Le Monde: reportage au Lycée de Rambouillet, parler à quatre voix de la guerre d’Algérie

Aux quatre coins de la France, depuis plusieurs années, en particulier grâce à nos amis de l’association 4ACG http://4acg.org, les témoins de la guerre d’Algérie « ex-ennemis »  s’organisent pour faire connaître ce que fut ce conflit dans lequel, directement ou non, toute la société française a été impliquée. L’article du Monde vient à point au moment où en Algérie tant de manifestants protestent, certes avant tout contre un système politique, mais aussi contre la confiscation de leur propre passé.

Des lycéens face aux mémoires plurielles de la guerre d’Algérie (Dorothée Myriam Kellou) Le Monde du 20 mars 2009

Quatre témoins du conflit ont raconté leur vécu aux élèves de 1re et de terminale d’un établissement de Rambouillet

REPORTAGE

Cela fait deux ans que, discrètement, ils sillonnent la France, pour aller de lycée en lycée, chez qui veut bien les écouter. Ce jour-là, ils sont quatre « témoins » de la guerre d’Algérie (1954-1962) à prendre la parole. Quatre voix qui racontent quatre histoires, puisées dans tous les camps. Héliette Paris est une pied-noir, une Française rapatriée. A son côté, Rahim Rezigat a vécu le même conflit, mais avec un autre point de vue. C’est un ancien militant du Front national de libération (FLN), un partisan de l’indépendance. Jean-Pierre Louvel, lui, a combattu en tant qu’appelé du contingent, parmi les enrôlés dans l’armée française pour prêter main-forte de l’autre côté de la Méditerranée. Messaoud Guer , enfin, est un ancien harki, un enfant de l’Algérie qui a pris les armes avec les Français. Parfois, ils sont cinq. Jacqueline Messaouda Gozland, juive d’Algérie, se joint à eux. Une exposition créée par des historiens accompagne les témoignages.

C’est il y a exactement trois ans, le 19 mars 2016, qu’a été présentée cette initiative originale, dans un discours de François Hollande, à l’occasion de la commémoration du cessez-le-feu en Algérie. Ce programme, intitulé « Guerre d’Algérie. Histoire commune, mémoires partagées ? », a ensuite été mis en place discrètement, à partir de 2017. Et il monte depuis en puissance, en s’appuyant sur des volontaires, qui veulent partager leurs expériences sur ces heures noires de l’histoire, qui continuent d’alimenter les passions sombres et les ressentiments dans les générations suivantes.

Ces mémoires d’antan répondent à des interrogations contemporaines. « La multiplication des attentats depuis 2012 a obligé les institutions à s’interroger sur la fragilité du tissu social et sur les questions identitaires, explique Paul-Max Morin, chargé de mission à l’Office national des anciens combattants et victimes de guerre (ONACVG). Le projet est notamment pensé pour redonner à chacun une place dans la société française d’aujourd’hui. »

Projet « encore balbutiant »

A l’origine de cette initiative se trouvent les équipes de cet organisme sous tutelle du ministère des armées. Rose-Marie Antoine, sa directrice, a poussé pour que l’ONACVG apporte des outils pédagogiques aux professeurs qui enseignent la guerre d’Algérie. Aujourd’hui, ce projet « encore fragile et balbutiant », insiste Mme Antoine, a touché 5 000 élèves. Depuis 2018, il a pris une nouvelle dimension. Il bénéficie notamment, désormais, du soutien du Comité interministériel de prévention de la délinquance et de la radicalisation (CIPDR), ainsi que de celui de la Délégation interministérielle à la lutte contre le racisme et l’antisémitisme (DILCRAH).

Ce programme ne s’est pas mis en place sans difficultés. « L’armée, acteur majeur de la guerre d’Algérie, est sortie fragilisée par ce conflit. Elle a longtemps préféré le silence par crainte de faire resurgir les blessures et de nouvelles accusations », souligne Paul-Max Morin. Frédéric Charlet, contrôleur général des armées et directeur adjoint de l’ONACVG, ne cache pas les frilosités qui existent : « Qu’il y ait un membre du FLN parmi les intervenants, oui ça a pu faire grincer des dents. Le FLN, c’était l’ennemi de l’armée française de l’époque. »

Mi-février, les « témoins » se sont arrêtés au lycée Louis-Bascan, à Rambouillet (Yvelines). Face à une centaine de lycéens de 1re et de terminale, l’ancien militant du FLN, Rahim Rezigat, commence à parler. Pour expliquer qu’il s’appelle en réalité Mahfouz. « J’ai gardé mon nom de guerre. Il fait partie de moi. » Il a été arrêté à l’âge de 17 ans à Saint-Etienne. « La guerre et les tortures ne se sont pas déroulées qu’en Algérie. Ça s’est aussi passé en France », souligne-t-il, sans s’appesantir. Le 17 octobre 1961, il a manifesté à l’appel du FLN contre le couvre-feu instauré pour les «Français musulmans d’Algérie » et a eu la chance d’échapper à la violente répression de la police française sous les ordres du préfet Maurice Papon. Depuis, il n’a cessé d’en parler et d’appeler à la reconnaissance d’un crime d’Etat. Rahim a quinze minutes pour parler. L’ONACVG minute les interventions, pour qu’il y ait une égalité du temps de parole. Comme dans une campagne électorale.

Jean-Pierre Louvel est, lui, « l’un des 1 700 000 appelés qui ont servi en Algérie, au Maroc et en Tunisie ». Il raconte comment cette « parenthèse de presque trois ans » l’a profondément transformé. Il est sorti du centre de tri, à Arras (Pas-de-Calais), les cheveux ras, avec un numéro. « J’ai perdu ma personnalité. » Il découvre alors cette Algérie qu’il ne connaît pas. Son père était résistant. « Il m’a dit : “Reviens-nous, mon fils, et les mains propres”. Je n’ai pas torturé, mais ce n’est pas pour autant que je me sentais les mains propres en ayant participé à cette guerre », précisera-t-il au moment des questions. Il n’en dira pas plus.

C’est au tour d’Héliette Paris de parler. Elle a grandi dans une grande ferme de la plaine de la Mitidja, dans le nord de l’Algérie. Heureuse. Puis il y a eu la guerre. Étudiante à Alger, elle a vu des « corps déchiquetés » par des bombes posées par le FLN dans les rues, dans les cafés, les violences de l’Organisation armée secrète en Algérie (OAS) qui tuait tous ceux qui avaient « une tête d’Arabe ». Elle et sa famille doivent quitter précipitamment l’Algérie – « mon pays » – au lendemain de l’indépendance. Elle fera des recherches pour mieux comprendre ce qui lui est arrivé, et découvre le fondement du système colonial : la confiscation des terres et la privation du statut de citoyen aux Algériens. « J’ai compris alors pourquoi ce peuple s’était révolté. »

« Honte de mes origines »

Vient le témoignage du harki, Messaoud Guer . En 1958, son père, ancien combattant, défile pour saluer l’arrivée de De Gaulle au pouvoir, qui pour lui signifiait le retour de la paix. Le FLN ne le lui pardonne pas. « J’ai eu sept proches tués le même jour, dont mon père. » L’émotion dans sa voix est très forte et traverse la salle. « On parle de torture de l’armée, mais les premiers massacres pour moi, c’était le FLN », poursuit-il. Torturé à son tour après l’indépendance, il sera arrêté et interné dans un centre à la frontière algéro-tunisienne.

A la fin de la rencontre, les élèves posent des questions. « Qu’avez-vous ressenti le jour de l’indépendance ? » « Pourquoi n’aimez-vous pas le qualificatif “pied-noir” ? » Héliette raconte sa difficulté à trouver sa place en France : « J’ai longtemps eu honte de mes origines. Je m’étais inventé une autre histoire. J’étais née à Aix-en-Provence [Bouches-du-Rhône]. Je ne voulais plus être accablée de tous les maux et traitée de “sale pied noir” »

Selon les statistiques de l’ONACVG, 8 à 10 millions de Français ont un lien direct avec l’Algérie. Pour sa directrice, cette statistique a une conséquence : « Toutes les familles sont traversées par la guerre d’Algérie. » En pleine période « de récits mythologisés à base de néonationalisme reconstruit », l’historien de la guerre d’Algérie Benjamin Stora est convaincu de l’importance de transmettre l’histoire et les mémoires plurielles de la guerre d’Algérie : « Depuis les années 2000, la France est sortie de l’oubli qu’avait fabriqué l’Etat sur la guerre d’Algérie. » Ce programme répond, en cette semaine d’éducation contre le racisme et l’antisémitisme, à un danger : celui « que ces mémoires qui resurgissent restent séparées et amènent à des réflexes identitaires et intégristes », précise l’historien.