Editorial

Dans cette lettre qui prĂ©cĂšde de peu les vacances d’étĂ©, et pour Ă©viter le vide culturel que risque de provoquer l’urgence de l’activitĂ© politique, nous proposons d’abord la lecture de quelques romans, deux Ɠuvres de femmes et deux Ɠuvres d’hommes, pour ceux que la comparaison par genre pourrait tenter. Cependant, et s’il est bien vrai que Matriochkas de Lilya Nezar est une Ɠuvre d’inspiration fĂ©ministe, c’est beaucoup moins Ă©vident pour L’oiseau des Français de  Yasmina Liassine, qui parle en tant qu’enfant  d’un couple mixte (franco-algĂ©rien). Et les deux romans Ă©crits par des hommes sont si diffĂ©rents l’un de l’autre  qu’il serait un peu vain d’y chercher la marque commune du masculin. Dans Le trĂšfle Ă  cinq feuilles, Amar Assas part Ă  la recherche de ce qui fait le bonheur ou le malheur d’une vie, tandis qu’Omar BenlaĂąla dans D’en bas on voit mieux le ciel s’attache Ă  Ă©voquer un personnage Ă©nigmatique nommĂ© Darius qui, pour mieux piquer notre curiositĂ©, le restera partiellement.

ConformĂ©ment Ă  l’engagement de Coup de soleil pour la poĂ©sie, elle figure aussi dans cette lettre, Ă  propos du recueil J’habite en mouvement de l’AlgĂ©rienne Samira Negrouche   dont la notoriĂ©tĂ© est dĂ©sormais assurĂ©e.
Les notes, selon leur dĂ©finition, sont brĂšves et trĂšs variĂ©es. Elles privilĂ©gient des personnalitĂ©s que les abonnĂ©s de Coup de soleil connaissent bien, telles que Nadia LarbiouĂšne ou Nacer Hamzaoui, mais montrent aussi sous quelle forme sont Ă©voquĂ©es certaines figures (le peintre algĂ©rien Issiakhem) ou Ă©pisodes de l’histoire maghrĂ©bine (les enfumades du Dahra de Pierre Testud) dans l’actualitĂ©.
Le film dont il est question dans cette Lettre ne comporte aucune part de fiction. IntitulĂ© Deux vies pour l’AlgĂ©rie il est consacrĂ© Ă  deux personnages aussi rĂ©els qu’émouvants, les Ă©poux Gilberte et William Sportisse, qui ne peuvent manquer de provoquer l’étonnement et l’admiration.
Denise Brahimi

 

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« Et de nous qui se souviendra ? », créé et produit par Nicole Guidicelli, auteure indĂ©pendante, est un podcast qui donne la parole aux derniers pieds-noirs. Il est en ligne sur toutes les plateformes d’écoute et de tĂ©lĂ©chargement (Google Podcast, Apple Podcast, Spotify, Deezer
). 

Hommage Ă  une communautĂ© en voie de disparition, il a pour objectif d’aider les pieds-noirs Ă  transmettre. Il s’adresse Ă  leurs descendants, aux enseignants qui souhaitent parler de la guerre d’AlgĂ©rie, et plus largement Ă  tous ceux qui s’intĂ©ressent aux exils et Ă  la rĂ©silience. Il interroge l’exil comme acte fondateur ainsi que les questions d’identitĂ©, d’invisibilitĂ© et d’intĂ©gration. Il pose Ă©galement la question de la transmission et de la mĂ©moire des pieds-noirs.

Le projet a dĂ©marrĂ© en janvier 2022, annĂ©e de commĂ©moration du 60e anniversaire de la fin de la guerre d’AlgĂ©rie.

Pour écouter les épisodes déjà parus : https://podcast.ausha.co/et-de-nous-qui-se-souviendra

 

“MATRIOCHKAS, LES HERITIERES” par Lylia Nezar, roman, Ă©ditions Hibr, 2024

Le titre de ce premier roman n’en indique le contenu, ou une partie du contenu, que de maniĂšre indirecte, mais il donne une indication utile, Ă  condition d’ĂȘtre interprĂ©tĂ©. Les Matriochkas, couramment appelĂ©es « poupĂ©es russes » sont des figures fĂ©minines traditionnelles, devenues folkloriques, qui s’emboĂźtent les unes dans les autres de telle sorte que de l’extĂ©rieur on n’en voit qu’une seule mais au lieu d’ĂȘtre creuse, celle-ci en contient plusieurs autres, de taille dĂ©croissante, en sorte que chaque matriochka est Ă  la fois une et plusieurs. Il y en a en gĂ©nĂ©ral cinq tailles placĂ©es les unes Ă  l’intĂ©rieur des autres, en sorte que la matriochka est un symbole de maternitĂ©.
En choisissant ce titre, Lylia Neza met l’accent sur le fait que ses personnages fĂ©minins sont toutes dans un rapport de mĂšre Ă  fille, et principalement la plus importante d’entre elles, AĂŻcha, qui dans toute une partie du livre parle Ă  la premiĂšre personne, avant que l’aĂźnĂ©e de ses deux filles, Samia, ne prenne la parole pour lui succĂ©der aprĂšs sa mort.
C’est d’ailleurs trop peu de dire qu’elle lui succĂšde, tout se passe comme si elle assurait une sorte de continuitĂ© Ă  tous Ă©gards, de maniĂšre fluide et sans rupture ; elle se sent elle-mĂȘme comme une Ă©manation du corps de sa mĂšre, tant elle vit intensĂ©ment le dĂ©sir de la porter en elle et d’en maintenir le souvenir Ă  jamais inoubliable.
Le thĂšme dominant du roman concerne les fĂ©minicides, mais sa maniĂšre d’en parler en convoquant la transmission entre mĂšre et fille reprĂ©sente un certain dĂ©placement par rapport Ă  la pure(et indispensable) dĂ©nonciation  ; et c’est ce qui fait l’originalitĂ© du livre, son ton particulier ainsi que l’émotion qui s’en dĂ©gage. Sans doute est-ce lĂ -dessus qu’il faut insister d’abord : le livre de Lylia Nezar est bouleversant, ce n’est pas seulement le livre d’une activiste ou d’une militante, c’est l’évocation d’une figure de femme, AĂŻcha, qui est sacrificielle de maniĂšre exemplaire, mĂȘme si d’autres et notamment des fĂ©ministes d’aujourd’hui peuvent l’utiliser en tĂȘte de leur combat (celui qu’elle-mĂȘme n’a pas pu mener).
Ce combat, on l’a bien sĂ»r compris, est celui qu’on dĂ©signe parfois comme la cause des femmes et dont chaque jour montre l’urgente nĂ©cessitĂ©, chiffres Ă  l’appui. Il n’y aucun doute sur le fait qu’AĂŻcha est victime de ce qu’on appelle maintenant un fĂ©minicide (sur le modĂšle du mot gĂ©nocide), battue Ă  mort par son mari qui bĂ©nĂ©ficie pour ce crime d’une totale impunitĂ©. Cette mise Ă  mort violente, barbare, inhumaine, dure pendant des annĂ©es et le livre nous amĂšne Ă  constater comme le fera finalement Samia fille d’AĂŻcha que personne n’est intervenu pour tenter de secourir tant bien que mal la malheureuse victime, ni parents ni beaux-parents ni voisins, tous faisant passivement le choix d’en rester Ă  ce stade oĂč l’on sait sans savoir parce qu’on ne veut pas savoir et parce que vivre dans cette sociĂ©tĂ©-lĂ  consiste justement Ă  faire comme si on ne savait pas.
La grande honnĂȘtetĂ© de l’auteur consiste d’ailleurs Ă  montrer Ă  quel point il a Ă©tĂ© difficile si ce n’est impossible de faire quoi que ce soit. On le comprend grĂące au personnage de Djamel, dĂ©licieux jeune homme intelligent et sensible qui tombe amoureux d’AĂŻcha Ă  force de la voir sur le balcon en face du sien, mais qui est incapable de toute tentative pour la sauver : vient le jour oĂč elle se retire Ă  tout jamais de sa vue parce qu’elle a compris, dans une vision pathĂ©tique de son sort, qu’il n’y avait aucun moyen de le changer. Djamel gardera toute sa vie le remords de n’avoir pas su ce qu’il aurait fallu tenter ; AĂŻcha elle aussi gardera le souvenir torturant de ce mirage et de son inĂ©vitable renoncement. C’est un trĂšs beau moment du livre qui creuse en son centre la forme vide d’un bonheur inaccessible. Mais Ă  dire vrai, au moment oĂč elle le frĂŽle, on comprend qu’AĂŻcha est dĂ©jĂ  morte, depuis le jour oĂč reçue au bac, elle s’est vu refuser par son pĂšre le droit Ă  faire des Ă©tudes, sans autre choix que la rĂ©clusion et le mariage — et elle les a acceptĂ©s avec indiffĂ©rence plus encore que rĂ©signation.
LĂ  est peut-ĂȘtre l’étonnement qu’on ressent d’abord, Ă  lire « Matriochkas » : AĂŻcha n’est pas une rĂ©voltĂ©e, elle ne hurle pas sa rancune ni sa colĂšre. Il est trop Ă©vident qu’elle est une victime, mais c’est autre chose d’essayer de comprendre, comme nous y incite l’auteure, en quoi elle est une victime sacrificielle ; autre maniĂšre de dire qu’en plus d’une effroyable et monstrueuse injustice, elle donne Ă  voir quelque chose qui est diffĂ©rent, difficile Ă  exprimer et impressionnant. Contre toute Ă©vidence, elle ignore son bourreau, ce qui est autre chose que de l’accepter car ce mot impliquerait de lui faire sa place et de le reconnaĂźtre par un acte volontaire et conscient.
Sans nier un seul instant ce qu’elle subit parce que femme et en tant que femme, infĂ©riorisĂ©e et humiliĂ©e par le patriarcat, on pourrait la comparer Ă  un autre personnage qui Ă  dire vrai est en totale empathie (et identification) avec les femmes, l’Idiot de Dostoievski, parce que comme lui elle n’oppose que son innocence au mal qu’on lui fait. Lorsqu’enfin elle se bat, jusqu’à en mourir sous les coups de son mari, ce n’est pas pour elle-mĂȘme mais pour ses filles, Matriochka en cela qu’elle est tout entiĂšre dĂ©finie par son amour de mĂšre. DĂšs la fin de son adolescence, elle a renoncĂ© Ă  toute espĂšce d’ego, comme on dit en psychologie d’aujourd’hui, pour n’exister qu’à travers ce rayonnement que la peinture occidentale attribue aux anges et que RaphaĂ«l a donnĂ© au visage de ses madones. La victime hurle et se dĂ©bat tandis que la crĂ©ature sacrifiĂ©e a renoncĂ© Ă  sa propre personne, c’est pour les autres que sa figure deviendra une incitation au combat. AĂŻcha reprĂ©sente ce moment dans l’histoire des femmes oĂč elles ne peuvent tĂ©moigner que par leur propre mort ; celles qui les ont suivies savent et peuvent se battre, mais ce qui les meut est encore le souvenir bouleversant que leur ont laissĂ© les sacrifiĂ©es d’autrefois.
Denise Brahimi

 

“L’OISEAU DES FRANCAIS” par Yasmina Liassine, Ă©ditions Sabine Wespieser, roman, 2024.
L’auteure de ce livre appartient Ă  une catĂ©gorie bien prĂ©cise et c’est justement son objet que d’en parler dans ce qui est son premier roman, si toutefois le mot roman pouvait lui convenir, ce qui n’est pas certain. En effet la part de la fiction y est minime, et ce qui compte en revanche, c’est un ensemble de rĂ©flexions tirĂ©es d’anecdotes et de souvenirs ou mĂȘme plus encore on pourrait dire que c’est la tonalitĂ© gĂ©nĂ©rale du livre, indiquĂ©e trĂšs dĂ©licatement et par petites touches plutĂŽt qu’assĂ©nĂ©e comme une conviction et un constat.

Yasmina Liassine

Yasmina Liassine ne prĂ©tend pas parler pour d’autres qu’elle-mĂȘme, elle sait qu’elle est un cas relativement particulier, du fait de son appartenance Ă  cette catĂ©gorie dĂ©jĂ  Ă©voquĂ©e, celle des enfants dits de couples mixtes, ce qui dans le contexte algĂ©rien signifie qu’ils ou elles sont nĂ©(e)s d’un pĂšre algĂ©rien et d’une mĂšre française, par suite de raisons historiques prĂ©cises qu’on peut situer de part et d’autre de l’indĂ©pendance de 1962.
Dans toute la derniĂšre partie de l’époque coloniale, beaucoup de jeunes hommes d’origine algĂ©rienne sont partis faire leurs Ă©tudes en France, le plus souvent pour se prĂ©parer Ă  revenir dans leur pays et se mettre Ă  le servir de leur mieux dĂšs que les circonstances le permettraient. C’est ainsi que des couples se sont formĂ©s entre ces jeunes hommes et des jeunes filles françaises, souvent Ă©tudiantes comme eux, choquĂ©es par l’entreprise coloniale et acquises Ă  l’idĂ©e de l’indĂ©pendance.
A cet Ă©gard, dans un premier temps, les choses se sont passĂ©es comme prĂ©vu et les jeunes AlgĂ©riens ont Ă©tĂ© appelĂ©s Ă  venir au plus vite prendre les postes libĂ©rĂ©s par le dĂ©part massif de l’administration française qui les occupait. Ils ont ramenĂ© avec eux leurs Ă©pouses françaises souvent enthousiastes Ă  l’idĂ©e de participer Ă  la naissance d’un pays nouveau, qui avait coĂ»tĂ© d’immenses sacrifices et mĂ©ritait bien qu’on l’aide pour compenser ce qu’il avait subi. Aux jeunes couples se sont bientĂŽt ajoutĂ©s leurs enfants, nĂ©s peu aprĂšs l’indĂ©pendance comme Yasmina Liassine elle-mĂȘme et engagĂ©s par le choix de leurs parents : telle serait la nouvelle AlgĂ©rie, pays ouvert Ă  tous ceux qui l’auraient souhaitĂ©, et qui pourraient y vivre sans exclusion.
Ce que raconte l’auteure du livre, vivant en France non sans de frĂ©quents sĂ©jours Ă  Alger, est empreint d’une grande compassion pour ceux mais surtout celles, les jeunes femmes françaises, qui ont vĂ©cu dans la douleur des difficultĂ©s imprĂ©vues, dues en grande part au fait qu’elles n’ont pas Ă©tĂ© accueillies dans le pays qu’elles croyaient naĂŻvement ĂȘtre le leur dĂ©sormais.
Il est Ă©vident qu’il ne s’agit pas dans ce livre de dresser un rĂ©quisitoire, ni mĂȘme de s’indigner ou de gĂ©mir, car le premier constat qu’on fait Ă  le lire est la dĂ©licatesse avec laquelle il aborde des sujets qui sont en effet, Ă  un autre sens du mot, trĂšs dĂ©licats (qui risquent de heurter les sensibilitĂ©s) On peut Ă©videmment parler de dĂ©ception, de tristesse et mĂȘme de douleur mais l’auteure est plus proche d’un regret que d’une mise en accusation. On dirait plutĂŽt qu’elle suit le rythme de ce qui s’est passĂ© en AlgĂ©rie sur une vingtaine d’annĂ©es (elle Ă©vite en effet de s’engager dans ce qui va devenir, aprĂšs les annĂ©es 80, l’horreur de la dĂ©cennie noire) et qui curieusement semble avoir Ă©tĂ© rapide et insidieux Ă  la fois. Peu Ă  peu mais massivement, l’idĂ©e s’est installĂ©e qu’il n’y avait qu’une seule maniĂšre d’ĂȘtre algĂ©rien, ce mot signifiant exclusivement musulman et originaire du pays depuis au moins deux gĂ©nĂ©rations. Faute de quoi non seulement on est autre c’est-Ă -dire Ă©tranger, mais de ce fait marquĂ© d’une infĂ©rioritĂ© et d’une tache justifiant l’exclusion.
Ce qui est exactement l’inverse des prĂ©jugĂ©s de dĂ©part des jeunes couples venus Ă  l’indĂ©pendance et de plus en plus condamnĂ©s Ă  l’effacement.
Le paradoxe dans l’écriture de Yasmina Liassine est que la dĂ©sillusion voire le dĂ©sespoir s’y expriment sans les marques de style qui accompagnent habituellement ces sentiments. Elle souffre d’une Ă©volution dĂ©solante Ă  laquelle elle n’a pas forcĂ©ment assistĂ© personnellement en sorte qu’elle n’en fait pas directement le sujet principal de son livre et l’objet de sa dĂ©nonciation, elle choisit de dire autrement le sentiment qu’elle Ă©prouve et qui est celui d’un manque ou d’une frustration : face au renforcement drastique des conditions indispensables pour ĂȘtre agréé en AlgĂ©rie lui revient en mĂ©moire tout un ensemble de ce qu’elle a encore connu dans sa petite enfance et qui sans nĂ©cessairement en porter le nom Ă©tait une rĂ©manence de l’AlgĂ©rie Pied-Noir, sous forme de souvenirs d’autant plus durables peut-ĂȘtre que prĂ©-conscients—une sorte de mĂ©moire proustienne ici convoquĂ©e par l’auteure.
C’est un peu au hasard (mais celui-ci semble jouer dans le sens de l’art), en tout cas en dehors de toute idĂ©ologie pour ou contre l’AlgĂ©rie coloniale (pour Yasmina Liassine sa condamnation est une Ă©vidence ! ), au fil d’anecdotes assez significatives pour qu’l ne soit pas nĂ©cessaire d’épiloguer, que Yasmina Liassine fait partager ses regrets Ă  celles et ceux-lĂ  mĂȘme qui n’oseraient pas les formuler : sa maniĂšre discrĂšte de s‘exprimer lui permet de le faire Ă  la fois clairement et sans choquer : la provocation serait une violence, et de celle-ci il y a dĂ©jĂ  eu plus qu’assez.
Denise Brahimi

“LE TREFLE A CINQ FEUILLE” par Amar Assas, camp de Rosans : souvenirs d’une jeunesse blessĂ©e, Ă©ditions Baudelaire, 2023

Ce livre est sans doute Ă  peine une fiction, il semble bien que le narrateur et personnage principal, qui dans le livre s’appelle Marc Salahdin, soit Ă  plusieurs Ă©gards trĂšs proche de l’auteur. Il est vraisemblable que factuellement, la fiction prend ses droits, mais comme « Le TrĂšfle Ă  cinq feuilles » est aussi un vaste ensemble de rĂ©flexions, pensĂ©es et questionnements, on peut penser que pour toute cette partie-lĂ , l’auteur et son personnage ne font qu’un. Cependant le premier, nĂ© en 1961 a maintenant dĂ©passĂ© la soixantaine tandis que Marc s’apprĂȘte tout juste Ă  fĂȘter ses cinquante ans. C’est une diffĂ©rence qui compte, s’agissant d’une rĂ©flexion sur la vie ou plutĂŽt l’expĂ©rience personnelle qu’on en a, qui a Ă  partir d’un certain Ăąge ressemble plus ou moins Ă  un bilan.
Le rĂ©cit de vie qui nous est proposĂ© (dans ce cas, le terme est sans doute prĂ©fĂ©rable au mot « roman ») ne s’astreint pas Ă  suivre strictement une chronologie, cependant il comporte un certain nombre de sĂ©quences dont certaines peuvent d’autant mieux ĂȘtre situĂ©es dans le temps qu’on y est aidĂ© par une table des matiĂšres bien dĂ©taillĂ©e et qui ne comporte pas moins d’une trentaine de parties. Naturellement, comme le laisse supposer le sous-titre du livre, toute l’histoire commence ou Ă  peu prĂšs dans ce camp de Rosans oĂč le narrateur, ainsi que son trĂšs proche ami Ahmad, ont passĂ© leur enfance. La premiĂšre dĂ©finition qu’ils aient d’eux-mĂȘmes est d’ĂȘtre « fils de harkis » : leurs familles, obligĂ©es de quitter l’AlgĂ©rie Ă  l’indĂ©pendance, ont Ă©tĂ© installĂ©es dans ce village du sud des Hautes Alpes, dont Amar Assas fait pour ses lecteurs une prĂ©sentation intĂ©ressante et dĂ©taillĂ©e. Cependant, au moment oĂč Marc entreprend de raconter la vie de l’homme qu’il est devenu, mariĂ©, sĂ©parĂ©, et pĂšre de trois enfants, tout ce qui concerne Rosans ne peut ĂȘtre que de l’ordre du souvenir et il ne peut guĂšre en parler qu’avec son ami Ahmad et quelques trĂšs proches. Marc n’est pas un homme dissimulĂ© ni secret, bien au contraire mais il s’agit de souvenirs forcĂ©ment ambigus et difficiles Ă  dire, car ils sont un mĂ©lange de ce que furent les plaisirs de l’enfance, vĂ©cue en pleine nature et des « blessures » pour reprendre le mot du titre, auxquelles n’a pas Ă©chappĂ© la communautĂ© de harkis, pas plus celle-lĂ  que d’autres, en raison des circonstances historiques trĂšs particuliĂšres qui ont conditionnĂ© leur destin.
On doit reconnaĂźtre Ă  Amar Assas la volontĂ© d’ĂȘtre aussi clair et sincĂšre que possible et de ne rien enfouir dans le silence quelle que soit la gĂȘne, voire pour certains la honte causĂ©e par le fait d’ĂȘtre harkis ou fils de harkis. On sait que pour nombre d’AlgĂ©riens et souvent maquisards de la derniĂšre heure, les harkis ont Ă©tĂ© des traĂźtres (Ă  la cause nationale) et des collaborateurs (de l’armĂ©e française) —accusations Ă©videmment trĂšs cruelles et que Marc, dans le livre, s’emploie Ă  dĂ©mentir.
C’est seulement aprĂšs avoir abordĂ© du mieux possible cette question que l’auteur passe Ă  d’autres problĂšmes, dont certains ne sont pas moins dĂ©licats, mais qui font aussi partie de sa maniĂšre d’ĂȘtre, en sorte qu’il se doit de les reconnaĂźtre et de les inventorier. On peut citer par exemple son rapport aux femmes et ce qu’il appelle sa faiblesse Ă  l’égard de la sĂ©duction fĂ©minine ; c’est un sujet sur lequel il reste relativement discret sans doute pour n’impliquer personne d’autre que lui-mĂȘme, sans pourtant dĂ©mentir ce trait qui est la raison pour laquelle sa femme s’est sĂ©parĂ©e de lui. Cependant Marc a de la chance (n’est-il pas l’homme au trĂšfle Ă  cinq feuilles !), heureux qu’ils soient restĂ©s trĂšs attachĂ©s l’un Ă  l’autre, sans la moindre rivalitĂ© pour se partager l’amour de leurs enfants.
Ce dernier point est si important pour Marc qu’il est amenĂ© Ă  y voir le seul rempart contre la solitude et la tristesse qui en dĂ©coule, et il comprend par lĂ  pourquoi son trĂšs cher ami Ahmad qui en a manquĂ© n’a pu Ă©chapper finalement Ă  un sort tragique. Marc se reproche Ă©videmment de n’avoir pas compris Ă  temps les tourments vĂ©cus par son ami —mais Ahmad Ă©tait-il sauvable, ou irrĂ©mĂ©diablement victime de cet enchaĂźnement qui fait la trame de toute une vie ?
Tel est le genre de questions que pose le livre d’Amar Assas sous l’apparence trĂšs simple d’un rĂ©cit Ă©voluant dans la description rĂ©aliste. MĂȘme si les rĂ©ponses qu’il leur donne ne peuvent en recouvrir l’immensitĂ© et l’ampleur, du moins a-t-il le mĂ©rite d’oser s’aventurer dans un domaine qu’on pourrait croire rĂ©servĂ© aux philosophes les mieux armĂ©s pour se risquer Ă  l’affronter. L’auteur utilise d’ailleurs ceux-ci sous la forme d’aphorismes qu’il leur emprunte pour les citer en tĂȘte de ses chapitres, laissant au lecteur le soin de les dĂ©crypter.
BerbĂšre intrĂ©pide nĂ© dans les AurĂšs, Marc a le mĂ©rite de ce que certains appelleront peut-ĂȘtre sa naĂŻveté : il ose ! Et si son don assez rare de trouver des trĂšfles Ă  cinq feuilles lui donne le courage d’ajouter l’audace Ă  sa modestie, personne autour de lui ne songe Ă  le lui reprocher compte tenu du fait que par ailleurs, il est un homme bon, dont la qualitĂ© principale est de savoir aimer.
Denise Brahimi

“D’EN BAS ON VOIT MIEUX LE CIEL” par Omar Benlañla, PoM Culture, 2024

Ce livre n’est pas le premier de son auteur, c’est plus prĂ©cisĂ©ment le quatriĂšme, qui arrive au terme de dix ans d’écriture, le plus connu des prĂ©cĂ©dents Ă©tant « Tu n’habiteras jamais Paris » qui a reçu un prix en 2019. Cependant, et alors mĂȘme qu’au terme de ces dix premiĂšres annĂ©es, Omar BenlaĂąla s’est assurĂ© une place auprĂšs de grands Ă©diteurs, il choisit cette fois-ci un systĂšme alĂ©atoire, qui est l’auto-Ă©dition. Cette dĂ©cision correspond assez bien Ă  son tempĂ©rament ou Ă  sa maniĂšre d’ĂȘtre, car il est de ceux qui cherchent Ă  la fois la difficultĂ© et le renouvellement ; et c’est justement parce qu’il se sent appartenir de plus en plus au monde des Ă©crivains qu’il veut en connaĂźtre tous les rouages, tout ce qui fait qu’un livre se met Ă  exister si l’on peut dire physiquement. Ce qui veut sans doute dire qu’il n’est pas seulement un objet matĂ©riel, mais une partie tout juste sĂ©parĂ©e du corps vivant de son auteur. Il semble bien clair que ce qui intĂ©resse dĂ©sormais celui-ci, c’est ce mĂ©tier d’écrivain qu’il a rĂ©solument choisi, aprĂšs beaucoup d’autres qu’il a connus au cours de sa vie aventureuse et qu’il est d’ailleurs loin de renier.
En fait la partie principale de ce dernier livre est consacrĂ©e Ă  nombre de retours autobiographiques. La fiction romanesque veut qu’il en fasse l’objet d’un trĂšs long rĂ©cit adressĂ© Ă  un chauffeur de taxi qui est chargĂ© de le promener trĂšs librement Ă  travers Paris et de pont en pont, aussi longtemps que durera le pĂ©cule qu’il lui a remis Ă  cet effet. Evidemment il se crĂ©e des liens entre les deux hommes, et le chauffeur de taxi, MoĂŻse, veut aussi parler de lui-mĂȘme et de sa vie Ă  son passager Omar.
Mais les choses se compliquent du fait que le rĂ©cit d’Omar est loin de comporter seulement des rappels autobiographiques. En fait il s’y mĂȘle en abondance et de façon toujours impromptue des fragments d’un livre auquel l’écrivain Omar a dĂ©cidĂ© de se consacrer et qui sera terminĂ© prochainement nous annonce-t-il. Cette Ɠuvre en cours et en voie d’achĂšvement est pour reprendre ses termes le « portrait » littĂ©raire d’un personnage Ă  dire vrai assez Ă©nigmatique et qui rĂ©pond au nom (ou prĂ©nom) de Darius. Dans les remerciements sur lesquels s’ouvre « D’en bas on voit mieux le ciel », l’auteur prĂ©cise que l’identitĂ© de Darius, Ă  sa demande, restera secrĂšte. Ce qui indique que le point de dĂ©part du personnage est un ĂȘtre rĂ©el mais que rien ne garantit l’authenticité de son portrait ; sur ce point le mystĂšre reste entier et l’on peut sans doute parler de mystification, car ce qui nous est dit de Darius, Ă  l’extrĂȘme fin de l’histoire, de maniĂšre brĂšve et allusive, est bien loin de rĂ©pondre Ă  toutes les questions que le lecteur s’est posĂ©es. L’auteur est un mystificateur en ce sens qu’il s’amuse Ă  nous entraĂźner Ă  la recherche d’un personnage passablement singulier et insaisissable, par lequel Omar a Ă©tĂ© suffisamment mĂ©dusĂ© pour vouloir en faire le portrait.
Sur Darius nous avons un certain nombre d’informations qui ne font cependant que renforcer le sentiment que nous avons de sa singularitĂ©. Il exerce le mĂ©tier de coach, ce qui n’est pas rare aujourd’hui , et dĂ©signe une fonction d’accompagnement qui doit aider une personne Ă  dĂ©velopper ses compĂ©tences, Ă  dĂ©passer ses inhibitions, Ă  accĂ©der au bien-ĂȘtre ou du moins Ă  en avoir l’impression (ce qui est sans doute la mĂȘme chose). Darius est en mĂȘme temps masseur, ce qui signifie que ses services passent par le corps de ceux qui ont recours Ă  lui, et qui sont en Ă©tat de les payer au prix fort car il faut bien dire qu’un coach aussi rĂ©putĂ© que lui ne s’acquiert qu’au plus haut prix.
Darius est donc, pour Omar BenlaĂąla (ou pour Omar, son double dans le roman), un moyen indirect d’aborder les grands de ce monde, riches et nantis et cependant incapables de s’accommoder de leur sort. Darius est parfois devenu trĂšs proche de certains d’entre eux, ce qui ne l’empĂȘche pas de rester leur serviteur (=grassement payĂ© pour les servir). Peut-on en conclure qu’il garde en lui le dĂ©sir de se venger d’eux, comme pourrait le prouver la rĂ©vĂ©lation finale qu’on ne dĂ©voilera Ă©videmment pas ici.
En tout cas la frĂ©quentation des nantis est certainement un atout important de Darius aux yeux d’Omar, il se pourrait qu’il y ait chez le second un dĂ©sir de s’identifier au premier en tout cas sur ce point, ce qui expliquerait qu’à certains moments le lecteur ne sait plus trĂšs bien duquel des deux il s’agit, tant il est vrai que le « je » de chaque fragment narratif n’est pas tenu de dire qui il est. Mais le rapport d’Omar Ă  Darius pourrait bien ĂȘtre du type fascination-rĂ©pulsion, dont l’ambivalence est un fait connu. Faut-il l’étendre au-delĂ  du seul rapport Ă  Darius et en faire un trait qui caractĂ©riserait Omar BenlaĂąla lui-mĂȘme dont la vocation (ou l’utopie) est d’ĂȘtre Ă  la fois marginal et socialement intĂ©grĂ© ? La perception de cette ambiguĂŻtĂ© explique peut-ĂȘtre pourquoi Pierre Rosanvallon, qui a Ă©tĂ© Ă  l’origine de sa carriĂšre littĂ©raire, lui a proposĂ© d’écrire sur lui-mĂȘme, en 2014, sur le site « Raconter la vie ».
« D’en bas on voit mieux le ciel » est une suite de cette entrĂ©e en littĂ©rature, d’abord fortuite ou presque. On y assiste Ă  la recherche d’un Ă©crivain sur sa fonction, sa place dans la sociĂ©tĂ© et sur les choix qui s’ensuivent dans ses comportements lorsqu’il en arrive au moment oĂč il ne peut plus se rĂ©fugier dans l’inconscience —ne serait-ce que pour des raisons d’ñge, ayant dĂ©sormais atteint les cinquante ans.
Denise Brahimi

“J’HABITE EN MOUVEMENT” par Samira Negrouche, poĂ©sie, anthologie (2001-2021) Ă©ditions Barzakh, 2023

Samira Negrouche est loin d’ĂȘtre une dĂ©butante, elle a maintenant plus de quarante ans, elle est reconnue sur la scĂšne internationale et traduite dans de nombreuses langues, sans cesser de vivre en AlgĂ©rie et d’y « habiter » pour reprendre le mot qui se trouve dans le titre de cette anthologie. Il faut Ă©videmment l’entendre au sens fort, celui qui revendique Ă  la fois un constat et une volonté : le « je » quel qu’il soit fait une sorte de proclamation, on pourrait presque dire un acte de foi. Habiter un lieu c’est y avoir sa demeure, ce qui implique sinon permanence du moins constance et stabilitĂ©, ce qui ne saurait aller sans un choix.
Il y a pourtant dans ce titre un peu de ce qu’ on appelle savamment un oxymore, ce qu’on peut traduire trĂšs simplement par contradiction. Car le « mouvement » pourrait paraĂźtre opposĂ© Ă  l’idĂ©e de constance que revendique l’habitation. Il y a Ă©videmment chez la poĂ©tesse un refus de l’immobile, de ce qui resterait sans changement. D’ailleurs le seul fait de dire « la poĂ©tesse » est sans doute en dĂ©saccord avec ce qu’on ressent comme une volontĂ© de ne pas prĂ©ciser, de ne pas identifier, de ne pas renvoyer Ă  une personne particuliĂšre (et sexuĂ©e) qui serait l’auteur(e).
Cette personne en tant que particuliĂšre n’est pas donnĂ©e comme le sujet d’actions accomplies ou d’émotions ressenties —mais alors, s’il y a un sujet au poĂšme, quel est-il et de quoi nous parle-t-il ? « J’habite en mouvement » nous donne l’occasion de le rechercher Ă  travers une bonne vingtaine de textes publiĂ©s depuis le premier recueil paru aux Ă©ditions Barzakh en 2001. Leurs titres sont extrĂȘmement variĂ©s et souvent Ă©nigmatiques, on ne peut dire qu’ils constituent des pistes ou des indices, mais plutĂŽt des incitations Ă  s’engager dans des chemins peu balisĂ©s qui gĂ©ographiquement, pour commencer par lĂ , nous emmĂšnent parfois trĂšs loin, sans exclusive puis que « aucune gĂ©ographie n’est contradictoire ».Dans le tout dernier recueil citĂ©, « Traces »,il est question de nombreux lieux qu’on ressent comme exotiques et lointains, Tombouctou, le Kilimandjaro, Zanzibar, mais suivant toujours sa tendance Ă  l’oxymore, elle n’en restreint pas moins Ă  l’extrĂȘme son ouverture sur le monde lorsqu’elle intitule l’un de ses recueils « Six arbres de fortune autour de ma baignoire » : oĂč l’on ne peut manquer d’entendre une sorte de provocation, confirmant l’idĂ©e que le poĂšte a tous les droits et notamment celui de varier Ă  l’infini l’espace qu’il considĂšre comme sien.
La tendance Ă  entendre au sens spatial la formule « J’habite en mouvement » est mise en cause par l’auteure elle-mĂȘme dans un long et trĂšs beau poĂšme qu’on pourrait appeler un poĂšme d’amour malgrĂ© le vague de cette formule qu’on pourrait entendre comme un indice de facilitĂ©. De toute façon, cette façon d’en parler pourrait sembler abusive car rien n’est plus Ă©loignĂ© des effusions sensibles et sensuelles que la maniĂšre d’écrire de Samira Negrouche, mais tout Ă©tant relatif, c’est justement la raison pour laquelle on peut considĂ©rer comme l’aveu d’un amour des formules comme « J’habite en mouvement quand ton regard me lĂąche », « J’habite en mouvement quand tu prends froid », « J’habite en mouvement quand tes doigts me frĂŽlent ».
On voit par lĂ  que le mouvement dont il est question dans cette formule tant de fois rĂ©pĂ©tĂ©e doit s’entendre parfois bien autrement qu’au sens spatial, il s’agit de ce qui fait bouger l’ĂȘtre intĂ©rieur et des variations que subit la perception de sa prĂ©sence au monde qui jamais ne s’immobile, et lĂ  pourrait ĂȘtre la clef : sans cette incessante vibration intime, que ce soit ou non au sein de l’immobilitĂ©, la vie s’arrĂȘte ou elle s’arrĂȘterait, ce qui est l’impensable du poĂšme.
On sait Ă  quel point est prééminente la place que notre modernitĂ© attribue au langage en sorte qu’on est amenĂ© Ă  se demander ce qu’il en est pour Samira Negrouche et ce qu’elle dit Ă  ce sujet. Deux de ses titres seulement, et c’est en effet peu, renvoient Ă  cette question : « Inventer le verbe ? » et « Suspends la langue » et encore sont-ils peu affirmatifs et plutĂŽt de l’ordre du doute ou de la mise en question. Ici encore on se dit que pour dĂ©finir ce qu’elle Ă©crit, mieux vaudrait peut-ĂȘtre considĂ©rer (et avec un peu de l’étonnement que suscite tout Ă©cart par rapport Ă  la norme) ce qu’elle ne dit pas, ce qui n’est pas son sujet au sens banal du mot : ni l’épanouissement par la sexualitĂ© explicite et revendiquĂ©e, ni l’apologie du verbe substituĂ© Ă  la rĂ©alitĂ©. Il y a dans ses textes une sorte de retenue ou de rĂ©serve, oĂč se manifeste aussi ce qu’on pourrait appeler chez elle un refus d’exclusivité : la poĂ©sie ne prend son sens qu’au sein des autres arts et en s’associant Ă  eux, qu’il s’agisse de la musique (violon, thĂ©orbe), de l’estampe ou de la chorĂ©graphie. Tout se passe comme si pour elle, il ne fallait pas abuser des possibilitĂ©s Ă  dire vrai infinies qu’offre le langage : ni joliesses ni facilitĂ©s, ni « sucre dans le café » pour reprendre ici encore le titre de l’un de ses recueils. A ces derniers traits, on pourrait reconnaĂźtre l’influence de celui qu’elle cite comme l’un de ses maĂźtres, RenĂ© Char, auquel il faudrait ajouter quelques autres et pas des moindres, tels que Jean SĂ©nac et Rimbaud. Elle n’est infĂ©odĂ©e Ă  personne, mais elle puise une part de sa force, qui est grande, dans ceux qu’elle admire et qu’elle appelle comme SĂ©nac des « citoyens de beauté ».
Denise Brahimi

Note de prĂ©sentation sur un spectacle de Nadia LarbiouĂšne—compagnie Novecento : GisĂšle et Simone-dialogue en miroir.

Les deux prĂ©noms qui composent le titre du spectacle sont ceux de GisĂšle Halimi et de Simone Veil. On n’a Ă©videmment aucune peine Ă  comprendre pourquoi Nadia LarbiouĂšne les a rapprochĂ©es, en vertu de ses propres convictions mas aussi Ă  partir d’élĂ©ments factuels qui sont des traits communs entre ces deux grandes militantes fĂ©ministes aujourd’hui dĂ©cĂ©dĂ©es et plus que jamais cĂ©lĂšbres.
Elles partagent une mĂȘme annĂ©e de naissance et avaient donc le mĂȘme Ăąge, nĂ©es en juillet 1927 entre les deux guerres mondiales. La mise en place du nazisme quelques annĂ©es plus tard et sa redoutable expansion donnent tout son sens Ă  un autre trait commun Ă  GisĂšle et Ă  Simone : elles Ă©taient toutes les deux de famille juive, Juifs tunisiens dans le cas de GisĂšle, Juifs français d’origine lorraine dans le cas de Simone.
Nadia LarbiouĂšne met en valeur les trois grands combats qui ont caractĂ©risĂ© la vie de l’une et de l’autre, contre la torture en AlgĂ©rie, pour la cause des femmes, pour le droit Ă  l’avortement. Voici par exemple des propos de GisĂšle Halimi que le spectacle nous donne Ă  entendre : elle les a tenus Ă  propos de l’AlgĂ©rienne Djamila Boupacha, qu’elle a dĂ©fendue en tant qu’avocate : « Djamila Boupacha représentait tout ce que je voulais défendre. Son dossier était même, dirais-je, un parfait condensé des combats qui m’importaient : la lutte contre la torture, la dénonciation de viol, le soutien à l’indépendance et au droit des peuples à disposer d’eux-mêmes, la solidarité avec les femmes engagées dans l’action publique et l’avenir de leur pays, la défense d’une certaine conception de la justice, et enfin mon féminisme.
Nadia LarbiouĂšne dit que GisĂšle Halimi fut l’inspiratrice majeure de la loi Veil, promulguĂ©e le 17 janvier 1975, qui dĂ©pĂ©nalisa l’avortement.
Le spectacle, que son auteure dĂ©signe comme une « lecture théùtralisĂ©e », veut montrer Ă  quel point Ă©taient communes les luttes menĂ©es par les deux femmes pour les droits humains. Et c’est parce qu’elles ont su mener, chacune sĂ©parĂ©ment, ce qui Ă©tait pourtant le mĂȘme combat, que celui-ci a remportĂ© des succĂšs irrĂ©versibles.
Denise Brahimi

Note sur un entretien de Nacer Hamzaoui avec le journal  « Le ProgrÚs »
Nacer Hamzaoui est bien connu pour ses nombreuses activitĂ©s au sein de l’Association Coup de Soleil. Il en parle avec une journaliste du ProgrĂšs dans l’édition du 7 mai 2024 de ce quotidien. Il en ressort trĂšs clairement que loin d’ĂȘtre un homme de parti, c’est un homme de paix, qui consacre une partie importante de son activitĂ© aux Ă©tablissements scolaires de la rĂ©gion. En racontant aux jeunes (qui en ignorent tout) ce qu’a Ă©tĂ© la Guerre d’AlgĂ©rie, il les incite Ă  la tolĂ©rance, Ă  l’oubli de ce qui divise, Ă  la pratique quotidienne de l’amitiĂ© entre groupes qui n’ont plus aucune raison de se considĂ©rer comme des ennemis.
Par pure modestie il ne signale pas qu’il est peut-ĂȘtre et surtout : un musicien, spĂ©cialisĂ© dans la musique arabo-andalouse et spĂ©cialement le chaabi qu’il a connu dans la casbah de son enfance : nous avons dĂ©jĂ  Ă©voquĂ© certains de ses concerts dans la Lettre de Coup de Soleil. En fait, il se considĂšre comme entiĂšrement au service de notre association, ce dont nous sommes heureux de le remercier trĂšs chaleureusement.
Denise Brahimi

Note sur le peintre Issiakhem Ă  la Biennale de Venise 2024

La 60e Ă©dition de la Biennale de Venise est prĂ©vue pour durer d’avril Ă  novembre 2024. Son directeur qui est brĂ©silien a pour projet de « dĂ©coloniser les esprits » en montrant des artistes dont il estime qu’ils le sont trop rarement et en soulignant particuliĂšrement la prĂ©sence de ceux qui sont Ă  la Biennale pour la premiĂšre fois.
C’est dans cet Ă©tat d’esprit qu’il a voulu rĂ©vĂ©ler au public le peintre algĂ©rien Mohamed Issiakhem, qui certes n’a rien d’un inconnu dans le contexte franco-algĂ©rien d’autant qu’il a Ă©tĂ© sa vie durant un grand ami de Kateb Yacine et que leurs deux noms sont souvent associĂ©s. Issiakhem est mort en 1985, quelques annĂ©es avant Kateb Yacine.
Le tableau prĂ©sentĂ© Ă  Venise, « Femme et mur », est un portrait de femme amazigh, qui ne peut manquer d’évoquer la guerre d’AlgĂ©rie et les souffrances endurĂ©es Ă  cette Ă©poque par le peuple algĂ©rien. On pourrait d’ailleurs dire d’Issiakhem qu’il est le peintre de la douleur physique et morale. Sans aucun doute, le tableau prĂ©sentĂ© Ă  Venise est donnĂ© Ă  la fois comme l’image d’une oppression subie et de la rĂ©sistance opposĂ©e Ă  celle-ci.
Denise Brahimi

Note sur Le feu ne s’oublie pas de Pierre Testud (2024)

L’auteur explicite en sous-titre de son court ouvrage ce qui en est l’objet principal : « 18 juin 1845, AlgĂ©rie : les « enfumades » de Ghar el Frachich (Massif du Dahra) ». Ce sinistre Ă©vĂ©nement fait partie de la premiĂšre phase de la colonisation, celle qui s’est dĂ©roulĂ©e pendant la monarchie de juillet et sous le Second Empire. Les enfumades dont il est question ont eu lieu sous les ordres du GĂ©nĂ©ral Bugeaud et l’exĂ©cution en fut confiĂ©e au colonel PĂ©lissier dont le rĂ©cit trĂšs dĂ©taillĂ© continue Ă  provoquer l’horreur.
MalgrĂ© quelques petits aperçus fictionnels et mĂȘme romancĂ©s de ce qu’étaient Ă  cette Ă©poque les relations entre l’armĂ©e française de la conquĂȘte et les populations locales qui essayaient de lui rĂ©sister, l’essentiel du livre consiste dans un retour sur le rĂ©cit laissĂ© par PĂ©lissier. En 1985, celui-ci a dĂ©jĂ  Ă©tĂ© intĂ©grĂ© dans une Ɠuvre littĂ©raire, L’amour, la fantasia d’Assia Djebar. Le chapitre qui lui est consacrĂ© par la romanciĂšre algĂ©rienne s’intitule : « Femmes, enfants, bƓufs couchĂ©s dans les grottes ».Parmi une douzaine d’autres rĂ©fĂ©rences, ce texte est la source principale de Pierre Testud.
Denise Brahimi

“DEUX VIES POUR L’ALGERIE”, documentaire sur Gilberte et William Sportisse par Sandrine Malika Charlemagne, co-rĂ©alisateur Jean Asselmeyer, 2024
Ce documentaire est rĂ©cent mais il nous incite Ă  remonter loin en arriĂšre dans l’histoire de l’AlgĂ©rie puisque les deux personnages qui en sont l’objet sont maintenant plus que centenaires : Gilberte Sportisse est morte le 31 aoĂ»t 2021, Ă  quelques jours de son 104e anniversaire, William Sportisse, plus jeune qu’elle de quelques annĂ©es, a eu 100 ans le 10 dĂ©cembre 2023.
L’un et l’autre ont quittĂ© l’AlgĂ©rie pour la France en 1994 du fait de la dĂ©cennie noire et du terrorisme islamiste qui les menaçait alors que, nĂ©s en AlgĂ©rie, ils se sont toujours considĂ©rĂ©s comme AlgĂ©riens exclusivement. Les deux engagements qui caractĂ©risent leur vie Ă  l’un comme Ă  l‘autre sont parfaitement clairs. Il y a eu d’une part le combat contre le fascisme pendant la deuxiĂšme guerre mondiale (l’antifascisme est restĂ© une constante de toute leur vie), et d’autre part, de maniĂšre trĂšs concrĂšte, la lutte contre le colonialisme et pour l’indĂ©pendance de l’AlgĂ©rie. Ces deux causes pour lesquelles ils se sont battus font partie pour eux de leur adhĂ©sion sans rĂ©serve, prĂ©coce et dĂ©finitive, au Parti communiste algĂ©rien. Gilberte, qui ne s’appelait pas encore Sportisse mais Chemouilli, avait adhĂ©rĂ© en 1938 au PCA, Ă  l’ñge de 21 ans puisque nĂ©e en 1917 Ă  Alger. Pour ce qui est de William, l’engagement dans ce mĂȘme parti est si l’on peut dire un hĂ©ritage familial car il avait deux frĂšres aĂźnĂ©s communistes, le plus connu, Lucien, instituteur Ă  Constantine, Ă©tant nĂ© en 1905. Pendant la guerre d’AlgĂ©rie, l’un et l’autre qui ne se connaissaient pas encore Ă  l’époque ont ƓuvrĂ© Ă  la demande de leur parti pour faire connaĂźtre la cause indĂ©pendantiste dans les pays frĂšres, Ă  Prague pour elle, Ă  Budapest pour lui (1954-1955).
Il n’y a aucun doute sur le fait que c’est le PCA qui a rapprochĂ© Gilberte et William, mais leur rencontre effective s’est faite assez tardivement, aprĂšs l’indĂ©pendance, Ă  partir de 1965 et ils se sont mariĂ©s en 1987. La vie antĂ©rieure de chacun d’eux les prĂ©parait Ă  cette rencontre. Ils Ă©taient d’origine juive, avec la diversitĂ© qui est au cƓur de cette catĂ©gorie des Juifs algĂ©riens. Pour ce qui est de William, son pĂšre faisait partie des Juifs d’origine espagnole tandis que sa mĂšre Ă©tait une BerbĂšre judaĂŻsĂ©e. Mais l’appartenance au judaĂŻsme ne signifie nullement pour eux l’adhĂ©sion Ă  une croyance ou Ă  une pratique religieuse, leur seule foi Ă©tant la foi dans le communisme qui a dĂ©terminĂ© toutes leurs actions. Et pour le dire d’emblĂ©e puisque c’est un sujet trĂšs prĂ©sent dans l’actualitĂ© de 2023-2024, William souligne avec beaucoup de force qu’il est un Juif non sioniste, et mĂȘme anti-sioniste, dĂ©fenseur de la cause palestinienne, ce qui lui est sans doute facilitĂ© par le fait qu’il est de langue maternelle arabe. En tout cas, pour le couple Sportisse, il est Ă©vident que l’appartenance Ă  une cause n’a rien Ă  voir avec la naissance ou la religion, elle est un choix politique personnel, William a souvent prĂ©cisĂ© le sien comme un combat en faveur du syndicalisme ouvrier et l’on peut dire que, derriĂšre les deux combats qu’il a menĂ©s sur le terrain, l‘antifascisme et l’anticolonialisme, il y a un anticapitalisme fondamental.
Cette dĂ©finition de lui-mĂȘme est primordiale et restera inchangĂ©e. Elle explique pourquoi son histoire et sa vie d’homme ne connaissent aucune pause alors mĂȘme que l’indĂ©pendance de l’AlgĂ©rie est acquise en 1962. Ce que montre trĂšs bien le film, « Deux vies pour l’AlgĂ©rie ». Le film ne se veut certainement pas polĂ©mique mais enfin les faits sont les faits : contrairement Ă  ce que laisserait croire un certain rĂ©cit national officiel de l’aprĂšs-1962, il n’y a pas eu rĂ©volution au sens social du mot dans l’AlgĂ©rie nouvelle et les militants communistes de toujours, c’est-Ă -dire d’avant comme d’aprĂšs, en ont fait les frais. Ils ont subi des interdictions, des emprisonnements et des persĂ©cutions diverses, y compris la torture. Le film convoque plusieurs militants du PCA tels que Abdelkader Guerroudj et Sadek HadjerĂšs pour porter tĂ©moignage quoi que fort discrĂštement. Il donne aussi la parole Ă  Zoheir Bessa, Directeur actuel du journal « Alger RĂ©publicain ». Il est sans doute plus facile ou moins difficile d’en parler pour des historiens français et vivant en France, nĂ©anmoins impliquĂ©s dans le rapport souvent conflictuel entre le FLN et le PCA, pour dire les choses de maniĂšre trĂšs simplifiĂ©e. Alain Ruscio, qui publie en 2019 un livre intitulĂ© « Les communistes et l’AlgĂ©rie », en parle d’autant mieux qu’il a Ă©tĂ© lui-mĂȘme au Parti communiste français pendant 27 ans (jusqu’en 1991). Le film s’appuie aussi sur un travail de recherche directement ciblĂ© sur ces faits, celui de l’historien Pierre-Jean Le Foll-Luciani, qui a Ă©tudiĂ© prĂ©cisĂ©ment ce qu’il en a Ă©tĂ© des AlgĂ©riens « non musulmans , (dont un bon nombre de Juifs) Ă  l’épreuve de l’indĂ©pendance ».
Il est certain que le film et ses principaux acteurs sont beaucoup plus sĂ©vĂšres Ă  l’égard du pouvoir en place avant l’indĂ©pendance, c’est-Ă -dire celui de la France coloniale qu’à l’égard du pouvoir national Ă  partir du coup d’état de BoumĂ©diĂšne. William Sportisse ne manque pas de rendre hommage Ă  deux victimes du premier, Henri Maillot qui Ă©tait son ami et Fernand Yveton. Mais d’une maniĂšre gĂ©nĂ©rale, ce film n’est pas conçu dans la plainte ni dans l’indignation. A cet Ă©gard le personnage de Gilberte donne le ton d’une maniĂšre remarquable par son aptitude Ă  une simplicitĂ© joyeuse qui est Ă  l’opposĂ© de toute revendication hĂ©roĂŻque. AprĂšs tout ce qu’elle a subi dans sa vie, elle parvient Ă  rester drĂŽle, gĂ©nĂ©reuse et tendre.
Denise Brahimi

 

 

Aidez-nous à produire le film “Frantz Fanon à Lyon” de Mehdi Lallaoui.

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Et toujours ces deux films sur la richesse de la vie associative algérienne que nous vous invitons à visionner.

– Utiles
de Bahia Bencheikh-EL-Feggoun

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–Entre nos mains

de Leila Saadna

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