Autogestion en Algérie? Marième Hélie Lucas publie…

Trois séances de présentation de ce livre à Toulouse en mai 2019:
17 mai 18h , L’atelier, 3 rue des cheminots
18 mai, 10h30, Librairie Elypse, 251 Route de Narbonne
18 mai, 14h, La chapelle, 36 Rue Danielle Casanova
Marieme, une amie algérienne libertaire, laïque et féministe, proche des idées d’Albert Camus et Daniel Guerin, ayant vécu de très près la période de l’autogestion algérienne vient d’autoproduire (petite maison d’édition) un livre qui vient de paraitre « Les débuts de l’autogestion industrielle en Algérie ». Ce livre posthume reprend une compilation des nombreuses notes de son mari Damien Hélie, décédé lors d’un accident tragique en Algérie.
A 80 ans, elle fait un travail remarquable pour faire connaitre les oppositions « sur le terrain » au fondamentalisme religieux dans différents pays (elle est très fortement impliquée dans la constitution et l’appui à des réseaux défendant la laïcité, notamment dans les pays marqués par la domination de l’intégrisme religieux, et en particulier SIAWA (Secularism Is A Women’s Issue). Voir le texte d’introduction du livre: http://www.mille-et-une-vagues.org/ocr/?DANS-L-IMMEDIATE-POST-INDEPENDANCE

à l’Atelier mai 2019, pour parler de l’autogestion en Algérie…

à l’Atelier, pour parler de l’autogestion en Algérie

En ce 17 mai 2019 nous sommes plus d’une quinzaine à L’Atelier, Rue des cheminots à dialoguer avec Marième Hélie Lucas. Elle nous montre en particulier comment le départ en quelques mois de l’immense majorité des cadres qualifiés de l’Algérie devenue indépendante a obligé « sur le tas » à faire fonctionner des entreprises, le nouvel Etat algérien ne donnant que plusieurs trimestres plus tard un cadre légal aux multiples autogestions de fait. Celles-ci se heurtent très vite à la prise en main des entreprises par des chefs locaux ou par des fonctionnaires représentant l’Etat, qui sont l’embryon des couches sociales qui progressivement constituent « le pouvoir », selon ce qui est décrit comme la « nouvelle classe » (Djilas) pour la Yougoslavie des années 1960.

Bien normalement, le dialogue s’oriente vite vers le mouvement algérien actuel… avec un groupe assez radical qui donne au potentiel démocratique algérien des racines essentiellement kabyles, ce qui est évidemment réducteur par rapport à la multiplicité des formes associatives traditionnelles, jemaa des campagnes comme des quartiers urbains…
Rappelons que les tentatives d’autogestion aux débuts de l’Algérie indépendante nous ont été contés par le film de Viviane Candas, commenté en salle entre autre par l’historien Mohamed Harbi, qui fut lui aussi un acteur de ces tentatives.  (http://coupdesoleil.net/blog/algerie-du-possible-film-de-viviane-candas/ )

Au delà de la  préface de Marieme Hélie Lucas, qui présente le livre pour le lecteur d’aujourd’hui, il faut lire directement les réflexions et témoignages de Hélie Damien, sociologue qui rattache son étude aux « maîtres » de l’époque: Bourdieu, Meister, Samir Amin et même Raymond Aron. Nous tirons de notre lecture quelques extraits significatifs…

[Cadre général]  « Les entreprises autogérées ne sont pas à la hauteur des discours politiques qui les célèbrent, et les espoirs placés en elles risquent d’être déçus. Ce sont, en général, des entreprises marginales qui ont le plus grand mal à se maintenir en activité. Tous les problèmes posés par l’indépendance pèse plus lourd sur elles que sur le secteur privé, qui dispose de cadres et de moyens financiers et qui domine l’industrie algérienne. Dans les entreprises autogérées, il ne reste le plus souvent que des manœuvres et quelques ouvriers qualifiés qui se débatte au milieu de problèmes qu’ils ne sont pas en mesure de résoudre.

Économiquement, il est douteux que l’ensemble du secteur autogéré soit rentable en l’état actuel les choses […] Les usines continuent de fonctionner parce que l’État n’exige pas d’elles le règlement de toutes leurs obligations. Il n’existe pas de sanctions économiques équivalentes à la faillite du système capitaliste.

Le gouvernement qui a pris la responsabilité d’installer un tel système de gestion, a mis très longtemps à établir une organisation encadrant le secteur autogéré et à promulguer les textes juridiques indispensables à son fonctionnement […]

D’un côté nous avons les déclarations triomphantes de l’idéologie officielle sur la fin de l’exploitation de l’homme par l’homme et les succès remportés par les travailleurs ; de l’autre, nous avons les entreprises qui survivent tant bien que mal et sans que personne n’y prête attention. Le contraste est frappant entre le monde des hommes politiques, qui parle de politique et idéologie, et celui des travailleurs des usines, qui parle salaires et difficultés économiques quotidiennes. »

Le modèle yougoslave. « Le système d’autogestion tel qu’il est appliqué en Algérie fait immédiatement pensé à l’organisation des entreprises en Yougoslavie, et il ne fait pas de doute que le modèle yougoslave à inspiré le législateur algérien, qui était à la recherche d’une forme de socialisme démocratique.

Néanmoins l’autogestion de Yougoslavie est très différente de ce qu’elle en Algérie. Tout d’abord, en Yougoslavie, l’autogestion intéresse surtout l’industrie, qui est toute entière intégrée dans ce système, et beaucoup moins l’agriculture, qui reste à 90 % entre les mains des paysans privés. En Algérie la situation est inverse, puisque l’autogestion est surtout rurale et non industrielle. En effet dans l’agriculture elle occupe toutes les anciennes terres de colonisation, et dans l’industrie, elle est encore dominée par un secteur privé resté puissant […]

Deuxièmement, en Yougoslavie, l’autogestion a été installée en 1953, après une période assez longue, huit ans, de gestion administrative, qui malgré tous ses défauts, a néanmoins permis l’organisation de la production sur des bases rationnelles. En Algérie, l’autogestion a été installée brusquement dès le départ des Européens, sans que l’on dispose des cadres nécessaires que la période administrative avait permis de former en Yougoslavie. Sa mise en place relève de l’improvisation hâtive, et le délai, assez court, pendant lequel elle a fonctionné ne permet pas de juger de tous ses aspects […]

Fonctionnement des organes d’autogestion. […]  La direction des entreprises est assurée par des organismes élus par l’ensemble des ouvriers de l’entreprise. […] Le nombre de candidats, présentés sur une seule liste, excède de 50 % a 100% le nombre de postes. Les travailleurs ont donc une marge de choix non négligeable. Les candidats ne sont pas présentés par un organisme officiel, Parti ou syndicats. Ils se présentent d’eux-mêmes, ou y sont incités par leurs camarades de travail, et la liste des candidats est donc formée de l’ensemble de ceux qui acceptent de se présenter et qui sont prêts à endosser des responsabilités. Cette absence d’intervention officielle, au niveau des candidatures, est très remarquable dans un pays où le parti unique a l’ambition d’encadrer la population et d’orienter l’ensemble de la vie nationale.

Dans l’autogestion agricole, la situation est très différente. L’Administration, le Parti et le syndicat interviennent pour la désignation des candidats aux organes d’auto gestion. La raison de la non intervention des autorités politiques dans l’industrie est vraisemblablement la marginalité économique du secteur autogéré […]

L’ouvrage contient une série d’entrevues auprès d’ouvriers, ou de responsables, toujours en français semble-t-il, dont l’intérêt est remarquable : ces entrevues concernent aussi bien l’organisation interne des entreprises que des vues plus générales. Voici quelques exemples :

« Il nous faudrait un directeur : il faut quelqu’un qui soit plus haut que nous. Quand on est entre ouvriers, on n’est pas obéissant. Il y en a qui s’en foutent. (Briqueterie)

« La discipline, c’est l’essentiel : un manœuvre doit respecter l’ouvrier ; l’ouvrier, le président. Au début c’était comme ça ; maintenant, la discipline se relâche. Depuis que Ben Bella a dit aux ouvriers : « c’est vos biens », en parlant des usine, la discipline se relâche, tout le monde se prend pour le patron. Il faut que le gouvernement fixe quelque chose. Avant, quand le patron était là, j’étais discipliné comme les militaires. Rien ne marche sur la discipline. Le rendement est mauvais. Quand on veut les commander, les ouvriers répondent : « c’est notre bien à tous ». Ben Bella a cassé la main-d’œuvre en disant : « tout le monde doit manger avec une cuillère, personne avec une louche ». Les ouvriers veulent que tout le monde soit payé au même tarif. Si ça ne change pas, on devra fermer la maison, on ira tous à la pêche, moi je m’en fous. » (Président, fonderie)

« Avec les bénéfices, on fait une autre boite, on met 50 personnes dedans pour dégager le chômage. Si moi je mange et que mes frères ne mangent pas, je ne suis pas socialiste. On a pas besoin de bénéfices, on sera tous les mêmes. On fait du courage pour avancer, c’est pour demain, pas pour aujourd’hui. » (Ouvriers fonderie)