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couverture de la nouvelle BD publiée
couverture de la nouvelle BD publiée

Une jeunesse kabyle, Notre amie la Blonde au bled, graphiste qui a essayé ses personnages sur son blog, nous donne une chronique de la Kabylie. http://uneblondobled.canalblog.com

Comme dans une autre BD algérienne (Les pieds-noirs à la mer), les visages sont le plus souvent semi humains, semi animaux. L’auteure connaît le monde kabyle à travers ses émigrés en France comme « au bled », qu’elle fréquente depuis des décennies. Sa chronique se fonde sur les conversations et souvenirs des jeunes, autour de l’université, du service militaire, de la sexualité. Monde parfois tragique, monde où éclatent des rires joyeux. Mais aussi document sur la Kabylie où l’on trouve en appendice un vocabulaire où se mélangent politiques et vie quotidienne, une chronologie de 1954 à 2014, un panorama du monde de la chanson (y compris l’hymne national), plus des données sur la « berberité »

Merci à la série Harmattan/ BD d’accueillir ce livre au milieu de 24 autres, majoritairement consacrés à l’Afrique.

 

 

Assia Djebar, quelques textes

En liaison avec notre présentation de cette écrivaine http://coupdesoleil.net/midi-pyrenees/events/assia-djebar-historienne-et-ecrivain/en 0ctobre 2015, nous présentons ici le programme de la réunion du 23 octobre 2015:

Programme

 Première partie de l’interview d’Assa DJEBAR par Laure ADLER sur France Culture (avec projection du video de photos)

Les jeunes filles cloitrées. 1er extrait de l’Amour et la Fantasia.

Le début des Enfants du nouveau monde

La carte postale, extrait de l’Amour et la Fantasia

Delacroix dans Femmes d’Alger dans leur appartement

L’attentat dans Oran Langue morte

Pause avec Thé à la menthe et petits gâteaux

Seconde partie de l’interview d’Assa DJEBAR par Laure ADLER sur France Culture (reprise du video)

Les jeunes filles 2ème extrait de l’Amour et la Fantasia.

Le dévoilement dans Femmes d’Alger dans leur appartement.

Deux pages de La femme sans sépulture.

Le video présenté en séance est lisible sur http://alger-mexico-tunis.fr/?p=1308

 

Quelques texte lus lors de la représentation.

La carte postale

Mon père seul… Ma mère, la voix posée, le col incliné, prononçait « Tahar » – ce qui, je le sus très tôt, signifiait « le pur » — et même quand ses interlocutrices souriaient à demi, ou avaient l’air mi-gênées, mi-indulgentes, je pensais qu’une distinction nouvelle éclairait le visage maternel. Imperceptibles révolutions de ces conversations de harem : mes oreilles n’en percevaient que ce qui parait ma mère d’une souveraine originalité. Mon père, grâce à elle qui en assurait la présence dans le cours de ces murmures, mon père devenait plus pur encore que ne le présageait son prénom.Un jour, survint un prodrome de crise. Le fait, banal dans un autre monde, devenait chez nous pour le moins étrange : mon père, au cours d’un voyage exceptionnellement lointain (d’un département à l’autre, je crois), mon père donc écrivit à ma mère —oui, à ma mère!

Il envoya une carte postale avec, en diagonale, de sa longue écriture appliquée, une formule brève, du genre « meilleur souvenir de cette région lointaine », ou bien « je fais un beau voyage et je découvre une région pour moi inconnue », etc., et il ajouta, en signature, simple-ment son prénom. Je suis sûre qu’à l’époque, lui-même n’aurait pas osé terminer, avant de signer, par une formule un peu plus intime comme « je pense à vous », ou, à plus forte raison, « baisers ». Mais, sur la moitié de la carte réservée à l’adresse du destinataire, il avait écrit « Madame », suivi du nom d’état civil, avec en ajout —mais je n’en suis pas sûre —« et ses enfants », c’est-à-dire nous trois, dont moi l’aînée, âgée de dix ans environ…

La révolution était manifeste : mon père, de sa propre écriture, et sur une carte qui allait voyager de ville en ville, qui allait passer sous tant et tant de regards masculins, y compris pour finir celui du facteur de notre village, un facteur musulman de surcroît, mon père donc avait osé écrire le nom de sa femme qu’il avait désignée à la manière occidentale: «Madame untel… »; or, tout autochtone, pauvre ou riche, n’évoquait femme et enfants que par le biais de cette vague périphase : « la maison ».

Ainsi mon père avait « écrit » à ma mère. Celle-ci, revenue dans la tribu, parla de cette carte postale avec un ton et des mots très simples certes… … Mais les femmes s’étaient écriées devant la réalité nouvelle, le détail presque incroyable :

—Il t’a écrit à toi ?

—Il a mis le nom de sa femme et le facteur a dû ainsi le lire? Honte!…

—Il aurait pu adresser tout de même la carte à ton fils, pour le principe, même si ton fils n’a que sept ou huit ans !

Ma mère se tut. Sans doute satisfaite, flattée, mais ne disant rien. Peut

être soudain gênée, ou rosie de confusion ; oui, son mari lui avait écrit à elle en personne!… L’aînée des enfants, la seule qui aurait pu lire la carte, c’était sa fille : alors fille ou épouse, quant au nom du destinataire, où se trouve la différence ?

– Je vous rappelle que j’ai appris à lire le français maintenant !

C’était, de fait, la plus audacieuse des manifestations d’amour. Sa pudeur en souffrit à cet instant même. A peine si elle le disputait, toutefois, à sa vanité d’épouse, secrètement flattée.J’ai été effleurée, fillette aux yeux attentifs, par ces bruissements de femmes reléguées. Alors s’ébaucha, me semble-t-il, ma première intuition du bonheur possible, du mystère, qui lie un homme et une femme.

Mon père avait osé « écrire » à ma mère. L’un et l’autre, mon père par l’écrit, ma mère dans ses nouvelles conversations où elle citait désormais sans fausse honte son époux, se nommaient réciproquement, autant dire s’aimaient (ASSIA DJEBBAR, L’amour, la fantasia)

 

L’ATTENTAT

La nuit avant la mort de Mourad, j’ai été réveillée à deux heures du matin; la nuit juste avant…

Mourad entre dans la chambre, allume, me secoue par les épaules et d’une voix ardente, chaude et ardente, il me dit:

– Naima, je t’en prie, réveille-toi ! J’ai besoin de toi. . .

Il me caresse les cheveux, puis le front. Mes yeux qui s’ouvrent clignotent. Je distingue son visage maigre penché sur moi.

– Que me veux-tu ? demandé-je avec effort.

– Naïma, lis mon article, je t’en prie ! Je l’ai enfin fini ! Lis-le !. . . Je vais le déposer au journal demain, à la première heure !… Lis-le pour toi et pour moi !… Je ne pouvais pas attendre.

– Je t’écoute !… Vas-y.

Soudain, avec un geste vif du bras, je l’interpelle:

– Cette fois, j’espère, tu ne le signes pas de ton nom, n’est-ce pas !… Tu prends un pseudonyme !

– Ecoute-moi d’abord, Naïma… Bien sûr que je le signerai.

Mourad, depuis au moins trois mois, à raison d’un article (long, véhément, polémique) par semaine, tient désormais à signer ce qu’il analyse, ce qu’il dénonce, ce qu’il clame au pays tout entier:

– Contre, tout le monde sait bien que je suis contre: contre le pouvoir, contre les fanatiques, contre le silence et l’immobilisme ! Moi, j’aurais bien voulu n’écrire que sur l’école, sur ce que doit être notre école !

C’est son discours habituel, avec moi, en général dans des dialogues passionnés avant que nous retrouvions notre chambre. Du moins, ces quinze jours où il ne se cache plus. Car il a mené vie quasiment clandestine une année entière, après le flot des menaces: lettres ou avertissements téléphoniques s’étaient succédé pour lui signifier qu’il était « un homme mort ! »

Mourad a alors arrêté – enfin pas complètement, d’une façon irrégulière – son activité d’inspecteur de français… Auparavant, il écrivait ses articles hebdomadaires dans deux journaux indépendants… Il prenait toutefois des prête-noms.

Depuis qu’il a plongé dans la clandestinité – changer de domicile le plus souvent possible, ne demander de nos nouvelles, par téléphone, que par un tiers, et souvent différent – , Mourad a modifié son comportement… Puis, il y a eu ces deux semaines de tranquillité inattendue, peut-être illusoire – lorsque je suis revenue de cet hôpital français où mon garçon a pu être opéré de sa scoliose. Nous nous sommes sentis tellement heureux, soulagés jusqu’à en être presque éblouis, que le petit se remette doucement à marcher ! Cette chance nous est tombée dessus d’une façon abrupte: Mourad s’est alors réinstallé dans la maison, même si les voisins, bien sûr, s’en sont aperçus, mais quoi, même dans la ville, un calme éphémère semblait flotter !… Insensiblement, Mourad, qui, les premiers jours, sortait le plus rarement possible et ne faisait que discuter avec son fils, a repris un rythme presque normal. Et moi, la nuit, je dors, paisible !

Mais Mourad écrit: la nuit, le jour. Ecrit et signe de son nom. Et monologue devant tous !

– Pourquoi te remets-tu à écrire ainsi à visage découvert ?

– Je m’inquiète, au milieu de la nuit, dans ses bras.

– Laisse-moi donc ! rétorque-t-il.

– Et si tu partais ?Juste un moment ? Comme pour des vacances !. .. En écrivant à partir d’ailleurs, en voyant la situation d’une façon peut-être plus sereine ?… Si tu partais un mois ou deux: nous, ici, nous serions plus rassurés !

– Laisse donc ! N’as-tu pas compris: je vivrai, je mourrai ici, chez moi, dans ce pays !

-Tu n’es qu’un entêté et il n’y a pas de quoi être fier ! – je soupire chaque fois ainsi, il est vrai, sans amertume.

– Mais il faut bien que quelqu’un dise les choses bien haut, clairement, très fort !… Cette fois, c’est moi, Naima, ne m’en veux pas, ce sera ensuite un autre, et un autre !…

Désespéré je me sens. J’ai fini par m’assoupir sans éteindre.

Je suis enseignante d’arabe, au lycée voisin. Demain, je dois commencer tôt.

Mourad, au réveil, à l’aube, s’est préparé comme moi:

– J’ai recopié mon article ! Je vais le déposer au plus vite. Je reviendrai aussitôt après.

Il a dit cela dans la cuisine, en buvant son café debout, à la va-vite.

J’ai embrassé le petit. J’ai suivi Mourad.

Nous sommes sortis ensemble, dans une lumière éclatante, et je me suis assise à côté de lui, dans la voiture

Mourad arrête la voiture au premier carrefour.

—J’achète le journal, fait-il en sortant.

J’attends. Il va revenir le journal à la main. Je pense à l’article qu’il a écrit cette nuit, qu’il porte sans doute dans sa poche, dans une enveloppe.

Ma vitre est entrouverte. Un jeune homme – quinze, seize ans tout au plus – dressé devant moi, tout contre la vitre: il avance la tête. Que veut-il ?

Une seconde, je crois qu’il grimace, qu’il fait le pitre: pourquoi ? Alors seulement je vois sa main; elle pointe un revolver. . . Il tire, une fois, deux fois. L’arme est comme enrayée: le coup n’est pas parti.

Un jeu, c’est un jeu. Je n’ai pas le temps de comprendre. Mon esprit est gourd, comme ensommeillé…

Dehors, monte un fracas, une houle de sons, de cris, d’exclamations: plusieurs longues secondes, irréelles, le monde entier s’est figé tout autour. Le jeune inconnu, toujours la main devant lui (je n’aperçois plus l’arme), me regarde, masque pâle aux yeux élargis. Il disparaît. Je tourne la tête, à cause du tumulte étrange: cris et silence. Des gens accourent vers notre voiture. . .

« Mourad ! » Je cherche Mourad des yeux.

Mourad en train de tomber, lentement, le journal entre les mains ! Je sors, je ne sais plus comment, je passe de l’autre côté… (Ils diront plus tard que j’ai crié, que mon cri les a tous alertés: quelques voisines auraient reconnu ma voix, leurs têtes ont surgi aux fenêtres.)

Je suis statufiée, Mourad à mes pieds.

Tant de gens autour se pressent. « Ils m’ont ratée. Ils l’ont tué !… » Ces mots en moi: « Mourad, ils l’ont eu »

Quarante jours, je ne suis pas restée seule. Entourée, vraiment.

J’ai donc repris mes cours. J’ai fait travailler mes élèves davantage encore. . .

« Petit soldat » me dit en souriant, une fois, ma meilleure amie, une collègue du même lycée.

Puis il y eut ce jour, en début de semaine. Un cours presque ordinaire: je rendais les copies d’une interrogation proposée la semaine d’avant, un commentaire littéraire arabe suivi de quatre questions de grammaire.

En distribuant les copies, j’ai recommandé, à mon habitude:

– Vérifiez vos notes ! Refaites les additions de toutes les annotations partielles. J’ai pu me tromper dans un total !

Peu après, un adolescent, de sa place, s’exclama assez fort:

– Madame, vous m’avez mis dix-huit sur vingt. Or j’ai compté: je crois que j’ai dix-huit et demi !

Il y avait un brouhaha dans la classe.

Je lui ai rétorqué vivement et, je ne sais pourquoi, très naturellement, en français:

– Dix-huit ? Vous avez dix-huit et cela ne VOUS suffit pas ?

En fait, ce fut seulement le chiffre dix-huit que je prononçai en français, le reste de ma remarque qui se voulait pure taquinerie je le débitai en dialecte, en arabe dialectal.

Soudain, le garçon – quinze ans environ – se dressa et, d’une voix agressive rétorqua, la tête à demi tournée vers les autres:

– Est-ce que nous avons une maîtresse de français ou d’arabe ?

Sa remarque acerbe – en arabe, bien sûr-, je la reçus de plein fouet, comme une offense, ou plutôt comme un coup de feu. Le climat du pays – avec ses conflits d’idéologie, ses méfiances, ses dérives – s’engouffra dans cette seule remarque du jeune élève.

Je m’approchai du garçon. Il se dressait, le visage fermé et… ennemi: un jeune de quinze ans ne supportant pas que je prononce « dix-huit » en français !

Un adolescent avec comme cible d’attaque un simple mot en langue étrangère ! Un élève, « mon » élève, un môme âgé de quinze ans !…

Je réagis, je protestai, je fis front dans un élan. En vérité, ce ne fut pas seulement le jeune homme et son refus du mot français que je vis face à moi ! En une seconde, le tueur à l’arme enrayée surgit d’un coup, à la place… Il n’avait, lui non plus, guère plus de quinze ans…

Une voix en moi: « C’était un adolescent comme celui-ci ! Il avait dû être mon élève, lui aussi ! »

Et ce garçon, dans cette classe, avec sa remarque violente contre mon français, est-ce que son arme à lui se serait enrayée aussi ?…

– Oui, j’ai protesté, oui, j’ai ironisé, amère: « Vous ne supportez pas un mot étranger, un simple mot ?… Dans quel pays vivez-vous ? Quel avenir désirez-vous ? Je suis professeur d’arabe, certes, mais lui, Mourad, était le meilleur professeur de français dans le pays, beaucoup l’ont affirmé à sa mort ! »

J’ai continué, véhémente. Le garçon reçut ma révolte comme si tout cela le dépassait.. . Il bafouilla; il s’excusa. Soudain, j’ai compris: je devais me calmer, non, ce n’était pas le tueur que j’avais devant moi, non…

Quarante jours se passent. Si Mourad me voyait. . . (mais il me voit, bien sûr, il me suit dans mes allées et venues), il ne s’étonnerait pas. Je travaille, je me rends au lycée, exactement comme Mourad l’aurait prévu. Mon garçon adolescent, je lui parle, je l’entoure, je veux le sortir de son mutisme – j’y réussis parfois.

Les cours, je les assure comme à l’ordinaire, sauf les quatre jours qui ont suivi les funérailles – une jeune collègue m’a remplacée alors.

(dans Oran Langue morte)

Femmes d’Alger dans leur appartement (extraits)

(…) Ce regard-là, longtemps l’on a cru qu’il était volé parce qu’il était celui de l’étranger, hors du harem et de la cité. Depuis quelques décennies – au fur et à mesure que triomphe çà et là chaque nationalisme-, on peut se rendre compte qu’à l’intérieur de cet Orient livré à lui-même, l’image de la femme n’est pas perçue autrement : par le père, par l’époux et, d’une façon plus trouble, par le frère ou le fils. En principe seuls ceux-ci peuvent regarder la femme. Aux autres hommes de la tribu (et tout cousin qui aurait partagé les jeux d’enfance devient un voyeur- voleur en puissance), la femme montre – dans un premier temps d’assouplissement de la rigueur coutumière- sinon son corps entier, du moins son visage et ses mains.

Le second temps de cet assouplissement se trouve être paradoxalement dépendant du voile. Enveloppant totalement le corps et les membres, il permet à celle qui le revêt et qui circule au-dehors sous son couvert, d’être à son tour voleuse possible dans l’espace masculin. Elle y paraît surtout silhouette fugitive, éborgnée quand elle ne regarde que d’un œil. Les largesses du « libéralisme » li restituent, dans certains cas et lieux, son autre œil en même temps que l’intégralité de son regard : les deux yeux, grâce à la voilette, sont maintenant grands ouverts sur le dehors.

Un autre œil et donc là, le regard féminin. Mais cet œil libéré, qui pourrait devenir signe d’une conquête vers la lumière des autres, hors du confinement, voilà qu’il est perçu à son tour, menace ; et le cercle vicieux se reforme. Hier, le maître faisait sentir son autorité sur les lieux clos féminins par la solitude de son propre regard, annihilant ceux des autres. L’œil féminin à son tour, quand il se déplace, voilà que, paraît-il, le craignent les hommes immobilisés dans les cafés maures des médinas d’aujourd’hui, tandis que le fantôme blanc passe irréel mais énigmatique.

Dans ces regards illicites (c’est-à-dire ceux du père, du frère, du fils ou de l’époux) qui se lève sur l’œil et le corps féminin – ca r l’œil de celui qui domine cherche d’abord l’autre œil, celui du dominé, avant de prendre possession du corps-, se court un risque d’autant plus imprévisible que les cause peuvent en être fortuites. Il suffit d’un rien- d’un épanchement brusque, d’un mouvement inconsidéré, inhabituel, d’un espace déchiré par un rideau qui se soulève sur un coin secret- pour que les autres yeux du corps (seins, sexe et nombril) risquent à leur tour d’être exposés dévisagés. C’en est fini pour les hommes, gardiens vulnérables : c’est leur nuit, leur malheur, leur déshonneur. (…)

L’évolution la plus visible des femmes arabes, tout au moins dans les villes, a donc été d’enlever le voile. Nombre de femmes, souvent après une adolescence ou toute une jeunesse cloîtrée, ont vécu concrètement l’expérience du dévoilement. Le corps avance hors de la maison et pour la première fois il est ressenti comme « exposé » à tous les regards : la démarche devient raidie, le pas hâtif, l’expression du regard contractée. L’arabe dialectal transcrit l’expérience d’une façon significative : « je ne sors plus protégée (c’est à dire voilée, recouverte) », dira la femme qui se libère du drap ; je sors déshabillée ou même dénudée ». Le voile qui soustrayait aux regards est de fait ressenti comme « habit en soi », ne plus l’avoir, c’est être totalement exposée.

Quant à l’homme qui consent à partager l’évolution la plus timide, la plus lente possible de ses sœurs ou de sa femme, le voilà condamné à vivre dans le malaise et l’inquiétude. Imaginant qu’à peine l’œil, et à sa suite, le corps, débarrassé de la voilette, puis du voile entier, la femme ne peut passer qu’au stade du risque fatal, l’œil – sexe. A mi-distance dans ce glissement, est entrevue la seule halte de la « danse du ventre », elle qui fait grimacer, dans les cabarets, l’autre œil – nombril. Ainsi le corps de la femme, dès que celui-ci sort de l’attente assise dans l’intérieur clôturé, recèle danger de nature. Bouge-t-il dans un espace ouvert ? N’est perçu soudain que cette multiplicité divagante d’yeux en lui et sur lui. (…)

Que la première rencontre des sexes ne soit possible qu’à travers le rite du mariage et de ses cérémonies éclaire sur la nature d’une obsession qui marque profondément notre être social et culturel. Une plaie vive s’inscrit sur le corps de la femme par le biais de l’assomption d’une virginité qu’on déflore rageusement et dont le mariage consacre trivialement le martyre. La nuit de noce devient essentiellement nuit de sang. Non pas de la connaissance ou à plus forte raison du plaisir, mais nuit du sang qui est aussi du regard et du silence. (…)

 

Nous avons lu pour vous quelques livres de Assia Djebar:

couverture édition originale

couverture édition originale

Djebar Assia Les enfants du nouveau mondePoints Julliard 1962, 273 p.

Souvenirs tressés de plusieurs femmes à Cherchel, décrits vers 1956, avec le motif de l’enfermement/ conquête de liberté pour les femmes. Le père de Lila, Rachid, qui émigre pour être libre et apprend la liberté à sa fille est un point très fort (chapitre 6 fin). La guerre est le quotidien : dans la montagne au loin, dont on entend parler mais qu’on n’entrevoit qu’à la fin, presque chaque jour on voit le « spectacle » : celui des bombardements. En contre partie l’incendie de la ferme de Ferrand, qui se fera indemniser, ou de batiments urbains. Pour les ados, « monter » à la montagne est une facination, y compris pour la jeune femme, qui achète des pataugas et va réellement avec le groupe qui chemine de ruines fumantes en troupeaux de chèvres. A la ville, celle qui a fait la pute avec les

Réédition

Réédition

français est tuée par son frère ado, reproduisant un vieux schéma familial. Description des bistrots français et arabes face à face sur la place. Entrecroisement des deux sociétés où chacun connaît l’autre, mais où les arabes connaissent bien plus les français que l’inverse. La guerre en ville au quotidien, c’est les ratissages, c’est les réseaux de messages, localement ou avec Alger et la France, où les femmes sont en même temps prises entre enfermement et vie libérée par les études, le travail ou la prostitution. Mais aussi entre couple sans cesse menacé et solitude subie ou assumée.

 

Unknown-3Nulle part dans la maison de mon père, 2007, Babel / Fayard, 452 p.

« Roman », autobiographie d’enfance et d’adolescence, entre l’école primaire et la maison du père instituteur (appartement dans un village de colonisation à ½ heure de car de Blida), la maison de la grand-mère maternelle à Cherchel (Cesarea), l’internat du collège public de filles de Blida. Document d’une finesse exceptionnelle, autour de l’institution scolaire coloniale, sur l’entre deux des deux « communautés » inégales, où les arabes savent tout des européens et beaucoup moins l’inverse. La valorisation du monde (francophone) de liberté des européens, mais aussi du monde (en arabe urbain), secret pour ces derniers, de la bourgeoisie urbaine de Cherchel. L’intime en ces années 1942-53, entre le père et la fille, se dit en français, sauf en arabe quand éclate la colère du père parce que sa fille pour apprendre à monter à velo doit montrer ses jambes dans la cour de l’école, ce sur quoi il jette un interdit absolu. En français Unknown-4
aussi les quelques mots échangés du « flirt » entre les deux ados lors des répétitions de l’opérette Les Cloches de Corneville pour la fête commune au lycée de garçons et au collège de filles de Blida.

Encore le jeu entre les deux langues dans le surgissement du « fiancé » de 1953, dont le prestige de « medersien » est de tenir les secrets de la vraie poésie arabe. L’héroïne ne se permet avec lui que des bribes de jeu amoureux en français, en rèvant d’un futur où c’est en arabe qu’ils accéderont plus tard au plaisir. La ville d’Alger est le personnage central de cette fin du roman, où la mère aussi bien que la fille découvrent la liberté de vivre anonymement, c’est-à-dire tant qu’elles n’ouvrent pas la bouche, d’être les égales et les sosies des européennes, rabattues vers un statut de putes si ainsi vêtues elles osent parler en arabe.

 

Biographie

1 Tahar, Bahia, leurs 2 enfants et Maurice, le fils d'amis  françaisAssia Djebar naît en 1936 dans une famille de la bourgeoisie traditionnelle algérienne. Son père, Tahar Imalhayène est un instituteur (issu de l’École normale d’instituteurs de Bouzaréah à Alger) originaire de Gouraya. Sa mère, Bahia Sahraoui, appartient à la famille des Berkani (issue de la tribu des ait Menasser du Dahra), dont un aïeul a combattu aux côtés d’Abd El-Kader et l’a suivi en exil. Cette famille maternelle réside à Cherchell (que Assia appelle dans ses textes de son nom romain, Cesarea). Assia Djebar passe jusqu’en 1946 son enfance à Mouzaïaville (Mitidja), dans l’appartement attribué par l’école de garçons à son père. Elle étudie à l’école française de filles voisine en même temps que dans une école coranique privée, où seules deux filles se mêlent aux

classe de Tahar, 1942

classe de Tahar, 1942

garçons. À partir de 10 ans, elle est interne au collège de Blida, où elle apprend le grec, le latin et l’anglais et fort peu l’arabe classique. Elle est la seule agérienne de sa classe (une vingtaine d’autres filles algériennes du collège sont en section « moderne »). Elle obtient le baccalauréat en 1953 puis entre en hypokhâgne au lycée Bugeaud d’Alger (actuel lycée Emir Abdelkader), au moment où son père est nommé instituteur à Alger.

En 1954, son père accepte qu’elle entre en khâgne au lycée Fénelon (Paris), juste au moment où commence la guerre d’Algérie. L’année suivante, elle intègre l’École Normale supérieure de jeunes filles de Sèvres, où elle choisit l’étude de l’histoire : aucun enseignement de littérature arabe n’était proposé. Elle est la première Algérienne et la première femme musulmane à intégrer l’École. À partir de 1956, elle décide de suivre le mot d’ordre de grève de l’UGEMA, l’Union générale des Étudiants musulmans algériens, et ne passe pas ses examens, à la suite de quoi elle est exclue de l’école de Sèvres. C’est à cette occasion qu’elle écrit son premier roman, La Soif (1957). Pour ne pas choquer sa famille, elle adopte un nom de plume, Assia Djebar; Assia, la consolation et Djebar, l’intransigeance. Elle épouse en 1958 l’écrivain Walid Carn, pseudonyme de l’homme de théâtre Ahmed Ould-Rouis puis quitte la France pour la Tunisie, où elle travaille comme journaliste avec Frantz Fanon. Elle mène des enquêtes dans les camps de réfugiés algériens. Elle rencontre Kateb Yacine. Elle prépare, sous la direction de Louis Massignon, une « maîtrise » d’histoire (Tunisie du XIIe siècle).

À partir de 1959, elle enseigne l’histoire moderne et contemporaine du Maghreb à la Faculté des lettres de Rabat, dont le doyen est alors Charles André Julien, qui était son professeur à la Sorbonne. Le 1er juillet 1962, elle retourne en Algérie, envoyée par Françoise Giroud, directrice de L’Express, pour faire un reportage sur les premiers jours de l’Indépendance.

Enseignant à l’université d’Alger, elle est la seule à dispenser des cours d’histoire moderne et contemporaine de l’Algérie. En 1965, la question de la langue de l’enseignement se pose : en histoire comme en philosophie, l’arabe littéraire est imposé, ce qu’elle refuse. Elle quitte alors l’Algérie pour la France. En 1965, elle adopte avec son premier mari Walid Garn (pseudonyme de Ahmed Ould-Rouis), un orphelin, Mohamed Garne. De 1966 à 1975, elle réside le plus souvent en France (en 1967-68 avec l’aide d’une bourse de l’UNESCO), et séjourne régulièrement en Algérie. Elle épouse en secondes noces Malek Alloula, dont elle se sépare par la suite.

En 1974 elle retourne à l’Université d’Alger pour y enseigner au Département de français (littérature, cinéma). Elle mène aussi des recherches sur les structures familiales des migrants algériens vers la France.

tournage du film

tournage du film

Pendant une dizaine d’années, elle délaisse l’écriture pour se tourner vers le cinéma. Elle réalise deux films, La Nouba des Femmes du Mont Chenoua en 1978, long-métrage reçu de façon conflictuelle en Algérie qui lui vaudra le Prix de la Critique internationale à la Biennale de Venise de 1979, puis le court-métrage La Zerda ou les chants de l’oubli en 1982. De 1983 à 1989 elle siège au conseil d’administration du Fonds d’action sociale [émigration vers la France]. De 1985 à 1994 elle travaille au Centre culturel algérien de Paris; elle y organise, entre autres, un colloque sur l’œuvre de Mohammed Dib.

1993 – 1994.  Les assassinats en Algérie frappent ses proches: Tahar Djaout ; Mahfoud Boucebci, M’Hamed Boukhobza, Abdelkader Alloula

Son père meurt en 1995, elle va à Alger. Puis, à son retour, elle accepte la direction du Centre francophone de l’université de Baton Rouge, en Louisiane. Elle se partage désormais entre la France et les Etats-Unis où elle assure des conférences et des lectures.

Elle enseigne à compter de 2001 au département d’études françaises de l’université de New York. En 1999 elle soutient, à l’université Paul-Valéry de Montpellier 3 une thèse sur son œuvre. La même année, elle est élue membre de l’Académie royale de langue et de littérature françaises de Belgique.

48 Assia-Djebar-académicienne 22000.  Elle monte au Teatro di Roma  l’opéra écrit l’année précédente: Figlie di Ismaele nel Vento e nella Tempesta. 

En 2005, elle est élue à l’Académie française, succédant à Georges Vedel, juriste. Très vite la maladie réduit ses capacités d’écriture. Elle est docteur honoris causa des universités de Vienne (Autriche), de Concordia (Montréal), d’Osnabrück (Allemagne). Elle meurt le 6 février 2015 à Paris.

 

Les œuvres d’Assia Djebar ont été traduites en 21 langues.

  • Nulle part dans la maison de mon père, Éd. Fayard, Paris, 2007, 407 p. (roman)
  • La Disparition de la langue française, Éd. Albin Michel, Paris, 2003, 306 p. (roman)
  • La Femme sans sépulture, Éd. Albin Michel, Paris, 2002, 219 p. (roman)
  • Figlie di Ismaele nel Vento e nella Tempesta, opéra joué à Rome et Palerme
  • Ces voix qui m’assiègent: En marge de ma francophonie, Éd. Albin Michel, Paris, 1999, 272 p. (essai)
  • Les Nuits de Strasbourg, roman, Actes Sud, 1997
  • Oran, langue morte, Éd. Actes Sud, Paris, 1997, 380 p.  (nouvelles)
  • Le Blanc de l’Algérie, Éd. Albin Michel, Paris, 1996, 250 p. (récit)
  • Vaste est la prison, Éd. Albin Michel, Paris, 1995, 351 p. (roman)
  • Loin de Médine, Éd. Albin Michel, Paris, 1991, 314 p. (roman)
  • Ombre sultane, roman, J.-C. Lattès, 1987
  • L’Amour, la fantasia, J. C. Lattès/Enal, 1985 (avec les trois ouvrages suivants ce roman forme son « quatuor algérien »)
  • Femmes d’Alger dans leur appartement, nouvelles (1980)
  • Rouge l’aube, théâtre (1969)
  • Poèmes pour l’Algérie heureuse, poésie (1969)
  • Les Alouettes naïves, Éd. Julliard, Paris, 1967 (roman)
  • Les Enfants du Nouveau Monde, Éd. Julliard, Paris, 1962 (roman)
  • Les Impatients, Éd. Julliard, Paris, 1958 (roman)
  • La Soif, Éd. Julliard, Paris, 1957 (roman)

Sur Assia Djebar:

Algérie Littérature/ Action, revue trimestrielle, n° 187-190, Janv.-avril 2015, N° spécial Assia Djebar (entre autres « Territoire des langues », entretien avec Lise Gauvin, p. 35-48, publié en 1997)

Mireille Calle-Gruber, Assia Djebar, ADPF, Paris, 2015 (entre autres in fine dossier iconographique, chronologie, bibliographie).

Voir aussi le site http://cercledesamisassiadjebar.jimdo.com