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LECTURE MAHMOUD DARWISH À MONTOLIEU

L’association Coup de soleil sera au printemps des poètes à Montolieu, village du livre !

Le samedi 7 mars à 18h, au Musée des Arts et Métiers du Livre, Montolieu, Aïcha Moghrabi lira des poèmes de Mahmoud Darwish, dans le cadre de l’exposition « La terre nous étroite », rétrospective de Michel Boucaut.

Un événement en partenariat avec Coup de Soleil Occitanie.

 

 

 

 

Au MODEL 2020, Sous le soleil, les armes, dialogue de Philippe Laïk avec les lycéens


Philippe Laïk
, dialogue avec les lycéens autour de son livre Sous le soleil, les armes (Le temps des cerises, 2019). Un roman autobiographique d’appelé au service militaire dans la guerre d’Algérie. Il explique à quel point les jeunes soldats découvraient un pays totalement inconnu, eux qui souvent n’avaient jamais voyagé hors de chez eux. Il décrit l’ennui plus fréquent que l’horreur dans cette « guerre ». Lui-même est victime d’un quiproquo : il demande à être affecté au service cinéma de l’Armée, lui « cinéphile ». On le baptise maître-chien dans une unité combattante, comme  « cynophile ». Puis la prise de conscience politique vient après le retour à la vie civile en France, jusqu’à la manifestation parisienne de l’enterrement des victimes du métro Charonne.

La lecture de son livre nous présente ce que fut le quotidien de l’auteur, certes plus politisé que « la moyenne » des soldats pris dans cette guerre. La complication : ce parisien a quelques attaches familiales à Oran, il est donc un peu moins perdu dans cette Algérie qu’il ne découvre pas à partir de rien. Pour lui comme pour ses camarades, en contre-point de la guerre, la frustration permanente de se faire « voler » deux ans de vie, au moment où on sort de l’adolescence, où dans la société française qui se modernise alors à grande vitesse, on aurait « droit » à une liberté ; entre autre sexuelle, qui est remplacée par les tristes expériences de la prostitution, par la recherche systématique de la « planque » qui permet d’éviter les risques, mais tout autant d’éviter la promiscuité de la chambrée. (Claude Bataillon)

Autre lecture pour ce roman:

Les gens qui connaissent l’œuvre du poète algérien Jean Sénac auront compris que le titre de ce roman est une variation sur le titre du recueil Le soleil sous les armes publié par le poète aux éditions Subervie en 1957.
L’auteur du roman, Philippe Laïk, fait d’ailleurs de Jean Sénac un personnage de sa fiction, qui pour être un roman n’en emprunte pas moins beaucoup à la réalité. Le narrateur, qui est en grande partie l’auteur, revient sur un épisode qui a pris place dans les années 1956-1958 (alors qu’il avait entre 19 et 21 ans). Il a fait partie des « appelés » de la Guerre d’Algérie qui par malchance ont été amenés à y jouer les prolongations, et c’est ainsi qu’il a passé plus de vingt-six mois de sa vie sous les drapeaux, pour reprendre l’expression consacrée. C’est évidemment beaucoup et l’on comprend à la fois pourquoi, en sortant de là, son premier désir a (sans doute) été d’oublier et pourquoi il n’y est pas vraiment parvenu puisqu’en 2019, il choisit de se faire romancier pour raconter ces années-là, lui dont le métier est d’être cinéaste : sa passion cinéphilique précoce apparaît très nettement dans les souvenirs de jeunesse que nous livre son roman : Ah ! François Truffaut et les Cahiers du cinéma , on dirait bien que ce sont des compagnons et une présence mentale qui l’ont aidé à tenir pendant les interminables 26 mois !
Et pourtant, Philippe Laïk ne fait pas le choix de l’horreur si l’on peut dire les choses ainsi et ne se montre pas particulièrement révolté ou indigné, en tout cas pas autant qu’on pourrait le supposer pour avoir traversé une telle épreuve. Certes, il n’embellit en aucune façon les événements et ne cherche pas à leur trouver un aspect positif. Dès les moments dont il parle et qui se situent dans la première partie de la guerre, l’idée s’impose que tous les efforts de l’armée française ne serviront a rien et que la marche des Algériens vers l’indépendance est inéluctable.
Le sentiment national qui les anime est d’une force telle qu’il finira par s’imposer ; et d’ailleurs le récit qu’il fait des événements comporte des épisodes où l’on voit la désertion (avec armes et bagages, c’est le cas de le dire ) des supplétifs algériens très présents aux côtés des soldats français. L’un des aspects intéressants du livre de Philippe Laïk est de montrer que l’un n’empêche pas l’autre, c’est-à-dire que ces mêmes Algériens peuvent à la fois travailler honnêtement pour l’armée française qui les emploie et porter en eux le fort sentiment de leur appartenance algérienne. Il ne s’agit pas d’un double jeu conscient et organisé mais plutôt d’une situation qui pour eux est double en effet.
Ce qui est appréciable dans le livre de Philippe Laïk est qu’il ne véhicule pas de sentiment haineux, même lorsqu’il s’agit de pauvres jeunes gens massacrés sous les yeux du narrateur au cours des tristement célèbres «accrochages» ; le racisme forcément présent ici ou là, n’est pas de son fait. Né à Paris dans un milieu de bourgeoisie juive moyenne, c’est un garçon plutôt heureux jusqu’à ce qu’il se trouve mêlé (le mot est faible) de force à cette guerre catastrophique dont il n’a jamais rien su auparavant et l’on est tenté de dire même pendant. La politique ne l’intéresse guère, comme on l’a dit ce qu’il aime est le cinéma, les sorties en boîte pour écouter du jazz, la bonne cuisine et les bons vins, les jolies filles aussi, de façon normale puisque qu’il est précisément à l’âge de l’éducation sentimentale et sexuelle (bientôt rattrapé par un petit frère qui en arrive là à sa suite). L’un des intérêts du livre, et il n’est pas négligeable, est de nous montrer ce qu’était un jeune Parisien des années 50, plutôt cultivé à sa manière en tout cas, heureux au sein de sa famille et sans trace de révolte, sans égoïsme non plus car on voit bien pendant ses années d’Algérie qu’il se montre généreux et sans préjugés à l’égard de ses compagnons moins chanceux que lui.
Cette absence de révolte obtient d’ailleurs un effet inattendu parce qu’en tant que lecteur on est amené à se dire avec consternation que ce garçon n’a décidément rien à faire dans la galère où il se trouve entraîné (et dont il avait d’abord espéré sortir, sans le moindre scrupule, grâce aux relations de son père) .En ce sens, l’intérêt du livre est de montrer un personnage qui n’a rien de remarquable, alors qu’on a le sentiment d’avoir lu plus souvent des souvenirs de cette même guerre sous la plume de garçons qui étaient dès le départ plus engagés politiquement ou qui le sont devenus pendant les événements. Il y a là aussi une confirmation de ce qu’on sait par ailleurs à savoir que les Français de France dits Français moyens se souciaient fort peu de l’Algérie jusqu’à ce qu’on les y force, de manière inopinée pour la plupart d’entre eux, et évidemment détestable .
Les petits moments de vie ordinaire qui viennent ponctuer le roman çà et là, en fonction des permissions accordées aux soldats, sont eux aussi représentatifs de cette vie française du siècle dernier, avant « le retour du grand Charles »—c’est le titre d’un des derniers chapitres du livre. Il est clair que le narrateur n’est pas prêt pour passer à l’OAS lorsqu’arrive le moment de cette criminelle aventure.
Une des qualités appréciables du livre de Philippe Laïk est sa discrétion, le mot signifiant dans ce contexte qu’on ne prétend pas se mêler de ce qu’on ne connaît pas ou pas bien et encore moins de polémiquer à ce propos. Ce romancier parle de ce qu’il a vu et vécu, et s’il se donne le plaisir d’un peu de fabulation, cela ne concerne pas les événements collectifs. Lorsqu’il raconte qu’on l’a nommé maître-chien par erreur, alors qu’il s’était déclaré cinéphile et non cynophile comme on l’a cru, c’est presque trop beau pour être vrai mais qui sait ? Et l’important est en fait qu’il s’attache à son chien comme à l’un de ses plus fidèles compagnons, après lui avoir consacré de très belles pages… (Denise Brahimi, Lettre culturelle franco-maghrébine, mars 2020)

Bibliothèque Couronnes, Paris, Maghreb -Orient des livres hors les murs: Karim Amelal et Brahim Metiba, 31 janvier 2020

Dialogue des deux romanciers avec la journaliste Sadia Messaoudi:

17h/ 19h, sur le thème Retours en Algérie, puis dédicace

voir le flyer: http://coupdesoleil.net/wp-content/uploads/2020/01/Rencontre-RETOURS-EN-ALGÉRIE.pdf

 

Récits d’enfance: Abderrahmane Benkloua

Abderrahmane Benkloua, Mostaganem, dure enfance en Algérie, années quarante et cinquante, L’Harmattan, préface de Jean-Pierre Piéchaud, 2019, 171 p.

L’auteur, connu en France comme peintre et comme acteur de cinéma, nous raconte son enfance et son adolescence dans la périphérie rurale de Mostaganem. Son éducation chaotique a lieu dans les écoles coraniques, où il se rend à grands risques car le monde qui l’entoure est peuplé de monstres et de démons. Ce monde cependant n’est plus « traditionnel », car plus que par le colonisateur français il a été bouleversé en 1942 par l’arrivée de l’armée américaine, qui laisse derrière elle une abondance de produits industriels inconnus que chacun cherche à récupérer. C’est dès 12 ans qu’il travaille comme « apprenti » chez un fermier- colon, mais aussi souvent chez des employeurs arabes, sur ces terres de vignes, de vergers et de maraichage au milieu des quelles il vit. Il comprend vite que trouver un « vrai boulot » passe par l’apprentissage du français écrit, qu’il acquiert en cours du soir : cela débouche sur son départ en émigration en France, qui clôt le livre.

Dans un style sec, Benkloua rejoint les nombreuses histoires d’enfance qui sont une des meilleures sources pour comprendre comment les populations maghrébines se sont « modernisées » dans le monde colonial. On pense aux mémoires de Zeghidour, http://coupdesoleil.net/blog/zeghidour-rememorer-les-camps-de-regroupement-de-la-guerre-1954-1962/, à La Temesguida de Aïsa Touati http://coupdesoleil.net/blog/la-temesguida-une-enfance-dans-la-guerre-dalgerie-aissa-touati-et-regis-guyotat/. En remontant plus loin la mère de Jean Amrouche, Fadhma http://alger-mexico-tunis.fr/?p=763. Ces enfances « musulmanes » et coloniales, il faut les replacer dans le mouvement plus large des bouleversements de la Méditerranée, que Leila Sebbar a si bien collectées : http://coupdesoleil.net/blog/leila-sebbar-enfances-algeriennes-2014-2016/ http://coupdesoleil.net/blog/leila-sebbar-une-enfance-juive-en-mediterranee-musulmane-2012/

(Claude Bataillon)

 » LE CHAT DU RABBIN Tome 9, La reine de Shabbat  » de Joann Sfar ( Editions Dargaud poisson pilote 2019)

 

Le neuvième opus de l’histoire du célèbre félin nous permet de remonter le temps, avec l’enfance de Zlabya, à qui son père le rabbin n’ose pas dire que sa mère est morte, et qui tient dans ses bras un chaton. Celui ci va vite acquérir le langage humain grâce à la consommation du perroquet du Rabbin. Le mystère est enfin levé !
Comme les précédents albums, celui ci entrelace les histoires, comme sait le faire de conteur Malka et son lion retraité, qui raconte la vie du rabbin aux petits Algériens pourtant un peu méfiants de ces histoires de juifs.
Ce neuvième album abonde de réflexions bibliques hilarantes, de dialogues philosophiques entre le rabbin et son chat. Les jeunes filles s’émancipent, Zlabya et son amie Knidelette (dans le chat du rabbin, les filles ont presque toutes des noms de pâtisseries…) courent les rues la nuit. L’album se termine sur un épisode à venir, comme savent le faire les conteurs. Comme chaque fois, on essaie de reconnaître dans le dessin de Sfar des paysages de l’Algérois. On croit entendre des accents dans les tournures des paroles des personnages .
Chaque album est un petit voyage.

Michel Wilson (repris de la Lettre culturelle franco-maghrébine N°38, novembre 2019)

» TOUTES LES COULEURS DE MON DRAPEAU  » de Mabrouck Rachedi ( Ecole des loisirs 2018)

Notre lettre n’avait pas eu l’occasion de parler de littérature jeunesse. Ce récent livre de Mabrouck Rachedi nous permet d’aborder ce pan de l’édition qui offre des œuvres intéressantes et ouvre les esprits adolescents à des sujets importants.
On connaît Mabrouck Rachedi pour plusieurs romans qui on connu le succès, comme « Le petit Malik » ou « La petite Malika », ce dernier co-écrit avec sa sœur, Habiba Mahany. « Et encore « Tous les hommes sont des causes perdues ».
Dans « Toutes les couleurs de mon drapeau », l’auteur met sa remarquable capacité à faire s’exprimer l’enfance et la jeunesse au service d’un livre destiné à ce public.
Ce petit livre décrit le cheminement de Selim, bon élève de 5ème, qui va renouer avec ses racines algériennes en abandonnant un temps son statut d’enfant sage en devenant l’ami du cancre Rédouane. On est bien sûr dans une forme de « feel good movie », un récit où tout se finit bien, comme on rêverait que se déroulent les histoires de relations enseignants-élèves. Rédouane prend même goût aux études !
Mais l’auteur sait entraîner ses jeunes lecteurs dans un cheminement un peu chaotique avant d’arriver à un dénouement promettant un avenir meilleur. La prise de conscience de soi passe par un moment de révolte, d’indiscipline, de (gentille) sortie de route. C’est un cours sur la guerre d’Algérie qui est le déclencheur de cette crise. La jeune enseignante d’histoire-géographie débutante va un temps faire les frais de cette révolte, de cette prise de conscience identitaire, avant de comprendre tout le profit mutuel que ses élèves et elle peuvent en tirer. Les parents de Selim vont discipliner au passage leur course à la réussite professionnelle pour retrouver une vie plus équilibrée.

Sans avoir l’air d’y toucher, Mabrouck Rachedi propose un scenario de réconciliation mémorielle et éducative dont on peut tirer profit, une sorte de parabole amusante que peuvent certainement décrypter ses jeunes lecteurs. Quand la parole se met à circuler avec les parents et les grand-parents de Sélim, cela peut constituer un stimulus pour qu’ils aillent à leur tour solliciter les leurs pour construire leur propre univers familial…
L’auteur est aussi animateur d’ateliers d’écriture. Faire travailler de jeunes publics par l’écrit sur des récits inspirés de celui-ci produit sans nul doute de riches résultats permettant à bien des Sélim et Rédouane de prendre toute leur place dans le société, forts de leurs appartenances multiples.

Michel Wilson (repris de la Lettre culturelle franco-maghrébine N°38, novembre 2019)

» LITTERATURE ALGERIENNE. ITINERAIRE D’UN LECTEUR », entretiens avec Amel Maafa, postface par Naget Khadda , (édition Elkalima, 2019)

Charles Bonn, Universitaire dont la carrière s’est terminée à Lyon, vient de publier en Algérie un retour sur son cheminement professionnel et même sur son parcours conçu plus largement. Il use d’une forme originale et dialoguée, celle d’entretiens avec une collègue plus jeune, qui l’aide à revenir sur son passé. Enseignant et chercheur, Charles Bonn s’est très largement consacré à la littérature algérienne et le livre se focalise sur les rapports qu’il a entretenus avec elle. La matière, forcément savante, aurait pu être ingrate, or elle ne l’est pas, parce que la relation qui est évoquée, entre un lecteur et des auteurs ou des œuvres, est présentée comme une sorte d’aventure personnelle, parfois intime, d’où le « je » du narrateur (comme on dit en littérature), n’est jamais absent.
S’agissant d’un cheminement ou parcours, il ne pouvait être que chronologique, et de ce fait le livre a le mérite d’une grande clarté qui donne une sorte de logique à la succession des différentes étapes. Charles Bonn mélange souvent les données personnelles et les données historiques, les unes et les autres composant un ensemble de déterminations, d’où la part du hasard n’est pourtant pas exclue. C’est ainsi que dès le premier chapitre « Avant l’Algérie », on voit comment ont pu jouer sur ses engagements et ses choix, aussi bien un événement collectif d’importance, comme mai 68, que les circonstances particulières de sa naissance, c’est-à-dire de ses appartenances familiales. Mais ne déflorons pas le sujet !
Le Maghreb est entré dans sa vie principalement sous la forme de l’Algérie : six années d’enseignement à Constantine dans l’est du pays (ce qui sans doute le prédisposait à lire la Nedjma de Kateb Yacine, centrée sur cette région) ; mais aussi à l’Université de Fès où il a acquis pendant deux ans la connaissance du Maroc. Du fait qu’il convoque la littérature algérienne dans le titre du présent ouvrage, on peut supposer que c’est elle qu’il privilégie, en tout cas les quatre écrivains qu’il dit avoir rencontrés au sens profond du mot « rencontre » sont des Algériens, dont le plus ancien par l’âge est Mohammed Dib, auquel on rendra hommage pour le centenaire de sa naissance, l’an prochain en 2020.
Charles Bonn a été à la fois chercheur et enseignant, comme devraient l’être tous les universitaires. Ce sont deux domaines d’activité qui l’ont conduit à mener à la fois à une action pratique et à une recherche théorique, notamment pendant la longue période de sa vie (1986-1999) où il a enseigné dans l’une des universités de Paris, à Villetaneuse, animant ce qui est certainement, ou a été, l’un des plus grands centres français des études francophones. On sait que celles-ci se consacrent aux œuvres littéraires écrites en français hors de France, confrontant cette langue à des cultures et à des civilisations qui se sont développées hors de l’hexagone, comme on dit de manière imagée. La francophonie a des aspects multiples et de ce fait on peut en proposer plusieurs définitions mais surtout plusieurs conceptions, ce qui ne peut manquer d’entraîner divers débats, auxquels le livre de Charles Bonn fait place en toute compétence : son 5ème et avant-dernier chapitre leur est entièrement consacré.
Cependant Charles Bonn n’est pas de ceux dont la vie s’achève quand sonne l’heure de la retraite. Le temps qui suit n’est pas celui du vide, d’autant moins qu’il prolonge, plus ou moins activement et sous des formes variées, ce dont on peut mesurer la richesse à lire le ou plutôt les bilans que ce livre contient.
Sur la littérature algérienne et la francophonie, on est aidé à comprendre et à apprécier le cheminement de Charles Bonn, par la longue postface de Naget Khadda, universitaire algérienne qui a beaucoup échangé avec lui et qui en connaît mieux que tout autre les préoccupations. Ils ont été et ils sont ce qu’on appelle, dans d’autres types d’organisation, des « compagnons de route », terme qui implique beaucoup d’actions partagées et qui inclut même les différences ou les différents !
Le grand intérêt de ce livre est de ne pas être clos sur lui-même mais d’ouvrir au contraire, en suscitant notre curiosité, sur ce que feront les nouvelles générations. La francophonie est forcément une histoire vivante et qui bouge. Le livre de Charles Bonn nous parle beaucoup de ce qu’est la littérature d’une part, l’Algérie de l’autre et surtout de ce qui se passe au contact de l’une et de l’autre. Il y ajoute forcément sa part de subjectivité mais il s’agit de deux entités qui dépassent tout individu particulier et qui le débordent dans le temps. On ne peut que souhaiter, pour les lecteurs de l’avenir, un livre dont le projet serait, sera, comparable au sien mais qui forcément sera autre et pourtant aussi passionnant que le sien.
Puisqu’il s’agit du dépassement d’un travail individuel et de sa projection vers les autres, il est important de mettre en valeur pour finir un travail dont Charles Bonn peut être légitimement fier, même s’il a été aussi pour lui source de déception. Il s’agit de l’établissement d’une banque de données appelée Limag = Littératures du Maghreb. L’idée était d’engranger le plus possible d’informations dûment contrôlées sur ces littératures et les recherches dont elles ont été l’objet. Grâce à l’informatique la possibilité était et est toujours donnée à tout un chacun de les consulter gratuitement. Mais il est clair que cette action, pour que ses résultats soient fiables, a besoin d’être menée continûment, ce qui est comme on l’imagine sans peine une tâche énorme et incessante, propre à faire reculer les meilleures des bonnes volontés. Limag manque de bras ou de cerveaux, quels que soient les mots pour le dire. Le livre autobiographique et parfois émouvant de Charles Bonn va-t-il susciter de nouvelles vocations ?
Denise Brahimi (repris de la Lettre culturelle franco-maghrébine N°38, novembre 2019)

Voir la présentation du livre au Centre culturel algérien à Paris le 29 janvier 2020 http://coupdesoleil.net/blog/centre-culturel-algerien-presentation-du-livre-de-charles-bonn-29-janvier-2020/

« LE PREMIER CONVOI ,1848 » de Michèle Perret, (éditions Chèvre-feuille étoilée, 2019)

« LE PREMIER CONVOI ,1848 » de Michèle Perret, (éditions Chèvre-feuille étoilée, 2019)

Ce livre peut être considéré comme un roman historique, dès le titre on peut voir qu’il est daté et l’auteure explique elle-même comment elle s’est donné une information précise, à laquelle renvoie une « bibliographie sommaire », sur les trois aspects de son récit, réservant pourtant la place de l’imagination romanesque dans l’invention de ses principaux personnages.
Quels sont donc ces trois aspects clairement distincts ? Ils découlent du moment et du lieu choisis comme points de départ (au sens propre du mot départ). L’action se passe d’abord à Paris, dans un milieu populaire, aux premiers mois de ce qui est connu historiquement comme « la Révolution de 1848 ». Cette révolution, qui a finalement abouti au Second Empire, a consisté en une série d’émeutes de la part de ceux qui voyaient dans l’éviction du Roi Louis-Philippe l’occasion d’en finir définitivement avec la Royauté, au profit d’une République sociale espérée depuis la première Révolution française, celle de 1789. La première partie du livre de Michèle Perret se passe donc à Paris, et l’on y voit notamment comment ceux qu’on appelait les émeutiers sont fortement menacés par la répression des forces de l’ordre.
Dans la deuxième partie du livre, on assiste à la mise en œuvre d’un autre projet, dont l’idée est née parmi les plus hautes instances de l’Etat, ici représentées par le célèbre homme de lettres et néanmoins politicien Lamartine. La solution trouvée aux risques d’émeute consiste à envoyer un certain nombre de ces gens qui sont sans emploi et sans argent, donc potentiellement dangereux, en Algérie, pays encore très mal connu mais qui progressivement depuis le début de la conquête militaire, est en train de devenir ce qu’on appelle une colonie de peuplement. Le récit de Michèle Perret montre assez minutieusement, étape par étape, comment ses personnages (ceux qu’elle a inventés pour les besoins du livre) vont d’abord de Paris à Marseille, principalement par voie fluviale mais aussi par train, et finalement sont emmenés par bateau jusqu’à la région d’Oran en Algérie où l’armée les attend pour les y installer en tant que colons.
Enfin et c’est sans doute la partie majeure du livre (dont la composition cependant est bien équilibrée), on assiste aux tout premiers débuts de la colonisation au sens le plus concret du mot, c’est-à-dire exploitation de la terre par une agriculture même sommaire pour en tirer les seuls moyens possibles d’une difficile voire improbable survie. L’auteur décrit les efforts des colons, qui globalement ne sont pas vains mais qui ne s’en heurtent pas moins à des obstacles redoutables et variés. D’autant que les personnages qui se lancent dans l’entreprise appartiennent au peuple de Paris, comme on l’a vu dans la première partie du récit, et qu’ils ne sont nullement préparés à travailler la terre, dont ils ignorent tout.
Chaque partie du livre apporte des sujets de réflexion , à partir de l’épisode historique initial dont l’auteure s’est emparée à juste titre car on ne le connaît pas avec précision, même si on en a entendu parler. Elle nous rappelle qu’en octobre 1848 (huit mois après le soulèvement du 22 février contre Louis-Philippe) dix-sept convois d’hommes, de femmes et d’enfants sont partis pour l’Algérie, séduits par une propagande aguichante et forcément trompeuse sur les plaisirs qui les attendaient de l’autre côté de la Méditerranée. La perte en vies humaines va être considérable, la dureté des conditions de vie mais aussi le choléra en étant les causes principales dans la période assez brève qui nous est montrée. Cependant le courage et l’acharnement de certains de ces gens qui sont devenus pour ainsi dire colons malgré eux font que l’entreprise ne sera pas vaine et finira par se développer. Le récit de Michèle Perret n’est pas hagiographique, les personnages qu’elle nous montre sont loin d’être des saints, il y a même parmi eux de franches canailles, qui l’étaient déjà quand ils appartenaient au peuple parisien (ce qu’on appelle « la lie du peuple ») et qui se sont joints au convoi par pur aventurisme, dans le vague espoir de faire fortune. On voit aussi que certains ou certaines s’avèrent incapables de mener une vie aussi dure et s’inventent des solutions qui ne sont pas toutes honorables. Cependant il y a quelques figures magnifiques que l’auteure distingue par une évocation soignée, notamment celle d’une femme belle et bonne, généreuse et instruite, qui a su mener une vie de femme à la fois honnête et libre et qui au bout du conte, alors qu’elle aurait pu en partir, choisit de rester là où cette aventure imprévue l’a amenée. De manière générale, au sein d’une même catégorie sociale, les personnages de Michèle Perret sont bien différenciés et elle les aborde sans préjugés, sans doute grâce à une distance historique qu’elle maintient entre eux et nous. Il n’y a aucun pathos dans son écriture , alors que nombre des événements qu’elle évoque auraient pu lui permettre une dramatisation. On trouve dans son livre l’idée qu’on ne peut exiger des très pauvres, ceux qu’à l’époque d’Eugène Sue et du Victor Hugo des Misérables on appelait les gueux), un respect des valeurs morales et humanistes. A côté de cette femme magnifique qui choisit délibérément de rester à la colonie et de la faire vivre, notamment en élevant des enfants qui ne sont pas tous les siens, on en trouve une autre, encore très jeune, dont l’origine est si misérable qu’elle ne peut résister au besoin obsessionnel d’effacer le passé en s’élevant socialement.
Une des réflexions qu’on peut aussi tirer du Premier convoi concerne un aspect particulier de l’entreprise de colonisation. Il s’agit d’un point qui aurait dû être essentiel mais qui dans la mesure du possible a été volontairement occulté, à savoir la relation entre les colons et la population arabe indigène. Il apparaît dans le livre comme la préfiguration des difficultés (le mot est faible) propres à entacher cette relation dans l’avenir. On voit en effet comment une amitié réelle qui avait commencé à se développer entre un Arabe et deux Françaises cause finalement la mort du premier, un jeune homme arabe de très bonne volonté : il est condamné à tort pour un crime qu’il n’a pas commis et joue donc le rôle de bouc émissaire, alors même que les autorités françaises savent parfaitement ce qu’il en est mais estiment ne pouvoir faire autrement. Michèle Perret en fait le constat, sans indulgence, avec son habituelle impartialité.
Denise Brahimi (repris de la Lettre culturelle franco-maghrébine N°38, novembre 2019)

« UPPERCUT » de Ahmed Kalouaz (éditions du Rouergue, 2017)

Ahmed Kalouaz a écrit ce très court livre pour de jeunes adolescents, dès l’âge de douze ans. Il y est question d’Erwan, dont le père est sénégalais et la mère bretonne, et qui a tant de mal à s’accommoder de la vie dans un collège (ou dans des collèges successifs) qu’il a fallu le mettre dans un internat de montagne, parmi d’autres garçons en marge du système scolaire. Pour Erwan, la difficulté de supporter soi-même et les autres se traduit notamment par des manifestations fréquentes d’agressivité. Mais il est moins démuni que d’autres parce qu’il a découvert la possibilité de recourir à la boxe pour se calmer : « Moi j’avais la boxe pour m’occuper le corps et la tête, ça allait à peu près. »
Il s’est donné pour idole un boxeur noir américain Rubin Carter, surnommé L’ouragan, ce qui n’a pas que des effets apaisants car ce dernier, en 1966, a été condamné injustement et de manière révoltante à la prison à perpétuité.
Cependant Erwan, partagé entre révolte et volonté de se maîtriser, trouve dans la vie à la campagne, à l’occasion d’un stage équestre, l’occasion de confrontations qui l’aident à grandir (Uppercut entre dans la catégorie des romans ou récits de formation). Même ou justement parce qu’il lui faut constater que le racisme, omniprésent dans le langage de ses interlocuteurs, n’empêche pas certains d’entre eux d’être bons sous leur rude apparence, et vraiment désireux de l’aider.
Tous les cas ne sont pas semblables et certains des compagnons d’infortune d’Erwan sont dans des difficultés si grandes qu’elles les amènent à commettre des fautes graves. Il faut à Erwan le courage de rompre avec l’un d’entre eux malgré une sorte d’amitié qui aurait pu les unir si cet autre garçon n’avait voulu faire de lui le complice de ses mauvais coups. La boxe et les chevaux aideront sans doute Erwan à supporter cette rupture nécessaire. Le livre est bien fait parce qu’il n’est ni moralisateur ni prêchi-prêcha, mais tout simplement émouvant.
Denise Brahimi (repris de la Lettre culturelle franco-maghrébine N°38, novembre 2019)

« MES COMBATS DE FEMME » de Sarah Ourahmoune, (éditions Robert Laffont , 2019)

« MES COMBATS DE FEMME » de Sarah Ourahmoune, (éditions Robert Laffont , 2019)

Ce livre est présenté, sans doute par l’éditeur, comme « l‘incroyable destin de la boxeuse Sarah Ourahmoune, combattante du droit des femmes ». Plutôt qu’incroyables, on pourrait dire que les performances de cette encore jeune femme(née en 1982) sont rarissimes, pour un ensemble de raisons : parce que c’est une femme qui a choisi la boxe alors que ce sport est pratiqué très majoritairement par des hommes, parce que cette femme est d’origine maghrébine, née d’une mère algérienne et d’un père marocain (d’ailleurs vite séparés), et enfin parce que les succès qu’elle a remportés dans sa vie sont parmi les plus grands qui soient : championne du monde en 2008, vice-championne olympique en 2016, et encore, ce n’est là qu’une faible idée de ses très nombreuses victoires. Ce qui ne l’a pas empêchée, dans le même temps, d’être enceinte puis mère, et de pousser très loin, notamment jusqu’à Sciences-Po, de brillantes études dans le domaine de l’entreprise, management, communication.
L’explication qui vient évidemment à l’esprit, au vu de son histoire personnelle, est que dès l’enfance, elle a été poussée (ou tirée vers le haut) par un désir très fort d’échapper à la médiocrité de son milieu familial ; et pour commencer au destin de sa mère, qui lui a servi de repoussoir. Cette mère, femme remarquable, curieuse de tout, n’a pas eu assez de son immense énergie pour élever ses enfants, les nourrir certes mais surtout les pousser à faire des études, en dépit de tous les obstacles et principalement du manque d’argent. Il est certain que Sarah sa fille l’admire mais qu’elle a toujours voulu aller au-delà.
Cependant, ce qui frappe dans le récit de Sarah Ouahmoune n’est ni la plainte ni l’auto-satisfaction, ni même ce qui pourrait avoir été une sorte de volonté forcenée de se surpasser. Alors qu’on doit recourir pour parler de son histoire à des adjectifs aussi forts qu’incroyable ou exceptionnel , l’impression qui se dégage d’abord de son récit est que les choses se sont faites simplement et comme naturellement. Après quoi et dès qu’on entre dans le détail de ce qu’elle raconte, on se rend bien compte que cette impression est trompeuse et que pour reprendre un mot devenu presque banal (alors que la chose ne l’est pas), il lui a fallu une aptitude rare à la résilience (ou aptitude à se reconstruire) : il apparaît clairement que les difficultés et les échecs n’ont pas cessé de doubler le tissu de victoires bien attestées qui composent sa brillante carrière. En fait il est vrai qu’elle est parfois extrêmement affectée par des échecs, des empêchements, des contretemps ou tout simplement par la nécessité de faire des choix (entre les études et le sport, la maternité ou la compétition) ; mais en même temps, elle ne considère jamais un échec comme définitif et irrémédiable, en dépit de ses proches, de l’avis général et du simple bon sens. Elle n’est aucunement folle mais sans doute pas vraiment raisonnable non plus. Cette complexité est dite avec des mots très simples, ce qui fait qu’à défaut de savoir l’imiter, on la comprend et on s’attache à elle.

*En rapport avec le livre de Sarah Ourahmoune, nous vous rappelons l’existence d’un autre, un peu plus ancien, dont le titre Uppercut indique qu’ il a rapport à la boxe lui aussi ; on y voit le rôle positif joué par celle-ci dans la difficile conquête de soi par un jeune vivant dans un milieu social défavorisé, issu de l’immigration : « UPPERCUT » de Ahmed Kalouaz (éditions du Rouergue, 2017)

Denise Brahimi (repris de la Lettre culturelle franco-maghrébine N°38, novembre 2019)