Le jeune Ahmed, la “radicalisation”: film et théâtre

Le jeune Ahmed, Film des frères Dardenne

http://www.allocine.fr/film/fichefilm_gen_cfilm=249444.html

Un film lent et intimiste sur un sujet brulant : la « radicalisation » des ados de familles musulmanes « intégrées », ici en Belgique. Ahmed est hanté par son besoin de pureté absolue et tout ce qui l’en écarte doit être banni, détruit. L’intérêt du récit est la lente resocialisation, la prise de conscience : Ahmed réapprend qu’il a une famille, un entourage qui peut lui faire confiance : il découvre à la ferme que les bêtes, leur fumier, les herbes… et la fille qui est sa compagne de travail, ne sont pas « impurs ». Certes l’aventure de Ahmed tourne très mal, mais la réconciliation de l’ado avec lui-même sert de fil à ce récit qu’il faut voir et écouter.

Voir ce film et lire, au même moment, la double page centrale (10- 11) dans Le Mondedu 23- 24 juin 2019 sur « le théâtre contre la radicalisation », permet de confirmer que c’est la fragilité des adolescents dans les milieux eux-mêmes fragiles qui fait les « radicalisés ». Les imams pervers existeront toujours, comme les prêtres pédophiles. Ils sont immensément dangereux parce qu’ils trouvent leur public. A Coup de soleil nous fréquentons et soutenons depuis… 2005 ! au moins un des auteurs de ce théâtre « pédagogique » qui s’attaque à la radicalité, dont nous parle Le Monde : Rachid Benzine.

Après avoir vu le film, vient la lecture de l’entretien des deux frères Dardenne dans la revue Esprit, propos recueillis par Elise Domenech, p. 207- 216 du n° juillet- aout 2019: [le film] “regarde avec amour un enfant à la dérive et avec intransigeance les adultes qui l’entourent, responsables religieux compris, réalisant un magnifique portrait d’un enfant de l’Europe après les attentats de 2015. […] Tout le film passe par son corps: la purification, l’impureté, le dressage du corps, la prière […]  Une rupture accidentelle dans l’histoire qui atteigne son corps, pour que son corps sorte de l’enchantement. […] On a fait un djihadistes de proximité, domestique.(Claude Bataillon) Mais ci-dessous lire aussi Denise Brahimi, notre amie lyonnaise:

« LE JEUNE AHMED », film des frères Dardenne, Festival de Cannes 2019

On sait par expérience qu’un film des frères Dardenne ne peut pas être mauvais, et nous amènera vaille que vaille à nous interroger sur ce que sont le bien et le mal, ou pour préciser davantage, sur ce qu’il en est de ce dernier : le mal, ce terrible Satan qui a terrifié pendant des siècles les âmes chrétiennes parce qu’elles se sentaient incapables de lui résister. De nos jours et au cœur même de leur vie quotidienne, ces mêmes Chrétiens cherchent à comprendre le mal venu d’ailleurs, dérive non moins terrifiante d’une autre religion que la leur, l’islam, mais il est évidemment indispensable de préciser que cette dérive n’est pas le fait de tous les Musulmans. Les frères Dardenne dans une des premières scènes de leur film montrent une réunion de parents appartenant à cette religion d’où il ressort qu’un certain nombre d’entre eux (faut-il dire environ la moitié ?) tiennent à protéger leurs enfants de tout espèce de contact qui ne serait pas préconisé explicitement par le Coran. Ce qui veut dire en conséquence qu’une autre moitié est prête à faire preuve d’une plus grande ouverture d’esprit —mais le sujet du film est bel et bien le fanatisme meurtrier que l’endoctrinement religieux peut faire naître dans certains esprits. Ceux des enfants ou des jeunes adolescents sont particulièrement malléables, on en a

la preuve avec Ahmed, un garçon de 13 ans  qui est tombé sous la coupe d’un imam intégriste mais qui si l’on peut dire en rajoute même par rapport à l’enseignement et aux exigences de celui-ci : il prend l’initiative d’une tentative d’assassinat sur la personne de son institutrice, prête à tout pour essayer de l’arracher à cette folie, sorte d’addiction dans laquelle il est tombé. Le désir ou le besoin de la tuer devient chez lui une sorte d’idée fixe, qui met en échec tout ce qu’on peut tenter de faire pour le ramener à la raison et à l’amour (de sa mère, de sa famille, de la nature et des êtres qui la peuplent etc.)

Ce qui est frappant dans l’histoire qui nous est montrée est un démenti à l’idée que cet intégrisme ravageur qui détruit certains adolescents d’aujourd’hui (et leur entourage par la même occasion) serait la réponse inévitable —en tout cas une des réponses possibles—à des conditions de vie déplorables, à des frustrations et à des humiliations de toute sorte, à une absence d’affection chez tous ceux qui constituent leur environnement. Non seulement la mère d’Ahmed est pleine d’amour pour son fils mais en mainte occasion on constate que c’est toujours lui qui au contraire refuse les approches des autres et leur désir de communiquer avec lui. Le film fait allusion à un départ du père qui reste inexpliqué mais il semble que pour Ahmed ce soit un grief de plus contre sa mère qu’il en rend responsable—et dont il refuse absolument de voir l’immense désarroi.

Cette manière d’être muré dans sa propre personne et d’ignorer les sentiments des autres est sans doute caractéristique de son état car la psychologue qui s’occupe de lui croit utile de le lui faire remarquer. Et ce qu’on éprouve en tant que spectateur consterné est en effet la présence physique d’une forteresse qui n’est autre que lui-même et son propre corps. Ce qui se manifeste par le fait qu’il se tient constamment tête baissée et sans un regard pour les autres. On se souvient alors du titre donné par le psychiatre Bruno Bettelheim à l’un de ses précieux ouvrages, La Forteresse vide, consacré aux enfants autistes. Tout se passe comme si l’endoctrinement religieux avait coupé Ahmed de toute possibilité de communication avec le monde extérieur et même de contact, au sens le plus physique du mot : on le voit par exemple révulsé parce qu’un chien a passé  sa langue sur lui ; et naturellement il l’est bien plus encore lorsque c’est une très charmante jeune fille (pourtant délicieusement pudique) qui essaie de partager avec lui un baiser sur la bouche.

Pour les frères Dardenne en tout cas, le fanatisme et les interdits qu’il crée

engendre une véritable pathologie, qui a peu de chance de céder à la seule bonne volonté de l’entourage, si grande soit-elle. D’ailleurs lorsqu’Ahmed est pris en main à des fins de rééducation après sa tentative criminelle, on voit à quel point l’équipe d’éducateurs qui s’occupent de lui reste incertaine et inquiète sur son sort ; et en tant que spectateur on est un peu comme eux. Y a-t-il lieu d’espérer qu’un jour Ahmed va échapper à son obsession mortifère, et pourquoi le ferait-il ? Se pourrait-il que sa chute du haut d’un toit, par laquelle il semble avoir été gravement blessé, soit un choc salvateur, si du moins il s’en remet physiquement. Le film se termine très rapidement, sans commentaire, et lorsque soudain le noir se fait sur l’écran, on a plutôt le sentiment que les deux réalisateurs ne peuvent prendre  la responsabilité de montrer quelque part une ouverture, une lueur. Leurs spectateurs habituels savent qu’il y a chez eux un fond d’humanisme où l’on aurait tort de voir un refus d’affronter la noirceur du monde, puisqu’il le font au contraire dans tous leurs films mais plutôt le refus d’un désespoir dont on ne saurait dire s’il est finalement démenti ou justifié.

C’est sans doute ainsi qu’il faut comprendre la fin très rapide du jeune Ahmed. On ne saurait dire qu’elle débouche sur quelque perspective, ce qui est sûr est que le film n’a pas cessé d’être sombre voire décourageant. Mais Ahmed est un garçon de treize ans, et  personne ne peut dire à quelle évolution il est destiné s’il survit. La période actuelle comme toutes celles qui l’ont précédée est un moment historique qu’on verra un jour dans cette perspective. En attendant, on se dit que l’histoire de ce pauvre garçon est d’une grande tristesse. (Denise Brahimi)