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« NOS VIES » de Marie-Hélène Lafon (2017)

« NOS VIES » de Marie-Hélène Lafon (Buchet Chastel, 2017)

L’auteure de ce roman peut légitimement être considérée comme appartenant à la région Auvergne Rhône-Alpes, même si le roman dont il est ici question se passe dans le douzième arrondissement de Paris. En effet elle est née à Aurillac, et a vécu jusqu’à l’âge adulte à Saint-Flour, le téléfilm L’annonce qui a été tiré de l’un de ses romans se passe dans le Puy-de-Dôme et donne à voir un paysage auvergnat enneigé qui a été célébré pour commencer par le journal La Montagne ; enfin et surtout, c’est sa propre appartenance au monde paysan de ces régions qui nourrit l’admirable Joseph (2014), histoire d’un ouvrier agricole dans un ferme du Cantal.
Cependant, lecteurs et critiques n’ont pas manqué de constater que ses livres n’appartiennent nullement à la catégorie qu’on pourrait appeler « romans du terroir » où en fait ce dernier mot désigne le sujet principal qu’il s’agit de faire connaître dans ses particularités. C’est peut-être pour confirmer sa différence à cet égard que Marie-Hélène Lafon a situé son dernier roman dans un tout autre lieu et qu’il évoque non pas un seul trait qui serait le propre de ses personnages mais au moins deux, pour les opposer sans jamais le dire explicitement, mais de manière beaucoup plus subtile, en le montrant.
Qui sont donc ceux et celles dont elle évoque les vies dans ce récit, dont elle prend soin de dire qu’il est en grande partie imaginaire, alors qu’il se situe principalement dans un lieu qui fait partie des plus réels de nos jours, c’est-à-dire relevant d’une description réaliste sans dépassement possible de ce qui est visible immédiatement. Il s’agit de ce qu’on appelle une grande surface, ici le magasin Franprix d’un quartier parisien (dont la population est « moyenne semble-t-il, ce qui veut dire que le propos de la romancière n’est pas d’évoquer le monde populaire de la banlieue).
Le premier personnage qu’on voit et dont il sera question tout au long du récit est une caissière de ce magasin, jeune femme appelée Gordana, originaire d’un « pays de l’Est » comme on dit et cette localisation restera toujours aussi vague, même lorsqu’on apprend à l’extrême fin du livre que Gordana est partie définitivement, sans doute pour retourner là d’où elle vient, et où elle a famille et enfant. Gordana fait partie d’un ailleurs quelle que soit sa visibilité durable et renouvelée semaine après semaine pour les fidèles clients du Franprix.
Parmi ceux-ci la narratrice du livre, qui raconte sa propre histoire sans avoir besoin pour cela de recourir à l’imagination, et qui entrecroise les moments de sa vie avec ceux qu’elle sait ou invente de la vie de Gordana. Ce tressage qu’elle opère, entre une autre et elle-même, est l’explication du possessif dans le titre Nos vies ; d’ailleurs Gordana n’est-elle pas la créature de la narratrice qui lui a donné vie, en l’observant, en l’imaginant et en la racontant ? Pourtant cette volonté de ne pas les distinguer fondamentalement prend tout son sens dans l’opposition à laquelle il a été fait allusion, comme la clef possible, et subtile, de ce roman.
Gordana, on l’a vu, est une figure de l’ailleurs, et en ce sens elle rend visible l’altérité d’un autre personnage qui est un absent au moment où la narratrice écrit : il s’agit de Karim, qu’elle a connu jeune homme et avec lequel elle a vécu pendant dix-huit ans, avant qu’il ne parte pour ne plus jamais revenir et sortir de sa vie, leur vie, définitivement. Cette vie a été très heureuse, elle mérite vraiment le nom de  « parenthèse enchantée », cette expression, en tant que liée à l’expérience de l’amour, ayant été définie par un psychosociologue dans les termes que voici :  » C’est un bouleversement radical de la sensibilité, de l’esprit et du cœur, qui fond ensemble deux êtres différents et éloignés. C’est une faim, un violent désir, mais, en même temps, l’élan, l’héroïsme et l’oubli de soi.  » Voilà en effet ce que la narratrice dit avoir vécu avec Karim, transportée par l’amour de lui.
Le mot transportée peut avoir un sens précis et concret : grâce à Karim, elle a vécu dans un ailleurs autre que sa vie d’avant et que sa vie d’après. Et ce d’autant plus qu’elle n’a jamais pu présenter Karim à sa propre famille qui s’est toujours refusée à en reconnaître l’existence. Karim a disparu comme il était venu, il n’est pas question pour elle d’exprimer (ni d’éprouver) à cet égard la moindre animosité. L’Algérien Karim a représenté dans sa vie une sorte de chance inouïe et inespérée, dont ses semblables comme on dit n’ont pas bénéficié. Quand il disparaît, elle retourne à sa place et à son rang, et le monde se sépare à nouveau en deux moitiés opposées, une moitié fixe, installée, posée-là dans les routines et dans les rituels qui la constituent, une moitié fugitive qui est une sorte de présence-absence, moitié qui est un peu de la nature du rêve mais qu’on ne peut pas désigner ainsi car elle exerce une fascination qui inciterait plutôt à parler d’une super ou d’une sur-réalité.
Nos vies sont ce qu’elle sont, elles se côtoient et même fraternisent sans pourtant se mélanger, on serait tenté de dire qu’elles gardent une part de mystère les unes pour les autres si le mot n’était tellement éculé. Peut-être vaut-il mieux parler de l’intime ou de l’intimité, comme de ce lieu où rien d’extérieur ne peut pénétrer. Et c’est le moment de se rappeler que Marie-Hélène Lafon a dédié son roman « à Jacques Truphémus », à un moment où il n’était pas encore mort bien qu’âgé de quatre-vingt quinze ans et disparu depuis (le 8 septembre 2017). Les Lyonnais ne peuvent ignorer qu’il s’agit de leur grand peintre (fidèle habitué du Bellecour) et en même temps défini comme peintre de l’intime, ce que seul l’art justement peut exprimer, qu’il s’agisse de la peinture ou du roman. Peintre aussi d’une totale modestie, ce qui n’a pas empêché les plus grands, comme le poète Yves Bonnefoy, de le reconnaître. Ce que Marie-Hélène Lafon recherche dans « nos vies » si ordinaires pourrait bien être cette quintessence de l’intime qu’on trouve sous les apparences de la banalité.
Denise Brahimi

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L’AMAS ARDENT » de Yamen Manaï (2017)

« L’AMAS ARDENT » de Yamen Manaï (2017, Editions Elysad, Tunis). Prix des 5 continents de la francophonie.

La quatrième de couverture de ce livre bien édité, comme aime à le faire Elisabeth Daldoul, parle de fable moderne à propos de ce livre. Cette comparaison est juste, on pourrait aussi évoquer un conte voltairien, qui narre une petite histoire aux personnages bien dessinés et vivants pour évoquer la grande histoire que traverse la Tunisie contemporaine.
Le Don, le personnage central, est apiculteur dans un village très pauvre, Walou, le bien nommé. Bien plus qu’apiculteur, il est l’Apiculteur, le père de ses essaims d’abeilles qu’il appelle ses filles. Cet homme bon, sage et pacifique va devoir affronter deux ennemis redoutables, des frelons asiatiques « vespa mandarinia », et une katiba de terroristes, sans parler de la bêtise et la cruauté d’une bureaucratie nuisible.
Le roman débute par un chapitre hilarant de politique pas si fiction que cela, confrontant un prince du Qafar, dans son superbe yatch, Silvio Canelloni avec qui il discute du transfert d’un grand footballeur et du renversement du dictateur Mamar, entre deux orgies… Mais surtout, le yatch transporte des dizaines de malles contenant des tenues islamistes fabriquées en Asie, qui, opportunément distribuées aux électeurs appelés à désigner le prochain gouvernement tunisien, sauraient les convaincre de bien voter. Le problème est que ces colis ont un contenu au moins aussi néfaste, des nids de frelons asiatiques, qui vont accompagner la diffusion de l’idéologie salafiste destinée à prendre le pouvoir.
Le tableau est ainsi posé de cette double prédation qui fond sur le Tunisie.
L’auteur développe un récit coloré et vivant dans lequel les humains et les lieux prennent vie sous les yeux du lecteur. La description entomologique relative aux abeilles et aux frelons est passionnante et témoigne d’un souci de documentation louable. De nombreuses scènes, comme le prêche du nouvel imam de Walou, ou la discussion dans le taxi collectif qui emmène le Don à Tunis sont comme croquées sur le vif, et le style satirique de Yamen Manai captive le lecteur. Don a jadis élevé des abeilles en Arabie saoudite pour le compte d’un noble local, et le chapitre qu’y consacre l’auteur vient nourrir la métaphore qu’il construit dans ce roman entre abeille, miel, et leur perversion par « des faux religieux et leurs rituels obscènes », bien loin de la sourate des abeilles qui est citée en tête du livre : « de leur ventre sort une liqueur, aux couleurs variées, dans laquelle il y a une guérison pour les gens. Il y a vraiment là une preuve pour des gens qui réfléchissent ».
Témoin impuissant d’abord des ravages subis par ses ruches, Don observe, comprend, va chercher de l’aide auprès de sa nièce Jannet, mariée à Tahar, doyen de l’université. Ils vont identifier l’ennemi, et Tahar et Jannet, grâce à l’argent économisé par Jannet pour le hadj, vont rechercher au Japon des reines qui ont développé une stratégie de lutte contre ce terrible prédateur. C’est l’ « amas ardent », qui donne son titre au livre : les abeilles, formées par leur reine, s’agglutinant autour des frelons, font monter la température par leurs battements d’ailes, comme elles le font pour chauffer la ruche, et tuent ainsi les frelons qui ne supportent pas la chaleur autant qu’elles.
Le Don qui saura utiliser l’ennemi frelon contre l’ennemi terroriste, dans une scène savoureuse, parviendra t’ il à armer grâce à l’ unique reine japonaise rescapée de la bêtise bureaucratique, Aya -qui signifie miracle en arabe, et beauté sauvage en japonais- ses « filles » contre leurs prédateurs ?
« Il…reprit le chemin du village, maudissant dans son cœur l’émir, sa katiba, tous les assassins et les marchands de guerres qui prostituaient dieu à leurs fins. Ce Dieu qui, par la douceur de ses abeilles, arrivait encore à le consoler de la cruauté des hommes »
On devine que la métaphore dépasse le cas des abeilles : une société chaleureuse peut-elle par là même se protéger, en les étouffant, de ceux qui veulent l’asservir ?
En refermant le livre de Yamen Manaï nous devenons tous un peu apiculteurs.

 

Son livre a reçu le renommé prix des 5 Continents. Yamen Manai, né en Tunisie en 1980, Ingénieur, est un habitué des récompenses, qui ont couronné ses livres précédents, « La marche de l’incertitude (Elyzad Poche 2010), et « La sérénade d’Ibrahim Santos » (Elyzad 2011).
Michel Wilson

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Sonia le calvaire au féminin, Yasmina Gharbi-Mechakra

« SONIA LE CALVAIRE AU FEMININ », de Yasmina Gharbi-Mechakra (Média-Plus, Constantine, 2017)

Ce livre est un roman, en ce sens qu’il est présenté comme tel par son auteure et son éditeur, mais par ailleurs, la quatrième de couverture explique qu’il a été écrit à partir de témoignages vécus, recueillis dans un centre d’accueil pour femmes et filles battues (le centre d’écoute Nedjma à Constantine). En fait, en tant que lecteur ou lectrice, on ne cesse de se dire que face à une telle ou de telles situations, le document brut, exempt de toute mise en fiction, aurait un effet beaucoup plus fort, beaucoup plus bouleversant, que le produit de sa transposition sous le forme d’un roman. C’est une question de crédibilité : le document brut est incontestable, le roman est toujours suspect d’avoir un peu aménagé la vérité. Mais on comprend que le choix de l’auteure a sûrement ses raisons : elle n’a pas voulu qu’une femme bien réelle, éventuellement reconnaissable, prenne le risque de dénoncer publiquement les faits odieux dont elle a été victime de la part de son mari.
Évidemment c’est déjà beaucoup pour une femme d’aller raconter dans un centre d’écoute que son mari la frappe régulièrement, et souvent avec une violence telle qu’elle en garde sur le corps et sur le visage des marques indélébiles. Quel que soit cet homme, le dénoncer nominalement représente une étape supplémentaire et implique un esprit de vengeance qui n’est pas forcément le moteur de la démarche que la femme battue a eu le courage de faire.
Le sentiment dominant qu’on éprouve à lire ce livre est certainement l’indignation et aussi le désir de trouver un ou des moyens pour prévenir de tels faits. Ce deuxième point implique qu’on comprenne bien la violence de l’homme qui agit en bourreau et ce n’est pas facile, si l’on en croit le livre de Yasmina Gharbi-Mechakra. En effet, l’homme dont elle nous parle, Mourad, est loin d’être constamment une brute, la violence alterne chez lui avec le désir d’être compris et sans doute d’être aimé. Il est réellement excédé par la résistance inflexible de celle qui ne voulait pas être sa femme et qui ne lui pardonne pas ce qu’il lui a imposé. On finit par se dire qu’il tient réellement à elle mais il va de soi que ce n’est pas une excuse et que cela n’atténue en rien sa culpabilité voire sa monstruosité. Après l’avoir défigurée, il est certain qu’il s’efforce de la soigner et de se montrer attentionné avec elle, mais même à ce moment-là, qui est à la fin du livre, on se dit qu’il serait bien capable de recommencer.
Face à l’insoutenable violence du comportement masculin, Sonia, l’héroïne du livre, nous fournit à tous et à toutes le modèle de ce qu’il faut faire : ne pas baisser les bras, ne jamais accepter, ne pas se laisser prendre aux promesses d’amour et de jours heureux. Ce qui doit changer ne changera pas à force de soumission et de résignation de la part des femmes, on ne le sait que trop puisque elles n’en ont hélas jamais manqué. En tout cas, il est certain que le livre de Yasmina Gharbi Mechakra fait partie des actions utiles et même davantage, et qu’on doit chaleureusement l’en remercier.
Denise Brahimi

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Darons et darones de Salah Guemriche

« PETIT DICO A L’USAGE DES DARONS* ET DES DARONES * QUI DESESPERENT DE COMPRENDRE LEURS ENFANTS de Salah Guemriche
(Editions du Seuil, novembre 2017)

Jusqu’au titre du moins, les lecteurs de ce petit dictionnaire ne seront pas trop désarçonnés puisque le seul terme argotique qui s’y trouve n’est pas nouveau, il est présent chez San- Antonio et Céline pour ne parler que de deux des auteurs célèbres et reconnus chez lesquels Salah Guemriche est allé puiser une partie de son vocabulaire. On en découvre un certain nombre de cette sorte dans les notes du livre—il n’y en a pas moins de 450 ! — noms parfois attendus lorsqu’il s’agit d’Alphonse Boudard mais parfois beaucoup moins dans le cas de Bernanos, présent dans cette joyeuse bande pour avoir écrit dans La Grande peur des bien-pensants (1931) :  » la vieille habitude de carotter l’électeur « .
Mais passées ces quelques retrouvailles avec des hommes et des mots plus ou moins familiers, il faut bien que darons et daronnes se jettent à l’eau pour découvrir un langage beaucoup plus contemporain et souvent très hermétique, même si Salah Guemriche nous dit que la publicité en fait parfois usage avec humour et pour toucher le jeune public des fameux « quartiers ». Une bonne partie des termes que son dictionnaire passe en revue appartient au langage des rappeurs français et c’est pour un certain nombre de lecteurs et lectrices l’occasion de le découvrir et mieux encore de se persuader qu’il en vaut la peine, notamment pour sa drôlerie et sa créativité.
Parler de drôlerie ne veut pas dire d’ailleurs que le Petit Dico s’attache principalement à cet aspect (comme cela peut être le cas chez les amateurs de San-Antonio) ; et encore moins que les effets comiques soient le but recherché par les inventeurs de ce langage. Sur ce but, l’introduction de Salah Guemriche, qui fait appel entre autres au Victor Hugo des Misérables, nous éclaire en une précieuse dizaine de pages, qui sont loin de prétendre tout expliquer mais qui nous montrent bien la complexité de la question.
La première évidence est que l’invention de ce langage est destinée à créer une complicité et une connivence entre ceux qui l’emploient et qui entendent bien s’en réserver la connaissance. Dès qu’il est divulgué par un nombre trop grand d’usagers, ses inventeurs y renoncent, l’abandonnent ou le modifient, en sorte que la plupart de ces mots et expressions ont une durée de vie restreinte et se « ringardisent » à vive allure : avis à ceux qui ne s’apercevraient pas assez vite que l’usage a changé et que leurs tentatives retardataires leur font courir le risque de se ridiculiser ! Sans être tout à fait un langage secret, celui dont nous parle Salah Guemriche dans ses notices a pour but de réserver la communication à l’entre-soi et de marquer sa différence. Il est probable que là est le mot-clef : plutôt que de revendiquer un droit à la différence qu’il s’agirait de faire reconnaître officiellement, ces locuteurs comme disent les linguistes, s’en emparent sans demander la permission et inventent des paroles qui affirment l’existence d’un domaine réservé, leur domaine qui n’appartient qu’à eux et dont ils ont la jouissance parce qu’ils le créent librement.
Pour autant et d’après ce qu’on peut lire dans ce petit dico, il ne semble pas qu’il y ait lieu d’y chercher une intention politique ou une rébellion délibérée contre le langage établi (comme on dit l’ordre établi). Il s’agit d’une invention beaucoup plus libre et hasardeuse, avec des côtés ludiques car c’est aussi un jeu. Peut-être qu’un des sujets d’étonnement, pour ceux qui le découvrent grâce aux investigations de Salah Guemriche, est que ce jeu sur les mots n’a rien de ravageur, il n’est pas agressif ni spécialement choquant ou grossier. On ne trouve même qu’assez rarement la mention tout à fait explicite du fait que ce langage est celui d’un monde tout à fait défavorisé. Il est dit à l’occasion que le mot  « sheguey » désigne les enfants de la rue « qui sont reniés par leur famille et qui se débrouillent comme ils peuvent pour manger ». Mais si l’on pense qu’une bonne partie de ces inventions langagières sont à base de verlan (le livre donne une liste importante de mots qui ont cette origine), on se dit qu’il n’y a pas à y chercher autre chose que le jeu verbal, que   « taspé  » n’est ni mieux ni pire que pétasse et que « caillera » n’est pas plus dangereux que racaille—peut-être même est-ce une sorte de récupération moins choquante d’un mot bien français et néanmoins très injurieux.
Dire  » cheum  » au lieu de moche, c’est vraiment une seule et même chose, ni plus ni moins désobligeant.
Décidément il semble bien que l’origine et la raison d’être principale de ces fantaisies et variations langagières soient le besoin d’avoir une langue à soi, ce qui est d’ailleurs assez bouleversant car on est renvoyé par là au sentiment de dépossession ou de non possession qui caractérise ces adolescents à un niveau plus ou moins conscient (faut-il dire inconscient mais cependant perçu intuitivement ?)
Salah Guemriche termine son introduction sur l’espoir que « ces pages serviront à des chercheurs (en histoire de l‘immigration ou en sociolinguistique ) ». On a envie de lui dire qu’il a raison d’espérer et que le langage est sûrement en effet un des lieux privilégiés pour comprendre la partie la moins représentée de notre société, ses désirs et ses peurs, ses rêves et ses réalités.
Denise Brahimi

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Prendre le large, avec Sandrine Bonnaire (2017)

« PRENDRE LE LARGE » de Gaël Morel avec Sandrine Bonnaire (2017)

Il est tout indiqué de parler du dernier film de Gaël Morel dans les actualités culturelles de Coup de Soleil en région Rhône-Alpes  parce que Prendre le large, un film où l’on voyage comme son nom l’indique, nous emmène de Villefranche-sur-Saône, petite ville forcément connue dans cette région, à Tanger au nord du Maroc, et dans un milieu tout à fait marocain, comme le prouve d’ailleurs le générique où abondent les acteurs et actrices de ce pays, Mouna Fettou, Kamal el Amri et bien d’autres. D’ailleurs le scénario est l’œuvre conjointe de Gaël Morel et de Rachid O, écrivain marocain de réputation longtemps sulfureuse car il fut le premier à raconter longuement son homosexualité (comme le fait par exemple Abdellah Taïa aujourd’hui) et la difficulté de vivre celle-ci dans le monde musulman.

Le point commun entre les deux lieux du film, Villefranche et Tanger, est qu’ils sont vus sous l’angle de la condition ouvrière, « entre l’agonie de la classe ouvrière française et l’exploitation de celle du Maroc », est-il écrit très justement dans Les Inrockuptibles . A Villefranche-sur-Saône, Gaël Morel a très bien connu le monde ouvrier dont il parle dans le début de son film, notamment par son père, comme il l’explique dans un entretien qu’il a donné à propos de son film. Au journaliste qui lui demande : «  Vous connaissez la réalité de ce monde ouvrier ? », le réalisateur répond :

« J’y ai grandi. L’usine de textile que l’on voit au début de Prendre le large est celle où mon père a fait sa carrière, et c’est grâce à son dernier patron que nous avons pu utiliser ce lieu comme décor. Mon père a toujours été fier du métier qu’il faisait, mais j’ai vu la peau de ses mains se déchirer, je l’ai vu se délabrer physiquement. Et je l’ai vu bénéficier d’une loi sur la pénibilité du travail qui était la loi Fillon. Mon père a été sauvé par cette loi qui stipulait que toute personne ayant commencé à travailler avant 13 ans et ayant assez d’annuités de cotisations pouvait prendre sa retraite. Mon père a pu partir à 55 ans. C’est la dernière mesure en faveur du monde ouvrier et elle a été prise, malheureusement, par un gouvernement de droite. Je connais très bien ce milieu et je sais comment la politique ne s’en est pas occupée. L’usine de textile de mon film se trouve à Villefranche-sur-Saône (Rhône) et si elle tourne encore, dans cette région où toutes les autres usines ont fermé, c’est grâce au patron et aux ouvriers, qui se sont battus. »

Dans le film on voit comment son personnage, Edith, incarnée par Sandrine Bonnaire, réagit de façon tout à fait originale à la fermeture de l’usine textile où elle travaillait. Lorsqu’elle apprend que certaines activités de l’entreprise sont délocalisées au Maroc, elle décrète qu’elle veut partir y travailler, malgré l’effarement général devant son choix. Elle ignore tout du pays en général et notamment de Tanger qui est la ville où elle va ; ce qui ne manque pas de lui causer certains déboires dès son arrivée mais de toute façon, être ouvrière dans un atelier de couture marocain est une situation objectivement très difficile, qui ne peut compter sur aucune sorte de protection sociale, ni sur le respect d’aucune espèce de droit. Le seul fait de signaler un disfonctionnement cause un renvoi immédiat et humiliant et c’est en effet le sort qu’elle subit. Gaël Morel est suffisamment bien informé pour être sûr de ce qu’il avance et dont il donne d’ailleurs des exemples aussi révoltants dans d‘autres pays. La malheureuse Edith se trouve alors dans une situation de plus en plus difficile et l’on dirait que Sandrine Bonnaire retrouve le personnage misérable voire pathétique qu’elle était dans Sans toit ni loi d’Agnès Varda (1985).

Cependant et c’est là un point sur lequel insiste Gaël Morel, son intention n’est nullement de faire une description naturaliste, il explique qu’il ne s’intéresse qu’à des personnages singuliers si modestes qu’ils soient socialement et c’est pourquoi il a choisi pour incarner Edith une actrice hors pair comme Sandrine Bonnaire. Sa référence est un certain néo-réalisme italien ,  d’où cette comparaison éclairante avec une autre très grande actrice : « Quand j’ai filmé Sandrine Bonnaire dans le Rif marocain, j’ai retrouvé des souvenirs de Stromboli(1950) de Roberto Rossellini, qui m’avait encore plus marqué que je ne le pensais. J’ai même trouvé que Sandrine avait quelque chose d’Ingrid Bergman, dans sa manière de marcher, son port de tête. Il suffit parfois d’être en légère contre-plongée sur elle pour que, tout à coup, quelque chose de mystique se dégage ».

Il est certain qu’en évoquant Roberto Rossellini, Gaël Morel met la barre très haut, à un niveau qui n’est pas celui de sa propre réalisation. La fin du film paraît bien faible et pour reprendre la même image, elle n’est pas à la hauteur de ses meilleurs moments. Mais le film est de toute manière intéressant, ne serait-ce que parce qu’il est construit sur un renversement des situations habituelles et attendues : cette fois il s’agit d’une ouvrière française qui va travailler au Maroc, et non de Marocains qui viennent chercher du travail en France. Le comparatisme se  doit d’être réversible pour être instructif et déboucher sur des jugements équilibrés. Prendre le large est un film qui, sans aucun doute, suscite la réflexion

Denise Brahimi

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Enquête au paradis, de Merzak Allouache, 3 Luxembourgs Samedi 3 février 2018

Unknown-10201677.jpg-c_215_290_x-f_jpg-q_x-xxyxxLe samedi 3 février 2018, dès la sortie de l’Hôtel de ville, direction : le cinéma Les 3 Luxembourg (67 Rue Monsieur le Prince,

Paris 6ème). Vous achetez votre place [réduction spéciale].

A 20h précises : projection du dernier film de Merzak Allouache « Enquête au paradis », suivie d’un débat avec le

réalisateur, animé par Georges Morin.

Le Canard enchaîné, LHumanité, Les Inrocks, Libération, le Monde, Slate.fr et Télérama lui ont consacré des articles élogieux.

Commentaire sur le film:

Il faut remonter aux débuts de ce cinéaste : Omar Gatlato (merveilleux premier long-métrage algérien, 1976), mettait déjà en scène les frustrations sexuelles des jeunes Algériens, réduits à utiliser la modernité de l’époque, le magnétophone, pour rêver d’une fille, puis pour tenter de l’approcher.

L’article du Monde http://www.lemonde.fr/cinema/article/2018/01/17/enquete-au-paradis-les-72-vierges-du-desastre_5242776_3476.html#VhcpIxmri0y3zoL5.99 sur Enquête au paradis insiste sur la richesse des interventions des intellectuels algériens, femmes et hommes, qui dénoncent en même temps la débilité et la dangerosité des islamistes, et la responsabilité d’un Etat algérien qui leur laisse déployer leur propagande en proclamant qu’il est le seul rempart contre eux. Pour moi, ce film, dont le montage (trop long…) a sans doute été mené à l’économie, est splendide, parce que l’image en noir et blanc est émouvante, parce que les deux « journalistes » sont drôles et ne se prennent pas au tragique, parce que les deux pôles de cette Algérie sont réellement regardés en profondeur (lointain Sahara de Timimoun, quartiers d’Alger des classes moyennes).

Il nous importe d’en savoir plus sur ce que les Algériens du commun veulent bien dire sur la religion (et surtout leur manière d’esquiver toute discussion sur ce sujet, aussi bien à la sortie d’un lycée à Alger que sur un marché à Timimoun). Ce que disent des gens pieux et simples est le meilleur du film : confiance naïve dans la toute puissance divine, dans le fait que les imams disent la parole divine : 72 houris, ça peut être étrange, mais si Allah l’a dit… Le discours intégriste sur le paradis est non seulement absurde, mais assez comparable à celui des prédicateurs télévisuels de l’intégrisme chrétien ou juif, discours où l’au delà est une marchandise à vendre au meilleur acheteur. Allouache fait parler plus longuement (et c’est plus facile…) des intellectuels de diverses professions, qui nous disent leur révolte. Plus que celle-ci il faut écouter attentivement leur désarroi devant un pays où ils se sentent isolés, où ils ont connu pendant dix ans le danger, voir l’élimination, ou bien l’exil. Certains, comme Kamel Daoud, savent parler clairement du présent de leur lutte, d’autres sont coincés sur l’étroit sentier qui sépare un islamisme insupportable et un Etat algérien dont ils n’attendent plus rien, après en avoir longuement dépendu, bien sûr matériellement, mais plus encore moralement. (C. Bataillon)

Model 2018: nous avançons et nous récupérons la mémoire antérieure

Le Model est un heureux bouleversement de vieilles habitudes: nouveaux partenaires entre Coup de soleil et IReMMO, nouvelles thématiques avec des regards nouveaux sur le Moyen Orient. Mais l’expérience passée nous donne un socle solide. Sur la centaine d’auteurs invités beaucoup sont de vieux amis, dont certains étaient là voici un an. Pour ceux-ci nous avons récupéré quelques portraits sur le “trombinoscope” collecté par nos photographes amateurs http://coupdesoleil.net/blog/maghreb-des-livres-2017-coup-de-soleil-presente-ses-auteurs/. Mais aussi, en cherchant dans notre base de données, des souvenirs plus anciens sont remontés. Vous pouvez chercher à votre tour… en tapant d’autres noms sur la fenêtre “moteur de recherche”: une mine à exploiter!

Kaouter Adimihttp://coupdesoleil.net/blog/litterature-algerienne-la-felure-au-maghreb-des-livres-2017/ im-1.php

 

 

 

 

Guy Bedos

Guy Bedos, Georges Morin et (de dos) Christiane Hessel

Guy Bedos, Georges Morin et (de dos) Christiane Hessel

 

 

 

 

 

 

 

Azouz Begag http://coupdesoleil.net/blog/azouz-begag-djillali-defali-lecons-coloniales-2012/

Yahia Belaskri http://coupdesoleil.net/blog/yahia-belaskri-si-tu-cherches-la-pluie-elle-vient-den-haut/ 16681493_1805733752786119_4439098180128918005_n

 

 

 

 

 

 

 

 

Maïssa Bey http://coupdesoleil.net/blog/litterature-algerienne-la-felure-au-maghreb-des-livres-2017/

Maïssa Bey

Maïssa Bey

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Mahi Binebine http://coupdesoleil.net/blog/m-binebine-les-etoiles-de-sid-moumen/

Denise Brahimi http://coupdesoleil.net/blog/denise-brahimi-la-derniere-rencontre-camus-senac-2011/

Faouzia Charfi http://coupdesoleil.net/blog/faouzia-charfi-galette-a-lageca/

Kamel Daoud http://coupdesoleil.net/blog/kamel-daoud-a-la-une/

Kamel Daoud en signature (c)

Kamel Daoud en signature (c)

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Jacques Ferrandez http://coupdesoleil.net/blog/jacques-ferrandez-presente-le-premier-homme-de-albert-camus/

Jacques Ferrandez en signature au Maghreb des livres 2017

Jacques Ferrandez en signature au Maghreb des livres 2017

 

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Brigitte Giraud http://coupdesoleil.net/blog/un-loup-pour-lhomme-de-brigitte-giraud-memoire-retrouvee/

Gyps 

Gyps à la table des dessinateurs

Gyps à la table des dessinateurs

 

 

 

 

 

 

 

Waciny Laredj 

Waciny Laredj

Waciny Laredj

 

 

 

 

 

 

 

Fouad Laroui http://coupdesoleil.net/blog/3588/

Fouad Laroui en entretien

Fouad Laroui en entretien

 

 

 

 

 

 

 

Abdelhak Serhane http://coupdesoleil.net/blog/abdelhak-serhane-lhomme-qui-descend-des-montagne/ 

 

Benjamin Stora http://coupdesoleil.net/blog/benjamin-stora-la-guerre-dalgerie-expliquee-a-tous-2012/ 

Stora et Jauffret

Stora et Jauffret

 

 

 

 

 

 

Amin Zaoui

Amine ZAOUI interviewé

Amine ZAOUI interviewé

 

 

Rouen: exposition, Algérie coloniale… et après

Affiche de l'exposition

Affiche de l’exposition


65a4a21a-8f2b-44b8-a1ea-9f9c80071548Nous avons assisté à la présentation de cette exposition au MODEL 2018, le 3 février 2018. Jean Robert Henry a réuni pour cela Kacem Basfao, Mokhtar Ayachi, Kamel Kateb et Ahmed Mahiou. Le projet “L’école en Algérie” a été conçu avec le musée d’histoire qui a failli naître à Montpellier, dès le départ en s’appuyant sur les collections du musée de Rouen. Les spécialistes réunis au MODEL élargissent le propos à un panorama de l’éducation dans les trois pays du Maghreb.

En Tunisie il faut rappeler que la modernité dans l’éducation naît avant le protectorat, avec à la fois une modernisation de l’arabe et un appui sur le français et l’italien. L’arabe populaire (darija) a été incorporé au discours officiel, le bilinguisme réel arabe-français concerne 30% de la population. Pour l’Algérie, l’exposé tourne très vite autour du problème de l’usage du “berbère”, en rappelant que le nationalisme algérien né en France dans les années 1930 était bilingue kabyle- français, et qu’en 1980 le “printemps berbère” est né de l’interdiction d’une conférence de Mammeri. Quinze ans plus tard l’Etat algérien crée un Haut commissariat, puis en 2002 reconnait le berbère comme langue nationale, en 2016 comme langue officielle. Se pose alors la question de l’alphabet utilisé pour l’écrire, en particulier dans les affiches et signalisations de la voie publique: question résolue par une liberté d’utiliser des caractères latins, arabes ou tifinagh… Au Maroc, on rappelle que l’arabisation de l’enseignement vers 1975 s’est réalisée pour “casser” l’influence en milieu enseignant des “marxo- tiers mondistes” francophones, en utilisant des professeurs arabophones venus surtout du Moyen Orient, dont la langue parlée “populaire” était peu compréhensible pour les Marocains. L’usage officiel récent de langues berbères (en fait trois grandes variantes régionales au moins, toutes non écrites) concerne une part de la population plus forte qu’en Algérie. Si bien que des problèmes techniques (pour l’informatique en particulier) se posent: l’Etat marocain a tranché en faveur de l’écriture tifinagh. Dans la pratique enseignant, un gros problème de formation se pose, lié aussi bien aux usages des langes berbères qu’aux usages de l’arabe populaire.

 

Rappelons le contenu de l’exposition elle-même. Le musée national de l’éducation à Rouen présente pendant un an (avril 2017 : avril 2018) son exposition « L’école en Algérie, l’Algérie à l’école », essentiellement consacrée à l’époque coloniale (1930-1962). https://www.reseau-canope.fr/musee/fr/connaitre/les-expositions/exposition/lecole-en-algerie-lalgerie-a-lecole.html Ce choix permet de montrer comment l’Algérie coloniale a créé les élites modernes, qui gouvernent le pays depuis plus d’un demi-siècle, mais aussi à quel point la politique algérienne de la France a été hésitante et restrictive dans la formation de ces élites. L’abondance des documents disponibles permet une présentation très riche. La contre-partie pour le visiteur est parfois trop de dispersion, la faible visibilité de beaucoup de documents étant accentuée par la petite tailledes pièces ou des notices, présentées avec un éclairage discret.

 

Revenons à l’essentiel : une affiche de qualité, due à Jacques Ferrandez, des vidéos -27 au total – en particulier deux grands écrans où les orateurs vont à l’essentiel (entre autres, Marc Ferro, grand historien de la colonisation), une thématique ciblée sur ce qu’a été l’école pour ceux qui vont devenir « les algériens », alors que l’effort scolaire principal du gouvernement français portait sur ce qui était une province coloniale de la France. Les documents qui composent le volet « L’Algérie à l’école [en France] » montrent, classiquement, ce que fut la glorification de « l’œuvre de la France », mais aussi l’incorporation à la culture française d’un exotisme, certes mondial, mais dont l’exemple le meilleur est sans cesse cette Algérie située à une journée de bateau de Marseille. L’exposition est accompagnée par un livre qui est beaucoup plus qu’un catalogue d’accompagnement, coordonné par deux responsables de l’exposition, Jean-Robert Henry et Florence Hurowicz (Canopé éditions, 2017, in 4°, 110 p.)

 

la part des "indigènes" dans une classe primaire (Mostaganem, années 1920 (?)

la part des “indigènes” dans une classe primaire (Mostaganem, années 1920 (?)

Le livre, plus que l’exposition, fait une part très originale au thème peu connude ce que fut le développement d’un enseignement « franco-arabe » moderne dès 1850. Côté colonial, il est destiné à former dans trois medersas des gens de lois du droit privé musulman (fiqh), mais aussi des interprètes pour l’administration, des cadres scolaires et religieux. Enseignement de qualité qui dès le début du Xxe siècle assure la formation de petites élites algériennes modernes, parfois d’origine sociale modeste, qui vont penser la société algérienne du futur. Mais dans les années 1930- 1960 un autre enseignement moderne franco-arabe voit le jour à l’initiative du cheikh Abdelhamid Ben Badis, fondé sur une réforme moderniste de l’islam. Ces écoles privées, tolérées par l’administration, dépendant des dons des fidèles, atteignent surtout dans les couches moyennes urbaines des jeunes qui souvent suivent cette scolarité en même temps que celle des écoles laïques publiques purement francophones.

 

Autre chapitre plus détaillé dans le livre que dans l’exposition, les 50 ans de développement de l’école dans l’Algérie indépendante. C’est le temps d’une scolarisation intense : à partir d’une situation où moins de 10% des enfants « musulmans » étaient scolarisés en 1945 (avec un très fort déséquilibre au détriment des filles), les années 1945- 1962 font sans doute monter ce chiffre à25%… dans l’urgence puis dans la guerre. Alors vient l’effort de l’Etat algérien pendant le demi-siècle suivant, dans un contexte de très forte croissance du nombre d’enfants jusque vers 1985. Il aboutit à une scolarisation à peu près complète dès le début du XXIe siècle. Cette scolarisation, à tous les niveaux est un enjeu fondamental de la modernisation de l’Algérie, en particulier en ce qui concerne les modèles culturels et les langues utilisées. En 1962 les effectifs réduits d’enseignants français restés dans le pays sont considérablement renforcés par l’apport des coopérants, majoritairement financés par la France, pour participer à l’invention d’une formation moderne nouvelle (http://alger-mexico-tunis.fr/?p=565 J.-R. Henry a particpé a l’étude de cette invention). Les étrangers et une petite minorité d’Algériens sont aussi accueillis dans des établissements officiels français aux effectifs très fluctuants. Parallèlement s’impose dès 1966 une arabisation de l’enseignement public à tous les niveaux, fluctuante elle aussi, mais n’excluant totalement que l’enseignement scientifique au niveau universitaire. La langue arabe utilisée pose problème, comme le corps enseignant, en partie renforcé à la fin des années 1960 par des maîtres venus du Moyen-Orient. A aucun moment n’aboutissent les projets de prise en compte des langues maternelles non écrites que sont l’arabe dialectal (darija) et le berbère (tamazight). Enfin la liberté est donnée en fait à partir de1989 pour des écoles privées (généralement chères et donc très minoritaires), parfois arabophones, religieuses et liées au Moyen orient, plus souvent francophones et modernistes.

 

csm_2017-Alge__rie_livre_9353c430b4Le bilinguisme réel qui règne en Algérie plus encore qu’en Tunisie et au Maroc est le résultat de cet immense effort de scolarisation dont les contenus n’ont pas effacé l’héritage colonial.

Berbères: au long cours et dans le monde

Le 4 Février, une table ronde à Paris a présenté ce N° spécial de la revue l’histoire  au cours du Maghreb-Orient des livres (MODEL), à l’Hôtel de ville de Paris:65a4a21a-8f2b-44b8-a1ea-9f9c80071548

Berbères : De Saint Augustin à Zinedine Zidane Revue Histoire/ collections, janvier 2018, 98 p.

Cette table ronde, animée par Hafid Adnani (de la TV Berbère), comprenait Valérie Hannin et Tassidit Yacine. Bientôt les paroles échangées seront reprises ici.

En attendant, voici la note de lecture de C. Bataillon: “Les Berbères sont des Barbares comme les autres : pour les Romains, des gens qui ne parlent pas latins et sont quelque peu inférieurs, que ce soit au sud de la Méditerranée ou au nord des Gaules ou à l’est. Ce dossier affronte la difficulté de couvrir l’Afrique du Nord ou Maghreb « depuis les origines ». En évitant de monter en épingle des Berbères « rétrogrades » ou « identitaires » pour montrer comment en chaque lieu et en chaque moment des populations parlant toutes les variantes d’une langue « berbère » ont su s’adapter, se moderniser, résister, négocier, prendre le pouvoir, se soumettre, s’affirmer, dans un monde où du nord ou de l’est venaient des partenaires, des « maîtres » des « civilisateurs », en une complication pas plus forte au sud de la Méditerranée occidentale qu’au nord des Alpes ou à l’est du Rhin : Phéniciens de Carthage, Romains, Byzantins, Vandales, Arabes, Turcs, Espagnols, Français, Yankees, Soviétiques, Chinois. Ils parlent « tamazight » avec leurs grands-parents, leurs parents le parlaient entre eux, leurs grands parents le parlaient sur la place publique.

Le dossier de la revue Histoire se lit d’une traite, parce qu’il nous fait vivre une foule de personnages, d’autrefois ou de maintenant, pour comprendre ces presque trente millions de « berbères » actuels, au Maghreb comme en Europe et au Canada. Des écrivains et penseurs comme Apulée (auteur de L’âne d’or), comme Augustin (saint chrétien, mais aussi fils de bonne famille dont la mère, Monique, organisait en vain son beau mariage à Milan), comme Averroès (grand helléniste et ouléma à Cordoue), comme Ibn Khaldun (géographe, historien et politologue enseignant finalement au Caire), Mouloud Feraoun (instituteur et écrivain assassiné par l’OAS), Mouloud Mameri (écrivain kabyle … de France et du Maroc), des politiques comme la Kahina (juive, chrétienne ou animiste ?), comme le bachaga Mokrani (dévoué à une armée française qui le trahit), comme Aït Ahmed (un démocrate parmi les leaders du nationalisme algérien). Finalement, parler des Berbères, c’est parler du Maghreb profond, y compris si ce Maghreb parle arabe ou français, un monde qui se fabrique, pas qui se lamente sur ses origines. Et vers le sud ce monde berbère sert de pont avec le rivage saharien (Sahel), où les Touaregs sont au bord de cinq pays africains. Sans oublier que l’unification politique du Maghreb s’est fait sous deux dynasties berbères (Almoravides et Almohades).”

 

Edmond Charlot: à propos de Kaouther Adimi

E._Charlot_66n02-10_bd31 août 2017-    Le livre de Kaouther Adimi (Nos richesses) a redonné vie à la célèbre librairie du 2bis  de la rue Charras  (aujourd’hui rue Hamani), ouverte en 1936 par Edmond Charlot.Le livre nous raconte une fiction autour de ce lieu, aujourd’hui bibliothèque, qui serait sur le point d’être transformé en échoppe pour un marchand de beignets. Que les lecteurs se rassurent. Le lieu est toujours bibliothèque.  De toutes les façons, nous voyons tous les jours des librairies ou des cinéma qui se transforment en magasins d’alimentation, qui reste sensu stricto des produits culturels, et même pire en agences de banques.

Le livre a suscité un vif intérêt dans la presse et j’ai constaté que beaucoup de journalistes qui n’ont pas toujours vérifiés leurs sources ou qui formulent des hypothèses lorsque les témoignages sont insuffisants,  font souvent des erreurs. J’en ai relevé une dans l’article publié par Médiapart1 avec la photographie d’une librairie plastiquée en 1961.  Contrairement à la légende de la photographie, il ne s’agit pas de la librairie des vraies Richesses, qui n’a pas été plastiquée,  mais de la librairie Rivages que Charlot avait ouverte en 1954 dans le passage d’un immeuble en haut de la rue Michelet (Didouche aujourd’hui) La librairie avait été plastiquée à deux reprises.

J’ai passé mon enfance à Alger, dans l’immédiat après-guerre. Mon père, le peintre Louis Bénisti était un familier des librairies et des galeries dirigées par Charlot.

Il me parlait souvent de l’Alger des années 30 avec la fréquentation de Camus, Maisonseul, Miquel et Fouchet2, la boucherie de Gustave Acault, l’oncle d’Albert Camus, le théâtre du Travail et le théâtre de l’Équipe et naturellement de la librairie des vraies richesses, lorsqu’elle était fréquentée par Camus et Grenier puis lorsqu’elle devint le siège de la très grande maison d’éditions d’auteurs favorables à la résistance. J’ai souvent dit que depuis la disparition de mon père, je deviens le témoin par procuration de cette période antérieure à ma naissance.

im-1.phpMon père n’a pas été témoin de l’aventure parisienne des éditions Charlot. Par contre il a toujours fréquenté les librairies et les galeries dirigées par EC entre 1949 et 1962. Je m’aperçois que les articles nombreux consacrés à Charlot, depuis sa retraite à Pézénas mentionnent très peu cette période algéroise. Aussi je vais essayer en confrontant mes souvenirs personnels et quelques témoignages de faire une mise au point.

Entre 1940 et 1945, la librairie des Vraies Richesses est plus le siège de la maison d’éditions Charlot qu’une librairie vendant des livres. Charlot est absorbé par les livres à publier et par les tracasseries causées par la pénurie de papier rendant l’impression des livres très difficile. Louis Bénisti fait état dans un entretien que j’ai eu avec lui d’un nouveau local des éditions Charlot situé au 14 rue Michelet, local que Charlot a occupé après avoir laissé les Vraies Richesses à son frère Pierre. Ce local a servi de siège à la revue l’Arche dirigée par Jean Armrouche.  Max-Pol Fouchet collaborait avec Charlot, mais le siège de la revue Fontaine qu’il dirigeait se trouvait rue Lys du Pac.

J’ai rencontré Charlot pour la première fois vers 1950. Il revenait à Alger après une aventure éditoriale parisienne qui avait échoué. C’était rue Michelet, près du café de la Renaissance non loin de la librairie Rivages, qu’il dirigeait.  À  cette époque Charlot était plus libraire qu’éditeur. J’accompagnais souvent mes parents voir les expositions des peintres qui exposaient dans le sous-sol de la librairie Rivages.  Je me souviens très bien de ces expositions où j’ai été familiarisé aux peintres d’Alger d’une certaine avant garde qui refusait l’Orientalisme officiel. C’est ainsi que j’ai pu voir les expositions de Galliero, Brouty, Maria Manton, Pelayo, Simon Mondzain. J’avais été impressionné par les peintures de Bouqueton, car c’était la première fois que je voyais des peintures non figuratives  et j’avais été sensible aux couleurs orange qui dominaient l’ensemble de ses peintures. La galerie Rivages était voisine d’une autre galerie le Nombre d’or Boulevard Victor Hugo. Les visiteurs des deux galeries faisaient souvent  une halte à la Brasserie Victor Hugo, devenue l’abreuvoir des amateurs d’art. Au Nombre d’or, exposèrent des peintres amis de Charlot dont les œuvres étaient d’une dimension trop importantes pour pouvoir être exposées dans la galerie Rivages : Assus, Bénisti, Tona, les deux Sauveur : Galliero et Terracciano. Jean Sénac, qui venait de faire paraître le premier (et aussi le dernier) numéro de la Revue Terrasses3, organisa du 21 au 31 octobre 1953 une exposition de groupe qui eut un fort retentissement. Le groupe était composé de : Bouqueton, Benaboura, Baya, Nallard, Maria Manton, Simian, Jean de Maisonseul, Henri Caillet.

Durant cette période, Charlot n’a pas édité beaucoup d’ouvrages. Il publia cependant un essai sur Federico Garcia Lorca4 d’Emmanuel Roblès et un carnet de dessins de Brouty5 préfacé par Roblès : Un certain Alger. Ce dernier étant coédité avec Bacconier.

Une dernière manifestation de la revue Rivages dont j’ai été témoin a été une grande séance de dédicaces, à laquelle participaient : Emmanuel Roblès, Mouloud Feraoun, Edmond Brua, Jean Sénac, Mohamed Dib et beaucoup d’autres. C’est ainsi que mon père m’a présenté Mohamed Dib qui  sortait de la librairie.

Au printemps 1954, Edmond Charlot quitte le 48 de la rue Michelet et s’installe au 90 de la même rue à l’angle de l’avenue Claude Debussy dans la galerie passage d’un immeuble. Il vend surtout des livres d’occasion et les clients souscrivent des abonnements de lecture. Pour les expositions, il prend possession d’un  hall de commerce de la Société Comte-Tinchant. C’est ainsi que Assus, Bénisti, Tona, Galliero, Burel, Maria Moresca, Rollande, Benaboura, Bouzid, Tiffou, René Sintès, François Fauck,  Durand, Nicole Algan, Maurice Chaudière et beaucoup d’autres exposèrent dans cette galerie6.

En 1961, la librairie est plastiquée à deux reprises. Charlot ferme sa librairie et rentre à la radio (France V ou radio-Algérie) où il travaille comme animateur. Il réalise des entretiens avec les peintres. Charlot quitte Alger à l’automne 62 et il reviendra fin 65. Il dirige l’éphémère galerie Pilote (Rue Abane Ramdane, ex-Colona d’Ornano), où il exposera Baya, Khadda et Aksouh. Sa compagne Marie Cécile Vène ouvre une boutique d’antiquités boulevard Salah Bouakouir  (ex du Telemly, Belkacem Krim aujourd’hui) en face de l’Aéro-habitat.  Il est alors nommé attaché culturel et participe aux travaux du Centre Culturel Français dirigé par Pierre Delarbre, puis René Gachet. Il sera ensuite attaché culturel à Izmir et à Tanger puis prendra sa retraite à Pézénas.

Jean-Pierre BÉNISTI (cet article provient du blog http://www.aurelia-myrtho.com

NOTES

  1. Pierre Benetti : « Nos Richesses. » : Alger, capitale littéraire. Médiapart, 26 août 2017 https://www.mediapart.fr/journal/culture-idees/260817/nos-richesses-alger-capitale-litteraire
  2. Max-Pol Fouchet : Un jour, je me souviens Éditions Mercure de France, 1969. et Louis Bénisti : On choisit pas sa mère. L’Harmattan. Paris, 2016
  3. Jean Sénac : Visages d’Algérie. Regards sur l’art. Documents réunis par Hamid Nacer-Khodja. Préface de Guy Dugas. éditions Paris-Méditerranée, Paris 2003 et Revue Terrasses., Juin 195 Ce numéro unique de Terrasses est une véritable anthologie de la littérature algérienne avec aux côtés de textes de Féraoun, Dib, Sénac, le retour à Tipasa de Camus.
  4. Emmanuel Roblès : Garcia Lorca. Rivages, 1949,
  5. Charles Brouty : Un certain Alger, 30 dessins présentés par Emmanuel Roblès et recueillis par Rivages.
  6. Jean-Pierre Bénisti : Edmond Charlot et les peintres. Revue L’Ivresq. N° 38 février-mars 2014

À consulter :

Revue Loess n°13, 26 janvier 1984   « Alger au temps des Vraies Richesses. » Témoignages d’Armand Guibert, René-Jean Clot, Louis Bénisti, Blanche Balain, Enrico Terracini, Marcel Pouget, Jules Roy, René Izac, Henri Chouvet, Jean de Maisonseul, Himoud Brahimi.

Revue Impressions du Sud  n° 15-16 été-automne1987p.4-12 Les souvenirs d’Edmond Charlot, les Vraies Richesses ; n°17, 1° trimestre 1988, l’éditeur de la France libre p.54-62, n°18, 2° trimestre 1988 p.56-64 L’aventure parisienne, entretiens avec Edmond Charlot réalisés par Frédéric Jacques Temple.

Revue L’Ivresq N° 38 février-mars 2014 Numéro spécial Centenaire Edmond Charlot

FJ Temple : Beaucoup de jours, faux journal. Arles, Acte Sud 2009

François Bogliolo, Jean-Charles Domens, Marie-Cécile Vène. Edmond Charlot Catalogue raisonné d’un éditeur méditerranéen. Domens, Pézénas 2015.

Films: Alger au temps des Vraies Richesses de Geoffroy Pyère de Mandiargues et F-J Temple. Production FR3, 1991

Edmond Charlot, éditeur algérois. Un documentaire de Michel Vuillermet. 2005