Bachir Dahak à Toulouse: point sur l’Algérie 4 octobre 2019

Il nous a présenté une situation qui évolue sans cesse et qui nous concerne au plus haut point. A l’Espace Laïcité- Diversité, à 19h30… Diffusez notre affiche auprès des amis!  Et rappelons que notre intérêt pour ce mouvement n’a jamais cessé: depuis mars et avril derniers: http://coupdesoleil.net/midi-pyrenees/2019/03/17/lettre-dalgerie-mars-2019/ http://coupdesoleil.net/midi-pyrenees/2019/04/16/algerie-aujourdhui-avec-les-amis-daverroes-18-avril-2019/

Et aussi à travers le livre Dissidents du Maghreb http://coupdesoleil.net/midi-pyrenees/2019/09/04/khadidja-mohsen-finan-et-pierre-vermeren-dissidents-du-maghreb-2018/



A la Maison de la laïcité nous sommes une petite quarantaine autour de Bachir, qui nous fait le point sur le mouvement algérien. Il avait déjà donné la température en mars dernier chez nos amis montpelliérains, sa propre famille de soleilleux (http://coupdesoleil.net/languedoc-roussillon/2019/03/04/lalgerie-un-peuple-en-marche-vers-la-democratie/) . Vous trouverez son texte ci-dessous. Commençons par ce qui ressort de l’échange entre lui et la salle. Espérer que le général qui gouverne en fait l’Algérie actuellement soit l’arbitre, le garant d’une transition politique est impossible pour le « mouvement » : sa réputation est d’être de longue date un des plus corrompu dans une armée où les cadres réputés corrompus sont nombreux. Les « oligarques » dans l’administration (walis= préfets par exemple) sont en particulier originaires de nombreuses familles de l’ouest algérien, centrées sur Tlemcen : les héritiers de « l’armée des frontières » réfugiée au Maroc pendant la guerre d’indépendance. L’hypothèse d’une répression massive est peu vraisemblable, par une armée elle-même divisée . L’hypothèse de réelles élections présidentielles en décembre 2019 est elle aussi peu vraisemblable, avec une commission électorale illégitime. Une anecdote sur l’ambiance « démocratique » nouvelle de l’Algérie : dans les manif, les « barbus », qui dans les premières semaines arboraient des drapeaux « islamistes », se sont ralliés aux symboles nationaux et on trouve l’un d’eux qui tient en main le porte-voix où parle une femme dévoilée qui prône laïcité et égalité des sexes…

La conférence donne l’occasion de s’exprimer à un collectif de jeunes qui chaque dimanche matin manifeste devant le consulat d’Algérie à Toulouse : ils nous disent l’incertitude d’une diaspora algérienne pour qui l’argument est que l’Etat et l’armée ont débarrassé le pays de la « décennie noire » et sont donc le moindre mal, la difficulté de mobiliser et d’informer.

Le conférencier parle avec en fond d’écran un carrousel d’images des manifestations : nouvelle occasion de contempler l’inventivité de slogans en quatre langues (arabe, amazigh, français, anglais…).Et rappelons nos comptes rendus précédents :  , http://coupdesoleil.net/midi-pyrenees/2019/04/16/algerie-aujourdhui-avec-les-amis-daverroes-18-avril-2019/

Dans le public, notre ami Pierre-Yves Péchoux: il nous a envoyé très vite quelques commentaires. « Ce qui me frappe c’est la quasi  unanimité, dans le territoire, à travers les générations, dans la revendication et dans l’expression très rudimentaire du programme de cette dernière : « manifestons tous ensemble, débarrassons nous sans délai de ceux qui se sont emparés à nos dépens de tous les pouvoirs depuis juillet 1962 ». Dans cet espace où le régîme colonial avait  entretenu  des divisions fondée sur le « statut », sur les différences socio-culturelles ou linguistiques, il me semble que les événements des derniers mois illustrent l’émergence de l’unité nationale, que  les manifestations d’opposition à l’appareil militaro-polique fondent un territoire national ». Et puis: « J’ai trouvé les images projetées très intéressantes, me disant que beaucoup auraient mérité une phrase d’explication ou de commentaire. J’étais impressionné par la facilité créative et souvent humoristique avec laquelle les auteurs de placards ou de banderoles usaient de la langue française. mais je ne pouvais pas deviner si l’arabe,  belles calligraphies (surtout si je compare avec ce que j’ai vu au Liban ou ce que je croise dans quelques quartiers en France), jouait pareillement avec les mots. Je pouvais simplement noter qu’il jouait parfois avec les lettres, en usant de quelques lettres tamazigh (mais surtout, me semblait-il,  en les intercalant  dans des mots écrits en lettres romaines) ».

Prenez votre temps  (40 minutes pour plus de 1000 images…) pour visionner sur Youtube le carrousel d’images qui passait pendant la séance https://www.youtube.com/watch?v=I4aLtir50ss&feature=youtu.be 

L’auteure: Nouiri Abdennour « j’ai voulu garder un souvenir de quelques photos des marches dites du « hirak » (mouvement) que j’ai dénichées sur Facebook chaque vendredi depuis le 22 février et ce jusqu’au 27 septembre dernier. En rendant hommage à tous les photographes dont j’ai piqué les photos,  Les images sont dans un ordre chronologique ce qui vous permettra de suivre l’évolution des slogans ».

Et voici le texte que Bachir nous a envoyé:

Algérie Année zéro,  par Bachir DAHAK

« On ne peut pas comprendre l’ampleur qu’a pris le hirak  sans rappeler quelques éléments d’information sur les combats qui l’ont rendu possible.

L’Association Coup de Soleil, à travers ses sections de Montpellier, Paris, Toulouse, Lyon ou Perpignan a toujours été attentive aux évènements qui touchent les pays du Maghreb que ce soit sur le plan culturel , sur le plan social ou directement sur le plan politique même s’il ne s’agit pas de sa vocation principale.

Une longue histoire : Pour rappel, tout  juste avant le début de ce qu’on a appelé le printemps arabe 2011, nous avions organisé un évènement important autour de trois personnalités maghrébines, à savoir Mohamed Benchicou, l’ancien directeur du Matin d’Algérie, Mr Ali Lmrabet l’ancien directeur de Tel Quel au Maroc et pour la Tunisie Mme  Sihem Bensedrine militante des droits de l’homme.

Les trois intervenants, après avoir fait le bilan catastrophique des grandes libertés publiques dans les trois pays, disaient que les trois sociétés étaient sous une telle pression politique, que les pouvoirs politiques étaient tellement caractérisés par une corruption systémique, et accompagnés par des parlements débiles ou complices, que l’explosion était imminente puisque pour les trois pays aucune réforme globale n’était envisagée et que tout était fait par les trois pays pour empêcher la visibilité d’opposants réels et déterminés.

Mohamed Benchicou avait à l’époque attiré l’attention sur le risque d’avoir des mouvements sociaux massifs mais sans leaders et sans organisations pour les accompagner, les orienter et les doter de programmes de réformes à tous les niveaux. C’était également valable pour la Tunisie suite aux révoltes de Gafsa et au Maroc suite aux évènements de Sidi Ifni et plus tard de Jerada. Vous avez des études sérieuses sur les mouvements de contestation qui viennent du sud de l’Algérie, comme celui des chômeurs.

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C’est en partie ce qui se déroule actuellement en Algérie dans le sens où l’un des points qui revient le plus depuis le début du hirak c’est justement l’absence de leaders ou de direction désignés par le mouvement.

Nous avions également invité à deux reprises Mr Daho Djerbal et Aissa Kadri en tant que responsables de la revue Naqd à l’occasion de la publication de textes importants comme celui consacré à l’apparition de ce qu’on a appelé nos oligarques et la problématique du transfert des rentes publiques vers des rentes privées. Nous étions, ce soir-là, au cœur de ce qui allait déclencher cette terrible guerre des clans dont on avait déjà eu un aperçu lors du démantèlement de l’empire Khalifa au début des années 2000. Il y a eu un redéploiement des cartes au profit d’un certain nombre de faux capitaines d’industrie dont la prospérité exceptionnelle reposait beaucoup plus sur la commande publique que sur des compétences en matière de gestion.

Le fait que ces transferts de rentes se soient déroulés essentiellement pendant la décennie noire, c’est-à-dire sous l’état d’urgence et le terrorisme, renforce encore la suspicion d’un plan diabolique monté par certaines officines au profit des clans qui avaient fait les meilleures alliances. Tout cela sous les auspices des gouvernements Bouteflika , grands ordonnateurs de la corruption publique et grands protecteurs des prédateurs de l’argent public ( affaire Chakib Khelil , Bedjaoui etc)  et aussi grands promoteurs d’une délinquance internationale ( affaire Kamel El Bouchi)

Au cœur du hirak aujourd’hui, à l’ombre des marches populaires se déroule une terrible guerre entre des clans dont la seule ambition est de se replacer au cœur du dispositif de la corruption pour la maîtrise des recettes de Sonatrach, des fournitures de l’armée algérienne et des forces de sécurité auxiliaires pour ne citer que les exemples les plus connus.

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C’est un redéploiement d’alliances parce que l’actuel Général Major Ahmed Gaid Salah était déjà dénoncé en 2014 comme étant le militaire le plus corrompu du pays et sa présence à ce poste signifiait qu’il protégeait déjà le système. Et c’est parce qu’il a fonctionné dans cette logique de clans quasi-maffieux qu’il n’a aujourd’hui aucune légitimité à vouloir offrir au pays une solution démocratique.

Enfin , nous avions également invité Mr Djilali Hadjadj le porte-parole  de l’Association Algérienne de lutte contre la corruption avec lequel nous avions conclu que la généralisation de la corruption autour des grands marchés d’équipement , tels que celui de l’autoroute Est-Ouest qui est le plus emblématique, allait finir par alimenter une colère populaire au fur et à mesure de la diminution des recettes de l’Etat , celui-ci ne pouvant obtenir de nouvelles clientèles sociales. Nous le voyons très bien maintenant quand on voit la difficulté du pouvoir à réunir, ne serait-ce que trois cent personnes pour le soutenir alors que des millions d’algériens exigent le départ de tout le système « Yatnahaw gaa ».

Avec Mr Djilali Hadjadj nous avons découvert toutes les coulisses de la diplomatie algérienne qui a tout fait pour l’empêcher d’assister aux instances internationales qui traitent de la corruption et des moyens pour la combattre. Nous avions découvert aussi toutes les manœuvres législatives pour ne pas appliquer des conventions internationales que l’Algérie venait de ratifier comme celle de 2004.

L’ancien président, ses conseillers et sa famille, profitant de la manne pétrolière exceptionnelle a multiplié les crédits bancaires, les subventions illégales, les marchés publics de gré à gré, les attributions d’immenses réserves foncières, l’élimination de tout contrôle douanier, des  transferts de devises si importants que plusieurs pays ont lancé des alertes restées sans effet, des importations sans limite, tout cela saupoudré de népotisme et de régionalisme.

On a même un ministre de l’enseignement supérieur qui déclare en Aout 2018 « En quoi ça m’avance moi, si on a un prix Nobel issu de l’Université d’Alger ? »C’est bien le comble de l’incompétence et c’est un choc pour les étudiants qui sont aujourd’hui le fer de lance du hirak.

On a un ministre de la santé qui envoie sa femme accoucher en France au moment où les algériennes et les algériens font face à un système hospitalier public qui défraie la chronique .

On sait maintenant qu’énormément d’élus locaux ont tout simplement acheté leur poste de député ou de sénateurs en versant des sommes inimaginables. Un des  fils du Secrétaire Général du FLN est poursuivi pour avoir vendu des places de députés. Le frère du président Bouteflika, Said, est accusé d’avoir en réalité usé et abusé de la signature de son frère et du cachet de la Présidence de la République.

Voilà donc une partie du contexte politique, économique et social dans lequel va intervenir la décision hallucinante des clans dominants de désigner le président Bouteflika à un cinquième mandat puisque le statu quo garantissait la prospérité scandaleuse et incontrôlée de tous les prédateurs de l’argent public.

Prémices d’une opposition de masse. On oublie souvent qu’en 2014, sa candidature à un quatrième mandat avait déjà suscité une vive opposition dans la classe politique, dans la société civile, souvenons-nous du mouvement Baraka, mais également auprès de certains militaires comme le Général Yala qui déclara à la presse

« Un président dans l’incapacité totale d’assumer ses fonctions a remis les clés du pays à un clan mafieux qui le dirige dans l’ombre, de manière illégale et inconstitutionnelle. Ce clan est décidé, et il le démontre tous les jours, à se maintenir au pouvoir quel que soit le prix que doit payer le pays, y compris celui de sa destruction voire sa disparition »

On pourrait citer aussi l’opposition du général Ben Hadid   actuellement en prison pour avoir dénoncé publiquement cette situation de holdup  du pays par des clans tellement puissants que même la centrale syndicale UGTA leur sert de relais.

Un dernier rappel quant à la terrible répression qui a frappé les médecins résidents dans plusieurs villes d’Algérie suite à une grève de plus de six mois. On oublie peut-être qu’en Février 2018, c’est-à-dire un an avant le début du hirak, la Grande Poste à Alger était envahie par des milliers de médecins avec lesquels la population commençait à fraterniser malgré le filtrage organisé par la police.. A ce moment-là il était interdit de manifester à Alger et les médecins avaient brisé un tabou en affrontant une répression qui fit plusieurs blessés. L’image de médecins ensanglantés, frappés à terre par des policiers avait choqué toute l’Algérie.

Il y a eu deux mouvements de la société civile qui ont tenté de briser l’interdiction de manifester dans la rue :

-Le mouvement Barakat (Ca suffit) qui est né, curieuse coïncidence le 22 Février 2014, pour protester contre le 4ème mandat de Bouteflika. Ils demandaient aux gens d’envoyer  ce courrier à la Présidence « Je, soussigné… affirme n’avoir jamais rencontré de membre du gouvernement et n’avoir jamais demandé ni insisté auprès de qui que ce soit pour que vous vous présentiez à un 4e mandat. »

-Le mouvement Mouatana ou Citoyenneté qui a initié les premières réunions politiques sur la place publique

Ces deux mouvements de la société civile étaient dirigés par deux femmes, un médecin et une avocate. C’est pour toutes ces raisons que personne ne pouvait imaginer un seul instant que le peuple algérien dans sa grande diversité sociale ou géographique allait déployer une mobilisation exceptionnelle au point que des observateurs avertis parlent d’une nouvelle société algérienne.

Voilà ce que disait cette semaine Mr Nacer Djabi, un sociologue très impliqué dans l’analyse du mouvement : «La référence du jeune Algérien d’aujourd’hui n’est ni l’Arabie Saoudite ni le Pakistan. Il se réfère au monde moderne. Cela est confirmé par son insistance sur le caractère pacifique de la mobilisation et le respect des femmes présentes en force dans le hirak. Ainsi, nous ne nous sommes plus dans la configuration des années 1990.»

Il est vrai que jusque-là l’Algérie a été habituée à des émeutes, des dégradations, des routes coupées, violences souvent alimentées par la provocation des forces de l’ordre. Cette violence sans lendemain et sans effet d’entrainement, cette violence spécifique, locale avait fini par désespérer beaucoup d’acteurs de la société civile et beaucoup de syndicalistes. Un sociologue, au tout début du mouvement, dans un débat de rue sur les marches du Théâtre à Alger, a expliqué pourquoi ces émeutes localisées à un village ou un quartier n’inquiétaient pas le pouvoir qui rachetait la paix sociale en promettant ou en attribuant quelques logements.

Mais le pouvoir a tout fait pour que les mouvements sociaux plus sérieux, comme celui des chômeurs à Ouargla, ne se propage pas. Et  c’est à partir du sud que vont être organisés des marches qui préfigurent celles d’aujourd’hui, je parle en particulier de celle de Mars 2013 à Ouargla, que ce soit pour le nombre de participants, pour la radicalité des slogans ou que ce soit pour l’apparition des premiers leaders comme Tahar Bellabes, Riadh Lamri ou Dalila Touat qui vont défrayer la chronique judiciaire et policière.

Pour affaiblir les leaders de ce mouvement des chômeurs et stopper son ascension, on va utiliser toutes les diffamations comme celle prétendant que le mouvement était dirigé par le Qatar. Le pouvoir va mettre la pression sur  un des leaders, Tahar Bellabes à propos duquel je vous rappelle qu’en 2001 il accomplissait son service militaire en Kabylie au moment où celle-ci vivait une véritable insurrection suite à l’assassinat du jeune Massinissa Guermah. C’est en entendant de jeunes algériens de Kabylie crier « Pouvoir assassin » ou « Non à la Hogra » qu’il décide de créer en 2006 son mouvement de justice sociale.

Naissance du mouvement : Ce mouvement des chômeurs est un élément constitutif du hirak d’aujourd’hui, il en est le préambule. Il y a, depuis quelques jours, une vidéo du jeune Ghermoul qui a été le premier à brandir une pancarte « Non au 5èmemandat ». Il explique dans sa vidéo que les chômeurs ont pris conscience que leur situation de sans-emploi n’était pas un simple problème économique mais bien un problème politique.

Il y a un dernier élément qui permet d’éclairer la puissance du hirak, ce sont les supporters de quelques grandes équipes de footballà Alger qui ont développé depuis 2014 des tribunes politiques incontrôlables, des chansons reprises en chœur chaque semaine dans les stades.

Dès 2016, des journalistes nous disaient que le jour où ces chansons sortiront dans la rue, ce sera un feu que personne ne pourra atteindre. On a même vu les supporters de deux clubs ennemis inconciliables, se regrouper et crier « Khawa khawa », slogan repris par les millions de marcheurs. Ce n’est pas un phénomène propre à l’Algérie puisqu’en Tunisie, en 2011, les supporters des deux grandes équipes rivales L’Espérance de Tunis et le Club Africain étaient ensemble dans les premières bagarres sur l’Avenue Bourguiba. En Egypte, à la même période, les supporters d’Al Ahli et du Zamalek ont défendu ensemble les manifestants regroupés sur la place Tahrir. On pourrait aussi évoquer les clubs de football d’Istamboul défendant ensemble la place Taksim.

Des politologues et des sociologues travaillent actuellement sur ce phénomène de l’irruption des stades dans l’expression de la contestation politique, travail normalement dévolu aux partis politiques ou aux organisations de la société civile.

Originalité fondamentale : C’est donc cet ensemble d’élémentsdont je viens de parler qui constitue une des grilles de lecture du hirak qui a démarré au début de cette année 2019 lorsque le pouvoir algérien, dans toutes ses composantes civiles et militaires, a voulu reconduire pour un cinquième mandat. En comparaison avec les violences habituelles, ce qui rend le mouvement populaire actuel en Algérie exemplaire et inédit c’est évidemment la discipline, le civisme, l’irruption de ces jeunes qui nettoient les rues derrière les cortèges, l’initiative de simples citoyens qui posent des bouteilles d’eau fraiche le long des marches ou qui distribuent des gâteaux.

On voit là que les jeunes algériens ont beaucoup appris, d’abord des luttes précédentes, mais également des expériences d’autres pays qui ont mis le pacifisme comme viatique. Je pense à la révolution des tulipes au Kirgizistan en 2005 ou encore à cette manifestation du 14 Mars 2010 à Bangkok.

Mais plus proche de nous, ces manifestations inattendues qui prennent rapidement la forme d’un tsunami renvoient aux manifestations du peuple d’Alger le 11 Décembre 1960 à l’insu du FLN lui-même craignant de perdre la maîtrise des évènements à seulement quinze mois du cessez-le feu du 19 mars 1962. Cela renvoie aussi à la marche historique des ouvriers algériens à Paris le 17 Octobre 1961. Encore plus proche de nous ces marches rappellent celles de 1990 et 1992 qui ont précédé l’entrée dans la décennie noire.

Les premières marches du hirak, celles des trois premiers mois, on voit rapidement qu’il s’agit effectivement d’une nouvelle génération d’algériens massivement connectés aux réseaux sociaux. Deux chiffes sont intéressants à retenir : il y aurait plus de 20 millions d’algériens sur les réseaux sociaux et plus de trente millions d’algériens possèdent des smartphones, c’est-à-dire autant de possibilités de filmer, de publier et de témoigner à tout moment et en tout lieu.

Cette extraordinaire présence sur les réseaux sociaux, les jeunes étudiants plus particulièrement, la qualité des pancartes et des slogans, la logistique des marches aussi bien à Alger que dans les autres villes, tout cela indique, selon certains sociologues, qu’il y a là une « nouvelle façon de penser l’appartenance à la nation ».

Ce qui est remarquable c’est le fait pour ces jeunes, hyper connectés au monde, de ne pas se couper de la mémoire nationale puisque leurs pancartes réhabilitent les grandes figures du mouvement de libération. L’apparition de Djamila Bouhired, une des icônes de la révolution algérienne, donne à ces marches encore plus de prestige et de crédit.

Très rapidement, les marcheurs vont expliquer que leur objectif dépasse la question du 5èmemandat du président Bouteflika, ils veulent aller beaucoup plus loin et exiger une réforme radicale des institutions et des hommes qui les font fonctionner. En apprenant que les marches ont eu lieu dans la majorité des grandes villes du pays, les marcheurs vont passer du slogan dégagiste « Yetnahaw Gaa » (ils doivent tous partir) à celui, plus politique, de « Yathasbou Gaa » c’est-à-dire « Ils   doivent tous rendre compte ».

Il y a dans ce mouvement des faits historiques lourds de sens, je veux parler de la mobilisation des avocats et des magistrats. Contrairement aux médecins, ce sont deux catégories professionnelles qui n’ont jamais été impliquées dans les mouvements sociaux, des catégories qui ne s’expriment pas sur la place publique dans le cadre de leur organisation professionnelle.

Or là nous les avons vus prendre la défense collective de toutes les personnes arrêtées, étudiants, journalistes ou blogueurs. Les avocats d’Alger, avec leur bâtonnier ont encore fait une marche massive et fait une déclaration politique majeure. Les magistrats, au nombre de mille, ont formé le Club des Juges en criant haut et fort qu’ils n’encadreront pas les opérations électorales. Cette mobilisation des avocats et des magistrats (avec toutes les nuances nécessaires) est l’expression de deux indicateurs :

-si les juristes (avocats et magistrats) se mobilisent à ce point c’est bien parce que le soubassement de tout ce mouvement populaire c’est l’absence d’un Etat de droit

-le deuxième indicateur de cette mobilisation des avocats et des juges  est aussi le signe que ce mouvement est l’expression d’une révolte « des classes moyennes en voie de prolétarisation »selon l’expression du Pr Aissa Kadri.

Cette indication ne doit pas occulter la participation décisive  d’une grande partie de la population, toutes classes confondues mais avec l’avant-garde des étudiants et des diplômés sans emploi. Cette diversité sociale des marcheurs de chaque vendredi s’exprime dans les slogans et les pancartes.

Lorsqu’on lit «  Seul Chanel peut faire le n° 5 » ou  «  Les Algériens sont tous en CDI, c’est-à-dire Colère à Durée Indéterminée »ou encore « Nos rêves ne rentrent pas dans vos urnes »on sent une inspiration urbaine des classes moyennes. Mais on lit aussi « Si vous avez l’intention de continuer, faîtes-nous un bon prix pour le vinaigre »d’inspiration plus populaire. Ou encore la Sourate préférée du Président Bouteflika est la Sourate de la Chaise « Sourat El Koursi ».

Pour aller vers les conclusions, voici les critiquesjustifiées ou non adressées au hirak :

  • Le hirak est un mouvement de protestation et non de proposition (à mon avis ce n’est pas tout à fait juste)
  • Le dégagisme exprimé par le fameux « Yatnahaw Gaa » n’est pas pour autant un programme politique. C’est un discours prépolitique.
  • Le hirak n’a pas su dégager une direction représentative de ses marches.
  • Le hirak fait partie des fameuses révolutions colorées complètement dirigées par des ONG liées à la CIA ou Israel
  • Le hirak est entièrement manipulé par l’ancien chef de la Sécurité Militaire le Général Toufik, actuellement en prison et condamné.

Je pourrais multiplier ce type d’observations malveillantes ou mal inspirées qui auraient pu être pertinentes s’il s’agissait de la révolte d’une seule région d’Algérie, d’une ville ou d’une catégorie professionnelle. Il s’agit depuis sept mois d’une révolte qui s’est étendue très rapidement à toutes les régions de l’Algérie, y compris le grand sud.

Si le hirak n’a pas présenté de programme politique c’est justement parce qu’il ne s’agit pas d’un parti politique, structuré et préparé à ce type d’évènement. Mis à part quelques partis de gauche, tous les partis politiques de la mouvance démocratique ont perdu leur crédibilité soit pour avoir participé à certains gouvernements, soit pour avoir été silencieux au parlement à chaque fois que la machine libérale écrasait les plus pauvres, soit pour avoir participé aux élections précédentes malgré tous les scandales de fraude à ciel ouvert.

A partir des critiques adressées au hirak, s’est développé un courant patriotico-nationaliste qui prétend que ces marches qui ont réveillé le pays n’ont été possibles que grâce à l’Armée nationale et à son Chef d’Etat-major Mr Gaid Salah.

Ces intellectuels patriotes vont jusqu’à dire que ces marcheurs qui dénoncent désormais l’armée et ses généraux sont une menace à la nation, certains ont même applaudi l’arrestation des marcheurs qui brandissaient l’emblème amazigh alors que tout le monde a compris que cette interdiction des symboles de notre berbérité/amazighité a été dictée à nos généraux par les Emirats Arabes Unis avec qui notre armée, celle que veulent défendre les intellectuels patriotes, entretient des relations commerciales plus que douteuses.

Tous les officiers qui ont osé critiquer certains achats d’équipements militaires auprès de Emirats Arabes Unis ont été soit licenciés, soit liquidés. Le dernier en date est le Général Amroun dont on a dit qu’il s’était suicidé alors que l’on sait qu’il s’opposait à un contrat de fourniture militaire dans lequel était impliqué le fils du Chef d’Etat-major.

Ces intellectuels qui défendent l’armée parce que celle-ci serait le meilleur rempart pour préserver la nation oublient que cette armée a protégé depuis vingt ans notre plongée dans les abysses de la corruption, ils oublient que cette corruption incarnée par les oligarques mais que derrière chaque oligarque se trouvait un général ou un colonel qui allait intimider les banquiers, les douaniers, les mairies pour obtenir des réserves foncières phénoménales.

La meilleure réponse à mon avis est que le mouvement populaire national est actuellement le meilleur rempart pour préserver la nation et c’est bien le Hirak, et non l’armée, qui a obligé le pouvoir à renoncer à son cinquième mandat et qui a obligé Bouteflika à démissionner.

Pour le reste, les algériens observent le règlement de comptes qui s’opère sous leurs yeux entre des clans qui considèrent l’Algérie comme leur tiroir-caisse.