Editorial
Dans cette lettre qui prĂ©cĂšde de peu les vacances dâĂ©tĂ©, et pour Ă©viter le vide culturel que risque de provoquer lâurgence de lâactivitĂ© politique, nous proposons dâabord la lecture de quelques romans, deux Ćuvres de femmes et deux Ćuvres dâhommes, pour ceux que la comparaison par genre pourrait tenter. Cependant, et sâil est bien vrai que Matriochkas de Lilya Nezar est une Ćuvre dâinspiration fĂ©ministe, câest beaucoup moins Ă©vident pour Lâoiseau des Français de Yasmina Liassine, qui parle en tant quâenfant  dâun couple mixte (franco-algĂ©rien). Et les deux romans Ă©crits par des hommes sont si diffĂ©rents lâun de lâautre  quâil serait un peu vain dây chercher la marque commune du masculin. Dans Le trĂšfle Ă cinq feuilles, Amar Assas part Ă la recherche de ce qui fait le bonheur ou le malheur dâune vie, tandis quâOmar BenlaĂąla dans Dâen bas on voit mieux le ciel sâattache Ă Ă©voquer un personnage Ă©nigmatique nommĂ© Darius qui, pour mieux piquer notre curiositĂ©, le restera partiellement.
ConformĂ©ment Ă lâengagement de Coup de soleil pour la poĂ©sie, elle figure aussi dans cette lettre, Ă propos du recueil Jâhabite en mouvement de lâAlgĂ©rienne Samira Negrouche  dont la notoriĂ©tĂ© est dĂ©sormais assurĂ©e.
Les notes, selon leur dĂ©finition, sont brĂšves et trĂšs variĂ©es. Elles privilĂ©gient des personnalitĂ©s que les abonnĂ©s de Coup de soleil connaissent bien, telles que Nadia LarbiouĂšne ou Nacer Hamzaoui, mais montrent aussi sous quelle forme sont Ă©voquĂ©es certaines figures (le peintre algĂ©rien Issiakhem) ou Ă©pisodes de lâhistoire maghrĂ©bine (les enfumades du Dahra de Pierre Testud) dans lâactualitĂ©.
Le film dont il est question dans cette Lettre ne comporte aucune part de fiction. IntitulĂ© Deux vies pour lâAlgĂ©rie il est consacrĂ© Ă deux personnages aussi rĂ©els quâĂ©mouvants, les Ă©poux Gilberte et William Sportisse, qui ne peuvent manquer de provoquer lâĂ©tonnement et lâadmiration.
Denise Brahimi
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« Et de nous qui se souviendra ? », créé et produit par Nicole Guidicelli, auteure indĂ©pendante, est un podcast qui donne la parole aux derniers pieds-noirs. Il est en ligne sur toutes les plateformes dâĂ©coute et de tĂ©lĂ©chargement (Google Podcast, Apple Podcast, Spotify, DeezerâŠ).Â
Hommage Ă une communautĂ© en voie de disparition, il a pour objectif dâaider les pieds-noirs Ă transmettre. Il sâadresse Ă leurs descendants, aux enseignants qui souhaitent parler de la guerre dâAlgĂ©rie, et plus largement Ă tous ceux qui sâintĂ©ressent aux exils et Ă la rĂ©silience. Il interroge lâexil comme acte fondateur ainsi que les questions dâidentitĂ©, dâinvisibilitĂ© et dâintĂ©gration. Il pose Ă©galement la question de la transmission et de la mĂ©moire des pieds-noirs.
Le projet a dĂ©marrĂ© en janvier 2022, annĂ©e de commĂ©moration du 60e anniversaire de la fin de la guerre dâAlgĂ©rie.
Pour écouter les épisodes déjà parus : https://podcast.ausha.co/et-de-nous-qui-se-souviendra
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âMATRIOCHKAS, LES HERITIERESâ par Lylia Nezar, roman, Ă©ditions Hibr, 2024
Le titre de ce premier roman nâen indique le contenu, ou une partie du contenu, que de maniĂšre indirecte, mais il donne une indication utile, Ă condition dâĂȘtre interprĂ©tĂ©. Les Matriochkas, couramment appelĂ©es « poupĂ©es russes » sont des figures fĂ©minines traditionnelles, devenues folkloriques, qui sâemboĂźtent les unes dans les autres de telle sorte que de lâextĂ©rieur on nâen voit quâune seule mais au lieu dâĂȘtre creuse, celle-ci en contient plusieurs autres, de taille dĂ©croissante, en sorte que chaque matriochka est Ă la fois une et plusieurs. Il y en a en gĂ©nĂ©ral cinq tailles placĂ©es les unes Ă lâintĂ©rieur des autres, en sorte que la matriochka est un symbole de maternitĂ©.
En choisissant ce titre, Lylia Neza met lâaccent sur le fait que ses personnages fĂ©minins sont toutes dans un rapport de mĂšre Ă fille, et principalement la plus importante dâentre elles, AĂŻcha, qui dans toute une partie du livre parle Ă la premiĂšre personne, avant que lâaĂźnĂ©e de ses deux filles, Samia, ne prenne la parole pour lui succĂ©der aprĂšs sa mort.
Câest dâailleurs trop peu de dire quâelle lui succĂšde, tout se passe comme si elle assurait une sorte de continuitĂ© Ă tous Ă©gards, de maniĂšre fluide et sans rupture ; elle se sent elle-mĂȘme comme une Ă©manation du corps de sa mĂšre, tant elle vit intensĂ©ment le dĂ©sir de la porter en elle et dâen maintenir le souvenir Ă jamais inoubliable.
Le thĂšme dominant du roman concerne les fĂ©minicides, mais sa maniĂšre dâen parler en convoquant la transmission entre mĂšre et fille reprĂ©sente un certain dĂ©placement par rapport Ă la pure(et indispensable) dĂ©nonciation  ; et câest ce qui fait lâoriginalitĂ© du livre, son ton particulier ainsi que lâĂ©motion qui sâen dĂ©gage. Sans doute est-ce lĂ -dessus quâil faut insister dâabord : le livre de Lylia Nezar est bouleversant, ce nâest pas seulement le livre dâune activiste ou dâune militante, câest lâĂ©vocation dâune figure de femme, AĂŻcha, qui est sacrificielle de maniĂšre exemplaire, mĂȘme si dâautres et notamment des fĂ©ministes dâaujourdâhui peuvent lâutiliser en tĂȘte de leur combat (celui quâelle-mĂȘme nâa pas pu mener).
Ce combat, on lâa bien sĂ»r compris, est celui quâon dĂ©signe parfois comme la cause des femmes et dont chaque jour montre lâurgente nĂ©cessitĂ©, chiffres Ă lâappui. Il nây aucun doute sur le fait quâAĂŻcha est victime de ce quâon appelle maintenant un fĂ©minicide (sur le modĂšle du mot gĂ©nocide), battue Ă mort par son mari qui bĂ©nĂ©ficie pour ce crime dâune totale impunitĂ©. Cette mise Ă mort violente, barbare, inhumaine, dure pendant des annĂ©es et le livre nous amĂšne Ă constater comme le fera finalement Samia fille dâAĂŻcha que personne nâest intervenu pour tenter de secourir tant bien que mal la malheureuse victime, ni parents ni beaux-parents ni voisins, tous faisant passivement le choix dâen rester Ă ce stade oĂč lâon sait sans savoir parce quâon ne veut pas savoir et parce que vivre dans cette sociĂ©tĂ©-lĂ consiste justement Ă faire comme si on ne savait pas.
La grande honnĂȘtetĂ© de lâauteur consiste dâailleurs Ă montrer Ă quel point il a Ă©tĂ© difficile si ce nâest impossible de faire quoi que ce soit. On le comprend grĂące au personnage de Djamel, dĂ©licieux jeune homme intelligent et sensible qui tombe amoureux dâAĂŻcha Ă force de la voir sur le balcon en face du sien, mais qui est incapable de toute tentative pour la sauver : vient le jour oĂč elle se retire Ă tout jamais de sa vue parce quâelle a compris, dans une vision pathĂ©tique de son sort, quâil nây avait aucun moyen de le changer. Djamel gardera toute sa vie le remords de nâavoir pas su ce quâil aurait fallu tenter ; AĂŻcha elle aussi gardera le souvenir torturant de ce mirage et de son inĂ©vitable renoncement. Câest un trĂšs beau moment du livre qui creuse en son centre la forme vide dâun bonheur inaccessible. Mais Ă dire vrai, au moment oĂč elle le frĂŽle, on comprend quâAĂŻcha est dĂ©jĂ morte, depuis le jour oĂč reçue au bac, elle sâest vu refuser par son pĂšre le droit Ă faire des Ă©tudes, sans autre choix que la rĂ©clusion et le mariage â et elle les a acceptĂ©s avec indiffĂ©rence plus encore que rĂ©signation.
LĂ est peut-ĂȘtre lâĂ©tonnement quâon ressent dâabord, Ă lire « Matriochkas » : AĂŻcha nâest pas une rĂ©voltĂ©e, elle ne hurle pas sa rancune ni sa colĂšre. Il est trop Ă©vident quâelle est une victime, mais câest autre chose dâessayer de comprendre, comme nous y incite lâauteure, en quoi elle est une victime sacrificielle ; autre maniĂšre de dire quâen plus dâune effroyable et monstrueuse injustice, elle donne Ă voir quelque chose qui est diffĂ©rent, difficile Ă exprimer et impressionnant. Contre toute Ă©vidence, elle ignore son bourreau, ce qui est autre chose que de lâaccepter car ce mot impliquerait de lui faire sa place et de le reconnaĂźtre par un acte volontaire et conscient.
Sans nier un seul instant ce quâelle subit parce que femme et en tant que femme, infĂ©riorisĂ©e et humiliĂ©e par le patriarcat, on pourrait la comparer Ă un autre personnage qui Ă dire vrai est en totale empathie (et identification) avec les femmes, lâIdiot de Dostoievski, parce que comme lui elle nâoppose que son innocence au mal quâon lui fait. Lorsquâenfin elle se bat, jusquâĂ en mourir sous les coups de son mari, ce nâest pas pour elle-mĂȘme mais pour ses filles, Matriochka en cela quâelle est tout entiĂšre dĂ©finie par son amour de mĂšre. DĂšs la fin de son adolescence, elle a renoncĂ© Ă toute espĂšce dâego, comme on dit en psychologie dâaujourdâhui, pour nâexister quâĂ travers ce rayonnement que la peinture occidentale attribue aux anges et que RaphaĂ«l a donnĂ© au visage de ses madones. La victime hurle et se dĂ©bat tandis que la crĂ©ature sacrifiĂ©e a renoncĂ© Ă sa propre personne, câest pour les autres que sa figure deviendra une incitation au combat. AĂŻcha reprĂ©sente ce moment dans lâhistoire des femmes oĂč elles ne peuvent tĂ©moigner que par leur propre mort ; celles qui les ont suivies savent et peuvent se battre, mais ce qui les meut est encore le souvenir bouleversant que leur ont laissĂ© les sacrifiĂ©es dâautrefois.
Denise Brahimi
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âLâOISEAU DES FRANCAISâ par Yasmina Liassine, Ă©ditions Sabine Wespieser, roman, 2024.
Lâauteure de ce livre appartient Ă une catĂ©gorie bien prĂ©cise et câest justement son objet que dâen parler dans ce qui est son premier roman, si toutefois le mot roman pouvait lui convenir, ce qui nâest pas certain. En effet la part de la fiction y est minime, et ce qui compte en revanche, câest un ensemble de rĂ©flexions tirĂ©es dâanecdotes et de souvenirs ou mĂȘme plus encore on pourrait dire que câest la tonalitĂ© gĂ©nĂ©rale du livre, indiquĂ©e trĂšs dĂ©licatement et par petites touches plutĂŽt quâassĂ©nĂ©e comme une conviction et un constat.
Yasmina Liassine
Yasmina Liassine ne prĂ©tend pas parler pour dâautres quâelle-mĂȘme, elle sait quâelle est un cas relativement particulier, du fait de son appartenance Ă cette catĂ©gorie dĂ©jĂ Ă©voquĂ©e, celle des enfants dits de couples mixtes, ce qui dans le contexte algĂ©rien signifie quâils ou elles sont nĂ©(e)s dâun pĂšre algĂ©rien et dâune mĂšre française, par suite de raisons historiques prĂ©cises quâon peut situer de part et dâautre de lâindĂ©pendance de 1962.
Dans toute la derniĂšre partie de lâĂ©poque coloniale, beaucoup de jeunes hommes dâorigine algĂ©rienne sont partis faire leurs Ă©tudes en France, le plus souvent pour se prĂ©parer Ă revenir dans leur pays et se mettre Ă le servir de leur mieux dĂšs que les circonstances le permettraient. Câest ainsi que des couples se sont formĂ©s entre ces jeunes hommes et des jeunes filles françaises, souvent Ă©tudiantes comme eux, choquĂ©es par lâentreprise coloniale et acquises Ă lâidĂ©e de lâindĂ©pendance.
A cet Ă©gard, dans un premier temps, les choses se sont passĂ©es comme prĂ©vu et les jeunes AlgĂ©riens ont Ă©tĂ© appelĂ©s Ă venir au plus vite prendre les postes libĂ©rĂ©s par le dĂ©part massif de lâadministration française qui les occupait. Ils ont ramenĂ© avec eux leurs Ă©pouses françaises souvent enthousiastes Ă lâidĂ©e de participer Ă la naissance dâun pays nouveau, qui avait coĂ»tĂ© dâimmenses sacrifices et mĂ©ritait bien quâon lâaide pour compenser ce quâil avait subi. Aux jeunes couples se sont bientĂŽt ajoutĂ©s leurs enfants, nĂ©s peu aprĂšs lâindĂ©pendance comme Yasmina Liassine elle-mĂȘme et engagĂ©s par le choix de leurs parents : telle serait la nouvelle AlgĂ©rie, pays ouvert Ă tous ceux qui lâauraient souhaitĂ©, et qui pourraient y vivre sans exclusion.
Ce que raconte lâauteure du livre, vivant en France non sans de frĂ©quents sĂ©jours Ă Alger, est empreint dâune grande compassion pour ceux mais surtout celles, les jeunes femmes françaises, qui ont vĂ©cu dans la douleur des difficultĂ©s imprĂ©vues, dues en grande part au fait quâelles nâont pas Ă©tĂ© accueillies dans le pays quâelles croyaient naĂŻvement ĂȘtre le leur dĂ©sormais.
Il est Ă©vident quâil ne sâagit pas dans ce livre de dresser un rĂ©quisitoire, ni mĂȘme de sâindigner ou de gĂ©mir, car le premier constat quâon fait Ă le lire est la dĂ©licatesse avec laquelle il aborde des sujets qui sont en effet, Ă un autre sens du mot, trĂšs dĂ©licats (qui risquent de heurter les sensibilitĂ©s) On peut Ă©videmment parler de dĂ©ception, de tristesse et mĂȘme de douleur mais lâauteure est plus proche dâun regret que dâune mise en accusation. On dirait plutĂŽt quâelle suit le rythme de ce qui sâest passĂ© en AlgĂ©rie sur une vingtaine dâannĂ©es (elle Ă©vite en effet de sâengager dans ce qui va devenir, aprĂšs les annĂ©es 80, lâhorreur de la dĂ©cennie noire) et qui curieusement semble avoir Ă©tĂ© rapide et insidieux Ă la fois. Peu Ă peu mais massivement, lâidĂ©e sâest installĂ©e quâil nây avait quâune seule maniĂšre dâĂȘtre algĂ©rien, ce mot signifiant exclusivement musulman et originaire du pays depuis au moins deux gĂ©nĂ©rations. Faute de quoi non seulement on est autre câest-Ă -dire Ă©tranger, mais de ce fait marquĂ© dâune infĂ©rioritĂ© et dâune tache justifiant lâexclusion.
Ce qui est exactement lâinverse des prĂ©jugĂ©s de dĂ©part des jeunes couples venus Ă lâindĂ©pendance et de plus en plus condamnĂ©s Ă lâeffacement.
Le paradoxe dans lâĂ©criture de Yasmina Liassine est que la dĂ©sillusion voire le dĂ©sespoir sây expriment sans les marques de style qui accompagnent habituellement ces sentiments. Elle souffre dâune Ă©volution dĂ©solante Ă laquelle elle nâa pas forcĂ©ment assistĂ© personnellement en sorte quâelle nâen fait pas directement le sujet principal de son livre et lâobjet de sa dĂ©nonciation, elle choisit de dire autrement le sentiment quâelle Ă©prouve et qui est celui dâun manque ou dâune frustration : face au renforcement drastique des conditions indispensables pour ĂȘtre agréé en AlgĂ©rie lui revient en mĂ©moire tout un ensemble de ce quâelle a encore connu dans sa petite enfance et qui sans nĂ©cessairement en porter le nom Ă©tait une rĂ©manence de lâAlgĂ©rie Pied-Noir, sous forme de souvenirs dâautant plus durables peut-ĂȘtre que prĂ©-conscientsâune sorte de mĂ©moire proustienne ici convoquĂ©e par lâauteure.
Câest un peu au hasard (mais celui-ci semble jouer dans le sens de lâart), en tout cas en dehors de toute idĂ©ologie pour ou contre lâAlgĂ©rie coloniale (pour Yasmina Liassine sa condamnation est une Ă©vidence ! ), au fil dâanecdotes assez significatives pour quâl ne soit pas nĂ©cessaire dâĂ©piloguer, que Yasmina Liassine fait partager ses regrets Ă celles et ceux-lĂ mĂȘme qui nâoseraient pas les formuler : sa maniĂšre discrĂšte de sâexprimer lui permet de le faire Ă la fois clairement et sans choquer : la provocation serait une violence, et de celle-ci il y a dĂ©jĂ eu plus quâassez.
Denise Brahimi
âLE TREFLE A CINQ FEUILLEâ par Amar Assas, camp de Rosans : souvenirs dâune jeunesse blessĂ©e, Ă©ditions Baudelaire, 2023
Ce livre est sans doute Ă peine une fiction, il semble bien que le narrateur et personnage principal, qui dans le livre sâappelle Marc Salahdin, soit Ă plusieurs Ă©gards trĂšs proche de lâauteur. Il est vraisemblable que factuellement, la fiction prend ses droits, mais comme « Le TrĂšfle Ă cinq feuilles » est aussi un vaste ensemble de rĂ©flexions, pensĂ©es et questionnements, on peut penser que pour toute cette partie-lĂ , lâauteur et son personnage ne font quâun. Cependant le premier, nĂ© en 1961 a maintenant dĂ©passĂ© la soixantaine tandis que Marc sâapprĂȘte tout juste Ă fĂȘter ses cinquante ans. Câest une diffĂ©rence qui compte, sâagissant dâune rĂ©flexion sur la vie ou plutĂŽt lâexpĂ©rience personnelle quâon en a, qui a Ă partir dâun certain Ăąge ressemble plus ou moins Ă un bilan.
Le rĂ©cit de vie qui nous est proposĂ© (dans ce cas, le terme est sans doute prĂ©fĂ©rable au mot « roman ») ne sâastreint pas Ă suivre strictement une chronologie, cependant il comporte un certain nombre de sĂ©quences dont certaines peuvent dâautant mieux ĂȘtre situĂ©es dans le temps quâon y est aidĂ© par une table des matiĂšres bien dĂ©taillĂ©e et qui ne comporte pas moins dâune trentaine de parties. Naturellement, comme le laisse supposer le sous-titre du livre, toute lâhistoire commence ou Ă peu prĂšs dans ce camp de Rosans oĂč le narrateur, ainsi que son trĂšs proche ami Ahmad, ont passĂ© leur enfance. La premiĂšre dĂ©finition quâils aient dâeux-mĂȘmes est dâĂȘtre « fils de harkis » : leurs familles, obligĂ©es de quitter lâAlgĂ©rie Ă lâindĂ©pendance, ont Ă©tĂ© installĂ©es dans ce village du sud des Hautes Alpes, dont Amar Assas fait pour ses lecteurs une prĂ©sentation intĂ©ressante et dĂ©taillĂ©e. Cependant, au moment oĂč Marc entreprend de raconter la vie de lâhomme quâil est devenu, mariĂ©, sĂ©parĂ©, et pĂšre de trois enfants, tout ce qui concerne Rosans ne peut ĂȘtre que de lâordre du souvenir et il ne peut guĂšre en parler quâavec son ami Ahmad et quelques trĂšs proches. Marc nâest pas un homme dissimulĂ© ni secret, bien au contraire mais il sâagit de souvenirs forcĂ©ment ambigus et difficiles Ă dire, car ils sont un mĂ©lange de ce que furent les plaisirs de lâenfance, vĂ©cue en pleine nature et des « blessures » pour reprendre le mot du titre, auxquelles nâa pas Ă©chappĂ© la communautĂ© de harkis, pas plus celle-lĂ que dâautres, en raison des circonstances historiques trĂšs particuliĂšres qui ont conditionnĂ© leur destin.
On doit reconnaĂźtre Ă Amar Assas la volontĂ© dâĂȘtre aussi clair et sincĂšre que possible et de ne rien enfouir dans le silence quelle que soit la gĂȘne, voire pour certains la honte causĂ©e par le fait dâĂȘtre harkis ou fils de harkis. On sait que pour nombre dâAlgĂ©riens et souvent maquisards de la derniĂšre heure, les harkis ont Ă©tĂ© des traĂźtres (Ă la cause nationale) et des collaborateurs (de lâarmĂ©e française) âaccusations Ă©videmment trĂšs cruelles et que Marc, dans le livre, sâemploie Ă dĂ©mentir.
Câest seulement aprĂšs avoir abordĂ© du mieux possible cette question que lâauteur passe Ă dâautres problĂšmes, dont certains ne sont pas moins dĂ©licats, mais qui font aussi partie de sa maniĂšre dâĂȘtre, en sorte quâil se doit de les reconnaĂźtre et de les inventorier. On peut citer par exemple son rapport aux femmes et ce quâil appelle sa faiblesse Ă lâĂ©gard de la sĂ©duction fĂ©minine ; câest un sujet sur lequel il reste relativement discret sans doute pour nâimpliquer personne dâautre que lui-mĂȘme, sans pourtant dĂ©mentir ce trait qui est la raison pour laquelle sa femme sâest sĂ©parĂ©e de lui. Cependant Marc a de la chance (nâest-il
pas lâhomme au trĂšfle Ă cinq feuilles !), heureux quâils soient restĂ©s trĂšs attachĂ©s lâun Ă lâautre, sans la moindre rivalitĂ© pour se partager lâamour de leurs enfants.
Ce dernier point est si important pour Marc quâil est amenĂ© Ă y voir le seul rempart contre la solitude et la tristesse qui en dĂ©coule, et il comprend par lĂ pourquoi son trĂšs cher ami Ahmad qui en a manquĂ© nâa pu Ă©chapper finalement Ă un sort tragique. Marc se reproche Ă©videmment de nâavoir pas compris Ă temps les tourments vĂ©cus par son ami âmais Ahmad Ă©tait-il sauvable, ou irrĂ©mĂ©diablement victime de cet enchaĂźnement qui fait la trame de toute une vie ?
Tel est le genre de questions que pose le livre dâAmar Assas sous lâapparence trĂšs simple dâun rĂ©cit Ă©voluant dans la description rĂ©aliste. MĂȘme si les rĂ©ponses quâil leur donne ne peuvent en recouvrir lâimmensitĂ© et lâampleur, du moins a-t-il le mĂ©rite dâoser sâaventurer dans un domaine quâon pourrait croire rĂ©servĂ© aux philosophes les mieux armĂ©s pour se risquer Ă lâaffronter. Lâauteur utilise dâailleurs ceux-ci sous la forme dâaphorismes quâil leur emprunte pour les citer en tĂȘte de ses chapitres, laissant au lecteur le soin de les dĂ©crypter.
BerbĂšre intrĂ©pide nĂ© dans les AurĂšs, Marc a le mĂ©rite de ce que certains appelleront peut-ĂȘtre sa naĂŻveté : il ose ! Et si son don assez rare de trouver des trĂšfles Ă cinq feuilles lui donne le courage dâajouter lâaudace Ă sa modestie, personne autour de lui ne songe Ă le lui reprocher compte tenu du fait que par ailleurs, il est un homme bon, dont la qualitĂ© principale est de savoir aimer.
Denise Brahimi
âDâEN BAS ON VOIT MIEUX LE CIELâ par Omar BenlaĂąla, PoM Culture, 2024
Ce livre nâest pas le premier de son auteur, câest plus prĂ©cisĂ©ment le quatriĂšme, qui arrive au terme de dix ans dâĂ©criture, le plus connu des prĂ©cĂ©dents Ă©tant « Tu nâhabiteras jamais Paris » qui a reçu un prix en 2019. Cependant, et alors mĂȘme quâau terme de ces dix premiĂšres annĂ©es, Omar BenlaĂąla sâest assurĂ© une place auprĂšs de grands Ă©diteurs, il choisit cette fois-ci un systĂšme alĂ©atoire, qui est lâauto-Ă©dition. Cette dĂ©cision correspond assez bien Ă son tempĂ©rament ou Ă sa maniĂšre dâĂȘtre, car il est de ceux qui cherchent Ă la fois la difficultĂ© et le renouvellement ; et câest justement parce quâil se sent appartenir de plus en plus au monde des Ă©crivains quâil veut en connaĂźtre tous les rouages, tout ce qui fait quâun livre se met Ă exister si lâon peut dire physiquement. Ce qui veut sans doute dire quâil nâest pas seulement un objet matĂ©riel, mais une partie tout juste sĂ©parĂ©e du corps vivant de son auteur. Il semble bien clair que ce qui intĂ©resse dĂ©sormais celui-ci, câest ce mĂ©tier dâĂ©crivain quâil a rĂ©solument choisi, aprĂšs beaucoup dâautres quâil a connus au cours de sa vie aventureuse et quâil est dâailleurs loin de renier.
En fait la partie principale de ce dernier livre est consacrĂ©e Ă nombre de retours autobiographiques. La fiction romanesque veut quâil en fasse lâobjet dâun trĂšs long rĂ©cit adressĂ© Ă un chauffeur de taxi qui est chargĂ© de le promener trĂšs librement Ă travers Paris et de pont en pont, aussi longtemps que durera le pĂ©cule quâil lui a remis Ă cet effet. Evidemment il se crĂ©e des liens entre les deux hommes, et le chauffeur de taxi, MoĂŻse, veut aussi parler de lui-mĂȘme et de sa vie Ă son passager Omar.
Mais les choses se compliquent du fait que le rĂ©cit dâOmar est loin de comporter seulement des rappels autobiographiques. En fait il sây mĂȘle en abondance et de façon toujours impromptue des fragments dâun livre auquel lâĂ©crivain Omar a dĂ©cidĂ© de se consacrer et qui sera terminĂ© prochainement nous annonce-t-il. Cette Ćuvre en cours et en voie dâachĂšvement est pour reprendre ses termes le « portrait » littĂ©raire dâun personnage Ă dire vrai assez Ă©nigmatique et qui rĂ©pond au nom (ou prĂ©nom) de Darius. Dans les remerciements sur lesquels sâouvre « Dâen bas on voit mieux le ciel », lâauteur prĂ©cise que lâidentitĂ© de Darius, Ă sa demande, restera secrĂšte. Ce qui indique que le point de dĂ©part du personnage est un ĂȘtre rĂ©el mais que rien ne garantit lâauthenticité de son portrait ; sur ce point le mystĂšre reste entier et lâon peut sans doute parler de mystification, car ce qui nous est dit de Darius, Ă lâextrĂȘme fin de lâhistoire, de maniĂšre brĂšve et allusive, est bien loin de rĂ©pondre Ă toutes les questions que le lecteur sâest posĂ©es. Lâauteur est un mystificateur en ce sens quâil sâamuse Ă nous entraĂźner Ă la recherche dâun personnage passablement singulier et insaisissable, par lequel Omar a Ă©tĂ© suffisamment mĂ©dusĂ© pour vouloir en faire le portrait.
Sur Darius nous avons un certain nombre dâinformations qui ne font cependant que renforcer le sentiment que nous avons de sa singularitĂ©. Il exerce le mĂ©tier de coach, ce qui nâest pas rare aujourdâhui , et dĂ©signe une fonction dâaccompagnement qui doit aider une personne Ă dĂ©velopper ses compĂ©tences, Ă dĂ©passer ses inhibitions, Ă accĂ©der au bien-ĂȘtre ou du moins Ă en avoir lâimpression (ce qui est sans doute la mĂȘme chose). Darius est en mĂȘme temps masseur, ce qui signifie que ses services passent par le corps de ceux qui ont recours Ă lui, et qui sont en Ă©tat de les payer au prix fort car il faut bien dire quâun coach aussi rĂ©putĂ© que lui ne sâacquiert quâau plus haut prix.
Darius est donc, pour Omar BenlaĂąla (ou pour Omar, son double dans le roman), un moyen indirect dâaborder les grands de ce monde, riches et nantis et cependant incapables de sâaccommoder de leur sort. Darius est parfois devenu trĂšs proche de certains dâentre eux, ce qui ne lâempĂȘche pas de rester leur serviteur (=grassement payĂ© pour les servir). Peut-on en conclure quâil garde en lui le dĂ©sir de se venger dâeux, comme pourrait le prouver la rĂ©vĂ©lation finale quâon ne dĂ©voilera Ă©videmment pas ici.
En tout cas la frĂ©quentation des nantis est certainement un atout important de Darius aux yeux dâOmar, il se pourrait quâil y ait chez le second un dĂ©sir de sâidentifier au premier en tout cas sur ce point, ce qui expliquerait quâĂ certains moments le lecteur ne sait plus trĂšs bien duquel des deux il sâagit, tant il est vrai que le « je » de chaque fragment narratif nâest pas tenu de dire qui il est. Mais le rapport dâOmar Ă Darius pourrait bien ĂȘtre du type fascination-rĂ©pulsion, dont lâambivalence est un fait connu. Faut-il lâĂ©tendre au-delĂ du seul rapport Ă Darius et en faire un trait qui caractĂ©riserait Omar BenlaĂąla lui-mĂȘme dont la vocation (ou lâutopie) est dâĂȘtre Ă la fois marginal et socialement intĂ©grĂ© ? La perception de cette ambiguĂŻtĂ© explique peut-ĂȘtre pourquoi Pierre Rosanvallon, qui a Ă©tĂ© Ă lâorigine de sa carriĂšre littĂ©raire, lui a proposĂ© dâĂ©crire sur lui-mĂȘme, en 2014, sur le site « Raconter la vie ».
« Dâen bas on voit mieux le ciel » est une suite de cette entrĂ©e en littĂ©rature, dâabord fortuite ou presque. On y assiste Ă la recherche dâun Ă©crivain sur sa fonction, sa place dans la sociĂ©tĂ© et sur les choix qui sâensuivent dans ses comportements lorsquâil en arrive au moment oĂč il ne peut plus se rĂ©fugier dans lâinconscience âne serait-ce que pour des raisons dâĂąge, ayant dĂ©sormais atteint les cinquante ans.
Denise Brahimi
âJâHABITE EN MOUVEMENTâ par Samira Negrouche, poĂ©sie, anthologie (2001-2021) Ă©ditions Barzakh, 2023
Samira Negrouche est loin dâĂȘtre une dĂ©butante, elle a maintenant plus de quarante ans, elle est reconnue sur la scĂšne internationale et traduite dans de nombreuses langues, sans cesser de vivre en AlgĂ©rie et dây « habiter » pour reprendre le mot qui se trouve dans le titre de cette anthologie. Il faut Ă©videmment lâentendre au sens fort, celui qui revendique Ă la fois un constat et une volonté : le « je » quel quâil soit fait une sorte de proclamation, on pourrait presque dire un acte de foi. Habiter un lieu câest y avoir sa demeure, ce qui implique sinon permanence du moins constance et stabilitĂ©, ce qui ne saurait aller sans un choix.
Il y a pourtant dans ce titre un peu de ce quâ on appelle savamment un oxymore, ce quâon peut traduire trĂšs simplement par contradiction. Car le « mouvement » pourrait paraĂźtre opposĂ© Ă lâidĂ©e de constance que revendique lâhabitation. Il y a Ă©videmment chez la poĂ©tesse un refus de lâimmobile, de ce qui resterait sans changement. Dâailleurs le seul fait de dire « la poĂ©tesse » est sans doute en dĂ©saccord avec ce quâon ressent comme une volontĂ© de ne pas prĂ©ciser, de ne pas identifier, de ne pas renvoyer Ă une personne particuliĂšre (et sexuĂ©e) qui serait lâauteur(e).
Cette personne en tant que particuliĂšre nâest pas donnĂ©e comme le sujet dâactions accomplies ou dâĂ©motions ressenties âmais alors, sâil y a un sujet au poĂšme, quel est-il et de quoi nous parle-t-il ? « Jâhabite en mouvement » nous donne lâoccasion de le rechercher Ă travers une bonne vingtaine de textes publiĂ©s depuis le premier recueil paru aux Ă©ditions Barzakh en 2001. Leurs titres sont extrĂȘmement variĂ©s et souvent Ă©nigmatiques, on ne peut dire quâils constituent des pistes ou des indices, mais plutĂŽt des incitations Ă sâengager dans des chemins peu balisĂ©s qui gĂ©ographiquement, pour commencer par lĂ , nous emmĂšnent parfois trĂšs loin, sans exclusive puis que « aucune gĂ©ographie nâest contradictoire ».Dans le tout dernier recueil citĂ©, « Traces »,il est question de nombreux lieux quâon ressent comme exotiques et lointains, Tombouctou, le Kilimandjaro, Zanzibar, mais suivant toujours sa tendance Ă lâoxymore, elle nâen restreint pas moins Ă lâextrĂȘme son ouverture sur le monde lorsquâelle intitule lâun de ses recueils « Six arbres de fortune autour de ma baignoire » : oĂč lâon ne peut manquer dâentendre une sorte de provocation, confirmant lâidĂ©e que le poĂšte a tous les droits et notamment celui de varier Ă lâinfini lâespace quâil considĂšre comme sien.
La tendance Ă entendre au sens spatial la formule « Jâhabite en mouvement » est mise en
cause par lâauteure elle-mĂȘme dans un long et trĂšs beau poĂšme quâon pourrait appeler un poĂšme dâamour malgrĂ© le vague de cette formule quâon pourrait entendre comme un indice de facilitĂ©. De toute façon, cette façon dâen parler pourrait sembler abusive car rien nâest plus Ă©loignĂ© des effusions sensibles et sensuelles que la maniĂšre dâĂ©crire de Samira Negrouche, mais tout Ă©tant relatif, câest justement la raison pour laquelle on peut considĂ©rer comme lâaveu dâun amour des formules comme « Jâhabite en mouvement quand ton regard me lĂąche », « Jâhabite en mouvement quand tu prends froid », « Jâhabite en mouvement quand tes doigts me frĂŽlent ».
On voit par lĂ que le mouvement dont il est question dans cette formule tant de fois rĂ©pĂ©tĂ©e doit sâentendre parfois bien autrement quâau sens spatial, il sâagit de ce qui fait bouger lâĂȘtre intĂ©rieur et des variations que subit la perception de sa prĂ©sence au monde qui jamais ne sâimmobile, et lĂ pourrait ĂȘtre la clef : sans cette incessante vibration intime, que ce soit ou non au sein de lâimmobilitĂ©, la vie sâarrĂȘte ou elle sâarrĂȘterait, ce qui est lâimpensable du poĂšme.
On sait Ă quel point est prééminente la place que notre modernitĂ© attribue au langage en sorte quâon est amenĂ© Ă se demander ce quâil en est pour Samira Negrouche et ce quâelle dit Ă ce sujet. Deux de ses titres seulement, et câest en effet peu, renvoient Ă cette question : « Inventer le verbe ? » et « Suspends la langue » et encore sont-ils peu affirmatifs et plutĂŽt de lâordre du doute ou de la mise en question. Ici encore on se dit que pour dĂ©finir ce quâelle Ă©crit, mieux vaudrait peut-ĂȘtre considĂ©rer (et avec un peu de lâĂ©tonnement que suscite tout Ă©cart par rapport Ă la norme) ce quâelle ne dit pas, ce qui nâest pas son sujet au sens banal du mot : ni lâĂ©panouissement par la sexualitĂ© explicite et revendiquĂ©e, ni lâapologie du verbe substituĂ© Ă la rĂ©alitĂ©. Il y a dans ses textes une sorte de retenue ou de rĂ©serve, oĂč se manifeste aussi ce quâon pourrait appeler chez elle un refus dâexclusivité : la poĂ©sie ne prend son sens quâau sein des autres arts et en sâassociant Ă eux, quâil sâagisse de la musique (violon, thĂ©orbe), de lâestampe ou de la chorĂ©graphie. Tout se passe comme si pour elle, il ne fallait pas abuser des possibilitĂ©s Ă dire vrai infinies quâoffre le langage : ni joliesses ni facilitĂ©s, ni « sucre dans le café » pour reprendre ici encore le titre de lâun de ses recueils. A ces derniers traits, on pourrait reconnaĂźtre lâinfluence de celui quâelle cite comme lâun de ses maĂźtres, RenĂ© Char, auquel il faudrait ajouter quelques autres et pas des moindres, tels que Jean SĂ©nac et Rimbaud. Elle nâest infĂ©odĂ©e Ă personne, mais elle puise une part de sa force, qui est grande, dans ceux quâelle admire et quâelle appelle comme SĂ©nac des « citoyens de beauté ».
Denise Brahimi

Note de prĂ©sentation sur un spectacle de Nadia LarbiouĂšneâcompagnie Novecento : GisĂšle et Simone-dialogue en miroir.
Les deux prĂ©noms qui composent le titre du spectacle sont ceux de GisĂšle Halimi et de Simone Veil. On nâa Ă©videmment aucune peine Ă comprendre pourquoi Nadia LarbiouĂšne les a rapprochĂ©es, en vertu de ses propres convictions mas aussi Ă partir dâĂ©lĂ©ments factuels qui sont des traits communs entre ces deux grandes militantes fĂ©ministes aujourdâhui dĂ©cĂ©dĂ©es et plus que jamais cĂ©lĂšbres.
Elles partagent une mĂȘme annĂ©e de naissance et avaient donc le mĂȘme Ăąge, nĂ©es en juillet 1927 entre les deux guerres mondiales. La mise en place du nazisme quelques annĂ©es plus tard et sa redoutable expansion donnent tout son sens Ă un autre trait commun Ă GisĂšle et Ă Simone : elles Ă©taient toutes les deux de famille juive, Juifs tunisiens dans le cas de GisĂšle, Juifs français dâorigine lorraine dans le cas de Simone.
Nadia LarbiouĂšne met en valeur les trois grands combats qui ont caractĂ©risĂ© la vie de lâune et de lâautre, contre la torture en AlgĂ©rie, pour la cause des femmes, pour le droit Ă lâavortement. Voici par exemple des propos de GisĂšle Halimi que le spectacle nous donne Ă entendre : elle les a tenus Ă propos de lâAlgĂ©rienne Djamila Boupacha, quâelle a dĂ©fendue en tant quâavocate : « Djamila Boupacha repreÌsentait tout ce que je voulais deÌfendre. Son dossier eÌtait meÌme, dirais-je, un parfait condenseÌ des combats qui mâimportaient : la lutte contre la torture, la deÌnonciation de viol, le soutien aÌ lâindeÌpendance et au droit des peuples aÌ disposer dâeux-meÌmes, la solidariteÌ avec les femmes engageÌes dans lâaction publique et lâavenir de leur pays, la deÌfense dâune certaine conception de la justice, et enfin mon feÌminisme.
Nadia LarbiouĂšne dit que GisĂšle Halimi fut lâinspiratrice majeure de la loi Veil, promulguĂ©e le 17 janvier 1975, qui dĂ©pĂ©nalisa lâavortement.
Le spectacle, que son auteure dĂ©signe comme une « lecture théùtralisĂ©e », veut montrer Ă quel point Ă©taient communes les luttes menĂ©es par les deux femmes pour les droits humains. Et câest parce quâelles ont su mener, chacune sĂ©parĂ©ment, ce qui Ă©tait pourtant le mĂȘme combat, que celui-ci a remportĂ© des succĂšs irrĂ©versibles.
Denise Brahimi
Note sur un entretien de Nacer Hamzaoui avec le journal  « Le ProgrÚs »
Nacer Hamzaoui est bien connu pour ses nombreuses activitĂ©s au sein de lâAssociation Coup de Soleil. Il en parle avec une journaliste du ProgrĂšs dans lâĂ©dition du 7 mai 2024 de ce quotidien. Il en ressort trĂšs clairement que loin dâĂȘtre un homme de parti, câest un homme de paix, qui consacre une partie importante de son activitĂ© aux Ă©tablissements scolaires de la rĂ©gion. En racontant aux jeunes (qui en ignorent tout) ce quâa Ă©tĂ© la Guerre dâAlgĂ©rie, il les incite Ă la tolĂ©rance, Ă lâoubli de ce qui divise, Ă la pratique quotidienne de lâamitiĂ© entre groupes qui nâont plus aucune raison de se considĂ©rer comme des ennemis.
Par pure modestie il ne signale pas quâil est peut-ĂȘtre et surtout : un musicien, spĂ©cialisĂ© dans la musique arabo-andalouse et spĂ©cialement le chaabi quâil a connu dans la casbah de son enfance : nous avons dĂ©jĂ Ă©voquĂ© certains de ses concerts dans la Lettre de Coup de Soleil. En fait, il se considĂšre comme entiĂšrement au service de notre association, ce dont nous sommes heureux de le remercier trĂšs chaleureusement.
Denise Brahimi
Note sur le peintre Issiakhem Ă la Biennale de Venise 2024
La 60e Ă©dition de la Biennale de Venise est prĂ©vue pour durer dâavril Ă novembre 2024. Son directeur qui est brĂ©silien a pour projet de « dĂ©coloniser les esprits » en montrant des artistes dont il estime quâils le sont trop rarement et en soulignant particuliĂšrement la prĂ©sence de ceux qui sont Ă la Biennale pour la premiĂšre fois.
Câest dans cet Ă©tat dâesprit quâil a voulu rĂ©vĂ©ler au public le peintre algĂ©rien Mohamed Issiakhem, qui certes nâa rien dâun inconnu dans le contexte franco-algĂ©rien dâautant quâil a Ă©tĂ© sa vie durant un grand ami de Kateb Yacine et que leurs deux noms sont souvent associĂ©s. Issiakhem est mort en 1985, quelques annĂ©es avant Kateb Yacine.
Le tableau prĂ©sentĂ© Ă Venise, « Femme et mur », est un portrait de femme amazigh, qui ne peut manquer dâĂ©voquer la guerre dâAlgĂ©rie et les souffrances endurĂ©es Ă cette Ă©poque par le peuple algĂ©rien. On pourrait dâailleurs dire dâIssiakhem quâil est le peintre de la douleur physique et morale. Sans aucun doute, le tableau prĂ©sentĂ© Ă Venise est donnĂ© Ă la fois comme lâimage dâune oppression subie et de la rĂ©sistance opposĂ©e Ă celle-ci.
Denise Brahimi
Note sur Le feu ne sâoublie pas de Pierre Testud (2024)
Lâauteur explicite en sous-titre de son court ouvrage ce qui en est lâobjet principal : « 18 juin 1845, AlgĂ©rie : les « enfumades » de Ghar el Frachich (Massif du Dahra) ». Ce sinistre Ă©vĂ©nement fait partie de la premiĂšre phase de la colonisation, celle qui sâest dĂ©roulĂ©e pendant la monarchie de juillet et sous le Second Empire. Les enfumades dont il est question ont eu lieu sous les ordres du GĂ©nĂ©ral Bugeaud et lâexĂ©cution en fut confiĂ©e au colonel PĂ©lissier dont le rĂ©cit trĂšs dĂ©taillĂ© continue Ă provoquer lâhorreur.
MalgrĂ© quelques petits aperçus fictionnels et mĂȘme romancĂ©s de ce quâĂ©taient Ă cette Ă©poque les relations entre lâarmĂ©e française de la conquĂȘte et les populations locales qui essayaient de lui rĂ©sister, lâessentiel du livre consiste dans un retour sur le rĂ©cit laissĂ© par PĂ©lissier. En 1985, celui-ci a dĂ©jĂ Ă©tĂ© intĂ©grĂ© dans une Ćuvre littĂ©raire, Lâamour, la fantasia dâAssia Djebar. Le chapitre qui lui est consacrĂ© par la romanciĂšre algĂ©rienne sâintitule : « Femmes, enfants, bĆufs couchĂ©s dans les grottes ».Parmi une douzaine dâautres rĂ©fĂ©rences, ce texte est la source principale de Pierre Testud.
Denise Brahimi

âDEUX VIES POUR LâALGERIEâ, documentaire sur Gilberte et William Sportisse par Sandrine Malika Charlemagne, co-rĂ©alisateur Jean Asselmeyer, 2024
Ce documentaire est rĂ©cent mais il nous incite Ă remonter loin en arriĂšre dans lâhistoire de lâAlgĂ©rie puisque les deux personnages qui en sont lâobjet sont maintenant plus que centenaires : Gilberte Sportisse est morte le 31 aoĂ»t 2021, Ă quelques jours de son 104e anniversaire, William Sportisse, plus jeune quâelle de quelques annĂ©es, a eu 100 ans le 10 dĂ©cembre 2023.
Lâun et lâautre ont quittĂ© lâAlgĂ©rie pour la France en 1994 du fait de la dĂ©cennie noire et du terrorisme islamiste qui les menaçait alors que, nĂ©s en AlgĂ©rie, ils se sont toujours considĂ©rĂ©s comme AlgĂ©riens exclusivement. Les deux engagements qui caractĂ©risent leur vie Ă lâun comme Ă lâautre sont parfaitement clairs. Il y a eu dâune part le combat contre le fascisme pendant la deuxiĂšme guerre mondiale (lâantifascisme est restĂ© une constante de toute leur vie), et dâautre part, de maniĂšre trĂšs concrĂšte, la lutte contre le colonialisme et pour lâindĂ©pendance de lâAlgĂ©rie. Ces deux causes pour lesquelles ils se sont battus font partie pour eux de leur adhĂ©sion sans rĂ©serve, prĂ©coce et dĂ©finitive, au Parti communiste algĂ©rien. Gilberte, qui ne sâappelait pas encore Sportisse mais Chemouilli, avait adhĂ©rĂ© en 1938 au PCA, Ă lâĂąge de 21 ans puisque nĂ©e en 1917 Ă Alger. Pour ce qui est de William, lâengagement dans ce mĂȘme parti est si lâon peut dire un hĂ©ritage familial car il avait deux frĂšres aĂźnĂ©s communistes, le plus connu, Lucien, instituteur Ă Constantine, Ă©tant nĂ© en 1905. Pendant la guerre dâAlgĂ©rie, lâun et lâautre qui ne se connaissaient pas encore Ă lâĂ©poque ont ĆuvrĂ© Ă la demande de leur parti pour faire connaĂźtre la cause indĂ©pendantiste dans les pays frĂšres, Ă Prague pour elle, Ă Budapest pour lui (1954-1955).
Il nây a aucun doute sur le fait que câest le PCA qui a rapprochĂ© Gilberte et William, mais leur rencontre effective sâest faite assez tardivement, aprĂšs lâindĂ©pendance, Ă partir de 1965 et ils se sont mariĂ©s en 1987. La vie antĂ©rieure de chacun dâeux les prĂ©parait Ă cette rencontre. Ils Ă©taient dâorigine juive, avec la diversitĂ© qui est au cĆur de cette catĂ©gorie des Juifs algĂ©riens. Pour ce qui est de William, son pĂšre faisait partie des Juifs dâorigine espagnole tandis que sa mĂšre Ă©tait une BerbĂšre judaĂŻsĂ©e. Mais lâappartenance au judaĂŻsme ne signifie nullement pour eux lâadhĂ©sion Ă une croyance ou Ă une pratique religieuse, leur seule foi Ă©tant la foi dans le communisme qui a dĂ©terminĂ© toutes leurs actions. Et pour le dire dâemblĂ©e puisque câest un sujet trĂšs prĂ©sent dans lâactualitĂ© de 2023-2024, William souligne avec beaucoup de force quâil est un Juif non sioniste, et mĂȘme anti-sioniste, dĂ©fenseur de la cause palestinienne, ce qui lui est sans doute facilitĂ© par le fait quâil est de langue maternelle arabe. En tout cas, pour le couple Sportisse, il est Ă©vident que lâappartenance Ă une cause nâa rien Ă voir avec la naissance ou la religion, elle est un choix politique personnel, William a souvent prĂ©cisĂ© le sien comme un combat en faveur du syndicalisme ouvrier et lâon peut dire que, derriĂšre les deux combats quâil a menĂ©s sur le terrain, lâantifascisme et lâanticolonialisme, il y a un anticapitalisme fondamental.
Cette dĂ©finition de lui-mĂȘme est primordiale et restera inchangĂ©e. Elle explique pourquoi son histoire et sa vie dâhomme ne connaissent aucune pause alors mĂȘme que lâindĂ©pendance de lâAlgĂ©rie est acquise en 1962. Ce que montre trĂšs bien le film, « Deux vies pour lâAlgĂ©rie ». Le film ne se veut certainement pas polĂ©mique mais enfin les faits sont les faits : contrairement Ă ce que laisserait croire un certain rĂ©cit national officiel de lâaprĂšs-1962, il nây a pas eu rĂ©volution au sens social du mot dans lâAlgĂ©rie nouvelle et les militants communistes de toujours, câest-Ă -dire dâavant comme dâaprĂšs, en ont fait les frais. Ils ont subi des interdictions, des emprisonnements et des persĂ©cutions diverses, y compris la torture. Le film convoque plusieurs militants du PCA tels que Abdelkader Guerroudj et Sadek HadjerĂšs pour porter tĂ©moignage quoi que fort discrĂštement. Il donne aussi la parole Ă Zoheir Bessa, Directeur actuel du journal « Alger RĂ©publicain ». Il est sans doute plus facile ou moins difficile dâen parler pour des historiens français et vivant en France, nĂ©anmoins impliquĂ©s dans le rapport souvent conflictuel entre le FLN et le PCA, pour dire les choses de maniĂšre trĂšs simplifiĂ©e. Alain Ruscio, qui publie en 2019 un livre intitulĂ© « Les communistes et lâAlgĂ©rie », en parle dâautant mieux quâil a Ă©tĂ© lui-mĂȘme au Parti communiste français pendant 27 ans (jusquâen 1991). Le film sâappuie aussi sur un travail de recherche directement ciblĂ© sur ces faits, celui de lâhistorien Pierre-Jean Le Foll-Luciani, qui a Ă©tudiĂ© prĂ©cisĂ©ment ce quâil en a Ă©tĂ© des AlgĂ©riens « non musulmans , (dont un bon nombre de Juifs) Ă lâĂ©preuve de lâindĂ©pendance ».
Il est certain que le film et ses principaux acteurs sont beaucoup plus sĂ©vĂšres Ă lâĂ©gard du pouvoir en place avant lâindĂ©pendance, câest-Ă -dire celui de la France coloniale quâĂ lâĂ©gard du pouvoir national Ă partir du coup dâĂ©tat de BoumĂ©diĂšne. William Sportisse ne manque pas de rendre hommage Ă deux victimes du premier, Henri Maillot qui Ă©tait son ami et Fernand Yveton. Mais dâune maniĂšre gĂ©nĂ©rale, ce film nâest pas conçu dans la plainte ni dans lâindignation. A cet Ă©gard le personnage de Gilberte donne le ton dâune maniĂšre remarquable par son aptitude Ă une simplicitĂ© joyeuse qui est Ă lâopposĂ© de toute revendication hĂ©roĂŻque. AprĂšs tout ce quâelle a subi dans sa vie, elle parvient Ă rester drĂŽle, gĂ©nĂ©reuse et tendre.
Denise Brahimi
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Aidez-nous Ă produire le film âFrantz Fanon Ă Lyonâ de Mehdi Lallaoui.
Nous relayons et sommes partenaires de cette souscription lancĂ©e par Migration SantĂ© en RhĂŽne-Alpes. Merci dây contribuer et de relayer!

Et toujours ces deux films sur la richesse de la vie associative algérienne que nous vous invitons à visionner.
â Utiles
de Bahia Bencheikh-EL-Feggoun
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âEntre nos mains
de Leila Saadna
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