Compte rendus d’activités

Lettre d’Algérie, mars 2019

Membre de notre association toulousaine, Georges Rivière nous écrit depuis l’Algérie: un témoignage précis sur des événements qui nous concernent de près:

 

Cette rue est à nous. Cette rue est nous.

 Au lendemain du gigantesque raz-de-marée humain qui a envahi Alger, nous nous laissons toutes et tous aller à un sentiment d’allégresse et de légèreté, teinté d’une certaine inquiétude quant à la suite. L’immense qualité de ces mobilisations qui nettoient le pays de la honte du troisième et du quatrième mandat n’est pas tant que ce séisme populaire a son épicentre et sa zone de fracture au cœur même du système, mais surtout peut-être ce que dit le mouvement par son existence même, sa manière d’être, la mutation des comportements ; pas seulement ce qu’il formule mais la façon dont il le formule.

C’est d’abordsa spontanéité et son autonomie. Il a surgi de toute part, comme d’une terre fissurée, embrasant toutes les willayas, du nord au sud, d’est en ouest, sans préparation occulte ni mot d’ordre concocté, à l’insu de toutes les organisations politiques et des collectifs de la société civile, qui avaient cependant diagnostiqué le mal-être du pays. Le couvercle qui étouffait tant de désirs de justice et de liberté, de frustrations, qui masquait tant d’humiliations, de mensonges historiques, de batailles réprimées, de victimes, et de pillage du patrimoine national, sautait avec toute la marmite. Le mépris, la hogra, était devenu insupportable et les jeunes étaient prêts à mourir en mer, sur des embarcations de fortune. Un slogan disait : « A force de nous mépriser, vous nous avez sous-estimé ». Il disait tout.

La « vieille taupe » avait creusé ses galeries sous le pied des dirigeants.

C’est aussison auto-organisation, son ordre de marche, tous les rouages se mettant spontanément en marche par une forme d’intelligence collective sous-jacente. La foule, massive, compacte, où il est difficile de se frayer un chemin, où tout peut arriver, fait preuve d’un calme stupéfiant, d’une sorte de douceur, d’une vigilance de tout moment, d’un souci particulier de son image. Elle en sait, cette génération facebook, l’importance. L’Algérien dément ici sa réputation de nervosité et d’impatience, il casse cette représentation : « silmiya, silmiya » devient un leitmotiv « pacifique, pacifique » (racine « slm », la paix comme dans salam ou islam). Même les jeunes qui grimpent sur les arbres ou les pylônes électriques sont sommés de descendre. Des comités de vigilance se constituent. Et lorsqu’un homme, adossé à un mur, dit doucement « Tous à El Mouradia » (le quartier où il y a le palais présidentiel) chacun sait qu’il s’agit d’un provocateur. Tout le monde a en tête la tentative d’incendie du Musée du Bardo, du Musée des Antiquités où l’attaque l’école des Beaux-Arts (la plaque commémorant l’assassinat du directeur des Beaux-Arts Ahmed Asselah et de son fils Rabah en 1994 a même été arrachée), en marge de la manifestation du 8 mars. Les chiens, lachés, y avaient tendu un piège aux policiers, poignardant plusieurs d’entr’eux. Il ne s’agissait pas, bien sur, des manifestants. De même des sacs remplis de pierres avaient été pré-disposés le long de la marche par des mains « mystérieuses », et ont été heureusement découverts. Vigilance. On connait, ici, les armes du pouvoir.

La marche devient un lieu de rendez-vous vigilant mais festif : les groupes d’ami.e.s se sont souvent regroupés par quartiers (des pancartes portent des noms de quartier, Birkhadem, Bouzareah, Draria), bricolant les panneaux improvisés sur des morceaux de carton, de contreplaqué, ou alors au contraire les ayant imprimé sur des supports sophistiqués, contrecollés. Ils ont concocté des déguisements aux couleurs nationales, crètes, casques, se sont habillés de drapeaux. Ils convergent, en ordre, vers le centre-ville. Tout est décentralisé et part des tréfonds de la ville : c’est la créativité joyeuse des quartiers populaires…

C’est encore la stupéfiante mue des comportements quotidiens qui en découle, le revirement à 180° des attitudes courantes. A une rue difficile, souvent morose, où domine le machisme et où les femmes sont trop souvent harcelées (il y a eu un long et pénible affrontement autour de la loi criminalisant la violence faite aux femmes et de l’introduction de la notion de harcèlement dans les lieux publics, jugées contraires « au loi de l’islam » par les islamistes : « on ne peut pas criminaliser un homme qui a été excité par une femme » a même dit un député de l’Alliance Algérie Verte ») répond une rue où femmes voilées ou pas, en abaya ou en jeans, ensemble, se réapproprient la rue sans crainte. L’abrogation du code de la famille, qui fait des femmes des mineures à vie, a été amendé, mais nullement abrogé. La lutte continue. Mais à cette situation inédite les « jeunes » répondent avec déférence, courtoisie, à tel point qu’une jeune femme se demande : « est-ce que ce sont les mêmes ? ». Pas de remarques déplacées ou de drague intrusive, mais une attention respectueuse de rigueur. Il y a une grande colère. Une détestation viscérale portée par l’immense énergie de la foule très jeune. Et il y a en même temps une grande douceur, une extrême gentillesse des gens. Etrange et émouvante coexistence.

C’est le rapport à l’espace public qui est transfiguré : qui vit en Algérie sait à quel point la déficience du service public affecte la propreté des villes, crée un environnement délaissé où les ordures s’accumulent et que chacun entretient à sa façon peu ou prou : comme si à la dépossession de l’espace politique devait répondre un désintérêt pour l‘état de la ville, territoire étranger et potentiellement hostile, séparé de l’intime, a contrario parfaitement entretenu. Soudain, alors que plus d’un million de personnes se trouve entassé dans les avenues, plus rien ne traine : les jeunes sont avec de grands sacs à ramasser méticuleusement papiers, canettes, emballages divers qui jonchent les caniveaux. Une manière de dire : « cette rue est à nous, cette rue est nous ».

C’est enfin l’humour, la dérision, l’ironie mordante des pancartes et banderoles qui n’est plus cette « politesse du désespoir » de la décennie noire, mais l’esprit de la reconquête. Chacun.e est sorti de son repli, s’est extrait de son facebook obsédant, des affrontements de la toile où beaucoup est amitié factice et facile ou bien détestation et haine instrumentalisées. Ici drapeaux national et berbère sont côte à côte, couleurs multiples d’un même pays qui prouve que diversité et unité sont complémentaires. « Tahia Djazaïr » (Vive l’Algérie) et « Enoua weguy th’Imazhighen » (Nous sommes des berbères) sont scandés simultanément,  sans doute au grand dam des incendiaires de tout poil. Les slogans fusent, les langages se mélangent avec un total respect ; les invectives de « séparatisme » ou d’ « islamo-baâthisme » sont exclues. Tout autant l’instrumentalisation de l’Islam à des fins politiques, tant redouté, est totalement exclu des marches.

Tout fait preuve d’une intelligence politique, d’une capacité à subvertir les comportements et les mentalités à ce point massive et partagée qu’il semble impossible de revenir en arrière. Les chants de stade des supporters de l’équipe algéroise de foot-ball, le Mouloudia, illustrent clairement la contestation sociale du peuple. Le pouvoir s’y fait insulter.

Le peuple est dans la rue. Le pouvoir vascille… Tous les scénarios sont posés sur la table. Les pires et les meilleurs.

Bien fort est celui ou celle qui peut prédire ce que sera demain.

 

Georges Riviere,

Alger, 16 mars 2019

 

 

 

 

 

Bilan moral 2018 du président de Coup de soleil MP.

 2018 : Une année contrastée au Maghreb. 

La répression des émeutes du Rif continue au Maroc, au point que certains demandent instamment que les demandes d’asile politique soient admises en France pour les exilés marocains. Un texte est adopté sur les violences faites aux femmes mais il demeure insuffisant.

En Algérie l’indéboulonnable Bouteflika va se représenter devant les électeurs alors que personne ne l’a vu s’exprimer en public depuis 2013. Pendant ce temps les autorités expulsent les migrants en plein désert et enferment les journalistes.

La Tunisie, où le tourisme semble revenir voit le parti islamiste Ennahda se recentrer de façon spectaculaire. Les avancées en matière d’égalité des droits entre les femmes et les hommes sont très importantes, en particulier sur le droit d’héritage. Mais la question sociale est toujours d’actualité.

2018 : En France, ce sont les attentats terroristes à Paris, Carcassonne et Trèbes dans l’Aude puis en fin d’année à Strasbourg qui rappellent que les islamistes peuvent toujours frapper. On peut saluer le calme du peuple français qui ne tombe pas dans la provocation, malgré tous les appels à la haine sur les réseaux sociaux.
C’est aussi l’année d’un profond et inédit mouvement social : les « Gilets jaunes » dont on ne mesure pas encore ce qu’il va devenir, ses aspects positifs de réveil populaire mais aussi les risques de récupération et de dérapages.

2018 : Une année d’approfondissement et de diversifications dans notre association locale.

Pour  Coup de Soleil Midi-Pyrénées, 2018 aura été une année d’adhésions, de renforcement et de diversifications.

Nous étions 18 adhérent(e)s en 2017 et 25 cette année. Cela signifie que nous élargissions notre cercle en incorporant avec nous des ami(e)s proches mais pas obligatoirement militant(e)s.

Mais le plus important en 2018 a été notre capacité à nous organiser en diversifiant l’équipe.

– La littérature avec Claudine et maintenant l’équipe « Coup de cœur» qui l’accompagne.
– Le cinéma avec Martine et des perspectives très intéressantes pour l’année 2019.
– La bande dessinée et la jeunesse, proposé par Isabelle.
– La recherche de subventions et de nouvelles méthodes pour nos finances avec Maryse.
– Un secrétariat solide avec Micheline.
– Des relations suivies avec l’association nationale avec Claude.
– La préparation du festival Maghreb Orient du Livre, avec Claude et Françoise.
– Un suivi régulier et très riche de notre site web avec Claude
– La communication « graphique » dont je me suis occupé a été mieux faite et plus régulière.

— Enfin, pour le projet avec « Etoile du Sud » à Alger, ce partenariat a été fructueux et on peut en être fier.

En attendant d’améliorer notre concertation avec l’échelon national, nous nous concentrons plutôt sur nos objectifs locaux et régionaux :

– Notre projet des bibliothèques jeunesse au Maroc dont s’occupaient surtout Jacqueline et Dominique a progressé.

– Nous espérons relancer en 2019 le projet dont je m’occupais avec Maryse, un travail commun avec l’ONAC, pour des interventions conjointes sur la guerre d’Algérie en milieu scolaire, Ce projet nous a permis d’entrer plus en réseau avec les 4ACG.

Dans ce qui nous reste à faire, le plus important c’est d’améliorer notre communication vers l’extérieur. En effet nous faisons beaucoup et de mieux en mieux mais nous ne savons pas le faire savoir. Les efforts de Claude étant concentrés sur le site web il nous reste à améliorer notre communication vis à vis des radios et des journaux locaux. Il nous faut aussi organiser mieux nos réseaux d’ami(e)s pour les tenir mieux informés de ce que nous faisons.

En attendant les efforts de chacune et de chacun doivent être remerciés car face aux dangers qui s’accumulent, face à l’islamophobie et face au terrorisme, Coup de Soleil n’a jamais été aussi utile et nécessaire. Espérons que notre travail d’éveil à la richesse de la culture du Maghreb serve un peu de rempart aux divisions.

(version résumée, nos adhérents ont reçu la version intégrale)

Marc BERNARD

 

Chaque fois qu’apparaissent des publications  en provenance de la région toulousaine, nous vous les signalerons. Voyez aussi au niveau national de notre association http://coupdesoleil.net/publications-de-coup-de-soleil/