» LA FAUTE A SADDAM «  de Samira Sedir

» LA FAUTE A SADDAM «  de Samira Sedira (Editions du Rouergue 2018)

Ce roman est le troisième écrit par Samira Sedira. L’auteure est née à Annaba, a passé son enfance à La Seyne sur Mer. Elle mène une carrière de comédienne après s’être formée à l’Ecole de la Comédie de Saint-Etienne. En 2008 un courrier des ASSEDIC lui apprend qu’elle est en fin de droits. Plutôt que de dépendre du salaire de son mari, elle préfère travailler comme femme de ménage. Cette expérience la fait plonger dans son passé familial d’immigrée. Elle en tire un premier très beau roman, « L’odeur des planches » qui reçoit le prix Beur FM Méditerranée en 2014. Le directeur de la Comédie de Valence, le metteur en scène Richard Brunel, met en scène ce livre, qui l’a bouleversé. Elle refuse d’y jouer son rôle, qui est confié à Sandrine Bonnaire, très admirative de Samira, son œuvre et son parcours. La pièce obtient un grand succès. Samira est aujourd’hui de nouveau comédienne mais demeure romancière, avec « Majda en août » en 2016, qui relate la crise psychiatrique de Majda qui vient se réfugier chez ses parents immigrés.
« La faute à Saddam » reprend le sujet de la place de l’immigré dans la société française, mais au masculin, cette fois. Adel rencontre Cesare à Toulon en même temps que la belle prostituée Violette. « Au 8 de la rue Micholet, il y avait Violette, que tout le monde connaissait parce qu’elle vendait son cœur pour pas cher, c’est ce qu’elle disait. Ce n’est pas mon cul que je vends, c’est mon cœur, je baise avec tendreté, moi !… ».
Tous les deux ont 8 ans et deviennent inséparables, le jeune fils d’italiens de Milan installés dans ce quartier près du port, et Adel, dont les parents viennent de quitter le bidonville de la Folie à Nanterre, pour la rue Trabuc, « la rue des Norafs », dans ce même quartier. « Avec ses cheveux aussi luisants qu’une coulée de pétrole, gominés et ramenés vers l’arrière, il avait l’air d’un gangster miniature… ».
La description de ce quartier populaire toulonnais qui a gardé tout son pittoresque dans ces années 80 est un joli morceau de littérature qui fait penser aux comédies italiennes de cette même période. Samira Sedira nous donne de vrais bonheurs d’écriture, que ce soit dans ces scènes de vie collective, que dans des moments d’introspection, ou la description des personnages. Le premier chapitre est tout particulièrement remarquablement ciselé.
Après une vie riche dans ce quartier bigarré, où les deux beaux garçons si complémentaires (« miscibles » dira un jour Adel) feront un joyeux apprentissage d’existence Adel décide de s’engager dans l’armée, et Cesare n’envisage pas de ne pas l’accompagner. Ils vont se retrouver dans un régiment de spahis, encalminé dans le désert du Koweit lors de la première guerre du Golfe. Et là, le joyeux Adel va se retrouver en butte au harcèlement de ses camarades, auquel ni Cesare ni lui ne sauront réagir. Adel ne trouvera pas d’autre issue que le suicide, et la découverte de son corps par ses camarades est l’objet du premier chapitre. La courte description de la fin de cette guerre rend encore plus absurde l’inutilité de cette mort…
Cesare ne se remet pas de la mort de son ami et de son incapacité à le secourir. Il traîne chez sa sœur aînée Gabrielle, à Paris, dans une dépression post traumatique qui n’en finit pas. Le courrier des parents d’Adel l’invitant à les rejoindre pour assister à la ré-inhumation de leur fils dans le carré musulman du cimetière toulonnais le fait sortir de sa léthargie et revoir les lieux de son enfance, qui ont perdu eux aussi une part de leur vie. Seule, Violette retirée du métier, et honorable épouse d’un professeur de mathématiques lui permet de retrouver la douce quiétude de ces temps passés.
La scène de l’exhumation, la proximité qu’elle crée entre Cesare et le père d’Adel est dépeinte de façon bouleversante. « C’est la faute à Saddam », ce sont les mots que le vieil homme, dévoré de douleur trouve pour repousser entre eux les circonstances de la mort de son fils.
Dans ce troisième livre l’auteure nous fait entrer une nouvelle fois dans la difficile condition que rencontrent bien des immigrés, jamais complètement français même quand ils défendent au front les couleurs de leur pays… Les mots, les descriptions et les récits qu’elle assemble pour nous y donner accès sont justes et sensibles, au point de laisser dans l’esprit du lecteur une empreinte durable.
Michel Wilson

(texte provenant du N° 25, Septembre 2018, Lettre franco-maghrébine de Coup de soleil section Rhône-Alpes)