Asma: mémoire toulousaine de l’Algérie

Asma, journal toulousain franco-algérien ? Premier numéro, novembre 1995

Coup de soleil est né à Toulouse en 2005, vingt ans après Paris.

Celles et ceux qui sont à l’origine de notre association toulousaine avaient participé avant cela  à bien des actions politiques liées au Maghreb. En particulier à des groupes à la fois féministes et démocratiques, dont l’association AYDA : déformation du mot arabe « Al Aouda », « Le Retour » car les Algérien.ne.s participant au journal ne s’inscrivaient pas dans l’émigration mais dans la lutte politique pour leur retour en Algérie. Ayda a porté la création du journal Asma. Celui-ci a publié sans doute au moins huit numéros, dont seulement cinq peuvent être consultés au dépôt légal de la Bibliothèque nationale : le numéro 1 est de novembre 1995 et le numéro 5 septembre 1996.

L’originalité au groupe Ayda était aussi d’être très majoritairement composé d’Algérien.n.es. La composante féministe était forte, ce qui explique pourquoi le journal Asma relie aussi étroitement le combat démocratique avec la défense de l’égalité femmes/ hommes. C’est ce qui donne une forte actualité en 2019 à beaucoup de textes que nous avons retrouvés.  C’est grâce à la table ronde organisée automne 2018 par les Amis d’Avérroes que nous avons recherché les textes de Asma (voir : http://coupdesoleil.net/midi-pyrenees/2018/10/17/decennie-noire-quelle-memoire-quel-journalisme/.)

Aider nos ami(e)s d’Algérie, contraints de se replier en France pendant cette décennie 1990, face à la menace des groupes islamistes radicaux, montrer le visage d’une Algérie plurielle et démocratique contre l’image déformée qu’en donnaient les groupes terroristes était une priorité. Parfois le pouvoir militaire algérien en place s’en prenait aussi à ces mêmes amis au lieu de les protéger. Quant au gouvernement français de l’époque il était dans le déni du terrorisme islamiste, n’accordant jamais le statut de réfugiés politiques aux démocrates (« menacés par l’opposition » sic).

Faire connaître le quotidien de la vie en Tunisie ou au Maroc comme en Algérie permettait de sensibiliser tout un public en France, mais aussi de favoriser les échanges entre démocrates des trois pays du Maghreb.

indépendance

Avant Internet, quand l’édition informatisée balbutiait à peine, faire un journal était tout autant qu’un travail intellectuel un ouvrage d’atelier (ici Nuance du Sud) ou photo, ciseaux et colle avaient leur part. Georges Rivière a créé la maquette et fait le suivi rédactionnel et les copains de l’imprimerie libertaire toulousaine Sacco offraient leur prestation.

 

NOVEMBRE 1995 N°1
 LEZZAYER ALGÉRIE
 TUGDUT DÉMOCRATIE                 
 TAMSETLA SOLIDARITÉ

ASMA POUR LA DEMOCRATIE EN ALGÉRIE

Directrice de publication : Liliane Bourgeois
Comité de rédaction : Miloud, Abdelmadjid, « Charlie », Anne, Geneviève, Julien et Georges avec la participation de Aida, Mustapha, André, Annie, Saïd, A. Ghouirgate, Momo … et Gyps.

Maquette et réalisation : Georges Rivière
Flashage Nuances du Sud.
Impression: Sacco

Ces travailleurs des arts graphiques offrent une prestation à prix coûtant, en forme de solidarité avec le combat des démocrates algériens.
La revue, bimestrielle, est éditée par Ayda Toulouse. Sa rédaction est toutefois indépendante de l’association. Les articles, sauf indication, sont sous la responsabilité de leurs auteurs et ne sauraient engager politiquement l’association. La collaboration à la rédaction est ouverte à toutes celles et tous ceux qui ont fait leur le combat pour une Algérie démocratique, sans exclusive.
La revue est vendue 15 F.
Les commandes et abonnements sont à envoyer, en précisant «journal », accompagnés du chèque de règlement à : AYDA TOULOUSE 111P 363.31006 TOULOUSE cedex

C’est encore avec du retard qu’Asma paraît. Mais nous avons voulu l’améliorer. Avoir plus de textes d’Algérie. Plus d’informations. Les analyser plus « froidement »… Alors que rien ne s’y prête. Ni la facilité des contacts. Ni la presse algérienne qui, tout simplement, n’arrive plus. Ni le moral, parfois. « Stress multiforme » comme le dit, ci-contre, Serhane, à propos— il est vrai —d’une vie quotidienne tellement plus dure que celle de l’exil. Et puis tout un débat a été mené sur les élections. Piège pour certains, manipulation ou ouverture pour d’autres. Autour des candidats que nous présentons (pp. 1, 7 et 8) les interrogations vont bon train !

rêve à l’oiseau

Mais en attendant, la société algérienne vit et se bat. Comme le montrent les associations réunies à Alger qui nous avaient invités en Juillet (pp. 2 et 3) et celles qui sont parties à la conférence de Pékin faire entendre une autre voix, malgré la faiblesse de leurs moyens (p.4). Et ce courrier qui nous est parvenu, de Ghardaïa précisément, dénonçant l’incurie des pouvoirs publics et nous contant la lutte exemplaire de l’association Ibn-Bina contre le Sida (p.4). Puis, nous sommes revenus en France. Pays bien cher à nos cœurs, celui des droits de l’homme, de l’homme, du droit d’asile… mais l’est-il encore pour nous ? (p.9). Sans doute pas pour tous ceux qui meurent là-bas, souvent à cause d’un visa refusé. Suffisamment toutefois pour que la renaissance berbère puisse s’y exprimer (p.9), et que des démocrates algériens puissent, pour la première fois, à l’initiative du Fais, se rencontrer, briser leur isolement, confronter leurs points de vue (p. 10). Ceci malgré les attentats qui ne font que « poursuivre en France ce qui est perdu en Algérie » (pp.10 et 11). C’est une raison de plus, diront ceux qui voient dans l’essor d’un mouvement démocratique algérien un facteur d’entente et de paix, ceux qui nous aident merveilleusement, d’Avignon à Vaour (p.12). Ceux qui, comme Jacques Berque (p.13), Rachid Boudjedra ou le regretté Rabah Belamri (p.14) pensent la vie au-delà des frontières.

Voici donc quelques mois de notre vie. Ils nous ont fait tour à tour chaud et froid au cœur. Aidez-nous à vous parler, à nous parler. Aidez ce mince filet de voix qui nous est un facteur d’espérance, et qui s’appelle Asma. Sans vos abonnements, vos dons ou vos ventes il pourrait se taire dans le brouhaha des temps.

 

Election présidentielle quelques données

LES PRINCIPAUX CANDIDATS

Liamine Zeroual: actuel chef de l’état. Général à la retraite, il a été désigné en janvier 1994 pour mener une période de transition de trois années maximum avant la reprise du processus

Mahfoud Nahnah: chef du parti islamiste Hamas. Issu de la mouvance des Frères musulmans fondée en Egypte par Hassan el Banna, il prône l’instauration en Algérie d’un état liera

***

nous les Iraniens…

D’ici, de France, tout a l’air d’être à feu et à sang. Pas une semaine sans que l’écho d’assassinat monstrueux et d’attentats ne nous parvient. Dans le même temps, ce qui se déroule là-bas, dans les sommets de ce que l’on appelle « le pouvoir », est perçu comme un éternel complot de l’opacité. Tout apparaît donc bien sombre, d’autant plus que la floraison de candidats au poste de la présidence ne traduit pas de programme de société bien clair, mobilisateur et crédible. Quant à l’opposition démocratique, ce n’est blesser personne que de constater que son incapacité à créer un front commun traduit une faiblesse politique réelle.

Voilà ce qu’on l’on peut lire partout dans la presse. Mais c’est évidente noircir du trait, parce qu’elle prétend intégrer tout le réel, fait impasse sur les aspects lumineux, positif de ce qui se passe– aussi– en Algérie. Les rencontres que nous avons faite très récemment nous ont montré d’autres aspects d’une réalité qui ne se traduit pas seulement par l’horreur et le pourrissement : elle se nomme résistance.

Résistance

Ce qui étonne d’abord, puisqu’on nous dit que l’Algérie est prête à tomber dans les bras des islamistes, c’est l’inexplicable persévérance à la désobéissance. Rien n’y fait. Qu’un tel arsenal de terreur soit déployé pour si peu de résultats doit en effet donner à plus d’un islamiste l’envie de « changer de peuple ». Qu’ils décrètent la grève, l’abandon des moissons, le boycott de l’école, le port du hidjab, l’interdiction du sport pour les filles, l’effet est immédiat : les gens travaillent, la moisson se fait, les collectes de cartables s’organisent, les cheveux continuent de voler au vent et, comble de l’horreur, Hassiba Boulmerka devient championne du monde du 1500m. Du côté de la culture populaire, ça ne va pas mieux : les groupes de Raï fleurissent, Matoub Lounes est devenu aussi célèbre que Johnny Halliday et, à Akbou, on fait un festival  en hommage à Zarrouki Allaoua. Quant à la langue sacrée identifiée à la culture arabo-musulmane, dont on se rappelle comment elle a été « matraquée » par les imams orientaux embauchés par le FLN, elle voit ressurgir avec une vigueur inégalée la revendication des Imazighen.

divorce à l’algérienne

code de la famille

Que, pour l’instant, cette résistance n’ait pas de traduction politique – illustrant une fois de plus cette vieille évidence que, souvent, les avant-gardes ne font que suivre le mouvement – qu’elle soit jeune et fragile et doive surmonter le lourd handicap des accords occultes qui se feront sur son dos pour le maintien des privilèges (avec la bénédiction conjointe des princes de Ryad, du Vatican et du FMI), ne doit pas constituer un facteur de découragement. La puissance extraordinaire qui se dresse face à elle la contraint à régler leur sort aux démons ataviques de la méfiance, du dogmatisme, de la personnalisation et de la division qu’elle nourrit encore. Les signes précurseurs de ce dépassement sont déjà «lisibles» à l’intérieur de l’Algérie comme chez les démocrates exilés. Cette dynamique, encore précaire, trouve un écho de plus en plus clair au-delà de la Méditerranée chez toutes celles et tous ceux qui ont clairement perçu la dimension internationale du conflit algérien […] L’enjeu, en terme d’épanouissement ou d’effondrement des valeurs de respect de l’individu, de justice sociale, de droits de l’homme, d’épanouissement de la pensée critique et de paix civile est tel qu’il ne s’agit plus de solidarité abstraite mais de communauté d’échanges et de partenariat

 

Pour que la Méditerranée ne soit pas un nouveau mur de Berlin

Il serait pour nous inconséquent de voir la situation par le gros bout de la lorgnette, en termes algéro- algériens, avec une vague de solidarité humaniste, alors que l’on assiste à une collusion titanesque d’intérêts communs de toutes les ligues morales. Avec l’appui de l’État, de lobbies, de puissances financières, elles attaquent de façon convergente l’école, l’art, les droits de la femme, la morale sexuelle et ont en commun la destructuration  des rapports sociaux par l’application– à l’économie– de théories ultra libérales.

S’il y a bien une internationale islamiste, comme on l’a vu à Pékin, il y a aussi une internationale chrétienne intégriste (voir l’article sur l’Opus Dei dans Le Monde diplomatique de septembre 95), c’est-à-dire une internationale intégriste/conservatrice, multiforme mais complice, qui se rencontrent, définit des stratégies de pression, se côtoient dans les colloques internationaux, rameute ses troupes

barbu terrassé

Défendra d’énormes privilèges est insoupçonnable fortune, active tous les sentiments de registration née de la paupérisation et de l’exclusion pour achever d’engloutir les consciences dans le communautarisme est le nationalisme le plus étroit on en arrive, grâce à, à la définition presque parfaite de cette guerre qui « fait se battre entre eux des gens qui ne se connaissent pas au bénéfice de gens qui ne se battent pas mais qui se connaissent…»

Les enjeux ont largement débordé les frontières de la Méditerranée ; ils sont culturellement géopolitiques politiquement et économiquement et socialement internationaux

C’est à l’intérieur de cette perspective que – non pas la solidarité– mais le travail commun, que le partenariat doit se développer avec celles et ceux qui construisent, aujourd’hui même, une Algérie démocratique et sociale.

 

PARLONS DONC DE LA VIE

Parce qu’il faut bien le dire, c’est aussi cela : malgré la terreur, la douleur et en dépit de l’opacité de la situation politique, des femmes et des hommes s’organisent dans le mouvement associatif, élaborent des projets, investissent avec force et détermination un terrain social trop longtemps tenu pour quantité négligeable.

Cette réappropriation du terrain, à travers une pratique de soutien aux plus démunis, que ce soit dans le domaine de l’enfance, de la maladie, du chômage, même si elle ne se pose apparemment qu’en termes professionnels, induit des comportements nouveaux : on ne se cache plus les problèmes, on en parle ; on ne s’interroge plus sur les pratiques démocratiques et la transparence de la gestion, on la pratique ; on attaque des tabous. Ce n’est donc pas une pratique neutre et elle n’est pas prise pour telle : souvenons-nous de l’assassinat du professeur Djilali Belkhenchir.

Ces associations, qui veillent de façon tatillonne à leur indépendance, qui sont parfois en désaccord entre elles, sont en train de fédérer des pratiques, de se donner des moyens communs. Elles sont décidées à faire entendre leur voix pour «s’inscrire dans un projet de société fondée sur les valeurs républicaines». La Maison des Associations, qui est en voie d’achèvement à Alger, sera l’un de leurs outils : cogérés par un collectif d’associations, les quatre ou cinq bâtiments qui la constituent, au milieu d’un vaste terrain, sont sur le point d’être terminés. Nous reviendrons sur cet ambitieux projet dans notre prochain numéro, d’autant plus qu’il est possible que des compétences ou des moyens fassent défaut et que s’élabore à cette occasion un partenariat dont nous vous parlerons. C’est dans ce cadre que nous avons été invités à Alger, en Juillet de cette année.

 

D’Alger à Ghardaïa
La création de cette structure collective qui rayonnera sur toute l’Algérie et « poussera sa corne » vers les autres pays du Maghreb a besoin de gens formés. Les 10 journée de travail, organisée par le comité des associations s’occupant de la famille et par femmes algériennes unis pour l’égalité des droits (FAUED) avait pour but de collecter les besoins exprimés par presque quatre vingt dix militant(e)s associatif invité(e)s individuellement dans la majorité est-elle des jeunes femmes sans grande expérience.

90 personnes ne font pas toute l’Algérie, mais leur provenance géographique (Alger, Bedjaïa, Dellys, Tipaza, Sidi-Aïch, Ghardaïa, Blida, Oran, Boumerdes, Tissemsilt, Beni Saf, Aïn Temouchent, Ténes, Tizi-ouzou, Sidi-Belabbes, Bouïra) et leur diversité sociale nous ont permis– en une semaine de quasi huis-clos – de percevoir clairement la volonté la détermination sans réserve de ces jeunes à entrer dans l’arène sociale. Pour beaucoup d’entre elles (53 femmes et 36 hommes), C’était le début de l’engagement, dans un contexte particulièrement difficile. En cela aussi, cette rencontre était porteuse de sens : c’est précisément parce que la mort rôde et que la décision politique forte, qu’ils mettent le droit de leur jeunesse dans le plateau. Le programme de formation va se poursuivre, toujours en Algérie, avec un élargissement à d’autres associations s’absente lors de la première rencontre. C’est donc un effet boule de neige que l’on assiste à une amplification de la dynamique.

Que des Françaises et des Français aient animé cette première rencontre n’est pas sans importance. Il est évident qu’il était possible à ces associations de trouver sur place les compétences nécessaires. Il s’agissait donc bien d’une volonté politique de ne pas laisser l’Algérie se fermée sur elle-même, d’exprimer la dimension internationale du combat algérien. Quant à notre présence, dépourvu d’hésitation, elle voulait signifier clairement que notre fraternité ne s’arrêtait pas aux frontières de l’Europe.

 

Algérienne en chiffres
(Extraits du rapport présenté par le réseau Fehla (Femmes pour l’Égalité, les droits Humains, la Liberté des Algériennes) à l’occasion de la préparation de la quatrième conférence mondiale sur les femmes-Pékin 1995

14 000 000 d’Algériens sont des Algériennes. Les femmes représentent 51 % de la population occupée et 8 % des salariés.
Dans les faits, seuls 4,4 % des femmes travaillent.
Malgré l’insuffisance criante des statistiques concernant les femmes, en 1989, 85 000 d’entre elles se déclarent au chômage, chômage subit souvent à l’issue de leur formation. À niveau de formation égale, les femmes sont plus nombreuses que les hommes à ne pas trouver d’emploi après leur formation.

Bien que le nombre de femmes scolarisées ait très fortement augmenté depuis l’indépendance, près de 20% des fillettes de six ans en âge d’être scolarisés sont exclus des établissements scolaires. Elles sont cependant plus nombreuses que les garçons à réussir à l’école. C’est ainsi que dans un certain nombre de willayas, elle représente près de 60 % des élèves inscrits dans le secondaire et prêt de ceux inscrits à l’université.

Elles subissent cependant le code de la famille qui, alors que la constitution stipule l’égalité des hommes et des femmes devant la loi, ne lui reconnaît pas le droit de contracter mariage en l’absence de son père ou à défaut d’un tuteur matrimonial ; lui enjoint, pour tous les actes de la vie« d’obéir à son époux» (art. 39), faute de quoi celui-ci peut entamer une procédure de divorce.

Au plan politique, les femmes constituaient 2 % des élus aux assemblées communales et 6 % des élus aux assemblées willayales. La dernière assemblée nationale a vu la participation à ces travaux de 7 femmes sur 295 élus.

 

Ghardaia contre le sida.
Un message d’optimisme

Des médecins et des professionnels de la santé ont, depuis Ghardaia, capitale du M’Zab, lancé une campagne une campagne contre le SIDA.

On connaît la difficulté du genre. En parlant du SIDA, on parle de sexualité, de toxicomanie, on lève des non-dits, on touche à des tabous, et l’on prend le risque de réveiller la vindicte de ceux qui confondent morale avec politique de l’autruche.

L’association IBM-SINA (Avicenne) n’a pourtant pas hésité dans une région très soucieuse de la préservation de croyances et de ses traditions, à mettre le doigt sur« la menace réelle de ce fléau dans notre région de Ghardaia ».
Dans leur correspondance adressée à Asma, les membres de l’association soulignent les risques encourus dès lors qu’une« prostitution incontrôlée se trouve dépourvue de moyens de protection et qu’il n’y a pas de diffusion de préservatif…»

 

« Je risque d’être coincé !»

« Cher ami. Suite aux décisions prises par les autorités françaises, les consulats de France en Algérie sont quasiment fermés et l’octroi de visas suspendu. La procédure qui prévalait auparavant de délivrance, avec célérité, d’un visa aux universitaires est également suspendue (…). Je ne peux miser sur l’éventualité d’un assouplissement ultérieur, surtout que mon billet d’avion est pour le 18 septembre (…). Je risque donc d’être coincé ! » L’auteur de cette lettre, Abderrahmane Fardeheb, professeur à l’institut des sciences économiques d’Oran, n’imaginait pas à quel point ces lignes, rédigées le 29 août 1994, étaient prémonitoires !

Invité par la faculté des sciences économiques de Grenoble à venir enseigner à partir du 1er octobre 1994, l’universitaire algérien avait fait une première demande de visa, auprès du consulat de France à Oran, à la fin du mois d’août. N’obtenant pas de réponse, il réitérait sa demande au début du mois de septembre. Sans plus de succès, les consulats étant « quasiment fermés » et le système nantais pas encore mis sur pied. Il était devenu impossible, à moins d’un fort « piston », d’obtenir un visa. Cette situation allait durer près de deux mois. Abderrahamane Fardeheb n’aura pas eu le temps d’attendre. Le 26 septembre au matin, alors qu’il sortait de chez lui, il a été abattu d’une balle dans la tête.

 

Murmures d’exil
Au commencement en vérité, l’exil est une abstraction.
Le mot même n’est jamais perçu, pensé.
Il s’agit tout juste de prendre du recul, de souffler, de se mettre à l’abri dans l’attente d’un rapide retour au calme au pays.
Tant que l’on était dans la mêlée, on faisait d’accord avec la réalité, les événements, les compagnons. C’est après coup que l’on mesure le poids de la pression, de la peur dans lesquelles on était immergé. Au départ, c’est comme un nageur qui remonte à la surface de l’eau. L’air est tellement fort qu’il étourdi. Les menus gestes de la vie quotidienne, interdite par l’insécurité, le danger sourd qui plane surgissant d’on ne sait où, prennent des dimensions fantastiques : marcher paisiblement dans la rue, franchir le seuil de la maison sans précaution, s’attabler à un café pour feuilleter un journal. Autant de gestes banals qui sont devenus, au pays, des actes d’héroïsme pour certains.

Les premiers jours la moindre détonation donne encore des sueurs froides. La peur est toujours là qui colle à la peau et qui provoque d’absurdes associations d’idées.

Au commencement, on n’entre pas en exil. C’est juste un détour dans un autre monde. Un homme connu, déjà visité, arpenté quelque peu. Les premiers jours ne sont pas si différents des séjours, dit d’agrément, antérieur. Avec le temps, les apparences s’effacent pour laisser place aux questions. Est-ce vraiment un monde connu ?

Si par la culture on retrouve tant d’affinités, le quotidien reste un mystère. C’est peut-être de la que nait le sentiment d’exil. Et à l’angoisse du départ s’ajoute une autre : plus insidieuse qui prend, jour après jour, plus de consistance. Combien de temps encore ? Un mois, trois mois… une année. Est ce possible que tant de temps se soit écoulé ? C’est qu’au fil des jours, à l’affût de la moindre nouvelle du pays, le décompte macabre a continué : des visages familiers ont été emportés par la mort. Mais d’ici, par delà la peine, leur disparition semble irréelle. L’exil commence quand on se résigne à donner du temps au temps. Et à coups d’illusion, on maquille la mauvaise conscience qui nous renvoie à la peur et le sentiment d’impuissance.

On ne s’installe pas dans l’exil. Mais le provisoire impose ses arrangements. Insensiblement le visiteur de passage change de statut. Improbable Statut que la réglementation du pays d’accueil n’a pas envisagé. Même le provisoire doit être consacrée par des documents temporaires.

C’est fait, on est rentré dans l’exil et en précarité. Le plus difficile dans cette situation, c’est de trouver une activité. À la fois pour faire face aux besoins et préserver son équilibre. Car la vacuité guette. Les jours s’écoulent alors avec une insupportable monotonie. Longtemps, on ira à la rencontre de la ville d’accueil, à la découverte de ses multiples facettes. S’impose alors un itinéraire quotidien qui va du Pont Neuf à une librairie regorgeant de livres. Un coin privilégié : celui consacré un Algérie ou se succèdent les titres qui proposent leur lecture du« drame algérien». Et pour seul ancrage le club de la presse. Ici on renoue quelque peu avec le métier d’origine : bruissement du fax, conférence de presse…
Entre l’exclusion et la vacuité la frontière est mince. Chaque jour qui passe emporte avec lui des promesses de travail sans lendemain. Contre le découragement total un seul rempart : les marques de solidarité multiples.

Et surtout l’espoir du retour. On reste aux aguets, au moindre indice en provenance du pays. Si le mal poursuit son œuvre, il semble que l’espoir reprend ses droits.
En dépit de tous les monstruosités le chaos annoncé n’a pas eu lieu : faut-il pour autant céder au mirage ? N’est-ce pas encore un mauvais tour de l’exil ?

Le soleil se couche sur le Pont-Neuf. Pareil et différent du soleil qui éclaire les blessures béantes de mon pays, l’Algérie.

A.R.

[Un congrès berbère ?]

Du 1erau 3 Septembre, une centaine de délégués d’associations culturelles berbères venant de Lybie, d’Algérie, du Maroc, de Mauritanie, du Niger, du Mali et de la diaspora, se sont rassemblés en Lozère.
Cette rencontre où beaucoup d’Algériens ne purent se rendre, faute de visas est inédite et importante : les berbères y affirment la dimension transnationale et plurielle d’une culture qu’ils veulent facteur d’ouverture et de tolérance.
Une structure permanente, le Congrès Mondial Amazigh, a été constituée afin de préparer, dans un an, un congrès dont le lieu (lies Canaries, Grenade, Bruxelles, Paris ou Rabat) n’est pas encore fixé.

 

UNE CHANCE SUPPLÉMENTAIRE POUR LA DEMOCRATIE

A l’heure où une offensive sans précédent des intégrismes et des nationalismes se développe, la volonté d’internationaliser le fait berbère, y compris à travers les instances internationales (ONU, UNESCO, ONG…), est un facteur d’optimisme. À travers cette défense et promotion de la langue berbère, les organisateurs de ce pré-congrès développent clairement les valeurs dont ils se réclament : « droits de l’homme, démocratie, liberté, tolérance et paix ».

Posé ainsi, le fait berbère prend toute sa dimension. Il s’affirme comme un pôle d’identité du Maghreb et de la frange saharienne face à la définition réductrice d’un arabo-islamisme qui a pris la relève immédiate de l’acculturation colonialiste. Il ouvre des perspectives à une revendication dont le plus grand risque serait de se replier sur un régionalisme étriqué, imprégné-lui aussi-de valeurs rétrogrades.

 

Ayda et le F.A.I.S

Les 23 et 24 septembre 1995, s’est tenu au théâtre de Pantin le Forum des artistes, intellectuels et scientifiques algériens (FAIS).
Cette réunion a regroupé environ cent participants. Il y avait des délégations du Canada, d’Allemagne, de Belgique et bien sûr d’Algérie. Il faut aussi noter la présence de quelques membres du comité de soutien français au Forum. Ainsi que des militants de plusieurs partis démocratiques algériens, des associations françaises et algériennes. Le Forum a compté également une délégation iranienne et une délégation mauritanienne. Ce projet a été soutenu bec et ongles par un groupe résidant à Paris. Belle opiniâtreté.

 

« L’été de Vaour »

La dixième édition du festival du rire qui s’est tenue du 2 au 12 août à Vaour se voulait celle de l’ouverture. Une décennie, dixième anniversaire… L’âge adulte ?
AYDA Toulouse, une association qui accueille des démocrates algériens menacés, voire victimes du terrorisme intégriste a été conviée à participer à cette dixième édition. Au début, la grande question était : « Que peut faire ou produire AYDA dans une manifestation de la sorte ? »
Les amis algériens n’ont pas hésité un instant. Décision fut donc prise d’y participer sous le double objectif : expliquer ce qu’est AYDA et ses activités, permettre aux Algériennes et aux Algériens exilés de parler de leur combat et de leur situation présente.
Enfin, le festival devait permettre à l’association de gagner quelque argent destiné à porter aide à tous les exilés.

UN PETIT VILLAGE POUR UN GRAND CŒUR

Vaour, un petit village, comme il y en a tant dans le Tarn, planté dans un décor vert, indéfinissable, chahuté.
D’autant plus attractif, lorsqu’on sait que plusieurs résidents y ont aménagé dans l’immédiat post-1968, en communautés. Faisant renaître les lieux en y pratiquant de l’élevage, de l’agriculture, la prise en charge de certains services, poste, école, etc., ils ont maintenu la vie quoi !

Beaucoup ont échoué, ceux-là ont réussi. Sur place, les stands et marabouts ont été plantés au milieu de deux restaurants et il fallait « assurer », comme on dit, toutes les boissons chaudes.

L’accueil du Comité d’organisation et ensuite du public fut simple et magnanime. Cependant, à voir comment le libraire, le chercheur en économie, l’agent paramédical… ont assuré…, on pouvait croire qu’ils baladaient une certaine expérience, au vu de la nonchalance « sûre » accompagnant les gestes. La grande compréhension des habitants du village et des visiteurs a enveloppé ces lieux et le cachet fut donné.

« Pour une boisson chaude, de l’ambiance et de la décontraction, il fallait se rendre chez AYDA! »

De la musique, il y en a eu ! Des amis marocains ont tenu à être à nos côtés, fraternellement, en musique devrais-je dire. De sorte que les musiciens qui se produisaient aux apéro-concerts précédant et fermant les spectacles se rendaient tous, presque immanquablement, à la grande tente, qui voyait des orchestres se reconstituer et des soirées s’allonger jusque très tard, le matin. Un mariage toujours heureux entre le guembri marocain, la flûte traversière, les bongos, la guitare, la derbouka, etc. Des musiques du Moyen-Atlas marocain accompagnées d’une flûte traversière et de jumbés, il fallait le faire. Ce fut fait ! Les comédiens venaient sous le marabout parler et s’entretenir avec le public de leurs spectacles passés ou à venir. Vaour… le spectacle n’y est pas marchandise. On est loin des règles habituelles du show-biz. Dix jours pleins, chargés, que n’ont altéré ni le vent, ni la pluie.

Et puis… tout a une fin, le repas traditionnel des organisateurs et des bénévoles. Parmi ces derniers, il y avait des Anglais, des Belges… Echanges de discours, d’adresses, de rendez-vous… C’est ce moment-là qu’ont choisi les bénévoles pour remettre la totalité de leurs pourboires à AYDA, en signe de solidarité avec les démocrates algériens. Une somme d’habitude réservée à faire un repas entre eux. C’est qu’au delà des grandes occasions offertes pour parler des combats de notre peuple, des femmes en particulier, des sommes d’argent bien venues, ce geste nous donne encore chaud au cœur.
MUSTAPHA.

Lettres algériennes,  Rachid Boudjedra, Grasset, coll. L’Autre regard.

Le titre de la collection est tout un programme : donner à « l’autre » l’occasion de porter son propre regard sur la France. Cet « autre », ici, est l’écrivain algérien Rachid Boudjedra qui, à travers 29 lettres, voit Paris et la France.

Paris s’offre à lui dans sa complexité. Paris est une «ville grandiose, fabuleuse et en même temps effrayante et désagréable…» Paris est «à la fois raciste et antiraciste, capable de laisser croupir dans un bois des centaines de familles délogées pour le plus grand bonheur des promoteurs immobiliers, prête déjà à accueillir l’Europe riche des affaires, de la création et des cerveaux. Mais, aussi, capable de faire cohabiter Juifs et Arabes à Belleville…» «Paris c’est un métissage, non seulement de races et de langues mais un métissage architectural…»

Ce regard peut être quelques fois étonné. Comment en France, patrie de la Raison, la superstition et les sectes prennent-elles de l’ampleur? «C’est la rançon de la modernité confrontée à une société en crise qui a perdu ses marques et ses repères…» Ce regard oscille souvent entre l’admiration et le dégoût. L’intelligentsia française l’a toujours fasciné. Mais seulement dans la mesure où elle avait toujours su avoir une «attitude critique vis-à-vis du pouvoir.»

Les pouvoirs et les institutions françaises passent au crible. Ainsi de «la république présidentielle» qui tend à devenir «une monarchie présidentielle.» Ou de la «Raison d’Etat» et du «Secret Défense» qui sont «une astuce du pouvoir qui a des démangeaisons autoritaires dans n’importe quelle démocratie.» Ou encore du journal «Le Monde H qui croit détenir la vérité totale et absolue…»

Mais ces considérations sont toujours mises en relation avec les leçons qui peuvent être tirées par «Nous, anciens colonisés et aspirants à la démocratie.»

Les rapports entre ce «nous» et l’ex-Métropole ne sont pas clairs. «La manière dont une certaine France nous perçoit est entachée d’ambiguïté et ne peut échapper au soupçon colonial…» Le vieux couple «colonisé /colonisateur» est donc remplacé par un nouveau : «ancien colonisé / néo-colonisateur.» Ce «je» qui est devenu «nous» se met à fustiger «l’hégémonie néocoloniale», son «autoritarisme» voire son «cynisme.» Le dégoût est vis-à-vis des «journalistes croque-morts» qui pleurent les écrivains algériens victimes du terrorisme «après les avoir confinés toute leur vie dans un silence pervers, cynique et débrouillard.» C’est que Rachid Boudjedra n’oublie pas Tahar Djaout, Alloula Boucebsi et d’autres. Il n’oublie pas non plus Jean Sénac qu’il considère comme «la première victime de l’intégrisme islamiste algérien.» Mort en 1973 «parce qu’il était pied-noir, […] un gaouri…» qui aimait un peu trop l’Algérie… et parce qu’il était le «symbole d’une Algérie multiraciale et multireligieuse.»

A.GHOUIRGATE

 

Rabah Belamri n’est plus

Quelques jours avant l’irréparable, il téléphone pour donner de ses nouvelles, informer au passage qu’il allait être hospitalisé pour subir une opération. Rien, dans sa voix ne trahissait une inquiétude excessive. Comme à son habitude, Rabah était serein, poursuivait ses projets en y intégrant généreusement les autres. Il parlait d’un voyage qu’il ne fera jamais. La nouvelle est tombée en cette fin de Septembre : Rabah Belamri est décédé des suites d’une opération chirurgicale. Il n’avait pas cinquante ans. Il disparaît dans la plénitude de ses moyens créatifs. Titre après titre, il avait construit une œuvre quelque peu à part dans la littérature algérienne.
Belamri qui avait perdu la vue très tôt, nous laisse une œuvre d’une incontestable clairvoyance. Ses romans et récits, depuis son premier livre  » Le soleil sous un tamis  » reviennent sur les traces de l’enfance, ses émois et ses durs apprentissages, dévoilant avec profondeur les travers et les carences de sa société. Une lumière toute méditerranéenne traverse ses écrits, mêlant sensibilité et sensualité. Romancier, il était également poète. Et, en chercheur et en poète, il a consacré d’importants travaux à Jean Sénac. Son dernier recueil de poésie,  » Pierres d’équilibre  » reflétait la blessure ouverte de son pays. L’enfant du Guesgour au « Regard blessé  » « ) a rejoint le cortège des figures de la culture algérienne pré maturément disparues (2). En Mars dernier, Rabah Belamri, à l’invitation de l’ARIOC, était au Salon du Livre Ancien de Blagnac pour animer le stand d’Ayda. C’était pour nous la dernière image.

(1) Titre d’un roman de R. Belamri, aux Editions Gallimard.
(2) On peut retrouver R. Belamri dans  » L’Algérie dévoilée « , un film d’Ali Akika, où il donne son interprétation de la crise algérienne.
Quelques titres à consulter :
Regard blessé, Gallimard NRF, 1987 (Prix France Culture).
Mémoires en archipels, Gallimard, 1994.
L’olivier boit son ombre, poésie, Publisud, 1989.
L’oiseau du grenadier, Castor Poche, 1975.