Le retour des djihadistes, aux racines de l’Etat islamique, Patrick Cockburn, préface et traduction d’Adrien Jaulmes, Equateurs documents, 2014, 174 p.

Un grand journaliste reprend en perspective le thème du djihadisme au Moyen Orient, depuis le début du XXIe siècle : Afghanistan, 11 septembre, Irak et la suite, en insistant sur deux constantes : le Moyen Orient est structuré par les deux puissances saoudienne et iranienne, ce qui polarise toujours plus un conflit sunnites/ chiites. Les occidentaux n’ont cessé de vouloir ignorer que le djihad s’appuyait sur les « services » saoudiens et pakistanais.

Il décrit les perversions de l’information, qui s’accélèrent sans cesse depuis ce début du XXIe siècle, parce que les machines internet de plus en plus incontrôlables privilégient les rumeurs, ce que les directions de presse préfèrent aux informations de fond, de longue et moyenne durée, alors que les vérités « pas bonnes à dire » sont ignorées au profit des récits immédiats, schématiques, manichéens et si possibles sanglants, qui se vendent bien.

Il montre aussi à quel point les couches urbaines et aisées des pays atteints par les révoltes démocratiques (Egypte, Syrie) ont pu convaincre elles-mêmes et les opinions occidentales qu’elles étaient « le peuple », capable de gérer vers la modernité des pays profondément pénétrés de religion traditionnelle, de corruption permanente des institutions et de cultures autoritaires, ingrédients aux mains des gouvernements dictatoriaux, que reprennent en les magnifiant les manipulateurs très professionnels du djihad. Ceux-ci ont à la fois une bonne pratique militaire (anciens cadres militaires de Sadam Hussein) et une excellente connaissance des médias internationaux modernes.

Il nous aide à ne pas oublier que la dictature libyenne n’a pas été détruite par les guerrillas mais par quelques frappes aériennes et navales occidentales, que l’équilibre régional Irano-Saoudien repose sur le nouvel équilibre Russie/ USA.

En 2017, ce livre n’a pas vieilli, même si Mossoul est tombé et que Rakka va tomber, grâce aux milices kurdes et iraniennes, dans un espace où la frontière Syrie / Irak a disparu et où le jeu est entre la présence turque et le nouvel Etat kurde déjà construit. C’est de ces réalités que survivent un Etat irakien faible, chiite, réduit à la capitale et aux territoires orientaux et un Etat alaouite (syrien) dont le caractère de plus en plus maffieux est protégé par la Russie et protecteur lui-même des chiites libanais.

 

Quelques citations :

 

Irak, un quart de siècle de décomposition (p. 71) Les sanctions de l’ONU ont détruit la société irakienne dans les années 1990, les Américains ont détruit l’Etat en 2003.

Complexité du conflit syrien (p. 103) La crise syrienne se décompose en cinq conflits distincts[…] La guerre a commencé par une authentique révolution populaire contre une dictature brutale et corrompue, qui s’est vite retrouvée imbriquée dans le combat des sunnites contre les alaouites, s’inscrivant elle-même dans une plus vaste guerre entre sunnites et chiites au niveau régional, laquelle met face à face Etats-Unis, Arabie Saoudite, Etats sunnites d’un côté, Iran, Irak et chiites libanais de l’autre. Vient s’y ajouter la nouvelle guerre froide entre Moscou et l’Occident, exacerbée par le conflit en Libye, et plus récemment aggravé par la crise en Ukraine. (p. 102) Assad peut ne pas vouloir accepter de compromis, mais on ne lui en propose pas non plus. (p. 87) La Syrie d’aujourd’hui rappelle le Liban pendant les quinze années de guerre civile entre 1975 et 1990.

Les élites modernistes du Moyen-Orient (130- 131) [la génération d’activistes de 2011] n’a tiré aucune leçon de ce qui s’est passé quand Nasser a pris le pouvoir en Egypte en 1952, ils ne se sont pas demandé si les soulèvements arabes de 2011 pouvaient avoir des points communs avec les révolutions européennes de 1848, victoires faciles qui se sont montrés facilement réversibles. Beaucoup des membres de l’intelligentsia en Libye et en Syrie donnaient l’impression de vivre et de penser à travers le seul prisme d’Internet. Peu ont exprimé des idées pratiques sur le chemin à suivre.

Travail des journalistes (p. 140- 141) Les journalistes […] ont tendance à trop couvrir les combats et les escarmouches, les feux d’artifice de la guerre, au détriment de la situation générale qui est pourtant déterminante pour son issue.

Claude Bataillon