Yaya Belaskri, les fils du jour, en lecture à Toulouse



« Les fils du jour « paru en 2014 diffère du roman précédent de Yahia Bélaskri, « Si tu cherches la pluie elle vient d’en haut. » Il ne s’agit plus de l’Algérie des années 90 minée par l’intégrisme musulman mais de l’Algérie de la conquête décrite à travers la saga d’une tribu des hautes plaines entre Tlemcen et la frontière marocaine. L’histoire du vieux chef et de son fils montre une conception de la religion profondément différente. La pérégrination du fils depuis l’Algérie jusqu’à Damas en passant par la Mecque est l’occasion de montrer le rôle des confréries soufies dans le développement d’un islam ouvert aux autres religions du livre. Dans son périple  Hadj ould Mousa  est accompagnée de sa femme, une jeune espagnole convertie par amour à l’islam. En filigrane l’histoire d’Abd El Kader auquel la tribu a apporté son soutien et que El Hadj rejoint à Damas montre la même conception de la religion
. (Françoise Bataillon)

 Cheikh Moussa a réuni le conseil des sages de la tribu. Sous une tente, alors que le jour décline, ils sont nombreux autour de la théière fumante, conversant, échangeant les dernières nouvelles. La situation se dégrade de jour en jour, la famine s’installe et risque de s’aggraver du fait de l’invasion des criquets et sauterelles. La pression des militaires français est de plus en plus forte et contraignante, la guerre rôde, les tribus se soumettre une à une, l’Emir est en difficulté et la tribu des Fils du Jour doit penser à sa survie. La discussion s’installe et s’anime.

Cheikh Moussa prend la parole pour demander de la patience en ces moments cruciaux pour la tribu. Il fait part de ses entretiens avec le Lieutenant Rimbaud, le présentant comme un homme sage et correct qui souhaite que la concorde règne. Certains des membres présents proposent la soumission pour, ainsi, gagner la paix. D’autres proposent de s’engager résolument dans le combat contre les Français.

– « Avec quoi ? Combattre les Français avec deux fusils et quelques bâtons ? Nos hommes ont renforcé les troupes de l’Emir dès le début. Nous avons perdu nombre de nos enfants. Aujourd’hui l’Emir est en difficulté et semble sur le point de rendre les armes.

-Ce n’est pas vrai, ce sont les Français qui disent cela, rétorque Boubakeur, son cousin. »

Assis, poings fermés, tendu vers l’avant, prêt à bondir, il est de ceux qui veulent affronter les militaires et ne leur laisser aucun répit. Pour lui, tout autre attitude serait une forfaiture contre Dieu et les hommes de cette terre.

– « Mon cher cousin, du Maroc me sont arrivées des informations sérieuses sur la situation des troupes de l’Emir. Croyez-moi, il arrive au bout, je ne sais pas ce que nous allons devenir. De grand danger nous guettent, il faudra être vigilants et ne pas provoquer les militaires.

Le mois de décembre est largement entamé quand se répand la nouvelle de la réédition de l’Emir Abdelkader. De bouche-à-oreille, de cris en chuchotements, de plaintes en malédictions, d’une ville à l’autre, d’un campement à l’autre, l’annonce ricoche sur les lèvres, trace des sillons sur les visages, creuse des gouffres dans les ventre, soulève les cœurs, accable les hommes. En ce jour funeste, les nuages qui obscurcissent le ciel déversent pluie et grêle, gonflent les oueds, transforment la terre en boue, les petites retenues d’eau en marécages. Le tonnerre gronde, la foudre fauche les arbres et détruit les toits des maisons, les chevaux s’emballent dans les écuries, le bétail s’affole, les sentiers se perdent, les animaux se terrent, les hommes se désespèrent.

Dans les maisons et sous les tentes, les larmes des femmes rivalisent avec les mines stupéfaites des hommes, sous le regard hébété des enfants. C’est un jour de deuil pour tous, la fin de l’illusion qui se voulait rêves et ambitions. Depuis plusieurs siècles, les revers se sont succédés, toujours suivi de victoires et de réjouissances. Les ancêtres, hommes libres et fiers, ont su subsister, malgré les vents contraires et les agressions endurées, et continuer peut-être non pas à bâtir mais certainement à vivre au jour le jour. De leur pas assuré, ils ont ouvert de nouveaux chemins, depuis le désert jusqu’aux montagnes les plus hostiles, déniché de nouvelles sources, creuser des puits.

Au fil des siècles ils ont légué un savoir, une vision du monde et tracé des perspectives. Leurs descendants ont rompu avec l’héritage, englués dans le fataliste et la soumission. Aux croyances les plus fallacieuses, aux charlatans avec toutes leurs balivernes, ils se sont ralliés. Pour eux, après 17 ans de combats acharnés pour la reconquête de la dignité piétinée, la fin de l’Emir signe le commencement d’une longue et éprouvante éclipse. Peu de gens imaginent alors ce que sera l’avenir et peu vont survivre. En ces heures sinistres, le ciel et la terre se sont ligués pour fouler le désespoir et enterrer les certitudes.

Cette nuit d’apocalypse est couverte par une clameur tout aussi bouleversante que pathétique, supplique adressée au Dieu, son prophète et tous les saints. Sous le déluge, prend corps une complainte lancinante, plus forte que le fracas de la tempête. […] De partout, elle est entendue, ahurissant cri d’agonie sorti du ventre d’un barde insoumis. Pourtant, tous affirment qu’elle provenait de leurs entrailles. De Sebdou à Al Aricha, de Sidi Djillai à la frontière marocaine, elle retentit et rebondit d’un chaume à l’autre, d’une colline à l’autre, des monts Terny à la mer d’alpha, cri de détresse d’un peuple livré à lui-même et à tous les dangers. Elle s’envole dans les airs et bouscule les nuages, remplit les grottes et encombre les sentes. Jamais nuit ne sera plus longue et plus pénible, ont juré les commentateurs qui en ont eu vent. Jamais elle n’aura été si près d’engloutir tant de femmes et d’hommes, fracassés par le malheur.

Sous une tente sous une des tentes du campement des Fils du Jour, terrassé par la nouvelle, El Hadj, visage blême et regard vide, assis sur une natte, bouche cousue, est entouré de ses frères et de ses cousins, tout aussi effondrés. Tous sont suspendus aux mots qu’il me dit pas, n’esquisse même pas. La fin de la résistance de l’Emir, et surtout sa reddition signifient que les conquérants sont les plus forts et disposent d’une armée puissante, ce qu’il ne pouvait concevoir jusque-là, affrontant presque son père. Et fort de son attaque contre les militaires à Sidi Medjahed, il se préparait à continuer le combat. Peut-être comptait-il sur la bravoure, peut-être pas avérée, légendaire sûrement, de la tribu. Cette nuit est cinglante pour le jeune homme qui ne sait comment appréhender l’avenir. Dehors la pluie gonfle, les fossés se creusent, les marécages débordent, la boue s’épaissit, le vent déferle et les chiens hurlent.

…..

A notre départ, les Ouled Sidi Cheikh ont renouvelé nos provisions, et c’est le coeur confiant que nous avons continué notre route jusqu’à Aïn Madi chez Tidjani qui nous ont offert le gîte et le couvert. Nous avons séjourné auprès d’eux jusqu’à la fin de l’hiver. Durant tout le temps passé auprès de la confrérie des Tidjani, nous avons suivi le cours de Sidi Mohamed Seghir Tidjani qui officiait pratiquement chaque jour. J’ai appris nombre de choses qui m’étaient éloignées et inconnues. J’ai appris le livre sacré et comment l’interpréter. J’ai formulé nombre de questions auquel le Cheikh a, chaque fois, répondu avec clarté et discernement. Un jour, j’ai demandé au cheikh de me recevoir avec H’jira, ce qu’il a fait simplement. Je lui ai expliqué que H’jira était chrétienne et s’était convertie à notre religion à ma demande. Avec indulgence, il nous a regardés tous deux, puis ses lèvres se sont ouvertes sur un sourire lumineux.

– « Entre Gens du livre, nous pouvons contracter mariage, il n’y a aucune contrainte là dessus, même si elle ne s’était pas convertie à l’islam. Les préceptes de Dieu ne sont pas mis en cause par une telle union. Ne vous tourmentez par, vous aimez le même Dieu car il n’y a qu’un seul. Maintenant qu’elle est convertie, je voudrais savoir si elle a été contraint, auquel cas cette conversion serait nul et elle reprend sa religion ».

H’jira, un voile fin sur les cheveux, assise à mes côtés, a doucement répondu :

« Non Sidi Cheikh. C’est par ma volonté que je suis devenue musulmane. Ni mon mari ni personne d’autres ne m’a obligé. Je voulais être sa femme et il m’est apparu que c’était là une marque amour.

-Bien vrai, ma fille, c’est une marque d’amour. Vous pouvez continuez votre chemin sous la protection de Dieu. Vous n’avez rien à craindre. Vivez votre vie en vous portant assistance et en vous aimant. »

…..

C’est par une journée tiède et lumineuse que je me suis présenté devant la demeure de l’Emir, une vaste maison entourée de jardins et de communs, surveillé par des hommes, l’épée à la ceinture. J’ai été introduit dans un salon immense, décoré avec faste, où j’ai patienté quelques heures. Puis un homme habillé d’un uniforme étincelant est venu me chercher. Lorsque je suis entré quand la pièce où il se trouvait, c’est l’éclat de ses yeux qui m’a impressionné, noirs, soulignés au khöl, ils laissaient échapper une lueur extraordinaire, doublée d’une mélancolie insondable. On aurait dit un prophète. Il portait un burnous bleu ouvert sur une chemise blanche. Sa barbe légendaire pendait toujours à son menton, parfaitement coupée, elle avait blanchi quelque peu. J’ai été subjugué par son port et sa prestance et me sentais intimidé. Il m’a fallu un moment pour reprendre mes esprits et lui conter mon histoire et celle de ma famille. Lorsqu’il a appris d’où je venais, il m’a dit

« Tu es le fils d’une noble tribu qui s’est tenue auprès de moi dès les premiers jours. J’ai connu ton père Cheikh Moussa lorsqu’il m’a offert une dhifa, un accueil digne de sa lignée. Il avait sacrifié veaux et moutons, les femmes avaient, deux jours durant, préparé la semoule. Moi et mes hommes avons mangé à volonté. J’ai aussi connu ton grand-père, Cheikh Slimane, un homme de grande valeur. Que comptes-tu faire ?

Il a écouté avec bienveillance le récit de mon voyage et mes explications.

– « La terre appartient à Dieu et tout homme a le droit de s’installer où il le souhaite, à condition de respecter ses hôtes. Damas est une vieille ville de culture et de civilisation. Vous y serez heureux avec votre famille. »

Il a tiré sur une corde. Un homme est apparu, l’épée la ceinture, le port droit. L’Emir a dit :

– « Cet homme vient de loin, d’El Djezaïr, notre patrie bien-aimée. Il est l’enfant de la tribu des Fils du Jour. Qu’il soit embauché avec ses hommes à notre service et donnez-lui une maison convenable pour lui et sa famille. Il est accompagné par son ami et frère de religion Réda. Qu’il soit fait de même pour lui ainsi que les hommes qui accompagnent.