Editorial
Non, Coup  de soleil n’a pas oubliĂ© l’importance de l’art, et n’a pas laissĂ© passer l’occasion de voir Ă  Lyon une belle exposition  dont le titre, « Matriarches », est un indice important , en notre Ă©poque oĂč la mauvaise rĂ©putation du patriarcat  incite  à lui opposer son contraire ! Pas moins de trois articles vous diront nos pensĂ©es Ă  cet Ă©gard : Ă  confronter aux vĂŽtres, Ă©videmment.
Pour continuer Ă  parler d’art, il y en a un qui nous occupe beaucoup en ce moment  et nous fait miroiter un bel avenir, c’est le cinĂ©ma : Surveillez de prĂšs les prochaines sorties. Nous vous offrons ce mois-ci  dans la Lettre le compte rendu d’une sĂ©ance  consacrĂ©e Ă  un film que Coup de soleil a souhaitĂ© soutenir de son mieux, le film tunisien Ashkal , prĂ©sentĂ© au cinĂ©ma le Zola. Et dans ce mĂȘme domaine cinĂ©matographique , il se trouve que le numĂ©ro d’octobre de la revue Positif propose un article sur le cinĂ©ma algĂ©rien (ou autour de la Guerre d’AlgĂ©rie) qui nous donne Ă  rĂ©flĂ©chir Ă  propos d’un film assez peu connu.
Le lien est facile Ă  voir avec deux livres que vous prĂ©sente aussi cette Lettre 70 de Coup de soleil, l’un et l’autre Ɠuvres d’historiennes connues : l’un est de RaphaĂ«lle Branche et s’intitule « En guerre(s) pour l’AlgĂ©rie. TĂ©moignages » ; l’autre est de Fatima Besnaci-Lancou , il est remarquable par la profusion de photos qu’il  nous met sous les yeux.
Que les amateurs de BD et romans graphiques se réjouissent : Michel Wilson ne les a pas oubliés, comme ils verront en ouvrant cette Lettre.
Denise Brahimi

 

 

« LES MATRIARCHES » de Nadia Ferroukhi, Galerie Regard Sud de Lyon, exposition du 15 septembre au 29 octobre 2022
La Biennale de Lyon entraĂźne dans son sillage des manifestations artistiques appelĂ©es « rĂ©sonances », c’est dans cette catĂ©gorie que se range l’exposition de photographies proposĂ©e par la Galerie Regard Sud, qui n’est pas sans affinitĂ©s avec l’Association Coup de Soleil Aura.
Nadia Ferroukhi a plus d’une appartenance, elle est notamment de pĂšre algĂ©rien en mĂȘme temps que de mĂšre tchĂšque, mais elle est bien plus encore et bien plus diverse si l’on tient compte de tous les pays du monde dans lesquels elle a voyagĂ©. Ce qui lui permet de fournir en photos splendides nombre de revues telles que GĂ©o qui se dĂ©finit comme « le magazine de la photo et du voyage ». Dans tous les cas, on est frappĂ© par la qualitĂ© remarquable de son travail et par la puissance visuelle de certains de ses clichĂ©s (au sens photographique du mot, Ă©videmment).
La sĂ©rie prĂ©sentĂ©e par Regard sud est conçue autour d’un thĂšme, comme l’indique le titre de l’exposition ; et de la promesse qu’il implique, on peut dire qu’elle est pleinement tenue. Les « Matriarches » sont sans doute moins connues et moins souvent Ă©voquĂ©es que la catĂ©gorie masculine dont elles sont le pendant, les Patriarches, mais c’est bien pour cela que Nadia Ferroukhi a voulu leur consacrer la recherche et la rĂ©flexion qui ont abouti Ă  ce bel ensemble, dont le sujet est encore Ă  ce jour le plus souvent ignorĂ©. Car si les patriarches sont souvent citĂ©s Ă©voquĂ©s voir convoquĂ©s par notre culture justement dite patriarcale, avec toutes les connotations que ce mot implique, de « matriarches » en revanche il n’est guĂšre souvent question et c’est au fĂ©minisme que l’on doit de les avoir fait Ă©merger —on hĂ©site Ă  dire « réémerger » puisqu’on n’a pas la mĂ©moire d’un temps qui leur aurait fait place et les aurait reconnues sous ce nom. MĂ©moire occultĂ©e, sociĂ©tĂ©s rĂ©duites Ă  des traces, indubitables cependant.
Dans sa prĂ©sentation, la galerie Regard Sud parle Ă  leur sujet des « derniĂšres sociĂ©tĂ©s dites matriarcales » et il est vrai que l‘adjectif « matriarcal » s’emploie un peu plus souvent que le nom « matriarches » —celui-ci, dans certaines bouches ou sous certaines plumes pourrait mĂȘme ĂȘtre ressenti comme lĂ©gĂšrement ironique ou pĂ©joratif. En principe les Matriarches sont les Ă©pouses des Patriarches, c’est ce qu’on apprend dans la tradition, mais ce n’est Ă©videmment pas Ă  ce sens que Nadia Ferroukhi emploie le mot et fait reconnaĂźtre la vĂ©ritĂ© du sens qui est le sien. Elle l’explicite dans le livre publiĂ© sous ce mĂȘme titre, « Les Matriarches » par les Ă©ditions Albin Michel en 2021 (avec une prĂ©face de Laure Adler, autrice et historienne elle-mĂȘme connue pour son fĂ©minisme). Voici comment elle en parle : « Dans nos sociĂ©tĂ©s dites modernes, l’égalitĂ© des sexes est loin d’ĂȘtre acquise. L’image des femmes reste encore trop souvent associĂ©e au « sexe faible » Pourtant, dans certains endroits de la planĂšte, il en va autrement. Pendant dix ans, je suis allĂ©e Ă  la rencontre de femmes qui structurent la vie Ă©conomique et sociale de leur communautĂ©, tout en assurant la transmission de la lignĂ©e, du nom, du patrimoine et de la culture ».
Les endroits de la planĂšte qu’elle a parcourus sont nombreux, l’exposition en Ă©voque plus d’une trentaine, parmi lesquels la Chine, l’IndonĂ©sie, le Kenya ou le Mexique mais il y en a de beaucoup moins exotiques, en tout cas beaucoup plus proches de nous puisque plusieurs photos viennent du Sahara algĂ©rien pays des Touaregs et qu’on en trouve mĂȘme une qui a Ă©tĂ© prise en France Ă  l’üle d’Ouessant.
Les femmes qu’elle a photographiĂ©es dans ces diffĂ©rents lieux ne disposent pas toujours des mĂȘmes sortes de pouvoir, mais ceux dont elles tĂ©moignent sont parmi les plus importants qui soient : au Kenya, le pouvoir de se regrouper dans un village interdit aux hommes, dĂšs qu’ils atteignent l’ñge de 16 ans ; Ă  Sumatra, le pouvoir de transmettre les biens ancestraux de mĂšre en fille, selon le droit coutumier de la pĂ©riode prĂ©islamique etc. C’est sur ce principe matrilinĂ©aire, la transmission de mĂšre en fille, que se fonde le droit des femmes, chez les Touareg du Tassili ; on peut lire dans la notice qui les concerne cette

2©NadiaFerroukhi

belle prĂ©sentation : « La femme touareg bĂ©nĂ©ficie d’une totale libertĂ©. Choix du mari et totale libertĂ© de mƓurs. C’est elle qui hĂ©rite, qui gĂšre la tente et l’attirail nomade. C’est encore elle qui connaĂźt les lĂ©gendes qu’elle enseigne aux enfants, ainsi que le tifinagh, l’alphabet hiĂ©roglyphique des Touaregs ». Ce qui apparaĂźt plus d’une fois, de maniĂšre remarquable, sont les aspects culturels de ce pouvoir fĂ©minin, qui va bien au-delĂ  de la possession des biens matĂ©riels, mĂȘme si celle-ci lui est nĂ©cessaire et indispensable.
La photo qui sert d’image de marque Ă  l’exposition est une reprise Ă©videmment remaniĂ©e de la trĂšs cĂ©lĂšbre fresque de Michel-Ange au plafond de la Chapelle Sixtine : « La crĂ©ation d’Adam ».Et c’est bien Adam comme personnage viril qui y est reprĂ©sentĂ©, d’Eve point n’est question. Pour Nadia Zerroukhi, cette Ɠuvre cĂ©lĂšbre figure Ă  l’arriĂšre-plan, tandis que l’avant-scĂšne est occupĂ©e par trois femmes zapotĂšques empruntĂ©es Ă  Frida Khalo ; elles sont belles, parĂ©es de vives couleurs, tandis qu’Adam, si musclĂ© qu’il soit, paraĂźt terne et triste Ă  leurs cĂŽtĂ©s. Et c’est ainsi que la photo rĂ©pare l’oubli d’Eve dans l’Ɠuvre de Michel-Ange !
Les sociĂ©tĂ©s matrilinĂ©aires existent encore et mĂȘme si c’est sous la forme de vestiges, ceux qui nous sont montrĂ©s sont probants. Nadia Zerroukhi pratique la preuve par l’image, de façon concrĂšte, vivante, parfois enthousiasmante. LĂ  oĂč les voix les plus autorisĂ©es ont du mal Ă  se faire entendre (si grande est la force du patriarcat), les photos emportent la conviction, par leur incontestable authenticitĂ©.
Denise Brahimi

Dans le cadre de la 16Ăšme Ă©dition de la Biennale d’Art Contemporain de Lyon, la galerie Regard Sud (Lyon 1er) accueille l’exposition « Les Matriarches » de la photoreporter Nadia Ferroukhi du 15 septembre au 29 octobre 2022. Les photos de l’exposition sont tirĂ©es du livre « Les Matriarches », prĂ©facĂ© par Laure Adler et Ă©ditĂ© chez Albin Michel.
Pourquoi ce nĂ©ologisme de « matriarches » ? Suite Ă  sa rencontre avec l’anthropologue Françoise HĂ©ritier qui utilise indiffĂ©remment les termes de sociĂ©tĂ©s « matriarcales » ou « matrilinĂ©aires » tout en avançant que le matriarcat opposĂ© au patriarcat est inopĂ©rant car « figure mythique », Nadia Ferroukhi forge ce concept. Pour cette photojournaliste nomade, les sociĂ©tĂ©s « matriarches » sont des entitĂ©s matrilinĂ©aires oĂč la femme est centrale mais ne domine pas. Elles transmettent le nom et l’hĂ©ritage culturel et Ă©conomique Ă  leur lignĂ©e.
Dix sociĂ©tĂ©s sont ainsi observĂ©es et photographiĂ©es de par le monde aprĂšs dix ans de voyages : les Moso en Chine, les Minangkabau en IndonĂ©sie, les Touaregs en AlgĂ©rie, Les Samburu et Tukana au Kenya, les Bijagos en GuinĂ©e-Bissau, les ZapothĂšques au Mexique, les Navajos aux Etats-Unis, la Grande Comore aux Comores, les Estoniennes de l’üle de Kinhu ou les Ouessantines en Bretagne.
Les photographies exposées représentent les femmes de ces sociétés dans leurs univers quotidiens : travail, rassemblements festifs, créations avec leurs habits traditionnels trÚs colorés mais sans esthétisme racoleur.

2©NadiaFerroukhi

Il s’agissait de dĂ©peindre ces sociĂ©tĂ©s fragiles, menacĂ©es quotidiennement par les environnements patriarcaux qui les entourent et par la mondialisation du libĂ©ralisme Ă©conomique ou l’emprise des religions monothĂ©istes. Le tourisme de masse et les dĂ©sĂ©quilibres de leurs milieux causĂ©s par les phĂ©nomĂšnes naturels violents dus aux dĂ©rĂšglements climatiques augmentent encore les pressions sur ces sociĂ©tĂ©s authentiques qui rĂ©sistent.
Tahar Ben Meftah.

L’exposition que nous a donnĂ© Ă  voir la galerie Regard Sud illustre Ă  la fois ce regard Ă©clectique mais rigoureux qui porte les propositions de nos amis galeristes.
Les photographies de Nadia Ferroukhi sont Ă  la fois belles par leur mise en espace, dans les divers pays et personnages reprĂ©sentĂ©s, mais elles sont prenantes par le sujet qu’elles abordent : les derniers archipels matriarcaux subsistant dans le monde.

« Dans le mot « matriarcat », les gens entendent l’inverse du patriarcat, c’est Ă  dire une sociĂ©tĂ© oĂč l’homme domine. Or, dans les sociĂ©tĂ©s matriarcales – je mets le mot entre guillemets car il y a des controverses autour de ce mot – la femme ne domine jamais. Elle est centrale, mais chacun, homme ou femme, a vraiment sa place, son terrain d’activité », raconte Nadia Ferroukhi.  « Je suis une raconteuse d’histoires : je vais Ă  la rencontre de ces femmes, ces hommes et ces enfants. Je raconte leur quotidien, leurs façons de faire, diffĂ©rentes des nĂŽtres, leurs rituels, leurs coutumes. Je ne suis pas lĂ  pour dĂ©fendre une thĂ©orie : ce n’est pas mon rĂŽle ».

La disparition progressive de ces ilĂŽts matrilinĂ©aires est certainement une grande perte pour notre humanitĂ©, et grĂąces doivent ĂȘtre rendues Ă  notre photographe-raconteuse d’histoires de nous en donner une si saisissante trace.
Si nous nous arrĂȘtons sur le cas des touaregs, cette disparition d’un mode de vie immĂ©morial est palpable.

« Lors de son reportage, Nadia Ferroukhi s’est Ă©galement intĂ©ressĂ©e Ă  la place des femmes dans les tribus nomades, comme celles du campement de Tin Tahadeft : « Dans les tribus que j’ai rencontrĂ©es, elles ont un rĂŽle trĂšs important. Lorsque les hommes s’absentent un bon moment dans les villes pour gagner de l’argent, les femmes restent seules entre elles avec les enfants. Et ce sont elles qui dĂ©cident de tout ce qui doit ĂȘtre dĂ©cidĂ©. Il y a souvent une « matriarche », une doyenne qui prend toutes les dĂ©cisions. » Et ce n’est pas tout : « Chez les Touareg, dans un couple mariĂ©, la tente appartient Ă  la femme. En cas de divorce, c’est la femme qui gardera la tente, les enfants et le bĂ©tail. »

La sĂ©dentarisation, l’urbanisation des tribus touareg font disparaĂźtre ces pratiques, et mĂȘme l’usage de la langue et de l’écriture. L’objectif de Nadia Ferroukhi fait justice Ă  la beautĂ© de ce mode de vie inscrit dans les paysages parmi les plus sublimes du monde. Les femmes, les matriarches savent y prendre leur place, et le visiteur sort Ă©bloui de ce spectacle, et mĂ©lancolique d’avoir vu une civilisation en cours d’effacement

Michel Wilson

« LA POSSIBILITE MULTICULTURELLE » par Jean-Michel Ropars, Revue « Positif » n°740, octobre 2022

Il s’agit d’un article de quelques pages seulement mais certains lecteurs de La Lettre apprĂ©cieront sans doute l’insistance qu’il met sur un aspect Ă  vrai dire rare sinon exceptionnel du cinĂ©ma français consacrĂ© Ă  la Guerre d’AlgĂ©rie.

L’auteur remarque d’abord l’abondance de films consacrĂ©s Ă  ce conflit, mais constate en mĂȘme temps qu’on n’y trouve pas de chefs d’Ɠuvre comparables Ă  ceux du cinĂ©ma amĂ©ricain sur la guerre du ViĂȘtnam. Il tente donc d’analyser ce qui manque aux films français pour qu’ils atteignent le mĂȘme souffle, rappelant Ă  ce propos plusieurs titres de films ainsi que d’études qui leur ont Ă©tĂ© consacrĂ©es. Mais on attend avec impatience une exception annoncĂ©e d’abord allusivement par l’auteur de l’article—Il laisse entendre qu’il y a selon lui un seul film qui se distingue de tous les autres par une qualitĂ© exceptionnelle, Ă  laquelle renvoie le titre de l’article, mais peut-ĂȘtre ne l’a-t-on pas compris d’emblĂ©e. La « possibilitĂ© multiculturelle » serait ou eĂ»t Ă©tĂ© la coexistence dans une mĂȘme ville (Alger)et plus largement dans un mĂȘme pays (L’AlgĂ©rie) de plusieurs ou en tout cas de deux « communautĂ©s culturellement diffĂ©rentes dans le cadre d’une ex-colonie de peuplement ».
Le grand intĂ©rĂȘt de l’article ici prĂ©sentĂ© par Jean-Michel Ropars consiste en une affirmation et une seule : il y a dans tout le cinĂ©ma français un seul film qui se soit posĂ© la question de cette possibilitĂ©, c’est le film de James Blue intitulĂ© « Les Oliviers de la justice », comme le livre de Jean PĂ©lĂ©gri duquel il a Ă©tĂ© tirĂ©, « unique fiction cinĂ©matographique pied-noire rĂ©alisĂ©e en AlgĂ©rie pendant les â€˜Ă©vĂ©nements’ ».Le roman datait de 1959, le film le suit d’assez prĂšs, il a Ă©tĂ© tournĂ© dans les derniers mois de la Guerre d’AlgĂ©rie, avant l’indĂ©pendance, Ă  un moment oĂč les tensions entre groupes adversaires Ă©taient portĂ©es Ă  leur paroxysme. Jean-Michel Ropars rend grĂące au cinĂ©aste d’avoir dĂ©crit avec luciditĂ© « l’échec de la sociĂ©tĂ© multiculturelle entre 1962 » sans porter pour autant des jugements entiĂšrement nĂ©gatifs car le film, nous dit-il, « se veut un ultime chant d’amour pour une AlgĂ©rie vĂ©ritablement plurielle ». Le hĂ©ros, Jean, qui ne voulait plus vivre en AlgĂ©rie, dĂ©cide finalement d’y rester.
RĂ©flĂ©chissant Ă  ce film exceptionnel, le critique se met Ă  parler au conditionnel passĂ© qui est comme on sait le mode de l’irrĂ©el, il rĂȘve d’un cinĂ©ma français qui au lieu de se complaire dans l’horreur et la culpabilitĂ©, aurait pu s’interroger sur la possibilitĂ© de construire en AlgĂ©rie une sociĂ©tĂ© plurielle.
Denise Brahimi
Cette annĂ©e Ă©tant celle du centenaire pour Jean PĂ©lĂ©gri comme pour Mohammed Dib dont La Lettre a plusieurs fois parlĂ©, c’est l’occasion de rappeler la grande amitiĂ© qui les unissait.

« EN GUERRE(S) POUR L’ALGERIE » .TĂ©moignages par RaphaĂ«lle Branche . Tallandier /arte Ă©ditions, 2022
C’est un gros livre, puisqu’il fait plus de 400 pages, ce qui s’explique dans la mesure oĂč comme il est dit dĂšs le titre, c’est un recueil de tĂ©moignages, oĂč apparaĂźt le dĂ©sir de restituer la parole, forcĂ©ment plus prolixe que l’écrit. Une des qualitĂ©s du livre est d’ailleurs qu’il parvient Ă  garder quelque chose de son origine orale, en dĂ©pit des coupes qu’il a forcĂ©ment fallu faire et de quelques amĂ©nagements nĂ©cessaires pour rendre plus accessible la parole des tĂ©moins. Ils sont quinze et l’on se rend bien compte qu’ils ont Ă©tĂ© choisis pour proposer au lecteur une grande diversitĂ© Ă  tous Ă©gards. Pari tenu, pourrait-on dire, le panorama semble en effet assez complet.
Pour rĂ©sumer sommairement les catĂ©gories qui ont Ă©tĂ© retenues, on dira qu’il y a Ă  la fois au nombre des personnes interrogĂ©es, des hommes et des femmes (pas tout Ă  fait la paritĂ© mais cinq femmes tout de mĂȘme !), des gens d’origine algĂ©rienne et musulmane, d’autres d’origine europĂ©enne ou pied noire(mĂȘme si depuis la fin de la guerre en 62, beaucoup ont bougĂ© et sont venus ou revenus en France : ce qui a Ă©tĂ© pris en compte est la pĂ©riode de la guerre et souvent aussi celle qui a prĂ©cĂ©dĂ© les Ă©vĂ©nements et y a conduit).
A l’intĂ©rieur de ces grandes catĂ©gories, on se rend compte que d’autres divisions ont jouĂ© un rĂŽle important, d’autant qu’elles ont pu entraĂźner des violences meurtriĂšres et des morts nombreux : c’est le cas de la division entre les messalistes et le FLN. CĂŽtĂ© français on en arrive dans le dĂ©roulement chronologique de cette histoire au moment oĂč l’armĂ©e française s’oppose violemment non plus seulement aux « rebelles » et aux fellaghas mais aux dĂ©fenseurs les plus acharnĂ©s et irrĂ©ductibles de l’AlgĂ©rie française regroupĂ©s sous le nom d’OAS. D’ailleurs, dans les exemples que le livre donne de ces activistes d’extrĂȘme droite, il y a aussi de grandes diffĂ©rences d’origine et d’idĂ©ologie, et c’est sans doute lĂ  que le travail accompli par RaphaĂ«lle Branche se montre particuliĂšrement subtil et non binaire car il donne la parole Ă  des individus souvent Ă©tonnants mĂȘme lorsqu’ils sont un peu confus, sorte de cas singuliers dont on dĂ©couvre Ă  cette occasion l’originalitĂ© irrĂ©ductible.
Dans l’organisation du livre, le premier des quinze personnages prĂ©sentĂ©s est un maquisard qu’on peut juger reprĂ©sentatif de cette catĂ©gorie, dont le rĂŽle a Ă©tĂ© dĂ©terminant pour faire passer en huit ans d’un pays colonisĂ© au passĂ© comme au prĂ©sent Ă  un pays dĂ©sormais indĂ©pendant. C’était donc justice de commencer par lui. Mais cette adhĂ©sion massive de la masse paysanne Ă  la cause indĂ©pendantiste n’empĂȘche pas qu’on entende aussi des personnages d’une tout autre origine sociale et culturelle, tels qu’un avocat ou un officier de l’armĂ©e des frontiĂšres qui n’ont cessĂ© d’Ɠuvrer au service de cette mĂȘme cause. S’agissant des dĂ©bats trĂšs actuels au sujet des harkis, un des entretiens fait comprendre avec beaucoup de justesse et d’humanitĂ© comment certains AlgĂ©riens se sont retrouvĂ©s supplĂ©tifs de l’armĂ©e française aprĂšs avoir traversĂ© maintes pĂ©ripĂ©ties dont l’enchaĂźnement contraignant fait qu’on hĂ©site Ă  parler d’un choix : peut-on dire qu’ils ont choisi ? Dans la diversitĂ© des voix algĂ©riennes que le livre a recueillies, celle-lĂ  aussi devait ĂȘtre prĂ©sente et entendue. De mĂȘme qu’il fallait rappeler ce que dit Slimane Zeghidour avec courage et honnĂȘtetĂ© sur les bĂ©nĂ©fices qu’il a tirĂ©s dans son enfance de la vie dans un camp de regroupement sous la coupe des militaires français.
C’est l’avantage de procĂ©der comme le fait ce livre par juxtaposition de tĂ©moignages personnels : les nuances apportĂ©es par chaque cas particulier apparaissent d’elles-mĂȘmes sans qu’il soit besoin d’y ajouter un commentaire extĂ©rieur. Il n’en est pas moins vrai que certains faits apparaissent trĂšs clairement et qu’ils sont trĂšs impressionnants voire terrifiants. D’abord le nombre considĂ©rable de morts, souvent Ă©voquĂ©s de façon tout Ă  fait concrĂšte par ceux qui ont Ă©tĂ© amenĂ©s Ă  tuer et qui reconnaissent l’avoir fait sans Ă©tat d’ñme, sauf exception. La guerre est cause de morts, dont le nombre redouble lorsque la guerre civile s’ajoute Ă  la guerre au sens usuel du mot entre ennemis dĂ©clarĂ©s. ApparaĂźt aussi l’abondance considĂ©rable et tout aussi indĂ©niable de deux pratiques odieuses et dĂ©shonorantes, la torture et le viol ; pour ce qui est de la premiĂšre il n’y a Ă©videmment plus aucun doute puisqu’elle a Ă©tĂ© reconnue par ceux-lĂ  mĂȘme qui s’en sont rendu coupables, mais on aurait peut-ĂȘtre tendance Ă  croire qu’elle est restĂ©e d’un usage limitĂ© alors que les tĂ©moignages recueillis dans le livre de RaphaĂ«lle Branche donnent au contraire l’impression qu’elle a Ă©tĂ© d’une pratique tout Ă  fait courante ; et dans la mesure oĂč ils sont restĂ©s moins connus parce que moins dĂ©clarĂ©s par les victimes, la frĂ©quence des viols apparaĂźt dans ce livre comme une horreur encore trop peu dĂ©noncĂ©e.
Ce recueil accompagne trĂšs utilement une sĂ©rie documentaire produite par l’INA (Institut National de l’Audiovisuel) et Arte France sous le mĂȘme titre. La sĂ©rie a Ă©galement pour auteurs RaphaĂ«lle Branche ainsi que Rafael Lewandowski. La Lettre de Coup de soleil a dĂ©jĂ  analysĂ© prĂ©cĂ©demment un autre livre de RaphaĂ«lle Branche : « Papa, qu’as-tu fait en AlgĂ©rie » (Lettre n°48). On retrouve dans « En guerre(s) pour l’AlgĂ©rie » la mĂȘme aptitude Ă  restituer la parole vivante et individuelle qui Ă©mane de situations concrĂštement vĂ©cues.
Denise Brahimi

« REFUGIES ET DETENUS DE LA GUERRE D’ALGERIE, MEMOIRES PHOTOGRAPHIQUES ET HISTORIQUES »  par Fatima Besnaci-Lancou, Les Editions de l’Atelier, 2022


L’auteure de ce livre est une historienne connue pour ses importants travaux consacrĂ©s principalement aux harkis. Elle en parle si l’on peut dire de l’intĂ©rieur, Ă©tant elle-mĂȘme « Fille de Harkis » (c’est le titre de l’un de ses ouvrages) et trĂšs au fait de la maniĂšre dont ils ont vĂ©cu dans divers camps aprĂšs leur retour en France en 1962. NĂ©e en AlgĂ©rie en 1954, elle a une huitaine d’annĂ©es quand elle en part ; le premier camp oĂč elle a vĂ©cu est celui de Rivesaltes, mais elle en a connu ensuite beaucoup d’autres, pendant une quinzaine d’annĂ©es, jusqu’à son entrĂ©e dans l’ñge adulte.
Ce dont elle parle dans le prĂ©sent livre n’est que trĂšs partiellement consacrĂ© aux Harkis (qui apparaissent surtout vers la fin du livre) ; elle utilise ici un autre de ses travaux d’historienne, qui portait sur les formes d’action et sur le rĂŽle du CICR ou comitĂ© International de la Croix- Rouge pendant la guerre d’AlgĂ©rie. Son livre le plus proche de celui dont nous parlons ici est de 2018, il s’intitule :
Prisons et camps d’internement en AlgĂ©rie : les missions du ComitĂ© international de la Croix-Rouge (CICR) dans la guerre d’indĂ©pendance, 1955-1962.
Pour inclure les harkis dans la (longue) liste des gens concernĂ©s par la question des camps, elle a Ă©tendu son domaine historique jusqu’à l’annĂ©e 1963. Dans les « rĂ©fugiĂ©s et dĂ©tenus » dont elle parle, il s’agit donc aussi bien de gens emprisonnĂ©s pour leur activitĂ© militante et c’est le cas des indĂ©pendantistes algĂ©riens que de soldats de l’armĂ©e française tombĂ©s aux mains de l’ALN, en moins grand nombre Ă©videmment d’autant qu’il Ă©tait trĂšs difficile de se renseigner sur leur sort. Elle parle aussi des populations dĂ©placĂ©es, obligĂ©es Ă  quitter leur village pour ĂȘtre mises dans des camps de regroupement, et enfin des camps pour rĂ©fugiĂ©s algĂ©riens en Tunisie et au Maroc.
Nombre de travaux ont Ă©tĂ© aujourd’hui consacrĂ©s Ă  ces diffĂ©rentes questions, aussi bien Ă  leurs aspects politiques et humanitaires, mais ce livre a une trĂšs grande originalitĂ© qui fait sa valeur. Comme il est dit trop discrĂštement dans son sous-titre, il est constituĂ© essentiellement de « MĂ©moires photographiques », expression assez peu courante qui signifie ici que le livre contient plus de 600 photographies appartenant aux archives du CICR et absolument remarquables par la qualitĂ© des clichĂ©s en noir et blanc : le fait mĂ©rite d’ĂȘtre soulignĂ© tant il est vrai que ceux-ci sont gĂ©nĂ©ralement trĂšs mĂ©diocres dans les livres d’histoire ! Il faut Ă©videmment remercier les Ă©ditions de l’Atelier pour le travail qu’elles ont fourni : elles nous font bĂ©nĂ©ficier de pleines pages et mĂȘme de doubles pages, oĂč abondent les enfants, les prĂ©-adolescents et les femmes Ă©galement. Ce que souligne la lĂ©gende de l’une des photos, prise au Maroc en juin 1957 : « Les femmes et les enfants forment les trois quarts de la population de rĂ©fugiĂ©s selon le CICR ».
S’il est vrai qu’on a eu bien raison de cĂ©lĂ©brer les photos prises par Marc Garanger (en 1960 pendant son service militaire en AlgĂ©rie), celles qu’on peut voir dans ce livre et qui sont anonymes n’en produisent pas moins un effet saisissant. Elles sont incroyablement vivantes et mĂȘme si cela n’a pas toujours Ă©tĂ© le cas, elle donnent le sentiment d’avoir Ă©tĂ© prises sur le vif, Ă  l’insu de ceux qu’on photographiait : la caution du CICR et son rĂŽle humanitaire font qu’à la diffĂ©rence de ce qui s’est passĂ© pour Marc Garanger, les photographes ne semblent avoir rencontrĂ© aucune rĂ©ticence pour remplir leur tĂąche ; cependant ils montrent rarement des visages souriants et la misĂšre n’est que trop visible.
Une autre raison confĂšre de la vie Ă  ce livre et fait qu’il provoque un fort sentiment d’empathie, c’ est le fait qu’on y trouve aussi une bonne demi-douzaine de tĂ©moignages, dont beaucoup ont Ă©tĂ© recueillis Ă  date rĂ©cente, en ce printemps 2022. Les gens qu’on entend parler, si on peut le dire ainsi Ă  propos d’un livre, ont eu tout le temps de rĂ©flĂ©chir (soixante ans aprĂšs la fin de la guerre) voire de faire un bilan non sans garder pourtant beaucoup de naturel et de spontanĂ©itĂ©. C’est d’ailleurs une remarque qu’on peut faire de maniĂšre plus gĂ©nĂ©rale Ă  propos des souvenirs d’enfance, de jeunesse ou de guerre : les AlgĂ©riens y excellent et c’est une grande chance pour les historiens qui les Ă©coutent car non seulement ils bĂ©nĂ©ficient par lĂ  de prĂ©cieuses informations, mais aussi de la qualitĂ© des rĂ©cits.
Fatima Besnaci-Lancou utilise Ă  bon escient le trĂšs riche apport des 11 missions accomplies par le CICR entre 1954 et 1963. On y verra lĂ©gitimement l’évidence des violences subies par toute une population, principalement civile. Parmi celles-ci l’effet du livre est qu’on en ressort effarĂ© par ce qui, d’ailleurs est prĂ©cisĂ©ment son objet : montrer l’importance des dĂ©placements de population, et si l’on veut bien prendre ce terme Ă  la fois au sens propre et au sens figurĂ©, faire mesurer dans toute sa gravitĂ© la dĂ©stabilisation qui ne pouvait manquer de s’en suivre pour l’ensemble du pays. Une histoire qui aprĂšs avoir Ă©tĂ© dramatique pendant sept ou huit ans, ne s’arrĂȘte Ă©videmment pas en 1963 : peut-ĂȘtre devrait-on rĂ©flĂ©chir davantage au fait que l’AlgĂ©rie actuelle en subit encore les sĂ©quelles.
En cette affaire, la personne mĂȘme de Fatima Besnaci-Lancou joue un rĂŽle important, parce qu’elle est une sorte de tĂ©moin majuscule, parmi les autres qu’elle a voulu faire figurer dans ce livre oĂč elle joue plusieurs rĂŽles : actrice dans le dĂ©tail et organisatrice de l’ensemble. En restant fidĂšle au camp de Rivesaltes et Ă  son mĂ©morial, elle confĂšre Ă  tout ce qu’elle Ă©crit une bouleversante authenticitĂ©.
Denise Brahimi

« UN GENERAL DES GENERAUX » Bande dessinée de Boucq et Juncker (2022 Editions le Lombard)

Parmi plusieurs albums parus ces derniers mois autour de la guerre d’AlgĂ©rie, et notamment la manƓuvres occultes qu’elle a engendrĂ©es dans les milieux gouvernementaux et diverses officines, la BD de Boucq et Juncker doit ĂȘtre mise Ă  part. CentrĂ©e sur le 13 mai 1958, moment fondateur du rĂ©gime politique dans lequel nous vivons aujourd’hui, elle s’appuie sur une solide documentation historique attestĂ©e par la postface de l’historien Tramor Quemeneur. De plus, elle choisit d’aborder ce moment de l’histoire dans une tonalitĂ© d’humour de dĂ©rision, Ă  la façon des CaractĂšres de La BruyĂšre.
Pour l’essentiel les personnages clĂ©s de cet album sont des gĂ©nĂ©raux. Ce que dit bien son titre, Ă  la tonalitĂ© drĂŽlatique de rĂšgle orthographique.
D’abord De Gaulle qui sera le bĂ©nĂ©ficiaire final de l’histoire, sans paraĂźtre s’y ĂȘtre impliquĂ© au dĂ©part. Et 14 gĂ©nĂ©raux qui interviennent plus ou moins activement dans l’histoire (l’Histoire?), tous prĂ©cĂ©dĂ©s d’une petite notice biographique sur leur carriĂšre militaire. Cet impressionnant palmarĂšs ne fait que mieux ressortir par contraste le caractĂšre dĂ©risoire de leurs attitudes face aux Ă©vĂ©nements. La citation de Cocteau dans Les mariĂ©s de la Tour Eiffel « Ces mystĂšres nous dĂ©passent, feignons d’en ĂȘtre l’organisateur » est illustrĂ©e dans l’album de façon dĂ©multipliĂ©e, tant tout le monde est dĂ©passĂ© par le dĂ©sordre de ce mois de mai 1958, parti d’Alger et qui envahit Paris et l’État français. De Gaulle est celui qui l’incarne le mieux, plus prĂ©occupĂ© de se faire tailler un costume sur mesure par son tailleur M. Mougeot, de beurrer ses biscottes ou de jouer avec son petit chien pendant que la France tressaute. La citation reproduite Ă  la fin de l’album de l’échange de De Gaulle avec Pierre Viansson-PontĂ© situe bien le jeu de dupes qui peu le mieux dĂ©finir ces Ă©vĂ©nements de mai/juin 1958. « Les gĂ©nĂ©raux, au fonds me dĂ©testent. Je le leur rends bien. Tous des cons. Vous les avez vus en rang d’oignons sur l’aĂ©roport Ă  Telergma ? Des crĂ©tins, uniquement prĂ©occupĂ©s de leur avancement, de leurs dĂ©corations, de leur confort, qui n’ont rien compris et ne comprendront jamais rien. Ce Salan, un droguĂ©. Je le balancerai aussitĂŽt aprĂšs les Ă©lections. Ce Jouhaud, un gros ahuri. Et Massu ! Un brave type, Massu, mais qui n’a pas inventĂ© l’eau chaude. Enfin, il faut faire avec ce que l’on a. ».
Des personnages civils sont aussi joyeusement caricaturĂ©s, le jeu de massacre n’épargne pas grand monde, Pflimlin, Ă©phĂ©mĂšre PrĂ©sident du Conseil, Guy Mollet, Pierre Lagaillarde qui ne quitte pas un treillis militaire auquel il n’a aucun droit, le PrĂ©fet Teitgen, LĂ©on Delbecque et Jacques Soustelle qui Ɠuvrent en faveur de De Gaulle


Le plaisir Ă  lire cet album tient particuliĂšrement Ă  la qualitĂ© du dessin de Boucq, les personnages Ă  peine caricaturĂ©s sont tous reconnaissables, des scĂšnes qu’on croirait croquĂ©es sur le vif, par exemple Ă  l’AssemblĂ©e nationale ou dans les locaux dĂ©vastĂ©s du Gouvernement gĂ©nĂ©rale d’Alger. Citons aussi le comique de rĂ©pĂ©tition de Massu, dĂ©signĂ© prĂ©sident du ComitĂ© de Salut public galopant dans le sous-sol reliant le GG et le QG de la 10Ăšme rĂ©gion militaire oĂč il va chercher les consignes de Salan face aux ordres et contre ordres venus de Paris

La reproduction de moments forts comme la manifestation pro Algérie française de musulmans racolés par les soldats de Massu ou la conférence de presse de De Gaulle du 19 mai, sommet de la langue de bois sont de trÚs fins et remarquables document de compréhension de moments politiques clés.
L’air de ne pas y toucher, cet ouvrage est aussi un ouvrage politique, joyeusement anti-militariste. On y dĂ©couvre Ă  certains passages une vraie philosophie de l’action politique, entre l’impuissance des hommes (et force est de constater qu’à aucun moment on ne voit une femme ayant un rĂŽle identifiable dans tout les dĂ©sordre de ces Ă©vĂ©nements
 si ce n’est Yvonne De Gaulle donnant son chapeau au grand homme!) et dĂ©cisions courageuses (le message du PrĂ©sident Coty aux deux Chambres).
Ce livre donne des clĂ©s pour comprendre un moment complexe de l’histoire de notre pays, et devrait avec profit ĂȘtre utilisĂ© par les professeurs d’histoire pour une transmission efficace et souriante Ă  leurs Ă©lĂšves.

Michel Wilson

Projection du film tunisien « ASHKAL » de Youssef Chebbi au cinéma Le Zola.

En partenariat avec l’équipe du CinĂ©ma le Zola de Villeurbanne, Coup de Soleil en Auvergne RhĂŽne-Alpes a prĂ©sentĂ© et animĂ© le dĂ©bat autour du film tunisien Ashkal de Youssef Chebbi en avant-premiĂšre lundi 19 septembre 2022.
Ce film, premier long mĂ©trage de son rĂ©alisateur, a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© Ă  la Quinzaine des RĂ©alisateurs au dernier Festival de Cannes et poursuit sa tournĂ©e dans plusieurs festivals internationaux (Toronto, Londres
). Les critiques sont souvent Ă©logieuses : « Film d’une fascinante beauté » (TĂ©lĂ©rama), « Un polar qui a le feu sacré » (LibĂ©ration) ou le trĂšs bel article de Denise Brahimi dans notre Lettre culturelle franco-maghrĂ©bine n°68 du 30/08/2022 oĂč l’on peut lire : « Ashkal est un film d’une sidĂ©rante beautĂ© [
] Les tribulations d’une humanitĂ© souffrante y sont encadrĂ©es par la rigueur esthĂ©tique d’une architecture que les jeux de l’ombre et de la lumiĂšre rendent Ă  la fois implacable et magnifique ».
AprĂšs une courte prĂ©sentation du rĂ©alisateur et des deux associations Coup de Soleil AuRA et Maghreb des Films en RhĂŽne-Alpes, le film est projetĂ© dans une belle salle bien Ă©quipĂ©e. A la fin de la projection, il a fallu un petit moment au public, pas aussi nombreux qu’on l’aurait souhaitĂ©, pour exprimer ses ressentis. La transition a Ă©tĂ© trouvĂ©e par la responsable de la programmation Sylvia Da Rocha (que nous remercions pour son accueil et son apport enrichissant lors du dĂ©bat) : elle a interpellĂ© l’ingĂ©nieur du son prĂ©sent dans la salle pour parler des conditions de tournage et des techniques de prises de son. Par la suite, j’ai donnĂ© quelques clĂ©s d’interprĂ©tation de ce film dense :
‱ D’abord le titre Ashkal : formes, motifs, silhouettes. L’espace scĂ©nique du film est constituĂ© par des barres d’immeubles dont la construction est arrĂȘtĂ©e. Ce sont les fameux « Jardins de Carthage », un projet immobilier conçu en 2003 sous l’ancien RĂ©gime de Ben Ali pour loger hommes d’affaires et de pouvoir dans des tours Ă  la DubaĂŻ. AprĂšs la RĂ©volution de 2011, le chantier est bloquĂ© par dĂ©cision de justice.
‱ Ensuite la thĂ©matique du feu et de l’immolation qui va s’amplifiant jusqu’à la scĂšne finale hallucinante du film. Le rĂ©alisateur en dit ceci : « L’acte de s’immoler est un acte politique mais aussi prophĂ©tique : il s’agit de dĂ©clencher un rĂ©veil, d’appeler chacun Ă  transformer ses conditions ». L’allusion Ă  l’histoire rĂ©cente de la Tunisie est claire : l’immolation par le feu de Mohamed Bouazizi le 17 dĂ©cembre 2010 a Ă©tĂ© le dĂ©clencheur de la chute du pouvoir de Ben Ali. Depuis, le geste a Ă©tĂ© reproduit des centaines de fois.

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‱ « J’ai filmĂ© les immeubles froids comme des temples dont le cƓur se mettrait Ă  brĂ»ler » explique encore le rĂ©alisateur, dĂ©nonçant au passage le dĂ©tournement des espoirs suscitĂ©s par la RĂ©volution par une classe d’affairistes et de politiciens corrompus, comme cette Instance de VĂ©ritĂ© et de DignitĂ© instrumentalisĂ©e par les nouveaux maĂźtres du pouvoir en collusion avec les milieux affairistes reconvertis.
‱ Enfin, pour Youssef Chebbi, la mĂ©taphore de l’attraction du feu est une maniĂšre d’exprimer « un phĂ©nomĂšne de fascination collective religieuse ou politique » : Ă©vocation de cette vague de religiositĂ© et d’exacerbation identitaire qui a suivi l’arrivĂ©e au pouvoir des Islamistes en Tunisie ou clin d’Ɠil Ă  la montĂ©e du populisme actuel qui prĂ©tend y faire face ? Le rĂ©alisateur laisse au public le champ libre des interprĂ©tations.
Et le dĂ©bat riche et animĂ© qui a suivi en a Ă©tĂ© l’illustration. Deux tendances se sont dĂ©gagĂ©es : certaines interventions ont abondĂ© dans une vision dĂ©sespĂ©rante de la grave crise politique, Ă©conomique et sociale de la Tunisie qui a poussĂ© beaucoup de jeunes Ă  tenter la « Harga », l’émigration clandestine vers l’Europe (encore une histoire de feu oĂč on brĂ»le ses papiers Ă  l’arrivĂ©e pour ne pas ĂȘtre expulsable). D’autres ont mis l’accent sur l’originalitĂ© de l’esthĂ©tique choisie par le rĂ©alisateur, Ă  rebours d’un dĂ©cor folklorique d’une Tunisie, pays du jasmin, du soleil, de la mer et de la douceur de vivre. Ce choix d’un rĂ©alisme « magique » permet de pointer les blocages qui menacent l’avenir de la Tunisie et autorise peut-ĂȘtre, comme le suggĂšre la scĂšne finale oĂč Fatma la jeune enquĂȘtrice tente de rĂ©sister Ă  la prĂ©cipitation collective dans le bĂ»cher, l’espoir que les jeunes et les femmes pourraient incarner la dynamique d’un sursaut salvateur.
Tahar BEN MEFTAH.

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Et toujours ces deux films sur la richesse de la vie associative algérienne que nous vous invitons à visionner.

– Utiles
de Bahia Bencheikh-EL-Feggoun

Cliquez ici pour voir le film

 

 

 

 

 

 

 

 

 

–Entre nos mains

de Leila Saadna

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Et sa bande-annonce, cliquez ici

 

 

 

 

 

 

 

 

 

Si vous souhaitez aider notre association régionale à développer ses actions, vous avez aussi la possibilité de faire un DON, via Hello Asso. Soyez-en remercié.e.s.

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Vous pouvez aussi nous commander notre livre « AlgĂ©rie Ă  coeur » en envoyant un chĂšque de 16€, port compris,

chez Michel Wilson 5 rue Auguste Comte 69002 LYON.

 

 

 

Et Ă©galement vous avez la possibilitĂ© de souscrire en ligne sur notre site Ă  l’ultime numĂ©ro de la Revue Le Croquant, un hommage Ă  son crĂ©ateur Michel Cornaton, que nous avons co-Ă©ditĂ©.

 

Nous souhaitons aussi contribuer Ă  la diffusion du livre posthume de notre cher Abdelhamid LAGHOUATI, poĂšte, artiste plasticien, ami de Jean SĂ©nac et de tant d’autres. Une souscription est ouverte pour commander son livre par la Maison de la PoĂ©sie RhĂŽne-Alpes Ă  Saint Martin d’HĂšres.

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  • Samedi 5 novembre rencontre Merzak AllouacheWassila Tamzali Ă  la bibliothĂšque du 1er arrondissement de Lyon aprĂšs projection du film des femmes de Merzak Allouache au cinĂ©ma OpĂ©ra.
  • Lundi 7 novembre au MĂ©liĂšs Ă  Saint-Etienne Projection de Rock against police de Nabil Djeouani, dans le cadre de la Biennale Traces
  •  Mardi 8 novembre confĂ©rence de l’historien Marc André  autour de son livre « Une prison pour mĂ©moire. Montluc de 1944 Ă  nos jours », en dialogue avec Mireille Debard, animĂ© par FrĂ©dĂ©ric Abecassis. BibliothĂšque Diderot Lyon.
  •  Du 9 au 20 novembre, piĂšce de théùtre 1983 d’Alice CarrĂ© et Margaux Eskenazi au TNP de Villeurbanne, et de nombreuses rencontres autour de la piĂšce.
  •  jeudi 10 novembre rencontre avec l’écrivaine tunisienne Fawzia Zouari Ă  la maison des Passages Ă  Lyon. Animation Tahar Ben Meftah, Touriya Fili Tullon et Esma Gaudin Azzouz. Lectures de textes par Nadia LarbiouĂšne.
  • 16 novembre Ă  Grenoble 30 ans de la revue Ecarts d’identitĂ© Librairie du Square dans le cadre de la biennale Traces
  • 21/25 novembre colloque sur les 60 ans de la guerre d’AlgĂ©rie, organisĂ© par l’universitĂ© de Saint-Etienne dans le cadre de la Biennale Traces
  • samedi 25 novembre, au cinĂ©ma L’OpĂ©ra de Lyon, Projection du film « Les femmes du pavillon J », en prĂ©sence de son auteur, Mohamed Nadif, dĂ©bat animĂ© par Tahar Ben Meftah, universitaire, et prĂ©sident du Maghreb des Films en RhĂŽne-Alpes
  • 25, 26 et 27 novembre, Ă  Clermont-Ferrand, MĂ©moires et fraternitĂ© ensemble de manifestations organisĂ©es par la 4ACG et plusieurs partenaires sur le 60Ăš anniversaire de l’indĂ©pendance de l’AlgĂ©rie.
  • 29 novembre Ă  l’OpĂ©ra Underground de Lyon « Les AlgĂ©riens peuvent-ils parler? » CinĂ©ma et politique en AlgĂ©rie dans le cadre de la Biennale Traces

 

N’hĂ©sitez pas Ă  nous signaler livres, films, expositions relatifs au Maghreb, et mĂȘme Ă  nous envoyer des petits textes Ă  leur sujet.