BOURGUIBA » par Bertrand Le Gendre

« BOURGUIBA » par Bertrand Le Gendre, (Fayard, 2019)
Il est étonnant de constater à quel point ce livre, qu’on devrait appeler une biographie, est d’une grande lisibilité. Pourtant ce n’est pas faute d’érudition, l’auteur ayant accumulé pendant plusieurs années des recherches, souvent inédites, pour traiter son sujet. Il est vrai qu’il a le bon goût de renvoyer aux notes, pour préciser ce qu’il en est de son importante documentation. Non moins utile est son très riche index qui montre la variété des gens impliqués dans cette longue histoire, puisque Bourguiba a vécu presque un siècle, étant né au tout début du 20e (on hésite entre 1901 et la date officielle de 1903) et mort en 2000. Ce qui est d’ailleurs paradoxal tant il a été longuement et gravement malade, à la fois physiquement et psychiquement : on ne cesse de s’étonner qu’il ait pu cependant et continûment mener la politique de son pays jusqu’en 1987, date de son éviction par Ben Ali.

Pourquoi hésiter devant le mot « biographie » alors qu’objectivement c’est bien de cela qu’il s’agit, et même classiquement en suivant l’ordre chronologique des événements, bien répartis en trois moments successifs, La conquête du pouvoir (1903-1956), L’exercice du pouvoir (1956-1969), Les épreuves du pouvoir( 1969-1987). Cet ordre n’est jamais bouleversé en quoi que ce soit, même si certains chapitres thématiques sont amenés à revenir sur la même période, se complétant ainsi les uns les autres.
C’est que le mot biographie paraît un peu sec et finalement même un peu réducteur, par rapport à ce qu’éprouve le lecteur, de plus en plus passionné au fil de ce récit. Pour le dire d’un mot, qui n’est pas excessif, on a de plus en plus quand on avance dans cette lecture le sentiment d’entrer en tragédie, avec une sorte de consternation devant le caractère pathétique de ce qui compose la troisième partie. Et pourtant l’auteur du livre ne fait jamais appel à nos sentiments, ni même à une empathie qui ferait fi des épisodes les moins glorieux voire les plus répréhensibles que comporte la vie de Bourguiba. Bertrand Le Gendre ne cherche nullement à occulter les comportements les plus discutables de son personnage, dirait-on, s’il s’agissait d’un roman : élimination des adversaires (tel que Ben Youssef assassiné en 1961), initiatives plus que contestables entraînant la mort d’un grand nombre de Tunisiens (telle que l’affaire de Bizerte en juillet 1961).
De quelle nature est le charisme qui pendant des décennies propulse Bourguiba au sommet de la popularité —en dépit même de son choix tout à fait évident d’exercer un pouvoir autoritaire et personnel, éliminant toute contestation ? Ce n’est sans doute pas vraiment de séduction qu’il faut parler, en ce sens qu’il ne cherche pas à plaire, même s’il sait éviter les affrontements en « aménageant » la vérité pour se concilier son interlocuteur. Pendant toute sa période glorieuse, jusqu’à la fin des années soixante, tous ceux qui l’ont bien connu, ses ministres, ses proches, s’accordent à dire qu’il émane de sa personne une force exceptionnelle, qu’on pourrait définir sommairement comme un mélange d’intelligence et de volonté. Toutes qualités qui avaient été particulièrement efficaces pour conduire la Tunisie à l’indépendance—alors même que, jusqu’au dernier moment, la France voulait s’en tenir à l’autonomie—mais qui le sont encore tout autant dans la deuxième période, « L’exercice du pouvoir ». C’est d’ailleurs ce qui se dégage de son portrait photographique qu’on peut voir sur la couverture du livre de Bertrand Le Gendre : grande finesse des traits, regard aigu et qui voit loin, exprimant comme les rides du front une détermination fondée sur le réalisme (au sens de la realpolitik, comme on dit en allemand).
Il est tout aussi sommaire de résumer quelques-unes des conciliations

réussies par Bourguiba alors que l’auteur du livre prend soin de les analyser en détail. Disons que de manière improbable, Bourguiba sut à la fois aider le FLN et les Algériens en quête de leur indépendance sans se fâcher avec la France au-delà de quelques épisodes conflictuels ; qu’il sut prendre fait et cause pour les Palestiniens sans rompre avec Israël et en préservant de bonnes relations avec les Etats-Unis ; et que globalement il sut promouvoir son tout petit pays (au sens géographique, s’agissant du nombre de km2 et d’habitants) dépourvu de richesses naturelles, au rang des puissances mondiales. Ajoutons qu’il n’aimait pas l’argent et qu’il a tout fait pour éviter à ses proches la tentation de la corruption. Tout cela incite à penser que son orgueil, et orgueil il y a eu, avait quelques raisons d’être—cependant jamais sous la forme bouffonne et paranoïaque qu’on a pu voir à la même époque chez d’autres chefs de pays devenus indépendants.
Bertrand Le Gendre raconte qu’un des récents successeurs de Bourguiba à la présidence de la République, Béji Caïd Essebsi, considérait que le plus grand titre de gloire du « Combattant suprême » était son action incomparable en faveur de l’émancipation des femmes. Et l’on ne peut que se rendre cette opinion, surtout au moment où l’islamisme menace ces acquis. Il est remarquable, et digne d’être continûment rappelé, que cette action consignée sous le nom de « Code du statut personnel » a été une des premières sinon la première menée par Bourguiba dès son arrivée au pouvoir en 1956. Mariage par consentement mutuel, interdiction de la polygamie et de la répudiation, voilà par quoi commencent les mesures prises par Bourguiba en faveur de son pays devenu grâce à lui indépendant. Ce ne sont pas moins de 170 articles qui bravent la tradition musulmane, évidemment pas par goût de la provocation mais parce que Bourguiba sait qu’il est le seul à pouvoir le faire à ce moment-là, profitant de la popularité que lui a acquise sa victoire sur le Protectorat français.
Pour autant, Bourguiba n’a jamais eu peur de « copier le modèle occidental » comme on dirait sans doute aujourd’hui, non parce qu’il est occidental mais parce que c’est le modèle des Lumières et que les Lumières peuvent (et doivent) être tunisiennes aussi bien. Ce que le printemps de 2011 a rappelé et essaie de faire valoir aujourd’hui. Viennent à la rescousse les combattants et combattantes qui ne se disent pas « suprêmes » mais qui savent ce que la Tunisie doit à Bourguiba.
Denise Brahimi (repris de la lettre culturelle franco-maghrébine n° 35, juillet-aout 2019, Lyon- Grenoble)