Actualités Midi pyrénées



littérature algérienne à la Librairie Biffures, 14 mai 19h

Venez écouter des lectures de textes, discuter sur les écrivains, et notez l’adresse: Librairie Biffures, 22 Avenue Jean Rieux Toulouse

Ecrivains sélectionnés:

Yahia Belaskri

Anouar Benmalek

Assia Djebar

Brigitte Giraud

Faïza Guène

Fouad Laroui

Zahia Rahmani

Alice Zeniter

Film: Résistantes, Tournefeuille Utopie 1er avril 20h30

A ne pas manquer, ce film documentaire  « joué » par trois femmes qui ont participé  au FLN dans la guerre d’Algérie. Au cinémaUtopia, unique présentation  avec la participation de la réalisatrice. Retenez vos place…

http://www.allocine.fr/video/player_gen_cmedia=19582341&cfilm=269018.html

 

 

et le commentaire de nos amis lyonnais sur ce film

« RESISTANTES », film de la réalisatrice Fatima Sissani 2019

Asma N° 2

 

Ce sont donc les cinq numéros disponibles (en trouverons-nous d’autres ? qui sait…) que nous vous livrons peu à peu. Le travail de récupération « en saisie de texte » a été réalisé par Marc. N’oubliez pas que tout texte récupéré contient des coquilles et signalez-les nous. Notre « édition » est partielle : récupérer tous les textes dans leur mise en page d’origine serait hors de notre portée. Comme en 2019, le combat pour la démocratie s’attaquait bien sûr aux politiques, mais aussi, clairement, au Code de la famille qui lamine l’égalité femmes/ hommes. Dans ce second numéro de Asma on trouve des titres prémonitoires : « marre de vos petites querelles » en parlant des groupes démocratiques ; impact mutuel de l’Algérie et du Maroc, etc… et n’oubliez pas de relire le n°1http://coupdesoleil.net/midi-pyrenees/2019/03/17/asma-memoire-toulousaine-de-lalgerie/

DÉCEMBRE 1995 N°2

LEZZAYER ALGÉRIE

TUGDUT DÉMOCRATIE

TAMSETLA SOLIDARITÉ

SOMMAIRE

D’Algérie, une « Roumia » dans les Aurès : Cri d’espoir… ou de désespoir

Opinions

Les choses sérieuses commencent : Rupture ou continuité ?

Partout les Algériens se sont déterminés

ET MAINTENANT

UN DIMANCHE COMME LES AUTRES

Une « roumia » et ses chocolats ETRE JOURNALISTE FRANÇAISE EN ALGÉRIE
27 octobre 1995 à Ouled Moussa, un petit village agrippé à la pente caillouteuse à 1200 mètres d’altitude, en plein cœur des Aurès. Le 1-novembre 1954, la guerre d’indépendance a éclaté là, avec les hommes de Mostepha Ben Boulaid.

Autour et dans le village, en patrouille tranquille, les gardes communaux ou patriotes. Un vieil homme prend le soleil du matin, allongé devant sa maison. La porte s’ouvre sur une minuscule cour intérieure desservant trois pièces aux ouvertures étroites et basses. Enfants et jeunes femmes s’égayent. La vieille fait front. Salima traduit du chaoui au français et la discussion s’engage, timide de leur côté, gênée du mien. La vieille raconte la guerre. Mots simples, crus, rudes. Horreur, tortures, résistance. Les enfants écoutent. Un garçon d’une dizaine d’années, bloc de silence, ne me quitte pas des yeux. Dans ses yeux passe une petite fille tombée en 1956 dans cette région sous les balles d’un tireur d’élite français pour 500 Francs et une boîte de ration (2).

Mais le café est chaud. Les filles cassent les noix avec des pierres sur le sol en terre battue. Les pommes, acides, aiguillonnent les gencives… et on se surprend à rire ensemble et à se prendre par la main.

Et puis, une attitude qui depuis ce jour me taraude l’esprit. Moi, distribuant du chocolat aux enfants avant de reprendre la route, images tournées et carnets de notes noircis. Saurais-je jamais ce qu’ont perçu ces enfants ? Une roumia avec ses chocolats, une voleuse d’images et de paroles ou la possible courroie de transmission de leur réalité.

Il est peut-être encore plus difficile en Algérie qu’ailleurs de trouver l’honnête façon d’être journaliste. Dans ce pays deux problèmes se superposent : la déontologie journalistique et les relations, humaines et professionnelles, avec un pays du tiers-monde, ancienne colonie française. La presse n’a plus ni le temps ni la volonté de faire son travail de recherche et d’investigation. Nous sommes à l’heure des informations qui doivent précéder l’actualité, même s’il faut pour cela la fabriquer. En ce qui concerne l’Algérie, la majorité des intellectuels français et une grande partie de la presse ont depuis longtemps pris l’habitude de décider à sa place de son devenir. Et si les journaux français n’arrivent pas en Algérie, les chaînes françaises sont, elles, largement diffusées. La population algérienne a donc, elle aussi, pris l’habitude de voir ses voisins d’en face expliquer à sa place ce qui serait bon pour elle. Cette population vérifie donc chaque jour que la colonie ce n’est pas encore fini.

Voilà pourquoi mes chocolats pèsent lourd. Voilà pourquoi je me tais souvent et me contente de glaner des paroles et des images pour les restituer les plus brutes possible et avec le minimum d’intervention de ma part. Nous ne pouvons plus jouer à être les acteurs d’une pièce qui n’est plus la nôtre. Nous ne pouvons que travailler à renouer des relations humaines et intellectuelles adultes d’égal à égal avec la population algérienne qui n’est plus notre petite sœur. Nous n’avons aucun droit sur elle, nous n’avons rien à lui imposer, ni au travers de la presse, ni au travers des 0.N.G., ni au travers de partis politiques.

MARIE-ANGE POYET, décembre 1995

 

(1) Nom donné aux françaises (masculin : Roumi). Référence, dépourvue d’inimitié, faite aux romains, présents en Algérie pendant sept siècles.)
(2) Lire  » La mort d’une petite fille  » de Noël Pavrelière dans Les crimes de l’armée française, textes rassemblés par Pierre Vidal-Naquet, petite collection Maspero, Maspero, Paris, 1975.

Cri…d’espoir…ou de désespoir

Ce soir je ne sais ce qui se passe en moi. Mon esprit bouillonne. Il remet tout en cause, il tourne et tourne. C’est le vertige, le néant. Mais que faire ?

Mais qu’ai-je donc fait, moi, petit être humain, pour me retrouver dans cette situation sans choix aucun, oui, sans choix aucun, car un camp s’est imposé à moi, mais comment aurais-je pu choisir entre ta mort qu’on m’a prescrite et la soi-disant démocratie ? Je ne savais pas ce que c’était une pseudo-démocratie. Jusqu’à ces derniers jours.

Je n’arrive pas à me convaincre sur la démocratie. Mon camp étant choisi, je sais que je risque la mort à chaque instant, mais cela devient de plus en plus sans importance et secondaire par rapport aux déceptions que je subis de jour en jour, et ce soir, je n’en peux plus. Je ne peux plus me supporter ou plutôt je ne peux plus me supporter ce soir. C’est la première fois que je me demande si cela vaut la peine de donner sa vie en ce moment. Ce soir, je n’arrive pas à me convaincre et même pas à me mentir sur la démocratie…

Cependant, je suis sûre que le fascisme et l’intégrisme sont en agonie, et je ne suis pas sûre que la démocratie vaincra, parce que je commence à me poser des questions quand à ceux qui sont censés la représenter. Ce soir j’ai l’intime conviction que ni l’intégrisme religieux (fascisme), ni la démocratie ne vaincront. Mon pays adoré, mon pays pour lequel je suis prêt à donner le plus cher de moi-même, ma vie, Algérie, ce soir laisse-moi pleurer sur ton sort, mon amour, permet moi de te faire une confidence. Mais tu peux ne pas me croire. Ne pas faire confiance à ceux qui sont en train de tuer, d’égorger, de décapiter le meilleur de tes enfants, mais fais aussi attention à ceux qui veulent briser tes chaînes, ne leur fais pas une confiance aveugle comme je l’ai fait, s’il te plaît, fais-leur savoir qu’ils ne sont pas tes seuls enfants parce qu’ils ont su te déclarer leur amour. Dis-leur que l’amour de ceux qui ne te déclarent pas de la même manière qu’eux est aussi important pour toi.

Mon pays, demande aux démocrates… Demande-leur de rompre leur cercle autour de toi pour donner l’occasion aux autres de prendre part à la rupture des chaînes. Mais surtout, je t’en prie, impose-leur de ne pas refermer leurs cercles sur les mains qui se rejoindraient aux leurs et de ne pas exclure celles qui n’ont pas les mêmes caractéristiques que les leurs. Fais-leur comprendre aussi que plus le nombre de cercles autour de toi grandira et plus tes chaînes se briseront vite et qu’un seul cercle ou un nombre réduit n’arriveront pas à t’en sortir. Ils s’essouffleront bien avant.

Mes amis « démocrates » permettez-moi de vous dire mon désarroi et ma déception en votre contact. Bien sûr, après les discussions sur les tueries et les actes horribles, vous n’oubliez jamais de critiquer et de démolir les autres, ceux qui sont censé être du même bord que vous, ceux qui ont aussi peur que vous, ceux qui sont menacés comme vous, et tout cela par ce qu’ils ne sont pas du même parti ou de la même association que vous, je ne comprends vraiment pas, peut-être le pouvez vous ?
Salima D. Alger.

 

Démocrates, qu’attendez-vous pour vous unir?

Donner sa perception des élections présidentielles qui se sont déroulées en Algérie paraît facile, mais face au papier et au stylo, ce qui était assurance se transforme en questionnement.

Jamais la population n’a vu un tel déploiement des forces de sécurité que pendant la période de la campagne électorale et le jour des élections. Cela explique en partie le nombre des votants. L’autre explication est la transgression de la peur et le désir de voir changer la situation. 75% de votants est un chiffre énorme, qui n’est même plus atteint dans des pays où la paix règne. Si l’on écoutait certains spécialistes de la psychologie humaine, ces 75% auraient eu un comportement suicidaire, puisqu’ils ont choisi de ne pas suivre le mot d’ordre des intégristes terroristes et de leurs alliés tout en sachant de quoi ces derniers sont capables. Les spécialistes de la politique quant à eux soutiennent que cette sortie massive exprime le ras le bol de la population et la recherche d’une paix à n’importe quel prix.

Un non à l’intégrisme Nous disons que ce vote massif exprime surtout une abnégation de soi face au danger futur qui guette nos enfants et notre pays. Un boycott important, qui serait allé dans le sens des mots d’ordre lancés par les signataires de la plate-forme de Sant’ Egidio à Rome (F.I.S., F.L.N., F.F.S.***), aurait signifié la volonté de la recherche de la paix à tout prix. A l’inverse, cette sortie massive pour aller aux urnes est un cri du peuple disant non au terrorisme, à l’intégrisme et à leurs alliés. (Notons au passage que bon nombre de nos amis de la base du F.F.S. ont voté, contrairement à la position de leur propre parti). Que dire concrètement des résultats chiffrés ? Il est clair que les programmes des quatre candidats répondaient en fait à deux projets de société : l’un islamiste, avec deux tendances (celle « modérée » du Parti du Renouveau Algérien de Noureddine Boukrouh, et celle  » dure  » du Hamas dont le candidat était Mahfoud Nahnah), l’autre républicain avec deux tendances également (celle du démocrate Saïd Saadi du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie, et celle du chef de l’état Liamine Zéroual). Le projet républicain s’en est sorti globalement avec 70% des suffrages et l’islamiste avec 30%.

En tant que républicaines, devons-nous être satisfaites ou non de ce résultat ? En temps normal probablement oui.

République et démocratie ne sont pas synonymes…  Mais dans la conjoncture actuelle en Algérie, nous avons beaucoup plus peur pour l’avenir. Dans notre pays les politiciens et ceux qui tiennent le pouvoir ont tellement vidé les termes les plus nobles de leur sens en les galvaudant en toutes circonstances qu’aujourd’hui on se demande quel sera le devenir du terme « République » (j’évite ici le mot « démocratie », par souci de le préserver, car pour nous ce terme est le résultat d’une démarche et d’une culture que nous n’avons pas encore acquises).

Deux étapes décisives nous indiqueront quel sera le chemin suivi :

– La réponse donnée à la population face à ses exigences de rupture, et la définition de cette rupture qu’en donneront le pouvoir et le président élu.
– Les résultats des futures législatives. Si, en effet, la population a voté aujourd’hui pour un programme dans sa globalité, il ne faut pas oublier qu’elle a aussi voté pour «l’homme ». Qu’en sera-t-il demain aux législatives ? Quels hommes vont incarner le projet du président élu, quand on sait que les opportunistes du F.L.N. ont soutenu ce parti jusqu’en 1988, puis sont passés au FIS jusqu’en 91-92, puis sont devenus Hamas jusqu’en 1995 et qu’aujourd’hui ils sont prêts à se transformer en parti de Zeroual ? Par ailleurs, les 30% qui ont voté pour les deux projets islamistes (celui du Hamas, dont le candidat était M. Nahnah, et celui du P.R.A., avec N. Boukrouh) demeurent un chiffre effrayant qui pourrait augmenter au moindre faux pas ou à la première erreur du président élu et des démocrates, ces démocrates dont on parle tant mais qui ignorent ou font semblant d’ignorer les aspirations de leur base à un pôle démocratique.

Marre de vos petites querelles  Mais qu’est-ce que vous attendez pour vous unir sur ce qui vous rassemble ? Ne croyez-vous pas que la base en a marre de vos mésententes, et de vos petites querelles partisanes ou individuelles ? Que faut-il faire aujourd’hui pour demain ? Telle est la seule question que l’on se pose. Le camp des démocrates étant divisé, l’utilitarisme prime sur d’autres considérations. D’où le vote utile pour Zéroual.

Mais jusqu’à quand ? Le pouvoir qui succède au pouvoir devient pour nous une phrase vide de sens face au spectre de l’islamisme.

Salima D.

Les choses sérieuses commencent

Nous publions ci-dessous des extraits d’un article du journaliste algérien Areski Metref, compagnon et co-fondateur avec Tahar Djaout de l’hebdomadaire Ruptures, paru dans Politis du 23 novembre 1995.

L’enjeu, les enjeux, de l’élection présidentielle, (…) résident , moins dans le nom du vainqueur, (…)que dans le taux de participation, en particulier celui des femmes qui, contrairement à 1991, ont voté pour elles-mêmes, effectuant leur propre choix, accompli d’autorité pour elles, lors des législatives, par leur époux, fils, frères ou pères. (…)Jamais, autant qu’aujourd’hui, l’acte de voter n’a été ressenti comme un devoir. (…)Ils ont désormais compris qu’aller à la pêche, c’est aussi, dans certaines conditions, aller au chaos. L’autre enjeu, indirect, c’est le Fis, sa place dans le jeu politique. Sa victoire aux législatives, puis l’interruption du processus électoral suivi de sa dissolution en a fait, pendant trois ans (avec l’aide ardente d’analystes prompts à transposer la réalité française – structurée – sur la complexe sociologie électorale algérienne – versatile et mouvante) une sorte de parti « sacré », dépositaire immanent de la volonté populaire, détenteur de clés (du paradis) de la démocratie.

(…)C’est autour de ce mythe coriace que s’est organisée « l’opposition représentative » qui a réuni, à Rome, autour du clou qu’est le FIS, des forces politiques qui croyaient s’attribuer une prime de popularité, de représentativité populaire, par une alliance avec « le parti de Dieu et du peuple ».

(…)L’échec de leur appel au boycott relativise, pour le moins, leur prégnance, surdimensionnée, sur la société algérienne. (…) Il ne fait néanmoins pas de doute que le taux impressionnant de participation des Algériens au scrutin s’explique davantage par le fait qu’ils ont été interpellés dans leur sentiment patriotique (sauver la patrie du chaos qui la guette) que dans leur sens de la citoyenneté (construire une démocratie.) Une démocratie ne se construit pas en un jour et pas en laissant sur le bas côté des forces politiques qui, sans avoir le poids qu’elles s’attribuent, pèsent tout de même dans une Algérie multiple et contradictoire. Si l’on veut enterrer cette haine qui est à l’origine de tant de malheurs, le succès de ce scrutin ne doit pas être le motif à exclure davantage les partis de la coalition romaine d’un jeu politique dans lequel personne ne peut leur contester leur place.

L’opposition, toute l’opposition, doit négocier avec le pouvoir la tenue d’élections législatives dans un délai raisonnable. Elle doit réintégrer la compétition politique seule à même de montrer jusqu’où le pouvoir de Zeroual est prêt à aller dans la mise des conditions d’un retour à la normale par l’isolement des groupes armés qui enlèvera sa raison d’être à la répression…

A.M.

DANS LA PRESSE ALGÉRIENNE
reprise de Alger International Info du 18-19/11/95)

« Rien ne sera comme avant »

Après l’élection de M. Liamine Zeroual à la présidence de la République, trois quotidiens algériens ont publié une édition spéciale le vendredi (lendemain du scrutin et jour férié en Algérie).
El Moujahid écrit : « Hier, les tenants de la violence, les magouilleurs, les assassins du GIA ont définitivement perdu. Les terroristes ne font plus peur. Le citoyen, où qu’il se trouve dans le pays (..) a montré par sa volonté farouche à travers la menace des groupes terroristes sanguinaires qu’ils disposent d’une arme plus forte que la «mahchoucha » (NDLR : fusil de chasse à canon scié) ou le « Klach ». Cette arme décisive s’appelle bulletin de vote. Cette arme sert la paix et la démocratie et participe au redressement du pays.

Liberté analyse : « Bien plus que cela, ce scrutin est à considérer comme un signe important, celui de l’éradication politique de l’intégrisme, mais aussi un désaveu cuisant des signataires du Contrat de Rome dont l’appel au boycott n’a pas été suivi. La forte participation a enlevé tout argument politique à l’opposition armée ainsi qu’aux principaux mouvements de l’opposition politique ligués sous la bannière de l’alliance forgée par la plate-forme de Rome de janvier dernier. En votant, l’Algérie a inévitablement la conviction que son geste est porteur de paix et de stabilité après quatre années de guerre injuste et atroce contre le citoyen. C’est peut-être le début d’une nouvelle ère. Un signe que rien ne sera comme avant. La couverture du terrorisme est désormais levée. Sous quelle bannière osera-t-on s’attaquer maintenant aux institutions de l’Etat, aux intellectuels, aux agents de l’ordre, bref aux simples citoyens. Les urnes ont tranché. Liamine Zeroual est président de la République après avoir lui-même dirigé deux années de transition.»
EL Chaab (quotidien arabophone) estime qu’à travers « la leçon, pleine de civisme, de démocratie et de nationalisme, administrée par le peuple aux observateurs de ces élections de par le monde, le peuple a donné une leçon à ces partis politiques qualifiés généralement de poids lourds et qui ont rejeté ces élections en appelant à leur boycottage. »

DANS LA PRESSE MAROCAINE

Voici le point de vue de trois journaux marocains d’opposition : Al Ittihad AL Ichtiraki (en arabe) et Libération (en français), tous deux quotidiens de l’Union Socialiste des Forces Populaires (USFP) et Anoual (en arabe), quotidien de l’Organisation de l’Action Démocratique et Populaire (OADP).

Le 17 novembre, le Maroc célèbre l’anniversaire du retour du roi Mohammed V de l’exil en 1955 et la proclamation de l’Indépendance. Malgré cette date, les journaux consacrent leur une à l’élection présidentielle en Algérie. Al Ittihadinsiste sur la « forte participation à l’occasion de l’élection présidentielle. » Le quotidien, tout en analysant les positions des différents partis et en rappelant « les quatre années de violence politique et les milliers de victimes », termine son article en disant que « le soleil de ce vendredi brillera sur une saison nouvelle du processus politique algérien. »

Libérationest plus volontaire. En première page : « Massivement et du fond du gouffre de la violence, les Algériens se sont accrochés aux urnes. » Et, à côté d’une photo montrant un électeur s’acquittant de son devoir de citoyen, commente: « Ils ont gagné…» Le quotidien insiste sur le fait que les Algériens « étaient appelés à choisir leur président, parmi quatre candidats, pour la première fois depuis l’indépendance en 1962 » ».

Pourquoi cette élection ? « C’est pour l’Algérie et pour tenter de fermer la trop longue parenthèse de violence que les Algériens se dirigent vers les urnes. »

Les numéros du 18 et 19 novembre 1995 d’Al Ittihad reprennent les déclarations des différents candidats ainsi que celles de leaders comme Hocine Ait Ahmed pour qui «l’élection s’est déroulée pendant un état de siège». Le journal reprend également l’inquiétude de « certains commentateurs [qui] craignent qu’il n’y ait pas de fin rapide à la crise politique et économique du pays. »

Al Ittihad, du 21 novembre 1995, à la une, rapporte les points de vue des trois fronts, FFS, FIS et FLN, qui avaient appelé à boycotter l’élection : « Le dialogue véritable est la revendication des forces de l’opposition pour sortir le pays du cycle de la violence. » Mais, dans un billet signé Abou Faris, l’accent est mis sur « le nouveau visage de l’Algérie qui contraste avec celui, triste, des nouvelles années de braise qui ont provoqué la mort de plus de quarante cinq mille Algériens. Il s’agit du visage de l’Algérie mûre, forte de ses espoirs, de ses rêves et de son peuple, qui garde encore profonde la capacité de résister et de réaliser les choix difficiles, même dans les moments les plus durs. » L’expérience algérienne est ensuite replacée dans le contexte arabe et par rapport au problème de la démocratie. « Les résultats de l’élection, écrit l’éditorialiste marocain, sont une bonne surprise pour le Monde arabe actuel, où les Arabes n’ont goûté qu’un seul plat électoral, celui des quatre vingt dix neuf pour cent »

 

 

Lettre algérienne N°2 et manifeste « POUR UNE SORTIE DE CRISE PACIFIQUE « 

Jour après jour, vendredi après vendredi, les nouvelles d’Algérie nous parviennent, les médias français multiplient tables rondes et reportages. Encore un témoignage sur l’importance des femmes,  de leur statut et de leur rôle dans la société:  https://entreleslignesentrelesmots.blog/2019/03/26/femmes-algeriennes-nous-reaffirmons-notre-determination-a-changer-le-systeme-en-place/

Nous diffusons à nouveau un texte envoyé par Georges Rivière, suivi cette fois-ci d’un manifeste collectif qui nous éclaire sur les événements algériens au jour le jour. Ce texte est accompagné d’une vue de « manif » récente de médecins à Tizi Ouzou, Kabylie.

« manif » de médecins à Tizi Ouzou, mars 2019

L’Algérie au milieu du gué : et maintenant ?

Derrière la façade d’une cité redevenue étonnamment calme, l’Algérie est en pleine effervescence. La question qui est sur toutes les lèvres, sans doute à la veille de nouvelles grandes mobilisations populaires, « et maintenant ? ».

Le pouvoir est silencieux et immobile, n’ayant pour l’instant que changé de premier ministre, et se montrant prêt à toutes les tergiversations pour se maintenir en donnant l’illusion de l’ouverture. Il gagne du temps, faisant monter la pression et laissant libre court à toutes les supputations : Bouteflika serait mort depuis longtemps, son clan achèverait de vider les caisses et de faire disparaître les preuves avant de partir (ce que dit aussi Mustapha Bouchachi, un avocat réputé, ancien de la Ligue des droits de l’homme). Les ministres sont toujours en place. L’anti-constitutionalité de « l’étirement ubuesque » d’un mandat 4+ n’a pas reçu de réponse. Le vice-premier ministre va à l’étranger (en Russie) chercher les soutiens qu’il a, semble-t-il, déjà obtenu du gouvernement français. Le premier ministre et ancien ministre de l’intérieur (sic) essaie en vain d’impliquer – et de compromettre – des acteurs du mouvement dans une « grande concertation » attrape gogo (cela ne vous rappelle-t-il rien ?). Le « président » ne parle pas mais fait des lettres. Bref, c’est une guerre des tranchées qui ne peut durer qu’un court moment.

Les partis d’opposition (sociaux-démocrates du FFS, libéraux du RCD, trotskystes du PT ou du PST, fractions ex-communistes MDS, PLD), les syndicats autonomes, après avoir manifesté leur extrême réserve vis-à-vis du mouvement à sa naissance lui ont emboité le pas. Leur rejet par la jeunesse leur fait adopter profil bas par crainte d’être accusés de récupération. Il faut reconnaître que leur incapacité structurelle de s’entendre sur un « smig démocratique », y compris pendant la sinistre période de la « décennie noire », tout autant que leurs postures idéologiques et langagières très vieillissantes, ne leur donne pas beaucoup de crédibilité. Des dirigeant.e.s critiques comme Louisa Hanoune ou Saïd Saadi  n’ont pas été bienvenu.e.s dans les manifestations.

Du coté « politique informelle » les réunions pullulent, des plateformes émergent çà et là venant d’on ne sait vraiment qui, des coordinations, des regroupements auto-décrétés de salut national surgissent – sans que l’on puisse vraiment démêler la part du recyclage, de la diversion ou de la véritable réflexion – expriment sur internet ou dans la presse la volonté de créer une transition (y compris pour certains avec les islamistes). Le gouvernement a même recruté des informaticiens pour intoxiquer les réseaux sociaux avec des rumeurs qui décrédibilisent les personnes susceptibles d’émerger, en créant des pages de faux opposants. Sur internet ce qui va dans un sens peut immédiatement se tourner en son contraire. Il y a beaucoup de suspicion héritée de l’expérience historique et le temps qui passe, en créant une ambiance délétère, n’est pas forcement en faveur du mouvement social.

Mais, réèllement, du coté social les groupes sociaux, syndicats, médecins, juges, journalistes, universitaires, étudiants et lycéens – qui ont refusé « la main tendue » du pouvoir – manifestent et se coordonnent.

Car chacun ressent que l’Algérie doit sortir de l’impasse. Le tout est de savoir comment et par qui. En tout cas pas par le pouvoir. « C’est pourquoi la classe politique actuelle doit être dissoute (…) C’est au peuple en marche et à lui seul que revient de définir les modalités de représentation de ses délégués et de choisir ses représentants, en dehors de toute pression » (Mustapha Hadni dans le quotidien El Watan)

Un consensus se dessine, de façon encore désordonnée : il n’y aura pas de mandat 4+ ni d’élection présidentielle avant qu’il n’y ait une désignation consensuelle de personnes incontestées, une sorte de Comité des Sages(des noms circulent). Celui-ci devra choisir des experts « qui questionnent plus qu’ils ne guident, qui analysent plus qu’ils n’encadrent » (idem) et qui feront des propositions en vue d’une Constituante.

Je joins ici l’appel important d’un collectif d’associations et de syndicats engagé.e.s depuis des décennies dans le combat démocratique. Il éclaire le débat en cours. La question aujourd’hui est : comment y arrivera-t-on ? Avec qui ? Et y arrivera t-on ?

D’aucuns, en sourdine, expriment la tentation, par désespoir, de faire appel à la seule force organisée : l’armée. Dans l’espoir d’une révolution à la Portugaise ?

Georges Riviere, Alger, le 18 mars 2019

(voir la première lettre envoyée par G Rivière: http://coupdesoleil.net/midi-pyrenees/2019/03/17/lettre-dalgerie-mars-2019/

 

COLLECTIF DE LA SOCIÉTÉ CIVILE ALGÉRIENNE POUR UNE SORTIE DE CRISE PACIFIQUE (Feuille de route pour l’instauration de la nouvelle République)

Par leurs manifestations massives, pacifiques, solidaires et apaisées, les algériennes et algériens montrent depuis le 22 février 2019 leur haut degré de maturité politique, crient haut et fort leur refus d’un cinquième mandat, tout prolongement du quatrième et des élections présidentielles du 18 avril 2019 et rejettent le système corrompu et autoritaire.

Cette contestation nationale, est considérée comme une occasion historique pour en finir d’une manière irréversible avec « Le système ».

Nous, dynamique de la société civile, au terme de plusieurs concertations, discussions et échanges, conscients de notre rôle de médiateur et de force de proposition, nous contribuons par cette proposition que nous partageons avec la société, la classe politique dans le but de dégager un large consensus qui organisera le départ du système d’une manière pacifique.

Les étapes de la transition démocratique:

Pour aboutir à cette transition, le collectif considère que des mesures d’apaisement préalables sont nécessaires en réponse aux revendications populaires.

Premièrement: afin d’éviter au pays d’entrer dans une période de non droit, le Président de la République sortant doit se remettre à la volonté du peuple et se retirer au plus tard le 27 avril. Aucune prolongation du mandat n’est possible et les institutions existantes doivent laisser place aux institutions de la transition.

Deuxièmement: La mise en place d’un Haut Comité de Transition(HCT), une instance collégiale composée de personnalités jouissant d’une autorité morale et bénéficiant d’une large acceptation populaire. Cette instance aura à incarner l’État.

Troisièmement: installation par le Haut Comité d’un Gouvernement National de Transition (GNT) composé de personnalités consensuelles et crédibles pour gérer la période de transition dans des délais raisonnables à définir.  Ce gouvernement consensuel a pour seules missions:

  • La gestion des affaires courantes en assurant la continuité de l’Etat et la levée immédiate de toutes les entraves liées à l’exercice des libertés civiles, politiques et démocratiques dont la liberté d’association, et de manifestation, d’expression, et de la presse, syndicales, et de création des partis politiques…
  • Préparation et organisation des Assises du Consensus National.

Quatrièmement: Les Assises du consensus national regroupent toutes les sensibilités de la société et des représentant-e-s du mouvement, auront à dégager un consensus national sur les modalités pratiques de mise en place de la Constituante, et réaliser un compromis historique autour des principes fondamentaux inaliénables, au respect de toutes libertés, des droits humains et de l’égalité. Elle aura à proclamer la naissance de la nouvelle république par un texte fondateur.

Cinquièmement : Élection d’une Assemblée Constituante chargée d’élaborer la nouvelle Constitution. Cette élection sera précédée par la mise en place d’une commission indépendante d’organisation des élections. La nouvelle Constitution sera élaborée sur la base du texte fondateur de la nouvelle République démocratique et sociale.

Sixièmement : Retour à la légalité constitutionnelle, ouverture du champ politique et organisation des élections générales.

(Alger le 18 mars 2019)

  • LADDH ( Benissad/Zahouane) (Ligue Algérienne de la Défense des Droits de l’Homme)
  • LADH (Ligue Algérienne des Droits de l’Homme)
  • RAJ (Rassemblement – Actions – Jeunesse)
  • DJAZAIROUNA
  • SOS DISPARUS
  • RESEAU WASSILA
  • THARWA FADHMA N’SOUMER
  • Association TIMLILIT
  • CSVM-22 FEV (Comité Soutien Vigilance du Mouvement 22 Février)
  • SATEF (Syndicat autonome des travailleurs de l’éducation et de la formation)
  • SNAPEST (Le syndicat national des professeurs de l’enseignement secondaire et technique )
  • SNAP (Syndicat National Autonome des postiers)
  • CNES (Conseil National des Enseignants du Supérieur)
  • SNAPAP (Ssyndicat National Autonome des Personnels de l’Administration Publique)
  • CGATA (Confédération générale autonome des travailleurs en Algérie)
  • SOS CULTURE BAB ELOUED
  • ACDA (Association pour le Changement Démocratique en Algérie)
  • CNDDC (Comité National pour la Défense des Droits des Chômeurs)
  • Le collectif des Haragas disparus en mer.
  • IRD (Initiative de Refondation Démocratique)
  • Collectif des Jeunes engagés

Asma: mémoire toulousaine de l’Algérie

Asma, journal toulousain franco-algérien ? Premier numéro, novembre 1995

Coup de soleil est né à Toulouse en 2005, vingt ans après Paris.

Celles et ceux qui sont à l’origine de notre association toulousaine avaient participé avant cela  à bien des actions politiques liées au Maghreb. En particulier à des groupes à la fois féministes et démocratiques, dont l’association AYDA : déformation du mot arabe « Al Aouda », « Le Retour » car les Algérien.ne.s participant au journal ne s’inscrivaient pas dans l’émigration mais dans la lutte politique pour leur retour en Algérie. Ayda a porté la création du journal Asma. Celui-ci a publié sans doute au moins huit numéros, dont seulement cinq peuvent être consultés au dépôt légal de la Bibliothèque nationale : le numéro 1 est de novembre 1995 et le numéro 5 septembre 1996.

L’originalité au groupe Ayda était aussi d’être très majoritairement composé d’Algérien.n.es. La composante féministe était forte, ce qui explique pourquoi le journal Asma relie aussi étroitement le combat démocratique avec la défense de l’égalité femmes/ hommes. C’est ce qui donne une forte actualité en 2019 à beaucoup de textes que nous avons retrouvés.  C’est grâce à la table ronde organisée automne 2018 par les Amis d’Avérroes que nous avons recherché les textes de Asma (voir : http://coupdesoleil.net/midi-pyrenees/2018/10/17/decennie-noire-quelle-memoire-quel-journalisme/.)

Aider nos ami(e)s d’Algérie, contraints de se replier en France pendant cette décennie 1990, face à la menace des groupes islamistes radicaux, montrer le visage d’une Algérie plurielle et démocratique contre l’image déformée qu’en donnaient les groupes terroristes était une priorité. Parfois le pouvoir militaire algérien en place s’en prenait aussi à ces mêmes amis au lieu de les protéger. Quant au gouvernement français de l’époque il était dans le déni du terrorisme islamiste, n’accordant jamais le statut de réfugiés politiques aux démocrates (« menacés par l’opposition » sic).

Faire connaître le quotidien de la vie en Tunisie ou au Maroc comme en Algérie permettait de sensibiliser tout un public en France, mais aussi de favoriser les échanges entre démocrates des trois pays du Maghreb.

indépendance

Avant Internet, quand l’édition informatisée balbutiait à peine, faire un journal était tout autant qu’un travail intellectuel un ouvrage d’atelier (ici Nuance du Sud) ou photo, ciseaux et colle avaient leur part. Georges Rivière a créé la maquette et fait le suivi rédactionnel et les copains de l’imprimerie libertaire toulousaine Sacco offraient leur prestation.

 

NOVEMBRE 1995 N°1
 LEZZAYER ALGÉRIE
 TUGDUT DÉMOCRATIE                 
 TAMSETLA SOLIDARITÉ

ASMA POUR LA DEMOCRATIE EN ALGÉRIE

Directrice de publication : Liliane Bourgeois
Comité de rédaction : Miloud, Abdelmadjid, « Charlie », Anne, Geneviève, Julien et Georges avec la participation de Aida, Mustapha, André, Annie, Saïd, A. Ghouirgate, Momo … et Gyps.

Maquette et réalisation : Georges Rivière
Flashage Nuances du Sud.
Impression: Sacco

Ces travailleurs des arts graphiques offrent une prestation à prix coûtant, en forme de solidarité avec le combat des démocrates algériens.
La revue, bimestrielle, est éditée par Ayda Toulouse. Sa rédaction est toutefois indépendante de l’association. Les articles, sauf indication, sont sous la responsabilité de leurs auteurs et ne sauraient engager politiquement l’association. La collaboration à la rédaction est ouverte à toutes celles et tous ceux qui ont fait leur le combat pour une Algérie démocratique, sans exclusive.
La revue est vendue 15 F.
Les commandes et abonnements sont à envoyer, en précisant «journal », accompagnés du chèque de règlement à : AYDA TOULOUSE 111P 363.31006 TOULOUSE cedex

C’est encore avec du retard qu’Asma paraît. Mais nous avons voulu l’améliorer. Avoir plus de textes d’Algérie. Plus d’informations. Les analyser plus « froidement »… Alors que rien ne s’y prête. Ni la facilité des contacts. Ni la presse algérienne qui, tout simplement, n’arrive plus. Ni le moral, parfois. « Stress multiforme » comme le dit, ci-contre, Serhane, à propos— il est vrai —d’une vie quotidienne tellement plus dure que celle de l’exil. Et puis tout un débat a été mené sur les élections. Piège pour certains, manipulation ou ouverture pour d’autres. Autour des candidats que nous présentons (pp. 1, 7 et 8) les interrogations vont bon train !

rêve à l’oiseau

Mais en attendant, la société algérienne vit et se bat. Comme le montrent les associations réunies à Alger qui nous avaient invités en Juillet (pp. 2 et 3) et celles qui sont parties à la conférence de Pékin faire entendre une autre voix, malgré la faiblesse de leurs moyens (p.4). Et ce courrier qui nous est parvenu, de Ghardaïa précisément, dénonçant l’incurie des pouvoirs publics et nous contant la lutte exemplaire de l’association Ibn-Bina contre le Sida (p.4). Puis, nous sommes revenus en France. Pays bien cher à nos cœurs, celui des droits de l’homme, de l’homme, du droit d’asile… mais l’est-il encore pour nous ? (p.9). Sans doute pas pour tous ceux qui meurent là-bas, souvent à cause d’un visa refusé. Suffisamment toutefois pour que la renaissance berbère puisse s’y exprimer (p.9), et que des démocrates algériens puissent, pour la première fois, à l’initiative du Fais, se rencontrer, briser leur isolement, confronter leurs points de vue (p. 10). Ceci malgré les attentats qui ne font que « poursuivre en France ce qui est perdu en Algérie » (pp.10 et 11). C’est une raison de plus, diront ceux qui voient dans l’essor d’un mouvement démocratique algérien un facteur d’entente et de paix, ceux qui nous aident merveilleusement, d’Avignon à Vaour (p.12). Ceux qui, comme Jacques Berque (p.13), Rachid Boudjedra ou le regretté Rabah Belamri (p.14) pensent la vie au-delà des frontières.

Voici donc quelques mois de notre vie. Ils nous ont fait tour à tour chaud et froid au cœur. Aidez-nous à vous parler, à nous parler. Aidez ce mince filet de voix qui nous est un facteur d’espérance, et qui s’appelle Asma. Sans vos abonnements, vos dons ou vos ventes il pourrait se taire dans le brouhaha des temps.

 

Election présidentielle quelques données

LES PRINCIPAUX CANDIDATS

Liamine Zeroual: actuel chef de l’état. Général à la retraite, il a été désigné en janvier 1994 pour mener une période de transition de trois années maximum avant la reprise du processus

Mahfoud Nahnah: chef du parti islamiste Hamas. Issu de la mouvance des Frères musulmans fondée en Egypte par Hassan el Banna, il prône l’instauration en Algérie d’un état liera

***

nous les Iraniens…

D’ici, de France, tout a l’air d’être à feu et à sang. Pas une semaine sans que l’écho d’assassinat monstrueux et d’attentats ne nous parvient. Dans le même temps, ce qui se déroule là-bas, dans les sommets de ce que l’on appelle « le pouvoir », est perçu comme un éternel complot de l’opacité. Tout apparaît donc bien sombre, d’autant plus que la floraison de candidats au poste de la présidence ne traduit pas de programme de société bien clair, mobilisateur et crédible. Quant à l’opposition démocratique, ce n’est blesser personne que de constater que son incapacité à créer un front commun traduit une faiblesse politique réelle.

Voilà ce qu’on l’on peut lire partout dans la presse. Mais c’est évidente noircir du trait, parce qu’elle prétend intégrer tout le réel, fait impasse sur les aspects lumineux, positif de ce qui se passe– aussi– en Algérie. Les rencontres que nous avons faite très récemment nous ont montré d’autres aspects d’une réalité qui ne se traduit pas seulement par l’horreur et le pourrissement : elle se nomme résistance.

Résistance

Ce qui étonne d’abord, puisqu’on nous dit que l’Algérie est prête à tomber dans les bras des islamistes, c’est l’inexplicable persévérance à la désobéissance. Rien n’y fait. Qu’un tel arsenal de terreur soit déployé pour si peu de résultats doit en effet donner à plus d’un islamiste l’envie de « changer de peuple ». Qu’ils décrètent la grève, l’abandon des moissons, le boycott de l’école, le port du hidjab, l’interdiction du sport pour les filles, l’effet est immédiat : les gens travaillent, la moisson se fait, les collectes de cartables s’organisent, les cheveux continuent de voler au vent et, comble de l’horreur, Hassiba Boulmerka devient championne du monde du 1500m. Du côté de la culture populaire, ça ne va pas mieux : les groupes de Raï fleurissent, Matoub Lounes est devenu aussi célèbre que Johnny Halliday et, à Akbou, on fait un festival  en hommage à Zarrouki Allaoua. Quant à la langue sacrée identifiée à la culture arabo-musulmane, dont on se rappelle comment elle a été « matraquée » par les imams orientaux embauchés par le FLN, elle voit ressurgir avec une vigueur inégalée la revendication des Imazighen.

divorce à l’algérienne

code de la famille

Que, pour l’instant, cette résistance n’ait pas de traduction politique – illustrant une fois de plus cette vieille évidence que, souvent, les avant-gardes ne font que suivre le mouvement – qu’elle soit jeune et fragile et doive surmonter le lourd handicap des accords occultes qui se feront sur son dos pour le maintien des privilèges (avec la bénédiction conjointe des princes de Ryad, du Vatican et du FMI), ne doit pas constituer un facteur de découragement. La puissance extraordinaire qui se dresse face à elle la contraint à régler leur sort aux démons ataviques de la méfiance, du dogmatisme, de la personnalisation et de la division qu’elle nourrit encore. Les signes précurseurs de ce dépassement sont déjà «lisibles» à l’intérieur de l’Algérie comme chez les démocrates exilés. Cette dynamique, encore précaire, trouve un écho de plus en plus clair au-delà de la Méditerranée chez toutes celles et tous ceux qui ont clairement perçu la dimension internationale du conflit algérien […] L’enjeu, en terme d’épanouissement ou d’effondrement des valeurs de respect de l’individu, de justice sociale, de droits de l’homme, d’épanouissement de la pensée critique et de paix civile est tel qu’il ne s’agit plus de solidarité abstraite mais de communauté d’échanges et de partenariat

 

Pour que la Méditerranée ne soit pas un nouveau mur de Berlin

Il serait pour nous inconséquent de voir la situation par le gros bout de la lorgnette, en termes algéro- algériens, avec une vague de solidarité humaniste, alors que l’on assiste à une collusion titanesque d’intérêts communs de toutes les ligues morales. Avec l’appui de l’État, de lobbies, de puissances financières, elles attaquent de façon convergente l’école, l’art, les droits de la femme, la morale sexuelle et ont en commun la destructuration  des rapports sociaux par l’application– à l’économie– de théories ultra libérales.

S’il y a bien une internationale islamiste, comme on l’a vu à Pékin, il y a aussi une internationale chrétienne intégriste (voir l’article sur l’Opus Dei dans Le Monde diplomatique de septembre 95), c’est-à-dire une internationale intégriste/conservatrice, multiforme mais complice, qui se rencontrent, définit des stratégies de pression, se côtoient dans les colloques internationaux, rameute ses troupes

barbu terrassé

Défendra d’énormes privilèges est insoupçonnable fortune, active tous les sentiments de registration née de la paupérisation et de l’exclusion pour achever d’engloutir les consciences dans le communautarisme est le nationalisme le plus étroit on en arrive, grâce à, à la définition presque parfaite de cette guerre qui « fait se battre entre eux des gens qui ne se connaissent pas au bénéfice de gens qui ne se battent pas mais qui se connaissent…»

Les enjeux ont largement débordé les frontières de la Méditerranée ; ils sont culturellement géopolitiques politiquement et économiquement et socialement internationaux

C’est à l’intérieur de cette perspective que – non pas la solidarité– mais le travail commun, que le partenariat doit se développer avec celles et ceux qui construisent, aujourd’hui même, une Algérie démocratique et sociale.

 

PARLONS DONC DE LA VIE

Parce qu’il faut bien le dire, c’est aussi cela : malgré la terreur, la douleur et en dépit de l’opacité de la situation politique, des femmes et des hommes s’organisent dans le mouvement associatif, élaborent des projets, investissent avec force et détermination un terrain social trop longtemps tenu pour quantité négligeable.

Cette réappropriation du terrain, à travers une pratique de soutien aux plus démunis, que ce soit dans le domaine de l’enfance, de la maladie, du chômage, même si elle ne se pose apparemment qu’en termes professionnels, induit des comportements nouveaux : on ne se cache plus les problèmes, on en parle ; on ne s’interroge plus sur les pratiques démocratiques et la transparence de la gestion, on la pratique ; on attaque des tabous. Ce n’est donc pas une pratique neutre et elle n’est pas prise pour telle : souvenons-nous de l’assassinat du professeur Djilali Belkhenchir.

Ces associations, qui veillent de façon tatillonne à leur indépendance, qui sont parfois en désaccord entre elles, sont en train de fédérer des pratiques, de se donner des moyens communs. Elles sont décidées à faire entendre leur voix pour «s’inscrire dans un projet de société fondée sur les valeurs républicaines». La Maison des Associations, qui est en voie d’achèvement à Alger, sera l’un de leurs outils : cogérés par un collectif d’associations, les quatre ou cinq bâtiments qui la constituent, au milieu d’un vaste terrain, sont sur le point d’être terminés. Nous reviendrons sur cet ambitieux projet dans notre prochain numéro, d’autant plus qu’il est possible que des compétences ou des moyens fassent défaut et que s’élabore à cette occasion un partenariat dont nous vous parlerons. C’est dans ce cadre que nous avons été invités à Alger, en Juillet de cette année.

 

D’Alger à Ghardaïa
La création de cette structure collective qui rayonnera sur toute l’Algérie et « poussera sa corne » vers les autres pays du Maghreb a besoin de gens formés. Les 10 journée de travail, organisée par le comité des associations s’occupant de la famille et par femmes algériennes unis pour l’égalité des droits (FAUED) avait pour but de collecter les besoins exprimés par presque quatre vingt dix militant(e)s associatif invité(e)s individuellement dans la majorité est-elle des jeunes femmes sans grande expérience.

90 personnes ne font pas toute l’Algérie, mais leur provenance géographique (Alger, Bedjaïa, Dellys, Tipaza, Sidi-Aïch, Ghardaïa, Blida, Oran, Boumerdes, Tissemsilt, Beni Saf, Aïn Temouchent, Ténes, Tizi-ouzou, Sidi-Belabbes, Bouïra) et leur diversité sociale nous ont permis– en une semaine de quasi huis-clos – de percevoir clairement la volonté la détermination sans réserve de ces jeunes à entrer dans l’arène sociale. Pour beaucoup d’entre elles (53 femmes et 36 hommes), C’était le début de l’engagement, dans un contexte particulièrement difficile. En cela aussi, cette rencontre était porteuse de sens : c’est précisément parce que la mort rôde et que la décision politique forte, qu’ils mettent le droit de leur jeunesse dans le plateau. Le programme de formation va se poursuivre, toujours en Algérie, avec un élargissement à d’autres associations s’absente lors de la première rencontre. C’est donc un effet boule de neige que l’on assiste à une amplification de la dynamique.

Que des Françaises et des Français aient animé cette première rencontre n’est pas sans importance. Il est évident qu’il était possible à ces associations de trouver sur place les compétences nécessaires. Il s’agissait donc bien d’une volonté politique de ne pas laisser l’Algérie se fermée sur elle-même, d’exprimer la dimension internationale du combat algérien. Quant à notre présence, dépourvu d’hésitation, elle voulait signifier clairement que notre fraternité ne s’arrêtait pas aux frontières de l’Europe.

 

Algérienne en chiffres
(Extraits du rapport présenté par le réseau Fehla (Femmes pour l’Égalité, les droits Humains, la Liberté des Algériennes) à l’occasion de la préparation de la quatrième conférence mondiale sur les femmes-Pékin 1995

14 000 000 d’Algériens sont des Algériennes. Les femmes représentent 51 % de la population occupée et 8 % des salariés.
Dans les faits, seuls 4,4 % des femmes travaillent.
Malgré l’insuffisance criante des statistiques concernant les femmes, en 1989, 85 000 d’entre elles se déclarent au chômage, chômage subit souvent à l’issue de leur formation. À niveau de formation égale, les femmes sont plus nombreuses que les hommes à ne pas trouver d’emploi après leur formation.

Bien que le nombre de femmes scolarisées ait très fortement augmenté depuis l’indépendance, près de 20% des fillettes de six ans en âge d’être scolarisés sont exclus des établissements scolaires. Elles sont cependant plus nombreuses que les garçons à réussir à l’école. C’est ainsi que dans un certain nombre de willayas, elle représente près de 60 % des élèves inscrits dans le secondaire et prêt de ceux inscrits à l’université.

Elles subissent cependant le code de la famille qui, alors que la constitution stipule l’égalité des hommes et des femmes devant la loi, ne lui reconnaît pas le droit de contracter mariage en l’absence de son père ou à défaut d’un tuteur matrimonial ; lui enjoint, pour tous les actes de la vie« d’obéir à son époux» (art. 39), faute de quoi celui-ci peut entamer une procédure de divorce.

Au plan politique, les femmes constituaient 2 % des élus aux assemblées communales et 6 % des élus aux assemblées willayales. La dernière assemblée nationale a vu la participation à ces travaux de 7 femmes sur 295 élus.

 

Ghardaia contre le sida.
Un message d’optimisme

Des médecins et des professionnels de la santé ont, depuis Ghardaia, capitale du M’Zab, lancé une campagne une campagne contre le SIDA.

On connaît la difficulté du genre. En parlant du SIDA, on parle de sexualité, de toxicomanie, on lève des non-dits, on touche à des tabous, et l’on prend le risque de réveiller la vindicte de ceux qui confondent morale avec politique de l’autruche.

L’association IBM-SINA (Avicenne) n’a pourtant pas hésité dans une région très soucieuse de la préservation de croyances et de ses traditions, à mettre le doigt sur« la menace réelle de ce fléau dans notre région de Ghardaia ».
Dans leur correspondance adressée à Asma, les membres de l’association soulignent les risques encourus dès lors qu’une« prostitution incontrôlée se trouve dépourvue de moyens de protection et qu’il n’y a pas de diffusion de préservatif…»

 

« Je risque d’être coincé !»

« Cher ami. Suite aux décisions prises par les autorités françaises, les consulats de France en Algérie sont quasiment fermés et l’octroi de visas suspendu. La procédure qui prévalait auparavant de délivrance, avec célérité, d’un visa aux universitaires est également suspendue (…). Je ne peux miser sur l’éventualité d’un assouplissement ultérieur, surtout que mon billet d’avion est pour le 18 septembre (…). Je risque donc d’être coincé ! » L’auteur de cette lettre, Abderrahmane Fardeheb, professeur à l’institut des sciences économiques d’Oran, n’imaginait pas à quel point ces lignes, rédigées le 29 août 1994, étaient prémonitoires !

Invité par la faculté des sciences économiques de Grenoble à venir enseigner à partir du 1er octobre 1994, l’universitaire algérien avait fait une première demande de visa, auprès du consulat de France à Oran, à la fin du mois d’août. N’obtenant pas de réponse, il réitérait sa demande au début du mois de septembre. Sans plus de succès, les consulats étant « quasiment fermés » et le système nantais pas encore mis sur pied. Il était devenu impossible, à moins d’un fort « piston », d’obtenir un visa. Cette situation allait durer près de deux mois. Abderrahamane Fardeheb n’aura pas eu le temps d’attendre. Le 26 septembre au matin, alors qu’il sortait de chez lui, il a été abattu d’une balle dans la tête.

 

Murmures d’exil
Au commencement en vérité, l’exil est une abstraction.
Le mot même n’est jamais perçu, pensé.
Il s’agit tout juste de prendre du recul, de souffler, de se mettre à l’abri dans l’attente d’un rapide retour au calme au pays.
Tant que l’on était dans la mêlée, on faisait d’accord avec la réalité, les événements, les compagnons. C’est après coup que l’on mesure le poids de la pression, de la peur dans lesquelles on était immergé. Au départ, c’est comme un nageur qui remonte à la surface de l’eau. L’air est tellement fort qu’il étourdi. Les menus gestes de la vie quotidienne, interdite par l’insécurité, le danger sourd qui plane surgissant d’on ne sait où, prennent des dimensions fantastiques : marcher paisiblement dans la rue, franchir le seuil de la maison sans précaution, s’attabler à un café pour feuilleter un journal. Autant de gestes banals qui sont devenus, au pays, des actes d’héroïsme pour certains.

Les premiers jours la moindre détonation donne encore des sueurs froides. La peur est toujours là qui colle à la peau et qui provoque d’absurdes associations d’idées.

Au commencement, on n’entre pas en exil. C’est juste un détour dans un autre monde. Un homme connu, déjà visité, arpenté quelque peu. Les premiers jours ne sont pas si différents des séjours, dit d’agrément, antérieur. Avec le temps, les apparences s’effacent pour laisser place aux questions. Est-ce vraiment un monde connu ?

Si par la culture on retrouve tant d’affinités, le quotidien reste un mystère. C’est peut-être de la que nait le sentiment d’exil. Et à l’angoisse du départ s’ajoute une autre : plus insidieuse qui prend, jour après jour, plus de consistance. Combien de temps encore ? Un mois, trois mois… une année. Est ce possible que tant de temps se soit écoulé ? C’est qu’au fil des jours, à l’affût de la moindre nouvelle du pays, le décompte macabre a continué : des visages familiers ont été emportés par la mort. Mais d’ici, par delà la peine, leur disparition semble irréelle. L’exil commence quand on se résigne à donner du temps au temps. Et à coups d’illusion, on maquille la mauvaise conscience qui nous renvoie à la peur et le sentiment d’impuissance.

On ne s’installe pas dans l’exil. Mais le provisoire impose ses arrangements. Insensiblement le visiteur de passage change de statut. Improbable Statut que la réglementation du pays d’accueil n’a pas envisagé. Même le provisoire doit être consacrée par des documents temporaires.

C’est fait, on est rentré dans l’exil et en précarité. Le plus difficile dans cette situation, c’est de trouver une activité. À la fois pour faire face aux besoins et préserver son équilibre. Car la vacuité guette. Les jours s’écoulent alors avec une insupportable monotonie. Longtemps, on ira à la rencontre de la ville d’accueil, à la découverte de ses multiples facettes. S’impose alors un itinéraire quotidien qui va du Pont Neuf à une librairie regorgeant de livres. Un coin privilégié : celui consacré un Algérie ou se succèdent les titres qui proposent leur lecture du« drame algérien». Et pour seul ancrage le club de la presse. Ici on renoue quelque peu avec le métier d’origine : bruissement du fax, conférence de presse…
Entre l’exclusion et la vacuité la frontière est mince. Chaque jour qui passe emporte avec lui des promesses de travail sans lendemain. Contre le découragement total un seul rempart : les marques de solidarité multiples.

Et surtout l’espoir du retour. On reste aux aguets, au moindre indice en provenance du pays. Si le mal poursuit son œuvre, il semble que l’espoir reprend ses droits.
En dépit de tous les monstruosités le chaos annoncé n’a pas eu lieu : faut-il pour autant céder au mirage ? N’est-ce pas encore un mauvais tour de l’exil ?

Le soleil se couche sur le Pont-Neuf. Pareil et différent du soleil qui éclaire les blessures béantes de mon pays, l’Algérie.

A.R.

[Un congrès berbère ?]

Du 1erau 3 Septembre, une centaine de délégués d’associations culturelles berbères venant de Lybie, d’Algérie, du Maroc, de Mauritanie, du Niger, du Mali et de la diaspora, se sont rassemblés en Lozère.
Cette rencontre où beaucoup d’Algériens ne purent se rendre, faute de visas est inédite et importante : les berbères y affirment la dimension transnationale et plurielle d’une culture qu’ils veulent facteur d’ouverture et de tolérance.
Une structure permanente, le Congrès Mondial Amazigh, a été constituée afin de préparer, dans un an, un congrès dont le lieu (lies Canaries, Grenade, Bruxelles, Paris ou Rabat) n’est pas encore fixé.

 

UNE CHANCE SUPPLÉMENTAIRE POUR LA DEMOCRATIE

A l’heure où une offensive sans précédent des intégrismes et des nationalismes se développe, la volonté d’internationaliser le fait berbère, y compris à travers les instances internationales (ONU, UNESCO, ONG…), est un facteur d’optimisme. À travers cette défense et promotion de la langue berbère, les organisateurs de ce pré-congrès développent clairement les valeurs dont ils se réclament : « droits de l’homme, démocratie, liberté, tolérance et paix ».

Posé ainsi, le fait berbère prend toute sa dimension. Il s’affirme comme un pôle d’identité du Maghreb et de la frange saharienne face à la définition réductrice d’un arabo-islamisme qui a pris la relève immédiate de l’acculturation colonialiste. Il ouvre des perspectives à une revendication dont le plus grand risque serait de se replier sur un régionalisme étriqué, imprégné-lui aussi-de valeurs rétrogrades.

 

Ayda et le F.A.I.S

Les 23 et 24 septembre 1995, s’est tenu au théâtre de Pantin le Forum des artistes, intellectuels et scientifiques algériens (FAIS).
Cette réunion a regroupé environ cent participants. Il y avait des délégations du Canada, d’Allemagne, de Belgique et bien sûr d’Algérie. Il faut aussi noter la présence de quelques membres du comité de soutien français au Forum. Ainsi que des militants de plusieurs partis démocratiques algériens, des associations françaises et algériennes. Le Forum a compté également une délégation iranienne et une délégation mauritanienne. Ce projet a été soutenu bec et ongles par un groupe résidant à Paris. Belle opiniâtreté.

 

« L’été de Vaour »

La dixième édition du festival du rire qui s’est tenue du 2 au 12 août à Vaour se voulait celle de l’ouverture. Une décennie, dixième anniversaire… L’âge adulte ?
AYDA Toulouse, une association qui accueille des démocrates algériens menacés, voire victimes du terrorisme intégriste a été conviée à participer à cette dixième édition. Au début, la grande question était : « Que peut faire ou produire AYDA dans une manifestation de la sorte ? »
Les amis algériens n’ont pas hésité un instant. Décision fut donc prise d’y participer sous le double objectif : expliquer ce qu’est AYDA et ses activités, permettre aux Algériennes et aux Algériens exilés de parler de leur combat et de leur situation présente.
Enfin, le festival devait permettre à l’association de gagner quelque argent destiné à porter aide à tous les exilés.

UN PETIT VILLAGE POUR UN GRAND CŒUR

Vaour, un petit village, comme il y en a tant dans le Tarn, planté dans un décor vert, indéfinissable, chahuté.
D’autant plus attractif, lorsqu’on sait que plusieurs résidents y ont aménagé dans l’immédiat post-1968, en communautés. Faisant renaître les lieux en y pratiquant de l’élevage, de l’agriculture, la prise en charge de certains services, poste, école, etc., ils ont maintenu la vie quoi !

Beaucoup ont échoué, ceux-là ont réussi. Sur place, les stands et marabouts ont été plantés au milieu de deux restaurants et il fallait « assurer », comme on dit, toutes les boissons chaudes.

L’accueil du Comité d’organisation et ensuite du public fut simple et magnanime. Cependant, à voir comment le libraire, le chercheur en économie, l’agent paramédical… ont assuré…, on pouvait croire qu’ils baladaient une certaine expérience, au vu de la nonchalance « sûre » accompagnant les gestes. La grande compréhension des habitants du village et des visiteurs a enveloppé ces lieux et le cachet fut donné.

« Pour une boisson chaude, de l’ambiance et de la décontraction, il fallait se rendre chez AYDA! »

De la musique, il y en a eu ! Des amis marocains ont tenu à être à nos côtés, fraternellement, en musique devrais-je dire. De sorte que les musiciens qui se produisaient aux apéro-concerts précédant et fermant les spectacles se rendaient tous, presque immanquablement, à la grande tente, qui voyait des orchestres se reconstituer et des soirées s’allonger jusque très tard, le matin. Un mariage toujours heureux entre le guembri marocain, la flûte traversière, les bongos, la guitare, la derbouka, etc. Des musiques du Moyen-Atlas marocain accompagnées d’une flûte traversière et de jumbés, il fallait le faire. Ce fut fait ! Les comédiens venaient sous le marabout parler et s’entretenir avec le public de leurs spectacles passés ou à venir. Vaour… le spectacle n’y est pas marchandise. On est loin des règles habituelles du show-biz. Dix jours pleins, chargés, que n’ont altéré ni le vent, ni la pluie.

Et puis… tout a une fin, le repas traditionnel des organisateurs et des bénévoles. Parmi ces derniers, il y avait des Anglais, des Belges… Echanges de discours, d’adresses, de rendez-vous… C’est ce moment-là qu’ont choisi les bénévoles pour remettre la totalité de leurs pourboires à AYDA, en signe de solidarité avec les démocrates algériens. Une somme d’habitude réservée à faire un repas entre eux. C’est qu’au delà des grandes occasions offertes pour parler des combats de notre peuple, des femmes en particulier, des sommes d’argent bien venues, ce geste nous donne encore chaud au cœur.
MUSTAPHA.

Lettres algériennes,  Rachid Boudjedra, Grasset, coll. L’Autre regard.

Le titre de la collection est tout un programme : donner à « l’autre » l’occasion de porter son propre regard sur la France. Cet « autre », ici, est l’écrivain algérien Rachid Boudjedra qui, à travers 29 lettres, voit Paris et la France.

Paris s’offre à lui dans sa complexité. Paris est une «ville grandiose, fabuleuse et en même temps effrayante et désagréable…» Paris est «à la fois raciste et antiraciste, capable de laisser croupir dans un bois des centaines de familles délogées pour le plus grand bonheur des promoteurs immobiliers, prête déjà à accueillir l’Europe riche des affaires, de la création et des cerveaux. Mais, aussi, capable de faire cohabiter Juifs et Arabes à Belleville…» «Paris c’est un métissage, non seulement de races et de langues mais un métissage architectural…»

Ce regard peut être quelques fois étonné. Comment en France, patrie de la Raison, la superstition et les sectes prennent-elles de l’ampleur? «C’est la rançon de la modernité confrontée à une société en crise qui a perdu ses marques et ses repères…» Ce regard oscille souvent entre l’admiration et le dégoût. L’intelligentsia française l’a toujours fasciné. Mais seulement dans la mesure où elle avait toujours su avoir une «attitude critique vis-à-vis du pouvoir.»

Les pouvoirs et les institutions françaises passent au crible. Ainsi de «la république présidentielle» qui tend à devenir «une monarchie présidentielle.» Ou de la «Raison d’Etat» et du «Secret Défense» qui sont «une astuce du pouvoir qui a des démangeaisons autoritaires dans n’importe quelle démocratie.» Ou encore du journal «Le Monde H qui croit détenir la vérité totale et absolue…»

Mais ces considérations sont toujours mises en relation avec les leçons qui peuvent être tirées par «Nous, anciens colonisés et aspirants à la démocratie.»

Les rapports entre ce «nous» et l’ex-Métropole ne sont pas clairs. «La manière dont une certaine France nous perçoit est entachée d’ambiguïté et ne peut échapper au soupçon colonial…» Le vieux couple «colonisé /colonisateur» est donc remplacé par un nouveau : «ancien colonisé / néo-colonisateur.» Ce «je» qui est devenu «nous» se met à fustiger «l’hégémonie néocoloniale», son «autoritarisme» voire son «cynisme.» Le dégoût est vis-à-vis des «journalistes croque-morts» qui pleurent les écrivains algériens victimes du terrorisme «après les avoir confinés toute leur vie dans un silence pervers, cynique et débrouillard.» C’est que Rachid Boudjedra n’oublie pas Tahar Djaout, Alloula Boucebsi et d’autres. Il n’oublie pas non plus Jean Sénac qu’il considère comme «la première victime de l’intégrisme islamiste algérien.» Mort en 1973 «parce qu’il était pied-noir, […] un gaouri…» qui aimait un peu trop l’Algérie… et parce qu’il était le «symbole d’une Algérie multiraciale et multireligieuse.»

A.GHOUIRGATE

 

Rabah Belamri n’est plus

Quelques jours avant l’irréparable, il téléphone pour donner de ses nouvelles, informer au passage qu’il allait être hospitalisé pour subir une opération. Rien, dans sa voix ne trahissait une inquiétude excessive. Comme à son habitude, Rabah était serein, poursuivait ses projets en y intégrant généreusement les autres. Il parlait d’un voyage qu’il ne fera jamais. La nouvelle est tombée en cette fin de Septembre : Rabah Belamri est décédé des suites d’une opération chirurgicale. Il n’avait pas cinquante ans. Il disparaît dans la plénitude de ses moyens créatifs. Titre après titre, il avait construit une œuvre quelque peu à part dans la littérature algérienne.
Belamri qui avait perdu la vue très tôt, nous laisse une œuvre d’une incontestable clairvoyance. Ses romans et récits, depuis son premier livre  » Le soleil sous un tamis  » reviennent sur les traces de l’enfance, ses émois et ses durs apprentissages, dévoilant avec profondeur les travers et les carences de sa société. Une lumière toute méditerranéenne traverse ses écrits, mêlant sensibilité et sensualité. Romancier, il était également poète. Et, en chercheur et en poète, il a consacré d’importants travaux à Jean Sénac. Son dernier recueil de poésie,  » Pierres d’équilibre  » reflétait la blessure ouverte de son pays. L’enfant du Guesgour au « Regard blessé  » « ) a rejoint le cortège des figures de la culture algérienne pré maturément disparues (2). En Mars dernier, Rabah Belamri, à l’invitation de l’ARIOC, était au Salon du Livre Ancien de Blagnac pour animer le stand d’Ayda. C’était pour nous la dernière image.

(1) Titre d’un roman de R. Belamri, aux Editions Gallimard.
(2) On peut retrouver R. Belamri dans  » L’Algérie dévoilée « , un film d’Ali Akika, où il donne son interprétation de la crise algérienne.
Quelques titres à consulter :
Regard blessé, Gallimard NRF, 1987 (Prix France Culture).
Mémoires en archipels, Gallimard, 1994.
L’olivier boit son ombre, poésie, Publisud, 1989.
L’oiseau du grenadier, Castor Poche, 1975.

 

 

 

 

 

 

Lettre d’Algérie, mars 2019

Cette rue est à nous. Cette rue est nous.

 Au lendemain du gigantesque raz-de-marée humain qui a envahi Alger, nous nous laissons toutes et tous aller à un sentiment d’allégresse et de légèreté, teinté d’une certaine inquiétude quant à la suite. L’immense qualité de ces mobilisations qui nettoient le pays de la honte du troisième et du quatrième mandat n’est pas tant que ce séisme populaire a son épicentre et sa zone de fracture au cœur même du système, mais surtout peut-être ce que dit le mouvement par son existence même, sa manière d’être, la mutation des comportements ; pas seulement ce qu’il formule mais la façon dont il le formule.

C’est d’abordsa spontanéité et son autonomie. Il a surgi de toute part, comme d’une terre fissurée, embrasant toutes les willayas, du nord au sud, d’est en ouest, sans préparation occulte ni mot d’ordre concocté, à l’insu de toutes les organisations politiques et des collectifs de la société civile, qui avaient cependant diagnostiqué le mal-être du pays. Le couvercle qui étouffait tant de désirs de justice et de liberté, de frustrations, qui masquait tant d’humiliations, de mensonges historiques, de batailles réprimées, de victimes, et de pillage du patrimoine national, sautait avec toute la marmite. Le mépris, la hogra, était devenu insupportable et les jeunes étaient prêts à mourir en mer, sur des embarcations de fortune. Un slogan disait : « A force de nous mépriser, vous nous avez sous-estimé ». Il disait tout.

La « vieille taupe » avait creusé ses galeries sous le pied des dirigeants.

C’est aussison auto-organisation, son ordre de marche, tous les rouages se mettant spontanément en marche par une forme d’intelligence collective sous-jacente. La foule, massive, compacte, où il est difficile de se frayer un chemin, où tout peut arriver, fait preuve d’un calme stupéfiant, d’une sorte de douceur, d’une vigilance de tout moment, d’un souci particulier de son image. Elle en sait, cette génération facebook, l’importance. L’Algérien dément ici sa réputation de nervosité et d’impatience, il casse cette représentation : « silmiya, silmiya » devient un leitmotiv « pacifique, pacifique » (racine « slm », la paix comme dans salam ou islam). Même les jeunes qui grimpent sur les arbres ou les pylônes électriques sont sommés de descendre. Des comités de vigilance se constituent. Et lorsqu’un homme, adossé à un mur, dit doucement « Tous à El Mouradia » (le quartier où il y a le palais présidentiel) chacun sait qu’il s’agit d’un provocateur. Tout le monde a en tête la tentative d’incendie du Musée du Bardo, du Musée des Antiquités où l’attaque l’école des Beaux-Arts (la plaque commémorant l’assassinat du directeur des Beaux-Arts Ahmed Asselah et de son fils Rabah en 1994 a même été arrachée), en marge de la manifestation du 8 mars. Les chiens, lachés, y avaient tendu un piège aux policiers, poignardant plusieurs d’entr’eux. Il ne s’agissait pas, bien sur, des manifestants. De même des sacs remplis de pierres avaient été pré-disposés le long de la marche par des mains « mystérieuses », et ont été heureusement découverts. Vigilance. On connait, ici, les armes du pouvoir.

La marche devient un lieu de rendez-vous vigilant mais festif : les groupes d’ami.e.s se sont souvent regroupés par quartiers (des pancartes portent des noms de quartier, Birkhadem, Bouzareah, Draria), bricolant les panneaux improvisés sur des morceaux de carton, de contreplaqué, ou alors au contraire les ayant imprimé sur des supports sophistiqués, contrecollés. Ils ont concocté des déguisements aux couleurs nationales, crètes, casques, se sont habillés de drapeaux. Ils convergent, en ordre, vers le centre-ville. Tout est décentralisé et part des tréfonds de la ville : c’est la créativité joyeuse des quartiers populaires…

C’est encore la stupéfiante mue des comportements quotidiens qui en découle, le revirement à 180° des attitudes courantes. A une rue difficile, souvent morose, où domine le machisme et où les femmes sont trop souvent harcelées (il y a eu un long et pénible affrontement autour de la loi criminalisant la violence faite aux femmes et de l’introduction de la notion de harcèlement dans les lieux publics, jugées contraires « au loi de l’islam » par les islamistes : « on ne peut pas criminaliser un homme qui a été excité par une femme » a même dit un député de l’Alliance Algérie Verte ») répond une rue où femmes voilées ou pas, en abaya ou en jeans, ensemble, se réapproprient la rue sans crainte. L’abrogation du code de la famille, qui fait des femmes des mineures à vie, a été amendé, mais nullement abrogé. La lutte continue. Mais à cette situation inédite les « jeunes » répondent avec déférence, courtoisie, à tel point qu’une jeune femme se demande : « est-ce que ce sont les mêmes ? ». Pas de remarques déplacées ou de drague intrusive, mais une attention respectueuse de rigueur. Il y a une grande colère. Une détestation viscérale portée par l’immense énergie de la foule très jeune. Et il y a en même temps une grande douceur, une extrême gentillesse des gens. Etrange et émouvante coexistence.

C’est le rapport à l’espace public qui est transfiguré : qui vit en Algérie sait à quel point la déficience du service public affecte la propreté des villes, crée un environnement délaissé où les ordures s’accumulent et que chacun entretient à sa façon peu ou prou : comme si à la dépossession de l’espace politique devait répondre un désintérêt pour l‘état de la ville, territoire étranger et potentiellement hostile, séparé de l’intime, a contrario parfaitement entretenu. Soudain, alors que plus d’un million de personnes se trouve entassé dans les avenues, plus rien ne traine : les jeunes sont avec de grands sacs à ramasser méticuleusement papiers, canettes, emballages divers qui jonchent les caniveaux. Une manière de dire : « cette rue est à nous, cette rue est nous ».

C’est enfin l’humour, la dérision, l’ironie mordante des pancartes et banderoles qui n’est plus cette « politesse du désespoir » de la décennie noire, mais l’esprit de la reconquête. Chacun.e est sorti de son repli, s’est extrait de son facebook obsédant, des affrontements de la toile où beaucoup est amitié factice et facile ou bien détestation et haine instrumentalisées. Ici drapeaux national et berbère sont côte à côte, couleurs multiples d’un même pays qui prouve que diversité et unité sont complémentaires. « Tahia Djazaïr » (Vive l’Algérie) et « Enoua weguy th’Imazhighen » (Nous sommes des berbères) sont scandés simultanément,  sans doute au grand dam des incendiaires de tout poil. Les slogans fusent, les langages se mélangent avec un total respect ; les invectives de « séparatisme » ou d’ « islamo-baâthisme » sont exclues. Tout autant l’instrumentalisation de l’Islam à des fins politiques, tant redouté, est totalement exclu des marches.

Tout fait preuve d’une intelligence politique, d’une capacité à subvertir les comportements et les mentalités à ce point massive et partagée qu’il semble impossible de revenir en arrière. Les chants de stade des supporters de l’équipe algéroise de foot-ball, le Mouloudia, illustrent clairement la contestation sociale du peuple. Le pouvoir s’y fait insulter.

Le peuple est dans la rue. Le pouvoir vascille… Tous les scénarios sont posés sur la table. Les pires et les meilleurs.

Bien fort est celui ou celle qui peut prédire ce que sera demain.

 

Georges Riviere,

Alger, 16 mars 2019

 

 

 

 

 

Model 2019: ça nous intéresse aussi

le danseur en voltige

Nous serons nombreux au MODEL 2019: pour nos amis lyonnais comme pour nous, c’est une descente, pas une montée (nous sommes au dessus de 100 mètres, les parisiens à 44 mètres…). De Haute Garonne viendront entre autre la revue Horizons maghrébins et l’historienne Abla  Gheziel! http://coupdesoleil.net/midi-pyrenees/2018/12/30/1768/

Voici le programme détaillé (version du 7 février)

http://coupdesoleil.net/wp-content/uploads/2019/02/Programme_MODEL19_06-02-2019-1.pdf

 

Abla Gheziel, société politique algérienne et histoire

Abla Gheziel, L’éveil politique de la société algérienne, révoltes, soumission, assimilation et nationalisme, 1830 1936, préface de Guy Pervillé, l’Harmattan, Histoire et perspectives méditerranéennes, 336 page, index des noms propres et des tribus, 2018.

Abla Gheziel est bilingue arabe-français, elle a fait ses études en Algérie comme élève et étudiante, puis y a été professeure. Elle a donc connu l’histoire telle qu’elle est enseignée en Algérie. Puis  l’histoire à la française lors de ses recherche, d’abord sur l’Algérie orientale avant la conquête, puis sur l’éveil politique algérien entre 1830 et 1936. Un vaste panorama où elle prend le risque d’embrasser un sujet immense. Aujourd’hui elle étudie « la laïcité et la langue arabe dans le système éducatif français ».

Eveil populaire des masses ? Il s’agissait pour de « futurs Algériens » qui étaient un peu sujets de ceux qui gouvernaient de façon autoritaire, mais surtout participants d’une religion universelle, et plus encore membres d’une communauté traditionnelle, de devenir des citoyens d’une nation sans souverain. Les Algériens, beaucoup plus que les autres « nations » du monde arabe ont connu la longue pénétration d’une pensée démocratique, mais frustrée, empêchée en permanence et ceci de façon particulièrement durable : cela dure cent trente ans en Algérie, contre 70 ans en Tunisie et 40 au Maroc. Par ailleurs, plus qu’ailleurs, il est difficile en Algérie de savoir à quelle légitimité attacher une nation. Les multiples discours républicains français concernaient l’assimilation à la nation française, en particulier depuis 1848. Mais parallèlement des légitimités dynastiques essaient de s’imposer : beaucoup plus que la « république » des corsaires d’Alger, le rattachement aux dynasties de la Turquie, ottomans, puis jeunes Turcs. Mais aussi les dynasties de la Tunisie, ou du Maroc.

L’auteur pour connaître les masses populaires et leur éveil politique doit chercher quelles élites parlent en leur nom : les leaders sont multiformes, élites francisées, mais aussi héritiers des grandes familles politiques, maraboutiques, confrériques. Le nationalisme se cherche parfois au nom d’une nation française idéalisée et accueillante, parfois dans une Umma (communauté des croyants) identifiée à la Turquie modernisée, parfois dans un Maghreb qui aurait ses spécificités au sein de l’Umma. Les moments clés de cette recherche d’identité nationale se trouvent autour de 1907 quand le système colonial veut imposer à la fois le recensement des populations et le service militaire, en 1919 quand reviennent d’Europe les travailleurs recrutés pour l’effort de guerre et les soldats démobilisés. Mais le moment le plus intense est vers 1926-1936 au moment où s’entre croisent les tentatives de plusieurs leaders : Ben Badis, Messali Hadj, Ferhat Abbas.

Les sources utilisées par l’auteure sont sans doute pour plus des 2/3 en français, le reste en arabe. Certes une masse de livres édités, mais plus encore l’immense archive du Gouvernement Général de l’Algérie et sa section d’affaires indigènes : on y trouve relatées les moindres réunions de toutes personnalités politiques, aussi bien en France que dans les moindres recoins de l’Algérie.

Un livre certes « brut de décoffrage » : l’éditeur a pris le texte de l’auteure tel quel et celle-ci est trop prise par son récit pour se soucier de détails d’écriture. Le lecteur, s’il est pris par sa lecture, a trop de choses à apprendre pour s’en soucier lui aussi. La recherche toulousaine sur l’histoire maghrébine s’enrichit et ça nous intéresse, à Coup de soleil!

Claude Bataillon

 

Autogestion en Algérie? Marième Hélie Lucas publie…

Marieme, une amie algérienne libertaire, laïque et féministe, proche des idées d’Albert Camus et Daniel Guerin, ayant vécu de très près la période de l’autogestion algérienne vient d’autoproduire (petite maison d’édition) un livre qui vient de paraitre « Les débuts de l’autogestion industrielle en Algérie ». Ce livre posthume reprend une compilation des nombreuses notes de son mari Damien Hélie, décédé lors d’un accident tragique en Algérie.
A 80 ans, elle fait un travail remarquable pour faire connaitre les oppositions « sur le terrain » au fondamentalisme religieux dans différents pays (elle est très fortement impliquée dans la constitution et l’appui à des réseaux défendant la laïcité, notamment dans les pays marqués par la domination de l’intégrisme religieux, et en particulier SIAWA (Secularism Is A Women’s Issue).
Rappelons que les tentatives d’autogestion aux débuts de l’Algérie indépendante nous ont été contés par le film de Viviane Candas, commenté en salle entre autre par l’historien Mohamed Harbi, qui fut lui aussi un acteur de ces tentatives (http://coupdesoleil.net/blog/algerie-du-possible-film-de-viviane-candas/ )

Vingt ans après, à Montpellier

Les vingt ans de notre grand frère montpelliérain  est un peu notre propre affaire. Nous sommes solidaires, dans des milieux différents. A Perpignan, contrer l’extrême droite est une affaire de tous les jours pour l’équipe de Coup de soleil appuyée sur le lycée. A Toulouse, notre visibilité ne se fait que peu à peu dans un milieu associatif très varié où les vieux militants « algériens » côtoient les nombreux « marocains » d’implantation plus récente. A Montpellier et autour, l’intelligentzia franco-maghrébine s’appuie plus qu’à Toulouse sur les milieux universitaires, mais aussi sur l’attrait de la Méditerranée. Dans toute l’  « Occitanie » qui nous réunit, on trouve les racines des « 4 ACG » (les anciens « appelés » qui versent leur pension d’anciens combattants pour des projets de développement, tant en Algérie qu’en Palestine), la mémoire des camps où les harkis furent logés là où avaient été internés républicains espagnols ou juifs allemands. C’est en notre nom à tous que Marc Bernard raconte notre pain associatif quotidien.

« Pour les 20 ans de votre association Montpelliéraine je veux saluer Coup de Soleil et nos petites  » sections » de province qui, avec une tranquille obstination, lancent des passerelles de fraternité et combattent résolument le racisme, la xénophobie, le mépris, le rejet, la haine. 

Il faudrait raconter le lent travail de bénévolat, de réunions parfois fastidieuses, de patiente insistance pour rentrer dans les bibliothèques publiques et les librairies, pour animer d’obscures soirées de cinéma aux publics parfois maigres. Il faudrait aussi dire les joies des coups réussis, des salles pleines, des livres partagés.

Il faudrait dire ce que tout cela demande de courage à nos adhérents et adhérentes, la plupart du temps sans argent et sans soutien pour maintenir ces barrages culturels contre la montée européenne et même mondiale des nationalismes d’exclusion. Mais cela vous le savez déjà.

Nos sections de province de Coup de soleil font partie de ces milliers d’associations de terrain qui ne renoncent pas. Loin des grands raouts institutionnalisés, nos sections, pour tracer leurs routes, assurent à leurs adhérents et adhérentes une démocratie directe, la transparence de leurs comptes, des comptes rendus de réunions, des décisions prises au consensus ou au moins avec de fortes majorités. Chacun et chacune y a voix au chapitre et peut s’appeler « ensoleillé(e)s », quelque soit son origine, ses moyens financiers ou son histoire. 

Mais pour cela Coup de Soleil s’appuie sur les compétences de tous ses membres, qu’elles soient littéraires, cinématographiques, artistiques, informatiques, linguistiques ou administratives. Nos sections ont besoin de tous leurs associé(e)s.C’est la seule condition pour que demain Coup de soleil se renforce et gagne petit à petit le combat culturel de l’ouverture à l’autre. 

Dans notre pays qui accepte aujourd’hui l’ouverture des archives avec la reconnaissance de l’affaire Audin mais qui refuse l’accueil des réfugiés de l’Aquarius dans le port de Marseille, nous avons besoin de Coup de Soleil et l’exemple de cet anniversaire des 25 ans à Montpellier nous en apporte la confirmation ».

Nous avons d’abord vu le DVD qui conserve la mémoire des fondateurs de Coup de Soleil à Montpellier [Aux origines de l’Association Coup de soleil en Languedoc Roussillon, 2018, 54 minutes, un film de Nancy et Philip Barwell, Association d’amitié franco-algérienne BRAKA]. C’est une grande première dans notre Association Coup de soleil que de tenter. Elle sait grâce à cela, qu’elle doit, à Paris comme « en région », seulement au prix de la bonne volonté des anciens, savoir ce qu’elle fut pour avancer dans notre présent difficile. Il importe de rappeler l’essentiel de ce que l’on apprend grâce à ce DVD: c’est au sein du milieu universitaire montpelliérain que l’initiative majeure fut de se donner les moyens d’accueillir des femmes et des hommes de l’intelligentzia algérienne qui ne pouvaient que fuir la « décennie noire » de leur pays. Ainsi ont été organisées les trois Universités d’été  en 1994-97, à l’origine de la section montpelliéraine, grâce à Georges Morin et avec Roland Perez « au charbon ». On y apprend aussi qu’une association est en péril quand manque l’accord d’une poignée de militant(e)s : c’est ce qu’a su rassembler Michèle Rodary pendant une quinzaine d’années, avant d’être relayée tout récemment.

Puis après un buffet convivial, c’est dans ce lieu magique qu’est la cour de l’Espace Martin Luther King de Montpellier, avec son immense platane, que nous avons écouté la conférence de Naget Khadda, professeure émérite de l’Université de Montpellier, qui vit de nouveau à Alger: « L’évolution de la littérature maghrébine de ces 20 dernières années ». Pour beaucoup d’entre nous, lecteurs de tant de livres, entre autre pour le prix littéraire « coup de cœur » que l’équipe montpelliéraine anime depuis 2005, cette littérature est une passion au jour le jour. Naget nous a permis de resituer nos lectures dans un cadre d’ensemble, principalement algérien. C’est à partir de l’explosion politique de 1988 à Alger que des écrivains ont questionné la forme romanesque, avec l’usage du fantastique, qu’ils ont questionné le religieux dans la société algérienne. Cette littérature prend visage à Alger avec deux personnages fondateurs : Mohamed Dib et Assia Djebar, dont les noms sont actuellement porteurs de deux prix littéraires trilingues (arabe, berbère, français). Cette littérature au départ est francophone et portée par des éditeurs français, qui ont accepté des mélanges de poésie et de contestation. Sa langue actuelle est de plus en plus métissée avec le mélange du français, de l’arabe savant et de la darija (arabe parlé populaire en principe non écrit). Dans les romans « arabes », les récits et descriptions sont plus « littéraires », les dialogues plus « populaires ». Les deux principales maisons d’édition algérienne sont chacune aux mains d’un couple, mais de nombreux petits éditeurs ne cessent d’apparaître et de disparaître. La coupure entre deux littératures, l’une arabophone et l’autre francophone, s’estompe avec des traductions croisées. Les thèmes sont liés à la critique familiale, sociale et politique née de l’expérience du terrorisme. Parmi les auteur(e)s, les femmes sont nombreuses, comme les personnes qui pratiquent l’écriture littéraire après des parcours professionnels de toute autre nature.

Enfin, sans nous déplacer, nous avons terminé la journée avec les musiques méditerranéennes, qu’Emmanuelle Bunel nous a chantées accompagnée par Vincent Crépin : de vieux textes en espagnol, en turc, en arabe, en hébreux, en italien. Merci aux amis de Montpellier

Claude Bataillon