Toulouse Abderrahim BERRADA à Bagatelle, 7 juin 2017

Abderrahim BERRADA  »PLAIDOIRIE POUR UN MAROC LAÏQUE », Tarik Editions, Maroc, déc. 2018, 331 p. » Présentation du livre par l’auteur.
Entrée libre le vendredi 7 juin 2019 à 19h dans la salle de la Maison de quartier de Bagatelle( Adresse : 11; Impasse Bachaga Boualem- A 350 mètres de la station de Métro Bagatelle-Ligne A- Direction Basso Cambo- ou le bus n°13)

Maître Abderrahim BERRADA se présente comme libre penseur, examine dans son essai les conditions de l’émergence du débat sur la question laïque dans le Maroc contemporain. L’auteur s’appuie à la fois sur son expérience professionnelle et son engagement personnel en tant que citoyen sous régime monarchique.
Cet essai est une rupture avec des écrits qui évitent de poser l’alternative laïque pour accéder pleinement à la Démocratie. Les intellectuels marocains libéraux militent plus pour la liberté d’expression, pour l’édification d’un Etat de droit, sans aller plus loin dans les revendications démocratiques allant jusqu’à poser la question de l’hégémonie du modèle religieux allant jusqu’à jeter l’anathème sur les libres penseurs….
Le citoyen Abderrahim Berrada, dans un passage de son ouvrage s’adresse ouvertement à l’opinion publique marocaine- certainement à sa partie dite éclairée ou lettrée- en ces termes :
 » mesdames, messieurs, il faut que vous sachiez ce que vous voulez vraiment. Si, dans votre for intérieur, vous voulez sincèrement un régime laïque, sachez que la laïcité, d’une part signifie la séparation claire du religieux et du politique, d’autre part doit être revendiquée comme telle, par son nom, indépendamment de tout souci de conformité avec telle ou telles religion. Ne mélangez pas les genres car l’islam, comme toute religion, défend les droits de Dieu alors que la laïcité défend les droits de l’homme. Ayez donc le courage d’aller jusqu’au bout et de dire ouvertement, explicitement, que vous êtes laïques. C’est une question qui relève de l’honnêteté intellectuelle….Alors ne mendiez pas, car il s’agit d’un droit, le droit à la liberté, à la dignité…. »(2018, p.108) [Mohammed Habib SAMRAKANDI ]

Notre ami Habib nous envoie un complément d’information pour ce sujet important:

Un Parfum d’Averroès chez Abderrahim. Berrada ? (*)

Mokhtar Zagzoule, Professeur, Université Paul Sabatier, Toulouse

Dès les premières pages de l’introduction de cette « plaidoirie pour un Maroc laïque », je n’ai pas pu m’empêcher de penser à Ibn Roshd (alias Averroès) et à son «Fasl Al Maqâl» (Discours,décisif).

Au XII ème siècle, face aux attaques d’El Ghazali et toute une cohorte de fouqahas, visant la philosophie comme « une innovation blâmable » voire « hérétique », le Juge-Philosophe Averroès, dans son « discours décisif » convoqua la philosophie dans un procès (en fait un avis juridique, une«Fatwa»)où il cherchait: « dans la perspective de l’examen juridique, si l’étude de la philosophie et des sciences de la logique est permise par la Loi révélée, ou bien condamnée par elle, ou bien encore prescrite, soit en tant que recommandation, soit en tant qu’obligation. » (Premier paragraphe, p.103 de (**)).

On connait sa réponse : « que l’activité désignée sous ce nom est, en vertu de la Loi révélée, soit obligatoire, soit recommandée ». 71 autres paragraphes confirmeront et détailleront à coup d’arguments rationnels cette « obligation / recommandation ». Le juge s’est de fait transformé en un avocat déterminé de la philosophie rationnelle, offrant une plaidoirie fougueuse, allant jusqu’à considérer le philosophe, détenteur de méthodologie démonstrative scientifique de la nature, « la création de Dieu », seul capable/ apte/ habilité plus que le théologien pour interpréter les versets coraniques si conflit d’interprétation il y a avec les résultats de la science de la nature. Galilée arrivera aux mêmes conclusions plusieurs siècles plus tard ( cf. « lettre de Galilée à Christine de Lorraine-Duchesse de Toscane» (1615).

Au XXIesiècle, dans ce même Occident musulman, Abderrahim. Berrada, le juriste, l’Avocat, se dresse et publie une très longue plaidoirie (331 pages) pour défendre une accusée : la laïcité. Face à tous ceux qui, soit ont condamné la laïcité de prime abord, par méconnaissance ou par intérêt idéologique et/ou politique, soit n’osent pas en parler publiquement ni la défendre au Maroc (et par extension dans tous les pays dits arabo-musulmans) par calcul politique ou par démission intellectuelle.

Il y a un souffle « Roshdien » indéniable chez A. Berrada tout au long de ce livre/pavé jeté dans la marre de notre passivité intellectuelle. La démarche très didactique (voire dialectique ?) des deux opus est frappante. L «’impossible» tâche / mission / opération de «défense» est aussi commune aux deux protagonistes dans les deux thèmes abordés : la « philosophie » (et sciences de la nature en général) pour l’un et la « Laïcité » (ou science du vivre ensemble ?) pour l’autre. Tant la philosophie et la laïcité sentent plus que le souffre et « l’illicite» dans les contrées dites musulmanes. Tant l’une ne va pas sans l’autre. Car la philosophie nécessite la «liberté de conscience et de penser» ce qui est pour A. Berrada, le premier pilier de la laïcité. Le second en est bien sûr la séparation du religieux du politique.

Ibn Roshd accomplissait sa tâche ardue, pour la philosophie, en tant que juge disant la loi au nom de la «Loi révélée», au nom du Coran. Berrada accompli la sienne au nom de la loi humaine et en dehors de toute religion. Ibn Roshd, par sa fonction même de «juge des juges» musulmans, (ainsi que par la situation qui prévalait à l’époque sous les Almohades), était obligé, en son temps, de chercher la compatibilité , l’aval coranique ; de s’appuyer sur des versets coraniques pour défendre la philosophie (et de céder sur la «vérité prophétique», mais passons… ), Berrada, l’avocat, ne cherche pas à rendre l’islam «compatible» avec la laïcité : il évacue tout débat sur la religion et ne cherche l’aval d’aucune religion y compris l’islam. Après avoir précisé que : « Ce travail, n’a d’aucune façon pour but de livrer une quelconque guerre idéologique contre l’islam », il ajoute « Et pour cause : la lutte pour la laïcité est totalement indépendante de tout débat sur les dogmes des religions, toutes les religions, sur leurs qualités comme leurs défauts» souligne-t-il dès l’introduction (p.31).
Car, poursuit Berrada : «Par définition, l’Etat laïque est neutre par rapport au fait religieux. » (p. 31). Le juriste ici ne tire les sources du droit d’aucune… source religieuse où religion-compatible. Mais «de dire qu’il faut, pour que les marocains puissent enfin accéder à la démocratie, que leur société soit régie par des règles de droit exclusivement civiles. Des règles purement et modestement humaines, adoptées par un législateur qui en débat en totale liberté et qui est éclairé par les seules lumières de la raison, sur la base de la philosophie du droit naturel, où tous les humains appartiennent à une même famille et jouissent, par principe, des mêmes droits fondamentaux».

Ibn Roshd s’est basé sur les «Lumières de la raison» pour défendre le droit à philosopher en terre d’islam, en soumettant, au passage, le Fiqhà la démarche rationnelle, A. Berrada se base sur les mêmes «Lumières de la raison » pour défendre la laïcité comme fondement de l’Etat de droit dont le droit serait civil et laïque.

  1. Berrada ce faisant se démarque aussi de ceux qui cherchent à faire évoluer l’islam vers l’acceptation d’une «sécularisation » de l’Etat, voire ceux qui tendent à faire croire que la laïcité est compatible avec «l’islam religion d’état». A tous ceux-là il dit clairement :

«Si dans votre for intérieur, vous voulez sincèrement un régime laïque, sachez que la laïcité, d’une part signifie la séparation claire du religieux et du politique, d’autre part doit être revendiquée comme telle, par son nom, indépendamment de tout souci de conformité avec telle ou telle religion.(…) Alors ne mendiez pas, car il s’agit d’un droit, le droit à la liberté, à la dignité. Sachez que ce droit, cette liberté, cette dignité, vous appartiennent naturellement par nature, en tant qu’êtres humains. Vous n’avez à le quémander à personne. Tenez-vous debout, car la défense de la laïcité, comme toute défenses digne de ce nom, ne peut se faire en position couchée. L’homme n’est pas une serpillière. »

Message reçu 5 sur 5. Alors nous t’invitons à Toulouse ce 07 Juin 2019(Maison du quartier de Bagatelle- Impasse Bachaga Boualem-Métro Bagatelle- Ligne A)  pour engager et poursuivre le débat, la compagne d’information /instruction sur ce qu’est la laïcité, un fondement sine qua none de la démocratie. Pour ici et pour le Maroc.

Merci Abderrahim pour ce bol d’air et d’espoir dans la grisaille environnante de nos penseurs «assagis» qui, en paraphrasant le poète Abdelatif Laabi «ont cloué leurs glottes et leurs poings»(«bonne année camarade» Mai 1969 ( in « Règne de Barbarie« , ) . à de rares exceptions près.

Mokhtar Zagzoule

Toulouse, Juin 2019

 

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(*) Premières impressions de lecture et extraits du livre d’A. Berrada intitulé : «Plaidoirie pour un Maroc Laïque» Tarik Éditions, Maroc, décembre 2018.
(**) Averroès : Discours décisif, traduction de Marc Geoffroy, introduction d’Alain de libera, édition bilingue, GF-Flammarion, 1996.