piège la Palestine comme « cause arabe et musulmane », dédouanant le reste de l’humanité par appropriation abusive. La « solidarité » qui se juche sur l’histoire d’un peuple malmené et presque sans terre au nom de la haine de l’autre. Cette « solidarité » concomitante que le chroniqueur a vomi dans les écoles, les manuels scolaires, les chants et l’arabisme et l’unanimisme religieux.

Le drame palestinien a été « arabisé » et islamisé à outrance au point où maintenant le reste de l’humanité peut se sentir débarrassé du poids de cette peine. C’est une affaire « arabe » et de musulmans. Cette solidarité qui a transformé un drame de colonisation entre clashs de religions, de haines et d’antiques mythologies exclusives. Cette solidarité VIP que le chroniqueur ne veut pas endosser, ni faire sienne. Cette « solidarité » qui préfère s’indigner de la Palestine, mais de chez soi, et ne rien voir chez soi de la « palestinisation » du M’zab ou du Sud ou des autres territoires du monde. Cette solidarité au nom de l’Islam et de la haine du juif ou de l’autre. Cette solidarité facile et de « droit public » dans nos aires. Qui au lieu de penser à construire des pays forts, des nations puissantes pour être à même d’aider les autres, de peser dans le monde et dans ses décisions. Cette « solidarité » pleurnicharde et émotive qui vous accuse de regarder le mondial du Brésil au lieu de regarder Al Jazeera. Cette « solidarité » facile qui ferme les yeux sur le Hamas et sa nature pour crier à l’indignation, sur les divisons palestiniennes, sur leurs incapacités et leurs faiblesses au nom du respect aux « combattants ». Au nom de l’orthodoxie pro-palestinienne que l’on ne doit jamais penser ni interroger.

Non donc, je ne suis pas solidaire de cette « solidarité » qui vous vend la fin du monde et pas le début d’un monde, qui voit la solution dans l’extermination et pas dans l’humanité, qui vous parle de religion pas de dignité et de royaume céleste pas de terre vivante ensemencée.

Si je suis solidaire, c’est par une autre solidarité. Celle qui ne distingue pas le malheur et la douleur par l’étiquette de la race et de la confession. Aucune douleur n’est digne, plus qu’une autre, de la solidarité. Et solidarité n’est pas choix, mais élan total envers toutes et tous. Solidarité avec l’homme, partout, contre l’homme qui veut le tuer, le voler ou le spolier, partout. Solidarité avec la victime contre le bourreau parce qu’il est bourreau, pas parce qu’il est Israélien, Chinois ou Américain ou catholique ou musulman. Solidarité lucide aussi : que l’on cesse la jérémiade : le monde dit « arabe » est le poids mort du reste de l’humanité. Comment alors prétendre aider la Palestine avec des pays faibles, corrompus, ignorants, sans capitaux de savoir et de puissance, sans effet sur le monde, sans créateurs ni libertés ?

Comment peut-on se permettre la vanité de la « solidarité » alors qu’on n’est pas capable de joueur le jeu des démocraties : avoir des élus juifs « chez nous », comme il y a des élus arabes « chez eux », présenter des condoléances pour leurs morts alors que des Israéliens présentent des condoléances pour le jeune Palestiniens brûlé vif, se dire sensible aux enfants morts alors qu’on n’est même pas sensible à l’humanité. Je suis pour l’autre solidarité : celle totale et entière et indivise. Celle qui fait assumer, par votre dignité, au reste du monde, sa responsabilité envers une question de colonisation, pas de croyances. Celle qui vous rehausse comme interlocuteur, négociateur et vis-à-vis. Celle qui vous impose la lucidité quant à vos moyens et votre poids, à distinguer votre émotion de vos élans. Celle qui commence par soi, les siens pour justement mieux aider l’autre, partout, dans sa différence comme dans sa communauté. La solidarité avec le chrétien pourchassé en Irak et en Syrie, des musulmans de Birmanie, des habitants de l’Amazonie ou du jeune encore emprisonné à Oum El Bouaghi pour un casse-croute durant un ramadan.

Les images qui viennent de Gaza sont terribles. Mais elles le sont depuis un demi-siècle. Et nos indignations sont encore aussi futiles et aussi myopes et aussi mauvaises. Et nos lucidités et nos humanités sont aussi rares et mal vues. Il y a donc quelque chose à changer et à assumer et à s’avouer. La « solidarité » n’est pas la solidarité.

Ce que fait Israël contre Gaza est un crime abject. Mais nos « solidarités » sont un autre qui tue le Palestinien dans le dos.

Que les amateurs des lapidations se lèvent donc : c’est la preuve que mis à part les jets de cailloux, ils ne savent rien faire d’autre.

Kamel Daoud

source : Chronique parue dans Le Quotidien d’Oran, avec l’aimable autorisation de l’auteur