Evénements



Regardez le Model 2019 sur Youtube : 12 manifestations majeures; Courtes présentations de 8 auteurs

Regardez le Model 2019 sur Youtube :

12 manifestations majeures : conférence, tables rondes…

25e Maghreb des livres : un quart de siècle !… Et maintenant ?

https://www.youtube.com/watch?v=ov9TNpoRcHk

 

1919-2019 : cent ans de diplomatie française en Méditerranée

https://www.youtube.com/watch?v=lKJhZcE-T14

 

Iran, an 40 après la Révolution (Armin Arefi, Azadeh Kian, Bernard Hourcade)

https://www.youtube.com/watch?v=NZGyXsCgyWY

 

(Dés)intégrations ? (Stéphane Beaud, Omar Benlaala, Mehdi Charef, Slimane Dazi, Mabrouck Rachedi)

https://www.youtube.com/watch?v=ofxDdhbgojU

 

Écrire l’histoire en train de se faire (Ali Al Muqri, Omar Kaddour, Hala Kodmani, Hélène Sallon)

https://www.youtube.com/watch?v=CK7rcJJ3EZs

Migrations en Méditerranée : l’Europe en quête d’humanité

https://www.youtube.com/watch?v=NsZeGtSxY8k

 

Djihad et Occident (Édith Bouvier, Fabien Carrié, Jean-Pierre Filiu, Céline Martelet)

https://www.youtube.com/watch?v=LiwvRUzy1_k

 

Écrire en exil (A. Chouaki, A. Djemaï, A. Shalmani, O. Y. Souleimane)

https://www.youtube.com/watch?v=X6njHMdnocQ

 

Femmes du Maghreb : quel droit à l’héritage ? (avec S. Benchekroun, F. Charfi, M. Ennaji, F. Lalami)

https://www.youtube.com/watch?v=8_FuBa9N_SA

 

Régis Debray : “Europe-Méditerranée : une communauté de destin”

https://www.youtube.com/watch?v=jgwgSPjGZ8c

 

L’humour au défi des tabous (Nael Eltoukhy, Sabyl Ghoussoub, Rachid El Daif)

https://www.youtube.com/watch?v=lTV7EK1au4g

 

Résister par l’écriture (A. Baïda, Y. Belaskri, M. Benfodil, M. Berrada, T. Leperlier)

https://www.youtube.com/watch?v=8QC6ZDZUtto

Courtes présentations de 8 auteurs invités :

3 minutes avec Mehid Charef

https://www.youtube.com/watch?v=z3mG2QvSjq8

 

3 minutes avec Abnousse Shalmani

https://www.youtube.com/watch?v=Bq6n9NRLgLE

 

3 minutes avec Sabrina Kassa

https://www.youtube.com/watch?v=IfDcesuFRWQ&list=PLbtCR_Izf5VXtbR0TnsSGH44eG4-6Oi64

 

3 minutes avec Aurélie Razimbaud

https://www.youtube.com/watch?v=zSJr8Bw7ito&list=PLbtCR_Izf5VXtbR0TnsSGH44eG4-6Oi64&index=8

 

3 minutes avec Diane Mazloum

https://www.youtube.com/watch?v=yWgjls2vfwM&list=PLbtCR_Izf5VXtbR0TnsSGH44eG4-6Oi64&index=7

 

3 minutes avec Sabyl Ghoussoub

https://www.youtube.com/watch?v=5J86Au2t-JI&list=PLbtCR_Izf5VXtbR0TnsSGH44eG4-6Oi64&index=5

 

3 minutes avec Mabrouk Rachedi

https://www.youtube.com/watch?v=fPHzyupeIDg&list=PLbtCR_Izf5VXtbR0TnsSGH44eG4-6Oi64&index=3

 

3 minutes avec Omar Benlaala

https://www.youtube.com/watch?v=4g-5j53Xfto&list=PLbtCR_Izf5VXtbR0TnsSGH44eG4-6Oi64&index=2

Film: « ATLAL » du réalisateur Djamel Kerkar 2017

, « ATLAL » du réalisateur Djamel Kerkar 2017

Atlal est certainement le film le plus novateur d’un nouveau cinéma algérien qui fait une place essentielle à la recherche de ses moyens d’expression , alors même qu’il appartient à la catégorie du cinéma engagé, ici engagé dans la dénonciation de l’horrible décennie noire mais aussi de l’incroyable abandon dans lequel vivent encore ceux qui à l’époque en ont été victimes. Cette très brève présentation suggère déjà la complexité de ce que le cinéaste veut dire ou plutôt montrer.
Son projet pourrait passer pour intellectuel ou conceptuel. Il l’explique à

partir du mot « atlal » dont il a fait le titre de son film et qu’on pourrait traduire par traces, si ce n’est qu’il s’agit de traces particulières qui ne se mettent à évoquer le passé auquel elles ont appartenu que si on leur consacre une sorte de contemplation à la fois intense et distanciée. Il y a beaucoup de subtilité dans la mise en place de telles conditions de travail, Kerkar ne demande pas forcément qu’on le comprenne avec précision mais il faut évidemment que le public ressente une différence avec ce que serait une narration ordinaire d’événements appartenant à un passé plus ou moins proche.
Pour ce réalisateur, sans aucun doute hanté par les monstrueux ravages que la décennie noire a causés, le problème est de suggérer ce qu’il en a été, et ce qu’il en est encore aujourd’hui (et ce deuxième point n’est pas le moindre de la tragédie) à travers des absences et des vides, des objets et des êtres presque entièrement détruits. Quiconque connaît l’Algérie sait à quel point les étendues de gravats et les matériaux pour maisons inachevées font partie des paysages omniprésents dans ce pays. Pour les paysans s’y ajoutent par milliers des arbres fruitiers qu’ils avaient plantés et entretenus mais qui n’ont pu résister à la volonté systématique de destruction. Où trouver la force de tout recommencer ? Djamel Kerkar nous engage à deviner en partie ce que serait, peut-être, une vie qui reprendrait malgré tout, mais dans des conditions incroyables de précarité, aussi fragiles que l’installation de cet homme monté sur deux moellons et une planche pour tenter de bricoler une fenêtre de sa maison.
Mais naturellement c’est surtout sur les êtres humains que les traces du gâchis sont les plus consternantes et à cet égard, le déroulement du film évolue de plus en plus vers une vision poignante de ce qu’il en est. L’un des personnages qu’il nous donne à entendre longuement est un jeune homme du village dont on comprend qu’il est lycéen mais qui en fait met tout son espoir dans la fuite vers n’importe quel pays, fût-ce la misérable Somalie, plutôt que de rester dans son propre pays par lequel il se sent abandonné et humilié. Il est évident que ce garçon vit dans une ignorance totale du monde comme il est et ne mesure pas son manque du moindre atout pour y faire son chemin. Pathétique, la confiance qu’il met ou qu’il veut mettre dans son blouson chic et ses lunettes de soleil à la mode pour être reconnu (où et comment ?), fût-ce après quelques mois de prison (pourquoi ?) et tribulations du même ordre ! Pour le spectateur, ce n’est pas un rêve mais un cauchemar.
Pourtant est plus pathétique encore le spectacle de cet homme qui a vraiment servi aux côtés des militaires contre le terrorisme et qui en a gardé un traumatisme insurmontable, tant physique que moral. Devenu mutique ou presque, le seul mot qu’on lui entend prononcer parfois est « mes enfants ». Mais manifestement les enfants sont loin et des obstacles insurmontables l’empêchent de les rejoindre.

Rien de tout cela ne nous est dit sous la forme d’une narration à laquelle le réalisateur mêlerait explicitement ni même implicitement sa propre analyse des faits, nous incitant à en dégager la nôtre. Tout ce que nous retenons du film, et c’est énorme, nous est donné à deviner grâce à ce procédé très particulier de « l’atlal » par lequel il a voulu définir son film.
C’est pourquoi il nous faut revenir à ses propres propos et à un long entretien qu’il a donné pour s’en expliquer. On jugera du caractère très brillant de ce jeune réalisateur et de l’originalité de son projet en réfléchissant à la formule qu’il emploie pour en parler : « Atlal n’est pas un lieu de mémoire mais raconte les mémoires d’un lieu ».
Au-delà du jeu de mots, Djamel Kerkar a donné corps à son projet par un certain nombre de procédés qui consistent notamment dans la juxtaposition de temporalités multiples, entre lesquelles il y a des tensions contradictoires : « Je n’ai pas réalisé mon film tout de suite après les années 90 mais vingt ans après la destruction du village qui comporte plusieurs trajectoires. Le film est donc fait de ces deux trajectoires : des ruines quasiment cachées, que personne ne va voir, ou ne veut voir, et de ces constructions de gens qui veulent revenir, reconstruire, replanter, juste à côté. Il fallait que je donne à voir ces deux choses. C’est ce contre-balancement qui donne la substance du film.
On comprend par là qu’il ne s’agit pas d’un retour sur le passé à vision documentaire, ni d’ailleurs du gommage de ces mêmes événements, mais d’une sorte de mixage qui fait qu’on sent constamment le passé à travers le présent sans que ce soit sous la forme d’évocations explicites.
Le spectateur en retire le sentiment qu’il a affaire à un réalisateur très maitre de son art et soucieux avant tout d’affirmer une position originale, qui fait assurément de lui un novateur et non un héritier.
Denise Brahimi

« LE MIRAGE EL OUAFI » de Fabrice Colin

« LE MIRAGE EL OUAFI » de Fabrice Colin (Anamosa 2019).

La maison d’édition Anamosa (« Tu marches avec moi », dans la langue de la tribu amérindienne Sauk) publie revues, œuvres scientifiques et romans. Découverte à l’occasion du passionnant Festival Littératures au Centre de Clermont-Ferrand, cette belle maison nous offre la lecture de ce curieux roman de Fabrice Colin, autour de la personnalité du marathonien Boughera EL OUAFI, qui offrit à la France sa seule médaille d’or aux jeux Olympiques d’Amsterdam le 5 août 1928.
Bien oublié des amateurs de sports, il sera pourtant célébré par Alain Mimoun après sa médaille d’or de 1956, qui l’appellera à la tribune. Puis lors de la Coupe du Monde de football de 1998, on donnera son nom à des stades de la Seine Saint-Denis. Une reconnaissance tardive et peut-être un peu post-coloniale ?

Il ne s’agit pas d’une biographie, tant les éléments concernant la vie d’El Ouafi sont minces. Plutôt d’une rencontre d’un romancier avec sa propre histoire, et avec un personnage quasiment fictionnel, un personnage de roman, donc. Et même un fantôme de roman, avec lequel l’auteur finit par entretenir une relation d’outre-tombe.
Sa relation avec le marathonien lui est suggérée par un mail d’un vieil ami algérien de ses parents, appelé M. dans le livre, perdu de vue depuis 30 ans. Cet ami devient le guide de la rédaction de ce livre, à l’occasion de rencontres bien arrosées. Cette démarche d’écriture est pour le narrateur/auteur l’occasion d’un retour sur une courte période de son enfance en Algérie, où son père est venu enseigner 2 ans à Boumerdès en 1978. Un séjour qui l’a marqué particulièrement, ponctué de péripéties, véritables aventures à l’échelle d’un petit garçon de 4 à 6 ans…
La découverte d’El Ouafi s’entremêle donc pour l’auteur avec une quête personnelle. D’autant que les traces du marathonien, par exemple dans sa ville natale Ouled Djellal sont quasi inexistantes. Très vite l’auteur se heurte à cette pénurie d’information mal remplacées par quelques légendes. Quelques éléments personnels lui sont fournis par une nièce d’El Ouafi. Il se confronte aussi à ses propres positions publiques critiques sur l’écriture biographique…
A partir de là, le livre bifurque vers un imaginaire de plus en plus onirique. El Ouafi au front, même si l’auteur déduit plus loin dans le récit qu’il n’a pas pu s’y trouver compte tenu de son âge, 20 ans en 1918, donne vie à des pages splendides. « La mort s’immisce, devient une seconde peau. El Ouafi parle français : Abeille. Pigeon. Marmite. Zinzin. Tout ce qui siffle, trace et explose ».
S’intercale un souvenir que M. l’incite à retrouver. C’est son père qui le lui révèle : petit, il a été piqué par un scorpion et sauvé in extremis par le médecin de Biskra. « La blessure originelle », dit M., « l’aiguillon de l’inspiration ».
Plus tard, c’est la période de coureur de cirque aux Etats Unis, autre volet de la légende El Ouafi qu’aborde l’auteur, en offrant au lecteur un chapitre décrivant en détail le personnage dans ce Middle West que la Grande Dépression n’a pas encore frappée. On dit qu’on le faisait courir devant des fauves pour épater les spectateurs. Plus loin, Fabrice Colin détruira cette fable, poursuivant ainsi ce curieux et passionnant récit fait de niveaux successifs de construction et de déconstruction romanesque.
Se dessine peu à peu l’image d’un homme qui traverse sa vie sans réellement l’habiter. Il subit ce qu’il vit sans en être jamais l’acteur, au point d’être souvent dans le mauvais endroit au mauvais moment.
Même le bref retour devant les projecteurs que lui valut la victoire d’Alain Mimoun aux jeux de Melbourne en 1956 « lui parurent moins une chance qu’un fardeau déprimant. Une seconde vie ? Mais il ne savait déjà que faire de la première ! ».

Suit alors sur un mode biographique ce qui pourrait être la fin de l’histoire, le petit boulot de gardien de stade, l’indifférence, les sollicitations de militants FLN pour obtenir les plan du stade en vue d’un attentat contre Salan, ce qu’il refuse, puis le mitraillage du café de l’horloge, à Saint Denis, où il perd la vie en 1959… Le récit quitte alors le champ d’une simili biographie pour entrer dans un onirisme, dans lequel le fantôme d’El Ouafi hante le sommeil fiévreux de l’auteur (résurgence de la piqûre du scorpion ?).
A son réveil l’auteur passe alors à une lecture critique des pseudo éléments biographiques qui jalonnent la vie de son héros. Le lecteur se perd dans le labyrinthe des fausses pistes multipliées par le romancier. Son dialogue de clôture avec son personnage, dans le Jardin des Plantes où se situent plusieurs moments du livre tourne au conte philosophique entre vérité et mensonge, entre existence et fiction…
El Ouafi est au final le prétexte d’une réflexion rêveuse du le roman, la littérature, « l’art de l’esquive et de la réinvention ».
Courir après un marathonien à peine réel, c’est cet exploit que nous permet ce livre étonnant, qui permet au lecteur de construire à sa façon l’image de ce sportif oublié. Mirage de l’écriture.

Michel Wilson

« LES COMMUNISTES ET L’ALGERIE 1920-1962 », par Alain Ruscio

« LES COMMUNISTES ET L’ALGERIE. DES ORIGINES A LA GUERRE D’INDEPENDANCE, 1920-1962 », par Alain Ruscio, (La Découverte, février 2019)
Le plus urgent est sans doute de rassurer les lecteurs éventuels de ce gros livre, qui pourraient hésiter à affronter ses 550 pages de texte (mise à part la centaine de pages de notes et annexes variées). Rien de plus facile ni de plus agréable à lire que ces 22 chapitres qui échappent complétement à tout jargon de spécialiste et aux particularités de l’écriture universitaire parfois un peu dissuasive. Le parti pris de l’auteur est celui d’une très grande clarté, si complexe que soit son sujet, exigeant des analyses minutieuses et parfaitement documentées. On en jugera dès le premier abord par la simplicité de son plan en trois parties, rigoureusement chronologiques : de 1920 à 1954, de 1954 à 1956 et de 1957 à 1962—cette dernière date due au fait qu’il traite d’une Algérie encore coloniale quoi qu’il en soit, jusqu’à la fin de la guerre d’Algérie.

La méthode de l’auteur est souple et variée, elle comporte des analyses détaillées mais aussi des synthèses, qui permettent de rattacher les précédentes à un fil conducteur et de faire le point dans cette histoire compliquée et pourtant logique, c’est-à-dire susceptible d’être résumée sans que les nuances indispensables s’en trouvent écrasées. Un exemple remarquable de ces excellentes mises au point se trouve au chapitre 10, c’est-à-dire à peu près au milieu du livre, et comme chacune de ses 22 sous-parties, celle-ci porte un titre qui donne clairement la position de l’auteur : « Communistes français et nationalistes algériens pendant la guerre d’indépendance : l’impossible entente ». Et en effet s’il y a un fil directeur auquel on voit bien que les analyses de détail ramènent le plus souvent, ce pourrait être l’idée d’une rencontre, a fortiori d’une fusion, qui n’a pas vraiment réussi à s’opérer, pour des raisons explicables néanmoins dommageables, évidemment. On trouve une autre explication de cette défaillance ou de ce manque à l’ultime fin du livre dans sa conclusion ; il y est dit dans une ultime appréciation que malheureusement le parti communiste français a constamment sous-estimé la place et l’importance des mouvements de libération nationale —alors même qu’ils battaient leur plein dans le monde entier longtemps avant le début de la guerre d’Algérie. Et l’auteur est bien placé pour en parler, ayant consacré une bonne partie de son travail antérieur à ce livre (de 2019) à la guerre française d’Indochine et à la décolonisation. D’ailleurs dans la première des trois grandes parties, celle qui va jusqu’en 1954 et qui s’intitule « Les communistes et la guerre d’Algérie », Alain Ruscio revient plus largement sur l’attitude du PCF à l’égard de la question coloniale, depuis l’origine de ce parti au Congrès de Tours en 1920 (ce que signifie le mot « origines » employé dans le sous-titre du livre). Il évoque à cette occasion le rôle d’événements importants qui se sont passés quelques années après la création du PCF, la Guerre du Rif en 1925, la création de l’Etoile nord-africaine an 1926 ; et naturellement, en octobre 1936, la création du Parti communiste d’Algérie qui deviendra le PCA, dont l‘autonomie par rapport au PCF est toute relative. Malgré l’apport à ces deux partis que constitue pendant un certain temps l’arrivée au pouvoir du Front populaire, l’un et l’autre s’étiolent ensuite et ont perdu beaucoup de leur crédit lorsqu’arrive la Seconde Guerre mondiale. Les événements se succèdent dès lors à un rythme soutenu, tissant au quotidien la vie de ce double parti communiste, telle que racontée par Alain Ruscio. Il est évidemment impossible de le suivre au fil de cette histoire, tout au plus peut-on essayer de dégager quelques traits caractéristiques de la présentation qu’il en fait.

Prenons par exemple un moment très attendu, qui est celui où le PCF vote les pleins-pouvoirs en Algérie, ce qui comme on s’en doute, lui a été beaucoup reproché. Indépendamment de tout jugement politique, le sentiment le plus répandu a été l’étonnement voire la stupéfaction, et c’est de là qu’il fallait repartir. Nous voici donc reportés avec Alain Ruscio en mars 1956. Le ministre résident Robert Lacoste explique nettement que sa ligne politique sera la répression ; il semble d’abord, d’après certaines déclarations, que le groupe parlementaire communiste devrait pour le moins s’abstenir. Eh ! bien non, sous prétexte qu’il s’agissait de défendre la paix, les pouvoirs spéciaux furent votés par les communistes, malgré l’abstention d’un nombre important de leurs députés. Et Jacques Duclos d’expliquer que c’était « pour aboutir à la paix et pour contraindre si besoin les grands possédants d’Algérie ». Politiquement ce moment était évidemment à mettre en valeur mais on bénéficie d’un « plus » du fait que l’auteur reconstitue la scène avec brio, fait entendre de nombreux personnages et ne prétend pas exprimer de façon péremptoire son jugement quel qu’il soit.
Cette présence des personnages est d’ailleurs un des traits qui rend le livre si vivant. De manière générale, Alain Ruscio, contraint par son métier d’historien d’évoquer les appareils politiques et leurs décisions, les distingue nettement des comportements individuels qui sont laissés à l’initiative de militants ; et il exprime son admiration pour le courage dont ont fait preuve nombre d’entre eux, au péril de leur vie, comme le prouvent des exemples connus (Maurice Audin, Fernand Iveton…)
C’est d’ailleurs la raison pour laquelle il ne viendrait pas à l’idée de trouver dans son livre des traces d’anticommunisme. Il n’hésite jamais à être critique ou étonné voire désapprobateur, mais il ne s’agit pas de dénoncer globalement le communisme et son rapport au colonialisme, ce qu’on comprend fort bien si l’on compare son attitude intellectuelle à celle d’un trotskyste comme Pierre Frank, dont il rapporte certains propos, sans doute pour qu’on puisse faire la comparaison.
En dehors des questions d’opinion, le livre d’Alain Ruscio donne le sentiment d’être écrit à bonne distance des événements dont il parle, ni de trop près ni de trop loin, ni dans la passion partisane et militante, ni dans l’objectivité scientifique qui implique le refus de l’engagement personnel. D’où vient peut-être qu’il est si convaincant.
Denise Brahimi

« BALAK » de Chawki Amari

« BALAK » de Chawki Amari (Barkakh , 2018)

Comme le titre de ce roman ne l’indique pas, le sujet en est à la fois philosophique et scientifique, même si cet aspect est contrebalancé par un autre qui est sentimental et romanesque. Et c’est l’occasion de remarquer que le premier aspect correspond à un intérêt des romanciers maghrébins dont on a plusieurs autres exemples, celui du Marocain Fouad Laroui qui consacre un livre aux mathématiques sous le titre Dieu, les mathématiques, la folie (2018), et Ryad Girod, lui-même professeur de mathématiques, qui fait une place importante au mathématicien, physicien et philosophe Henri Poincaré dans son dernier livre Les Yeux de Mansour (2018). Ces rencontres ne sont pas rares dans le monde du roman, plutôt que de coïncidences il faudrait parler de tendances qui orientent l’attention des écrivains d’un même côté.

De Chawki Amari, qui est loin d’être un débutant (son premier roman date de 2006) on dit qu’il va continuer toute une série romanesque consacrée aux sciences et à la métaphysique. Ses talents sont multiples et de toute évidence il dispose de connaissances scientifiques que beaucoup d’autres écrivains n’ont pas (disons qu’ils ne les avaient pas jusqu’ici, au cas où les choses seraient vraiment en train de changer). Cependant on peut lui trouver des modèles en remontant dans le temps de presque trois siècles, jusqu’à l’époque dite des Lumières, en plein cœur du 18e siècle. L’intégration de récentes découvertes scientifiques dans le récit romanesque ou le conte est fréquente chez Voltaire (Micromégas), très initié à la physique par son amie Madame du Chatelet, traductrice de Newton. Et pour ce qui est de la réflexion, tout à fait centrale dans Balak, sur le hasard, on en avait déjà l’équivalent à la même époque chez le philosophe Diderot qui prenant les choses à l’inverse s’interrogeait sur le destin voire la fatalité, à travers un personnage romanesque de son invention Jacques Le fataliste (c’est aussi le titre du roman).

Faut-il appeler hasard ce qui rapproche un couple d’amoureux ou croire, comme beaucoup le font, à une prédestination ? Cette deuxième option est évidemment très valorisante pour les amants. Cependant il y a dans l’écriture de Chawki Amari une sorte d’humour pince-sans-rire qui laisse perplexe sur ce qu’il croit lui-même et veut nous donner à croire. Voici par exemple une de ses phrases à ce propos : « Quel est le lien entre l’amour et le hasard, sachant qu’il y a sept milliards d’être humains et que chaque être peut en rencontrer dix mille dans sa vie ? » Ce qu’il intègre à l’intrigue romanesque de Balak est astucieusement complexe et fort malicieux : Il nous mène d’abord en bus sinon en bateau en nous laissant croire que ses deux personnages, Balak et Lydia, se sont rencontrés par hasard dans un autobus et que cette rencontre de hasard est le point de départ du couple qu’ils ne tarderont pas à former. Mais vient le moment où on apprend le fin mot de l’histoire : Balak était en fait en mission commandée par le chef d’une secte à laquelle il appartient, il avait ordre d’entrer en relation avec Lydia pour que la secte puisse éventuellement faire pression sur le père de celle-ci et la prendre en otage. Après quoi il y a encore un nouveau rebond car ce projet supposé machiavélique perd tout son sens dès le moment où Balak tombe amoureux de Lydia, au point de lui avouer la supercherie et de l’épouser !
Que devient dans tout cela la notion de hasard ? En tout cas les recherches qui ont longtemps passionné Balak à cet égard sont très compromises lorsqu’un projet vaguement révolutionnaire de sa secte, convoquant cette même notion, s’effondre en un lamentable fiasco. Alors à quoi sert, et à quoi a servi dans le livre cette notion de hasard et vaut-il la peine de l’approfondir davantage ? On a envie de répondre positivement parce que Chawki Amari, chemin faisant, nous a amenés à comprendre ou au moins à en pressentir les enjeux de son propos.
Revenons au Siècle des lumières et aux questions que Diderot se pose sur le destin humain—quoi que signifie le mot « destin ». Elles apparaissent dans un contexte où la religion officielle et institutionnelle se trouve violemment dénoncée, cet anticléricalisme des Philosophes est connu et on pourrait le dire historique en ce sens qu’il est le signe d’un moment de l’Histoire où beaucoup de gens ne croient plus, n’arrivent plus à croire qu’un Dieu tout-puissant omniscient et omniprésent se charge de gérer leurs destin. Mais alors si ce n’est Dieu, qui faut-il charger de cette tâche surhumaine au sens propre de gérer nos vies ? Tout ce qu’on essaie de dire autour de la notion de hasard aurait donc pour but de proposer un substitut à celle de volonté divine, dont on ne sauait se satisfaire. Mais il est bien clair aussi, et Chawki Amari a à cœur de nous le rappeler, qu’on ne peut prétendre savoir exactement ce qu’on dit quand on parle de hasard, quels que soient les efforts de Balak et de ses semblables pour maîtriser la notion. D’où le sentiment que l’on peut avoir de tourner un peu en rond autour d’un espace vide, qui serait l’espace de la métaphysique, condamnée en son temps par un philosophe comme Voltaire qui jugeait les débats qu’elle engendre comme infinis et sans solution. Raison pour laquelle à la fin de son célèbre conte Candide, on voit que les participants aux rocambolesques aventures du corps et de l’esprit sont désormais invités à revenir sur terre pour tâcher d’y agir au mieux ou au moins mal, en toute modestie : c’est la célèbre formule voltairienne, « cultivons notre jardin ». De la même façon, on croit comprendre que Balak et Lydia vont désormais se consacrer à leur minuscule royaume terrestre et tâcher d’y vivre les pieds sur terre. Jouer aux dés (par exemple pour savoir lequel des deux fera la vaisselle !) fait désormais partie de leurs petits amusements si anodins qu’ils auraient tort de s’en priver. L’idée de Chawki Amari, si on l’a bien compris, serait qu’il faut vivre au quotidien avec les mille petits hasards dont en effet notre vie est tissée et qui si l’on peut dire n’engagent à rien. Pour le reste, il y a plus d’une façon de cultiver son jardin : « Dans l’appartement, Balak et Lydia s’aiment avec force, comme on s’aime après une dispute. Ils sont heureux et ont un peu laissé de côté le hasard. »
Denise Brahimi

« LES VALEUREUSES » de Sophie Bessis

« LES VALEUREUSES » de Sophie Bessis (Elyzad Editions 2017)

L’auteure, d’origine tunisienne, est bien connue comme historienne, ayant travaillé sur son pays d’origine mais aussi plus largement, et notamment comme spécialiste de l’histoire des femmes, dans une perspective féministe, évidemment. C’est ainsi qu’elle a écrit par exemple : Les Arabes, les femmes, la liberté, publié en 2007.

Le titre qu’elle a choisi pour ce petit essai historique lui a certes été inspiré par celui qu’Albert Cohen a donné à l’un de ses livres (après Belle du Seigneur, en 1967), mais sous la forme masculine ; et c’est justement ce passage de l’un à l’autre genre que Sophie Bessis revendique, soulignant par là l’énorme travail qu’il reste à faire pour rétablir une égalité dans la recherche historique. Les femmes ont été sacrifiées au profit des personnages masculins qui ont suscité beaucoup plus d’intérêt et de publications !
Le but affiché par l’auteure apparaît aussi dans l’adjectif qui met en avant l’idée de valeur à prendre à son double sens : la compétence personnelle (ensemble de dons intellectuels et physiques) et le courage voir l’audace dont ces femmes on fait preuve. En ne parlant que de cinq d’entre elles, il est évident que Sophie Bessis a fait un choix, en partie justifié par l’impossibilité d’être exhaustive, alors même que son parti pris était de s’en tenir à des femmes bien connues en Tunisie ( parfois beaucoup moins ailleurs). Il semble qu’elle les ait choisies aussi diverses que possible, voulant constituer une sorte d’échantillon d’exemples variés.
Il est évident qui si la première chronologiquement, Elissa-Didon, est ce qu’on pourrait appeler en franglais un must, la dernière des cinq, toujours en suivant ce même ordre, l’artiste et chanteuse Habiba Msika, ne l’est pas moins, ayant été une telle star ou diva dans les années 1920 que son nom du moins est encore très présent. Dans l’intervalle, on est amené à s’intéresser à trois femmes sans doute moins connues, sauf en Tunisie.
Aïcha Sayida Manoubia a vécu au 13e siècle, à l’époque des Hafsides ; son engagement mystique, d’inspiration soufie, fait qu’elle est depuis lors considérée comme une sainte qu’on vénère, surtout à Tunis dont un quartier porte son nom.
Aziza Othmâna a vécu au 17e siècle, au début du règne ottoman en Tunisie et elle est de la famille d’un Dey reconnu comme personnage important. C’est une princesse réputée pour sa générosité et ses œuvres de bienfaisance, dont on ne sait sans doute pas grand chose à dire vrai alors même qu’elle est considérée comme célèbre. Tant il est vrai que, comme Sophie Bessis tient à le rappeler : « pendant des siècles et jusqu’à notre époque, les femmes constituent l’angle mort des récits des chroniqueurs et des historiens ».
Habiba Menchari, en revanche, appartient à un passé récent bien maîtrisé par les historiens puisqu’elle est née en 1907. Et surtout elle est intimement liée à la question féminine sinon féministe qui a été très importante en Tunisie dès le début du 20e. D’autant qu’on y retrouve, pour un rôle très important, celui qui reste le grand nom de l’histoire moderne et contemporaine de la Tunisie, Habib Bourguiba. Habiba Menchari appartient à un milieu très francisé et francophile, c’est à ce titre qu’elle intervient dans la « bataille du voile », notamment pour prononcer en 1929 une conférence restée célèbre et dont Sophie Bessis donne le texte dans cet ouvrage. C’est un véritable manifeste pour l’émancipation des femmes et contre la société traditionnelle.
On a compris que de cette histoire, qui s’étend sur plus de trente siècles, on aurait du mal à dégager des traits communs ; de ces cinq femmes l’histoire et la légende se répartissent au fil d’une si longue durée qu’elles ne peuvent manquer d’être incomparables. Ce n’est évidemment pas au même titre que Sophie Bessis les a choisies. Leur principal trait commun, même si elles sont inégalement célèbres et connues, est d’avoir « franchi la frontière du monde où les femmes sont invisibles pour entrer dans l’Histoire ». Or ce fait reste rare, voire exceptionnel. L’invisibilité des femmes, qui est un des thèmes majeurs du féminisme dans le monde méditerranéen, l’est plus que jamais de nos jours avec le retour en force de l’islamisme dont le port du voile et l’occultation du féminin sont une véritable obsession. On a vu toutefois qu’en Tunisie la question du voile s’est posée bien avant le retour en force du salafisme depuis les dernières décennies. Le livre de Sophie Bessis fait comprendre comment la question des femmes s’est posée dans ce pays (plus qu’ailleurs au Maghreb) avec une grande acuité, notamment pour Habib Bourguiba avant et après qu’il en soit Président.

D’une manière résolument engagée, l’auteure montre ce qui l’a fascinée chez les personnages de femmes qu’elle a choisies, en acceptant que le mythe se mêle à la réalité —puisque c’est le premier qui est agissant dans le corps social, alors que la seconde reste en partie inaccessible. Le message qu’elle retient et qui est véhiculé par ces femmes est le suivant : « Depuis des temps immémoriaux, la Tunisie accueille ou enfante des femmes libres. Cette soif féminine de liberté, cette insurrection contre les ordres et les dogmes n’est pas une denrée d’importation puisqu’elle s’inscrit dans une histoire locale plusieurs fois millénaire ».
Il n’y a pas grand effort à faire pour retrouver ce trait caractéristique dans la tunisianité d’aujourd’hui. En tout cas, ce n’est pas un hasard si le livre de Sophie Bessis s’achève sur cette formule : le goût de la liberté.
Denise Brahimi

« L’ADIEU A LA NUIT » d’André Téchiné, avril 2019

« L’ADIEU A LA NUIT » d’André Téchiné, avril 2019

Les amateurs du réalisateur André Téchiné seront ravis de le retrouver dans ce film où il s’associe pour la huitième fois à son actrice favorite Catherine Deneuve. Il semble que les avis soient unanimes, ce film est une réussite. Pourtant on ne peut dire que son sujet soit une nouveauté mais il a le mérite de regarder en face et de traiter de bout en bout un des sujets d’actualité dans quelques pays dont la France : la conversion de jeunes gens à l’Islam et leur désir de partir rejoindre une organisation islamiste en Syrie(ou ailleurs)  pour se battre sous ses ordres. Alex est le jeune héros de cette histoire, il est le petit-fils de Muriel qui est jouée par Catherine Deneuve et qui veut à toute force l’empêcher de partir quand elle comprend la folie qu’il va commettre. C’est de cet affrontement entre les deux personnages principaux que le film tire sa substance, beaucoup plus que des mécanismes par lesquels des jeunes gens comme Alex se font endoctriner. En cela L’Adieu à la nuit est différent du film très intéressant de Philippe Faucon, La Désintégration (2011) qui analysait minutieusement cette procédure d’embrigadement. Mais différent aussi du film tunisien consacré au même sujet, Mon cher enfant, de Mohamed Ben Attia (2018). A la différence de Philippe Faucon, André Téchiné ne cherche pas à être un analyste, il montre une situation très concrète, à travers des images sensibles, faisant toute confiance à la spécificité du cinéma. Et à la différence de Mohamed Ben Attia, il ne cherche pas à évaluer la responsabilité voire la culpabilité de l’entourage immédiat à savoir les parents.

Concernant ce dernier point, une telle évaluation est d’autant moins possible qu’Alex n’a plus de parents, ne lui reste que sa grand-mère comme famille. En fait il a encore son père mais celui-ci est parti très loin refaire sa vie lorsque la mère d’Alex est morte, en sorte que le fils ne veut plus avoir aucune relation avec son père et ne se rattache affectivement qu’au seul souvenir de sa mère morte. Ce ne sont pas à proprement parler des motivations psychologiques que le réalisateur nous donne là car son but n’est pas d’expliquer le comportement de son personnage : le mot « explication » ne saurait convenir, en ce sens qu’ aucune explication n’apparaît comme suffisante. C’est d’ailleurs une des formes torturantes  de ce qu’éprouve Muriel, femme pratique, volontaire, intelligente, mais nullement intellectuelle ni psychologue. Le moment vient assez vite où Muriel pense que le plus important n’est pas de s’interroger (même si elle ne peut s’empêcher de le faire) mais d’agir —c’est-dire, concrètement et physiquement, d’empêcher Alex de partir. C’est une femme forte, qui sait ce qu’il en est de l’action : elle est capable par exemple, de s’armer d’un fusil pour chasser le sanglier  qui vient faire des dégâts sur ses terres pendant la nuit. Par ailleurs, ces convictions ne sont pas fragiles, elle est convaincue, comme le réalisateur et les spectateurs, qu’Alex va faire une terrible bêtise, sans doute irrémédiable, la question n’étant même pas de porter un jugement sur cet islam auquel Alex s’est converti avec une foi fervente. L’islam dans cette histoire est, si l’on peut dire, hors jeu, l’important étant ce à quoi il sert de prétexte ou d’alibi.

Mais il n’empêche que Muriel, pour autant, n’est pas et ne sera pas une gagnante. Bien au contraire, c’est elle que nous voyons à l’état de victime à la fin du film et elle est pathétique, en toute simplicité, c’est–à-dire sans aucune forme de pathos théâtralisé. Les admirateurs de Catherine Deneuve seront comblés par les talents d’actrice dont elle fait preuve dans un moment comme celui-là : au rebours du style hollywoodien et du célèbre Actor’s Studio, elle est d’un naturel confondant, d’instinct semble-t-il, et sans la moindre théâtralité. En fait elle se trouve dans une situation qui correspond tout  à fait aux définitions classiques du tragique, comme enfermement dans une contradiction indépassable. D’une part il lui fallait absolument empêcher Alex de partir (ce pourquoi elle a eu recours à la police qui a arrêté les trois candidats au djihad dont il faisait partie sur le chemin de l’aéroport ; d’autre part, elle a brisé ce garçon qu’elle aime plus que tout au monde dans sa pulsion vitale et dans la foi qui lui donnait la force de vivre, et peut-être l’a-t-elle séparé d’elle-même définitivement.

D’Alex il est trop jeune et il est plongé dans une trop grave crise pour qu’on puisse affirmer quoi que ce soit. Pour lui la foi en l’islam n’est ni un prétexte ni un alibi, elle est la seule raison de vivre qu’il se soit trouvé—alors même qu’il n’est pas vraiment amoureux de Lila la jeune fille qui a tout fait pour qu’ils partent ensemble parce qu’elle tient très fort à Alex et était prête à tout pour partir avec lui. Alex vit l’unicité d’une grande passion, celle qui le pousse à faire le djihad, et l’on peut craindre qu’il ne se remette jamais de cet élan brisé. Le film propose pourtant une forme d’espoir en la personne d’un « repenti » qui a d’abord fait l’expérience du djihad en Syrie avant d’en revenir désillusionné et tout à fait persuadé qu’il était tombé dans une grave erreur. Muriel s’attache à lui parce qu’il le mérite et parce qu’elle veut croire qu’Alex fera un jour le même chemin que lui. Cependant Alex n’aura pas pu vivre la même expérience puisqu’il n’est pas parti et peut-être en gardera-t-il une irrémédiable frustration. André Téchiné se garde bien de trancher. Il montre, de façon belle et convaincante, tout ce qui peut donner envie de vivre comme le fait Muriel,  à la tête d’un élevage de chevaux et d’un magnifique champ de cerisiers dans un pays sans doute cher au cœur du réalisateur—Capcir, Cerdagne et autre lieux des Pyrénées Orientales que d’aucuns diraient sans doute très « enclavés ». Pays  encore imprégné de mœurs paysannes et d’une joie de vivre à l’ancienne mais pourtant soumis à un vieillissement que symbolisent les tristes Ehpad. Muriel aime la vie qu’elle mène et cet amour lui donne sa force, Alex semble l’avoir aimé un peu ou même beaucoup quand il était enfant, mais l’adolescence, ce qui comme on sait arrive fréquemment, l’a jeté dans d’autres voies qui au moment où le film s’achève ont abouti à l’impasse de la prison, en attendant son procès. Faible lueur d’espoir, terrible angoisse et culpabilité, le film ne peut aller au-delà.

Denise Brahimi

(extrait de la Lettre culturelle franco-maghrébine N° 33, mai 2019, Coup de Soleil Lyon)

« JUSQU’A LA FIN DES TEMPS » de Yasmine Chouikh, 2018

« JUSQU’A LA FIN DES TEMPS » de la réalisatrice Yasmine Chouikh, 2018

 

Difficile d’imaginer un lieu plus propice à ce que nous dit ce film, à savoir la lutte éternelle et omniprésente entre désir de vie et désir de mort ou encore, mis en termes freudiens, entre pulsion de vie et pulsion de mort. Tout le centre de l’action est en effet un cimetière, situé en Algérie dans une zone de hauts plateaux qu’on aperçoit de temps à autre comme autant de magnifiques paysages ; il s’agit à la fois d’un cimetière et d’un village, certes très excentrés mais tirant parti de leur isolement même puisque ce lieu, appelé Boulekbour, fait l’objet d’un pèlerinage annuel de trois jours et que l’on y vient de loin semble-t-il, par autobus et par camion.

Il est certain que ce pèlerinage, quoique consacré à des morts et à la mort, est pour tous les habitants une source de vie, à dire vrai la seule car on ne leur en voit pas d’autre et tout le reste du temps, ils vivotent au contraire misérablement. Pendant trois jours en revanche, on voit passer abondance de couscous et on entend des chants accompagnés de musique, de tonalité religieuse mais d’une très belle vigueur.

D’où l’idée qui germe dans la tête d’un jeune homme du village, Nabil, à la fois inventif et farfelu, et qui rêve de créer une entreprise grandiose. Contre le versement d’argent sonnant, les gens pourraient lui confier le soin d’organiser leurs funérailles et celles de leurs proches, et comme il est généreux, il compte bien faire en sorte que tout le village puisse en profiter. Ce serait  évidemment une manière de tirer profit de la mort des gens mais l’argument assez juste de Nabil est que tous les habitants de Boulekbour le font déjà par l’intermédiaire du pèlerinage. Et il dénonce l’hypocrisie de ceux qui rejettent à grands cris son projet.

Il est évident que Nabil voudrait sauver le village en y introduisant l’argent, comme puissance magique et source infinie de bienfaits. Cependant on comprend vite que l’autre mal dont on y souffre aussi est l’absence d’amour et pour une fois, s’agissant d’un film qui se passe en Algérie, on ne nous explique pas que c’est la faute de la religion. Bien au contraire, le cheikh, qui est le chef de la communauté des Musulmans, pousse ces derniers à se marier dès que faire se peut (étant entendu qu’il ne confond pas l’amour et le mariage—mais enfin, il ne les dissocie pas forcément non plus …)Les difficultés viennent plutôt de ce qu’on appelle d’un mot immense et vague la tradition, qui rend les hommes à peu près incapables de se déclarer auprès de la femme qu’ils désirent et les femmes tout aussi réticentes et ambiguës face à cette déclaration. D’où des résultats inégaux, que le film montre d’une manière intéressante par sa diversité. Entre la très belle et pétillante Nassima, véritable incarnation de la vie, et son amoureux éperdu Jelloul, préposé au blanchiment des tombes,  le mariage se fait, grâce à elle évidemment, mais aussi pour son plus grand bonheur à lui. En revanche, l’histoire qui est le sujet principal du film, entre le fossoyeur Ali , vieil homme touchant de sensibilité blessée , et la nouvelle venue au village, Joher, femme mûre et désirable, cette histoire donc se termine par un échec, qui va au-delà même de leur couple et qui répond par une victoire de la mort au conflit évoqué entre les deux pulsions.

Le portrait psychologique de Joher n’était pas facile à faire car c’est une femme complexe, rouée et dissimulatrice, ce qu’on ressent dès qu’on assiste à son arrivée au village ; elle n’en présente pas moins quelques aspects contradictoires, qu’elle se garde bien d’avouer aux autres et sans doute pas non plus à elle-même. Au fossoyeur Ali elle ne parle que de ses futures funérailles, qu’elle souhaite préparer dit-elle, et toutes les demandes qu’elle lui fait semblent orientées vers ce moment de sa mort. Néanmoins on comprend vite qu’il s’agit d’un procédé et d’une dénégation, procédé pour pouvoir réclamer sans réserve l’aide et la présence d’Ali, dénégation de son désir véritable qui est le désir de vivre et non pas de mourir. Il y a d’ailleurs quelques très belles scènes où on la voit s’abandonner à la joie d’être vivante,  à commencer par le plaisir physique de courir et de gambader, alors que sa démarche naturelle, d’ailleurs harmonieuse, est pleine de dignité et  de componction. Joher pourrait tout à fait être heureuse et rendre un homme heureux si elle consentait à vivre et à aimer, mais quelque chose l’empêche de le reconnaître et elle provoque une tragédie en refusant la demande d’Ali qui voudrait l’épouser. Ali terriblement blessé, quitte Boulekbour définitivement sans qu’on sache pour quel autre endroit, et Joher comprend trop tard l’erreur qu’elle a commise en niant son propre désir de vie, de manière irréparable. On ne saura jamais quel a été dans toute cette histoire son degré de conscience et de manipulation. En fait quand elle est venue à Boulekbour où vivait sa sœur El Alia (qui avait quitté sa famille pour des raisons un peu obscures), Joher ne savait plus où aller et c’est une véritable aubaine pour elle de récupérer la maison d’El Alia, avec l’autorisation d’Ali qui a été semble-t-il un ami très proche d’El Alia. Il y a beaucoup à deviner dans l’histoire antérieure que Joher prétend ne découvrir que peu à peu alors que peut-être elle ne cherche qu’à l’occulter. Le souci de respectabilité est probablement la plus grande des contraintes qu’elle s’impose et qui l’empêche de vivre, telle serait la clef de cet intéressant portrait de femme tracé par Yasmine Chouikh, femme victime certes et principalement d’elle-même quoi que on ne sache pas tout de son passé, mais aussi femme qui fait des victimes et c’est ici qu’apparaît l’originalité du portrait. Ses comportements sont beaucoup plus élaborés et prémédités que ceux des habitants de Boulekbour mais ils ne sont pas adaptés à la vie de ce village.

Pour autant, elle n’est pas la seule à connaître l’échec. Nabil, qui se rêvait en jeune entrepreneur perd pied le jour où il se croit menacé d’une mort prochaine et tout l’édifice qui le tenait debout s’effondre d’un coup. Lorsque le film s’achève après une ultime tricherie (cérémonie officielle sur la tombe d’un prétendu martyr de la Révolution), on voit mal sur quoi peut compter ce malheureux village pour s’en sortir.

Denise Brahimi

(extrait de la Lettre culturelle franco-maghrébine N° 33, mai 2019, Coup de Soleil Lyon)

« ALLAH AU PAYS DES ENFANTS PERDUS » de Karim Akouche

« ALLAH AU PAYS DES ENFANTS PERDUS » de Karim Akouche, (éditions Ecriture, 2019)

Nous avons déjà parlé dans La Lettre d’un roman de ce même auteur paru en 2017, La Religion de ma mère. Cette fois encore Karim Akouche se montre virulent dans une dénonciation qui est multiple, concernant l’état de l’Algérie au moment où il écrit —puisque nul ne peut savoir ce qu’il en sera pour ce pays dans un plus ou moins proche avenir. Mais le moins qu’on puisse dire est que dans l’état qu’il décrit, la chanson d’un éboueur, qui nous est donnée à lire aux dernières pages du livre, semble cruellement justifiée :
Quel pays de galère !
La vie est amère !
Karim Akouche fait partie des écrivains algériens dont la dénonciation est sans limite ni réserve, il écrit avec l’approbation de celui qui passe pour un maître en la matière et dont le nom est bien connu pour cette raison, Boualem Sansal. Dans ce livre court (150 pages) on sent que l’auteur est aussi un dramaturge, ce qui peut être une indication de lecture. Les dernières pages du livre, notamment, sont à lire comme un ensemble d’indications scéniques, plutôt que comme un récit romanesque au sens le plus habituel du mot.
Il y a pourtant dans ce livre des personnages dont on va suivre un moment la destinée, en tout cas jusqu’à la mort dramatique de deux d’entre eux. Au commencement, ils forment un groupe de trois jeunes hommes qui vivent tant bien que mal mais évidemment plutôt mal dans le village kabyle d’Ath Wadhou, dépeint en quelques traits comme caractéristique de tant d’autres qui appartiennent à la même catégorie. D’ailleurs les trois personnages eux aussi sont stylisés pour être représentatifs. Il y a un berger, Zof, qui est le seul à être occupé puisque chaque jour il doit mener son troupeau dans la montagne ; un musicien chanteur Ahwawif qui se verrait bien dans la catégorie des chanteurs kabyles à succès si ce n’est qu’il n’a aucune chance d’y parvenir s’il reste confiné à Ath Wadhou ; et le troisième, Zar, un étudiant très doué, inscrit à la faculté des sciences, qui aurait besoin d’une aide de l’Etat pour concrétiser une découverte qui lui paraît réalisable.
Zof ne croit guère aux rêveries de ses deux compagnons et d’emblée son scepticisme est confirmé pour ce qui concerne Zar, dont le dossier pour une demande d’aide se voit refusée. On voit pourtant apparaître un espoir lorsque les jeunes du village parviennent à construire une maison de la culture polyvalente, qui rencontre un grand succès. Malheureusement une intervention musclée de barbus en armes fait tout disparaître, ce sont des terroristes qui mettent le feu aux cris d’Allah Akbar.
Pour échapper au désespoir Zar et Ahwawi ne voient plus qu’une solution, qui est de partir —ou plutôt fuir, car ils n’ont d’autre moyen que de le faire clandestinement.
Avec cette rigueur implacable qui caractérise le déroulement de son récit, Karim Akouche passe à l’étape suivante, qui est la préparation de cette fuite, avec l’aide d’un passeur. Une fois encore, il préfère styliser le sujet plutôt que d’entrer dans le détail réaliste (et d’ailleurs connu) de cette effroyable aventure. Cependant il dresse à cette occasion le portrait du passeur qu’il appelle « le faiseur de nouveaux immigrés » (sans doute comme on parlait des « faiseuses d’anges au temps des avortements clandestins !) et qui est désigné comme « le Caporal »—personnage haut en couleur à la fois sinistre et drôle, poético-cynique selon un mélange bien à lui.
Karim Akouche a aussi l’art des dialogues, toujours percutants, et il en donne la preuve lorsqu’Ahwawi retourne au village pour prévenir Zof le berger de leur départ. Dialogue au meilleur sens du mot puisque le lecteur est libre d’hésiter entre les deux thèses en présence, partir ou rester. Ahwawi cherche en vain à se faire comprendre du berger, qui profite de l’occasion pour un règlement de compte longtemps refoulé avec ses supposés compagnons (qu’il soupçonne, pas tout à fait à tort, de l’avoir toujours méprisé). Zof en arrive à une formule radicale, et forcément un peu injuste : « L’exilé est un traître ! » Cependant Ahwawi, dans son désir de justification, représente peut-être l’auteur lui-même.
Reste alors à évoquer le voyage clandestin, et il est probable qu’aucun lecteur ne se fait d’illusion sur son issue. Comme dans la tragédie, la question n’est pas de savoir si ou non non le héros va s’en sortir, chacun sait bien qu’il est d’ores et déjà condamné. D’ailleurs cette histoire est une tragédie qui se termine par une double mort. Zar meurt pendant la traversée brutalement interrompue par les gardes-côtes, Ahwawi fait partie des rescapés ramenés à Alger où ils passent en jugement. Lorsqu’il se rend compte que son juge n’est autre que le Caporal lui-même (ce qu’on appelle au théâtre … un coup de théâtre), son comportement de vient suicidaire, il fait mine de vouloir étrangler le Caporal et néanmoins juge, et meurt la tête explosée par un vigile. Avant qu’il en arrive à cet ultime soubresaut, on a entendu dans sa bouche des répliques qui ressemblent beaucoup à celles de manifestants de mars 2019.
C’est un des rôles de la littérature que de servir de porte-voix et d’amplificateur. Karim Akouche l’assume totalement.
Denise Brahimi

(extrait de la Lettre culturelle franco-maghrébine N° 33, mai 2019, Coup de Soleil Lyon)

« LES YEUX DE MANSOUR » de Ryad Girod

« LES YEUX DE MANSOUR » de Ryad Girod, (Barzakh,2018)

Il semble bien que Ryad Girod occupe actuellement en Algérie et même un peu au-delà la position d’ « écrivain qui monte » et ce n‘est pas sans raisons. Ces raisons concernent aussi bien l’écriture et le style que les thèmes voire les problématiques abordées ; et dans les deux domaines, tout lecteur est vite convaincu des hautes ambitions de ce romancier.
Pour commencer par l’écriture, c’est bien le mot qui convient (plutôt que par exemple le mot « langue » ou « langage »)car il s’agit justement d’un livre « très écrit », très éloigné de la langue orale et de ses facilités, au profit d’une syntaxe complexe, qu’on pourrait dire proustienne par la longueur des phrases et le grand nombre de propositions relatives qui s’enchaînent les une aux autres ; Ryad Girod ne recule jamais devant l’emploi d’un imparfait du subjonctif, sa grande réussite étant que pour autant, son livre ne donne pas l’impression d’archaïsme ni de préciosité ; et curieusement, il reste parfaitement clair dans son propos. Il est vrai qu’en de nombreux passages, on est saisi par le sentiment que l’auteur s’adonne à une prose poétique plutôt qu’à une narration et à une description prosaïquement romanesques. Mais le narrateur ne perd pas le fil de son récit ou plutôt les fils car ceux-ci sont plusieurs à s’entrecroiser.
Le narrateur, proche ami de Mansour qui figure dans le titre, raconte une histoire au présent, qui se déroule sur quelques mois et s’achève au moment où par décision de justice, on coupe la tête de Mansour en public. Dans la mesure où leur amitié remonte loin, à l’époque où ils fréquentaient ensemble le lycée français de Damas en Syrie, leur passé personnel est plusieurs fois convoqué, mais surtout celui de Mansour qui comporte un trait original assez remarquable : il est un descendant du célèbre Emir Abdelkader dont l’histoire est assez longuement contée, à partir du moment où il s’est rendu à l’armée française (23 décembre 1847) et a cru pouvoir faire confiance aux promesses de ses chefs. Le retour des cendres de l’Emir dans l’Algérie indépendante, en 1965, fait également partie des événements rapportés, et c’est d’ailleurs un miracle de voir tout ce que contient le livre alors même qu’en apparence il est plutôt mince ! Côté Histoire, le roman se passant à Riyadh en Arabie Saoudite, on bénéficie aussi de nombreuses considérations sur un autre grand homme le Roi Fayçal, assassiné en 1975 comme on sait, non sans avoir posé à tous égards les fondements de son pays entré grâce à lui dans la modernité.
Côté géographie, le roman n’est pas moins développé, non sur le mode scientifique et didactique mais davantage comme nous le disions sur le mode poétique, et c’est un des grands sujets de l’admiration que suscite ce livre. La ville elle-même moderne et luxueuse y est certes présente mais grâce à la très puissante voiture acquise par Mansour, une Chevrolet Camaro qui incite à la promenade ( !) on parcourt très fréquemment le désert du Nadj aux environs de Riyadh, dunes de sable, hauts plateaux rocheux etc. qui devient ainsi bien plus qu’un simple décor. A dire vrai, tout un aspect de l’histoire de Mansour ne se conçoit peut-être que comme une émanation de ce paysage —et c’est pourquoi il faut prendre ce dernier mot à un sens très fort, bien au-delà de toute espèce de pittoresque.
Il est tout à fait clair, d’autant que Ryad Girod ne cesse lui-même de le répéter, que cette conception géographique et poétique du roman l’apparente à l’écrivain français qu’il admire le plus, Julien Gracq. De celui-ci, le roman le plus connu pourrait bien être le Rivage des Syrtes, publié en septembre 1951 ; avec quelques autres, il constitue une œuvre très appréciée d’une élite plus que du grand public. Le choix d’un tel modèle confirme donc l’originalité du romancier algérien (né en 1970) —mieux vaudrait dire les originalités, car il en présente plusieurs, la moindre n’étant pas de joindre deux sources d’inspiration aussi éloignées que Julien Gracq d’une part et le soufisme de l’autre, ce dernier étant très présent dans Les Yeux de Mansour à travers la figure d’El Hallaj.
Mansour dans le roman de Ryad est un personnage double, ou personnage à deux faces. Il appartient à la fois à l’intrigue moderne du livre, en tant que compagnon du narrateur et possesseur d’une belle Camaro rouge « capable de monter jusqu’à deux cent soixante kilomètres-heure en une quinzaine de secondes » ; et d’autre part à la dimension soufie des l’inspiration du romancier, qui superpose l’histoire d’El Hallaj à celle de Mansour par delà le millénaire qui les sépare. Le premier, grand mystique persan et maître soufi a eu la tête coupée en 922 à Bagdad, sous prétexte de déclarations qui l’ont rendu coupable d’hérésie. De la même façon si l’un des deux Mansour est condamné pour adultère, l’autre Mansour, dans un procès distinct, l’est pour cause d’hérésie, ou en tout cas sur la foi de déclarations que ses juges déclarent hérétiques. Ce parallélisme, très appuyé par le romancier, est une manière d’inciter à une double lecture de son livre, mais encore une fois « double » n’est pas assez dire.
Car la figure du Christ n’en est pas absente ou pas très éloignée de celle des deux héros sacrificiels, Hallaj et Mansour. Et l’auteur étend la liste des figures de référence encore bien au-delà. Ryad Girod, qui est professeur de mathématiques dans sa vie professionnelle, n’hésite pas à joindre aux autres le personnage du mathématicien Henri Poincaré (1854-1912), chez lequel l’avancée des connaissances se fait selon des modalités comparables à celles qui permettent au Soufi d’approcher la vérité. Poincaré étant aussi homme de lettres et philosophe, on comprend d’autant mieux qu’il puisse entrer dans la liste des plus éminents et des plus exigeants modèles que se donne le romancier.
Non sans humour de la part de Ryad Girod, le narrateur s’entend dire par un inconnu de passage auquel il livre en vrac quelques aspects de sa vie : « Vous devriez remettre de l’ordre dans vos idées… l’ordre a toujours son importance pour comprendre… et c’est précisément ce que vous souhaitez… Non ? »
Bon conseil, mais qui de toute manière ne peut rien contre la foule haineuse hurlant à la mort : « Gassouh ! Gassouh ! » (coupez-lui la tête), cri horrible qui résonne tout au long du livre. Difficile à oublier.
Denise Brahimi

(extrait de la Lettre culturelle franco-maghrébine N° 33, mai 2019, Coup de Soleil Lyon)