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Deux BD: de l’Algérie à la France

ROMANS GRAPHIQUES: « LA PETITE MOSQUEE DANS LA CITE » une enquête de Solenne Jouanneau mise en bande dessinée par Kim Consigny (Casterman, collection Sociorama 2018)
« VACANCES AU BLED », une enquête de Jennifer Bidet mise en bande dessinée par Singeon (Casterman, collection Sociorama 2018).

La collection Sociorama, dirigée par Lisa Mandel et Yasmine Bouagga permet une rencontre entre bande dessinée et sociologie. Des sociologues amateurs de BD ont créé l’association Socio en cases pour accompagner la transformation graphique d’enquêtes sociologiques et des auteurs de BD curieux de sociologie se sont lancés dans une aventure originale, à l’écart de toute adaptation littérale ou illustration anecdotique.
Les deux dernières parutions répondent parfaitement à cette ambition.

« Vacances au bled » rassemble plusieurs histoires de Lyonnaises et Lyonnais franco-algériens, originaires de Sétif, qui y vont passer des vacances d’été. Ces parcours entrecroisés décrits avec finesse par Jennifer Bidet illustrent toute la complexité de l’entre deux, « eux et nous », « ici et là-bas », le riche dessin de Singeon permettant de rendre accessible au plus grand nombre un sujet qui touche de nombreuses familles, qui pourront s’y reconnaître.

 

 

 

 

« La petite mosquée dans la cité » traduit en bande dessinée l’ouvrage de Solenne Jouanneau « Les Imams en France : une autorité religieuse sous contrôle (Éditions Agone, 2013). Là encore, le pari de la transcription est réussi en faisant s’incarner des situations personnelles et collectives complexes. Cette BD rend tangible la vie d’une communauté religieuse de quartier sur une durée assez longue, et le parcours semé d’embûches auquel elle se confronte, face à une « raison » politique locale recherchant des compromis peu glorieux…

Cet effort de transmission pour un plus grand public d’ouvrages de recherche savante dans le domaine de la sociologie -dont la clarté langagière n’est pas pour l’auteur de ces lignes la vertu cardinale- doit être salué. La technique du roman graphique, surtout quand elle est pratiquée par des dessinateurs comme Kim Consigny ou Singeon se prête à merveille à la restitution d’enquêtes sociologiques dans lesquels les propos sont souvent rapportés en verbatim, donc avec une authenticité qui résonne dans cette discipline de narration. La restitution des lieux de l’action en dessins permet une approche concrète des situations. Le lecteur, la lectrice est en prise directe avec la situation évoquée par la sociologue et toute la partie analytique de la situation lui revient, certes plus subjective et donc loin des canons de la science, mais aussi ouverte aux émotions, à l’incrédulité, au rire. Un récent article du Monde à propos de Vacances au Bled, a donné lieu dans les réseaux sociaux où il était relayé à de rudes débats, de nombreux lecteurs de l’article s’indignant de la description faite de la confrontation entre riches « blédards » et jeunes des banlieues françaises dans les mêmes villages de vacances de la côte algérienne. Ils n’y voyaient qu’une description sommaire et déformante d’un journaliste survolant une situation, sans comprendre que l’article reposait sur la minutieuse enquête au long cours réalisée scientifiquement par Jennifer Bidet. Le miroir était-il trop ressemblant ?
Sur le fond, les situations travaillées par les deux sociologues, et ainsi incarnées dans le dessin sont des sujets passionnants et clivants entre les sociétés du sud et du nord de la Méditerranée, les sociétés plurielles, où se confrontent le politique, l’économique et le social, l’appartenance plus ou moins longue à la terre d’accueil. En découlent des façons différentes d’approcher l’islam, moderniste ou traditionnaliste, des difficultés de la belle-fille française à être « suffisamment algérienne » pour la belle famille sétifienne… Et la BD se plaît à juxtaposer des situations différentes, une gamme très bigarrée de cet « entre-deux », de cette multitude de situations différentes et déterminantes décrites par Abdelmalek Sayad.
Dans « La petite mosquée dans la cité » l’enquête très riche de Solenne Jouanneau est concentrée sur un seul site où vont s’illustrer une grande variété des problématiques rencontrées par le pratique de l’Islam en France, du dévouement de ses clercs bénévoles et de ses associations aux contradictions politiques auxquelles se confrontent les élus face à un besoin croissant de lieux de culte adaptés.

L’amateur de bande dessinée que reste votre serviteur depuis qu’il sait lire (et peut-être avant !) est, vous l’avez compris, séduit par la « mise en bulles » de ces ouvrages savants. Souhaitons longue vie à cette collection. Nous ne manquerons pas de provoquer dès que possible des rencontres avec ces auteur-e-s dans notre région.

Michel Wilson

(texte provenant du N° 24, Juillet 2018, Lettre franco-maghrébine de Coup de soleil section Rhône-Alpes)

L’AMOUR AU TOURNANT » par Samir Kacimi (2017/ 2014)

« L’AMOUR AU TOURNANT » par Samir Kacimi 2014 traduit de l’arabe , Barzakh 2017

Pour les lecteurs francophones c’est une grande chance d’avoir accès à l’un des huit romans écrits en arabe par cet écrivain algérien, le premier des huit à être traduit en français , avec beaucoup de talent semble-t-il par Lotfi Nia.
C’est un livre qui donne un grand plaisir de lecture fondé sur la reconnaissance de certains traits littéraires mais aussi sur la découverte d’une manière d’écrire rare et inattendue. Parmi les traits identifiables en matière de littérature arabe, il y a un procédé directement emprunté aux célèbres Mille et une nuits : on fait connaissance avec un vieil homme dégoûté de la vie et pressé d’en finir, mais ce premier fragment de récit s’interrompt lorsqu’il fait la rencontre d’un autre vieil homme (pourtant moins âgé que lui), Qassem, qui se met à lui raconter sa propre histoire—une histoire d’amour principalement, entrecoupée de réflexions diverses, souvent philosophiques, sur le sens de la vie comme on dit banalement. Le second récit, qui est le véritable sujet du livre, se déroule dans un temps court mais en plusieurs étapes, qui constituent au total un retour en arrière sur une aventure pleine de surprises et de charme, que l’on suit passionnément car elle est écrite par Samir Kacimi avec beaucoup de talent.
Ce charme est dû en partie au mélange d’éléments littéraires assez variés, et qu’on ne s’attend pas à trouver associés dans un même livre, au total assez court (moins de 200 pages dans l’édition Barzakh). Qassem a mené la vie d’un jeune vagabond complétement désargenté, sans attache et sans autre logement que sa voiture, ce qui donne lieu à une sorte de récit picaresque, jusqu’au moment où une jeune femme assez mystérieuse entre dans sa vie, non sans de fréquentes disparitions, et lui fait découvrir la continuité d’un amour incontestable, complétement différent des rencontres sexuelles auxquelles il est habitué. Cette jeune femme dit s’appeler Loubna, jusqu’au moment où il s’avère qu’elle se prénomme Djamila, et ce n’est pas la seule des bizarreries qui ne font que lui attacher toujours davantage l’amoureux Qassem. A plusieurs égards elle fait penser aux femmes un peu étranges dont il est question dans la littérature surréaliste, telle que la Nadja d’André Breton (1928). Pourtant les vérités physiques sont aussi évoquées de manière très directe par Qassem, qui n’est pas a priori porté sur l’idéalisation.
Sa vision du monde, de sa brutalité et des laideurs qu’il comporte, apparaît dans l’évocation très peu flatteuse de la ville d’Alger. Elle est très concrète et précise en tant que topographie des lieux rues, cafés, gargotes etc.), mais la manière dont les habitants sont décrits, évidemment très subjective, les montre comme veules et misérables. La critique est sévère et tout permet de supposer qu’à travers Qassem, c’est Samir Kacimi qui s’exprime.
Cependant le personnage et l’auteur justifient leur mépris des comportements ordinaires par la nature très philosophique de leurs réflexions sur la manière de concevoir la conduite de la vie et la prise en considération des destins individuels. Celles-ci doivent beaucoup à la présence dans le livre d’un personnage appelé Abdallah qui a marqué Qassem de son empreinte. Une influence en tout cas est perceptible, celle de la pensée hindouiste et bouddhiste, alors que les références au christianisme et à l’islam sont tout à fait absentes.
Cependant globalement, et il est probable que là est le point qui séduira le plus grand nombre de lecteurs, L’amour au tournant (quoi que veuille dire dans ce titre le mot « tournant ») est une très belle « histoire d’amour et de mort » comme on a coutume de dire pour les récits du type Tristan et Iseult , pourtant originale en ce sens que l’amour n’y est pas contrarié par des obstacles extérieurs ni même comme il peut arriver intérieurs aux personnages. L’une des raisons pour lesquelles on est pris à ce point par le récit est qu’on voudrait connaître la nature des obstacles quels qu’ils soient. Il s’avérera qu’ils sont à la fois dicibles en termes ordinaires mais que cette manière de les dire n’est pourtant pas l’essentiel. D’ailleurs, du fait que dès le départ quelques aspects fantastiques s’introduisent malicieusement dans le récit, on comprend bien son auteur n’a pas envie d’écrire un roman réaliste ou entièrement réaliste. Il y a certes une tentative tardive des deux amoureux (elle surtout) pour inscrire leur histoire dans la vie quotidienne et ordinaire, mais on a déjà pressenti depuis longtemps que telle n’est pas sa nature et qu’elle n’y parviendra pas.
Pour autant le roman est loin d’être irrationnel et l’on y trouve même une admirable explication de ce qui éloigne les amoureux l’un de l’autre en dépit de leur désir d’amour. Comme il sied dans un conte, ceci nous est dit d’une manière allégorique, à la fois très simple et très profonde. C’est une sorte de commentaire du mot « Murs » qui circule comme un fil conducteur à travers le récit :
Un berger est amoureux d’une princesse, il voudrait lui déclarer sa flamme mais au lieu de lui parler directement il érige des murs sur lesquels il grave un poème pour lui dire combien il l’aime. Il espère qu’elle passera devant son œuvre et lira ses vers mais cela n’arrive jamais. Las d’attendre, il se décide à aller lui parler lui-même mais alors il s’aperçoit qu’il a érigé des dizaines de murs entre elle et lui…
Comment une aussi brève histoire peut-elle être à ce point bouleversante ; c’est un des secrets de Samir Kacimi. Il reste à attendre et à espérer que d’autres de ses livres soient traduits, pour que nous découvrions d’autres formes de son talent.
Denise Brahimi

(texte provenant du N° 24, Juillet 2018, Lettre franco-maghrébine de Coup de soleil section Rhône-Alpes)

Salah Guemriche: ISRAEL ET SON PROCHAIN

« ISRAEL ET SON PROCHAIN » par Salah Guemriche, Editions de l’Aube, 2018

L’auteur précise en sous-titre de son livre qu’il l’a écrit « d’après la Bible et autres textes d’auteurs juifs anciens et contemporains ». En effet il s’en dégage pour le lecteur le sentiment d’une grande érudition qui ne peut manquer d’avoir donné lieu à un travail considérable. On imagine bien que la raison en est l’importance de l’enjeu, et le cheminement de Salah Guemriche est en effet rattaché continûment à la volonté de tirer au clair ce qu’il en est, selon le judaïsme biblique, des relations entre le peuple juif et ses voisins.

Faut-il préciser que la référence à la situation contemporaine est constamment présente dans l’esprit de l’auteur et d’ailleurs dans le nôtre : s’agissant de l’Etat d’Israël, que trouve-t-il dans son héritage biblique qui puisse orienter sa politique à l’égard de ses voisins les plus proches que sont les Palestiniens ? Cependant cette question n’émerge (presque) clairement qu’à la fin du livre, alors que l’auteur s’attache à analyser de très près ce qu’il en est dans la Bible elle-même et ce que signifie dans certains textes le mot « prochain » qui s’y trouve employé. Pour prendre l’exemple le plus connu ou qui vient immédiatement à l’esprit, qui est le « prochain » dans la célèbre formule : « Tu aimeras ton prochain comme toi-même » ? Et au risque d’être évidemment très réducteur par rapport à la complexité des analyses de Salah Guemriche, on se demandera plus précisément : s’agit-il d’un autre juif ou de tout autre personnage non juif aussi bien ?
La lecture et relecture des textes permet à l’auteur de s’appuyer sur un certain nombre d’épisodes bibliques à l’occasion desquels la question est posée en toute précision. Il en est ainsi par exemple pour l’épisode du « bon Samaritain » sur lequel il revient à plusieurs moments de ses vingt chapitres ; ou encore pour l’épisode de Ruth la Moabite que certains amateurs de Victor Hugo connaissent à travers son poème « Booz endormi» de La Légende des siècles. La richesse du livre obligeant à une présentation limitée, on s’en tiendra d’abord à ces deux exemples, qui sont très éclairants sur les questions qui se posent sinon sur les réponses.
Qui est donc le bon Samaritain, personnage d’une parabole célèbre qui n’en demande pas moins à être resituée dans son contexte ?
A l’époque de Jésus, les Samaritains étaient considérés comme des ennemis d’Israël. Et pourtant, la parabole fait d’un Samaritain le modèle à suivre aux dépens de deux Juifs qui représentent l’orthodoxie. En effet, mis en présence d’un blessé grave qui nécessite des soins, seul le premier le prend en charge et fait tout ce qui est en son pouvoir, tandis que les deux autres tirent argument de tel ou tel interdit imposé par leur religion pour ne rien faire en faveur de cette malheureuse victime. L’interprétation chrétienne de la parabole consiste à dénoncer le formalisme de la religion juive et les limites ou les bornes de celle-ci qui l’amènent à enfreindre la prescription pourtant fondamentale : tu aimeras ton prochain comme toi-même. Cependant, cette critique est faite d’un point de vue chrétien dans le cadre d’une prédication contre l’orthodoxie.
Et maintenant que nous dit le livre de Salah Guemriche à propos de l’histoire de Ruth, la Moabite ? Il lui consacre un chapitre auquel il donne pour sous-titre : « L’universel juif en acte » et il appelle très joliment cette histoire une « fable pastorale ». Ruth y figure d’abord une étrangère mais Booz la rachète, en fait sa femme et ils ont une descendance dans laquelle figure, après quelques générations, David, le roi des rois d’Israël. Salah Guemriche a beau jeu d’y voir l’apologie du mariage exogame…quitte à souligner après d’autres qu’il s’agit d’un cas exceptionnel. Cependant cette signification se trouve renforcée dans le texte biblique par l’existence d’un autre personnage qui agit à l’inverse de Booz l’homme bon, et qui lui, au contraire refuse de reconnaître Ruth, c’est-à-dire, pour reprendre la parabole précédente, de l’aimer comme lui-même. On voit par là qu’à l’intérieur même de la tradition juive des courants opposés s’affrontent, entraînant une exégèse qui fait évidemment état de cette complexité.
Il est clair que les premiers concernés par la nécessité de ces choix décisifs voire épineux sont les juifs eux-mêmes , ce qui vaut aussi bien pour la diaspora que pour ceux qui vivent dans l’Etat d’Israël. Salah Guemriche a parfaitement raison de circonscrire avec précision les limites de sa problématique, en la ramenant toujours à la question qu’il a posée d’emblée au début de son livre : qu’est-ce que le prochain, (et par opposition qu’est-ce que l’étranger, qu’est-ce que l’ennemi ?) sinon on verrait s’engouffrer dans son livre une série pour ainsi dire illimitée de problèmes attachés aux mots qu’inévitablement il est amené à employer : antisémitisme, sionisme, judéophobie etc. Le Dieu de la Bible a fixé, dit-il, à l’usage de son peuple, « une route soigneusement balisée, avec ses bornes et ses ‘haies’ de protection. Tel est le sujet dont traite ce livre, et l’on oserait dire que l’auteur lui aussi a su se mouvoir entre les balises et les bornes. Pour autant, s’il est vrai que le lecteur se sent fermement guidé et conduit, il ne ressent ni contrainte ni manipulation. La conviction très importante qu’on retire de cet exposé minutieux est qu’on ne peut pas porter d’appréciation sur la ou plutôt sur les pensées juives actuelles sans connaître le très long passé d’où elles viennent ; Salah Guemriche a le mérite de l’explorer à travers une bonne centaine de textes.
Denise Brahimi

(texte provenant du N° 24, Juillet 2018, Lettre franco-maghrébine de Coup de soleil section Rhône-Alpes)

« 1994 », roman par Adlène Meddi

« 1994 », roman par Adlène Meddi, Alger, Barzakh, 2017

L’auteur n’en est pas à son coup d’essai et pour ceux qui auront lu La Prière du Maure (2008), il sera évident que 1994 est écrit en continuité avec ce livre désigné comme « Polar » qui revenait déjà sur l‘incroyable mélange de toute puissance et d’anarchie sanglantes provoqué par la lutte anti-terroriste pendant une dizaine d’années.
Adlène Meddi, né en 1975, a donc à peu près l’âge d’Amin fils de Zoubir, le personnage principal de 1994. Ce dernier est encore un lycéen qui n’a pas vingt ans lorsque se passent les événements principaux du livre, à la date du titre. Il choisit cette année-là parce qu’elle est au cœur de la terrible « décennie noire », manière de désigner une guerre civile d’une effroyable cruauté.
Des deux partis en présence, le seul qu’on voie, et de très près, dans le roman d’Adlène Meddi, est celui du pouvoir d’Etat, y compris et surtout les « services spéciaux », liés à l’armée non sans luttes fratricides et féroces, alors que les terroristes eux-mêmes n’y sont jamais présents ni vraiment décrits, sinon par de brèves allusions. Etant bien clair pour tous ses lecteurs que le terrorisme a sévi en Algérie pendant cette décennie, le romancier a choisi de représenter ceux qui se sont donné pour tâche (et finalement victorieusement) de lutter contre lui, et c’est peu de dire qu’ils l’ont fait par tous les moyens—en sorte que, si terrorisme il y a eu, la terreur profondément ressentie par les lecteurs (ainsi que par certains personnages du livre) vient de cette répression d’une violence inouïe, exercée notamment par le déjà nommé Zoubir, qui appartient aux services secrets. Bien qu’il y occupe un poste très élevé, il n’en est pas moins contrôlé par quelques personnages aussi mystérieux qu’effrayants placés encore plus haut que lui dans cette redoutable hiérarchie de la lutte anti-terroriste.
Adlène Meddi s’est sans doute inspiré de modèles réels, d’ailleurs il l’a dit lui-même et de toute façon on sent bien qu’il ne parle pas au hasard. Cependant, il ajoute à cette information précise une qualité littéraire qui rend certains passages de son roman tout à fait saisissants. Il veut et sans doute n’a-t-il pas tort, faire de la décennie et plus spécialement de l’année 1994 une sorte d’Apocalypse réalisée au présent. On s’y trouve transporté par delà le bien et le mal car il est évident qu’aucune notion morale n’apparaît où que ce soit, et aussi si l’on peut dire par delà la vie et la mort car on ne voit pas très bien où viendrait se loger quelque respect de la vie dans ce massacre quotidien dont personne ne semble concevoir ni envisager la fin.
La tragédie qui est au cœur du livre est d’ailleurs une conséquence de ce dernier point. Zoubir est le père d’Amin mais il comprend trop tard que celui-ci avec quelques-uns de ses camarades, un surtout, prénommé Sidali, se croit autorisé et même appelé lui aussi à tuer parce que rien n’a prémuni ces jeunes garçons contre l‘influence mortifère du milieu ambiant. Ils constituent un groupe autoproclamé et évidemment clandestin de quatre garçons, ce qui n’est pas sans rappeler les quatre compagnons dont parle Kateb Yacine dans Nedjma. Et cette ressemblance ou influence se trouve renforcée à plusieurs reprises par la manière d’écrire d’Adlène Meddi, qui ne pratique la narration linéaire qu’à de courts moments, préférant le plus souvent parsemer son récit, longtemps un peu obscur, d’allusions à des événements qui ne prennent forme que peu à peu dans l’esprit du lecteur. Comme dans Nedjma, le récit qui semble concerner principalement les jeunes gens ne se comprend en fait que si on l’étend sur deux générations, celle des pères et celle des fils, et l’on peut tout à fait reprendre la formule connue selon laquelle les ancêtres redoublent de férocité à propos du redoutable Zoubir, lourdement chargé d’ambiguïtés. Le lien avec la période dont parle Kateb Yacine est assuré en ce sens que Nedjma se passe juste avant le début de la Guerre d’Algérie alors que 1994 nous fait remonter jusqu’à la fin de cette même guerre, celle pendant laquelle les pères comme Zoubir et Farès père de Sidali se sont battus côte à côte (non sans rivalités et haines inexpiables) et ont mis au point les méthodes qu’ils réutilisent pendant la décennie. D’ailleurs le style enflammé d’Adlène Meddi, nourri de visions épiques, doit certainement beaucoup à un certain héritage reçu de Kateb Yacine. Et comme cet encore jeune auteur trouve dans la littérature algérienne un véritable fonds culturel propre à nourrir son inspiration, on peut certainement dire que la relation entre Amin et la psychiatre qui le soigne à l’hôpital de Blida rappelle ce qu’il en est dans La Répudiation de Rachid Boudjedra, y compris pour le procédé narratif qui permet de revenir sur certains événements à travers le prisme d’une sensibilité aiguisée par la maladie et la douleur.
Il y a semble-t-il chez Adlène Meddi le sentiment que sa génération a été sacrifiée—encore une—et encore une fois parce que les pères n’ont eu en tête que le souci d’affirmer leur pouvoir au moyen d’une guerre qui finalement les a avalés et détruits eux aussi. Zoubir, remarquable d’intelligence, sent très bien que les victoires qu’il remporte sont payées au prix fort, par son fils mais déjà par lui-même auparavant. Qu’il en soit conscient ou pas ne change rien, les bourreaux sont aussi des victimes c’est pourquoi on ne peut les haïr, comme il ressort de ce livre où l’on sent passer ce mélange de terreur et de pitié qui sont à la base du sentiment tragique selon Aristote.
1994 a quelques aspects d’un roman policier mais bien davantage ceux d’un « roman noir », genre qui ne répond à aucune définition précise et répertoriée mais qui correspond admirablement à certains milieux et à certaines époques. Adlène Meddi n’a pas besoin d’avoir lu Dashiell Hammett (s’il l’a lu tant mieux) car mieux vaut dire que les mêmes causes produisent les mêmes effets : La violence dont il parle se situe entièrement dans un milieu urbain (est-ce la fin du roman paysan si représenté chez les premiers maîtres de la littérature algérienne ?), on ne voit guère dans quels repères la société mise en cause pourrait être ancrée, et s’agissant de littérature, il est évidemment très important que le romancier reproduise ou réinvente la langue de ses personnages, grossière, argotique, pittoresque aussi et l’on oserait dire talentueuse, en sorte qu’il n’est pas interdit d’en rire, au cœur même d’effroyables situations.
Denise Brahimi

(texte provenant du N° 24, Juillet 2018, Lettre franco-maghrébine de Coup de soleil section Rhône-Alpes)

Sophie Colliex, nouveau roman: NUITS INCANDESCENTES

« NUITS INCANDESCENTES » par Sophie Colliex, roman, La Cheminante, 2018

Ce roman dont l’action se passe entièrement dans deux pays du Maghreb, l’Algérie et la Tunisie, à l’époque coloniale, ne ressemble pourtant que très peu, par son style et par son ton, au grand nombre de ceux qui évoquent l’enfance et l’adolescence du héros dans ces mêmes lieux et au même moment. On s’attend à ce que celui-ci soit tourmenté par les complexités voire les contradictions que lui impose sa situation personnelle, définie par le moment historique et par d’autres déterminations (ethniques, sociales etc.)
Dans Les Nuits incandescentes, le héros Emmanuel est un jeune homme qu’on suit d’assez près pendant les quelques années qui précèdent la Deuxième Guerre mondiale, à travers la centaine de lettres qu’il envoie à sa fiancée Berthe, originaire comme lui de l’Oranie, région alors française . A l’âge de dix-huit ans, sur un coup de tête, il s’est engagé pour cinq ans dans la marine, où il est spécialiste des liaisons radio. Il ne tarde pas à déplorer les conséquences de son choix, pourtant irréversible, qui le tient éloigné de tous ceux qu’il aime, son père, ses frères et sœurs et sa fiancée. On croit comprendre que la tendance mélancolique d’Emmanuel vient en fait de plus loin, principalement de la mort de sa mère car il a été très tôt orphelin mais dans le milieu de ses camarades et collègues, il n’est pas de bon ton de gémir sur soi-même. Certes tous ont hâte de mettre un terme à leur vie monotone et fastidieuse sur le bateau, mais il est lui d’un tempérament particulier, imaginatif et rêveur, qui l’amène à transposer tous les manques dont il souffre dans une sorte d’amour fou pour cette fiancée qu’il connaît si mal et qui est d’abord la fille d’un ami de son père. Sophie Colliex montre très bien ce qu’il en est de cette sorte de désir exacerbé qui le hante et qui n’est, semble-t-il, que pour une faible part un désir physique : la romancière, contrairement au courant dominant de notre époque, se montre très discrète sur ce point.
D’ailleurs cette discrétion est en accord avec son souci d’éviter les anachronismes, son but étant de nous montrer ce qu’il en est ou ce qu’il en était de ce que Mauriac aurait appelé « un jeune homme d’autrefois ». La fixation amoureuse soutient la vie d’Emmanuel pendant plusieurs années, d’autant qu’elle se double et prend pendant ce même temps la forme d’un passage à l’écriture, qui est le seul moyen qu’il découvre à sa portée pour tenter de la canaliser. Cet aspect du livre permet d’en étendre les analyses à plusieurs époques mais en même temps, Sophie Colliex a voulu reconstituer tout l’environnement sensible qui dans le cas de son personnage en modèle la sensibilité. Elle évoque, paroles à l’appui, plusieurs chansons de Tino Rossi et de la même époque, lui adjoint Lucienne Boyer ; pour le roman c’est Francis Carco, pour le cinéma Marcel Lherbier et tant d’autres, et par dessus le tout, un air de tango car c’est aussi l’époque de Carlos Gardel et grâce à la radio, Emmanuel peut baigner dans des musiques qui entretiennent sa vie sentimentale: on pense au très joli film de Woody Allen intitulé Radio Days (1987) qui montre le rôle privilégié joué par les émissions de radio dans la vie d’un jeune garçon à la fin des années 30.
La radio reste le lien d’Emmanuel avec le monde même pendant les années où il croupit sur son bateau dans la rade de Bizerte, faute d’avoir un obtenir un poste à Oran tellement plus près de chez lui. Le poste d’Oran, c’est un Breton qui l’obtient, alors qu’il aurait tant voulu celui de Brest, où l’attendent péniblement sa femme et son bébé ! C’est ainsi que par petites touches Sophie Colliex imprègne son roman d’une vérité sensible et quotidienne, celle des personnages et celle de l’époque intimement mêlées. Son écriture est à la fois discrète et efficace, en dehors de tous effets spectaculaires. On pense à ce que fut, il y a maintenant plusieurs décennies, la découverte de ces historiens qu’on appelle l’école des Annales, jugeant plus utile de décrire concrètement à un moment donné la manière de vivre des gens, plutôt que la composition politique des gouvernements et le déroulement des guerres petites ou grandes.
La politique et les événements qui en découlent constituent ce qu’on appelle la grande histoire et elle est loin d’être absente de Nuits incandescentes où l’on voit s’aggraver, de 1936 à 1939, la montée des fascismes sur fond de guerre d’Espagne. Cependant, l’histoire est traitée par la romancière de manière encore plus indirecte dans ce deuxième livre qu’elle ne l’était dans son premier, L’enfant de Mers El-Kébir (2016), où l’on y voyait en gros plan, comme le titre permet de l’imaginer, l’effroyable attaque anglaise subie par ce port en juillet 1940. Dans l’épilogue de son dernier roman, Sophie Colliex donne un parfait exemple d’une sorte d’effacement des événements qui deviennent si l’on peut dire subliminaux, présents mais à l’état d’allusion et vus à travers la subjectivité d’un personnage : Emmanuel, pour des raisons toute personnelles, les tient à l’écart, comme de simples jalons l’aidant à fixer son évolution intérieure. Il s’agit ici de l’exode des Pieds Noirs d’Algérie au groupe desquels il appartient, et l’on croit assister au départ parmi tant d’autres de la famille qu’il a fondée avec Berthe … jusqu’au moment où l’on comprend que les autres partent en effet tandis que lui a décidé de rester.
C’est sans doute cette manière d’aller à contrecourant qui fait que l’histoire ne peut lui servir de cadre. On parle ici de la romancière aussi bien que de son personnage. A la réflexion, on se dit qu’elle n’a pu écrire sans prendre appui sur une information très importante, dans le domaine de ce qu’on appelle la grande Histoire, mais elle a choisi de la gommer, pas complétement mais presque, pour faire place à l’intériorité de ses personnages et à leurs émotions les plus intimes.
Denise Brahimi

(texte provenant du N° 24, Juillet 2018, Lettre franco-maghrébine de Coup de soleil section Rhône-Alpes)

(le précédent roman L’enfant de Mers El-Kébir avait fait l’objet d’une lecture au Maghreb des livres 2016 http://coupdesoleil.net/blog/lenfant-de-mers-el-kebir-de-sophie-colliex/

Leïla Houari: NI LANGUE NI PAYS

« NI LANGUE NI PAYS » par Leïla Houari, L’Harmattan, 2018, roman

Dans ce roman qui est évidemment autobiographique, l’auteure s’efforce de suivre au plus près les états d’âme de la femme qu’elle est devenue après les nombreuses tribulations d’une vie marquée notamment par les changements de lieu. Plus que de changement il faudrait d’ailleurs parler de rupture pour le premier d’entre eux, qui fait qu’en 1965 la famille de la narratrice alors âgée de sept ans a quitté le Maroc pour venir s’installer à Bruxelles —exil économique voulu par le père, qui cependant annonce souvent son intention de repartir au pays. D’où un sentiment d’instabilité qui a beaucoup perturbé l’enfant.
Le livre commence par plusieurs épisodes caractéristiques de ce que pouvait être alors la vie d’une petite fille et d’une adolescente née dans l’immigration, entre un père autoritaire à l’ancienne, une mère à peu près mutique et les sept enfants de ce couple d’exilés. La situation n’est d’ailleurs pas aussi désastreuse qu’elle pourrait l’être même si Fatima —puisque tel est le nom du personnage dans le roman— a bien du mal à s’en accommoder. Difficile de faire la part entre les petits chagrins d’enfance, les troubles propres à l’adolescence et les difficultés particulières aux familles d’immigrés. Leïla Houari évoque tout cela dans de courts chapitres, fragments de vie ou bribes de mémoire qui lui reviennent après plusieurs décennies.
Paris est l’autre lieu qui va devenir tant bien que mal le sien ; mais le sent-elle vraiment comme le sien ? Toute la question est là, justement. En fait, à lire le roman, on n’est pas convaincu que le titre « Ni langue ni pays » soit tout à fait justifié. Leïla/Fatima est tout à fait francophone, même s’il y a en elle des traces de la langue maternelle, cet arabe dialectal qu’elle a parlé jusqu’à l’âge de sept ans. Traces dont il ne faut certainement pas sous-estimer l’importance, surtout dans cet univers intime, aux limites du conscient et de l’inconscient, dont le récit montre bien à quel point il envahit la vie quotidienne de celle qui est devenue une femme d’une cinquantaine d’années.
Deux circonstances contribuent d’ailleurs à cette remontée des souvenirs et aux troubles dont ils ne peuvent manquer d’être porteurs. D’une part, Fatima a une fille, âgée de dix-sept ans, et elle peut mesurer chaque jour ce qui les différencie par rapport à leur origine marocaine : la plus jeune s’intéresse à cette origine d’un point de vue qu’on pourrait dire extérieur ; même si elle ne songe pas un instant à la renier, c’est plutôt avec curiosité qu’elle l’aborde et un réel désir de lui faire place dans sa vie—sans plus cependant. Fatima en revanche porte cette origine à l’intérieur d’elle-même, comme une présence continue qui l’habite, même si elle ne sait vraiment pas quoi en faire—et justement sans doute pour cette raison-là.
L’autre circonstance qui rend Fatima vulnérable et qui crée beaucoup de place en elle pour les questions qu’elle ne cesse de se poser est le fait qu’elle se trouve au chômage, et si l’on peut dire vacante, après une vie sans doute dispersée, néanmoins bien remplie d’occupations dont certaines ont été riches et prenantes (l’apprentissage du théâtre par exemple). La fréquentation épisodique de Pôle Emploi ne peut que renforcer son désir de trouver refuge en elle-même ; cependant ce retour sur soi est forcément piégé et la détourne d’autres urgences, qu’elle ne parvient d’ailleurs pas à définir clairement. Elle se sent dans une situation inconfortable, comme l’indique bien le titre de l’un de ses chapitres : « Malaise » et comme le prouvent un certain nombre des troubles dont elle souffre (pas besoin d’être grand psy pour diagnostiquer leur origine psycho-somatique !) ; mais la manière d’y faire face n’est pas donnée pour autant. Il est d’ailleurs intéressant d’assister à une sorte de dédoublement d’elle-même auquel elle se livre dans la fin du livre, sous couvert d’une visite rendue à sa mère, qui est devenue veuve et vit au Maroc.
Elle insère dans les chapitres narratifs qui décrivent ce voyage un dialogue imaginaire avec sa mère, qui après son long mutisme a repris énergiquement la parole. Et ce que la mère dit à Fatima, nous n’avons qu’une manière de l’interpréter, c’est ce que Fatima se dit à elle-même, Leïla Houari. Propos qui ne manquent pas de lucidité voire de sévérité, comme on peut l’entendre ici : « Arrête de gémir. Tout en toi n’est que complaisance ». Ou encore, un peu plus loi : « Arrête de me labourer l’échine avec tes interrogations. Fais ce que tu as à faire au lieu de gesticuler comme un poisson sans eau. Accepte de vivre. Agis, sèche tes larmes, elles ne servent à rien ».
Les propos attribués à la vieille dame sont à la fois roboratifs et humoristiques. On se prend à rêver, pour ce roman de Leïla Houari, d’un titre il est vrai audacieux qui aurait pu être : « Les gesticulations d’un poisson sans eau ». Puisque c’est elle qui le dit ! On sait bien que l’humour est une forme de pudeur, ou encore, dans une formulation plus tragique, qu’il est la politesse du désespoir. Ni langue ni pays, en dépit de ce titre, n’est pas un livre désespéré, même si la narratrice ne voit pas beaucoup d’issues ni pour elle-même ni pour les situations dramatiques accumulées dans le monde contemporain. Cependant elle sait et réaffirme, contre la tentation du nihilisme (évoqué dans un chapitre qui s’intitule « Rien »), que rien n’existe en effet, sinon ce qu’on fabrique soi-même.
Denise Brahimi

(texte provenant du N° 24, Juillet 2018, Lettre franco-maghrébine de Coup de soleil section Rhône-Alpes)

Yahia Belaskri: livre d’Amray, nouveauté

« LE LIVRE D’AMRAY » par Yahia Belaskri, éditions Zulma, 2018

Le paradoxe de ce livre fait qu’on hésite à l’appeler « roman » bien que ce soit une convention qui l’emporte de nos jours. Quel paradoxe et pourquoi cette hésitation ?
Le livre d’Amray évoque incontestablement des faits, des lieux et des moments, comme le faisait celui qui est sans doute le plus connu des livres antérieurs de Yahia Belaskri Si tu cherches la pluie, elle vient d’en haut (2010). Ces faits sont d’ailleurs toujours les mêmes, ils remontent à l’enfance du personnage principal, ici Amray, et font une place importante, terriblement cruelle, à une série d’événements où l’on peut reconnaître la tristement célèbre « décennie noire » qui a plongé l’Algérie dans l’épouvante et la destruction. On peut sans doute considérer une partie de ce qui est mentionné comme d’origine autobiographique, mais l’information et la narration n’apparaissent pas comme l’essentiel du livre. Et s’il y a paradoxe c’est justement parce que ces deux aspects, quoique évidemment présents, sont aussi présentés dans le livre sans références précises ni de lieu ni de temps, celles-ci étant au contraire évitées volontairement au profit d’une sorte de « floutage »—cette technique utilisée en photographie à l’égard de certaines images qu’on veut masquer ou rendre anonymes mais qui vaut pour des textes aussi bien. En choisissant cette façon de faire, l’auteur retrouve la liberté que permet la fiction et qu’il revendique aussi en faisant de son texte un « roman ».
De toute manière il apparaît clairement que l’écriture réaliste n’est pas celle qui convient à Yahia Belaskri et qu’il se donne le droit d’écrire autrement, soit, pour le dire en un mot poétiquement. On serait tenté de définir son petit (142 pages) livre comme un poème en prose, si cette expression ne renvoyait dans la littérature française à un genre assez codé, qui n’est pas ce dont il s’agit dans Le livre d’Amray. Celui-ci exprime des sentiments et des états d’âme (ou de corps) qui appellent pour se dire un langage autre que celui de la narration prosaïque. Celle-ci s’emploie à cerner les mots dans une « logique du discours » comme diraient sans doute les linguistes, ce qui n’est pas ici le but de l’auteur. Cette logique serait particulièrement inadaptée à la partie finale du livre qui se situe au moment où Amray a sombré dans la folie, à la suite d’une insoutenable douleur. En fait on pourrait voir le livre tout entier, qui n’est que lointainement un récit, comme un grand ensemble à vocation poétique englobant des citations d’autres poètes, ici convoquées comme autant de variations sur un même thème.
Ces passages empruntés ponctuent Le livre d’Amray de façon récurrente et suivie, il n’y en a pas moins de huit, ce qui rend impossible de les évoquer tous, mais dont on peut dire qu’ils correspondent à l’état d’esprit de l’auteur et à ce qu’il exprime dans son livre. Si l’on n’en prend qu’un pour preuve, ce pourrait être ces quelques vers de Jean Sénac (mort en 1973) à la fin de sa vie : J’ai vu ce pays se défaire /Avant même de s’être fait / J’ai vu la joie, l’honneur, la beauté n’être plus / qu’un masque délavé sur la plus lamentable /racaille.
Ces extraits renvoient à des poèmes plus ou moins récents, un seul appartient à la tradition poétique ancienne du monde oriental, c’est celui du grand poète mystique persan du 13e siècle, Al Rûmî Mawlânâ, qui nous donne un indice précieux sur Yahia Belaskri, dans la mesure où Rûmî est connu comme un grand maître du soufisme. Comme on dit sans doute un peu niaisement pour certains vers du passé qui pourraient avoir été écrits aujourd’hui, ceux qui sont cités à la dernière page et aux dernières lignes du Livre d’Amray sont sidérants de modernité : Je ne suis ni de l’Est / ni de l’Ouest /ni de la terre/(…) Je ne descends ni d’Adam ni d’Eve /ni d’aucune origine /Ma place n’a pas de place, /une trace de ce qui n’a pas de trace …
Pour ce qui est de la pensée intime d’Amray et de la manière dont il ressent son rapport au monde, on en a eu des indices au cours du livre, par exemple dans les moments très touchants où il s’efforce de les transmettre comme un message à ses enfants, qu’il éduque évidemment à rebours de tout enseignement officiel (inculquant principalement aux écoliers l’intégrisme religieux). Tout donne à penser qu’il peut en effet se reconnaître dans les vers de Rûmî et qu’il peut y trouver aussi la justification de son choix grandissant en faveur de la poésie. L’éloge du vent sur lequel se termine Le Livre d’Amray, un vent assimilé à la poésie elle-même, pourrait être une allusion à ce qu’est le souffle dans la pensée et la poésie soufie.
Denise Brahimi

(texte provenant du N° 24, Juillet 2018, Lettre franco-maghrébine de Coup de soleil section Rhône-Alpes)

« VENT DU NORD » de Walid Mattar, film tunisien

« VENT DU NORD » de Walid Mattar (Tunisie 2018)

Ce film vient de sortir sur les écrans français, après une sortie flatteuse en Tunisie.
La belle famille des cinéastes sociaux, des Ken Loach, Guediguian, ou des frères Dardenne vient de s’enrichir d’un séduisant cinéaste tunisien, pas encore quadragénaire, Walid Mattal, tombé dans le cinéma tout petit, comme cinéaste amateur : il est membre à 13 ans de la fédération tunisienne du cinéma amateur ! Après de solides études, son diplôme en génie civil lui vaut d’exercer des responsabilités dans une usine où il lui est demandé de « traiter » la ressource humaine : « on attendait de moi que je fasse le dur »… Au lieu de quoi, il nous livre son premier long métrage après quelques courts métrages primés. Son film a l’originalité de représenter les effets de la mondialisation des deux côtés : celui de l’usine de chaussure délocalisée de Boulogne sur mer vers Hammam Lif, dans la banlieue de Tunis, et des ouvriers affectés à un même poste de travail, et également sacrifiés. La narration se fait entre deux trajectoires parallèles du nord vers le sud et du sud vers le nord, et une succession de séquences entre Boulogne et Tunis, symboliquement reliées entre elles par les sillages des bateaux porte-conteneurs et de l’avion qui emmène l’ouvrier boulonnais, Hervé Lepoutre, sa femme Véronique et leur fils, Vincent, pour une semaine de vacances dans un hôtel touristique tunisien. L’éphémère prospérité que leur a procurée la petite entreprise de pêche clandestine leur permet cet intermède heureux, pendant que Foued, l’ouvrier tunisien embauché au même poste de travail transpire pour un salaire de misère… Subtile message, ponctué par le mélancolique retour en train vers l’aéroport, qui fait brièvement cheminer côte à côte les Lepoutre et Foued dans leurs trains respectifs, dont les voies finissent symboliquement par diverger.
Foued a quitté ses camarades de bistrot et leur philosophie de comptoir pour ce piètre emploi, espérant ainsi financer les soins médicaux de sa mère, mais y rencontrant aussi la belle Karima, qui le fera tenir quelques temps à son poste, avant qu’elle lui préfère la fréquentation du douanier chargé d’enregistrer les cargaisons de chaussures vers la France : la mondialisation crée des avantages pour quelques-uns, dont les douaniers…
La caméra humaniste de Walid Mattar excelle à faire vivre tous ces gens ordinaires et leurs scènes de vie. C’est en cela qu’on peut le rapprocher de la lignée des cinéastes « sociaux » cités plus haut. Il a d’abord su rassembler une belle équipe d’acteurs, qui incarnent à merveille et donnent une âme à ces gens ordinaires, aux perspectives désespérantes, mais qui vivent bravement cette existence compliquée. Citons Philippe Ribbot, belle gueule de cinéma, et Corinne Masiero, plus connue comme la « Capitaine Marleau » de la télévision, et porte-parole des Insoumis. Avec leur fils, campé avec crédibilité par le jeune Kacey Mottet-Klein qui quittera ses jeux de guerre pour intégrer pour de bon l’infanterie de marine, ils incarnent une famille française que l’épreuve va ressouder, comme la trop brève aventure de l’entreprise de pêche « au black » qui finit par une saisie policière. C’est que Vincent, personnage un peu Keatonien, ne parvient pas à dénouer les nœuds des obligations administratives que de ternes « conseillers » n’en finissent pas de dresser face à lui. On le voit à la fin du film récupérer ses « droits » à pôle emploi en faisant traverser en gilet vert les enfants des écoles, aux côtés de son camarade délégué syndical de l’usine… Les scènes de l’occupation de l’usine, de l’expulsion, des démarches administratives sont réalistes. Les scènes de bistrot, de rencontres amicales sont vivantes et on y croit.
Côté tunisien, la distribution est aussi réussie : Mohamed Amine Hamzaoui, tour à tour hâbleur, révolté, bon fils, joli cœur… compose un personnage intéressant ; la belle Abir Bennani est aussi crédible, d’abord séduite par Foued, puis réaliste dans ses choix, mais solidaire, tout de même. La brochette de buveurs de café à la terrasse du troquet tunisien fait écho, 2000 kilomètres plus au sud aux copains de comptoir du troquet boulonnais. Le dialogue surréaliste sur la mouche dans la tasse de café débouchant sur un improbable précepte religieux est un moment savoureux.
L’écriture du film est très soignée, comme les dialogues. La participation de Leila Bouzid dont on avait aimé son « A peine j’ouvre les yeux » au scénario, renouant avec d’autres collaborations, porte de beaux fruits. Pas de scènes inutiles, mêmes celles de transition. La boucle entre le feu d’artifice initial et la scène finale, dont on ne dévoilera pas la teneur est un joli message philosophique, qui vient encore approfondir le contenu politique suggéré à petites touches.
Notre époque est décidément incohérente, méprisant les faibles, tentant de mettre en concurrence les pays et les continents, pour de misérables profits. Mais les hommes et les femmes surnagent tant bien que mal, grâce aux micro-solidarités qui permettent de passer d’une étape à l’autre.
L’espoir est ténu, mais il demeure, nous dit peut-être ce film attachant et intelligent. à voir le 22 juin au cinéma les Alizés de Bron.

Michel Wilson

(texte provenant du N° 23, Juin 2018, Lettre franco-maghrébine de Coup de soleil section Rhône-Alpes)

« MÂLE DÉCOLONISATION » de Todd Shepard

« MÂLE DÉCOLONISATION » de Todd Shepard (Payot 2017)

Notre association s’est jointe à divers partenaires pour organiser plusieurs rencontres avec Todd Shepard dans notre région. L’historien américain a suscité un remarquable intérêt auprès des divers publics venus l’écouter et échanger avec lui. Cet intérêt provient probablement du fait que d’une part il aborde l’histoire franco algérienne après l’indépendance, ce qui un sujet finalement assez peu abordé en France, au moins pour des œuvres destinées à un large public. De plus son approche mêlant les disciplines, histoire, bien sûr, mais aussi sociologie et anthropologie, étude des médias… permet un regard non conventionnel et parfois dérangeant sur l’impact dans la société française de la fin de l’ère coloniale.
« Mâle décolonisation », après « 1962 Comment l’indépendance algérienne a transformé la France » porte sur notre pays et les débats politiques, intellectuels et culturels qui l’ont secoué pendant 20 ans un regard scrutateur qui ouvre vers bien des questionnements peu fréquents chez nous. Le premier ouvrage, tiré de la thèse de l’auteur, montre comment en très peu de temps, l’indépendance de l’Algérie a transformé les institutions françaises, et introduit de façon nouvelle les critères ethniques et religieux dans l’accès à la nationalité française : voir notamment le traitement différencié appliqué aux juifs du Mzab, rapidement francisés de manière dérogatoire, et le refus initial de reconnaître la nationalité française aux supplétifs rapatriés…
Un passage de ce livre est en quelque sorte le point de départ du deuxième : c’est celui consacré à l’image sexualisée donnée des pieds noirs notamment par certains auteurs de gauche, en particulier Pierre Nora. Ce dernier décrit l’Algérie française comme un « pays où la seule valeur reconnue est l’exhibition d’une supervirilité physiquement exacerbée ». Todd Shepard y relève quantité d’éléments d’archives où la terminologie sexuelle est largement utilisée pour exprimer le positionnement politique des uns et des autres. La nouvelle gauche alimente particulièrement ce registre de l’anormalité sexuelle des européens d’Algérie. Il expliquera lors des rencontres organisées autour de ses livres et de son approche d’historien que cette moisson d’éléments concernant le groupe des pieds noirs avait déclenché la recherche aboutissant à son deuxième livre.
Mâle décolonisation illustre et analyse avec une abondance de sources comment la période 1962/1978 a été caractérisée par une hypersexualisation de la représentation de l’ « homme arabe », à l’opposé de l’image fantasmée orientaliste longtemps liée aux pays du Maghreb, et faisant au corps des femmes une place prépondérante. Cette référence sexuelle au mâle arabe touche de nombreux milieux et courants d’opinion. Elle prend place dans des écrits politiques, dans la littérature, dans le cinéma… Pour qui, comme c’est mon cas, auraient pu passer à côté de cette exacerbation, l’argumentation et l’accumulation des références fournies par l’auteur finissent par convaincre, même s’il y a certainement un effet de loupe à rapprocher des éléments épars. La simultanéité de cette représentation érotisée de cet « autre » et de la révolution sexuelle dont mai 68 allait être un signal majeur est soulignée par l’auteur est donne à réfléchir.
Ce livre se veut une tentative de « faire converger des histoires culturelles denses, des aspects du fait colonial et une histoire plus large, celle des histoires connectées ».
Il aborde successivement la phraséologie sexuelle de l’extrême droite, la vision politique des homosexuels, notamment dans les organisations d’extrême gauche où certains se sont engagés dans cette période en vue d’une émancipation, la façon dont les catholiques sociaux abordent le sujet de la lutte contre la prostitution et les arguments mis en avant, l’argumentaire politique construit un temps autour de la sodomie, les débats autour du viol dans les organisations féministes françaises. Ce survol du sommaire montre à lui seul combien le sujet abordé par le livre a concerné de nombreux pans de la société française.
Pour l’extrême droite, marginalisée jusqu’au début des années 70, l’imagerie employée va de l’humiliation sexuelle subie par la France à cause de de Gaulle, à, déjà, la menace d’invasion alliée à l’image de l’Algérien violeur, alimentée par des tracts, des articles dans Minute ou dans Rivarol. Puis à l’approche de mai 68, ce seront les dénonciations très détaillées et imagées des étudiants gauchistes dénoncés pour leurs mœurs déviantes favorisées par la proximité de l’Université et le bidonville de Nanterre, de Genet (« Genet en pince pour le rouquin », Minute) et des Paravents à l’Odéon, des « minets » de Nanterre… Cela se prolonge après 1969 avec la reprise d’une partie de cette imagerie par des leaders de droite.
Curieusement cette imagerie trouve aussi un écho dans l’extrême gauche, notamment chez les militants du FHAR, front homosexuel d’action révolutionnaire, qui rapprochent luttes anticoloniales, antiracisme et conquêtes de droits sexuels. Se mêlent proximités dans ces combats, et proximités érotiques crûment revendiquées dans certains appels.
La période est ponctuée d’œuvres artistiques qui croisent le sujet de l’érotisation des relations entre français et arabes : « Les Ambassadeurs, film de Naceur Ktari, les livres de Rachid Boudjedra (la Répudiation, Topographie idéale pour une agression caractérisée), de Tahar Ben Jelloun (La plus haute des solitudes : misère affective et sexuelle d’émigrés nord-africains), la Bande dessinée de Slimane Zeghidour-Saladin Les migrations de Djeha, Diabolo-Menthe, Le dernier tango à Paris, Dupont-Lajoie… L’auteur explore toutes ces œuvres pour faire apparaître en quoi elles alimentent son propos et ont participé à l’arrière-plan fantasmatique que décortique ce livre.
Le sujet de la prostitution illustre abondamment le thème du livre. Entre les BMC financés par l’Etat et où régnait une discrimination organisée par l’Armée vis-à-vis des soldats maghrébins et des prostituées également maghrébines, la non application de la loi Marthe Richard dans l’Empire colonial, la dénonciation de l’apport au FLN des proxénètes algériens, supposés du reste rafler le marché, preuve de la dévirilisation de notre pays ( !), une même fantasmatique autour de la sexualité de l’Homme arabe est une sorte de fil rouge. Les abolitionnistes ont développé à l’envi la thèse que « la misère sexuelle des immigrés est une menace pour les femmes françaises ». Entre l’affaire du Fetich’s club et le mouvement des prostituées mené par Ulla à l’église de Saint-Nizier, la Ville de Lyon apporte plusieurs illustrations au propos de l’auteur. Dans le débat de l’époque le racisme anti-arabe est très présent quant à la clientèle choisie par les professionnelles. Les abolitionnistes liés au catholicisme social ont martelé pendant tout leur combat l’argument de la traite des blanches vers les pays arabes et le Maghreb…
Le chapitre sur la sodomie « pouvoir, résistance et sodomie » abonde de références de haut niveau, de Jacques Berque à Alain Finkelkraut et Pascal Bruckner avec leur « Nouveau désordre amoureux ». C’est surtout l’analyse détaillée du « Dernier tango à Paris », avec notamment des passages un peu oubliés de ce film qui le place bien au cœur du sujet.
Le viol est ensuite tour à tour abordé comme métaphore du racisme anti arabe, notamment dans le livre de Boudjedrah, et surtout dans le film Dupont-Lajoie d’Yves Boisset dans lequel un travailleur immigré est tué par les campeurs voisins mis en furie par l’assassinat de la fille de l’un d’entre eux par Dupont Lajoie (formidable Jean Carmet). L’auteur se livre ensuite à une minutieuse analyse de la prise en compte du sujet du viol « racialisé » dirions nous aujourd’hui, par les féministes. Le témoignage de Maï, militante féministe violée « j’établis le parallèle entre l’oppression subie par les femmes et celle subie par les peuples colonisés » est emblématique des débats idéologiques de cette période. Très forts sont aussi les extraits de la plaidoirie très politique de Gisèle Halimi dans un procès contre des violeurs. Et cette réflexion des féministes sur le sort différent fait aux violeurs selon qu’ils sont « puissants ou misérables », en particulier immigrés…
Dans sa conclusion, l’auteur juge que ces références aux arabes à la sexualité dangereuse font partie de l’histoire, remplacées dans l’imaginaire collectif depuis la révolution islamique iranienne par les musulmans, et l’oppression des femmes et des homosexuels. Il site pour terminer trois œuvres récentes qui redonnent vie sous un angle nouveau au thème de son livre : le film « Caché » de Mickael Haneke, le livre « Histoire de la violence » d’Edouard Louis, et « Meursault contre-enquête » de Kamel Daoud.
Un livre riche et complexe, qui personnellement m’a ouvert les yeux sur une lecture de l’histoire que je ne soupçonnais pas.

Michel Wilson

(texte provenant du N° 23, Juin 2018, Lettre franco-maghrébine de Coup de soleil section Rhône-Alpes)

« A L’ECOLE EN ALGERIE, récits réunis par Martine Mathieu-Job

« A L’ECOLE EN ALGERIE, DES ANNEES 1930 A L’INDEPENDANCE », récits inédits réunis par Martine Mathieu-Job, Bleu autour, 2018

Ces récits nous parlent d’un monde qui n’existe plus, d’où leur accent de nostalgie qu’on s’attend de toute manière à trouver dans des récits d’enfance, d’autant que ceux-ci sont souvent le fait de gens qui sont depuis lors devenus écrivains et qui nous font bénéficier de leur talent et de leur goût d’écrire. Ils sont cinquante-deux à avoir participé à cet ouvrage pour des textes de quatre à cinq pages chacun, comportant à la fois des faits (lieux et dates), des impressions sensorielles et quelques opinions et jugements. Sur ce dernier point on peut parler d’unanimité car tous et toutes (la parité est respectée) parlent à peu près de la même façon de cette école à laquelle ils veulent rendre hommage. Une autre parité eût été inexacte : les deux communautés, européenne et juive, sont représentées en plus grand nombre que la communauté musulmane ou indigène comme on disait, ce qui ne fait que refléter la réalité de l’époque, réaffirmée par tous les témoignages qu’on trouve dans ce livre : proportionnellement les enfants de cette dernière catégorie étaient beaucoup moins scolarisés que ceux des deux autres. Ce qu’il faut compléter par un jugement non moins récurrent tout au long du livre : les instituteurs et institutrices, conformément à la conception républicaine de l’école, traitaient tous les élèves de la même façon, sans tenir compte de leur origine ethnique. Et s’agissant des résultats, on a le sentiment qu’il y avait de bons voire de très bons élèves dans toutes les catégories ; il en résulte une grande admiration de nous autres lecteurs pour l’efficacité de cet enseignement et pour l’incroyable dévouement des maîtres et maîtresses à leur métier conçu et vécu comme un véritable sacerdoce. Il est bien vrai qu’en France aussi, à la même époque, on pouvait dire la même chose des fameux « hussards de la république », mais il semble bien que les conditions de travail en Algérie étaient encore plus difficiles, les classes souvent très chargées, certains enfants très mal nourris, et de l’équipement scolaire, c’est peu de dire qu’il n’en était presque pas question.
Ce qui frappe en revanche, c’est le prestige dont jouissaient les enseignants et leur autorité à peu près sans limite. Pas un seul parent n’aurait songé à les mettre en question et c’est au contraire un des aspects les plus touchants de ces récits que la confiance avec laquelle les enfants étaient confiés à une école que nul ne songeait à contester, à aucun égard. Il est vrai qu’en France aussi, le regard critique porté sur l’école et l’enseignement s’est développé plus tardivement—pour le dire vite dans l’esprit de mai 68— alors que les témoignages ici réunis sur l’école en Algérie s’arrêtent avec l’indépendance, en 1962.
Rétrospectivement, les cinquante-deux auteurs se montrent évidemment beaucoup plus critiques maintenant qu’on ne l’était à l’époque dont ils parlent. En fait, la mise en question actuelle, dans l’esprit de la nation et de la nationalité algérienne, porte principalement sur un point ou autour d’un problème : le contenu de l’enseignement, trop souvent résumé (même dans ce livre où le cliché est abondamment repris) par la célèbre plaisanterie sur « nos ancêtres les Gaulois ». Ne vaudrait-il pas mieux essayer de comprendre comment ce qui nous apparaît comme une aberration insensée peut s’expliquer (ce qui ne veut évidemment pas dire se justifier) dans un contexte global d’application du précepte de base à l’époque co loniale : l’Algérie c’est la France. On sait d’ailleurs que cette affirmation unitaire a donné des effets tout aussi surprenants dans le contexte franco-français, où régnait la volonté d’unifier toutes les provinces : ce qui valait pour la Savoie valait aussi pour la Bretagne ; et pour s’en tenir à cette dernière, il n’y avait pas lieu d’y évoquer la civilisation celtique plus qu’à Marseille ou n’importe où dans l’Etat national.
Naturellement il faudrait élargir les débats à tout ce qui concerne les crédos de l’école républicaine dont on peut penser qu’ils ont été efficaces aussi longtemps qu’ils n’ont pas été mis en question. Le développement de l’esprit critique est certainement souhaitable dès l’école primaire, qui a pourtant pour autre tâche de promouvoir une confiance absolue dans le savoir. Les deux sont-ils compatibles ? À l’école en Algérie donne à cet égard certains témoignages intéressants. Il y est en effet question d’écoliers « arabes » (mais peut-être étaient-ils berbères ?) qui savaient fort bien et disaient mezzo voce à leurs petits camarades qu’une partie des descriptions, évocations etc. dont l’école les nourrissait n’avait rien à voir avec ce que nous appellerions, nous, leur propre culture. Ce qui ne les a pas empêchés de prendre ce qui était bon à prendre (Ah ! le fameux « butin de guerre » cher à Kateb Yacine !) non sans se dire sans doute ou peut-être qu’un jour il faudrait changer tout cela.
Le problème des souvenirs surtout quand ils sont sollicités comme ceux qu’on trouve dans ce livre est qu’ils incitent à la mémoire affective plus qu’à la réflexion. Cependant, on est amené à constater que l’apport de ces cinquante-deux auteurs est beaucoup plus riche que ne laisse croire au premier abord leur apparence un peu répétitive. Et pour les lecteurs ou lectrices qui n’auraient pas connu l’Algérie de cette époque, la présence qui lui est donnée dans ce livre est une chance appréciable car pour reprendre une expression banale, « on s’y croirait ». Oui, c’est vraiment tout un monde qui ressurgit à travers l’école —ce qui tendrait à prouver que celle-ci est beaucoup plus qu’un angle d’approche. Sa force est qu’elle unit les aspects les plus humbles et concrets de la vie quotidienne à une affirmation constante de valeurs dont l’ensemble compose une « vision du monde ». À travers ce livre, on touche à ce double aspect. Surgit d’une part tout un ensemble de sensations, gustatives, olfactives —originales certes mais peut-être n’ont-elles pas tellement changé dans l’Algérie d’aujourd’hui ? Cette dernière question amène à s’en poser une autre, concernant le deuxième aspect ou aspect idéologique des témoignages : et si l’Algérie n’avait fait que changer un nationalisme contre un autre ? Cela pourrait être la preuve que le contenu idéologique qui est à l’arrière-plan d’un enseignement n’est qu’un aspect de celui-ci, dont les qualités viennent d’ailleurs; celles dont nous parle À l’école en Algérie sont émouvantes et suscitent l’admiration.
Denise Brahimi

(texte provenant du N° 23, Juin 2018, Lettre franco-maghrébine de Coup de soleil section Rhône-Alpes)