Editorial
La Lettre essaie autant que possible dâoffrir une relative variĂ©tĂ©, Ă©tant donnĂ© quâil sâagit toujours du mĂȘme domaine, celui de Coup de soleil, clairement dĂ©limitĂ©. Cependant  on constate que cette variĂ©tĂ© est toujours possible, comme si le domaine qui est le nĂŽtre Ă©tait en perpĂ©tuel renouvellement. Il touche aux sciences politiques, sociales et humaines, câest le cas des deux premiers articles, celui de Tahar Khalfoune qui continue Ă analyser les origines politiques de lâindĂ©pendance algĂ©rienne et celui dans lequel Tassadit Yacine explique ce que Pierre Bourdieu doit Ă lâAlgĂ©rie et rĂ©ciproquement. Les Ćuvres littĂ©raires dont nous parlons aussi rĂ©guliĂšrement sont reprĂ©sentĂ©es ici par deux romans, un roman policier de RĂ©nia AouadĂšne, « Le choix de Thanina » et celui de Mathieu BĂ©lezi , « Attaquer la terre et le soleil » que Dominique Lurcel a bien voulu prĂ©senter pour nous (avec un enthousiasme convaincant).
Dans le domaine des autres arts, le cinĂ©ma est cette fois reprĂ©sentĂ© par le livre de LatĂ©fa Lafer  consacrĂ© au cinĂ©ma amazigh mais posant Ă travers cette catĂ©gorie des problĂšmes beaucoup plus vastes sur lâidentitĂ© de lâAlgĂ©rie (expression devenue trop banale et trop vague mais qui prend ici tout son sens). Le cinĂ©ma se donne aussi Ă voir grĂące au trĂšs beau « Gardien des mondes » de Leila Chaibi.
Et câest aussi un plaisir de parler pour une fois dâune piĂšce de théùtre contemporain qui a Ă©tĂ© bien accueillie au dernier festival dâAvignon : « Au non du pĂšre » dâAhmed Madani.
Denise Brahimi
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Les congressistes se sont attelĂ©s en prioritĂ© Ă pallier lâabsence dâune organisation viable maillant lâensemble du territoire au cours des 20 premiers mois de guerre, relevĂ©e par lâĂ©tat des lieux dressĂ© lors cette rencontre dâĂ©valuation. Les concepteurs de ce congrĂšs ont su tirer les leçons de lâĂ©chec de la quarantaine dâinsurrections rĂ©gionales, sporadiques et mal organisĂ©es de 1830 jusquâĂ la fin du XIXe siĂšcle. En effet, ce qui distingue fondamentalement ces insurrections dâampleur variable de la guerre dâindĂ©pendance ne tient pas aux actions armĂ©es qui ont toujours existĂ© depuis le dĂ©but de la colonisation jusquâĂ la rĂ©volte de Belezma en 1916 dans les AurĂšs, mais Ă lâorganisation mise en place par le congrĂšs de la Soummam.
Par lâorganisation politico-militaire de la rĂ©volution et le projet dâĂ©dification, aprĂšs lâindĂ©pendance, dâune RĂ©publique dĂ©mocratique et sociale qui garantit lâĂ©galitĂ© Ă tous les citoyens sans discrimination, qui en est issu, les rĂ©solutions du CongrĂšs de la Soummam constituent la premiĂšre matrice de lâĂtat-nation et sa premiĂšre vraie « petite constitution ». De toutes les mesures prises, le principe de la primautĂ© du politique sur le militaire est le plus dĂ©terminant, le plus prĂ©monitoire, mais aussi le plus critiquĂ© par les tenants dâun Ătat militaire. Larbi Ben Mâhidi et Ramdane Abane, architectes du congrĂšs et fervents dĂ©fenseurs de ce principe, ont fait preuve de clairvoyance redoutant une militarisation des conflits politiques entre AlgĂ©riens avant et surtout aprĂšs lâindĂ©pendance. Deux hommes politiques lucides qui ont pensĂ© juste et agi loin. Leur prĂ©sage nâa pas pu empĂȘcher, hĂ©las, les luttes fratricides au cours et aprĂšs la guerre.
pĂ©riode de la guerre dâAlgĂ©rie, et elle se trouve tout au dĂ©but de sa vie dâuniversitaire et de chercheur âautant de circonstances qui pourraient faire croire quâon arrive assez bien Ă cerner ce quâil en fut pour lui de ces annĂ©es-lĂ . Pourtant Tassadit Yacine a su rĂ©unir dans ce volume de 2022 des informations utiles voire prĂ©cieuses pour un « retour Ă Bourdieu » dont cet anniversaire pourrait ĂȘtre lâoccasion, bien quâil nâait jamais cessĂ© dâirriguer la pensĂ©e contemporaine, principalement mais pas seulement sans le domaine de la sociologie.
Non sans concepts thĂ©oriques, cette sociologie Ă©tait nĂ©anmoins surtout fondĂ©e sur lâobservation. Pierre Bourdieu avait Ă©tĂ© aidĂ© dans ce travail par un AlgĂ©rien dâorigine bien connu pour ses remarquables travaux, Abdelmalek Sayad, malheureusement disparu prĂ©maturĂ©ment en 1988, Ă lâĂąge de 65 ans. Plusieurs des tĂ©moignages repris dans ce recueil de Tassadit Yacine mettent lâaccent sur le rĂŽle jouĂ© par Sayad dans la dĂ©couverte de lâAlgĂ©rie par Bourdieu. Ils sâentendaient dâautant mieux que Sayad Ă©tait politiquement trĂšs Ă gauche, et que ses relations (forcĂ©ment clandestines) avec le FLN ont facilitĂ© les enquĂȘtes de Bourdieu sur le terrain, Ă un moment oĂč la guerre dâAlgĂ©rie entraĂźnait moult contraintes et interdictions. En tout cas Pierre Bourdieu nâa pas Ă©tĂ© ingrat et Ă partir de 1998 il a rendu maint hommage Ă son collaborateur et ami.
Pour ne prendre quâun exemple, lâun de ses livres les plus importants ou le plus souvent citĂ©s, « Esquisse dâune thĂ©orie de la pratique » (1972), dont le titre ne laisse pas supposer un ancrage algĂ©rien, nâen est pas moins prĂ©cĂ©dĂ© de « Trois Ă©tudes dâethnologie kabyle » comme sâil avait besoin de prendre appui sur cette base quoi quâil en soit. Dâailleurs le titre judicieux donnĂ© Ă sa relation avec lâAlgĂ©rie, Ă lâoccasion dâune exposition de ses photos qui eut lieu en 2003 Ă lâinstitut du Monde arabe, est explicite Ă cet Ă©gard : « Images dâAlgĂ©rie. Une affinitĂ© Ă©lective ». On voit que la formule est non seulement jolie mais quâelle correspond Ă une rĂ©alitĂ©.« LE CHOIX DE THANINA » par RĂ©nia AouadĂšne, roman policier, Ă©ditions Marsa-A, 2022
Lâautrice de ce court roman (son troisiĂšme) est une Ă©crivaine dont le champ dâaction se situe entre lâAlgĂ©rie, la France et lâEspagne. Thanina dont ce livre fait le portrait est une AlgĂ©rienne dont le choix (le mot du titre) est justement de rester dans son pays dâorigine alors que la situation dans laquelle elle vit et tout son entourage ou presque lâincitent Ă en partir. Elle pourrait par exemple aller sâĂ©tablir Ă Marseille oĂč elle sait quâelle vivrait beaucoup mieux quâĂ BĂ©jaĂŻa, dans cette partie de la Kabylie quâelle connaĂźt bien mais qui a Ă©tĂ© horriblement ravagĂ©e juste avant que ne commence lâaction du livre. Le moment oĂč se passe celle-ci, plus ou moins lâan 2000, fait immĂ©diatement suite Ă la dĂ©cennie noire (1990-2000) marquĂ©e par les massacres dâune guerre civile entre les hommes au pouvoir et les islamistes : malgrĂ© la paix Ă peine rĂ©tablie, les sĂ©quelles en sont nombreuses et effroyables et Thanina est amenĂ©e Ă les constater tous les jours, du fait du mĂ©tier quâelle exerce, de maniĂšre inattendue. Elle est commissaire de police et sa rĂ©putation nâest plus Ă faire lĂ oĂč sâexerce son autorité : elle est intĂšgre et incorruptible dans un pays oĂč la corruption sĂ©vit Ă tous les niveaux, elle ne transige jamais sur les exigences de la tĂąche Ă laquelle elle se consacre exclusivement parce que tel est son choix quoi quâil lui en coĂ»teâce mot « choix » Ă©tant une sorte de mot-clef du livre, qui indique une action volontaire et dĂ©libĂ©rĂ©e, non par une obstination inexplicable et bornĂ©e mais pour des raisons que le lecteur peut parfaitement comprendre, et apprĂ©cier.
Thanina est une femme belle et courageuse, ce qui paradoxalement Ă©loigne dâelle la plupart des gens, en sorte que le prix Ă payer pour son choix est celui dâune grande solitude. Ce nâest pas gĂącher le dĂ©nouement que de laisser entrevoir pour la fin du livre et au-delĂ la possibilitĂ© dâune rencontre amoureuse presque inespĂ©rĂ©e, car sâil y a un fil conducteur proposĂ© aux lecteurs câest celui-lĂ Â : comment construire une relation durable et sensĂ©e, dĂ©sirable et dĂ©sirĂ©e, dans des conditions aussi difficiles et qui laissent tout Ă inventer. Lâinvention du livre, pour reprendre ce mot, serait justement cela, celle dâune relation devenue trĂšs improbable entre un homme et une femme qui Ă©taient, par la force des choses, sur le point dây renoncer.
ManiĂšre de dire, on lâaura compris, que le caractĂšre policier du roman est un peu un leurre, en tout cas le mot « policier » qui ici devrait ĂȘtre mis au fĂ©minin (roman dâune policiĂšre) ne correspond pas aux caractĂ©ristiques habituelles de ce genre littĂ©raire, le livre nâest pas fondĂ© sur la recherche difficile voire Ă©pineuse du coupable dâun crime, il nâentre pas dans la catĂ©gorie bien connue et de loin la plus frĂ©quente dans ce genre, celle du « whodunit », mot anglais dĂ©sormais adoptĂ© sous cette forme et dont la traduction en français serait « qui lâa fait ?». Certes il y aura bien une sorte dâenquĂȘte dâautant que Thanina nâest pas avare de ses peines et fait son mĂ©tier scrupuleusement, mais elle va droit au but, il nây a pas de fausses pistes ni dâembrouille et la vĂ©ritĂ© Ă dĂ©couvrir nâest que trop flagrante. Comme dans la plupart des cas Ă©voquĂ©s par le livre et câest presque la totalitĂ©, il sâavĂšre que la victime est une femme parce quâelle est une femme, câest-Ă -dire parce quâelle appartient Ă cette catĂ©gorie de lâhumanitĂ©, que lâautre, celle des mĂąles dominants, ne cesse dâĂ©craser.
La jeune morte qui est au point de dĂ©part du livre est condamnĂ©e Ă mourir par un ensemble de circonstances qui remontent loin dans le passĂ© et auxquelles sâest ajoutĂ© le terrorisme islamiste qui est venu dans ce cas comme dans dâautres renforcer le danger de mort portant sur les femmes, mais il y a dans le livre suffisamment dâexemples pour quâon voie la diversitĂ© des formes que prend ce massacre sĂ©culaire, pour lequel le mot « oppression » paraĂźt bien faible et bien abstrait.
Ne sont que trop concrets, matĂ©riels et physiques les cas que RĂ©nia AoudĂšne introduit dans son livre sous la forme de rĂ©cits secondaires insĂ©rĂ©s dans le rĂ©cit principal et qui, en quelques pages, sâajoutent au dossier effrayant des meurtres commis contre les femmesâil sâagit ici dâAlgĂ©riennes, pour lesquelles le mot « fĂ©minicides » sâil nâexistait pas, devrait ĂȘtre inventĂ©. Ce livre, qui nâest petit quâen apparence, constitue finalement une sorte de rapport implacable sur la souffrance fĂ©minine et un rĂ©quisitoire contre lâimpunitĂ© dont jouissent ceux qui la provoquentâsauf lorsquâune femme en arrive Ă se faire justice elle-mĂȘme, mais une fois de plus on a envie de dire : Ă quel prix ! En fait il y a bien une enquĂȘte dans ce livre mais elle ne porte pas sur une seule victime ou un seul crime, câest une situation qui est dĂ©noncĂ©e dans sa totalitĂ© et face Ă laquelle trop de gens ont dĂ©jĂ fui ou continuent Ă fuir, raison pour laquelle on comprend que Thanina nâaccepte pas dâen faire autant.
Depuis que lâAlgĂ©rie existe en tant que telle câest-Ă -dire depuis lâindĂ©pendance, elle a connu plusieurs gĂ©nĂ©rations (le renouvellement des classes dâĂąge y est extrĂȘmement rapide) parmi lesquelles des gens, quelques-uns au moins, ont rĂ©flĂ©chi et tentĂ© dâagir. Mais selon RĂ©nia AouadĂšne, quâon peut prendre comme tĂ©moin, la dĂ©cennie noire a causĂ© des dĂ©gĂąts jusquâici irrĂ©versibles crĂ©ant une situation dans laquelle tout est Ă rĂ©inventer, et sans base aucune dans la mesure oĂč il nâest plus possible de prendre appui sur le courage impulsĂ© par la guerre dâindĂ©pendance, ses hĂ©ros supposĂ©s et autoproclamĂ©s sâĂ©tant dĂ©considĂ©rĂ©s et pire que cela.
« Le choix de Thanina » nous dit quâon peut encore trouver au sein de la sociĂ©tĂ© civile des gens (et pas nĂ©cessairement des intellectuels) qui sont prĂȘts Ă essayer dâinventer la vie ou de la rĂ©inventer Ă mains nues. Le livre de RĂ©nia AoudĂšne, poussĂ©e par lâempathie et lâindignation, est Ă lire comme la volontĂ© de partager et dâencourager cet effort dans un monde de survivants.
Denise Brahimi
Nous avons publié une chronique sur un de ses précédents livres, le trÚs beau « Un maure dans la sierra ».
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« ATTAQUER LA TERRE ET LE SOLEIL » par Mathieu Belezi Editions Le Tripode, 2022
La Guerre dâAlgeÌrie -et avec elle la Guerre dâindeÌpendance- nâont pas commenceÌ en 1954, mais en 1830. Les anneÌes qui ont suivi la prise dâAlger ont eÌteÌ des anneÌes de violences terribles, de massacres, de viols, dâenfumades. Et aussi de ReÌsistance. Tout cela, les historiens lâont dit. Tout cela est documenteÌ. Les sources principales eÌtant celles des conqueÌrants français eux-meÌmes : les lettres, reÌcits et rapports des « pacificateurs » (Bugeaud, Saint-Arnaud, PeÌlissier, Montagnac, etc.) disent crument, fieÌrement, « innocemment » leurs pouvoirs sans limites, ainsi que lâhorreur assumeÌe (1). De cette peÌriode tragique, de ce peÌcheÌ originel de lâentreprise coloniale, nulle trace, cependant, dans lâexpression artistique : pas de films (des deux coÌteÌs de la MeÌditerraneÌe) ; pas de romans.
Ce silence, dâune violence sideÌrale, lâeÌcrivain Mathieu Belezi ne cesse de sây confronter, roman apreÌs roman, en y opposant une violence identique, rageuse et puissante : celle de sa langue.
ApreÌs CâeÌtait notre terre (Albin Michel, 2008), Les Vieux Fous (Flammarion, 2011) et Un faux-pas dans la vie dâEmma Picard (Flammarion, 2015), il publie aujourdâhui Attaquer la Terre et le Soleil (Le Tripode, 2022). Un titre incandescent, aux ambitions promeÌtheÌennes. LitteÌralement deÌlirant, aÌ lâimage de tout reÌve colonisateur. Un titre que tout le livre illustre superbement.
bruno levy
Droits dâauteur : Bruno Levy/Le Monde
Mathieu Belezi, dans deux des romans preÌceÌdents de sa « trilogie algeÌrienne », avait deÌjaÌ deÌnonceÌ la violence des premieÌres anneÌes de la conqueÌte de lâAlgeÌrie : Un faux-pas dans la vie dâEmma Picard, sous le signe de lâempathie critique, sâattachait aÌ deÌcrire lâinstallation des premiers colons, entre espoirs et deÌsillusions ; Les vieux fous, dans un style eÌpique, aÌ la limite du fantastique, deÌnonçait ad nauseam la folie guerrieÌre, insatiable, des conqueÌrants français. Attaquer la Terre et le Soleil creuse jusquâaÌ lâobsession ces deux meÌmes sujets, en les reÌunissant dans une construction alterneÌe, champ/contrechamp : le roman donne tout aÌ tour la parole aÌ SeÌraphine, une jeune femme venue sâinstaller preÌs de BoÌne avec sa famille, puis aÌ un soldat « des armeÌes dâAfrique ». On ne connaitra rien de lui. Rien dâautre que le reÌcit quâil fera de ses actes. DâembleÌe, individualisation ici (SeÌraphine et les siens), meÌtaphore laÌ (ce soldat incarne « tous les soldats »), choix radicaux, auxquels font eÌcho deux eÌcritures, elles aussi radicalement diffeÌrentes, reÌaliste ici, sombrement lyrique, laÌ. LâintituleÌ reÌcurrent des chapitres donne la couleur : « Rude Besogne » pour le reÌcit de SeÌraphine ; « Bain de sang », pour celui du soldat.
On ne cherchera pas dans ce roman de preÌcision eÌveÌnementielle. On sâinterroge, lors des premieÌres pages : 1848 ? 1870 ? Un peu plus tard ? Certains deÌtails, dans un premier temps, font pencher la balance vers les premieÌres anneÌes (reÌfeÌrences, par exemple, aux enfumades) ; il apparait ensuite quâon est plutoÌt deÌjaÌ sous la TroisieÌme ReÌpublique, celle des « Jules » (preÌsence du discours « civilisateur » qui eÌmerge seulement aÌ partir des anneÌes 1870). Il semble que Mathieu Belezi, meÌme sâil dit avoir situeÌ lâaction de son roman en 1845 (Entretien dans le Monde des Livres, 9 septembre 2022) prenne plaisir aÌ brouiller un peu les pistes. En reÌaliteÌ, câest lâHistoire qui lâinteÌresse, pas lâeÌveÌnement lui-meÌme. On le sait depuis longtemps, le roman permet le raccourci, lâempilement. De fait, Belezi sâautorise aÌ fondre dans la meÌme temporaliteÌ des eÌveÌnements qui ont pu se deÌrouler sur vingt ans. Ce faisant, il renforce consideÌrablement lâeffet de reÌel. Il le transcende. On pourrait dire : il le sublimise, au risque, en lâoccurrence, de tomber dans lâobsceÌne.
Câest particulieÌrement eÌvident pour les chapitres « Bain de sang ». Lâauteur aurait pu, tout aussi bien, les intituler « Bain dâivresse ». Ivresse bien reÌelle, quasi permanente du soldat, jouxtant avec la fatigue, mais, plus encore, ivresse meÌtaphorique : Mathieu Belezi nous donne aÌ voir un personnage ivre de folie. Pas de place pour la raison, pour la penseÌe : quand la voix de la conscience tente, timidement et rarement, de se faire une petite place (dans une forme que lâauteur maitrise magnifiquement), le soldat lui fait comprendre sur le champ quâelle nâa pas voix au chapitre. Câest la force du livre de nous mettre face aÌ ce constat sans appel : toutes les valeurs sont inverseÌes. Le mal, câest le bien. Tuer. Violer. Piller. BruÌler. Enfumer. On a le droit pour soi, on est « couvert ». Tout est permis : on « civilise ». On pense aÌ Joseph Conrad, Au cĆur des TeÌneÌbres. Ivresse dâorgueil, jouissance dâun pouvoir sans limites, puissamment incarneÌes par le Capitaine qui commande le corps dâarmeÌe. Un « jeune fou », pour paraphraser Belezi, un personnage ubuesque, tragi-comique -mais davantage tragique⊠Les pages puissantes qui lui sont consacreÌes atteignent le fantastique. Un fantastique burlesque. Dans sa monstruositeÌ tranquille, effroyable et deÌrisoire, le personnage rejoint la galerie des « heÌros » baroques dâun Gabriel Garcia Marquez et de son « reÌalisme magique », une des sources dâinspiration de lâauteur : il est « tous les Capitaines », passeÌs et aÌ venir, comme le Patriarche de GGM eÌtait, aÌ lui seul, tous les tyrans qui-nâen-finissent-pas-de-mourir (LâAutomne du Patriarche est paru en Espagne lâanneÌe de la mort de FrancoâŠ)
En face de cette deÌmesure, il y a le contrepoint SeÌraphine. LaÌ on est sur terre. Dans le quotidien le plus concret, et le plus rude, celui des premiers colons, attireÌs par des promesses dâavenir meilleur, et qui ne tarderont pas aÌ deÌchanter. Un quotidien ancreÌ dans la boue, entoureÌ de dangers. « Rude besogne », en effet. Pour le lecteur, on ne peut pas parler de respiration, tant le destin de SeÌraphine et des siens est lourd de menaces en tous genres. Mais lâon nâest plus confronteÌ aÌ des « passions tristes ». On est dans le domaine dâune sensibiliteÌ proche, plus empathique. PorteÌs par lâeÌcriture, devenue brusquement sobre et retenue, de Mathieu Belezi, on sâattache aÌ SeÌraphine, on ne peut pas faire autrement, on compatit, sans cesser cependant de la critiquer, impuissants que nous sommes devant son aveuglement, son enteÌtement : on pense aÌ Anna Fierling, la MeÌre Courage de Brecht, quâon regarde, sceÌne apreÌs sceÌne, aller droit dans le mur. Et lâon sâinterroge : jusquâouÌ SeÌraphine ira-t-elle avant de prendre conscience quâelle est une victime de lâentreprise coloniale â et quâelle en est, aÌ son corps deÌfendant, la complice ?
LâideÌe de ce champ/contre champ est splendide. Elle introduit de lâhumaniteÌ au cĆur meÌme de lâhorreur. Elle eÌvite, dans le meÌme temps, de creÌer chez le lecteur, le sentiment de saturation quâil ne manquerait pas dâeÌprouver aÌ la seule lecture des pages « Bain de sang ».
Il faudrait dire ici, une fois encore, le souffle rageur de lâeÌcriture de Mathieu Belezi. Dire ses brusques respirations devant un ciel, un paysage. Des moments dâautant plus preÌcieux quâils sont volontairement brefs, bouffeÌes dâair bienvenues. Il faudrait dire certaines sceÌnes, bouleversantes de concision meÌtaphorique, quâil sâagisse de la mort dâun lapin, ou du regard dâun chef de village.
Le livre est bref. Il faut le lire.
En un temps ouÌ le politique peine aÌ nommer clairement le reÌel, sâacharne aÌ lâenrober de peÌriphrases aseptiseÌes, au risque dâentretenir eÌternellement une confusion mortifeÌre, la force eÌvocatrice et la puissance de langage qui eÌmanent dâun roman tel quâAttaquer la Terre et le Soleil nous obligent aÌ y faire face, sans deÌrobade possible. Une entreprise hautement salutaire. Faulkner -visiblement une des autres sources dâinspiration de lâauteur- disait : « EÌcrire câest comme craquer une allumette au
cĆur de la nuit en pleine foreÌt. Ce que vous comprenez alors, câest combien il y a dâobscuriteÌ partout. La litteÌrature ne sert pas aÌ mieux voir. Elle sert seulement aÌ mesurer lâeÌpaisseur de lâombre ». Câest bien de cela quâil sâagit, ici.
Dominique Lurcel 9 septembre 2022.
Depuis deux jours, Mathieu Belezi est, avec Attaquer la Terre et le Soleil, lâheureux laureÌat du Prix LitteÌraire 2022 du Monde.
(1) On en trouvera notamment un florileÌge accablant dans lâouvrage dâOlivier Le Cour Grandmaison, Coloniser Exterminer, Fayard, 2005

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« AU NON DU PERE », par Ahmed Madani, théùtre, Actes Sud-Papiers 2022
Tout est dans le jeu de mots qui figure au titre de cette Ćuvre théùtrale : le « non » signifie ici nĂ©gation et refus, refus opposĂ© par un pĂšre Ă sa fille quâil ne veut pas reconnaĂźtre comme telle et dont il ne veut mĂȘme pas, absolument pas, entendre parler. JusquâĂ un certain moment de la piĂšce Ă©videmment , grĂące Ă lâextrĂȘme obstination de la jeune femme appelĂ©e Anissa qui depuis lâenfance cherche Ă connaĂźtre son pĂšre et grĂące aussi Ă lâaide que lui apporte Ahmed Madani lui-mĂȘme. Celui-ci en effet joue un rĂŽle important dans ce mĂ©lange de rĂ©alitĂ© et de fiction que montre la piĂšce, et lâon dĂ©couvrira au bout du compte (conte ?) quâil a des raisons personnelles de se sentir impliquĂ© dans lâhistoire dâAnissa, Ă laquelle il sâidentifie pour plusieurs raisons, notamment parce quâil est comme elle Ă la recherche de son pĂšre.
A partir de leurs deux exemples, le sujet ou thĂšme principal de la piĂšce pourrait bien ĂȘtre « chacun cherche son pĂšre » et parfois par personne interposĂ©e. Ce qui est Ă©videmment immense et certainement pathĂ©tique, mais « Au non du pĂšre » ne se situe pas sous le signe de la tragĂ©die. Tout autre est le ton dâun homme politique amĂ©ricain dans une citation mise en exergue du petit livre publiĂ© par Actes Sud-Papiers : « Le destin nâest pas une question de chance, câest une question de choix : il nâest pas quelque chose quâon doit attendre, mais quâon doit accomplir. » Lâhistoire dâAnissa et de sa recherche du pĂšre illustre parfaitement ces mots. Contre toute vraisemblance et probabilitĂ©, elle va jusque dans le New Hampshire aux Etats-Unis pour rencontrer ce pĂšre boulanger, et si la rencontre a lieu en effet au sens le plus fort de ce mot, ce nâest pas par goĂ»t dâun happy end Ă la Walt Disney, câest parce que les deux interlocuteurs sây emploient, ayant sans doute dĂ©couvert (chez le pĂšre câest peut-ĂȘtre dans son inconscient) Ă quel point leur Ă©tait important voire vital lâĂ©change qui sâinstaure entre eux.
Le recours Ă la boulangerie et Ă la pĂątisserie, qui sont Ă la fois les mĂ©tiers et les domaines dâexcellence du pĂšre et de la fille, crĂ©e entre eux un lien trĂšs concret, trĂšs physique qui Ă©vite que la quĂȘte avec laquelle ils sont aux prises ne prenne un caractĂšre psychologique voire psychanalytique et fait en sorte quâelle soit rĂ©solument physique voire sensorielle plutĂŽt que mĂ©taphysique.
Ce qui frappe en effet dans la piĂšce dâAhmed Madani, câest quâelle puisse ĂȘtre Ă la fois aussi simple et aussi immense dans son propos. Il en dĂ©coule un humour trĂšs particulier dont on trouve un exemple Ă lâextrĂȘme fin. Lâauteur du texte y reproduit, sans autre commentaire, ce quâil appelle les « recettes dâAnissa », celle des pralines et celle des fondants au chocolat ! Histoire de laisser aux spectateurs-lecteurs une bonne bouche comme on dit, et de se refuser à « lacaniser » si lâon ose fabriquer ce verbe Ă partir du nom de Lacan, psychanalyste et philosophe auquel on doit maint propos sur « le nom du pĂšre », Ă lâorigine du jeu de mot qui est au titre de la piĂšce.
La présentation de ce spectacle qui a été donné à Avignon en 2022 vise à nous mettre dans une grande familiarité, ou proximité, avec les deux personnages principaux : « alors je me présente je suis Ahmed Madani et voici Anissa ». Cette simplicité ne doit pas faire illusion : nous sommes embarqués dans une réflexion qui va loin.
Denise Brahimi

Ce long mĂ©trage revendique en mĂȘme temps une appartenance Ă la catĂ©gorie documentaire, en sorte quâil nâest pas Ă©vident de savoir quelle part y tient la fiction. On peut dâailleurs penser que cela fait partie dâune certaine stratĂ©gie de la rĂ©alisatrice que de laisser planer un doute Ă cet Ă©gard, âmaniĂšre de dire que la vĂ©ritĂ© nâest pas forcĂ©ment dans lâexactitude des dĂ©tails mais quâelle est ou quâelle est aussi dâun autre ordre. Câest justement cette vĂ©ritĂ© humaine qui frappe chez le personnage principal Hassan dont on entend la voix tout au long du film. On a envie de dire que cette voix, belle, chaude, riche dâinflexions variĂ©es, est le cĆur vivant du film car elle sâadresse Ă nous en tant que personnes, non pour nous Ă©mouvoir au sens oĂč le ferait un mĂ©lodrame, mais plutĂŽt pour nous dire que cette part Ă la fois intime et intense de lâĂȘtre est lâessence de lâhumanitĂ© sous toutes ses formes. NaĂŻvement, voire niaisement, on sâattend peut-ĂȘtre un peu moins Ă la trouver lorsque ces formes sont, comme ici, celles dâune vie rĂ©duite au plus grand dĂ©nuement.
Toute lâaction du film (qui Ă dire vrai se rĂ©duit Ă bien peu de chose) se passe parmi ceux quâĂ lâĂ©poque de Victor Hugo on aurait appelĂ©s des gueux mais le poĂšte Ă©tait de ceux qui nâemploient pas ce mot Ă son sens habituel, pĂ©joratif et dĂ©valorisant , bien au contraire. Et sâil y a une raison de le rappeler ici, câest justement parce que la rĂ©alisatrice du film est poĂšte elle aussi : son film-documentaire est une sorte de long poĂšme dont le fil principal Ă©chappe Ă la matĂ©rialitĂ© du monde pour en dire Ă la fois la misĂšre et la beautĂ©. Gueux ou misĂ©rables au sens hugolien, en cela rĂ©side leur paradoxe, que seule peut nous dire la poĂ©sieA une autre Ă©poque et dans une autre culture, on aurait sans doute parlĂ© de nĂ©o-rĂ©alisme car on dĂ©signe par ce mot, notamment dans le cinĂ©ma italien, un style qui permet Ă la fois de montrer les corps abĂźmĂ©s par la vie (ceux des pauvres le sont terriblement plus que les autres !) et les Ăąmes qui habitent ces corps en les imprĂ©gnant de spiritualitĂ©. Dans le film de LeĂŻla ChraĂŻbi, on pourrait ĂȘtre tentĂ© de remplacer ce dernier mot par celui de religion, du fait que la prĂ©sence de lâislam est dans tous les propos et dans tous les comportements qui nous sont donnĂ©s Ă voir. Mais il sâagit plutĂŽt de rituels du fait que tout se passe dans un cimetiĂšre, celui oĂč habite Hassan et dont il assure soigneusement lâentretien, en sorte que ces rituels sont ceux du deuil, qui se reproduisent Ă chaque fois que nous assistons Ă un enterrement. La religion implique un ensemble de croyances, et il est certain quâHassan nâen manque pas mais il nâen fait jamais Ă©tat comme Ă des dogmes ou Ă des certitudes, on a plutĂŽt le sentiment quâil invente seul ses lignes de force, pour peu quâil en ait. La principale et la plus profonde est lâĂ©change quâil entretient avec sa dĂ©funte mĂšre, reprĂ©sentĂ©e par sa pierre tombale quâil caresse avec la plus Ă©mouvante et la plus naturelle des tendresses : quotidiennement, Ă toute heure, elle lui permet dâaccĂ©der Ă une autre vie et dâen Ă©prouver la prĂ©sence.
Cependant sa mĂšre nâa pas Ă©tĂ© la seule femme de sa vie. Le peu quâon apprend, par lui-mĂȘme, de lâhistoire dâHassan, nous prouve quâil a plusieurs fois aimĂ© des femmes et continue Ă les porter dans son cĆur. Au moment oĂč on fait connaissance avec lui, il est nostalgique de ces amours et dĂ©sire trĂšs fort en retrouver. Pour autant il ne se laisse pas prendre Ă des apparences ni Ă la facilitĂ© et il ne se dĂ©cide Ă aimer vraiment la jeune Sabrine (en tout cas plus jeune que lui, bien quâil ne soit pas un vieillard) que lorsquâil la connaĂźt suffisamment pour ĂȘtre sĂ»r dâelle et de lui ; les liens forts et rĂ©ciproques quâil veut entre eux sont ceux du mariage auquel on assiste Ă la fin du film, elle est dĂ©licate et discrĂšte sans lâombre dâune vulgaritĂ©. Câest dâailleurs une caractĂ©ristique constante du film que ne pas se compromettre avec la grossiĂšretĂ©, du moins pas Hassan, qui la rĂ©prouve et reste toujours naturellement distinguĂ©.
Hassan est un gardien sans quâon sache forcĂ©ment quels sont les mondes dont il est question dans le titre du film. Mais ce titre, correspondant au mĂ©tier quâil sâest attribuĂ© Ă lui-mĂȘme, veut dire quâen dĂ©pit de toute misĂšre matĂ©rielle (incluant la faim, la douleur physique et la maladie) il est conscient dâune sorte de devoir de sauvegarde, prĂ©server ce qui est et ne rien lĂącher. De toute Ă©vidence il a une grande expĂ©rience de la vie, dont il fait dâailleurs rarement Ă©tat mais dont il a retenu lâidĂ©e que la richesse est mĂ©prisable, parce quâelle est source de laisser-aller. La retraite quâil sâest amĂ©nagĂ©e au fond du cimetiĂšre lâautorise Ă juger le monde, mais sans lâamertume ni le cynisme dâun autre DiogĂšne. La diffĂ©rence est dans lâamour et câest justement lĂ que rĂ©side le secret de Hassan. Lâamour qui est son credo nâest pas seulement, comme on lâa vu, celui dâune femme, il faut lâentendre de maniĂšre plus complexe et plus complĂšte car il est Ă la fois physique et sensuel tout autant que sentimental et spirituel. LĂ rĂ©side peut-ĂȘtre la pluralitĂ© des mondes dont il se fait le gardien et ne veut rien sacrifier.La frĂ©quentation de la mort, sous la forme des crĂąnes qui abondent dans le cimetiĂšre oĂč beaucoup viennent se dĂ©barrasser de cadavres encombrants , nâest pas sans rapport avec son incontestable sagesse, qui est dâabord et avant tout le goĂ»t de la vie. La fin du film donne au spectateur le plaisir de partager la joie et lâĂ©motion de Hassan et mĂȘme si elles devaient ĂȘtre Ă©phĂ©mĂšres quâimporte, puisquâen effet toute chose est pĂ©rissable : loin dâĂȘtre mĂ©taphysique câest pour lui la plus physique des vĂ©ritĂ©s.
Il faut peut-ĂȘtre ajouter pour finir que la parole inlassable dâHassan nâĂ©puise pas le mystĂšre de lâhomme quâil est, ce qui signifie que sa crĂ©atrice, ou celle qui a su le trouver et nous le montrer , a voulu prĂ©server lâĂ©tonnement de la rencontre avec un homme comme lui.
Denise Brahimi
« LE CINEMA AMAZIGH, GENRE DU CINEMA ALGERIEN OU CINEMA A PART, » par Latéfa Lafer, éditions du Croquant, 2022
Les films analysĂ©s dans ce livre sont au nombre de trois, considĂ©rĂ©s comme exemplaires de ce quâest le cinĂ©ma amazigh, y compris dans sa diversitĂ©, et chacun des trois a droit Ă une Ă©tude monographique, mettant en valeur ses traits particuliers. Pour le dire dâemblĂ©e, et dans lâordre chronologique, il sâagit de La Colline oubliĂ©e par Abderrahmane Bougermouh ; de La Montagne de Baya par Azzedine Meddour et de Machaho par Belkacem Hadjadj ; ils datent tous trois des annĂ©es 90 du siĂšcle dernier. Câest le moment oĂč se crĂ©e en AlgĂ©rie un secteur privĂ© de production et de distribution des films, permettant dâĂ©chapper au strict contrĂŽle dâEtat et dâexprimer une opposition Ă ce quâa Ă©tĂ© jusque lĂ le cinĂ©ma algĂ©rien.
Tout ceci qui nâest pas toujours facile Ă comprendre, est expliquĂ© de maniĂšre dĂ©taillĂ©e par LatĂ©fa Lafer. En effet, de part et dâautre du socle constituĂ© par les trois livres quâelle privilĂ©gie, lâautrice du livre a ajoutĂ©, dans plusieurs chapitres, toute une sĂ©rie de faits et de rĂ©flexions personnelles bien informĂ©es, qui sont trĂšs prĂ©cieuses Ă divers Ă©gards . Car ils et elles portent aussi bien sur lâart cinĂ©matographique en gĂ©nĂ©ral, sur le cinĂ©ma algĂ©rien vu dans sa totalitĂ© depuis lâindĂ©pendance et sur le cinĂ©ma amazigh dans son rapport avec lâidentitĂ©. Pour ce qui est en tout cas de ce dernier centre dâintĂ©rĂȘt, on remarque trĂšs vite que loin de souscrire aux idĂ©es rĂ©pandues, LatĂ©fa Lafer apporte, avec force et conviction, des points de vue originaux. Elle vise Ă caractĂ©riser ce cinĂ©ma quâon dĂ©signe non sans raison, comme identitaire, Ă condition que ce mot ne prenne pas un sens Ă©troit et rĂ©ducteur, voire rĂ©gionaliste.
Elle le fait aussi bien dans ses analyses sĂ©parĂ©es de chacun des trois films que dans le regroupement thĂ©matique quâelle opĂšre Ă propos des trois grands sujets qui sont prĂ©gnants dans ce cinĂ©ma : La langue, la terre et les femmes.
Pour montrer Ă quel point elle est loin des positions quâelle sait attendues, commençons par rĂ©sumer trĂšs sommairement (en recommandant une lecture complĂšte du livre) ce quâil y a de remarquable dans ses positions Ă ce triple Ă©gard, grĂące au fait que ce ne sont jamais des prĂ©sentations purement thĂ©matiques mais bien davantage la confrontation avec des problĂ©matiques complexes, aux enjeux considĂ©rables. Ce nâest pas par hasard sâil y a dĂšs le titre de ce livre un point dâinterrogation car ce sont en effet beaucoup de questions qui sây posent, quâelles le soient par les trois rĂ©alisateurs ou par nous-mĂȘmes lecteurs du livreâdeux catĂ©gories par rapport auxquelles lâautrice se situe en position intermĂ©diaire.
Pour commencer par ce qui semblerait le plus Ă©vident et qui pourtant ne lâest pas, lâappartenance au cinĂ©ma amazigh nâest pas la consĂ©quence immĂ©diate de lâemploi de la langue amazighe, celle-ci nâest pas forcĂ©ment une condition indispensable et en tout cas elle ne suffit pas. De toute façon, il nây a pas de rĂšgle dĂ©finissant cette appartenance en termes tout Ă fait clairs et formels ; pour ce qui est de la langue, il est certain quâelle fait partie, de maniĂšre particuliĂšrement visible, de la culture amazighe, mais lâobjectif est de lutter contre lâeffacement de celle-ci dans sa totalitĂ©, câest-Ă -dire dans la diversitĂ© de ses aspects.
Sâagissant de la maniĂšre dont la terre y est Ă©voquĂ©e , le cinĂ©ma amazigh se sĂ©pare nettement de la reprĂ©sentation qui en est donnĂ©e dans le cinĂ©ma algĂ©rien en gĂ©nĂ©ral ; celui-ci en effet, dĂšs ses dĂ©buts rattache tous les problĂšmes au fait de la possĂ©der ou dâen ĂȘtre dĂ©possĂ©dé ; on pourrait parler dâune perspective marxiste et câest sans doute celle qui a Ă©tĂ© le plus souvent mise en avant par la dĂ©colonisation : tous les malheurs de la colonisation viendraient du fait que les paysans ont Ă©tĂ© dĂ©possĂ©dĂ©s de leurs terres au profit des colons , au sens le plus matĂ©riel du mot, entraĂźnant la grande majoritĂ© du pays dans une extrĂȘme pauvretĂ©. Le cinĂ©ma amazigh montre que lâattachement Ă la terre a principalement une valeur culturelle voire symbolique, la terre est transportable, elle nâest pas, ne doit pas ĂȘtre, un enracinement. Et si elle le devient, il peut y avoir une rĂ©gression trĂšs dommageable Ă un stade dangereusement archaĂŻque.
Les films amazighs sâopposent aussi Ă une certaine reprĂ©sentation dominante des femmes, due Ă la mĂȘme lecture plus ou moins marxiste de leur situation en AlgĂ©rie. Le cinĂ©ma algĂ©rien en gĂ©nĂ©ral montre quâelles doivent lutter contre la soumission et la dĂ©pendance, en passant par les voies connues de lâĂ©mancipation, le travail, lâautonomie financiĂšre, un certain contrĂŽle sur leur corpsâŠtout ce qui leur manque, ou leur manquerait, de maniĂšre sĂ©culaire en AlgĂ©rie. Il est Ă©vident que les films amazighs ne correspondent en aucune maniĂšre Ă cette reprĂ©sentation des femmes, et quâelles y sont au contraire dĂ©tentrices de toute sorte de pouvoirs, qui ne permettent pas de les dĂ©finir comme dominĂ©es, pour reprendre un terme utilisĂ© par le sociologue Pierre Bourdieu. En tout cas les femmes ne sont pas plus victimes que les hommes, il nây a pas des victimes dâun cĂŽtĂ© et des dominateurs de lâautre. Le cinĂ©ma amazigh a pour premier effet de rompre avec des stĂ©rĂ©otypes ressassĂ©s.
Dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, les diffĂ©rentes caractĂ©ristiques du cinĂ©ma amazigh sont en rupture avec tout ce que nous a montrĂ© le cinĂ©ma algĂ©rien (dont LatĂ©fa Lafer utilise maint exemple) depuis lâindĂ©pendance. Dans ces conditions il est difficile de ne pas lui faire un sort particulier et de ne voir en lui quâune catĂ©gorie au sein du vaste ensemble national. Câest plutĂŽt dâune mise en question quâil sâagit et donc dâun cinĂ©ma Ă part, vraiment diffĂ©rent Il est certain quâil a Ă©tĂ© ressenti de cette maniĂšre par ses nombreux adeptes, mĂȘme si les conditions de distribution des films ont maintenu ceux-ci dans une sphĂšre gĂ©ographique restreinte- certainement trop restreinte par rapport Ă leur signification potentielle. Tel est le paradoxe du cinĂ©ma amazigh, il est certainement moins connu que la chanson kabyle si aisĂ©ment transportable et reproductible. Et mĂȘme moins connu que les arts plastiques, si diffĂ©rents de ce quâon appelle lâart arabe quâon ne saurait sây tromper. LatĂ©fa Lafer fait donc un travail trĂšs important en rappelant la grande originalitĂ© du cinĂ©ma amazigh au sein de la production nationale et en sâopposant Ă certains critĂšres quâon croit utile pour le dĂ©finir. Quoi quâil en soit, il paraĂźt acquis voire Ă©vident que les films amazighs ont atteint leur objectif commun : donner une visibilitĂ© Ă lâidentitĂ© amazighe. Ils ont rĂ©actualisĂ© une revendication rendue plus aiguĂ« par les affrontements sanglants de la dĂ©cennie Ă laquelle ils appartiennent.
Denise Brahimi
Et toujours ces deux films sur la richesse de la vie associative algérienne que nous vous invitons à visionner.
â Utiles
de Bahia Bencheikh-EL-Feggoun
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âEntre nos mains
de Leila Saadna
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- Jeudi 29 septembre, dans le cadre du festival Les Inattendus à Lyon, projection du film « Gardien des Mondes » de Leila Chaibi au Périscope.
-  Samedi 1er octobre, Ă lâEspace Nelson Mandela de Clermont Ferrand, projection du film Torba sur une association algĂ©rienne dĂ©veloppant des projets dâagroĂ©cologie, et confĂ©rence du professeur Omar Bessaoud sur lâhistoire et lâactualitĂ© de lâAlgĂ©rie vues Ă travers les transformations agraires subies depuis deux siĂšcles par ce pays.
- Lundi 3 octobre au Cinéma LumiÚre Terreaux de Lyon, à 20h, avant-premiÚre du Film Les Harkis de Philippe Faucon, débat animé par Michel Wilson, vice président de Coup de Soleil AuRA.
- Vendredi 7 octobre, au cinĂ©ma LâOpĂ©ra de Lyon, Projection du film « Les femmes du pavillon J », en prĂ©sence de son auteur, Mohamed Nadif, dĂ©bat animĂ© par Tahar Ben Meftah, universitaire, et prĂ©sident du Maghreb des Films en RhĂŽne-Alpes
- Jeudi 13 octobre Ă 11h vernissage de lâexposition « En guerre dâAlgĂ©rie », aux Archives de Saint-Etienne.
-  Samedi 15 octobre, Ă Grenoble Ă la BibliothĂšque dâĂ©tudes et du Patrimoine, « La littĂ©rature algĂ©rienne de langue française, une histoire Ă suivre », avec Salim Jay, Habib Tengour, HervĂ© Samson. Dans le cadre des manifestations « AlgĂ©rie 1962-2022 » organisĂ©es par plusieurs villes de lâagglomĂ©ration grenobloise et leurs partenaires.
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