« JUSQU’A LA FIN DES TEMPS » de Yasmine Chouikh, 2018

« JUSQU’A LA FIN DES TEMPS » de la réalisatrice Yasmine Chouikh, 2018

 

Difficile d’imaginer un lieu plus propice à ce que nous dit ce film, à savoir la lutte éternelle et omniprésente entre désir de vie et désir de mort ou encore, mis en termes freudiens, entre pulsion de vie et pulsion de mort. Tout le centre de l’action est en effet un cimetière, situé en Algérie dans une zone de hauts plateaux qu’on aperçoit de temps à autre comme autant de magnifiques paysages ; il s’agit à la fois d’un cimetière et d’un village, certes très excentrés mais tirant parti de leur isolement même puisque ce lieu, appelé Boulekbour, fait l’objet d’un pèlerinage annuel de trois jours et que l’on y vient de loin semble-t-il, par autobus et par camion.

Il est certain que ce pèlerinage, quoique consacré à des morts et à la mort, est pour tous les habitants une source de vie, à dire vrai la seule car on ne leur en voit pas d’autre et tout le reste du temps, ils vivotent au contraire misérablement. Pendant trois jours en revanche, on voit passer abondance de couscous et on entend des chants accompagnés de musique, de tonalité religieuse mais d’une très belle vigueur.

D’où l’idée qui germe dans la tête d’un jeune homme du village, Nabil, à la fois inventif et farfelu, et qui rêve de créer une entreprise grandiose. Contre le versement d’argent sonnant, les gens pourraient lui confier le soin d’organiser leurs funérailles et celles de leurs proches, et comme il est généreux, il compte bien faire en sorte que tout le village puisse en profiter. Ce serait  évidemment une manière de tirer profit de la mort des gens mais l’argument assez juste de Nabil est que tous les habitants de Boulekbour le font déjà par l’intermédiaire du pèlerinage. Et il dénonce l’hypocrisie de ceux qui rejettent à grands cris son projet.

Il est évident que Nabil voudrait sauver le village en y introduisant l’argent, comme puissance magique et source infinie de bienfaits. Cependant on comprend vite que l’autre mal dont on y souffre aussi est l’absence d’amour et pour une fois, s’agissant d’un film qui se passe en Algérie, on ne nous explique pas que c’est la faute de la religion. Bien au contraire, le cheikh, qui est le chef de la communauté des Musulmans, pousse ces derniers à se marier dès que faire se peut (étant entendu qu’il ne confond pas l’amour et le mariage—mais enfin, il ne les dissocie pas forcément non plus …)Les difficultés viennent plutôt de ce qu’on appelle d’un mot immense et vague la tradition, qui rend les hommes à peu près incapables de se déclarer auprès de la femme qu’ils désirent et les femmes tout aussi réticentes et ambiguës face à cette déclaration. D’où des résultats inégaux, que le film montre d’une manière intéressante par sa diversité. Entre la très belle et pétillante Nassima, véritable incarnation de la vie, et son amoureux éperdu Jelloul, préposé au blanchiment des tombes,  le mariage se fait, grâce à elle évidemment, mais aussi pour son plus grand bonheur à lui. En revanche, l’histoire qui est le sujet principal du film, entre le fossoyeur Ali , vieil homme touchant de sensibilité blessée , et la nouvelle venue au village, Joher, femme mûre et désirable, cette histoire donc se termine par un échec, qui va au-delà même de leur couple et qui répond par une victoire de la mort au conflit évoqué entre les deux pulsions.

Le portrait psychologique de Joher n’était pas facile à faire car c’est une femme complexe, rouée et dissimulatrice, ce qu’on ressent dès qu’on assiste à son arrivée au village ; elle n’en présente pas moins quelques aspects contradictoires, qu’elle se garde bien d’avouer aux autres et sans doute pas non plus à elle-même. Au fossoyeur Ali elle ne parle que de ses futures funérailles, qu’elle souhaite préparer dit-elle, et toutes les demandes qu’elle lui fait semblent orientées vers ce moment de sa mort. Néanmoins on comprend vite qu’il s’agit d’un procédé et d’une dénégation, procédé pour pouvoir réclamer sans réserve l’aide et la présence d’Ali, dénégation de son désir véritable qui est le désir de vivre et non pas de mourir. Il y a d’ailleurs quelques très belles scènes où on la voit s’abandonner à la joie d’être vivante,  à commencer par le plaisir physique de courir et de gambader, alors que sa démarche naturelle, d’ailleurs harmonieuse, est pleine de dignité et  de componction. Joher pourrait tout à fait être heureuse et rendre un homme heureux si elle consentait à vivre et à aimer, mais quelque chose l’empêche de le reconnaître et elle provoque une tragédie en refusant la demande d’Ali qui voudrait l’épouser. Ali terriblement blessé, quitte Boulekbour définitivement sans qu’on sache pour quel autre endroit, et Joher comprend trop tard l’erreur qu’elle a commise en niant son propre désir de vie, de manière irréparable. On ne saura jamais quel a été dans toute cette histoire son degré de conscience et de manipulation. En fait quand elle est venue à Boulekbour où vivait sa sœur El Alia (qui avait quitté sa famille pour des raisons un peu obscures), Joher ne savait plus où aller et c’est une véritable aubaine pour elle de récupérer la maison d’El Alia, avec l’autorisation d’Ali qui a été semble-t-il un ami très proche d’El Alia. Il y a beaucoup à deviner dans l’histoire antérieure que Joher prétend ne découvrir que peu à peu alors que peut-être elle ne cherche qu’à l’occulter. Le souci de respectabilité est probablement la plus grande des contraintes qu’elle s’impose et qui l’empêche de vivre, telle serait la clef de cet intéressant portrait de femme tracé par Yasmine Chouikh, femme victime certes et principalement d’elle-même quoi que on ne sache pas tout de son passé, mais aussi femme qui fait des victimes et c’est ici qu’apparaît l’originalité du portrait. Ses comportements sont beaucoup plus élaborés et prémédités que ceux des habitants de Boulekbour mais ils ne sont pas adaptés à la vie de ce village.

Pour autant, elle n’est pas la seule à connaître l’échec. Nabil, qui se rêvait en jeune entrepreneur perd pied le jour où il se croit menacé d’une mort prochaine et tout l’édifice qui le tenait debout s’effondre d’un coup. Lorsque le film s’achève après une ultime tricherie (cérémonie officielle sur la tombe d’un prétendu martyr de la Révolution), on voit mal sur quoi peut compter ce malheureux village pour s’en sortir.

Denise Brahimi

(extrait de la Lettre culturelle franco-maghrébine N° 33, mai 2019, Coup de Soleil Lyon)