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Table ronde au MODEL 2019: Migrations en Méditerranée : l’Europe en quête d’humanité

Migrations en Méditerranée : l’Europe en quête d’humanité

Ali Bensaad, Isabelle Coutant, Jean-Paul Mari, Assaf Dahdah

Modératrice Nora Hamedi

Le constat actuel est dramatique, il existe une vraie crise de politique migratoire en Méditerranée (devenue la route la plus meurtrière du monde). Retour des frontières.

 Isabelle Coutant (sociologue spécialisée en sociologie de la migration “La migration en bas de chez soi – Seuil) évoque le squat de Belleville, qui est aujourd’hui autorisé et qui a vécu, à l’échelle du quartier, le problème de la grande Histoire.

 Assad Dahdah évoque son livre “La bibliothèque des frontières” aux éditions “Le passager clandestin”.Il a choisi de récolter des témoignages et histoires au Liban pour ne pas rester dans son fief “franco-français”.Plus qu’une crise migratoire nous sommes devant une crise de l’accueil.

 Jean-Paul Mari. Dernier ouvrage : ”En dérivant avec Ulysse”. Ed. Lattès L’Europe d’aujourd’hui pêche par ses inégalités flagrantes Il évoque son livre “Les bateaux ivres” et précise que les migrants ne sont pas un produit standard, qu’ils sont comme les autres humains, ni parfaitement bons, ni parfaitement mauvais.Son dernier livre est né de son envie de fouiller la Méditerranée, notamment à travers toutes les étapes du voyage d’Ulysse.

Ce texte l’a aidé à approfondir le mystère de la Méditerranée.Comment cette mer peut elle être cet endroit de jouissances, d’hédonisme, qui renferme des objets précieux comme les amphores et être à la fois froide, obscure, cimetière collectif ?

 Ali Bensaad, géographe, enseignant à Paris VIII : Il faut décentrer les regards. J’ai choisi ce sujet par rapport aux enjeux maghrébins et aussi par rapport aux enjeux méditerranéens.

Le nouveau barbare est désigné, c’est l’africain.Il faut déconstruire cette idée.La ruée vers l’Europe a été très médiatisée.Il y a eu de la part des pays maghrébins un déni des migrants;Ils sont devenus des boucs émissaires.En 2006, les migrants marocains étaient 11 fois plus nombreux que les noirs africains. Avant les traversées clandestines, il n’était pas nécessaire d’avoir un visa pour venir en Europe.

Ensuite, il y a eu Khadafi, “l’ami” à qui on a laissé le soin de gérer le problème des migrations.Il  y a une chasse à l’altérité.Une déstabilisation des sociétés dans leur état de victimes.

Nora Hamadi : On se souvent du discours du pape à Lampedusa, comment en est-on arrivé à voir la Méditerranée comme un cimetière ?

Ali BENSAAD : Hélas, il n’y a pas que la Méditerranée, on se souvient qu’en 2 000 un camion rempli de migrants a disparu vers Agadès et que le désert est un désert encore plus grand que la Méditerranée.

Assad Dahdah : Il y a une criminalisation de la migration. On érige des murs réels ou symboliques (voir celui contre les mexicains aux Etats-Unis)

Jean-Paul Mari : Il faut également se souvenir du drame des boat people en 1988.Là on délègue à la Libye celle de Khadafi et celle d’aujourd’hui la gestion de la migration.En 2015 on a versé 3 milliards d’euro à la Turquie, en échange de quoi ils ont obtenu des visas.

Nous ne sommes plus dans le rationnel, nous vivons une faillite historique de l’Europe.Il n’y a aucun discours commun donc aucune action commune possible !Nous avons des valeurs marchandes différentes.L’Europe est en panique, elle choisit d’étouffer le problème. : Plus de migrant visible, donc plus de problème de migration !

Et l’on criminalise les ONG qui agissent en faveur des migrants.”Tu te noies, mais si l’on te sauve, on est un criminel”!L’Italie a vidé la mer de ses témoins, on a bloqué les accès, empêché l’information.Longtemps on a laissé seuls la Grèce et l’Italie gérer le problème.

Il y a eu la formidable action de Mare Nostrum 150 000 humains sauvés ! Et il y a cette inique loi de Dublin qui exige que l’on renvoie les migrants dans le pays  où ils ont été débarqués !Il n’y a aucune réponse politique face à cela. Le revers de la médaille est donc la montée des populismes et le silence des gouvernements.La compassion s’est effondrée !

Ali Bensaad : Il y a eu l’exigence des visas en 1986, avant cela un million d’algériens circulait chaque année, Marseille vivait du commerce entre les deux rives.

Avant les visas, il n’y avait pas la notion de clandestin.Et il y a les affirmations de type “appel d’air, “jungle de Calais”, une volonté “d’invisibilisation”  2015 a montré une désorganisation face au problème.Et des rumeurs : bien accueillir est dangereux et risque d’inciter les migrations !

Mais le problème est en bas de chez soi, on ne peut fermer les yeux. Il y a des effets à l’échelle locale, des engagements, beaucoup de femmes ou de personnes qui ont connu l’exil à travers leur histoire (parents ou grand-parents).Ce n’est pas forcément de la xénophobie que de ne vouloir accueillir.

Isabelle Coutant : Il y a aussi une peur de l’assimilation de la part de certains issus de l’immigration “On va nous confondre avec eux”.Ceux qui se mobilisent se trouvent souvent parmi les intellectuels.Dans les quartiers, on a peur que les nouveaux arrivants ajoutent de la misère à la misère.

Un projet de médiathèque a dû être abandonné parce que l’on a réquisitionné le lieu pour des migrants.Tout cela fait naître des sentiments divers, des émotions, des partages, la honte d’être français.L’arrivée de réfugiés dans la commune a très peu modifié le vote des citoyens. Et les bulletins sont plutôt allés vers les listes écologistes et extrême gauche). La mairie est PS.

Assad Dadha : au Liban, le problème est bien plus radical encore !

L’installation a créé le rejet, il y a aussi la peur panique de Daesh (à l’arrivée de syriens) On a institué un couvre feu pour eux.

Et ils ont interdiction de se rassembler à partir de 10 heures du matin.2014 : Fermeture de la frontière avec la Syrie.Création de visas, augmentation du prix des loyers à la périphérie de Beyrouth.A Chatila, il y a 25 à 50% de réfugiés palestiniens. Le reste est composé de syriens, bengladi etc.

Ali Bensaada : Aucun pays n’a créé un statut pour les réfugiés. Il y a eu de nombreuses expulsions vers le Niger. Le statut de réfugié politique est encore pire.Khadafi a renvoyé le HCR de Tripoli.Il y a un racisme institutionnel, une xénophobie d’Etat. Des rumeurs telles que : les migrants apportent le sida. On fait la chasse aux arrivants, il y a la peur e la rue, les populations d’ascendance servile sont les plus fragiles.

La question noire est importante. Hier un étudiant noir a été assassiné à Annaba sans que cela émeuve quiconque.Et il y a eu le scandale de Miss Algérie violemment insultée et menacée parce qu’elle avait la peau trop foncée!

Jean-Paul Mari : Il est important d’éviter le manichéisme, voir les migrants comme nous, pourquoi nous dérangent-ils?

Parce qu’ils sont dérangeants !Imaginons vous êtes au bord de la Seine et quelqu’un se noie. Que faîtes-vous ? Soit vous vous précipitez pour le sauver, soit vous le laissez se noyer.Sauver, c’est ce que l’on fait lorsque l’on est un Homme.

Plus on est loin, et plus on a peur de l’autre. Il n’y a aucune réponse politique à leur arrivée, on perd son pouvoir de compassion.Tant que l’on est hostile ou même inerte.Mais on peut imposer au peuple des idées auxquelles il n’était pas favorable. Quand on a supprimé la peine de mort, au départ la majorité des français étaient pour qu’elle demeure parce que, à l’époque, on avait des politiques pour faire passer le message.

Ali Bensaad : Merkel s’est retrouvée seule face au reste de l’Europe. D’où son échec.Ily a une grande hypocrisie, on laisse entrer les prostituées africaines, les dealers, mais pas les réfugiés !Et la division des pays n’arrange rien. France contre Italie.

Jean-Paul Mari : La faillite de l’Europe est un drame, elle montre le début de sa décadence. Et, puisque le populisme monte, il faut que les autres prennent la parole.L’Europe de l’Est n’est pas historiquement une zone d’accueil de migrants, le communisme a longtemps fermé ses portes aux étrangers.

Ali Bensaad : Oui, quand il s’agit d’un même monde social, on intègre plus facilement les autres, l’aspect social est important.Quant aux passeurs, quand il n’y en a plus ce sont les migrant eux-mêmes qui reprennent le rôle.

Isabelle Coutant : Il y a un enjeu important : il faut maîtriser les récits des medias. Lors de la découverte du corps du petit Aylan il y a eu un bref moment de compassion.

Quand le squat de Belleville a été évacué, Emmaüs a pris les réfugiés en centre d’hébergement d’urgence. Des activités ont été créées. C’est une structure positive.Cela se passe mieux aujourd’hui parce que la greffe prend entre les communautés.En Allemagne, il y a le problème de l’Allemagne de l’Est peu encline à recevoir des migrants.Il faut tenir ensemble un discours d’accueil. Au Lycée voisin, la proviseure a parlé de l’accueil des migrants aux jeunes.

(Monique Chaïbi)

Table ronde au MODEL 2019: Portraits de femmes au Levant

Portraits de femmes au Levant

 

Table ronde au MODEL (auditorium), vendredi 8 février 2019 (15 h 15 – 16 h 15)

 Modérée par Timour MUHIDINE, avec

  • Darina AL JOUNDI (actrice, metteuse en scène) pour Prisonnière du Levant (Grasset, coll. « Nos héroïnes », un essai sur May Ziadé
  • Cécile CHOMBARD-GAUDIN (CNRS) pour L’Orient dévoilé. Sur les traces de Myriam Harry (éditions Turquoise, coll. « Le Temps des femmes »)
  • René OTAYEK (CNRS) pour Les Abricots de Baalbeck (éditions noirblancetc…), une histoire familiale.

Darina Al Joundi

May Ziadé est souvent citée comme celle qui a fait connaître dans le monde arabe Khalil Gibran, avec qui elle a entretenu une longue correspondance. Mais elle est aussi poétesse et féministe engagée ; elle tient un salon littéraire au Caire. Ses biographies sont souvent lacunaires ; en particulier elles occultent l’internement dont elle a été la victime quand, dépressive, elle a été enfermée par sa famille pendant plusieurs mois dans un asile d’aliénés. Le sort de May Ziadé résonne fortement pour D. El Joundi, qui a été elle-même internée en 2001. Écrire ce livre a été sa bouée de sauvetage contre la rage et la détresse.

Cécile Chombard-Gaudin

Elle a voulu écrire la biographie intellectuelle de Myriam Harry – très oubliée alors qu’en 1904 le prix Femina a été créé pour elle, pour son roman La Conquête de Jérusalem(le jury Goncourt ne voulait pas décerner son prix « à un jupon »), qui a connu un grand succès entre les deux guerres. De son vrai nom Maria Schapira, elle est née à Jérusalem en 1869, d’un père juif de Kiev converti au protestantisme et d’une mère luthérienne stricte. Elle parle plusieurs langues mais elle veut devenir écrivain en français.

En France, elle est considérée comme la Levantine, à cause de son accent, de son originalité et de son talent de conteuse. Elle publie beaucoup : récits de voyages et surtout des romans pour un lectorat féminin. À partir de 1920, pendant le mandat sur la Syrie et le Liban, elle fait de nombreux reportages (elle rencontre par exemple le roi Fayçal d’Arabie) : elle décrit, rapporte, mais ne prend pas de position politique.

On la compare à Pierre Loti ; d’ailleurs, ils s’admirent mutuellement et développent une camaraderie « en bédouinerie ». Mais, pour elle, Jérusalem, c’est sonpays. Bien intégrée dans les milieux littéraires parisiens, elle se sent cependant toujours de « là-bas ». Son grand thème, c’est l’impossibilité de l’amour heureux entre deux personnes de 2 cultures différentes. C’est une femme très indépendante – qui a vécu de sa plume. Elle écrit beaucoup sur les femmes, sans être féministe.

René Otayek

Il raconte l’histoire de sa grand-mère maternelle, Évelyne, née chrétienne en Palestine. C’est une femme ordinaire dans une époque extraordinaire. Elle est issue d’une famille grecque émigrée à Alep, et qui a longtemps vécu à Saint-Jean d’Acre, proche du cruel pacha qui y régnait. Dans sa famille, il y a eu au XIXesiècle, plusieurs consuls de puissances européennes. Elle a connu le déclin de l’empire ottoman et le partage colonial franco-britannique, le projet sioniste et la création d’Israël. Elle est morte en 1992, après une vie d’exils : après Saint-Jean d’Acre, Jaffa, Le Caire, le Liban..

Écrire ce livre a été l’occasion pour R. Otayek de revisiter l’histoire du Proche-Orient – et de saisir combien l’actualité du Proche-Orient est la conséquence de ce XIXesiècle. Le Levant de cette époque est un monde ouvert, marqué par la fluidité des circulations ; l’empire ottoman est un espace continu sans frontières ; l’histoire de cette famille le montre bien. Le Levantin, c’est quelqu’un qui construit des passerelles.

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Cette table ronde, réunissant des gens passionnés par l’héroïne à laquelle ils se sont consacrés était bien intéressante. On peut regretter cependant l’absence, faute de temps, de dialogue entre eux et avec le public.

(Agnès Spiquel)

Table ronde au MODEL 2019: 25 ans de Maghreb des livres, et après?

“25ème Maghreb des Livres : un quart de siècle ! Et maintenant ?”

Fouad Laroui, Tahar Bekri, Yamen Manaï, Georges Morin, Kamel Daoud . Animation Rachid Ahrab. (Maîssa Bey, prévue pour cette table ronde n’a malheureusement pu être présente pour des raisons familiales)

Tahar Benbekri, vous êtes d’origine tunisienne, êtes né en 1951, vous êtes écrivain, traducteur (arabe, français, russe, italien…) vous êtes une voix importante du Maghreb

Fouad Laroui, vous êtes né au Maroc en 1958, vous êtes néerlando marocain, vous enseignez à Amsterdam, avez étudié en Angleterre, et avez écrit un certain nombre de romans

Yamen Manaï, vous êtes le plus jeune (38ans!), tunisien d’origine et avez écrit 3 romans dont le dernier a obtenu le Prix des 5 continents ainsi que le prix Lorientales.

Georges Morin, vous êtes le président et initiateur de Coup de Soleil depuis 1985. Vous avez travaillé auprès de Louis Mermaz, écrit un certain nombre d’ouvrages.

Fouad, quel fut votre premier Maghreb des Livres ? C’était en 1997, ce fut la découverte de mondes que je ne connaissais pas, l’Algérie, la Tunisie… Au Maghreb, nous ne nous fréquentons pas. Il y a une frontière qui persiste entre le Maroc et l’Algérie. Paris est la capitale du monde arabe et j’ai découvert le Maghreb dans les salons du Maghreb des livres;

Et vous Tahar ? Egalement en 1997, avec une oeuvre pour les deux rives. Dans cette manifestation littéraire, il y a la possibilité d’une réconciliation historique, amener le livre ici est très important.

Yamen : Et vous ? C’était en 2008 et c’était mon premier salon littéraire. Je venais de sortir mon premier roman et j’ai appelé Georges Morin huit jours avant que le MDL commence. Et Georges m’a ajouté à la liste !

Georges, comment sont nés Coup de Soleil et le Maghreb des livres ? Il faut évoquer déjà la naissance de Coup de Soleil. En 1983, l’élection du FN à Dreux suite à son alliance avec le RPR !

1985 la Marche des Beurs, la crispation de la société française. Un soir que nous dînions entre amis qui composaient une sorte de tchoutchouka maghrébine”, nous avons discuté de la situation, du système colonial basé sur l’indignité, l’apartheid et déclaré que nous ne voulions pas le retrouver ici.Nous avons donc décidé d’un commun accord que nous allions démontrer que le racisme n’était pas une fatalité !

La connaissance, la culture, l’éducation suppriment la peur.Un film, un livre, sont souvent plus efficaces qu’un cours magistral ! On voulait montrer que notre exemple d’entente pouvait se répandre.

Au Musée des Arts africains en 1993, nous avons organisé ce qui est l’ancêtre du Maghreb des livres avec Rachid Mimouni et une vingtaine d’auteurs. C’est Mimouni qui m’a présenté Mohamed Choukri.

En 1995 nous avions déjà une grosse notoriété.Les mairies du XIème, du XIIIème et du XXème nous ont tour à tour ouvert leurs portes. Puis, juste après son élection à la Mairie de Paris, Bertrand Delanoë (c’était en 2001) nous a proposé que nous “déménagions” à l’Hôtel de Ville. Il y a eu 6 700 visiteurs, alors que jusque là nous en avions environ 2 000.

Nous avons reçu Catherine Tasca (Ministre de la Culture), Germaine Tillion, Leïla Shahid. C’était quelque temps après le 11 Septembre et l’on craignait que notre salon soit déserté. Ce fut le contraire. Puis, pendant quatre ans, du fait de travaux à l’Hôtel de Ville, nous avons organisé le MDL à la Mairie du XIIIème.

 

Jean-Paul Chagnollaud, admiratif du MDL a alors pensé organiser le même type de manifestation pour l’Orient. Anne Hidalgo a proposé que nous fusionnions en une seule et c’est ainsi qu’en 2018 est né le MODEL.

C’est une manifestation fédérative, on est comme dans un appartement où chacun aurait sa chambre mais où l’on partagerait les parties communes. Nous organisons beaucoup de moments communs mais aussi d’autres chacun de son côté.

Fouad Laroui, Comme je l’ai confié, j’ai découvert le Maghreb à Paris, aujourd’hui encore la frontière entre mon pays d’origine et le pays voisin, l’Algérie est encore fermée. J’ai connu ici des hauts et des bas et je me souviens d’une fois où j’ai eu un immense succès jusqu’à ce que je me rende compte que le public me confondait avec mon oncle Abdallah (scientifique et islamologue célèbre).

Tahar Bekri: J’ai accompagné de nombreux auteurs, j’ai d’ailleurs une pensée émue pour tous ceux qui nous ont quitté. Et je pense particulièrement à ma présence en 1976, à ma sortie de prison (T. Bekri a été détenu pour « atteinte à la sûreté de l’Etat » et s’est ensuite exilé en France).

il n’y a pas de civilisation sans culture.Ici, on  rencontre les auteurs et leurs textes. Il y a une véritable dynamique littéraire. Les auteurs ont précédé l’Histoire et on n’a pas fait assez attention à eux.

Yamen Manaï : J’ai choisi des études scientifiques parce que j’admirais les héros scientifiques du passé, Newton, Galilée, etc L’histoire de ces gens qui ont changé le monde grâce à leurs travaux et découvertes.

J’ai ainsi aimé les sciences jusqu’à mes études. Puis, en entrant dans le monde du travail je me suis trouvé face à une imposture, à l’ennui du quotidien, des chiffres.J’ai aimé la littérature exprimée en langue française par des libanais, des syriens etc.

J’ai assisté à des réunions de divers écrivains autour de la langue française.

Le monde arabe est en dislocation, la langue arabe perd de sa force. Il n’y a pas si longtemps, Yasmina Khadra était le plus vendu des auteurs de langue française !

Georges Morin : L’enseignement de l’arabe est terriblement décevant, en partie du fait de blocages politiques.Les maghrébins se rencontrent à Paris, ici, on se sent vraiment appartenir au Maghreb.

Coup de Soleil compte 5 sections territoriales vivantes. Il y a une véritable volonté de rester en lien avec le Maghreb de là-bas. Je rêve d’une grande librairie maghrébine à Paris. Avec tous les éditeurs d’ici et d’en face.

Tahar Bekri : Le bilinguisme a toujours été une porte ouverte pour moi. Il faut lutter contre la confusion de la langue avec la religion pratiquée. J’enseigne l’arabe à l’Université de Nanterre. L’écrivain doit être libre de s’exprimer dans sa langue, on n’émancipe pas un individu par la contrainte.La langue doit être un choix.

Fouad Laroui : Je ne peux écrire en berbère, alors j’écris en néerlandais. J’ai une grand-mère berbère. Pour le néerlandais, j’écris des poèmes, et le premier m’est venu alors que je regardais une jeune fille à vélo sur le canal à Amsterdam. J’ai tenté d’exprimer ce que j’éprouvais dans cette langue et c’est comme cela que j’ai commencé à écrire en néerlandais.J’ai également écrit un livre “Le drame linguistique marocain”.

 

Entrée de Kamel Daoud: Un de mes premiers voyages en France serait pour le Maghreb des livres, j’avais tout fait pour quitter le Maghreb et je suis retombé dedans.

Participer au Maghreb des livres en tant qu’auteur est agréable mais y venir en tant qu’anonyme permet un autre contact avec les livres des autres.

Yamen Manaï : Si l’on se réfère à la poésie arabe, elle perd de sa beauté à la traduction. On constate une grisaille des livres hexagonales.

Kamel Daoud : En arabe on dissèque le monde, ici on dissèque son nombril.La meilleure part du Maghreb est ici en France.  J’aime être lu dans le monde entier mais ne pas voir ses livres dans le Maghreb est frustrant. Nous les auteurs nous pouvons créer le lien ce que les citoyens ne peuvent faire. C”est à nous de fabriquer le lectorat. Certains fabriquent des croyants !

Tahar Bekri : Je traduis des auteurs palestiniens, quatari, certains sont en prison.L’Humanité est mienne, j’appartiens au monde dans son ensemble pas uniquement au monde arabe. Je suis sensible aux attentats, partout sur la planète, à l’esclavage en Libye.

Fouad Laroui : Il faut que l’on pense l’avenir. Georges, j’ai une proposition à faire pour Coup de Soleil… Créer une notion de citoyen du Maghreb, un passeport maghrébin que l’on vendrait à 2,50 euros. Ce serait un beau symbole d’union.Il faut garder ce qui va, diffuser des livres du Maghreb au Maghreb et en France.

Faire connaître plus encore le Maghreb des Livres, créer, une sorte de wikipedia spécifique (idée de Jack Lang) Le gaulois est un mythe contre lequel nous devons combattre.Remplacer la vaisselle de l’Elysée est moins urgent que verser la même somme pour le MDL !

Yamen Manaï : Il faut trouver des solutions aux difficultés financières. Les bénévoles du Maghreb des Livres a la chance de compter des bénévoles passionnés. Mais il fut plus de subventions afin de proposer de vrais programmes culturels.Plus de culture exige plus d’argent versé à la culture.

Tahar Bekri: Le club des intellectuels du Maghreb a échoué. La terreur est contraire à la pensée.  Elle confisque la liberté.Le Maghreb des livres est un lieu de résistance. L’état civil est constructeur. Nous aidons les nôtres à avancer dans le monde.

Fouad Laroui: Puisque Yamen évoquait la vaisselle de l’Elysée tout à l’heure, on devrait vendre des assiettes sur lesquelles figureraient des citations de nos auteurs.

Les 25 ans, c’est grâce à Georges Morin, bravo à lui.Il faut attirer plus de jeunes. Hier à l’ouverture nous avons eu le double de visiteurs par rapport à l’an dernier.Nous devons également beaucoup à Monsieur Areski, le créateur d’Aigle Azur.

(Monique Chaïbi)

« RESISTANTES », film de la réalisatrice Fatima Sissani 2019

« RESISTANTES » de la réalisatrice Fatima Sissani 2019

Ce film a fait l’objet d’une première tentative de sortie en 2017, sous un titre différent et très beau : Tes cheveux démêlés cachent une guerre de sept ans, qui subsiste en tant que sous-titre pour le film actuel, devenu Résistantes. Ce mot, plus objectif que lyrique, convient très bien pour les trois personnages de femmes que Fatima Sissani a choisi de montrer. Ce sont des femmes qui, vivant en Algérie, ont choisi délibérément le parti du FLN en 1954, lorsque la guerre d’indépendance a été déclarée. La réalisatrice elle-même n’a évidemment pas connu cette époque, puisqu’elle est née en 1970, pour autant, elle se sent proche de ces femmes dont elle admire le choix et qui entrent dans le cadre des figures maternelles dont faisait partie le personnage de son beau film, La langue de Zahra (2011).
D’ailleurs elle ne cherche pas à maintenir le même regard sur ces trois femmes, on a au contraire l’impression qu’elle a souhaité et su laisser à chacune le plus possible d’autonomie. Il est probable que sa préférée est la plus âgée des trois, Eveline Lavalette, née en 1927 et morte peu après le tournage du film, en 2014. Eveline qui dit n’avoir jamais eu d’autre pays que l’Algérie y est née dans une famille bourgeoise d’origine française installée depuis deux générations et qui a certainement été très surprise par le choix de la jeune femme en 1954. D’autant qu’Eveline ne fait pas partie de ces gens devenus militants ou militantes en passant par le parti communiste, avec lequel elle dit ne pas avoir d’affinités. Elle est ce qu’on appelle un esprit libre, qui se décide uniquement en fonction de ses propres convictions. Et c’est ainsi qu’elle se met au service de l’un des organisateurs du FLN, Benkhedda, jusqu’au moment où elle est arrêtée, le 13 novembre 1956. Commence alors la prison et malheureusement l’inévitable torture, sans parler des traitements lourds qu’on lui inflige, du genre électrochoc, en tant qu’aliénée ou malade mentale. On peut croire à d’inévitables séquelles bien qu’on n’entende pas une plainte de sa part, et l’on ne sait pas grand-chose de sa vie personnelle sinon que dans les années 60 elle prend par son mariage le nom de Safir ; et que dans la dernière période de sa vie en tout cas, elle vit près de Médéa dans un magnifique paysage de campagne préservée. Le film s’achève par le dépôt sur sa tombe d’un bouquet que lui offre en hommage l’une des autres femmes du film, Zoulikha Bekaddour, qu’on a elle aussi l’occasion d’entendre raconter certains aspects de son combat.
Zoulikha Bekaddour est une personnalité connue en Algérie, où elle est née en 1934, et où elle a exercé longtemps comme conservatrice en chef de la Bibliothèque Universitaire d’Alger. Femme d’une remarquable vivacité, elle n’a nullement renoncé à exprimer ses opinions politiques, notamment sur le détournement qu’ont subi au cours du temps les idéaux de la guerre d’indépendance. Elle est particulièrement intéressante lorsqu’elle raconte ce qu’ont été les conditions de détention de femmes comme elle et tout ce qu’elle doit à la fréquentation des autres détenues, dont de nombreuses communistes extrêmement rigoureuses dans leurs pratiques et dans leurs idées. Quoi qu’il en soit, elle est de celles (et de ceux, il y en a aussi !) dont l’attachement aux idées de la révolution algérienne (faut–il dire jusqu’en 1962, ou en 1965, ou quelle autre date ?) reste inconditionnel et sans réserve, au point d’interdire toute possibilité d’échange avec une partie au moins des nouvelles générations. On le remarque d’autant plus que par ses apparences physiques, Zoulikha Bekkadour est restée une personne tout à fait moderne, alerte et vive, dont il ne viendrait pas à l’idée de dire qu’elle appartient à des temps révolus. Peut-être est-ce là un des enjeux du film : comment concilier fidélité et évolution.
La troisième des femmes que nous montre la réalisatrice est née en 1936 et elle a participé moins directement que les deux autres aux combats de l’indépendance, même si son adhésion à la cause n’était pas moins totale et profonde. En fait cette position se précise, chez Alice Cherki, lorsqu’elle fait la connaissance en 1953 du psychiatre martiniquais Frantz Fanon, né en 1925 et nommé en 1953 médecin chef à l’hôpital psychiatrique de Blida. A partir de là, il consacre toute ses connaissances et compétences de psychiatre à analyser la mentalité inculquée par les colonisateurs aux colonisés. Alice Cherki, de manière récente (2011) a fait paraître une biographie de celui qui a été son maître jusqu’à ce qu’il meure prématurément en 1961.
Dans le film de Fatima Sissani, elle essaie d’expliquer à la réalisatrice les ambiguïtés de ce qu’elle a ressenti après l’indépendance de 1962, au moment où elle aurait pu songer à retourner en Algérie, où elle n’était plus, pour songer à s’y installer. Finalement elle ne l’a pas fait et elle ne cherche pas à être explicite à cet égard. Au début du film, lorsqu’elle raconte son enfance dans les années 40, elle insiste sur ses souvenirs très douloureux de ce qu’était l’antisémitisme de l’époque dans une grande partie de la société coloniale. A-t-elle craint qu’une autre branche de cet antisémitisme récurrent ne vienne compliquer sa réinsertion dans l’Algérie indépendante ? Mais ce n’est certainement pas le seul problème qui s’est alors posé parce qu’il y a nombre de gens qui n’ont pas fait non plus ce retour au pays alors même qu’ils n’étaient pas juifs et qu’ils se sentaient algériens de cœur. L’exemple d’Alice Cherki montre qu’il n’y a pas de réponse simple à ce problème.
Ce n’est sûrement pas un hasard s’il y a le mot « démêlés » dans le sous-titre du film. « Démêlés, cachés », ces mots de la réalisatrice indiquent qu’il faut de nos jours un retour long et complexe sur ce passé dont ne nous séparent qu’une soixantaine d’années, mais qui ont connu de tels changements !
Denise Brahimi

(extrait de la Lettre culturelle franco-maghrébine N° 31, Coup de Soleil Lyon)

***

Mercredi 20 mars, 20h30, projection du film « Résistantes » à l’Espace Saint-Michel, dans le 5èmearrondissement de Paris, évènement organisé avec le concours de l’Association Coup de Soleil. La salle est comble, la réalisatrice, Fatima Sissani, est présente ainsi qu’une des protagonistes du film, la psychiatre et psychanalyste, Alice Cherki.

Ce film est le témoignage de trois femmes, engagées au côté du FLN pendant la guerre d’indépendance algérienne, trois femmes, qui après des décennies de silence, livrent avec clarté et pudeur un récit de leurs combats et de leurs épreuves. Témoignages ponctués de musique, de poésie, des merveilleux et grandioses paysages de la nature algérienne, et d’images d’archives. Etrangement, la première image est une grande inscription en caractères d’imprimerie sur un mur blanc : « UN SEUL HEROS LE PEUPLE ». L’espoir et les rêves de tout un peuple né à lui-même le 5 juillet 1962, ont rapidement été anéantis par des querelles de pouvoir au sommet de l’état. Les actions et les réformes entreprises à l’époque pour créer une nouvelle société, présentés dans le film et évoqués par ces Résistantes, ont fait long feu. La violence illégitime qui a fondé l’indépendance a gangrené le système dans sa totalité et le peuple, muselé et victime de ces luttes, a payé le prix fort pour ce sabotage, pendant des décennies.

Ce film marque le début d’une histoire, pleine de soleil, de lumière et d’espérances, qui s’abîment dans un long tunnel obscur et douloureux. Silence et prudence sont de mise. Aujourd’hui, les algériens, retrouvant la parole, renouent avec le début de leur histoire et leur slogan, le même qu’il y a cinquante ans, « UN SEUL HEROS LE PEUPLE » signe une résonnance absolue avec ce moment de leur passé, gagné de haute lutte. Serait-ce la fin du tunnel ?

Pas étonnant qu’à la fin de la projection de ce film, les questions aient porté sur le si long silence des protagonistes, pourquoi ont-elles mis tant de temps à témoigner ? Que sont-elles devenues, qu’ont-elles fait de leur vie « après »? Il était urgent, explique la réalisatrice, de recueillir leurs paroles au crépuscule de leur existence et de témoigner du rôle des femmes au sein du FLN. Georges Morin, après avoir présenté brièvement l’action de Coup de Soleil, souligne l’importance d’une œuvre qui pose plus de questions qu’elle ne donne de réponses, c’est à chacun, dit-il, de chercher et trouver des explications à la  longue réserve des témoins. Alice Cherki, splendide dans sa fragilité, peut-être plus lucide et moins idéaliste que ses camarades, parle de son périple compliqué et hasardeux durant cette période, de politique, du rôle du PCA etc.

Un moment en prise directe avec l’actualité, incitant à la réflexion et riche d’émotions.

Marie-France de Mirbeck, Paris

***

Utopia Tournefeuille

Place St Michel à Paris, le 21 mars 2019 le film Résistantes nous est projeté en présence de la réalisatrice, Fatima Sissani, d’une des trois « actrices », Alice Cherki, de la « responsable images », Arlette Girardot. Plus de 100 personnes remplissent la salle. Nous voyons à nouveau le film, toujours avec Fatima, à l’Utopia de Tournefeuille (Toulouse) le 1er avril : plus de 60 personnes dans la salle.

Ce documentaire est paradoxalement un film d’actrices. Au départ Eveline Safir Lavalette (1927- 2014), extraordinairement présente dans la description de son engagement. Cette pied-noire vivra et travaillera de 1962 à sa mort en Algérie. Puis son amie « musulmane », au franc parler explosif, Zoulikha Bekadour (1934-), compagne de prison, future cheville ouvrière de la bibliothèque universitaire d’Alger. Enfin Alice Cherki (1936-) « juive » algérienne, compagne de route de la protestation anticoloniale et psychanaliste très proche de Frantz Fanon. C’est comme étudiantes à Alger qu’elles découvrent la « situation coloniale ». Loin des images d’Epinal, toutes trois soulignent à quel point les « communautés » de l’Algérie coloniales « ne se voyaient pas ». Fatima Sissani nous dit qu’elle a pu travailler récemment pour son film en Algérie en toute liberté, dans ce pays où il ne restait que deux interdits : parler du président et des services de sécurité. Du coup on peut parler du rôle dans la guerre d’Algérie des femmes qui dès l’indépendance ont connu des inégalités de droit et de fait. On peut parler de l’ « hyper-guerre d’indépendance » confisquée par les gouvernants successifs dans leurs discours. Alice Cherki insiste sur la nécessité actuelle pour les jeunes algériens d’avoir accès à leur propre histoire. L’enseignement  qu’ils ont reçu réduit cette histoire à la naissance d’un peuple unanime en 1962.

Le film a été entrepris dès 2013, d’abord avec de très faibles moyens. Sa sortie en 2019 intervient au moment où le mouvement social et politique algérien met ce pays au premier plan, ce qui donne au film une chance d’être connu du grand public. Le film actuellement lancé en France dans plusieurs villes a été projeté en salle avec succès en Algérie : deux séances dans ce pays où très peu de cinémas sont en activité, c’est déjà encourageant… A Paris comme à Toulouse, le débat qui suit le film soulève beaucoup de questions d’actualité. Entre ceux qui souhaitent que aux deux rives de la Méditerranée les jeunes connaisssent mieux ce passé sans images d’Epinal, celles et ceux qui veulent que soit valorisé le rôle des femmes. La présence de Alice Cherki a parmis d’insister sur une vue sans manichéisme de la guerre de sept ans où l’incertitude dominait, même pour ceux qu’habitaient des convictions anticolonialistes.

Claude Bataillon Toulouse- Paris

« LES COUPLETS SUBVERSIFS » de Sadia Barèche

« LES COUPLETS SUBVERSIFS » de Sadia Barèche (Casbah Editions 2018)

 

Sadia Barèche à qui me lie un long compagnonnage au sein de Coup de Soleil, nous offre  avec ce petit livre la fréquentation rare d’une société kabyle et d’une histoire de plus d’un siècle d’une famille –plutôt un clan ?- de Tizi Ouzou, ou plutôt de Tighzert, des confréries et rites soufis qui règlent la vie collective, et de ces fameux « couplets subversifs » qui nous sont donnés à lire en tamazight et en français à la fin de l’ouvrage.

Le lecteur découvre le rôle de ces confréries, notamment cette confrérie Rahmanya dans laquelle son grand-père a trouvé enseignement, pratique de la foi et principes de vie, dans le même temps qu’une vieille tante lui transmettait les trésors de l’imaginaire kabyle. Ce grand-père –El Hadj Ahmed n’amar u Idir n’Teghzert ( !)- va conquérir son indépendance en s’engageant dans l’armée – les Tirailleurs algériens- en 1894, heureusement une période sans conflit, ce qui lui permit d’élargir son horizon, de pratiquer la musique et d’apprendre à cuisiner…

Sadia nous livre un riche portrait de ce personnage, fondamental dans son histoire, que pourtant elle n’a pas connu, et dans celle de cette famille.  Elle dépeint aussi les caractéristiques d’une société à mi- chemin entre le village et la ville, entre le kabyle et l’arabe algérien, une société que les désastres de 1857 et de 1871 ont fait s’effondrer les fondements sociaux. Le début du vingtième siècle la voit s’adapter dans ce que Sadia analyse comme une forme de résilience. Cela se traduit par l’agrandissement rapide de la ville coloniale de Tizi Ouzou, dans laquelle le grand père va installer ce qui sera le socle familial, un restaurant…mais bien plus que ça. Opportunément situé près du prospère marché du Sebt, cette gargote qui deviendra restaurant est le lieu où se concluent toutes sortes de transactions, dans lesquelles le restaurateur est médiateur et juge de paix. Pas d’alcool. L’auteur nous relate avec quelle intelligence et générosité cet homme sut transmettre à ses femmes et filles, contre les pratiques courantes une partie de ses biens pour qu’elles soient protégées. Il transmit aussi des parcelles de ses terres bien arrosées à son village, aubaine pour les démunis… Il sut acquérir d’autres immeubles qu’il mit à la disposition d’usages collectifs et festifs.

La première Guerre Mondiale, le brassage relatif de populations qu’elle entraîna, y compris par la présence de prisonniers allemands, turcs, en même temps travailleurs forcés sera, souligne l’auteur, comme l’a remarquablement démontré notre cher Gilbert Meynier dans son « Algérie révélée », le ferment d’une prise de conscience nationale. Témoin passé à la génération suivante.

Sadia Barèche fait précéder le récit de cette génération d’une analyse de la politique de scolarisation de la France en Algérie et en Kabylie, écoles tenues par des religieux d’abord, écoles laïques ensuite. Le bilan n’est pas glorieux comme elle le rappelle en citant Germaine Tillon en 1955 constatant 75 ans après les décrets Jules Ferry (dont elle rappelle les déclarations sur le devoir des races supérieures de civiliser les races inférieures… suscitant un beau discours anticolonial de Clémenceau en 1885) »que 1683000 enfants algériens n’ont pas trouvé de place dans les écoles primaires de la République française ». Ce sont pourtant dans les rangs de ces jeunes issus de l’école française que se recrutent les premiers mouvements, réformistes et égalitaires, d’abord.

La modernisation de l’enseignement traditionnel musulman sous l’impulsion des ulémas fera que dans bien des familles les enfants suivront les deux enseignements.

Le père de Sadia, après son service militaire est mobilisé pour la deuxième guerre mondiale, est fait prisonnier, finira par s’évader non sans être gravement blessé. Sa convalescence à Tizi Ouzou lui permet de recueillir auprès d’un de ses employés le texte des poèmes, sujet ultime du livre.

La famille eut ensuite à subir pendant la guerre d’indépendance la perte de deux des siens, la maison devenant lieu de passage pour les maquisards de la wilaya 3.

L’auteure décrit ensuite l’investissement de son père dans la prise en charge d’actions collectives, de bienfaisance, création d’un centre d’accueil, reconstruction de villages…

Vient enfin le récit du cahier minutieusement écrit par le père, sous la dictée du poète.  Il est en partie reproduit en fin d’ouvrage, un cahier « le calligraphe » dans lequel s’égrène la belle écriture du père de Sadia. Ce cahier a échappé de peu à la destruction, aux perquisitions des soldats français.

Le texte est celui d’un chant religieux évoquant en kabyle l’univers coranique en même temps que des références au sacré local, en direction d’un public non initié à qui il rend accessible le message sacré. Construit selon une forme rigoureuse, le poème fait aussi référence à des luttes contre l’ennemi, aux règles de vie et d’honneur.

Pour le lecteur non initié, la lecture de la traduction des couplets offre un voyage dans un imaginaire à la fois poétique et trivial, une kabylité que nous découvrons avec une curiosité non exempte d’interrogations.

Un captivant voyage.

Michel Wilson

(extrait de la Lettre culturelle franco-maghrébine N° 31, Coup de Soleil Lyon)

« TERRE DE MA MERE » de Djilali Bencheikh et Sophie Colliex

« TERRE DE MA MERE » de Djilali Bencheikh et Sophie Colliex (Chèvrefeuille étoilée 2019)

Le bel éditeur occitan nous offre un ouvrage riche et touchant. Agnès Spiquel, qui le préface, en souligne justement les différents caractères, jouant en outre sur l’image de deux pianistes qui finissent par créer un concerto pour deux pianos et orchestre.
Sophie Colliex a été découverte par nos lectrices et lecteurs dans une précédente lettre avec son deuxième livre « Nuits incandescentes ». Après « L’enfant de Mers El Kebir », l’auteure y choisissait un récit situé dans la première moitié du vingtième siècle, un des chemins pour elle pour retrouver une mémoire et une histoire familiale et personnelle longtemps effacées.
Autre lauréat du prix ADELF, Djilali Bencheikh situe aussi fréquemment ses romans dans un passé contemporain de son enfance et de son adolescence en Algérie (Mon frère ennemi, Tes yeux bleus occupent mon esprit…).
Ils se sont connus grâce à ce prix de l’ADELF, Djilali Bencheikh ayant fait partie du jury qui honora « L’enfant de Mers El Kebir ». Plus tard, le Maghreb des Livres leur permet de se rencontrer. Sophie, qui a lu les livres de Djilali a envie d’une écriture partagée. Reste à en trouver la forme. Ce sera celle d’un échange de correspondances électroniques, Djilali à Paris, où il suit le Tour de France à la télévision, Sophie à Paros, en Grèce où elle passe le mois de juillet. Paris-Paros amusante quasi homonymie !
Djilali retrouve, ou feint de retrouver dans le regard bleu de Sophie celui de sa condisciple de 1958 au Lycée d’Orléansville, Juliette, dont le souvenir l’émeut toujours, comme il l’avait relaté dans « tes yeux bleus occupent mon esprit ». Juliette est le nom de la mère de Sophie… Nous n’en saurons pas plus.
L’échange entre ces deux auteurs auquel nous convie ce livre promettait d’être riche. Promesse tenue, mais qui va bien au-delà de l’évocation du passé. L’Algérie d’aujourd’hui, l’Europe confrontée aux migrations venues de ses sud ancrent cet échange dans notre actualité et élargissent le champ d’intérêt de cet ouvrage.
Sophie, que ses parents ont choisi de faire naître en France, tant la vie devenait risquée dans l’Oran en fin de guerre d’Algérie, est en recherche de cette terre où elle a failli naître, de cette mémoire qui lui a été dérobée. Elle aime fréquenter les rassemblements de pieds noirs, leur parler coloré. Après le travail d’archives qui a alimenté ses deux premiers romans, le « film des origines » par lequel elle a fait revivre le chemin de ses ancêtres, ce dialogue à distance lui permet l’appropriation progressive de la situation de « l’autre », de l’arabe côtoyé, mais si peu connu par la plupart des européens.
En retour, Djilali évoque avec subtilité la division qui caractérisait l’Algérie coloniale, « l’immeuble Algérie » où les pieds noirs occupaient les étages supérieurs laissant les indigènes végéter entre sous-sol et rez-de-chaussée, la peur de tout perdre qui fit se recroqueviller les européens, « la peur de perdre tout et de voir les Arabes disposer de leurs biens, voire de leurs femmes »… Lui qui dit se « piednoirdiser » à chaque visite au pays, il évoque avec chaleur les associations d’enfants de pieds-noirs qui recréent l’univers de leurs parents. Il va jusqu’à partager avec eux une « nostalgérie anonyme et souriante ». Chez lui la lucidité vient à chaque phrase révéler et déplorer les errances des gouvernants, tant en Algérie qu’en France, incompétence érigée en système, corruption ici, inhumaine gestion des migrations successives, là.
C’est un plaisir de partager avec lui ses amours littéraires, beaucoup de pauvres gens, comme dans Sans Famille, Tom Sawyer ou Les misérables. Comment l’identification à ces personnages vient signer ses émotions d’aujourd’hui. Avec humour, il requalifie les récits de Sophie en les inscrivant dans l’histoire, comme cette Lalla Nakhla qui personnifie le palmier des premiers pas de la petite Sophie à Oran.
Au fil des pages s’égrènent des rencontres entre les deux peuples, avant l’indépendance ou aujourd’hui. Et Djilali n’en finit pas de raconter de belles histoires de rapprochement, qui répondent à celles de Sophie ( la belle histoire de la lettre du frère de Fati à sa mère …), ou qui les relit à sa façon quand il rapproche la rencontre de Sophie avec un cadre de l’office du tourisme algérien, rencontré à Genève avec l’évocation de son père. Pourtant tout n’a pas été toujours si beau, comme les gendarmes chassant le lapin dans le cimetière algérien, et l’enfant Djilali voyant les dépouilles ensanglantées à la selle des pandores imaginant « que ce sang pourrait être le mien à la moindre réaction ». Ou pour Sophie cette injure d’une condisciple algérienne qui la traite de sale pied-noir en lui saisissant les cheveux…
Djilali aide Sophie à revisiter son voyage à Tlemcen et Oran dont elle était revenue avec une forme d’insatisfaction. Ce rôle de mentor, de commentateur face aux questionnements de son interlocutrice fait une des saveurs de ce livre, servi par une relecture érudite, une mise à distance avec ses souvenirs d’enfance qu’il sait si bien faire revivre, comme ces deux anecdotes où il est la victime des « valets des colons ».
Sophie déplore le propos désabusé d’un jeune oranais face à la place qui ne lui est pas faite dans son pays, ce qui déclenche chez Djilali une rafale d’exemples de « dégoûtage », teintés d’humour noir. L’autodénigrement qu’il qualifie de « sport national au pays de Bouteflika ». Comme souvent, Sophie a plus d’indulgence et de regrets que lui face à cette désespérance.
Sophie relie ces exils répétés, ceux des Français et Espagnols arrivés en terre algérienne quelquefois dans des bateaux à rames, ceux du million de pieds-noirs partis de l’autre côté, ceux des centaines de milliers d’Algériens venus travailler en France, ceux des migrants actuels, à qui elle enseigne le français à Genève. Le drame intérieur de ces exilés est bien résumé dans les propos d’une élève nigériane « En français, ce que je n’aime pas, c’est quand on nous demande d’écrire au passé ».
Et malgré la citation partagée de Fellag, « Finalement, vous, vous avez raté votre colonisation, et nous, nous avons raté notre indépendance », un but partout, balle au centre… le dernier mot d’espoir revient à Sophie, « J’aimerais tellement passer des vacances, de longues vacances, sur la terre de mon père et ma mère, en Algérie ».
Un amour à partager, enfin ?

Michel Wilson

(extrait de la Lettre culturelle franco-maghrébine N° 31, Coup de Soleil Lyon)

« DIEU, LES MATHEMATIQUES, LA FOLIE », de Fouad Laroui

« DIEU, LES MATHEMATIQUES, LA FOLIE », de Fouad Laroui (Editions Robert Laffont 18/10/2018)

Fouad Laroui
Dieu, les mathématiques, la folie

Une phrase d’un de ses meilleurs professeurs de mathématiques au lycée continue à trotter dans la tête de Fouad Laroui : « C’est étonnant, la plupart des grands mathématiciens étaient un peu fous … ou carrément fous à lier ». Cette phrase, il n’a jamais pu l’oublier. Alors, un jour, il décide de s’y pencher sérieusement d’où ce livre.
L’ouvrage est en quelque sorte une incursion dans l’histoire, l’évolution des mathématiques et la philosophie des mathématiques où l’auteur met en scène des personnalités étonnantes aux destins fulgurants, parfois tragiques, toujours passionnants. L’ouvrage se décompose en 4 parties : dans les trois premières, il décrit les trois formes de folie chez les mathématiciens qui toutes trois lient Dieu à leur discipline. Dans la dernière partie, l’auteur raconte le naufrage de quelques-uns de ces plus grands mathématiciens, il raconte de façon romancée comment ces génies ont sombrés dans différentes formes de folies.
Entre parenthèses, c’est sans doute pour cette raison que, pendant longtemps, l’accès à l’apprentissage des sciences mathématiques a été interdit aux femmes. Vouloir développer une pensée scientifique, une activité réservée au seul cerveau masculin, plus résistant, était indigne d’une jeune dame, voire dangereux pour elles. Les mathématiques étaient supposées mener les femmes à la folie, leur cerveau n’étant pas capable de supporter un tel effort. Il en fut ainsi jusqu’au 19° siècle, en Europe.
Revenons à ces trois formes de folie dont auraient souffert ces mathématiciens croyants :
• La première folie serait due à la quête de l’infini, de l’infiniment petit à l’infiniment grand, une façon de se mesurer à Dieu.
• La seconde folie serait ce désir de comprendre le Monde, de le connaître, de comprendre comment il fonctionne, cette folie serait de vouloir le mettre en équations, les mathématiques c’est le savoir par excellence, la quête de la vérité, autrement dit l’Etre ou Dieu. La question est comment comprendre le monde ? Découvrir la vérité, c’est voir la face de Dieu voire être Dieu. La question est de comprendre les mécanismes de l’horloge, pas de savoir qui l’a fabriqué ou qui est l’horloger !
• La troisième folie c’est de chercher à aller au-delà du Monde et donc dépasser Dieu. Car cette science (la géométrie, mais on peut le dire aussi des autres disciplines mathématiques) n’a d’autre objet que la connaissance de ce qui est toujours et non de ce qui nait et pérît.
Finalement, cet ouvrage est avant tout un hommage à ce professeur, à l’origine de l’idée de ce livre. Il est aussi la preuve, évidente, de l’impact de ce professeur sur son ancien élève, longtemps après. Même adulte d’âge mûr, il ne serait pas venu à l’idée de l’auteur de mettre en doute l’assertion de ce professeur. Bien au contraire, il l’a fait sienne et tente de nous convaincre de sa véracité.
Mais, de la part d’un mathématicien, on peut quand même être surpris d’une telle démarche. En effet, la logique mathématique aurait été de se demander d’abord, si cette assertion était vraie et donc de tenter d’abord de valider sa contraposée.
Ensuite, même s’il y a eu quelques brillants mathématiciens qui ont fini plus ou moins fous, n’est-ce pas le cas dans toutes les disciplines ?
Toutes choses égales par ailleurs, combien l’histoire a-t-elle connu de grands scientifiques, écrivains, peintres, musiciens ou artistes divers qui ont fini fous ou qui ont commis des choses extravagantes ?
Et si l’on reste dans le domaine scientifique ou dans le domaine de la recherche, on pourrait trouver autant de célèbres physiciens, chimistes, médecins, biologistes voire de psychiatres de renom qui ont fini dans des maisons d’aliénés.
Et surtout, d’après ce que sous-entend l’auteur, ces génies seraient également des croyants, de ce fait, cette folie ne serait-elle pas due plutôt à l’écart entre leurs croyances religieuses d’une part et leur raison toute mathématique ! Au fond, on revient à l’éternelle question qui taraude les croyants, les plus instruits surtout, et parmi eux, les scientifiques plus que les autres : comment concilier la foi et la raison. Des siècles auparavant, Averroès et d’autres avaient été confrontés à ce dilemme et avaient tranché en faveur de la raison. D’autres comme Galilée ou Pascal, et dans une moindre mesure, Copernic, n’ont pas osé braver l’église ou abandonner leur foi. Selon l’auteur, cette question préoccupe plus encore les mathématiciens croyants, au point de les amener soit à renoncer à leur recherche soit à abandonner leur foi, soit pour ceux qui n’arrivent pas à trancher à sombrer dans différentes formes de maladies mentales … Au fond, ce ne sont peut-être pas les mathématiques, la cause des troubles mentaux de ces savants, mais l’incapacité de ces savants à concilier leur foi avec leurs découvertes scientifiques.
Peut-être aussi, est-ce le fait de s’enfermer dans leur recherche qui les a menés à la folie, les mathématiques n’y étant pour rien. A cet égard, peut-être que la leçon qu’il faut en tirer c’est que ce n’est jamais sain de s’enfermer dans sa discipline, qu’il faut s’ouvrir aux autres domaines et aux autres tout simplement.
Une autre remarque concerne la distinction entre mathématiques pures et mathématiques appliquées. L’auteur ne cache pas son admiration, voire sa dévotion, pour la première et pour ses plus illustres spécialistes. On sent une certaine recherche de la pureté (au sens où il s’agit de modèles ou de recherches motivée par des raisons autres que celles liées à l’application, des recherches détachées des contingences matérielles). Cependant, la frontière entre ces deux branches des mathématiques n’est pas si nette. De plus, l’histoire de l’évolution des mathématiques montre que de nouvelles spécialités de mathématiques pures sont nées pour unifier ou formaliser des concepts nés d’applications mathématiques. C’est le cas des probabilités par rapport à la statistique. Certains, comme Gauss ne font aucune distinction radicale entre les mathématiques pures et appliquées. Pour d’autres, c’est comme la question de l’œuf et de la poule.
Il en est de même entre les mathématiques et les autres sciences. Les mathématiques se distinguent des autres sciences par un rapport particulier au réel car l’observation et l’expérience ne s’y portent pas sur des objets physiques. Mais, les lois empiriques découvertes en physique ou en chimie ont elles-mêmes contribué à valider de nombreux modèles mathématiques théoriques.
Malgré ces quelques remarques qui rappellent que ces querelles d’écoles récurrentes sont devenues un jeu, ce livre est agréable à lire, il permet à ceux qui ne sont pas familiers des mathématiques de saisir l’évolution des mathématiques et leurs différentes branches.
Un regret : Fouad Laroui n’aborde pas le cas des probabilistes, pourtant ce sont d’éminents mathématiciens qui ont été confrontés au divin, eux-aussi, dans la mesure où ils ont dû pénétrer le domaine du hasard (« zhar », en arabe), domestiquer le hasard ou le destin (« mektoub »), n’est-ce pas là, surtout, le domaine réservé des Dieux et ce, depuis l’antiquité ? Mais, peut-être que leurs doutes les ont protégés de la folie ?
Peut-être une nouvelle rassurante à la lecture de ce livre : les savants athées ou agnostiques ne semblent pas concernés par ces formes de folies. On peut penser à Condorcet, Einstein et à tant d’autres mathématiciens qui étaient plus préoccupés par l’impact de leurs avancées ou découvertes scientifiques sur l’évolution du Monde.

Mouloud Haddak

(Editions Robert Laffont 18/10/2018)

Fouad Laroui
Dieu, les mathématiques, la folie

Une phrase d’un de ses meilleurs professeurs de mathématiques au lycée continue à trotter dans la tête de Fouad Laroui : « C’est étonnant, la plupart des grands mathématiciens étaient un peu fous … ou carrément fous à lier ». Cette phrase, il n’a jamais pu l’oublier. Alors, un jour, il décide de s’y pencher sérieusement d’où ce livre.
L’ouvrage est en quelque sorte une incursion dans l’histoire, l’évolution des mathématiques et la philosophie des mathématiques où l’auteur met en scène des personnalités étonnantes aux destins fulgurants, parfois tragiques, toujours passionnants. L’ouvrage se décompose en 4 parties : dans les trois premières, il décrit les trois formes de folie chez les mathématiciens qui toutes trois lient Dieu à leur discipline. Dans la dernière partie, l’auteur raconte le naufrage de quelques-uns de ces plus grands mathématiciens, il raconte de façon romancée comment ces génies ont sombrés dans différentes formes de folies.
Entre parenthèses, c’est sans doute pour cette raison que, pendant longtemps, l’accès à l’apprentissage des sciences mathématiques a été interdit aux femmes. Vouloir développer une pensée scientifique, une activité réservée au seul cerveau masculin, plus résistant, était indigne d’une jeune dame, voire dangereux pour elles. Les mathématiques étaient supposées mener les femmes à la folie, leur cerveau n’étant pas capable de supporter un tel effort. Il en fut ainsi jusqu’au 19° siècle, en Europe.
Revenons à ces trois formes de folie dont auraient souffert ces mathématiciens croyants :
• La première folie serait due à la quête de l’infini, de l’infiniment petit à l’infiniment grand, une façon de se mesurer à Dieu.
• La seconde folie serait ce désir de comprendre le Monde, de le connaître, de comprendre comment il fonctionne, cette folie serait de vouloir le mettre en équations, les mathématiques c’est le savoir par excellence, la quête de la vérité, autrement dit l’Etre ou Dieu. La question est comment comprendre le monde ? Découvrir la vérité, c’est voir la face de Dieu voire être Dieu. La question est de comprendre les mécanismes de l’horloge, pas de savoir qui l’a fabriqué ou qui est l’horloger !
• La troisième folie c’est de chercher à aller au-delà du Monde et donc dépasser Dieu. Car cette science (la géométrie, mais on peut le dire aussi des autres disciplines mathématiques) n’a d’autre objet que la connaissance de ce qui est toujours et non de ce qui nait et pérît.
Finalement, cet ouvrage est avant tout un hommage à ce professeur, à l’origine de l’idée de ce livre. Il est aussi la preuve, évidente, de l’impact de ce professeur sur son ancien élève, longtemps après. Même adulte d’âge mûr, il ne serait pas venu à l’idée de l’auteur de mettre en doute l’assertion de ce professeur. Bien au contraire, il l’a fait sienne et tente de nous convaincre de sa véracité.
Mais, de la part d’un mathématicien, on peut quand même être surpris d’une telle démarche. En effet, la logique mathématique aurait été de se demander d’abord, si cette assertion était vraie et donc de tenter d’abord de valider sa contraposée.
Ensuite, même s’il y a eu quelques brillants mathématiciens qui ont fini plus ou moins fous, n’est-ce pas le cas dans toutes les disciplines ?
Toutes choses égales par ailleurs, combien l’histoire a-t-elle connu de grands scientifiques, écrivains, peintres, musiciens ou artistes divers qui ont fini fous ou qui ont commis des choses extravagantes ?
Et si l’on reste dans le domaine scientifique ou dans le domaine de la recherche, on pourrait trouver autant de célèbres physiciens, chimistes, médecins, biologistes voire de psychiatres de renom qui ont fini dans des maisons d’aliénés.
Et surtout, d’après ce que sous-entend l’auteur, ces génies seraient également des croyants, de ce fait, cette folie ne serait-elle pas due plutôt à l’écart entre leurs croyances religieuses d’une part et leur raison toute mathématique ! Au fond, on revient à l’éternelle question qui taraude les croyants, les plus instruits surtout, et parmi eux, les scientifiques plus que les autres : comment concilier la foi et la raison. Des siècles auparavant, Averroès et d’autres avaient été confrontés à ce dilemme et avaient tranché en faveur de la raison. D’autres comme Galilée ou Pascal, et dans une moindre mesure, Copernic, n’ont pas osé braver l’église ou abandonner leur foi. Selon l’auteur, cette question préoccupe plus encore les mathématiciens croyants, au point de les amener soit à renoncer à leur recherche soit à abandonner leur foi, soit pour ceux qui n’arrivent pas à trancher à sombrer dans différentes formes de maladies mentales … Au fond, ce ne sont peut-être pas les mathématiques, la cause des troubles mentaux de ces savants, mais l’incapacité de ces savants à concilier leur foi avec leurs découvertes scientifiques.
Peut-être aussi, est-ce le fait de s’enfermer dans leur recherche qui les a menés à la folie, les mathématiques n’y étant pour rien. A cet égard, peut-être que la leçon qu’il faut en tirer c’est que ce n’est jamais sain de s’enfermer dans sa discipline, qu’il faut s’ouvrir aux autres domaines et aux autres tout simplement.
Une autre remarque concerne la distinction entre mathématiques pures et mathématiques appliquées. L’auteur ne cache pas son admiration, voire sa dévotion, pour la première et pour ses plus illustres spécialistes. On sent une certaine recherche de la pureté (au sens où il s’agit de modèles ou de recherches motivée par des raisons autres que celles liées à l’application, des recherches détachées des contingences matérielles). Cependant, la frontière entre ces deux branches des mathématiques n’est pas si nette. De plus, l’histoire de l’évolution des mathématiques montre que de nouvelles spécialités de mathématiques pures sont nées pour unifier ou formaliser des concepts nés d’applications mathématiques. C’est le cas des probabilités par rapport à la statistique. Certains, comme Gauss ne font aucune distinction radicale entre les mathématiques pures et appliquées. Pour d’autres, c’est comme la question de l’œuf et de la poule.
Il en est de même entre les mathématiques et les autres sciences. Les mathématiques se distinguent des autres sciences par un rapport particulier au réel car l’observation et l’expérience ne s’y portent pas sur des objets physiques. Mais, les lois empiriques découvertes en physique ou en chimie ont elles-mêmes contribué à valider de nombreux modèles mathématiques théoriques.
Malgré ces quelques remarques qui rappellent que ces querelles d’écoles récurrentes sont devenues un jeu, ce livre est agréable à lire, il permet à ceux qui ne sont pas familiers des mathématiques de saisir l’évolution des mathématiques et leurs différentes branches.
Un regret : Fouad Laroui n’aborde pas le cas des probabilistes, pourtant ce sont d’éminents mathématiciens qui ont été confrontés au divin, eux-aussi, dans la mesure où ils ont dû pénétrer le domaine du hasard (« zhar », en arabe), domestiquer le hasard ou le destin (« mektoub »), n’est-ce pas là, surtout, le domaine réservé des Dieux et ce, depuis l’antiquité ? Mais, peut-être que leurs doutes les ont protégés de la folie ?
Peut-être une nouvelle rassurante à la lecture de ce livre : les savants athées ou agnostiques ne semblent pas concernés par ces formes de folies. On peut penser à Condorcet, Einstein et à tant d’autres mathématiciens qui étaient plus préoccupés par l’impact de leurs avancées ou découvertes scientifiques sur l’évolution du Monde.

Mouloud Haddak

(extrait de la Lettre culturelle franco-maghrébine N° 31, Coup de Soleil Lyon)

« RUE DES PÂQUERETTES » par Mehdi Charef

« RUE DES PÂQUERETTES » par Mehdi Charef, (éditions Hors d’atteinte, Marseille, 2018)

On comprend vite que sous ce titre frais et pimpant se cache une réalité qui l’est beaucoup moins. Ce lieu désigne l’un des nombreux bidonvilles de Nanterre à l’époque où ils abritaient les travailleurs algériens immigrés dans la région parisienne ainsi que la famille de certains d’entre eux. La description qu’en fait Mehdi Charef est datée de 1962, peut-être un peu au-delà, alors qu’il avait lui-même une dizaine d’années. Avec sa mère et ses frères et sœurs, ils venaient alors de rejoindre le père, travailleur en France depuis plusieurs années. Cependant il y a encore dans le bidonville nombre de ceux qu’on désigne comme célibataires, parce qu’ils n’ont pas de famille avec eux, et le jeune Mehdi Charef qui est le narrateur de cette histoire manifeste une grande tristesse lorsqu’ils parlent d’eux parce que leur sort est bien plus douloureux que celui des familles quoi qu’il en soit ; il apparaît clairement qu’ils n’ont pas d’autre moyen de survie que l’alcool, unique recours auquel ils s’adonnent tous les soirs après leur journée de travail.
Ces quelques indications sont certes nécessaires pour resituer Rue des Pâquerettes dans l’espace et dans le temps, mais elles ne doivent pas donner l’impression que l’auteur (qui a maintenant 67 ans) a voulu utiliser ses souvenirs personnels pour écrire un document sur ce qu’ont été les bidonvilles de Nanterre pendant de nombreuses années avant leur disparition (pour le dire vite, de 1950 à 1970, ce qui situe les évocations de Mehdi Charef en plein cœur de ce moment historique). Les ouvrages à caractère documentaire sont évidemment toujours précieux, lorsqu’ils ont l’authenticité de l’autobiographie. Mais sur la vie de l’époque dans les bidonvilles on commence à en avoir beaucoup, y compris de cette catégorie précise, et ce serait sans doute fausser un peu l’esprit de Rue des Pâquerettes que de le voir seulement sous cet angle-là. Mehdi Charef est un créateur, un artiste et donc forcément soucieux de son originalité. Il est d’ailleurs le premier à en rire puisque, évoquant le garçon qu’il était à l’âge de 10 ans, il raconte qu’il ne ressemblait à personne d’autre, que tout le monde était frappé par sa singularité et que sa mère elle-même, d’ailleurs pourvue d’une bonne dose d’humour, riait de sa propension à dire « je ».
En fait, ce n’est pas de narcissisme qu’il s’agit mais plutôt d’une différence, essentielle pour comprendre Rue de Pâquerettes, entre sociologie et roman. Pour la première des deux, ce sont les aspects généraux et généralisables qui comptent tandis que le roman, loin de se vouloir un regard exhaustif sur la réalité, se focalise sur quelques traits et les met en relief à sa convenance. Entre autres traits originaux ce qui caractérise le livre de Mehdi Charef est sa manière de jouer très librement avec la chronologie comme il apparaît dans tout le déroulement du récit, qui fait alterner (mais pas de manière systématique) des épisodes appartenant aux dix premières années de la vie de Mehdi (1952-1962) avec ceux de l’année 1962 à Nanterre. Dans la série qu’on peut dire algérienne et qui se passe près de Maghnia dans l’ouest du pays, la guerre d’indépendance de l’Algérie est forcément très présente, telle que l’on vécue les enfants seuls avec leur mère puisque le père était déjà travailleur en France. L’année 1962 à Nanterre est représentée à travers quelques-uns des personnages qui se sont intéressés à Mehdi et réciproquement, au nombre desquels un instituteur et un étudiant français qui lui ont appris ce qu’ils pouvaient, et une femme aussi, faisant office de prostituée dans le café des Algériens, malgré son passé d’institutrice.
Ce qui caractérise ces différentes évocations est qu’elles parviennent à être précises tout en restant discrètes, évitant la pesanteur des commentaires et discours ajoutés. On se dit qu’à cet égard Rue des Pâquerettes bénéficie de toute l’œuvre antérieure de Mehdi Charef, romans mais surtout films dont le célèbre Thé au harem d’Archi Ahmed (1983). Pour ne parler que de celui–ci qui n’a pu manquer de laisser des souvenirs forts à ceux qui l’ont vu, il montrait déjà d’une manière particulière et inhabituelle ce qu’on pourrait appeler « la vie des humbles », un mot qu’on ne trouve pas chez Mehdi Charef mais dont on peut penser qu’il l’accepterait d’après ce qu’on comprend dans son dernier roman de l’hommage qu’il rend aux Misérables de Victor Hugo —plutôt qu’aux Trois Mousquetaires d’Alexandre Dumas, autre forme connue de la littérature populaire. On voit bien en quoi consiste l’écart entre les deux, et si l’expression n’était un peu galvaudée, on pourrait dire que c’est son supplément d’âme qui fait pencher, sans hésitation aucune, en faveur du premier.
A quoi on pourrait ajouter une référence que Mehdi Charef ne donne pas non plus mais qui pourtant vient à l’esprit, renvoyant cette fois à certains personnages de Dostoievski. Rapprochement fondé sur le ton de ces deux auteurs, qui n’est jamais celui d’un naturalisme purement descriptif ou se voulant tel ; à propos du Thé au harem on avait pu dire que ce film ne cherche pas à éviter le mélodrame—c’est-à-dire ce qui, selon un certain goût français, peut passer pour tel. La raison en est que la puissance agissante dans son écriture n’est pas la volonté de décrire pour dénoncer, mais plutôt le désir d’empathie, et la présence perceptible de cette forme de compréhension de l’auteur pour ses personnages. A quoi s’ajoute une place faite au merveilleux, à la poésie et au rêve, qui n’est nullement mise en contradiction avec les pires constats, bien au contraire. La dernière page de Rue des Pâquerettes est d’ailleurs le récit par Mehdi de son plus beau rêve, pour exalter ce pouvoir de la poésie dont parlait Baudelaire dans Les Fleurs du mal :
Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or.

Denise Brahimi

(extrait de la Lettre culturelle franco-maghrébine N° 31, Coup de Soleil Lyon)

Voir l’entretien sur YouTube de Mehdi Charef au Magureb orient des Livres: https://www.youtube.com/watch?v=z3mG2QvSjq8

» BORDER LINE, AU DETOUR DU JOURDAIN » Exposition de Farida Hamak

» BORDER LINE, AU DETOUR DU JOURDAIN » Exposition de Farida Hamak à la galerie Regard Sud à Lyon du 15 janvier au 9 mars 2019

Farida Hamak, d’origine algéro-française, est venue à Lyon au terme d’un parcours riche et complexe où elle a mis ses talents et sa compétence de photographe au service d’une double pratique : capter des images de guerre mais aussi d’autres qui sont des perceptions de la beauté, et justement, peut-être, là où on ne l’attendait pas. Ce dernier cas est celui des images du Jourdain que nous montre l’exposition actuelle de Lyon, où l’on peut voir des photos que Farida Hamak a prises dans la vallée du Jourdain, pendant les années 2005 à 2007.
Elle explique comment elle a passé de longs mois sur les rives de ce fleuve, dont elle a retracé l’histoire mouvementée dans un livre Au détour du Jourdain (2007), et à propos duquel elle rappelle quelques faits justifiant largement l’emploi de l’adjectif « mouvementée », un euphémisme à dire vrai ! :
« Né dans les montagnes libanaises, le Jourdain arrose le Liban, la Syrie, Israël, la Palestine et La Jordanie avant de finir sa route dans la mer Morte. Depuis la guerre des Six-Jours, en 1967, la vallée du nord est devenue zone militaire. »

Farida Hamak a d’ailleurs été reporter de guerre dans les années 1980, pendant la guerre du Liban. Mais pour en revenir à sa conception originale et profonde de la photographie, il faut tenter de comprendre ce que nous disent ces photos de la vallée du Jourdain actuellement exposées à Lyon. Pour cela, il est très utile de lire ce qu’elle a écrit elle-même sur sa manière de procéder, à partir d’août 2005, date de son premier voyage dans la région :
 » J’ai beaucoup pris la route sans faire de photographies. J’avais d’abord besoin de découvrir, de m’imprégner de la vallée, de l’habiter, de sentir son odeur, de m’approcher de la lumière, de m’illuminer de ses couleurs. Revenant le plus souvent dans les mêmes lieux, j’ai rôdé autour du Jourdain, caché, en contrebas, fleuve exilé aux rives semées de miradors et de barrages militaires. Grâce à des amis, j’ai pu l’approcher, je l’ai même photographié… Petits bouts de miroirs interdits, série intemporelle de détails et de paysages, décalés de la réalité. »
On peut certainement regarder ces photos, et c’est la meilleure façon de le faire, en ayant à l’esprit la fameuse « histoire mouvementée » qui est dans leur arrière-plan et qui provoque l’insistance de notre regard en quête de témoignages ou au moins d’indices. Cependant ceux-ci restent toujours indirects, allusifs, et on pourrait aller jusqu’à dire qu’il ne faut pas immédiatement les superposer, c’est-à-dire les imposer aux images —mais plutôt, dans un premier temps en tout cas, laisser celles-ci « parler d’elles-mêmes », comme on dit, ou plutôt même les laisser à leur silence et à la qualité exceptionnelle de celui-ci. C’est dire que pour celui ou pour celle qui regarde, l’exercice est complexe : il est convié à une sorte d’expérience personnelle rendue possible par les images, grâce à leur qualité intense et débordant toute signification. Mais en même temps, à un niveau subliminaire, il doit savoir de quoi on parle, et pourquoi. Chaque photo produit plus ou moins l’effet de ce qu’on appelle, dans un film, un arrêt sur images. Ce procédé utilisé par le cinéma a un rapport avec le temps qui se trouve grâce à lui un moment suspendu, ce qui ne peut que nous rappeler ce que Farida Hamak dit elle-même dans ce qu’on a pu lire ci-dessus, lorsqu’elle parle d’une « série intemporelle de détails et de paysages, décalés de la réalité ».
Et c’est justement parce que ces lieux sont ou ont été si fortement mêlés à l’histoire, c’est à dire au temps sous sa forme la plus présente et la plus reconnaissable, qu’il y a un projet très fort et très impressionnant dans cette volonté de les en détacher, pour une fois, exceptionnellement. C’est en ce sens qu’on peut parler d’une expérience, à partir de la valeur documentaire des photos mais pourtant en rupture volontaire avec elles. Cette dernière produit un choc, mais c’est un choc immobile si l’on peut dire et qui nous immobilise nous aussi pour que tout se concentre dans l’intensité de notre regard.
Denise Brahimi

BORDER LINE, AU DETOUR DU JOURDAIN

Le parcours offert par la galerie Regard Sud sur cette rive jordanienne du Jourdain restituée par la photographe Farida Hamak est d’une belle poésie. Cette galerie nous donne depuis vingt ans grâce à Abdallah Zerguine, son « génie » (au sens d’Aladin), à découvrir des univers et des artistes toujours singuliers et exigeants.
Les photographies en petit format de cette exposition correspondent à cette exigence. Le choix de l’argentique permet de restituer ces grains et ces estompes qu’on retrouve moins en nos temps numérisés. Et surtout chaque regard porté par la photographe est comme

1 ©FaridaHamak-Border Line-Jourdain-1718-07

un petit poème, l’image photographiée suscitant chez le « regardeur » une cascade d’images mentales, à partir de ce qui est montré et aussi de ce qui est hors cadre.
Une partie de l’exposition suit le cours du Jourdain qui serpente au creux de collines calcaires. Les images qui nous sont offertes montrent la fragilité de ce fleuve surexploité par l’irrigation, qui n’en finit pas de « tuer » la Mer Morte où son cours s’achève, bien en dessous du niveau de la mer. Des files de moutons suivent leur berger sur le flanc des collines sans végétation. Une minuscule silhouette humaine se détache au sommet de l’une d’elles, quelque prophète égaré ? Et tout en bas, le cours ténu serpente, dessinant de curieuses sculptures torsadées.
Dans une autre salle, nous voilà chez les habitants, intérieurs paisibles, bains probablement très anciens, comme si chaleur et fraîcheur se côtoyaient pour permettre aux humains de trouver un certain confort de vie dans un univers qu’on imagine bien aride. L’eau permet de s’alimenter, de se désaltérer, de se rafraîchir. Un coup de cœur particulier pour deux clichés où s’assemblent ombre, lumière et eau, une palme qui flotte dans le cours de la rivière, les pieds d’un homme foulant la glaise, à l’ombre de palmiers comme l’entourant l’épines.
Nous avons tous un peu de Jourdain en nous sans souvent l’avoir jamais vu.

Merci à Farida Hamak d’enrichir notre bibliothèque d’images mentales de ces belles scènes si paisibles.

Michel Wilson

(extrait de la Lettre culturelle franco-maghrébine N° 30, Coup de Soleil Lyon)

« L’EXIL D’OVIDE » de Salim Bachi

« L’EXIL D’OVIDE » de Salim Bachi (éditions JC Lattès, 2018)

Les livres de cet auteur se succèdent de très près, au point qu’il en publie deux dans cette même année 2018. Et cela fait au total une bonne douzaine depuis qu’il a commencé à écrire, d’emblée chez Gallimard et récompensé par des prix, avec Le Chien d’Ulysse en 2001. Que ce soit ce premier titre ou son dernier L’exil d’Ovide, on ne peut manquer de remarquer que Salim Bachi trouve la source de ses livres dans ses connaissances littéraires, puisant dans la culture classique qui se trouve être ici européenne mais qui est d’autres fois celle du monde musulman.
Pour autant, et c’est toute son originalité ainsi que son talent d’écrivain, cet auteur ne nous accable jamais de son érudition, ses livres restent légers, ce qui ne veut pas dire qu’ils aient peu de contenu, mais plutôt que ce contenu est présenté sous une forme très fluide et toujours personnalisée. Cela signifie que le savoir dont Salim Bachi fait état porte le reflet de sa situation et de ses sentiments et se trouve intégré à sa propre vie. L’autobiographie est présente dans ses livres sous une forme qui va au-delà des allusions sans aller jusqu’à devenir pesante elle non plus, et contrairement à ce qui se passe dans une partie de la production romanesque contemporaine, nous ne sommes nullement dans l’autofiction.
Pour comprendre cela, L’exil d’Ovide est un bon exemple : Ovide est ce poète latin qui fut exilé par l’Empereur Auguste au début de notre ère, pour quelque indiscrétion commise malgré lui. Après quoi il ne put jamais revenir à Rome et passa donc le reste de sa vie, une bonne dizaine d’années, à chanter tristement son exil dans un îlot perdu de la Mer Noire alors appelée Pont-Euxin : d’où le titre, qui est géographique, de l’un de ses recueils de vers, Les Pontiques, tandis que l’autre, de manière bien plus significative, s’intitule Les Tristes. Alors qu’il avait écrit avant cet exil sur bien d’autres sujets plus riants, Ovide ne peut finalement exprimer rien d’autre que cette douleur de l’exil sous la forme d’un lyrisme poétique pour lequel il sert désormais de référence. Et c’est bien ainsi que Salim Bachi s’empare de son nom, pour en faire le modèle exemplaire de ce qu’il vit lui-même, depuis qu’il a quitté l’Algérie pour la France pendant la tristement fameuse décennie noire.
Cependant, à la différence du sort qu’Ovide s’est vu imposer, l’Algérien en exil a toute latitude pour voyager et devient une sorte d’errant qui promène sa tristesse ou son mal de vivre dans un certain nombre de grandes villes européennes. Ce sont des villes éminemment littéraires, ce qui veut dire qu’à leur nom s’attache celui d’un écrivain, parmi les plus célèbres, ou sinon son nom du moins le titre d’une de ses œuvres. Salim Bachi établit avec celles-ci, d’une manière qui semble très naturelle et très spontanée, un rapport de compréhension voire d’empathie, il partage les amours et les douleurs qui s’y expriment, et il n’oublie jamais de rappeler les situations historiques déterminantes de toutes les vies individuelles dont elles commandent le déroulement.
C’est pourquoi d’une manière apparemment simple, on apprend beaucoup à lire Salim Bachi. Il réactive des savoirs qu’on aurait cru un peu perdus dans les tréfonds d’une mémoire devenue inactive et il leur redonne une présence actuelle , comme si c’était nous-mêmes qui revivions les faits. Les différents chapitres, c‘est-à-dire les différentes villes ou les différentes œuvres qui sont présentes dans son livre, n’y sont pas toutes de la même façon, ce qui fait qu’on n’a jamais l’impression de lire une notice bio-bibliographique pour les secondes, encore moins touristique pour les premières.
D’ailleurs le tourisme (le fameux tourisme de masse qui l’emporte sur tous les autres aujourd’hui) est son ennemi, contre lequel il vitupère, particulièrement dans les pages consacrées à Rome où il a séjourné durablement grâce à une bourse d’écrivain à la Villa Médicis, située sur la colline du Pincio, en plein cœur de la ville. La ville ne lui a pas plu et ce n’est pas seulement parce qu’il adopte les sentiments de l’Irlandais James Joyce à son égard. Rome lui paraît comme érodée, vidée de son esprit ou de son âme par le flot touristique incessant et l’enlaidissement cruel dont il est cause. Il en est ainsi pour quelques autres hauts lieux du tourisme international dont Paris pourrait bien faire partie.
Lisbonne en revanche lui convient et c’est une ville pour laquelle il ressent des affinités, peut-être parce que la symbiose des lieux avec l’écrivain qui les a habités, Pessoa, est particulièrement intime et poétique. Il dit d’ailleurs qu’il se sent des points communs avec Pessoa, connu pour avoir publié sous des noms multiples ou hétéronymes qui lui permettaient de démultiplier sa personnalité.
Il existe cependant au moins un lieu pour lequel il ne passe pas par la médiation d’un autre écrivain que lui-même et ce lieu est Grenade, qui occupe certainement une place à part dans sa vie et sa sensibilité, si l’on en juge par le fait qu’en 2005 il a publié un livre intitulé Autoportrait avec Grenade, récit, (Le Rocher). Comme dans le présent livre, il évoque les palais et jardins qui font la célébrité de la ville andalouse, mais plus encore son histoire personnelle d’homme qui s’est trouvé malade et hospitalisé dans cette ville avant que ne resurgisse sa force physique de manière inespérée. Il faut peut-être comprendre que dans cet exercice d’associations entre villes et écrivains qu’est L’exil d’Ovide, celle à laquelle il aspire est ou serait l’association entre lui-même et Grenade,—mais peut-être lui faudra-t-il encore un certain nombre de livres pour y arriver.
Le domaine germanique n’est pas exclu de ses réflexions, d’autant moins que c’est le plus politique de ceux qu’il aborde, avec Berlin Alexanderplatz d’Alfred Döblin et Le Docteur Faustus de Thomas Mann, l’un et l’autre exilés parce que fuyant le nazisme, ce qui entraîne Salim Bachi vers une vision particulièrement sombre de son sujet, associant la guerre et l’exil et prenant pour fond la déroute morale d’un pays. Salim Bachi pense d’autant plus sûrement à l’Algérie qu’elle était déjà à l’origine de son premier livre sur Grenade, l’ Autoportrait… et au cœur de son roman de 2017 Dieu, Allah, moi et les autres.
Denise Brahimi

(extrait de la Lettre culturelle franco-maghrébine N° 30, Coup de Soleil Lyon)