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Anouar Benmalek L’année de la putain, lecture à Toulouse

AnouarBenmalek L’année de la putain, petits romans et autres nouvelles, Fayard, 2006, 247 p.

Ces récits vont de la création du monde selon la bible, en passant par quatre histoires algériennes et une autre en Méditerranée, pour finir ailleurs dans le monde : Nicaragua, Liban, Indonésie. La formule « L’année de … » fait référence à une vieille pratique de la mémoire orale des tribus et des villages : des vieux savaient par cœur la liste des générations de chaque famille (un tel, fils de un tel, lui même fils de un tel, etc), mais aussi la liste des années (année du vent, année du gel, année de la faim, année du typhus, etc.). Et Rashed, le jeune berger, personnage central des deux nouvelles situées entre l’Aurès et Constantine, a nommé l’année 1940 selon ses propres aventures…

A Toulouse, le 14 mai 2019, lors d’une séance de lecture sur la littérature algérienne, le passage suivant a été présenté:

L’Andalousie (Rashed , deuxième partie) p. 46-49 : L’école des Français par temps de famine

Il se prit à penser qu’il aurait tout donné pour retourner à l’école et demander des éclaircissement à cet instituteur roumi qui paraissait tout savoir. Malgré son découragement, il sourit. Au début, c’est la mort dans l’âme qu’il avait fréquenté l’école française, après que son père l’ait menacé des pires sévices. L’école (en fait une classe unique composée d’un simple cube de parpaings dépourvu des commodités les plus élémentaires : même le maître devait se dissimuler derrière un rocher pour satisfaire ses besoins) avait été ouverte par l’administration militaire à une dizaine de kilomètres du douar de Rashed, au carrefour des pistes conduisant à plusieurs hameaux de montagne, là où se tenait justement le grand marché du vendredi. Le sceptique Rashed qui avaient constaté que ses trois ans d’école coranique ne lui avait pas pour autant rempli le ventre, avait néanmoins obéis. Deux rentrée scolaire de suite, il s’était retrouvé à suivre des cours avec une dizaine de gamins de tous âges. L’instituteur, un Français de France, avait tenté tant bien que mal d’inculquer quelques rudiments de calcul et de lecture aux petits montagnards déguenillés, grelottant en hiver, trop souvent affamée, et dont les yeux, surtout le matin, se fermaient d’épuisement, tant les distances étaient grandes, les chemins rudes et escarpés. Rashed gardait un bon souvenir de ce Breton bougonnant, débordant d’énergie, débarqué directement de son Finistère natal, et qui ne parvenait pas à dissimuler son effarement devant tant de dénuement.

Après des mois de démarches obstinées, l’instituteur réussit a obtenir qu’un repas fût servi à midi à « ses » écoliers. Cette mesure allait contribuer pour une grande part au succès de l’école parmi les enfants. Ceux-ci se passèrent le mot, et l’effectif habituel se trouva rapidement doublé. Ce qui, au début, contraria fort l’instituteur, les nouveaux venus, en retard par rapport aux autres, s’ennuyant  ferme et ne pouvant s’empêcher de montrer leur impatience dans l’attente du repas promis.

Quelques jours plus tard, pourtant, à la vive surprise de l’instituteur, la question de la discipline fut radicalement réglée. Dans la modeste salle que le Breton avait lui-même chaulée, les têtes rasées, parfois surmontées d’une chéchia crasseuse, était toute penchées sur leur ardoise. À part les inévitables reniflements et toussotements, on aurait entendu une mouche voler. Même les derniers venus faisaient de leur mieux pour se concentrer sur les mystères de l’alphabet et sur les imprévisibles résultats des additions et des soustractions. L’explication du prodige était simple : les anciens (ceux-ci disaient avec une espèce de tendresse, notre gourbi école, en désignant la laide bâtisse de parpaings) avaient « lourdement » chapitré les nouveaux sur le sujet. Un adolescent, le plus turbulent, essuya même une véritable raclée de la part de ses condisciples et se présenta à l’école avec un large bandeau autour de la tête. Le maître ne découvrit le fin mot de l’histoire que lorsqu’un autre, lui aussi nouveau, qui la veille, s’était laissé aller à être insolent avec lui, revint à l’école affublé d’un œil au beurre noir. Le Breton interrogea le gamin jusqu’à ce que celui-ci lui avoue que les autres l’avaient châtié, craignant que le maître, indisposé, ne se fâchat et n’interrompît la vitale distribution de nourriture, quasi miraculeuse par ces temps de famine ravageuse.

Ce jour là, le Breton se montra plus bougon qu’à l’ordinaire, mais Rashed sentit que c’était le seul moyen qu’il avait trouvé pour masquer son désarroi. Malheureusement, au bout de quelques mois, l’armée se lassa de servir autant de repas à des gosses de plus en plus nombreux.

D’aucuns parcouraient journellement plus de 20 km de sentiers muletiers, collectionnant les chutes, les écorchures, les engelures rien que pour cet incroyable quignons de pain déjà sec accompagné de fromage et parfois même d’un verre de lait. La distribution de midi fut donc supprimée et les effectifs du coup dégringolèrent.

La dernière année, les cours s’interrompirent en plein hiver, l’administration jugeant que ce n’était plus la peine de continuer à payer un instituteur pour les cinq ou six écoliers qui restaient. Longtemps Rashed se rappellera avec émotion le jour où le maître leur annonça la nouvelle de la fermeture de l’école et de son propre retour en métropole. Le grand gaillard barbu, bâti en armoire à glace, qui avaient la taloche facile, leur caressa la tête en maugréant : « ah mes pauvres enfants, mes pauvres enfants », et subitement il fondit en larmes.

Et puis une autre « nouvelle » de ce recueil: Une embellie sur la ville(Djakarta, Indonésie) p 223-225 : « Le voleur compatissant »

«  -Décampe, pouilleux ! » Le coup de pied de Muljino a été violent. Malingre, la morve tombant sur sa lèvre, le gosse file sans demander son reste. Muljino sourit de satisfaction : dans ce genre de boulot, la concurrence n’est pas de mise !

Une vieille marchande, qui est vu la scène, intervient : « Mais qu’est-ce qu’il t’as fait, le pauvre ? – ça te regarde pas ! » Dressé sur ses ergots, Muljino la toise avec l’insolence d’un coq de combat. Il ajoute, sarcastique, en reculant prudemment : « et puis, qu’est-ce qui te prend d’être plus excitée qu’une verge introduite à demi ? » Les rares badauds qui ont suivi l’échange s’escaffent. Sentant qu’elle n’est pas de taille à poursuivre la conversation, la marchande de piment préfère détourner dignement la tête. Muljino suis de l’œil la mégère tout en savourant sa répartie.

C’est vraiment l’heure propice, en plein milieu de la sortie des bureaux. Près des feux de signalisation, la circulation s’arrête et repart en un flot continu de véhicules divers, cyclo-pousses, taxis à trois roues, voitures et parfois lourds chariots tractés par des buffles aux sabots recouverts de morceaux de pneus. Au milieu du tintamarre, Muljino essaie de dénicher le conducteur assez idiot pour avoir passé son bras par la vitre de sa voiture.

Le feu a viré au rouge. « Non, surtout pas celui-ci : militaire et gradé, pas touche, trop dangereux ! » Il s’approche d’une Ford d’où émerge une main élégante au poignet orné d’une montre. A en juger par la grosseur de l’automobile, la montre doit valoir une petite fortune. Par chance, le bracelet est une chaîne métallique à ressort. D’expérience, Muljino sait que c’est plus facile à arracher.

Plus que quelques secondes avant que le feu ne passent au vert. Le petit voleur n’est plus qu’à une dizaine de centimètres de la conductrice. Celle-ci se retourne. Elle sourit de toutes ses dents. Elle ne se doute de rien. Paralysé, Muljino sourit à son tour. C’est si doux, un sourire de femme, que l’enfant se surprend à bégayer : «  merde pourvu qu’elle redémarre. »

Il peut même humer son parfum. Pour sûr qu’elle sent bon. Il y a vraiment des gens qui ont de la chance. Muljino se sent le ventre mou. Le feu est passé ouverts. La femme adresse un signe de tête au garçon de 11 -12 ans, si attendrissant dans son pantalon bouchonné, puis elle accélère. Il pense avec un pincement au cœur : « Ma poupée, tu l’as échappé belle ».

Juste à ce moment, un crissement de freins, un bruit de tôle froissée, deux chauffeurs qui bondissent en s’insultant copieusement. Toute la file, après avoir progressé d’une vingtaine de mètres, s’est arrêtée dans un charivari de klaxons.

Une rage froide saisi Muljino. Il fonce sur la voiture de la femme au sourire de miel. Sa main pend nonchalamment au dehors. Il agrippe la montre tout en tirant de toutes ses forces. La conductrice se met à hurler. Muljino  tire, tire sans regarder le visage horrifié qui lui fait face. Le bracelet cède enfin. Le tout n’a pas duré plus de cinq secondes. La voix est devenue suraiguë.

Ce n’est qu’après avoir dépassé la mosquée chinoise que Muljino, à bout de souffle, ouvre sa main : le boîtier est intacte, mais le fermoir s’est brisé. Du sang souille le bracelet à l’une de ses extrémités. Le voleur tremble encore de colère. « Pour qui elle se prend, cette cruche parfumée, je lui ai donné une chance, pas deux ! »

Alice Zeniter, l’art de perdre, en lecture à Toulouse

A Toulouse, le 14 mai 2019, lors d’une séance de lectures sur la littérature algérienne, nous avons présenté deux passages de L’art de perdre.

Pour l’héroïne, la génération de son grand père :

« J’ai envi d’une anisette », dit Mohand. Tous les deux se sourient pour la première fois de la soirée. Ils boivent l’alcool trouble à petites gorgées et sur le boulevard passent quelques voitures aux phares jaunes, de moins en moins nombreuses.

« Est-ce que tes fils sont des bons fils? » demande soudain Mohand.

Ali croit sentir sous sa grosse main la mâchoire de Hamid qu’il a giflé de ses forces restantes le mois dernier.

« Oui », finit-il par lâcher, presque surpris.

« C’est bien ».

« Je leur dit le contraire à longueur de temps ».

Il commande une nouvelle tournée et Mohand insiste cette fois pour payer. Il tire de sa poche des billets froissés.

« Mes fils ont droit à des appartements, à des prêts, à des emploi parce que j’ai pris le maquis pendant la guerre. Tout est facile. C’est ce qu’on voulait, non ? Qu’on choisisse un côté ou l’autre, ce qu’on voulait c’est que ça devienne facile pour nos enfants…

« Oui » dit Ali.

« Mes fils sont comme tous les autres : ils veulent partir en France, ou même en Amérique du Sud. Il parle de l’Algérie en tordant la bouche et ils ne donneraient pas une minute de leur temps pour améliorer ce qu’ils critiquent ».

Le serveur pose devant eux deux nouveaux verres au fond tapissé d’alcool blanc.

« C’est toujours moi qui parle », remarque Mohand en versant de l’eau dans le breuvage.  « Dis-moi quelque chose, toi. Moi je m’ennuie ».

Ali hésité et puis, tout à trac :

« Je suis devenu jayah. »

C’est la première fois qu’il avoue ce sentiment. Il sait que, si Mohand n’est pas un ami, il peut le comprendre. C’est comme cela qu’on désigne l’animal qui s’est éloigné du troupeau et l’immigré qui a coupé les liens avec la communauté. Jayah, c’est la brebis galeuse. Celui qui n’a plus rien à apporter au groupe, qu’il s’agisse de la famille, du clan ou du village.jayah, c’est un statut honteux, une déchéance, une catastrophe. C’est ce que ressent Ali. La France est un monde -piège dans lequel il s’est perdu.

« Je ne suis plus fier de rien ».

« Est-ce que tu travailles mon frère? » demande Mohand avec une tendresse nouvelle.

Ali hoche lentement la tête :

« J’ai peur de perdre mon emploi à l’usine ». Il explique : Celui qui ne fait rien, qu’il taille au moins sa canne. Ce qui était possible au village ne l’est plus ici. Ici, il y a le chômage. Il y a les meubles que l’on jette sans les réparer parce qu’ils ne sont pas fait pour durer. Il y a la télévision. Celui qui ne fait rien la regarde. C’est comme ça, en France. Mais comment rester chef de famille lorsque l’on regarde la télévision aux côtés de ses enfants et de sa femme. Quelle différence y a-t-il entre soi et les enfants ? Soi et l’épouse ? La télévision et le canapé effacent les hiérarchies, les structures de la famille, pour les remplacer par un avachissement similaire chez chacun.

Au village, Ali avait gagné le droit de ne pas travailler. S’il ne touchez pas la terre, c’est qu’il était devenu trop important pour ça, Qu’il assumait désormais des fonctions purement représentatives de chef de famille et d’entreprise, ce qui n’était qu’une seule et même chose. Le repos qu’il prenait, c’était adossé à une maison dont il avait fait une maison pleine. Ici, il craint l’oisiveté parce qu’elle s’appelle chômage. Elle sera racornit dans une maison vide et elle est amère comme les feuilles du laurier rose.

Pour l’héroïne, l’islam et le catholicisme dans son monde moderne.

Naima est perturbée par le fait qu’Élise considère que  « les musulmans » forment une communauté invisible qui pourrait s’exprimer d’une seule voix et par la promptitude avec laquelle elle-même a pris leur défense, comme si, dans l’hypothèse que cette communauté existe, il était inévitable qu’elle en fasse partie ou du moins qu’elle y soit attachée, plus ou moins vaguement. Élise n’est d’ailleurs pas la seule à la renvoyer à ce double problème : la télévision, la radio, les journaux et les réseaux sociaux bruissent des mots «  les musulmans de France », une expression que Naima n’avais jamais entendu auparavant. Et lors des débats sur l’islam qui prennent avec la soudaineté d’un feu de forêt dans les conversations, il est fréquent que les participants se tournent vers elle à la recherche de son appui, de son opinion ou d’un éclaircissement. Tout en expliquant fermement que cette religion n’est pas la sienne (un descendant d’immigrés a aussi le droit à l’athéisme, merci), elle ne peut s’empêcher d’évoquer sa grand-mère ou ceux qui parmi ses oncles et tantes pratiquent l’islam, à différents degrés de rigueur. Les phrases de Mohamed lui reviennent alors : vos filles qui se conduisent comme des putes, elles ont oublié d’où elles viennent.[…] Elle se souvient de la curiosité qu’elle éprouvait, enfants, quand elle voyait [sa grand-mère] Yema prier. Celle-ci le faisait toujours de manière très discrète : elle s’éclipsait sans un mot et revenait quelques minutes plus tard. Naima n’a découvert ce qu’elle faisait qu’en ouvrant la porte de sa chambre par erreur. L’opacité du silence qui régnait dans la pièce l’a surprise. Yema était là, agenouillée, la face contre le sol sur le petit tapis de prière. Elle était juste de l’autre côté du lit et pourtant elle avait paru très loin à Naima.

« Qu’est-ce qu’elle fait, Yema », avait-elle demandé À Clarisse.

« Elle prie, ma chérie ».

Naima n’avait pas compris, en partie parce que la virgule lui avait échappé et que, pour elle, sa mère avait dit quelque chose comme :  « elle primachérie », un verbe donc elle ignorait le sens. Au retour de sa grand-mère, Elle avait insisté :

« Qu’est-ce que tu faisais, dis ? ». Yema avais répondu en arabe et Dalila avec traduit :

« Elle était avec son Dieu ».

Petite, Naima avait aimé la discrétion du rapport que Yema établissait avec Allah. C’était plus agréable que les messes auxquelles ses grands-parents maternels la traînaient parfois et où on lui demandait de parler à Dieu en public, dans une église froide, pendant trop longtemps. Ce que faisait Yema, c’était un peu ce que Naima faisait avec ses poupées, pensait-t-elle, un voyage vers des mondes imaginaires qui ne pouvait s’accomplir que dans le silence de la chambre. Elle se souvient d’avoir essayé de prier, elle aussi, après ça. Mais il ne se passait rien et elle a arrêté.

« L’ART DE PERDRE » d’Alice Zeniter (Flammarion, 2017)

(Analyse par Denise Brahimi, publiée sur le site de Coup de soleil Rhône-Alpes)

Toute tentative pour résumer brièvement L’art de perdre est vouée à perdre ( !) ce qui fait l’originalité de ce livre, revendiquée par son auteur. Risquons une phase comme celle-ci : C’est l’histoire d’une famille de harkis rapatriée en France en 1962 et vue sur trois générations : celle du grand-père Ali, celle du père Hamid, et celle de Naïma la narratrice du livre qui est en partie une figure de l’auteure elle-même (née en 1986 et donc âgée de trente et un ans au moment où elle écrit ce livre qui est son quatrième roman).
Dans cette présentation, seuls les détails qui concernent l’auteure sont purement factuels et peuvent être considérés comme relevant de l’information. Pour le reste, on ne peut rendre justice au livre—qui est de belle taille, 500 pages largement—sans expliquer ce qu’Alice Zeniter n’a pas voulu faire, avant d’en venir aux qualités originales et remarquables de ce qu’elle a fait. On peut certes parler d’une fresque historique, qui commence d’ailleurs bien avant 1962, par exemple au début des années 40 lorsqu’Ali s’engage dans l’armée française à l’âge de 22 ans et participe, notamment, à la tristement célèbre bataille de Cassino. Globalement et grâce à un découpage très clair en trois parties, les faits sont racontés de manière linéaire mais on comprend vite que cette trame n’est qu’un support (certes indispensable) pour que chaque situation vécue par les personnages soit analysée par l’auteure dans sa singularité individuelle. On serait tenté par exemple de dire qu’Ali n’est pas un harki selon la définition habituelle du mot, ce qui voudrait dire qu’il a servi dans une harka ou formation de supplétifs musulmans aux côtés de l’armée française, et notamment pendant la Guerre d’Algérie. Il ne l’a pas fait mais il est vrai qu’il a cru résolument au maintien de la présence française en Algérie, en dépit du combat indépendantiste mené par le FLN, dont certains comportements lui ont d’ailleurs paru inacceptables. C’était une erreur et le moment est venu où il courait grand risque de la payer au prix de sa vie et celle des siens—la seule solution étant alors de partir en France. Alice Zeniter fait à travers Ali le portrait du paysan kabyle aisé qu’il était devenu, dans le contexte villageois traditionnel qu’elle ne cherche pas à idéaliser, ni d’ailleurs l’inverse. Une partie de son art d’écrire consiste à ne pas porter elle-même de jugements (sinon subliminaux plutôt qu’explicites) mais à pousser ses lecteurs à la réflexion qui seule peut donner aux faits chair et épaisseur.
A la génération suivante, qui est celle des auteures de témoignages connus, tels que « Fille de harki » de Fatima Besnaci-Lancou (2005), ou « Mon père ce harki » de Dalila Kerchouche (2003), Hamid fils d’Ali est vu d’aussi près que peut l’être tout personnage d’un roman de formation soumis à une analyse aiguë, à la fois singulière et générationnelle.

On ressent chez Alice Zeniter une sorte d’intérêt passionné pour l’adolescence et l’entrée dans la vie de cet homme qui aurait pu être son père mais qu’elle recrée en grande partie par la fiction—ce qu’elle rappelle elle-même à divers moments. Il ne s’agit pas d’un document qui voudrait se tenir au plus près de ce qu’a été la réalité à force de recherches, d’enquêtes et d’entretiens, cette manière serait d’autant moins possible qu’elle fait du personnage d’Hamid un taiseux, qui à partir d’un moment a décidé en toute conscience d’éliminer l’Algérie de sa vie et qui ne reviendra jamais sur cette décision. L’auteure fait admirablement comprendre ce qu’il en est de cette vie, qui d’une part a été entièrement déterminée par un ensemble de faits historiques très lourds, mais qui d’autre part s’est réalisée à partir de l’affirmation personnelle d’une liberté. Hamid a senti, il a su que pour devenir un homme, il lui fallait se tenir à un indispensable rejet de l’Algérie, attitude dont on ne peut rien dire sinon qu’elle est aux confins de la contrainte et de la liberté. L’empathie de la narratrice pour le personnage d’Hamid le rend pathétique, non sans que soit maintenu une certaine distance qui préserve son goût du silence et de toute manière son ou ses choix.
A la fois narratrice et personnage de cette histoire, Naïma qui est le double d’Alice dans la fiction, évite par cette ambiguïté le rabattement sur l’autobiographie. On sent à différents moments du récit que son rôle est annoncé et qu’elle porte une responsabilité particulière dans le rapport entre réalité et fiction mais c’est à sa place et à sa génération, en tant que personnage, qu’il lui appartient de faire ce retour en Algérie différé voire impossible pendant les deux vies successives de ceux qui l’ont précédée. Retour d’ailleurs ponctuel et incertain dans sa signification ou dans ses suites éventuelles, l’auteure s’opposant à ce qu’on y voit une sorte de dénouement attendu. Les raisons de ce retour sont en grande partie aléatoires : fidèle à la caractéristique si intéressante de son roman, Alice Zeniter donne le sentiment que sans doute, un jour, il devait avoir lieu, mais que sans doute aussi les faits finalement restent anecdotiques et sans vraie conséquence.
C’est autour d’un personnage d’artiste, peintre d’origine algérienne ayant vécu en France, que se centrent et se formulent les réflexions de Naïma à la suite de son voyage. L’art de ce peintre, tel qu’elle l’analyse, est sa manière à elle d’aller au plus profond de ce qu’elle perçoit dans l’algérianité, diffuse et pourtant présente dans sa famille paternelle. De sa mixité qu’elle revendique et qui lui plaît, l’algérianité est la partie la plus secrète voire mystérieuse et occultée (en tout cas par Hamid). L’impression complexe et forte qu’on retient du sentiment de Naïma à cet égard est que d’une part elle mesure le poids de souffrance qui en est résulté pour des êtres que l’imagination créatrice lui rend consubstantiels et profondément intimes, mais que d’autre part tout est à construire par elle et par elle seulement de sa propre vie, qui pourrait très bien ne pas être déterminée par cela.
Il est rare qu’Alice Zeniter se laisse aller à des réflexions explicites sur le sens de la vie, le rôle qu’y jouent les appartenances ou les événements. Mais beaucoup plus subtilement elle fait sentir que c’est le sujet dont elle traite et auquel on n’échappe pas.

 

 

Une journée au soleil, Arezki Metref, film à Toulouse le 10 mai 2019

Une journée au soleil (documentaire), Arezki Metrefet Marie-Joëlle Rupp, SaNoSi Productions, BIP TV (Berry Issoudun Première Télévision), deux versions (56 et 78 minutes)

Nos amis du Gers avaient déjà présenté le film que nous donne ce centre culturel qu’est la Pizzeria Belfort à Toulouse, le 10 mai 2019, en présence de Metref.

Tourné dans un café parisien, le documentaire retrace l’histoire de l’immigration algérienne en France, à travers les témoignages d’enfants d’immigrés nés ou arrivés en France dans les années 1930, d’immigrés ayant vécu et participé à la guerre de libération et de ceux qui ont quitté le pays dans les années 1990, sous la menace terroriste, selon son réalisateur et co-scénariste.

L’histoire de l’immigration est également analysée sur plus d’un siècle, grâce à l’apport des historiens Benjamin Stora, Mohamed Harbi et Omar Carlier qui recadrent sur la durée ce que fut la sociabilité des cafés de Barbès..

Le film aborde le « café » comme un « substitue au village » algérien, un « haut lieu de rassemblement » de militants nationalistes, de syndicalistes et de politiques, ou encore comme un espace et point de chute pour intellectuels et artistes, explique le réalisateur.

Le réalisateur dit s’être pencher sur les conditions des immigrés à différentes époques, sur la solidarité communautaire et l’organisation du mouvement national ainsi que sur le rayonnement des artistes algériens dans ce lieu de rencontre « hautement social », qu’est le café.

Peu de films disent aussi nettement ce que fut la politisation nationaliste des algériens immigrés en France. Ils ont puisé dans le syndicalisme français leurs solidarités. Ils ont assuré l’essentiel du financement des mouvements nationalistes. Restés durablement fidèles à Messali Hadj, leader historique de l’Etoile Nord-africaine, ils militent au sein du MNA qui s’affronte de manière sanglante  au FLN, au départ branche dissidente qui peu à peu quadrille les bastions ouvriers des immigrés. Ceux-ci ne peuvent que s’engager, quand ils ne sont pas contraints pour survivre de faire allégeance à la fois au MNA et au FLN… tout en donnant des gages aux autorités françaises.

« Une journée au Soleil » a été coécrit avec la journaliste française Marie-Joëlle Rupp, fille du militant anticolonialiste Serge Michel et auteure, entre-autres, de « Henri Alleg, Serge Michel, regards croisés sur la presse de combat ».

Journaliste, écrivain et documentariste, Arezki Metref avait réalisé le documentaire « At Yani, paroles d’argent » en 2013 et le reportage « Le plateau de la pluie ».

 

 

Autrement et l’Algérie

Algérie, 20 ans, Que savons-nous vraiment de cette terre, de ses révolutions d’aujourd’hui, Editions Autrement, dossier N° 38, mars 1982, 280 p.

Nous savons que, avant même la naissance de Coup de soleil en 1985, la revue Grand Maghreb est née en 1981 : à cette époque, toute information sur l’Algérie était en France plus sensible que tout ce qui concernait les autres pays de la région.

Le volume publié par les éditions Autrement pour le vingtième anniversaire de la naissance de l’Etat algérien nous intéresse à ce titre. Autrement, une revue née en 1975, est déjà en 1982 un éditeur qui pèse au moment où il publie le livre que nous avons retrouvé, grâce à un ami bouquiniste. Celui-ci a connu au moins deux rééditions en 1983 et 1985. Le panorama qui nous est donné est celui d’une Algérie qui sort depuis 4 ans de l’époque fondatrice du nouvel Etat, celle des improvisations de Ahmed Ben Bella suivies par la durable mise en place de la bureaucratie militaire de Boumedienne.

Classiquement, ce livre collectif de 35 chapitres mélange analyses et témoignages, sciences sociales et littérature. Nous n’avons pas réussi à retrouver trace de plusieurs signataires, journalistes en particulier : Selim Turquié (le Monde diplomatique), Christiane Stoll. Par contre ont écrit dans ce livre, ou ont parlé pour ce livre beaucoup d’acteurs ou de témoins connus. Michel Pablo Raptis (1911-1996) et Gilbert Marquis (1930-2015), trotzkystes ayant soutenu le FLN puis conseillé le président Ben Bella. Pierre Kalfon (1930-), littéraire et diplomate. Jean Dejeux (1921-1993), père blanc formateur des générations postérieures pour l’étude de la littérature algérienne. Leïla Sebbar (1941-), une des auteures fondatrice de celle-ci. Un photographe, Marc Garanger (1935-). Trois sociologues et politologues, Jean Leca (1935-), François Burgat (1948-) et Jean Robert Henry, manifestement un des initiateurs du livre. Un historien lui même acteur politique algérien, Mohamed Harbi ((1933-) et deux autres acteurs majeurs de celle-ci : Ahmed Ben Bella (1916-2013) et Hocine Aït Ahmed.

Les commentaires sont nombreux sur une politique algérienne dominée par les militaires. Sur une société où assistance et corruption se confortent grâce à la rente pétrolière. Mais le plus précieux est la série des témoignages et analyses sur la vie quotidienne « au jour le jour », sur le monde des femmes, sur celui de la culture.

Une Algérie inquiète et amère, en même temps que vivante et protestatrice, par ceux qui ont cru aux espérances de 1962.

 

 

Algérie aujourd’hui: avec les Amis d’Averroès 18 avril 2019

Table ronde à l’Espace diversité Rue d’Aubusson, à 19h le 18 avril 2019

« L’Algérie entre souveraineté populaire et légalité constitutionnelle »

Réunion à Toulouse le 18 avril 2019, organisée par Les amis d’Averroès et l’Association  des Pieds-noirs progressistes, avec :

 

Malika

Saïd

Malika Remaoun, fondatrice de  AFECEP http://afepec.org(venue d’Oran)

Saïd Kateb, sociologue (venu d’Oran)

Youcef Aït Tahar, journaliste.

Dans la salle faite pour 60 chaises, on a casé une centaine de personnes. Très large majorité d’ « Algériens », dont la plupart sont devenus des toulousains de vieille date, plus de vieux que de jeunes (dont une seule femme porte un strict foulard…). Chaleureuse ambiance bruyante : beaucoup se connaissent et je reconnais quelques visages, certains me saluent. Ambiance de vieux militants heureux de se retrouver.  Pour certains jeunes on sentait une rupture générationnelle par rapport au discours de certains intervenants.

Youcef, à partir de sa page facebook projetée sur l’écran, nous reproduit l’ambiance des manifs à Oran. Saïd, dont le discours est celui d’un politique intransigeant, nous restitue les slogans de ces manifs : il commence en citant les mots français, continue en arabe (dans la salle, des Algériens lui demandent de traduire…). Malika, en phrases précises, décrit comment son association travaille obstinément depuis mars 1989 à sensibiliser à l’exigence de l’égalité pour la citoyenneté. Elle et « ses copines » forment au sein des manifs un « carré féministe », qui incorpore sous ses banderoles de plus en plus… d’hommes jeunes. De temps en temps on essaie de dialoguer avec un étudiant oranais par Skype, mais la ligne coupe chaque fois qu’on l’a attrapée…

Nous qui suivons les événements algériens, jour après jour, dans la presse française, découvrons des « détails » au delà de ce que nous savons déjà. On nous confirme que le « peuple algérien » est très jeune et éduqué, même si les vieux manifestent aussi, que ce peuple a appris la contestation dans les stades de foot, que le « système » est un bloc qui se fissure depuis la candidature de Boutef à un cinquième mandat, que ce système maffieux dont la prospérité dépend des pétrodollars pénètre toute la société, partis, associations incluses. Mais les détails nous apprennent beaucoup ce soir.

Si l’on sait que le président du Conseil constitutionnel a démissionné en début de semaine, c’est ce soir que le secrétaire général du syndicat l’a fait à son tour.  Autres nouvelles : des maires (Cherchell, Bejaia) proclament leur refus d’organiser les présidentielles du 8 juillet prochain. On apprend que les jeunes d’Oran ne demandent qu’à discuter avec les groupes de militants, mais pas dans une salle : dans la rue, parce que la toute récente conquête de l’espace public est essentielle, où l’on manifeste en famille, femmes et hommes ensembles. Nos trois intervenants soulignent que le combat sera long, pour se débarrasser de la « culture FLN » qui règne dans les têtes, pour rendre naturelle l’idée d’autonomie, pour faire travailler ensemble des associations souvent très petites afin de constituer une plate-forme cohérente.

Deux dossiers fondamentaux font débat : si l’arméeest la seule institution qui « tient », elle est à la fois un haut commandement très fortement lié au « système », un symbole de l’union de la nation, un corps d’officiers compétents qui n’ont jamais combattu et dont on ignore quelles fractures le divise. Le principe d’une refondation de la Républiquealgérienne doit affirmer « la liberté », mais quelques uns pensent dans la salle qu’il ne faut pas briser l’unanimité, alors que nos trois intervenants, comme la grande majorité du public, considèrent que la liberté n’a de sens qu’avec la séparation du religieux et du politique, qui seule garantira l’égalité femmes/ hommes. La méfiance est grande envers les islamistes  modernistes qui revendiquent leur forme de liberté, pour tout le monde, donc ceux qui prônent la charia.

Sur « l’international », des interprétations variées : l’importance des solidarités et des « influences » mutuelles avec d’autres peuples, dont les français semblent en première ligne, mais aussi les craintes devant le poids des « grandes » puissances, USA bien sûr, mais aussi pétromonarchies orientales, Iran, on parle peu de Chine et de Russie… et un peu plus de France. (Coup de soleil Toulouse: Claude et Yasmina)

Sondage sur la « coopération » : Jean Boudou, en Algérie 1968-1975)

Le livre de Francis Pornon, En Algérie sur les pas de Jean Boudou, carnet de voyage, Editions Vent Terral (81340, France), 2011 et Editions Lazhari Labter (Alger) 2010, mérite de se plonger dans ce que furent deux décennies d’une incessantes action culturelle menée par les « coopérants ». N’oublions pas que la coopération de ceux qu’on a appelé « pieds rouges » en 1962 a massivement amplifié une scolarisation coloniale longtemps très limitée, mais déjà fortement accélérée à partir de 1945 et surtout de 1954. N’oublions pas non plus que l’arabisation officielle de l’enseignement algérien n’a pas mis fin à l’enseignement du français à tous les niveaux, certes de plus en plus au profit des couches sociales favorisées et pour maintenir le fonctionnement d’administrations stratégiques (armée, économie) et des secteurs techniques et scientifiques prioritaires. Les milliers de coopérants qui ont œuvré au Maghreb sont les témoins irremplaçables d’une histoire partagée entre les deux rives de la Méditerranée. De cette histoire, on ne connaît encore guère que la petite pointe émergée de ceux qui ont été « aux affaires » dans les grandes villes. En particulier par un livre collectif Le temps de la coopération, sciences sociales et décolonisation au Maghreb, sous la direction de Jean-Robert Henry et Jean-Claude Vatin, en collaboration avec Sébastien Denis et Françoise Siino, Karthala/ IREMAM, 2012, 405 p. http://alger-mexico-tunis.fr/?p=565  , mais aussi par l’ouvrage pionnier antérieur de Catherine Simon Algérie, les années pieds-rouges, des rêves de l’indépendance au désenchantement (1962-1969), Paris, La Découverte, 2009,http://coupdesoleil.net/blog/catherine-simon-algerie-les-annees-pieds-rouges/

Francis Pornon, qui se sent proches des militants occitans auxquels Jean Boudou a appartenu, aurait pu connaître celui-ci quand lui-même enseignait la philosophie pendant  trois ans au lycée de Bejaia (Bougie) en 1968-71, jusqu’à ce que des manifestations étudiantes dans cette ville rendent les autorités méfiantes envers les coopérants, renvoyés. Son homoogue, dont il suit les pas, s’est installé en Algérie bien plus longtemps, jusqu’à sa mort, enseignant l’agriculture au collège d’une petite ville, en bordure de la Kabylie et tout près d’Alger : Larbatache est une commune de la wilaya de Boumerdès, peuplée de 19000 habitants. Denise Brahimi nous dit « Pour [Francis] Pornon, c’est l’occasion de rappeler le double signe sous lequel on peut situer l’Arbatache au moment où il écrit, car ce fut à la fois, dans les années post-indépendance, un des hauts lieux de la révolution agraire, beaucoup cité et visité à ce titre, et d’autre part, pendant la décennie noire, un endroit où les ravages exercés par le terrorisme se sont montrés particulièrement virulents (https://www.huffpostmaghreb.com/denise-brahimi/larbatache-senac-et-la-po_b_16225464.html)

De la révolution agraire, de l’enseignement agricole à Larbatache, rien n’est remémoré sur les sites web qui citent cette commune, clairement prise dans l’expansion de l’agglomération algéroise si l’on en croit les ventes de terrains proposées. Quand Pornon y est allé chercher les traces de Boudou voici une dizaine d’années, le souvenir des vignes, la réalité des oliviers laissaient déjà place aux friches dans le paysage. Ce fut en somme pour l’auteur autant l’occasion de retrouver ses anciens amis des années 1970 à Alger, que de découvrir  cette Kabylie presque banlieusarde de Larbatache. Rappelons que sur cette révolution agraire si mal connue, nous en savons un peu plus grâce au film de Viviane Candas http://coupdesoleil.net/blog/algerie-du-possible-film-de-viviane-candas/

 

 

 

 

 

 

Résistantes: film d’actualité algérienne?

« RESISTANTES » de la réalisatrice Fatima Sissani 2019

Ce film a fait l’objet d’une première tentative de sortie en 2017, sous un titre différent et très beau : Tes cheveux démêlés cachent une guerre de sept ans, qui subsiste en tant que sous-titre pour le film actuel, devenu Résistantes. Ce mot, plus objectif que lyrique, convient très bien pour les trois personnages de femmes que Fatima Sissani a choisi de montrer. Ce sont des femmes qui, vivant en Algérie, ont choisi délibérément le parti du FLN en 1954, lorsque la guerre d’indépendance a été déclarée. La réalisatrice elle-même n’a évidemment pas connu cette époque, puisqu’elle est née en 1970, pour autant, elle se sent proche de ces femmes dont elle admire le choix et qui entrent dans le cadre des figures maternelles dont faisait partie le personnage de son beau film, La langue de Zahra (2011).
D’ailleurs elle ne cherche pas à maintenir le même regard sur ces trois femmes, on a au contraire l’impression qu’elle a souhaité et su laisser à chacune le plus possible d’autonomie. Il est probable que sa préférée est la plus âgée des trois, Eveline Lavalette, née en 1927 et morte peu après le tournage du film, en 2014. Eveline qui dit n’avoir jamais eu d’autre pays que l’Algérie y est née dans une famille bourgeoise d’origine française installée depuis deux générations et qui a certainement été très surprise par le choix de la jeune femme en 1954. D’autant qu’Eveline ne fait pas partie de ces gens devenus militants ou militantes en passant par le parti communiste, avec lequel elle dit ne pas avoir d’affinités. Elle est ce qu’on appelle un esprit libre, qui se décide uniquement en fonction de ses propres convictions. Et c’est ainsi qu’elle se met au service de l’un des organisateurs du FLN, Benkhedda, jusqu’au moment où elle est arrêtée, le 13 novembre 1956. Commence alors la prison et malheureusement l’inévitable torture, sans parler des traitements lourds qu’on lui inflige, du genre électrochoc, en tant qu’aliénée ou malade mentale. On peut croire à d’inévitables séquelles bien qu’on n’entende pas une plainte de sa part, et l’on ne sait pas grand-chose de sa vie personnelle sinon que dans les années 60 elle prend par son mariage le nom de Safir ; et que dans la dernière période de sa vie en tout cas, elle vit près de Médéa dans un magnifique paysage de campagne préservée. Le film s’achève par le dépôt sur sa tombe d’un bouquet que lui offre en hommage l’une des autres femmes du film, Zoulikha Bekaddour, qu’on a elle aussi l’occasion d’entendre raconter certains aspects de son combat.
Zoulikha Bekaddour est une personnalité connue en Algérie, où elle est née en 1934, et où elle a exercé longtemps comme conservatrice en chef de la Bibliothèque Universitaire d’Alger. Femme d’une remarquable vivacité, elle n’a nullement renoncé à exprimer ses opinions politiques, notamment sur le détournement qu’ont subi au cours du temps les idéaux de la guerre d’indépendance. Elle est particulièrement intéressante lorsqu’elle raconte ce qu’ont été les conditions de détention de femmes comme elle et tout ce qu’elle doit à la fréquentation des autres détenues, dont de nombreuses communistes extrêmement rigoureuses dans leurs pratiques et dans leurs idées. Quoi qu’il en soit, elle est de celles (et de ceux, il y en a aussi !) dont l’attachement aux idées de la révolution algérienne (faut–il dire jusqu’en 1962, ou en 1965, ou quelle autre date ?) reste inconditionnel et sans réserve, au point d’interdire toute possibilité d’échange avec une partie au moins des nouvelles générations. On le remarque d’autant plus que par ses apparences physiques, Zoulikha Bekkadour est restée une personne tout à fait moderne, alerte et vive, dont il ne viendrait pas à l’idée de dire qu’elle appartient à des temps révolus. Peut-être est-ce là un des enjeux du film : comment concilier fidélité et évolution.
La troisième des femmes que nous montre la réalisatrice est née en 1936 et elle a participé moins directement que les deux autres aux combats de l’indépendance, même si son adhésion à la cause n’était pas moins totale et profonde. En fait cette position se précise, chez Alice Cherki, lorsqu’elle fait la connaissance en 1953 du psychiatre martiniquais Frantz Fanon, né en 1925 et nommé en 1953 médecin chef à l’hôpital psychiatrique de Blida. A partir de là, il consacre toute ses connaissances et compétences de psychiatre à analyser la mentalité inculquée par les colonisateurs aux colonisés. Alice Cherki, de manière récente (2011) a fait paraître une biographie de celui qui a été son maître jusqu’à ce qu’il meure prématurément en 1961.
Dans le film de Fatima Sissani, elle essaie d’expliquer à la réalisatrice les ambiguïtés de ce qu’elle a ressenti après l’indépendance de 1962, au moment où elle aurait pu songer à retourner en Algérie, où elle n’était plus, pour songer à s’y installer. Finalement elle ne l’a pas fait et elle ne cherche pas à être explicite à cet égard. Au début du film, lorsqu’elle raconte son enfance dans les années 40, elle insiste sur ses souvenirs très douloureux de ce qu’était l’antisémitisme de l’époque dans une grande partie de la société coloniale. A-t-elle craint qu’une autre branche de cet antisémitisme récurrent ne vienne compliquer sa réinsertion dans l’Algérie indépendante ? Mais ce n’est certainement pas le seul problème qui s’est alors posé parce qu’il y a nombre de gens qui n’ont pas fait non plus ce retour au pays alors même qu’ils n’étaient pas juifs et qu’ils se sentaient algériens de cœur. L’exemple d’Alice Cherki montre qu’il n’y a pas de réponse simple à ce problème.
Ce n’est sûrement pas un hasard s’il y a le mot « démêlés » dans le sous-titre du film. « Démêlés, cachés », ces mots de la réalisatrice indiquent qu’il faut de nos jours un retour long et complexe sur ce passé dont ne nous séparent qu’une soixantaine d’années, mais qui ont connu de tels changements !
Denise Brahim

(extrait de la Lettre culturelle franco-maghrébine N° 31, Coup de Soleil Lyon)

***

Utopia Tournefeuille

Place St Michel à Paris, le 21 mars 2019 le film Résistantes nous est projeté en présence de la réalisatrice, Fatima Sissani, d’une des trois « actrices », Alice Cherki, de la « responsable images », Arlette Girardot. Plus de 100 personnes remplissent la salle. Nous voyons à nouveau le film, toujours avec Fatima, à l’Utopia de Tournefeuille (Toulouse) le 1eravril : plus de 60 personnes dans la salle.

Ce documentaire est paradoxalement un film d’actrices. Au départ Eveline Safir Lavalette (1927- 2014), extraordinairement présente dans la description de son engagement. Cette pied-noire vivra et travaillera de 1962 à sa mort en Algérie. Puis son amie « musulmane », au franc parler explosif, Zoulikha Bekadour (1934-), compagne de prison, future cheville ouvrière de la bibliothèque universitaire d’Alger. Enfin Alice Cherki (1936-) « juive » algérienne, compagne de route de la protestation anticoloniale et psychanaliste très proche de Frantz Fanon. C’est comme étudiantes à Alger qu’elles découvrent la « situation coloniale ». Loin des images d’Epinal, toutes trois soulignent à quel point les « communautés » de l’Algérie coloniales « ne se voyaient pas ». Fatima Sissani nous dit qu’elle a pu travailler récemment pour son film en Algérie en toute liberté, dans ce pays où il ne restait que deux interdits : parler du président et des services de sécurité. Du coup on peut parler du rôle dans la guerre d’Algérie des femmes qui dès l’indépendance ont connu des inégalités de droit et de fait. On peut parler de l’ « hyper-guerre d’indépendance » confisquée par les gouvernants successifs dans leurs discours. Alice Cherki insiste sur la nécessité actuelle pour les jeunes algériens d’avoir accès à leur propre histoire. L’enseignement  qu’ils ont reçu réduit cette histoire à la naissance d’un peuple unanime en 1962.

Le film a été entrepris dès 2013, d’abord avec de très faibles moyens. Sa sortie en 2019 intervient au moment où le mouvement social et politique algérien met ce pays au premier plan, ce qui donne au film une chance d’être connu du grand public. Le film actuellement lancé en France dans plusieurs villes a été projeté en salle avec succès en Algérie : deux séances dans ce pays où très peu de cinémas sont en activité, c’est déjà encourageant… A Paris comme à Toulouse, le débat qui suit le film soulève beaucoup de questions d’actualité. Entre ceux qui souhaitent que aux deux rives de la Méditerranée les jeunes connaisssent mieux ce passé sans images d’Epinal, celles et ceux qui veulent que soit valorisé le rôle des femmes. La présence de Alice Cherki a parmis d’insister sur une vue sans manichéisme de la guerre de sept ans où l’incertitude dominait, même pour ceux qu’habitaient des convictions anticolonialistes.

Claude Bataillon

Asma N° 2

 

Ce sont donc les cinq numéros disponibles (en trouverons-nous d’autres ? qui sait…) que nous vous livrons peu à peu. Le travail de récupération « en saisie de texte » a été réalisé par Marc. N’oubliez pas que tout texte récupéré contient des coquilles et signalez-les nous. Notre « édition » est partielle : récupérer tous les textes dans leur mise en page d’origine serait hors de notre portée. Comme en 2019, le combat pour la démocratie s’attaquait bien sûr aux politiques, mais aussi, clairement, au Code de la famille qui lamine l’égalité femmes/ hommes. Dans ce second numéro de Asma on trouve des titres prémonitoires : « marre de vos petites querelles » en parlant des groupes démocratiques ; impact mutuel de l’Algérie et du Maroc, etc… et n’oubliez pas de relire le n°1http://coupdesoleil.net/midi-pyrenees/2019/03/17/asma-memoire-toulousaine-de-lalgerie/

DÉCEMBRE 1995 N°2

LEZZAYER ALGÉRIE

TUGDUT DÉMOCRATIE

TAMSETLA SOLIDARITÉ

SOMMAIRE

D’Algérie, une « Roumia » dans les Aurès : Cri d’espoir… ou de désespoir

Opinions

Les choses sérieuses commencent : Rupture ou continuité ?

Partout les Algériens se sont déterminés

ET MAINTENANT

UN DIMANCHE COMME LES AUTRES

Une « roumia » et ses chocolats ETRE JOURNALISTE FRANÇAISE EN ALGÉRIE
27 octobre 1995 à Ouled Moussa, un petit village agrippé à la pente caillouteuse à 1200 mètres d’altitude, en plein cœur des Aurès. Le 1-novembre 1954, la guerre d’indépendance a éclaté là, avec les hommes de Mostepha Ben Boulaid.

Autour et dans le village, en patrouille tranquille, les gardes communaux ou patriotes. Un vieil homme prend le soleil du matin, allongé devant sa maison. La porte s’ouvre sur une minuscule cour intérieure desservant trois pièces aux ouvertures étroites et basses. Enfants et jeunes femmes s’égayent. La vieille fait front. Salima traduit du chaoui au français et la discussion s’engage, timide de leur côté, gênée du mien. La vieille raconte la guerre. Mots simples, crus, rudes. Horreur, tortures, résistance. Les enfants écoutent. Un garçon d’une dizaine d’années, bloc de silence, ne me quitte pas des yeux. Dans ses yeux passe une petite fille tombée en 1956 dans cette région sous les balles d’un tireur d’élite français pour 500 Francs et une boîte de ration (2).

Mais le café est chaud. Les filles cassent les noix avec des pierres sur le sol en terre battue. Les pommes, acides, aiguillonnent les gencives… et on se surprend à rire ensemble et à se prendre par la main.

Et puis, une attitude qui depuis ce jour me taraude l’esprit. Moi, distribuant du chocolat aux enfants avant de reprendre la route, images tournées et carnets de notes noircis. Saurais-je jamais ce qu’ont perçu ces enfants ? Une roumia avec ses chocolats, une voleuse d’images et de paroles ou la possible courroie de transmission de leur réalité.

Il est peut-être encore plus difficile en Algérie qu’ailleurs de trouver l’honnête façon d’être journaliste. Dans ce pays deux problèmes se superposent : la déontologie journalistique et les relations, humaines et professionnelles, avec un pays du tiers-monde, ancienne colonie française. La presse n’a plus ni le temps ni la volonté de faire son travail de recherche et d’investigation. Nous sommes à l’heure des informations qui doivent précéder l’actualité, même s’il faut pour cela la fabriquer. En ce qui concerne l’Algérie, la majorité des intellectuels français et une grande partie de la presse ont depuis longtemps pris l’habitude de décider à sa place de son devenir. Et si les journaux français n’arrivent pas en Algérie, les chaînes françaises sont, elles, largement diffusées. La population algérienne a donc, elle aussi, pris l’habitude de voir ses voisins d’en face expliquer à sa place ce qui serait bon pour elle. Cette population vérifie donc chaque jour que la colonie ce n’est pas encore fini.

Voilà pourquoi mes chocolats pèsent lourd. Voilà pourquoi je me tais souvent et me contente de glaner des paroles et des images pour les restituer les plus brutes possible et avec le minimum d’intervention de ma part. Nous ne pouvons plus jouer à être les acteurs d’une pièce qui n’est plus la nôtre. Nous ne pouvons que travailler à renouer des relations humaines et intellectuelles adultes d’égal à égal avec la population algérienne qui n’est plus notre petite sœur. Nous n’avons aucun droit sur elle, nous n’avons rien à lui imposer, ni au travers de la presse, ni au travers des 0.N.G., ni au travers de partis politiques.

MARIE-ANGE POYET, décembre 1995

 

(1) Nom donné aux françaises (masculin : Roumi). Référence, dépourvue d’inimitié, faite aux romains, présents en Algérie pendant sept siècles.)
(2) Lire  » La mort d’une petite fille  » de Noël Pavrelière dans Les crimes de l’armée française, textes rassemblés par Pierre Vidal-Naquet, petite collection Maspero, Maspero, Paris, 1975.

Cri…d’espoir…ou de désespoir

Ce soir je ne sais ce qui se passe en moi. Mon esprit bouillonne. Il remet tout en cause, il tourne et tourne. C’est le vertige, le néant. Mais que faire ?

Mais qu’ai-je donc fait, moi, petit être humain, pour me retrouver dans cette situation sans choix aucun, oui, sans choix aucun, car un camp s’est imposé à moi, mais comment aurais-je pu choisir entre ta mort qu’on m’a prescrite et la soi-disant démocratie ? Je ne savais pas ce que c’était une pseudo-démocratie. Jusqu’à ces derniers jours.

Je n’arrive pas à me convaincre sur la démocratie. Mon camp étant choisi, je sais que je risque la mort à chaque instant, mais cela devient de plus en plus sans importance et secondaire par rapport aux déceptions que je subis de jour en jour, et ce soir, je n’en peux plus. Je ne peux plus me supporter ou plutôt je ne peux plus me supporter ce soir. C’est la première fois que je me demande si cela vaut la peine de donner sa vie en ce moment. Ce soir, je n’arrive pas à me convaincre et même pas à me mentir sur la démocratie…

Cependant, je suis sûre que le fascisme et l’intégrisme sont en agonie, et je ne suis pas sûre que la démocratie vaincra, parce que je commence à me poser des questions quand à ceux qui sont censés la représenter. Ce soir j’ai l’intime conviction que ni l’intégrisme religieux (fascisme), ni la démocratie ne vaincront. Mon pays adoré, mon pays pour lequel je suis prêt à donner le plus cher de moi-même, ma vie, Algérie, ce soir laisse-moi pleurer sur ton sort, mon amour, permet moi de te faire une confidence. Mais tu peux ne pas me croire. Ne pas faire confiance à ceux qui sont en train de tuer, d’égorger, de décapiter le meilleur de tes enfants, mais fais aussi attention à ceux qui veulent briser tes chaînes, ne leur fais pas une confiance aveugle comme je l’ai fait, s’il te plaît, fais-leur savoir qu’ils ne sont pas tes seuls enfants parce qu’ils ont su te déclarer leur amour. Dis-leur que l’amour de ceux qui ne te déclarent pas de la même manière qu’eux est aussi important pour toi.

Mon pays, demande aux démocrates… Demande-leur de rompre leur cercle autour de toi pour donner l’occasion aux autres de prendre part à la rupture des chaînes. Mais surtout, je t’en prie, impose-leur de ne pas refermer leurs cercles sur les mains qui se rejoindraient aux leurs et de ne pas exclure celles qui n’ont pas les mêmes caractéristiques que les leurs. Fais-leur comprendre aussi que plus le nombre de cercles autour de toi grandira et plus tes chaînes se briseront vite et qu’un seul cercle ou un nombre réduit n’arriveront pas à t’en sortir. Ils s’essouffleront bien avant.

Mes amis « démocrates » permettez-moi de vous dire mon désarroi et ma déception en votre contact. Bien sûr, après les discussions sur les tueries et les actes horribles, vous n’oubliez jamais de critiquer et de démolir les autres, ceux qui sont censé être du même bord que vous, ceux qui ont aussi peur que vous, ceux qui sont menacés comme vous, et tout cela par ce qu’ils ne sont pas du même parti ou de la même association que vous, je ne comprends vraiment pas, peut-être le pouvez vous ?
Salima D. Alger.

 

Démocrates, qu’attendez-vous pour vous unir?

Donner sa perception des élections présidentielles qui se sont déroulées en Algérie paraît facile, mais face au papier et au stylo, ce qui était assurance se transforme en questionnement.

Jamais la population n’a vu un tel déploiement des forces de sécurité que pendant la période de la campagne électorale et le jour des élections. Cela explique en partie le nombre des votants. L’autre explication est la transgression de la peur et le désir de voir changer la situation. 75% de votants est un chiffre énorme, qui n’est même plus atteint dans des pays où la paix règne. Si l’on écoutait certains spécialistes de la psychologie humaine, ces 75% auraient eu un comportement suicidaire, puisqu’ils ont choisi de ne pas suivre le mot d’ordre des intégristes terroristes et de leurs alliés tout en sachant de quoi ces derniers sont capables. Les spécialistes de la politique quant à eux soutiennent que cette sortie massive exprime le ras le bol de la population et la recherche d’une paix à n’importe quel prix.

Un non à l’intégrisme Nous disons que ce vote massif exprime surtout une abnégation de soi face au danger futur qui guette nos enfants et notre pays. Un boycott important, qui serait allé dans le sens des mots d’ordre lancés par les signataires de la plate-forme de Sant’ Egidio à Rome (F.I.S., F.L.N., F.F.S.***), aurait signifié la volonté de la recherche de la paix à tout prix. A l’inverse, cette sortie massive pour aller aux urnes est un cri du peuple disant non au terrorisme, à l’intégrisme et à leurs alliés. (Notons au passage que bon nombre de nos amis de la base du F.F.S. ont voté, contrairement à la position de leur propre parti). Que dire concrètement des résultats chiffrés ? Il est clair que les programmes des quatre candidats répondaient en fait à deux projets de société : l’un islamiste, avec deux tendances (celle « modérée » du Parti du Renouveau Algérien de Noureddine Boukrouh, et celle  » dure  » du Hamas dont le candidat était Mahfoud Nahnah), l’autre républicain avec deux tendances également (celle du démocrate Saïd Saadi du Rassemblement pour la Culture et la Démocratie, et celle du chef de l’état Liamine Zéroual). Le projet républicain s’en est sorti globalement avec 70% des suffrages et l’islamiste avec 30%.

En tant que républicaines, devons-nous être satisfaites ou non de ce résultat ? En temps normal probablement oui.

République et démocratie ne sont pas synonymes…  Mais dans la conjoncture actuelle en Algérie, nous avons beaucoup plus peur pour l’avenir. Dans notre pays les politiciens et ceux qui tiennent le pouvoir ont tellement vidé les termes les plus nobles de leur sens en les galvaudant en toutes circonstances qu’aujourd’hui on se demande quel sera le devenir du terme « République » (j’évite ici le mot « démocratie », par souci de le préserver, car pour nous ce terme est le résultat d’une démarche et d’une culture que nous n’avons pas encore acquises).

Deux étapes décisives nous indiqueront quel sera le chemin suivi :

– La réponse donnée à la population face à ses exigences de rupture, et la définition de cette rupture qu’en donneront le pouvoir et le président élu.
– Les résultats des futures législatives. Si, en effet, la population a voté aujourd’hui pour un programme dans sa globalité, il ne faut pas oublier qu’elle a aussi voté pour «l’homme ». Qu’en sera-t-il demain aux législatives ? Quels hommes vont incarner le projet du président élu, quand on sait que les opportunistes du F.L.N. ont soutenu ce parti jusqu’en 1988, puis sont passés au FIS jusqu’en 91-92, puis sont devenus Hamas jusqu’en 1995 et qu’aujourd’hui ils sont prêts à se transformer en parti de Zeroual ? Par ailleurs, les 30% qui ont voté pour les deux projets islamistes (celui du Hamas, dont le candidat était M. Nahnah, et celui du P.R.A., avec N. Boukrouh) demeurent un chiffre effrayant qui pourrait augmenter au moindre faux pas ou à la première erreur du président élu et des démocrates, ces démocrates dont on parle tant mais qui ignorent ou font semblant d’ignorer les aspirations de leur base à un pôle démocratique.

Marre de vos petites querelles  Mais qu’est-ce que vous attendez pour vous unir sur ce qui vous rassemble ? Ne croyez-vous pas que la base en a marre de vos mésententes, et de vos petites querelles partisanes ou individuelles ? Que faut-il faire aujourd’hui pour demain ? Telle est la seule question que l’on se pose. Le camp des démocrates étant divisé, l’utilitarisme prime sur d’autres considérations. D’où le vote utile pour Zéroual.

Mais jusqu’à quand ? Le pouvoir qui succède au pouvoir devient pour nous une phrase vide de sens face au spectre de l’islamisme.

Salima D.

Les choses sérieuses commencent

Nous publions ci-dessous des extraits d’un article du journaliste algérien Areski Metref, compagnon et co-fondateur avec Tahar Djaout de l’hebdomadaire Ruptures, paru dans Politis du 23 novembre 1995.

L’enjeu, les enjeux, de l’élection présidentielle, (…) résident , moins dans le nom du vainqueur, (…)que dans le taux de participation, en particulier celui des femmes qui, contrairement à 1991, ont voté pour elles-mêmes, effectuant leur propre choix, accompli d’autorité pour elles, lors des législatives, par leur époux, fils, frères ou pères. (…)Jamais, autant qu’aujourd’hui, l’acte de voter n’a été ressenti comme un devoir. (…)Ils ont désormais compris qu’aller à la pêche, c’est aussi, dans certaines conditions, aller au chaos. L’autre enjeu, indirect, c’est le Fis, sa place dans le jeu politique. Sa victoire aux législatives, puis l’interruption du processus électoral suivi de sa dissolution en a fait, pendant trois ans (avec l’aide ardente d’analystes prompts à transposer la réalité française – structurée – sur la complexe sociologie électorale algérienne – versatile et mouvante) une sorte de parti « sacré », dépositaire immanent de la volonté populaire, détenteur de clés (du paradis) de la démocratie.

(…)C’est autour de ce mythe coriace que s’est organisée « l’opposition représentative » qui a réuni, à Rome, autour du clou qu’est le FIS, des forces politiques qui croyaient s’attribuer une prime de popularité, de représentativité populaire, par une alliance avec « le parti de Dieu et du peuple ».

(…)L’échec de leur appel au boycott relativise, pour le moins, leur prégnance, surdimensionnée, sur la société algérienne. (…) Il ne fait néanmoins pas de doute que le taux impressionnant de participation des Algériens au scrutin s’explique davantage par le fait qu’ils ont été interpellés dans leur sentiment patriotique (sauver la patrie du chaos qui la guette) que dans leur sens de la citoyenneté (construire une démocratie.) Une démocratie ne se construit pas en un jour et pas en laissant sur le bas côté des forces politiques qui, sans avoir le poids qu’elles s’attribuent, pèsent tout de même dans une Algérie multiple et contradictoire. Si l’on veut enterrer cette haine qui est à l’origine de tant de malheurs, le succès de ce scrutin ne doit pas être le motif à exclure davantage les partis de la coalition romaine d’un jeu politique dans lequel personne ne peut leur contester leur place.

L’opposition, toute l’opposition, doit négocier avec le pouvoir la tenue d’élections législatives dans un délai raisonnable. Elle doit réintégrer la compétition politique seule à même de montrer jusqu’où le pouvoir de Zeroual est prêt à aller dans la mise des conditions d’un retour à la normale par l’isolement des groupes armés qui enlèvera sa raison d’être à la répression…

A.M.

DANS LA PRESSE ALGÉRIENNE
reprise de Alger International Info du 18-19/11/95)

« Rien ne sera comme avant »

Après l’élection de M. Liamine Zeroual à la présidence de la République, trois quotidiens algériens ont publié une édition spéciale le vendredi (lendemain du scrutin et jour férié en Algérie).
El Moujahid écrit : « Hier, les tenants de la violence, les magouilleurs, les assassins du GIA ont définitivement perdu. Les terroristes ne font plus peur. Le citoyen, où qu’il se trouve dans le pays (..) a montré par sa volonté farouche à travers la menace des groupes terroristes sanguinaires qu’ils disposent d’une arme plus forte que la «mahchoucha » (NDLR : fusil de chasse à canon scié) ou le « Klach ». Cette arme décisive s’appelle bulletin de vote. Cette arme sert la paix et la démocratie et participe au redressement du pays.

Liberté analyse : « Bien plus que cela, ce scrutin est à considérer comme un signe important, celui de l’éradication politique de l’intégrisme, mais aussi un désaveu cuisant des signataires du Contrat de Rome dont l’appel au boycott n’a pas été suivi. La forte participation a enlevé tout argument politique à l’opposition armée ainsi qu’aux principaux mouvements de l’opposition politique ligués sous la bannière de l’alliance forgée par la plate-forme de Rome de janvier dernier. En votant, l’Algérie a inévitablement la conviction que son geste est porteur de paix et de stabilité après quatre années de guerre injuste et atroce contre le citoyen. C’est peut-être le début d’une nouvelle ère. Un signe que rien ne sera comme avant. La couverture du terrorisme est désormais levée. Sous quelle bannière osera-t-on s’attaquer maintenant aux institutions de l’Etat, aux intellectuels, aux agents de l’ordre, bref aux simples citoyens. Les urnes ont tranché. Liamine Zeroual est président de la République après avoir lui-même dirigé deux années de transition.»
EL Chaab (quotidien arabophone) estime qu’à travers « la leçon, pleine de civisme, de démocratie et de nationalisme, administrée par le peuple aux observateurs de ces élections de par le monde, le peuple a donné une leçon à ces partis politiques qualifiés généralement de poids lourds et qui ont rejeté ces élections en appelant à leur boycottage. »

DANS LA PRESSE MAROCAINE

Voici le point de vue de trois journaux marocains d’opposition : Al Ittihad AL Ichtiraki (en arabe) et Libération (en français), tous deux quotidiens de l’Union Socialiste des Forces Populaires (USFP) et Anoual (en arabe), quotidien de l’Organisation de l’Action Démocratique et Populaire (OADP).

Le 17 novembre, le Maroc célèbre l’anniversaire du retour du roi Mohammed V de l’exil en 1955 et la proclamation de l’Indépendance. Malgré cette date, les journaux consacrent leur une à l’élection présidentielle en Algérie. Al Ittihadinsiste sur la « forte participation à l’occasion de l’élection présidentielle. » Le quotidien, tout en analysant les positions des différents partis et en rappelant « les quatre années de violence politique et les milliers de victimes », termine son article en disant que « le soleil de ce vendredi brillera sur une saison nouvelle du processus politique algérien. »

Libérationest plus volontaire. En première page : « Massivement et du fond du gouffre de la violence, les Algériens se sont accrochés aux urnes. » Et, à côté d’une photo montrant un électeur s’acquittant de son devoir de citoyen, commente: « Ils ont gagné…» Le quotidien insiste sur le fait que les Algériens « étaient appelés à choisir leur président, parmi quatre candidats, pour la première fois depuis l’indépendance en 1962 » ».

Pourquoi cette élection ? « C’est pour l’Algérie et pour tenter de fermer la trop longue parenthèse de violence que les Algériens se dirigent vers les urnes. »

Les numéros du 18 et 19 novembre 1995 d’Al Ittihad reprennent les déclarations des différents candidats ainsi que celles de leaders comme Hocine Ait Ahmed pour qui «l’élection s’est déroulée pendant un état de siège». Le journal reprend également l’inquiétude de « certains commentateurs [qui] craignent qu’il n’y ait pas de fin rapide à la crise politique et économique du pays. »

Al Ittihad, du 21 novembre 1995, à la une, rapporte les points de vue des trois fronts, FFS, FIS et FLN, qui avaient appelé à boycotter l’élection : « Le dialogue véritable est la revendication des forces de l’opposition pour sortir le pays du cycle de la violence. » Mais, dans un billet signé Abou Faris, l’accent est mis sur « le nouveau visage de l’Algérie qui contraste avec celui, triste, des nouvelles années de braise qui ont provoqué la mort de plus de quarante cinq mille Algériens. Il s’agit du visage de l’Algérie mûre, forte de ses espoirs, de ses rêves et de son peuple, qui garde encore profonde la capacité de résister et de réaliser les choix difficiles, même dans les moments les plus durs. » L’expérience algérienne est ensuite replacée dans le contexte arabe et par rapport au problème de la démocratie. « Les résultats de l’élection, écrit l’éditorialiste marocain, sont une bonne surprise pour le Monde arabe actuel, où les Arabes n’ont goûté qu’un seul plat électoral, celui des quatre vingt dix neuf pour cent »

 

 

Asma: mémoire toulousaine de l’Algérie

Asma, journal toulousain franco-algérien ? Premier numéro, novembre 1995

Coup de soleil est né à Toulouse en 2005, vingt ans après Paris.

Celles et ceux qui sont à l’origine de notre association toulousaine avaient participé avant cela  à bien des actions politiques liées au Maghreb. En particulier à des groupes à la fois féministes et démocratiques, dont l’association AYDA : déformation du mot arabe « Al Aouda », « Le Retour » car les Algérien.ne.s participant au journal ne s’inscrivaient pas dans l’émigration mais dans la lutte politique pour leur retour en Algérie. Ayda a porté la création du journal Asma. Celui-ci a publié sans doute au moins huit numéros, dont seulement cinq peuvent être consultés au dépôt légal de la Bibliothèque nationale : le numéro 1 est de novembre 1995 et le numéro 5 septembre 1996.

L’originalité au groupe Ayda était aussi d’être très majoritairement composé d’Algérien.n.es. La composante féministe était forte, ce qui explique pourquoi le journal Asma relie aussi étroitement le combat démocratique avec la défense de l’égalité femmes/ hommes. C’est ce qui donne une forte actualité en 2019 à beaucoup de textes que nous avons retrouvés.  C’est grâce à la table ronde organisée automne 2018 par les Amis d’Avérroes que nous avons recherché les textes de Asma (voir : http://coupdesoleil.net/midi-pyrenees/2018/10/17/decennie-noire-quelle-memoire-quel-journalisme/.)

Aider nos ami(e)s d’Algérie, contraints de se replier en France pendant cette décennie 1990, face à la menace des groupes islamistes radicaux, montrer le visage d’une Algérie plurielle et démocratique contre l’image déformée qu’en donnaient les groupes terroristes était une priorité. Parfois le pouvoir militaire algérien en place s’en prenait aussi à ces mêmes amis au lieu de les protéger. Quant au gouvernement français de l’époque il était dans le déni du terrorisme islamiste, n’accordant jamais le statut de réfugiés politiques aux démocrates (« menacés par l’opposition » sic).

Faire connaître le quotidien de la vie en Tunisie ou au Maroc comme en Algérie permettait de sensibiliser tout un public en France, mais aussi de favoriser les échanges entre démocrates des trois pays du Maghreb.

indépendance

Avant Internet, quand l’édition informatisée balbutiait à peine, faire un journal était tout autant qu’un travail intellectuel un ouvrage d’atelier (ici Nuance du Sud) ou photo, ciseaux et colle avaient leur part. Georges Rivière a créé la maquette et fait le suivi rédactionnel et les copains de l’imprimerie libertaire toulousaine Sacco offraient leur prestation.

 

NOVEMBRE 1995 N°1
 LEZZAYER ALGÉRIE
 TUGDUT DÉMOCRATIE                 
 TAMSETLA SOLIDARITÉ

ASMA POUR LA DEMOCRATIE EN ALGÉRIE

Directrice de publication : Liliane Bourgeois
Comité de rédaction : Miloud, Abdelmadjid, « Charlie », Anne, Geneviève, Julien et Georges avec la participation de Aida, Mustapha, André, Annie, Saïd, A. Ghouirgate, Momo … et Gyps.

Maquette et réalisation : Georges Rivière
Flashage Nuances du Sud.
Impression: Sacco

Ces travailleurs des arts graphiques offrent une prestation à prix coûtant, en forme de solidarité avec le combat des démocrates algériens.
La revue, bimestrielle, est éditée par Ayda Toulouse. Sa rédaction est toutefois indépendante de l’association. Les articles, sauf indication, sont sous la responsabilité de leurs auteurs et ne sauraient engager politiquement l’association. La collaboration à la rédaction est ouverte à toutes celles et tous ceux qui ont fait leur le combat pour une Algérie démocratique, sans exclusive.
La revue est vendue 15 F.
Les commandes et abonnements sont à envoyer, en précisant «journal », accompagnés du chèque de règlement à : AYDA TOULOUSE 111P 363.31006 TOULOUSE cedex

C’est encore avec du retard qu’Asma paraît. Mais nous avons voulu l’améliorer. Avoir plus de textes d’Algérie. Plus d’informations. Les analyser plus « froidement »… Alors que rien ne s’y prête. Ni la facilité des contacts. Ni la presse algérienne qui, tout simplement, n’arrive plus. Ni le moral, parfois. « Stress multiforme » comme le dit, ci-contre, Serhane, à propos— il est vrai —d’une vie quotidienne tellement plus dure que celle de l’exil. Et puis tout un débat a été mené sur les élections. Piège pour certains, manipulation ou ouverture pour d’autres. Autour des candidats que nous présentons (pp. 1, 7 et 8) les interrogations vont bon train !

rêve à l’oiseau

Mais en attendant, la société algérienne vit et se bat. Comme le montrent les associations réunies à Alger qui nous avaient invités en Juillet (pp. 2 et 3) et celles qui sont parties à la conférence de Pékin faire entendre une autre voix, malgré la faiblesse de leurs moyens (p.4). Et ce courrier qui nous est parvenu, de Ghardaïa précisément, dénonçant l’incurie des pouvoirs publics et nous contant la lutte exemplaire de l’association Ibn-Bina contre le Sida (p.4). Puis, nous sommes revenus en France. Pays bien cher à nos cœurs, celui des droits de l’homme, de l’homme, du droit d’asile… mais l’est-il encore pour nous ? (p.9). Sans doute pas pour tous ceux qui meurent là-bas, souvent à cause d’un visa refusé. Suffisamment toutefois pour que la renaissance berbère puisse s’y exprimer (p.9), et que des démocrates algériens puissent, pour la première fois, à l’initiative du Fais, se rencontrer, briser leur isolement, confronter leurs points de vue (p. 10). Ceci malgré les attentats qui ne font que « poursuivre en France ce qui est perdu en Algérie » (pp.10 et 11). C’est une raison de plus, diront ceux qui voient dans l’essor d’un mouvement démocratique algérien un facteur d’entente et de paix, ceux qui nous aident merveilleusement, d’Avignon à Vaour (p.12). Ceux qui, comme Jacques Berque (p.13), Rachid Boudjedra ou le regretté Rabah Belamri (p.14) pensent la vie au-delà des frontières.

Voici donc quelques mois de notre vie. Ils nous ont fait tour à tour chaud et froid au cœur. Aidez-nous à vous parler, à nous parler. Aidez ce mince filet de voix qui nous est un facteur d’espérance, et qui s’appelle Asma. Sans vos abonnements, vos dons ou vos ventes il pourrait se taire dans le brouhaha des temps.

 

Election présidentielle quelques données

LES PRINCIPAUX CANDIDATS

Liamine Zeroual: actuel chef de l’état. Général à la retraite, il a été désigné en janvier 1994 pour mener une période de transition de trois années maximum avant la reprise du processus

Mahfoud Nahnah: chef du parti islamiste Hamas. Issu de la mouvance des Frères musulmans fondée en Egypte par Hassan el Banna, il prône l’instauration en Algérie d’un état liera

***

nous les Iraniens…

D’ici, de France, tout a l’air d’être à feu et à sang. Pas une semaine sans que l’écho d’assassinat monstrueux et d’attentats ne nous parvient. Dans le même temps, ce qui se déroule là-bas, dans les sommets de ce que l’on appelle « le pouvoir », est perçu comme un éternel complot de l’opacité. Tout apparaît donc bien sombre, d’autant plus que la floraison de candidats au poste de la présidence ne traduit pas de programme de société bien clair, mobilisateur et crédible. Quant à l’opposition démocratique, ce n’est blesser personne que de constater que son incapacité à créer un front commun traduit une faiblesse politique réelle.

Voilà ce qu’on l’on peut lire partout dans la presse. Mais c’est évidente noircir du trait, parce qu’elle prétend intégrer tout le réel, fait impasse sur les aspects lumineux, positif de ce qui se passe– aussi– en Algérie. Les rencontres que nous avons faite très récemment nous ont montré d’autres aspects d’une réalité qui ne se traduit pas seulement par l’horreur et le pourrissement : elle se nomme résistance.

Résistance

Ce qui étonne d’abord, puisqu’on nous dit que l’Algérie est prête à tomber dans les bras des islamistes, c’est l’inexplicable persévérance à la désobéissance. Rien n’y fait. Qu’un tel arsenal de terreur soit déployé pour si peu de résultats doit en effet donner à plus d’un islamiste l’envie de « changer de peuple ». Qu’ils décrètent la grève, l’abandon des moissons, le boycott de l’école, le port du hidjab, l’interdiction du sport pour les filles, l’effet est immédiat : les gens travaillent, la moisson se fait, les collectes de cartables s’organisent, les cheveux continuent de voler au vent et, comble de l’horreur, Hassiba Boulmerka devient championne du monde du 1500m. Du côté de la culture populaire, ça ne va pas mieux : les groupes de Raï fleurissent, Matoub Lounes est devenu aussi célèbre que Johnny Halliday et, à Akbou, on fait un festival  en hommage à Zarrouki Allaoua. Quant à la langue sacrée identifiée à la culture arabo-musulmane, dont on se rappelle comment elle a été « matraquée » par les imams orientaux embauchés par le FLN, elle voit ressurgir avec une vigueur inégalée la revendication des Imazighen.

divorce à l’algérienne

code de la famille

Que, pour l’instant, cette résistance n’ait pas de traduction politique – illustrant une fois de plus cette vieille évidence que, souvent, les avant-gardes ne font que suivre le mouvement – qu’elle soit jeune et fragile et doive surmonter le lourd handicap des accords occultes qui se feront sur son dos pour le maintien des privilèges (avec la bénédiction conjointe des princes de Ryad, du Vatican et du FMI), ne doit pas constituer un facteur de découragement. La puissance extraordinaire qui se dresse face à elle la contraint à régler leur sort aux démons ataviques de la méfiance, du dogmatisme, de la personnalisation et de la division qu’elle nourrit encore. Les signes précurseurs de ce dépassement sont déjà «lisibles» à l’intérieur de l’Algérie comme chez les démocrates exilés. Cette dynamique, encore précaire, trouve un écho de plus en plus clair au-delà de la Méditerranée chez toutes celles et tous ceux qui ont clairement perçu la dimension internationale du conflit algérien […] L’enjeu, en terme d’épanouissement ou d’effondrement des valeurs de respect de l’individu, de justice sociale, de droits de l’homme, d’épanouissement de la pensée critique et de paix civile est tel qu’il ne s’agit plus de solidarité abstraite mais de communauté d’échanges et de partenariat

 

Pour que la Méditerranée ne soit pas un nouveau mur de Berlin

Il serait pour nous inconséquent de voir la situation par le gros bout de la lorgnette, en termes algéro- algériens, avec une vague de solidarité humaniste, alors que l’on assiste à une collusion titanesque d’intérêts communs de toutes les ligues morales. Avec l’appui de l’État, de lobbies, de puissances financières, elles attaquent de façon convergente l’école, l’art, les droits de la femme, la morale sexuelle et ont en commun la destructuration  des rapports sociaux par l’application– à l’économie– de théories ultra libérales.

S’il y a bien une internationale islamiste, comme on l’a vu à Pékin, il y a aussi une internationale chrétienne intégriste (voir l’article sur l’Opus Dei dans Le Monde diplomatique de septembre 95), c’est-à-dire une internationale intégriste/conservatrice, multiforme mais complice, qui se rencontrent, définit des stratégies de pression, se côtoient dans les colloques internationaux, rameute ses troupes

barbu terrassé

Défendra d’énormes privilèges est insoupçonnable fortune, active tous les sentiments de registration née de la paupérisation et de l’exclusion pour achever d’engloutir les consciences dans le communautarisme est le nationalisme le plus étroit on en arrive, grâce à, à la définition presque parfaite de cette guerre qui « fait se battre entre eux des gens qui ne se connaissent pas au bénéfice de gens qui ne se battent pas mais qui se connaissent…»

Les enjeux ont largement débordé les frontières de la Méditerranée ; ils sont culturellement géopolitiques politiquement et économiquement et socialement internationaux

C’est à l’intérieur de cette perspective que – non pas la solidarité– mais le travail commun, que le partenariat doit se développer avec celles et ceux qui construisent, aujourd’hui même, une Algérie démocratique et sociale.

 

PARLONS DONC DE LA VIE

Parce qu’il faut bien le dire, c’est aussi cela : malgré la terreur, la douleur et en dépit de l’opacité de la situation politique, des femmes et des hommes s’organisent dans le mouvement associatif, élaborent des projets, investissent avec force et détermination un terrain social trop longtemps tenu pour quantité négligeable.

Cette réappropriation du terrain, à travers une pratique de soutien aux plus démunis, que ce soit dans le domaine de l’enfance, de la maladie, du chômage, même si elle ne se pose apparemment qu’en termes professionnels, induit des comportements nouveaux : on ne se cache plus les problèmes, on en parle ; on ne s’interroge plus sur les pratiques démocratiques et la transparence de la gestion, on la pratique ; on attaque des tabous. Ce n’est donc pas une pratique neutre et elle n’est pas prise pour telle : souvenons-nous de l’assassinat du professeur Djilali Belkhenchir.

Ces associations, qui veillent de façon tatillonne à leur indépendance, qui sont parfois en désaccord entre elles, sont en train de fédérer des pratiques, de se donner des moyens communs. Elles sont décidées à faire entendre leur voix pour «s’inscrire dans un projet de société fondée sur les valeurs républicaines». La Maison des Associations, qui est en voie d’achèvement à Alger, sera l’un de leurs outils : cogérés par un collectif d’associations, les quatre ou cinq bâtiments qui la constituent, au milieu d’un vaste terrain, sont sur le point d’être terminés. Nous reviendrons sur cet ambitieux projet dans notre prochain numéro, d’autant plus qu’il est possible que des compétences ou des moyens fassent défaut et que s’élabore à cette occasion un partenariat dont nous vous parlerons. C’est dans ce cadre que nous avons été invités à Alger, en Juillet de cette année.

 

D’Alger à Ghardaïa
La création de cette structure collective qui rayonnera sur toute l’Algérie et « poussera sa corne » vers les autres pays du Maghreb a besoin de gens formés. Les 10 journée de travail, organisée par le comité des associations s’occupant de la famille et par femmes algériennes unis pour l’égalité des droits (FAUED) avait pour but de collecter les besoins exprimés par presque quatre vingt dix militant(e)s associatif invité(e)s individuellement dans la majorité est-elle des jeunes femmes sans grande expérience.

90 personnes ne font pas toute l’Algérie, mais leur provenance géographique (Alger, Bedjaïa, Dellys, Tipaza, Sidi-Aïch, Ghardaïa, Blida, Oran, Boumerdes, Tissemsilt, Beni Saf, Aïn Temouchent, Ténes, Tizi-ouzou, Sidi-Belabbes, Bouïra) et leur diversité sociale nous ont permis– en une semaine de quasi huis-clos – de percevoir clairement la volonté la détermination sans réserve de ces jeunes à entrer dans l’arène sociale. Pour beaucoup d’entre elles (53 femmes et 36 hommes), C’était le début de l’engagement, dans un contexte particulièrement difficile. En cela aussi, cette rencontre était porteuse de sens : c’est précisément parce que la mort rôde et que la décision politique forte, qu’ils mettent le droit de leur jeunesse dans le plateau. Le programme de formation va se poursuivre, toujours en Algérie, avec un élargissement à d’autres associations s’absente lors de la première rencontre. C’est donc un effet boule de neige que l’on assiste à une amplification de la dynamique.

Que des Françaises et des Français aient animé cette première rencontre n’est pas sans importance. Il est évident qu’il était possible à ces associations de trouver sur place les compétences nécessaires. Il s’agissait donc bien d’une volonté politique de ne pas laisser l’Algérie se fermée sur elle-même, d’exprimer la dimension internationale du combat algérien. Quant à notre présence, dépourvu d’hésitation, elle voulait signifier clairement que notre fraternité ne s’arrêtait pas aux frontières de l’Europe.

 

Algérienne en chiffres
(Extraits du rapport présenté par le réseau Fehla (Femmes pour l’Égalité, les droits Humains, la Liberté des Algériennes) à l’occasion de la préparation de la quatrième conférence mondiale sur les femmes-Pékin 1995

14 000 000 d’Algériens sont des Algériennes. Les femmes représentent 51 % de la population occupée et 8 % des salariés.
Dans les faits, seuls 4,4 % des femmes travaillent.
Malgré l’insuffisance criante des statistiques concernant les femmes, en 1989, 85 000 d’entre elles se déclarent au chômage, chômage subit souvent à l’issue de leur formation. À niveau de formation égale, les femmes sont plus nombreuses que les hommes à ne pas trouver d’emploi après leur formation.

Bien que le nombre de femmes scolarisées ait très fortement augmenté depuis l’indépendance, près de 20% des fillettes de six ans en âge d’être scolarisés sont exclus des établissements scolaires. Elles sont cependant plus nombreuses que les garçons à réussir à l’école. C’est ainsi que dans un certain nombre de willayas, elle représente près de 60 % des élèves inscrits dans le secondaire et prêt de ceux inscrits à l’université.

Elles subissent cependant le code de la famille qui, alors que la constitution stipule l’égalité des hommes et des femmes devant la loi, ne lui reconnaît pas le droit de contracter mariage en l’absence de son père ou à défaut d’un tuteur matrimonial ; lui enjoint, pour tous les actes de la vie« d’obéir à son époux» (art. 39), faute de quoi celui-ci peut entamer une procédure de divorce.

Au plan politique, les femmes constituaient 2 % des élus aux assemblées communales et 6 % des élus aux assemblées willayales. La dernière assemblée nationale a vu la participation à ces travaux de 7 femmes sur 295 élus.

 

Ghardaia contre le sida.
Un message d’optimisme

Des médecins et des professionnels de la santé ont, depuis Ghardaia, capitale du M’Zab, lancé une campagne une campagne contre le SIDA.

On connaît la difficulté du genre. En parlant du SIDA, on parle de sexualité, de toxicomanie, on lève des non-dits, on touche à des tabous, et l’on prend le risque de réveiller la vindicte de ceux qui confondent morale avec politique de l’autruche.

L’association IBM-SINA (Avicenne) n’a pourtant pas hésité dans une région très soucieuse de la préservation de croyances et de ses traditions, à mettre le doigt sur« la menace réelle de ce fléau dans notre région de Ghardaia ».
Dans leur correspondance adressée à Asma, les membres de l’association soulignent les risques encourus dès lors qu’une« prostitution incontrôlée se trouve dépourvue de moyens de protection et qu’il n’y a pas de diffusion de préservatif…»

 

« Je risque d’être coincé !»

« Cher ami. Suite aux décisions prises par les autorités françaises, les consulats de France en Algérie sont quasiment fermés et l’octroi de visas suspendu. La procédure qui prévalait auparavant de délivrance, avec célérité, d’un visa aux universitaires est également suspendue (…). Je ne peux miser sur l’éventualité d’un assouplissement ultérieur, surtout que mon billet d’avion est pour le 18 septembre (…). Je risque donc d’être coincé ! » L’auteur de cette lettre, Abderrahmane Fardeheb, professeur à l’institut des sciences économiques d’Oran, n’imaginait pas à quel point ces lignes, rédigées le 29 août 1994, étaient prémonitoires !

Invité par la faculté des sciences économiques de Grenoble à venir enseigner à partir du 1er octobre 1994, l’universitaire algérien avait fait une première demande de visa, auprès du consulat de France à Oran, à la fin du mois d’août. N’obtenant pas de réponse, il réitérait sa demande au début du mois de septembre. Sans plus de succès, les consulats étant « quasiment fermés » et le système nantais pas encore mis sur pied. Il était devenu impossible, à moins d’un fort « piston », d’obtenir un visa. Cette situation allait durer près de deux mois. Abderrahamane Fardeheb n’aura pas eu le temps d’attendre. Le 26 septembre au matin, alors qu’il sortait de chez lui, il a été abattu d’une balle dans la tête.

 

Murmures d’exil
Au commencement en vérité, l’exil est une abstraction.
Le mot même n’est jamais perçu, pensé.
Il s’agit tout juste de prendre du recul, de souffler, de se mettre à l’abri dans l’attente d’un rapide retour au calme au pays.
Tant que l’on était dans la mêlée, on faisait d’accord avec la réalité, les événements, les compagnons. C’est après coup que l’on mesure le poids de la pression, de la peur dans lesquelles on était immergé. Au départ, c’est comme un nageur qui remonte à la surface de l’eau. L’air est tellement fort qu’il étourdi. Les menus gestes de la vie quotidienne, interdite par l’insécurité, le danger sourd qui plane surgissant d’on ne sait où, prennent des dimensions fantastiques : marcher paisiblement dans la rue, franchir le seuil de la maison sans précaution, s’attabler à un café pour feuilleter un journal. Autant de gestes banals qui sont devenus, au pays, des actes d’héroïsme pour certains.

Les premiers jours la moindre détonation donne encore des sueurs froides. La peur est toujours là qui colle à la peau et qui provoque d’absurdes associations d’idées.

Au commencement, on n’entre pas en exil. C’est juste un détour dans un autre monde. Un homme connu, déjà visité, arpenté quelque peu. Les premiers jours ne sont pas si différents des séjours, dit d’agrément, antérieur. Avec le temps, les apparences s’effacent pour laisser place aux questions. Est-ce vraiment un monde connu ?

Si par la culture on retrouve tant d’affinités, le quotidien reste un mystère. C’est peut-être de la que nait le sentiment d’exil. Et à l’angoisse du départ s’ajoute une autre : plus insidieuse qui prend, jour après jour, plus de consistance. Combien de temps encore ? Un mois, trois mois… une année. Est ce possible que tant de temps se soit écoulé ? C’est qu’au fil des jours, à l’affût de la moindre nouvelle du pays, le décompte macabre a continué : des visages familiers ont été emportés par la mort. Mais d’ici, par delà la peine, leur disparition semble irréelle. L’exil commence quand on se résigne à donner du temps au temps. Et à coups d’illusion, on maquille la mauvaise conscience qui nous renvoie à la peur et le sentiment d’impuissance.

On ne s’installe pas dans l’exil. Mais le provisoire impose ses arrangements. Insensiblement le visiteur de passage change de statut. Improbable Statut que la réglementation du pays d’accueil n’a pas envisagé. Même le provisoire doit être consacrée par des documents temporaires.

C’est fait, on est rentré dans l’exil et en précarité. Le plus difficile dans cette situation, c’est de trouver une activité. À la fois pour faire face aux besoins et préserver son équilibre. Car la vacuité guette. Les jours s’écoulent alors avec une insupportable monotonie. Longtemps, on ira à la rencontre de la ville d’accueil, à la découverte de ses multiples facettes. S’impose alors un itinéraire quotidien qui va du Pont Neuf à une librairie regorgeant de livres. Un coin privilégié : celui consacré un Algérie ou se succèdent les titres qui proposent leur lecture du« drame algérien». Et pour seul ancrage le club de la presse. Ici on renoue quelque peu avec le métier d’origine : bruissement du fax, conférence de presse…
Entre l’exclusion et la vacuité la frontière est mince. Chaque jour qui passe emporte avec lui des promesses de travail sans lendemain. Contre le découragement total un seul rempart : les marques de solidarité multiples.

Et surtout l’espoir du retour. On reste aux aguets, au moindre indice en provenance du pays. Si le mal poursuit son œuvre, il semble que l’espoir reprend ses droits.
En dépit de tous les monstruosités le chaos annoncé n’a pas eu lieu : faut-il pour autant céder au mirage ? N’est-ce pas encore un mauvais tour de l’exil ?

Le soleil se couche sur le Pont-Neuf. Pareil et différent du soleil qui éclaire les blessures béantes de mon pays, l’Algérie.

A.R.

[Un congrès berbère ?]

Du 1erau 3 Septembre, une centaine de délégués d’associations culturelles berbères venant de Lybie, d’Algérie, du Maroc, de Mauritanie, du Niger, du Mali et de la diaspora, se sont rassemblés en Lozère.
Cette rencontre où beaucoup d’Algériens ne purent se rendre, faute de visas est inédite et importante : les berbères y affirment la dimension transnationale et plurielle d’une culture qu’ils veulent facteur d’ouverture et de tolérance.
Une structure permanente, le Congrès Mondial Amazigh, a été constituée afin de préparer, dans un an, un congrès dont le lieu (lies Canaries, Grenade, Bruxelles, Paris ou Rabat) n’est pas encore fixé.

 

UNE CHANCE SUPPLÉMENTAIRE POUR LA DEMOCRATIE

A l’heure où une offensive sans précédent des intégrismes et des nationalismes se développe, la volonté d’internationaliser le fait berbère, y compris à travers les instances internationales (ONU, UNESCO, ONG…), est un facteur d’optimisme. À travers cette défense et promotion de la langue berbère, les organisateurs de ce pré-congrès développent clairement les valeurs dont ils se réclament : « droits de l’homme, démocratie, liberté, tolérance et paix ».

Posé ainsi, le fait berbère prend toute sa dimension. Il s’affirme comme un pôle d’identité du Maghreb et de la frange saharienne face à la définition réductrice d’un arabo-islamisme qui a pris la relève immédiate de l’acculturation colonialiste. Il ouvre des perspectives à une revendication dont le plus grand risque serait de se replier sur un régionalisme étriqué, imprégné-lui aussi-de valeurs rétrogrades.

 

Ayda et le F.A.I.S

Les 23 et 24 septembre 1995, s’est tenu au théâtre de Pantin le Forum des artistes, intellectuels et scientifiques algériens (FAIS).
Cette réunion a regroupé environ cent participants. Il y avait des délégations du Canada, d’Allemagne, de Belgique et bien sûr d’Algérie. Il faut aussi noter la présence de quelques membres du comité de soutien français au Forum. Ainsi que des militants de plusieurs partis démocratiques algériens, des associations françaises et algériennes. Le Forum a compté également une délégation iranienne et une délégation mauritanienne. Ce projet a été soutenu bec et ongles par un groupe résidant à Paris. Belle opiniâtreté.

 

« L’été de Vaour »

La dixième édition du festival du rire qui s’est tenue du 2 au 12 août à Vaour se voulait celle de l’ouverture. Une décennie, dixième anniversaire… L’âge adulte ?
AYDA Toulouse, une association qui accueille des démocrates algériens menacés, voire victimes du terrorisme intégriste a été conviée à participer à cette dixième édition. Au début, la grande question était : « Que peut faire ou produire AYDA dans une manifestation de la sorte ? »
Les amis algériens n’ont pas hésité un instant. Décision fut donc prise d’y participer sous le double objectif : expliquer ce qu’est AYDA et ses activités, permettre aux Algériennes et aux Algériens exilés de parler de leur combat et de leur situation présente.
Enfin, le festival devait permettre à l’association de gagner quelque argent destiné à porter aide à tous les exilés.

UN PETIT VILLAGE POUR UN GRAND CŒUR

Vaour, un petit village, comme il y en a tant dans le Tarn, planté dans un décor vert, indéfinissable, chahuté.
D’autant plus attractif, lorsqu’on sait que plusieurs résidents y ont aménagé dans l’immédiat post-1968, en communautés. Faisant renaître les lieux en y pratiquant de l’élevage, de l’agriculture, la prise en charge de certains services, poste, école, etc., ils ont maintenu la vie quoi !

Beaucoup ont échoué, ceux-là ont réussi. Sur place, les stands et marabouts ont été plantés au milieu de deux restaurants et il fallait « assurer », comme on dit, toutes les boissons chaudes.

L’accueil du Comité d’organisation et ensuite du public fut simple et magnanime. Cependant, à voir comment le libraire, le chercheur en économie, l’agent paramédical… ont assuré…, on pouvait croire qu’ils baladaient une certaine expérience, au vu de la nonchalance « sûre » accompagnant les gestes. La grande compréhension des habitants du village et des visiteurs a enveloppé ces lieux et le cachet fut donné.

« Pour une boisson chaude, de l’ambiance et de la décontraction, il fallait se rendre chez AYDA! »

De la musique, il y en a eu ! Des amis marocains ont tenu à être à nos côtés, fraternellement, en musique devrais-je dire. De sorte que les musiciens qui se produisaient aux apéro-concerts précédant et fermant les spectacles se rendaient tous, presque immanquablement, à la grande tente, qui voyait des orchestres se reconstituer et des soirées s’allonger jusque très tard, le matin. Un mariage toujours heureux entre le guembri marocain, la flûte traversière, les bongos, la guitare, la derbouka, etc. Des musiques du Moyen-Atlas marocain accompagnées d’une flûte traversière et de jumbés, il fallait le faire. Ce fut fait ! Les comédiens venaient sous le marabout parler et s’entretenir avec le public de leurs spectacles passés ou à venir. Vaour… le spectacle n’y est pas marchandise. On est loin des règles habituelles du show-biz. Dix jours pleins, chargés, que n’ont altéré ni le vent, ni la pluie.

Et puis… tout a une fin, le repas traditionnel des organisateurs et des bénévoles. Parmi ces derniers, il y avait des Anglais, des Belges… Echanges de discours, d’adresses, de rendez-vous… C’est ce moment-là qu’ont choisi les bénévoles pour remettre la totalité de leurs pourboires à AYDA, en signe de solidarité avec les démocrates algériens. Une somme d’habitude réservée à faire un repas entre eux. C’est qu’au delà des grandes occasions offertes pour parler des combats de notre peuple, des femmes en particulier, des sommes d’argent bien venues, ce geste nous donne encore chaud au cœur.
MUSTAPHA.

Lettres algériennes,  Rachid Boudjedra, Grasset, coll. L’Autre regard.

Le titre de la collection est tout un programme : donner à « l’autre » l’occasion de porter son propre regard sur la France. Cet « autre », ici, est l’écrivain algérien Rachid Boudjedra qui, à travers 29 lettres, voit Paris et la France.

Paris s’offre à lui dans sa complexité. Paris est une «ville grandiose, fabuleuse et en même temps effrayante et désagréable…» Paris est «à la fois raciste et antiraciste, capable de laisser croupir dans un bois des centaines de familles délogées pour le plus grand bonheur des promoteurs immobiliers, prête déjà à accueillir l’Europe riche des affaires, de la création et des cerveaux. Mais, aussi, capable de faire cohabiter Juifs et Arabes à Belleville…» «Paris c’est un métissage, non seulement de races et de langues mais un métissage architectural…»

Ce regard peut être quelques fois étonné. Comment en France, patrie de la Raison, la superstition et les sectes prennent-elles de l’ampleur? «C’est la rançon de la modernité confrontée à une société en crise qui a perdu ses marques et ses repères…» Ce regard oscille souvent entre l’admiration et le dégoût. L’intelligentsia française l’a toujours fasciné. Mais seulement dans la mesure où elle avait toujours su avoir une «attitude critique vis-à-vis du pouvoir.»

Les pouvoirs et les institutions françaises passent au crible. Ainsi de «la république présidentielle» qui tend à devenir «une monarchie présidentielle.» Ou de la «Raison d’Etat» et du «Secret Défense» qui sont «une astuce du pouvoir qui a des démangeaisons autoritaires dans n’importe quelle démocratie.» Ou encore du journal «Le Monde H qui croit détenir la vérité totale et absolue…»

Mais ces considérations sont toujours mises en relation avec les leçons qui peuvent être tirées par «Nous, anciens colonisés et aspirants à la démocratie.»

Les rapports entre ce «nous» et l’ex-Métropole ne sont pas clairs. «La manière dont une certaine France nous perçoit est entachée d’ambiguïté et ne peut échapper au soupçon colonial…» Le vieux couple «colonisé /colonisateur» est donc remplacé par un nouveau : «ancien colonisé / néo-colonisateur.» Ce «je» qui est devenu «nous» se met à fustiger «l’hégémonie néocoloniale», son «autoritarisme» voire son «cynisme.» Le dégoût est vis-à-vis des «journalistes croque-morts» qui pleurent les écrivains algériens victimes du terrorisme «après les avoir confinés toute leur vie dans un silence pervers, cynique et débrouillard.» C’est que Rachid Boudjedra n’oublie pas Tahar Djaout, Alloula Boucebsi et d’autres. Il n’oublie pas non plus Jean Sénac qu’il considère comme «la première victime de l’intégrisme islamiste algérien.» Mort en 1973 «parce qu’il était pied-noir, […] un gaouri…» qui aimait un peu trop l’Algérie… et parce qu’il était le «symbole d’une Algérie multiraciale et multireligieuse.»

A.GHOUIRGATE

 

Rabah Belamri n’est plus

Quelques jours avant l’irréparable, il téléphone pour donner de ses nouvelles, informer au passage qu’il allait être hospitalisé pour subir une opération. Rien, dans sa voix ne trahissait une inquiétude excessive. Comme à son habitude, Rabah était serein, poursuivait ses projets en y intégrant généreusement les autres. Il parlait d’un voyage qu’il ne fera jamais. La nouvelle est tombée en cette fin de Septembre : Rabah Belamri est décédé des suites d’une opération chirurgicale. Il n’avait pas cinquante ans. Il disparaît dans la plénitude de ses moyens créatifs. Titre après titre, il avait construit une œuvre quelque peu à part dans la littérature algérienne.
Belamri qui avait perdu la vue très tôt, nous laisse une œuvre d’une incontestable clairvoyance. Ses romans et récits, depuis son premier livre  » Le soleil sous un tamis  » reviennent sur les traces de l’enfance, ses émois et ses durs apprentissages, dévoilant avec profondeur les travers et les carences de sa société. Une lumière toute méditerranéenne traverse ses écrits, mêlant sensibilité et sensualité. Romancier, il était également poète. Et, en chercheur et en poète, il a consacré d’importants travaux à Jean Sénac. Son dernier recueil de poésie,  » Pierres d’équilibre  » reflétait la blessure ouverte de son pays. L’enfant du Guesgour au « Regard blessé  » « ) a rejoint le cortège des figures de la culture algérienne pré maturément disparues (2). En Mars dernier, Rabah Belamri, à l’invitation de l’ARIOC, était au Salon du Livre Ancien de Blagnac pour animer le stand d’Ayda. C’était pour nous la dernière image.

(1) Titre d’un roman de R. Belamri, aux Editions Gallimard.
(2) On peut retrouver R. Belamri dans  » L’Algérie dévoilée « , un film d’Ali Akika, où il donne son interprétation de la crise algérienne.
Quelques titres à consulter :
Regard blessé, Gallimard NRF, 1987 (Prix France Culture).
Mémoires en archipels, Gallimard, 1994.
L’olivier boit son ombre, poésie, Publisud, 1989.
L’oiseau du grenadier, Castor Poche, 1975.

 

 

 

 

 

 

Lettre d’Algérie, mars 2019

Cette rue est à nous. Cette rue est nous.

 Au lendemain du gigantesque raz-de-marée humain qui a envahi Alger, nous nous laissons toutes et tous aller à un sentiment d’allégresse et de légèreté, teinté d’une certaine inquiétude quant à la suite. L’immense qualité de ces mobilisations qui nettoient le pays de la honte du troisième et du quatrième mandat n’est pas tant que ce séisme populaire a son épicentre et sa zone de fracture au cœur même du système, mais surtout peut-être ce que dit le mouvement par son existence même, sa manière d’être, la mutation des comportements ; pas seulement ce qu’il formule mais la façon dont il le formule.

C’est d’abordsa spontanéité et son autonomie. Il a surgi de toute part, comme d’une terre fissurée, embrasant toutes les willayas, du nord au sud, d’est en ouest, sans préparation occulte ni mot d’ordre concocté, à l’insu de toutes les organisations politiques et des collectifs de la société civile, qui avaient cependant diagnostiqué le mal-être du pays. Le couvercle qui étouffait tant de désirs de justice et de liberté, de frustrations, qui masquait tant d’humiliations, de mensonges historiques, de batailles réprimées, de victimes, et de pillage du patrimoine national, sautait avec toute la marmite. Le mépris, la hogra, était devenu insupportable et les jeunes étaient prêts à mourir en mer, sur des embarcations de fortune. Un slogan disait : « A force de nous mépriser, vous nous avez sous-estimé ». Il disait tout.

La « vieille taupe » avait creusé ses galeries sous le pied des dirigeants.

C’est aussison auto-organisation, son ordre de marche, tous les rouages se mettant spontanément en marche par une forme d’intelligence collective sous-jacente. La foule, massive, compacte, où il est difficile de se frayer un chemin, où tout peut arriver, fait preuve d’un calme stupéfiant, d’une sorte de douceur, d’une vigilance de tout moment, d’un souci particulier de son image. Elle en sait, cette génération facebook, l’importance. L’Algérien dément ici sa réputation de nervosité et d’impatience, il casse cette représentation : « silmiya, silmiya » devient un leitmotiv « pacifique, pacifique » (racine « slm », la paix comme dans salam ou islam). Même les jeunes qui grimpent sur les arbres ou les pylônes électriques sont sommés de descendre. Des comités de vigilance se constituent. Et lorsqu’un homme, adossé à un mur, dit doucement « Tous à El Mouradia » (le quartier où il y a le palais présidentiel) chacun sait qu’il s’agit d’un provocateur. Tout le monde a en tête la tentative d’incendie du Musée du Bardo, du Musée des Antiquités où l’attaque l’école des Beaux-Arts (la plaque commémorant l’assassinat du directeur des Beaux-Arts Ahmed Asselah et de son fils Rabah en 1994 a même été arrachée), en marge de la manifestation du 8 mars. Les chiens, lachés, y avaient tendu un piège aux policiers, poignardant plusieurs d’entr’eux. Il ne s’agissait pas, bien sur, des manifestants. De même des sacs remplis de pierres avaient été pré-disposés le long de la marche par des mains « mystérieuses », et ont été heureusement découverts. Vigilance. On connait, ici, les armes du pouvoir.

La marche devient un lieu de rendez-vous vigilant mais festif : les groupes d’ami.e.s se sont souvent regroupés par quartiers (des pancartes portent des noms de quartier, Birkhadem, Bouzareah, Draria), bricolant les panneaux improvisés sur des morceaux de carton, de contreplaqué, ou alors au contraire les ayant imprimé sur des supports sophistiqués, contrecollés. Ils ont concocté des déguisements aux couleurs nationales, crètes, casques, se sont habillés de drapeaux. Ils convergent, en ordre, vers le centre-ville. Tout est décentralisé et part des tréfonds de la ville : c’est la créativité joyeuse des quartiers populaires…

C’est encore la stupéfiante mue des comportements quotidiens qui en découle, le revirement à 180° des attitudes courantes. A une rue difficile, souvent morose, où domine le machisme et où les femmes sont trop souvent harcelées (il y a eu un long et pénible affrontement autour de la loi criminalisant la violence faite aux femmes et de l’introduction de la notion de harcèlement dans les lieux publics, jugées contraires « au loi de l’islam » par les islamistes : « on ne peut pas criminaliser un homme qui a été excité par une femme » a même dit un député de l’Alliance Algérie Verte ») répond une rue où femmes voilées ou pas, en abaya ou en jeans, ensemble, se réapproprient la rue sans crainte. L’abrogation du code de la famille, qui fait des femmes des mineures à vie, a été amendé, mais nullement abrogé. La lutte continue. Mais à cette situation inédite les « jeunes » répondent avec déférence, courtoisie, à tel point qu’une jeune femme se demande : « est-ce que ce sont les mêmes ? ». Pas de remarques déplacées ou de drague intrusive, mais une attention respectueuse de rigueur. Il y a une grande colère. Une détestation viscérale portée par l’immense énergie de la foule très jeune. Et il y a en même temps une grande douceur, une extrême gentillesse des gens. Etrange et émouvante coexistence.

C’est le rapport à l’espace public qui est transfiguré : qui vit en Algérie sait à quel point la déficience du service public affecte la propreté des villes, crée un environnement délaissé où les ordures s’accumulent et que chacun entretient à sa façon peu ou prou : comme si à la dépossession de l’espace politique devait répondre un désintérêt pour l‘état de la ville, territoire étranger et potentiellement hostile, séparé de l’intime, a contrario parfaitement entretenu. Soudain, alors que plus d’un million de personnes se trouve entassé dans les avenues, plus rien ne traine : les jeunes sont avec de grands sacs à ramasser méticuleusement papiers, canettes, emballages divers qui jonchent les caniveaux. Une manière de dire : « cette rue est à nous, cette rue est nous ».

C’est enfin l’humour, la dérision, l’ironie mordante des pancartes et banderoles qui n’est plus cette « politesse du désespoir » de la décennie noire, mais l’esprit de la reconquête. Chacun.e est sorti de son repli, s’est extrait de son facebook obsédant, des affrontements de la toile où beaucoup est amitié factice et facile ou bien détestation et haine instrumentalisées. Ici drapeaux national et berbère sont côte à côte, couleurs multiples d’un même pays qui prouve que diversité et unité sont complémentaires. « Tahia Djazaïr » (Vive l’Algérie) et « Enoua weguy th’Imazhighen » (Nous sommes des berbères) sont scandés simultanément,  sans doute au grand dam des incendiaires de tout poil. Les slogans fusent, les langages se mélangent avec un total respect ; les invectives de « séparatisme » ou d’ « islamo-baâthisme » sont exclues. Tout autant l’instrumentalisation de l’Islam à des fins politiques, tant redouté, est totalement exclu des marches.

Tout fait preuve d’une intelligence politique, d’une capacité à subvertir les comportements et les mentalités à ce point massive et partagée qu’il semble impossible de revenir en arrière. Les chants de stade des supporters de l’équipe algéroise de foot-ball, le Mouloudia, illustrent clairement la contestation sociale du peuple. Le pouvoir s’y fait insulter.

Le peuple est dans la rue. Le pouvoir vascille… Tous les scénarios sont posés sur la table. Les pires et les meilleurs.

Bien fort est celui ou celle qui peut prédire ce que sera demain.

 

Georges Riviere,

Alger, 16 mars 2019