Prises de position Coup de soleil

Les événements du mercredi 7 janvier 2015 à Paris

Le carnage de janvier 2015 en Ile-de-France : de l’horreur à l’espérance ? Communiqué de l’association Coup de soleil (1)

L’attentat commis le mercredi 7 janvier 2015 dans les locaux de Charlie Hebdo a coûté la vie à douze personnes, dont les meilleurs caricaturistes et chroniqueurs de l’hebdomadaire satirique. Parmi eux, une figure chère à Coup de soleil : l’ami Georges Wolinski, originaire de Tunisie et qui nous a accompagnés depuis bientôt 30 ans. Plantu et Slim se souviendront comme nous, avec beaucoup d’émotion, de ce trio de dessinateurs qu’ils ont formé plus d’une fois avec lui, lors des premières éditions du Maghreb des livres : ils en étaient la première attraction et ils ont su placer notre manifestation sous le sceau bénéfique de l’irrévérence et de la bonne humeur.

Ce crime contre Charlie Hebdo est inqualifiable. Il l’est d’abord parce que les tueurs ont massacré, lâchement, des hommes et des femmes sans défense : journalistes, dessinateurs, salariés, ainsi que deux policiers qui tentaient d’intervenir. Il est inqualifiable parce que les tueurs s’en sont pris à des journalistes, à des artistes de talent qui avaient pour seul tort d’user d’une liberté, précieuse entre toutes, la liberté d’expression. Ce crime est inqualifiable parce que les tueurs l’ont commis au nom d’une religion qu’ils trahissent et qu’ils défigurent, espérant surtout que la France, révoltée par cet acte odieux, rejettera l’ensemble de ses enfants qui ont un lien, religieux ou culturel, avec l’islam : c’est bien là, comme l’a souligné avec force Robert Badinter, le piège mortel tendu à la nation française.

Un nouveau tueur va assassiner le 8, à Montrouge, une policière municipale. Le vendredi 9, à Paris quatre Français juifs seront abattus par le même hommeaprès une dramatique prise d’otages. Cette folie meurtrière a bouleversé tout le pays et suscité, bien au-delà de nos frontières, des solidarités réconfortantes. C’est ainsi que les journalistes algériens ont su nous dire, dès mercredi soir, qu’ils étaient à nos côtés dans ce moment terrible, eux dont 117 des confrères ont payé de leur vie, durant les « années noires », leur attachement à la liberté d’expression.

La magnifique journée du dimanche 11 janvier et les impressionnantes manifestations qui l’ont jalonnée à travers toute la France ont rendu l’espoir à tout un peuple. Pour tenter de concrétiser cet espoir, la nation toute entière doit s’engager très vite sur trois voies principales, en y consacrant les moyens nécessaires :

-1) la République doit défendre vigoureusement tous les citoyens contre la violence terroriste, dans le respect des principes fondamentaux d’un Etat de droit ;

-2) elle doit aussi traiter le mal à la racine en redonnant confiance à tous ces jeunes de France, relégués dans des quartiers sinistrés et qui ont perdu tout espoir dans leur avenir ;

-3) elle doit enfin regarder les réalités en face et aller à l’essentiel, en favorisant l’émergence, sur le territoire national, d’instituts de formation et de recherche qui permettent à l’islam de se réapproprier la raison et l’esprit critique de ses plus belles heures. C’est ce qu’a longtemps réclamé – en vain – notre ami Mohamed Arkoun,comme tant d’autres intellectuels qui ne supportent plus de voir leur religion travestie par des charlatans incultes.

Mais il appartient aussi à chacun de nous de dénoncer, avec la même énergie, les discours politiques et les écrits sulfureux véhiculant la haine, qu’elle soit anti  « occidentale », anti-juive ou anti-musulmane : l’éducation et la culture restent nos meilleures armes dans ce combat, dans lequel les médias ont aussi un rôle fondamental à jouer.

Coup de soleil est né, voici bientôt 30 ans, pour tenter de promouvoir « une France sûre d’elle-même, ouverte au monde et fraternelle ». Cette ligne de conduite nous paraît, plus que jamais, d’une brûlante actualité ! L’urgence est aujourd’hui que le peuple de France, dans toutes ses composantes et au-delà de son émotion collective, sache rester debout, serrer les rangs, répondre à la barbarie par toujours plus de détermination et de sang-froid, répondre à la haine par toujours plus d’ouverture et de solidarité

 

Fait à Paris, le 12 janvier 2015  Pour le conseil d’administration de Coup de soleil, le président de l’association : Georges MORIN

(1) Coup de soleil est une association culturelle qui vise, à travers l’information et la culture, à favoriser la connaissance, l’estime et l’amitié réciproques entre les peuples de France et du Maghreb. Elle inscrit résolument son action dans le cadre d’une communauté de destin entre les peuples de la Méditerranée occidentale

 

Premières leçons d’un printemps arabe: Lundi 14 février 2011

 Tunis ! Le Caire ! Et de deux ! A qui le tour ? C’est ainsi que beaucoup de jeunes du Maghreb ou du Machrek saluent « leurs » deux formidables victoires ! Et on a envie de le crier avec eux, tant cette onde sismique traversant le monde arabe réjouit les amis de la liberté. Mais ce slogan ludique, chargé d’espoir pour les peuples du Sud, est maintenant repris, sur un ton badin, par quelques commentateurs politiques et médiatiques qui, de ce côté-ci de la Méditerranée, semblent se livrer ainsi aux plaisirs d’un jeu vidéo.

Jusqu’ici pourtant, face à l’aveuglement et au pitoyable naufrage de beaucoup de politiques, la presse française écrite et audiovisuelle a plutôt sauvé l’honneur, en donnant une large place aux analyses universitaires et en assurant une couverture intelligente et approfondie des semaines historiques qui ont secoué la Tunisie et l’Egypte. Mais ce qui a été intense surprise puis volonté de comprendre et d’expliquer, laisse place, peu à peu, aux commentaires des stratèges en chambre.

On le voit ces jours-ci avec le traitement de « l’épisode algérien » qui allait, pour sûr, représenter la « 3ème révolution » ! Certes, les mêmes ingrédients existent, en Algérie, qui ont déjà permis de déboulonner ailleurs deux potentats. Un état des lieux aussi semblable aurait donc du « logiquement » déclencher aussi l’explosion. Mais l’Algérie a aussi d’autres spécificités qui expliquent en partie l’échec du 12 février. Il y a d’abord le sang déjà abondamment versé sur cette terre : la guerre d’indépendance bien sûr, dont tant de familles ressentent encore les blessures, les répressions de 1988 et de 2001, et surtout les terribles années noires de 1992 à 1999. Personne, d’un côté ou de l’autre, n’a envie que le sang coule à nouveau. Or, à Tunis ou au Caire, c’est justement le sang versé qui a amplifié la révolte et l’a conduite au succès. Deuxième différence : la Tunisie et l’Egypte ont été directement frappées par la crise économique dans leur modèle dominant : tourisme et sous-traitance industrielle. La rente pétrolière permet à l’Algérie de remédier rapidement aux difficultés les plus criantes de la vie quotidienne en injectant du pouvoir d’achat et en rétablissant le bas niveau de prix des denrées de base. Troisième facteur « apaisant » : c’est l’habileté du pouvoir algérien qui a su, dès 1989, créer des espaces de liberté avec une presse écrite qui reste, bon an mal an, l’une des plus impertinentes du monde arabe. L’impression de « bâillonnement », si fortement ressentie par les Tunisiens depuis des décennies, ne pouvait donc jouer à Alger. Quatrième facteur spécifique : l’impuissance d’une opposition émiettée, qui souffre du discrédit général frappant toute la classe politique algérienne et ne pouvait espérer, de ce fait, déclencher à elle seule la même lame de fond que les mouvements populaires de Tunis et du Caire, essentiellement marqués par leur spontanéité et leur autonomie.

Alors, bien sûr, l’Algérie n’est pas condamnée à l’immobilisme : la Tunisie et l’Egypte, elles aussi, semblaient complètement verrouillées et il n’aura fallu que quelques semaines à deux peuples résolus pour renverser la situation ! Cela doit ramener chacun de nous à beaucoup d’humilité dans l’analyse…

On le sait pourtant, les mêmes facteurs de crise existent, peu ou prou, dans l’ensemble de la région : ils expliquent ce qui s’est passé en Tunisie et sur les bords du Nil et qui peut donc se reproduire ailleurs. C’est d’abord une jeunesse nombreuse, avide d’un avenir meilleur, branchée sur le monde par les chaînes satellitaires et les réseaux sociaux, une jeunesse instruite, ravagée par le chômage ; des systèmes bureaucratiques sclérosés qui compliquent comme à loisir la vie quotidienne ; des horizons politiques complètement bouchés qui ôtent toute envie d’un quelconque engagement collectif. Et puis, ce sentiment généralisé d’une hogra, d’un mépris, d’une méfiance, dans lesquels les détenteurs du pouvoir, à tous les niveaux de la hiérarchie, semblent tenir le moindre citoyen… sauf bien sûr s’il appartient à l’un de ces réseaux de toute nature qui contribuera à lui ouvrir les bonnes portes. L’injustice sociale marque aussi fortement ces sociétés, avec une corruption de plus en plus étendue, qui mine tout véritable développement.

Sur cette toile de fond générale, se sont donc développés des mouvements populaires marqués par trois points fondamentaux. C’est d’abord l’impressionnante maturité des contestataires : lorsqu’ils se sont livrés à des violences, leurs seules cibles ont été les symboles honnis du pouvoir : les locaux d’une police qui leur a tiré dessus à bout portant, les biens luxueux de la famille régnante de Carthage, les locaux non moins ostentatoires des partis-Etat du RCD tunisien et du PND égyptien. Mais pas – ou si peu – de ces pillages crapuleux qui ont accompagné tant de révolutions de par le monde.

C’est ensuite le sens du compromis qui a permis de sortir de la phase insurrectionnelle, aussitôt chassé le potentat : un gouvernement de transition, enfanté dans la douleur en Tunisie et qui, sous le contrôle et la pression populaires, remet progressivement le pays en état de marche. Et, en Egypte, le pari (risqué ?) de s’appuyer sur une armée qui, malgré sa toute puissance politique et économique, semble avoir compris la force irrésistible du mouvement et promet aujourd’hui d’accompagner la libération. Si l’engagement était tenu, quel bel exemple ce serait pour l’Algérie ! Et ils sont nombreux, au Caire comme à Alger, à suivre avec intérêt l’évolution de la Turquie, où l’armée est peu à peu contrainte à laisser le champ libre aux élus du peuple, tout en restant garante des « intérêts supérieurs » de la Nation.

Mais la marque principale de ces mouvements restera l’intelligence et la détermination impressionnantes d’une jeunesse de tous horizons, depuis les plus défavorisés jusqu’aux enfants de la petite bourgeoisie tunisoise ou cairote, qui ont mené la révolte à une première victoire, réinventant, sans que personne ne le leur souffle, le droit de ne plus avoir peur, le droit de vivre libres et le droit de s’exprimer dans la tolérance réciproque : la concomitance des prières musulmanes et des messes coptes sur la place Tahrir, tandis que d’autres manifestants circulaient avec respect au milieu des croyants, ou que d’autres dansaient plus loin autour d’une radio : quelle leçon !

Alors bien sûr, rien n’est réglé et c’est une nouvelle histoire qui commence. Tout reste à faire et ce ne sera pas facile : les bénéficiaires des régimes renversés sont toujours là, ils se terrent aujourd’hui mais gardent leur capacité de nuire et leur désir de revanche. La démocratie, les Français et les Européens le savent mieux que quiconque, est une construction complexe, toujours fragile, qu’il faut défendre et aménager sans répit. Mais, au nom de quel pseudo-déterminisme les peuples arabes seraient-ils condamnés à ne jamais y accéder ? Durant des décennies, beaucoup d’opposants ont déjà payé de leur liberté, de leur souffrance, de leur exil, voire de leur vie, un combat qui n’a jamais cessé. Les jeunesses tunisienne et égyptienne viennent de donner le coup de boutoir et plus rien, jamais, ne sera comme avant. Car c’est cette génération qui a pris ou qui, tôt ou tard, prendra les rênes.

Il ne reste plus aux esprits chagrins, sur la rive Nord, qu’à remiser leur condescendance sur ces peuples du Sud qui, à les entendre, étaient « culturellement » destinés à la dictature. Une dictature qu’ils considéraient, de plus, comme le seul rempart contre l’intégrisme religieux. Alors même que ces régimes n’ont fait que renforcer les extrémistes en leur délégant de fait l’action sociale auprès des plus démunis, en multipliant les signes d’allégeance à leur idéologie, bref en favorisant leur impact croissant sur la société. Il faut en finir avec cet épouvantail, si commode pour tous. Les fondamentalistes n’ont été pour rien dans les révoltes populaires et d’importantes fractures générationnelles apparaissent dans leurs rangs. Les dangers du fondamentalisme sont certes bien présents et requerront des nouveaux dirigeants une vigilance permanente. Mais, comme chez nous, où les idéologies racistes et xénophobes connaissent des poussées inquiétantes à travers toute l’Europe, y a-t-il meilleur remède contre ces cancers que le combat pour la liberté, la justice et la solidarité ? Un combat qui n’est pas gagné d’avance mais que la jeunesse et les peuples arabes, dans deux pays de culture et de civilisation, viennent de nous dire, et de quelle manière, qu’ils entendent le mener à bien ■ Georges MORIN (texte proposé au journal Le Monde et non encore paru)

 

France-Algérie : la guerre des mémoires. 14 février 2010

France-Algérie : la guerre des mémoires: Que l’Etat français assume son héritage !    par Georges Morin*

Mardi matin 9 février 2010. Toutes les rédactions, à Alger comme à Paris, ne parlent plus que de cela : « Une loi algérienne va criminaliser la colonisation ». Dans les milieux politiques des deux pays, les déclarations incendiaires se répondent d’une rive à l’autre. Mercredi matin 10 février 2010. Plus un seul écho, plus une seule ligne, plus une seule déclaration sur le sujet ! C’est là pour le citoyen lecteur ou auditeur un premier sujet d’étonnement !…

Il faut donc en revenir aux faits puis tenter une explication. Les faits : à Alger, un député du groupe FLN à l’APN (Assemblée populaire nationale) a déposé le 13 janvier une proposition de loi signée par 125 de ses collègues appartenant à la majorité présidentielle. Le bureau de l’APN a renvoyé le texte à son auteur pour « vice de forme » : premier bémol. S’il réapparaît à la session de printemps, et s’il est mieux écrit, encore faudra-t’il, rappelle-t-on à Alger, que le gouvernement, maître de l’ordre du jour, accepte de l’inscrire au programme de l’Assemblée : deuxième bémol. Mais, comme toujours dans notre monde d’information accélérée, on n’aura entendu que le dépôt de la proposition et pas les deux bémols. Qu’importe, après tout, puisque les deux gouvernements ont manifestement décidé de calmer le jeu.

La tentative d’explication maintenant : il faut, pour comprendre, remonter jusqu’à l’an 2000 et la visite en France du nouveau président algérien. Un Abdelaziz Bouteflika qui, depuis son élection en 1999, ouvre les portes et les fenêtres pour réconcilier l’Algérie avec elle-même au sortir des « années noires » et pour lui redonner son rang international, notamment en Méditerranée : il réhabilite tous les héros « oubliés» de la lutte de libération, il use ostensiblement de la langue française, il revendique saint Augustin et Albert Camus, il parie sur le renforcement des liens d’une Algérie souveraine et décomplexée avec l’ancien colonisateur. A Paris, Jacques Chirac et Lionel Jospin cohabitent mais ils n’ont pas l’ombre d’une divergence sur l’importance des relations franco-algériennes. Les trois hommes vont lancer la belle idée d’une « Année de l’Algérie en France » pour 2003. Ce sera un grand succès. D’autant qu’en mars, le refus de la France de participer à la deuxième guerre d’Irak a porté la popularité de Chirac à son zénith, dans le monde arabe en général et en Algérie en particulier. C’est ainsi que l’on verra culminer, en 2003, cette amitié démonstrative entre les deux pays.

Les turbulences commenceront quelques mois plus tard, en février 2005. A Paris, un calamiteux amendement législatif sur « le rôle positif de la colonisation », adopté en catimini par l’Assemblée nationale, va révulser les Algériens, qui ne comprennent pas que le président français ne tienne pas ses troupes. Rien n’y fera : ni l’annulation juridique de cette disposition par le président, ni l’intervention remarquée de l’ambassadeur de France, quelques jours plus tard, devant les étudiants de l’université de Sétif : Hubert Colin de Verdière va, ce jour là, avec beaucoup de force et de dignité, dire à la jeunesse d’Algérie que « les massacres de 1945 représentent une tragédie inexcusable ». Quel était donc le vrai discours de la France, celui du 23 février à l’Assemblée ou celui du 27 février à Sétif ? Les « représailles» ne tarderont pas, avec les demandes de « repentance», les excès verbaux sur les «fours crématoires» et le «génocide». En juillet 2005, Jacques Chirac est en visite à Madagascar. Il condamne, dans un discours solennel, la répression sanglante de 1947. Beaucoup d’amis algériens, hors des cercles du pouvoir, me diront aussitôt après : « Pourquoi Chirac ne nous a-t’il pas dit, à Alger, ne serait-ce que la moitié de ce qu’il a dit aux Malgaches » ?

Et puis, c’est l’enchaînement, la campagne présidentielle de Nicolas Sarkozy, à coup de     « racailles», de «Karcher» et «d’identité nationale». Quelles que soient les relations ambiguës des Algériens avec leur émigration en France, ils ne supportent pas le mépris affiché que ces propos traduisent envers les Algériens de France, toujours visés en première ligne. Rien n’y fera, là aussi : ni le soin mis ensuite par le nouveau président à se rendre prioritairement au Maghreb – et d’abord en Algérie – au lendemain de son élection, ni sa nouvelle politique méditerranéenne, ni plus tard le remarquable discours de décembre 2007 à l’université de Constantine, où il souligne le caractère «injuste par nature» du système colonial… « une entreprise d’asservissement et d’exploitation ». Malheureusement, le soir même, le président français reçoit à l’Elysée des «associations de pieds-noirs et de harkis». Il tente d’expliquer à ses interlocuteurs, comme s’il devait s’en excuser, les motivations de son voyage en Algérie et…de son discours du matin. Les journaux télévisés de 20h ne parleront que de cette réception du soir, sans un mot pour le discours du matin ! Et les mêmes accusations de double langage lancées contre Chirac atteindront dès lors Sarkozy. Après quelques mois d’accalmie, l’année 2009, avec son cortège d’affaires judiciaires, de débat nauséabond sur « l’identité nationale et l’immigration » (heureusement mais bien tardivement enterré l’autre soir par le premier ministre français), puis de l’humiliant classement de l’Algérie dans la liste des pays « à haut risque » en matière de transport aérien, les « représailles » classiques ont donc fait leur réapparition du côté d’Alger. Et certains de dégainer à leur tour, au sein de la classe politique française, pour proposer, « en représailles », de surseoir à la ratification de la convention-cadre de partenariat franco-algérien, …que la majorité de la droite et les partis de gauche auront la sagesse d’adopter, sans coup férir, dans la même journée de mardi. Fermez-le ban !

Conclusion de ce nouvel épisode ? La France et l’Algérie sont toujours malades des pages tragiques de leur histoire commune et certains, à Paris comme à Alger, n’ont de cesse de rouvrir les plaies et d’instrumentaliser, à des fins électorales, les souffrances anciennes des uns et des autres. Chacun des deux gouvernements, même s’il finit par calmer le jeu, garde toujours en réserve ces quelques tireurs de flèches empoisonnées, qu’il lâche ou retient suivant les circonstances. Et cela, alors même que la coopération entre les deux pays continue à fonctionner : Le Monde ne titrait il pas sa Une de mardi sur le retour de Renault en Algérie ?

Cette « guerre des mémoires », près d’un demi-siècle après l’indépendance, devient vraiment insupportable. Le peuple algérien, dans ses profondeurs, éprouve pour la France et les Français, une amitié dont tous ceux qui se rendent dans ce pays ne cessent de témoigner. Mais il garde aussi, au sein de chaque famille, les souvenirs amers de la conquête, de la colonisation et de la guerre de libération. Pourquoi l’Etat français, au plus haut niveau, ne pourrait-il reconnaitre, avec des mots simples, forts et dignes, sa responsabilité historique dans les malheurs qu’a entraînés, pour le peuple algérien, l’occupation injustifiable, le système colonial inique et les répressions impitoyables qui ont jalonné les 132 ans de sa « présence » outre-Méditerranée ? Ce n’est pas aux Français de 2010, qui ne sont « coupables » de rien, d’en porter le poids et d’exprimer une quelconque repentance. C’est encore moins aux Français d’Algérie de le faire, alors qu’ils sont des victimes évidentes de cette histoire tragique. C’est à l’Etat français d’assumer son héritage : Jacques Chirac a su le faire en 1995 envers les Juifs de France en reconnaissant la responsabilité de l’Etat dans la rafle du Vel’d’hiv. Lionel Jospin a su le faire en 1997 envers les descendants des fusillés de 1917 en reconnaissant la responsabilité de l’Etat dans la répression des mutineries de la Grande Guerre. L’un et l’autre ont su ainsi apaiser les souffrances mémorielles. L’un et l’autre en sont sortis grandis. Alors, Monsieur le Président ?

* originaire d’Algérie, Georges Morin préside, au sein de Cités-unies France (CUF), le réseau des villes françaises partenaires de villes algériennes. Il est l’auteur de « L’Algérie, idées reçues » (le Cavalier bleu, 2007)

 Ce texte, écrit le 11 février 2010, constitue la version intégrale de la « tribune libre » parue dans Le Monde daté des 14-15 février 2010. Le même texte (version intégrale) est paru dans El-Watan du 21 février 2010

 

Un grand débat sur « l’identité nationale » ? 

Le 4 novembre 2009

 La réaction de Francis Parienty, militant de Coup de soleil  Attention, Monsieur le Ministre, de ne pas trop restreindre les origines des « vrais » Français : je suis de nationalité française (accordée depuis cinq générations par un décret impérial individuel de 1865, avec validité pour tous les descendants de l’arrière grand-père de ma grand-mère). Mes ancêtres étaient juifs algériens depuis presque toujours, dans le monde berbero-judéo-arabe de l’époque. Il plut au ciel d’essayer et de réussir mon renvoi à la condition de juif indigène en application des lois raciales de 1940 qui, entre autres, retiraient aux juifs algériens la nationalité française par l’abrogation du décret Crémieux de 1870 (avec lequel je n’avais rien à faire, la décision ayant été prise par l’empereur en 1865!). Mais qu’importe « Dieu reconnaîtra les siens » n’est-ce pas ? Mon père (engagé volontaire en 1918, volontaire en 1939 bien que non mobilisable comme père de 5 enfants, fut alors révoqué de son poste dans l’administration des Ponts-et-chaussées et ma mère de celle de l’hôpital militaire d’Oran). Mon frère aîné, mobilisé dans la 1ère Armée, fut mutilé en 1944, à 20 ans, dans les Vosges et un deuxième de mes frères est mort au champ d’honneur en Extrême-Orient, à 24 ans. Mon dernier frère et moi même avons servi en Algérie (dans une guerre imbécile et sans issue) bien que nous eussions pu être exemptés d’une telle affectation! Juif, français, algérien, pied noir, wisigoth ou ostrogoth, celte, gaulois, vandale, alain, franc, normand, africain, arabe, polonais, italien, espagnol …? Je ne sais plus mais ce que je sais c’est que nous formons tous une communauté unique de Français à part entière qui aimons la France. (Nous l’avons amplement démontré au cours des guerres destructrices ou reconstructrices de nos infrastructures lors des périodes de travail ou de luttes de guerre et de libération de notre pays. Il faut être large, généreux, ouvert, cohérent (le poète a dit “France, que la géographie ouvre comme une paume au souffle de la mer, pour que l’oiseau du large y vienne et s’y confie”. La France est à tous ceux qui l’aiment. On peut et on doit l’aimer et la critiquer pour améliorer encore et toujours (elle en a souvent besoin 🙂 notre belle République laïque et accueillante.  (Francis Parient

… et la réaction de Maghrébix (pseudo de trois membres de Coup de soleil, hauts fonctionnaires tenus au droit de réserve)  Eh oui, il faut faire attention ! On a laissé entrer plein de gens bizarres en France ! On ne les compte plus, dans les milieux économiques, universitaires, journalistiques et culturels. Mais il paraît qu’il y en a même dans la classe politique, à droite comme à gauche. Petite promenade de A à Z : Kader Arif (député européen de parents algériens), Claude Bartolone (ancien ministre PS, né à Tunis), Azouz Begag (ancien ministre, centriste de parents algériens), Eric Besson (ministre UMP, né à Marrakech), Jean-François Copé (ancien ministre UMP, dont la mère, Mme Monique Ghenassia, vient d’Algérie), Rachida Dati (ancienne ministre UMP, parents algéro-marocains), Bertrand Delanoë (maire PS de Paris, né à Tunis), Michel Jobert (ancien ministre de Georges Pompidou et de François Mitterrand, né à Meknès), Arnaud Montebourg (député PS dont la mère, Mme Leila Ould-Cadi vient d’Algérie), Paul Quilès (ancien ministre PS, né à St-Denis-du-Sig, près d’Oran), Alain Savary (ancien ministre PS, né à Alger), Philippe Séguin (président de la Cour des comptes, né à Tunis) et combien d’autres ! Il faudrait vérifier d’urgence si un virus maghrébin n’est pas venu perturber leur identité nationale !…[Top secret : il se murmure même que deux prix Nobel français auraient la même origine à risque : un certain Albert Camus, prix Nobel de littérature, né à Mondovi près de Annaba et un certain Claude Cohen-Tannoudji, prix Nobel de physique, né à Constantine !]

 

L’invasion meurtrière de Gaza (2009)

Les 4 janvier et 28 mars 2009

 – Le 4/01/09 – Première prise de position de Coup de soleil sur la tragédie de Gaza : « Nos vœux vont particulièrement, en cette triste époque, aux Palestiniens de Gaza, victimes d’un insupportable châtiment collectif. Ce déluge de fer et de feu réjouit certes les faucons des deux bords, mais il mène les Palestiniens à la désespérance et les Israéliens à une impasse suicidaire ».

– Le 28/03/09 – Un très nombreux public, parmi lesquels des adhérents et amis de Coup de soleil, assistent au grand concert de solidarité pour les enfants de Gaza, au Palais des congrès de la Porte-Maillot à Paris. L’annonce de cette manifestation nous donne l’occasion de réaffirmer ainsi notre position :

Lors de sa réunion du 10 janvier 2009, le bureau de Coup de soleil a exprimé sa totale condamnation de l’invasion armée israélienne à Gaza.

 Le bilan politique de cette folie meurtrière est terriblement négatif, pour Israël, pour la Palestine et pour la paix au Proche-Orient. Aujourd’hui, tout ce que dénonçaient les organisations humanitaires sur le bilan humain de cette tragédie (près de 1 400 morts et de 3 000 blessés, dont beaucoup de femmes et d’enfants, presque toutes les habitations et toutes les infrastructures systématiquement détruites, etc.) est entièrement confirmé par les agences des Nations-Unies et les diplomates américains ou européens. Les organisations israéliennes de défense des droits de l’Homme et jusqu’aux organisations de soldats et d’officiers y ajoutent, chaque jour, leurs témoignages accablants.

 Redoutant les fêlures que le conflit du Proche-Orient a toujours provoquées dans la société française, et particulièrement parmi des populations qui sont des nôtres, Coup de soleil n’a cessé de militer pour la seule solution qui vaille, celle qui a été trouvée, ensemble, par les Israéliens et les Palestiniens, à Oslo, à Taba, à Genève : deux Etats souverains dans les frontières de 1967 (voir notre appel de 2002).

 

Football et racisme (Le 18 octobre 2008)

Réunion du bureau national. Le bureau, tout en condamnant les incidents intervenus lors du match amical de football du 14/10 entre la France et la Tunisie, condamne avec la même détermination l’exploitation disproportionnée qui en a été faite par certains milieux politiques et médiatiques qui n’ont pas hésité à jeter l’opprobre sur l’ensemble du Maghreb et des Maghrébins.

 

Après les attentats du 11 avril 2007 à Alger

Le 21 avril 2007 ,Coup de soleil appelle

à la solidarité avec le Maghreb  

Coup de soleil appelle à la solidarité avec le Maghreb Alger est retombée dans le cauchemar : les morts, les blessés, les traumatismes et, surtout le retour de cette terrible angoisse de tous les instants. Le Maroc et la Tunisie ont également connu, la veille à Casablanca et il y a deux mois à Tunis, d’autres évènements inquiétants.

Nous avons donc à cœur de redire à tous nos amis et compatriotes du Maghreb que nous ne les lâcherons pas dans le malheur et que nous sommes, plus que jamais, à leurs côtés.

Les attentats ont été revendiqués par une mouvance intégriste qui instrumentalise la religion à des fins politiques et tente d’imposer à tous, de manière de plus en plus violente, une vision défigurée de l’Islam. Au Maghreb comme en France et en Europe, les Etats ont le devoir de protéger la population et de combattre ces agissements criminels. Ils doivent le faire, faut-il le rappeler, dans le respect des droits universels de l’homme et du citoyen.

Mais nous savons aussi que, si la répression de ces agissements criminels s’impose, le Maghreb ne sortira de ce drame qu’en donnant à tous ses enfants le sentiment que la dignité de chacun, le développement économique, la justice sociale, la liberté d’expression et la démocratie politique ne restent pas de vains mots. Nous savons enfin toute la responsabilité de la communauté internationale dans son incapacité à imposer, au Proche-Orient, des solutions susceptibles de sortir les peuples de la région des humiliations et des souffrances qu’ils endurent chaque jour.

Depuis bientôt 22 ans, Coup de soleil tente de lutter pour que les valeurs de liberté, d’égalité, de fraternité, de dignité et de laïcité structurent solidement nos sociétés, en France, au Maghreb, en Méditerranée. Nos sociétés vont mal et les attentats d’Alger en apportent une nouvelle et terrible illustration. Le travail des militants de Coup de soleil y trouve, s’il le fallait, une nouvelle justification.

Non à la guerre d’Irak (2003)

Le 14 mars 2003

Devant l’imminence d’une guerre annoncée, Coup de soleil appelle ses adhérents et ses amis à participer massivement aux manifestations qui se déroulent le samedi 15 mars 2003 contre la guerre en Irak.

Evoquant des prétextes successifs peu crédibles, usant facilement de l’injure, de la menace et de la manipulation, les dirigeants américains ont du mal à cacher une volonté de puissance politique et économique sans mesure. Quelle que soit l’aversion profonde que nous inspire le régime irakien, c’est aux Nations Unies qu’il appartient de décider, collectivement, d’une politique.

Ce sont les décisions unilatérales de l’hyper-puissance américaine qui menacent aujourd’hui la sécurité du monde : nouvelles souffrances infligées au peuple irakien, déjà mis à mal par la dictature et l’embargo, désespérance renforcée dans le monde arabo-musulman, affaiblissement du système de sécurité collective des Nations Unies, tels sont les premiers risques que nous fait encourir la folle obstination du président des Etats-Unis et de ses conseillers.

Où qu’ils soient à travers le monde, les fondamentalistes chrétiens, juifs et musulmans rêvent ensemble de cet affrontement. C’est ensemble que nous leur manifesterons notre opposition déterminée.

 

Après les attentats de New-York. Attention : danger ! (2001)

Le 20 septembre 2001

11 septembre 2001. Trois avions détournés s’écrasent au cœur de l’Amérique, son cœur financier à New York, son cœur militaire à Washington. On dénombre des milliers de victimes et de disparus. Face à ce drame, l’émotion fait vite place à la colère. Ce crime odieux doit être condamné avec vigueur. Tout doit être fait pour rechercher ses commanditaires, les arrêter et les punir.

L’objectif des assassins était d’humilier la première puissance du monde et de lui montrer qu’elle n’était pas invulnérable. Cet objectif est pleinement atteint. Mais, si la preuve est faite de la culpabilité de réseaux islamistes, n’oublions pas que leur objectif principal reste avant tout de dresser, dans un combat frontal, tous les musulmans contre tous « les infidèles et les impies ». Les attentats du 11 septembre représentent donc un véritable piège, dans lequel certains Américains sont vite tombés, des plus hauts dirigeants aux plus humbles citoyens. Aux imprécations islamistes hystériques venues de Londres ou d’Islamabad, ont alors répondu les imprécations hystériques de la droite religieuse américaine, invoquant Dieu, la Bible, le combat du « Bien contre le Mal » et de nouvelles « croisades ». En Amérique comme en Europe, beaucoup de médias ont entretenu ce climat irrationnel, à coup de dramatisation, d’amalgames douteux et de visions simplistes. Les intégristes de tous bords se délectent de voir ainsi monter les tensions, les invectives et les haines. Laissera-t-on les assassins du 11 septembre gagner aussi sur ce front ?

Faut-il rappeler que, si des milliers d’hommes et de femmes, de toutes nationalités et de toutes confessions, ont péri dans les tours de Manhattan, c’est par centaines de milliers que des musulmans du monde entier meurent depuis des années sous les coups des « fous de Dieu » : en Algérie, en Asie centrale, dans tout le monde musulman, c’est d’abord à des musulmans que les intégristes se sont attaqués, ce sont les musulmans qui ont payé le plus lourd tribut à cette folie sanguinaire.

Et aujourd’hui, c’est l’immense majorité des musulmans qui doivent, en plus, subir la honte de voir ainsi la religion de leurs pères défigurée et déshonorée. Prenons garde de ne pas en rajouter. Car, à laisser se multiplier les humiliations et les agressions, en Bosnie, en Irak, en Palestine ou en Tchétchénie, et à faire aujourd’hui de l’islam un nouveau bouc émissaire, c’est la voix des mauvais bergers qui finira par s’imposer dans un monde musulman que nous aurons réduit au désespoir.

Coup de soleil est né, voici plus de 15 ans, dans un cercle d’amis originaires du Maghreb, immigrés ou rapatriés. Nous ne voulions pas que reviennent les intolérances et les affrontements qui ont marqué la colonisation puis la décolonisation et qui nous ont conduits à l’exil.

Face au drame que vient de vivre l’Amérique, notre maître mot reste, plus que jamais, la solidarité. Cette solidarité, nous tenons à la réaffirmer d’abord aux familles que la mort a frappées en Amérique. Nous voulons la témoigner également à tous les musulmans qui luttent sans relâche, au péril de leur liberté, au péril de leur vie, contre les dictatures et les obscurantismes. Nous voulons la témoigner aux militants de la paix qui se battent, en Israël et en Palestine, pour que la justice et la paix l’emportent enfin au Proche-Orient. C’est avec eux tous que nous gagnerons le combat contre l’injustice et contre la haine.