Editorial
Non, Coup  de soleil nâa pas oubliĂ© lâimportance de lâart, et nâa pas laissĂ© passer lâoccasion de voir Ă Lyon une belle exposition  dont le titre, « Matriarches », est un indice important , en notre Ă©poque oĂč la mauvaise rĂ©putation du patriarcat  incite  à lui opposer son contraire ! Pas moins de trois articles vous diront nos pensĂ©es Ă cet Ă©gard : Ă confronter aux vĂŽtres, Ă©videmment.
Pour continuer Ă parler dâart, il y en a un qui nous occupe beaucoup en ce moment et nous fait miroiter un bel avenir, câest le cinĂ©ma : Surveillez de prĂšs les prochaines sorties. Nous vous offrons ce mois-ci  dans la Lettre le compte rendu dâune sĂ©ance  consacrĂ©e Ă un film que Coup de soleil a souhaitĂ© soutenir de son mieux, le film tunisien Ashkal , prĂ©sentĂ© au cinĂ©ma le Zola. Et dans ce mĂȘme domaine cinĂ©matographique , il se trouve que le numĂ©ro dâoctobre de la revue Positif propose un article sur le cinĂ©ma algĂ©rien (ou autour de la Guerre dâAlgĂ©rie) qui nous donne Ă rĂ©flĂ©chir Ă propos dâun film assez peu connu.
Le lien est facile Ă voir avec deux livres que vous prĂ©sente aussi cette Lettre 70 de Coup de soleil, lâun et lâautre Ćuvres dâhistoriennes connues : lâun est de RaphaĂ«lle Branche et sâintitule « En guerre(s) pour lâAlgĂ©rie. TĂ©moignages » ; lâautre est de Fatima Besnaci-Lancou , il est remarquable par la profusion de photos quâil  nous met sous les yeux.
Que les amateurs de BD et romans graphiques se réjouissent : Michel Wilson ne les a pas oubliés, comme ils verront en ouvrant cette Lettre.
Denise Brahimi
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La Biennale de Lyon entraĂźne dans son sillage des manifestations artistiques appelĂ©es « rĂ©sonances », câest dans cette catĂ©gorie que se range lâexposition de photographies proposĂ©e par la Galerie Regard Sud, qui nâest pas sans affinitĂ©s avec lâAssociation Coup de Soleil Aura.
Nadia Ferroukhi a plus dâune appartenance, elle est notamment de pĂšre algĂ©rien en mĂȘme temps que de mĂšre tchĂšque, mais elle est bien plus encore et bien plus diverse si lâon tient compte de tous les pays du monde dans lesquels elle a voyagĂ©. Ce qui lui permet de fournir en photos splendides nombre de revues telles que GĂ©o qui se dĂ©finit comme « le magazine de la photo et du voyage ». Dans tous les cas, on est frappĂ© par la qualitĂ© remarquable de son travail et par la puissance visuelle de certains de ses clichĂ©s (au sens photographique du mot, Ă©videmment).La sĂ©rie prĂ©sentĂ©e par Regard sud est conçue autour dâun thĂšme, comme lâindique le titre de lâexposition ; et de la promesse quâil implique, on peut dire quâelle est pleinement tenue. Les « Matriarches » sont sans doute moins connues et moins souvent Ă©voquĂ©es que la catĂ©gorie masculine dont elles sont le pendant, les Patriarches, mais câest bien pour cela que Nadia Ferroukhi a voulu leur consacrer la recherche et la rĂ©flexion qui ont abouti Ă ce bel ensemble, dont le sujet est encore Ă ce jour le plus souvent ignorĂ©. Car si les patriarches sont souvent citĂ©s Ă©voquĂ©s voir convoquĂ©s par notre culture justement dite patriarcale, avec toutes les connotations que ce mot implique, de « matriarches » en revanche il nâest guĂšre souvent question et câest au fĂ©minisme que lâon doit de les avoir fait Ă©merger âon hĂ©site Ă dire « réémerger » puisquâon nâa pas la mĂ©moire dâun temps qui leur aurait fait place et les aurait reconnues sous ce nom. MĂ©moire occultĂ©e, sociĂ©tĂ©s rĂ©duites Ă des traces, indubitables cependant.
Dans sa prĂ©sentation, la galerie Regard Sud parle Ă leur sujet des « derniĂšres sociĂ©tĂ©s dites matriarcales » et il est vrai que lâadjectif « matriarcal » sâemploie un peu plus souvent que le nom « matriarches » âcelui-ci, dans certaines bouches ou sous certaines plumes pourrait mĂȘme ĂȘtre ressenti comme lĂ©gĂšrement ironique ou pĂ©joratif. En principe les Matriarches sont les Ă©pouses des Patriarches, câest ce quâon apprend dans la tradition, mais ce nâest Ă©videmment pas Ă ce sens que Nadia Ferroukhi emploie le mot et fait reconnaĂźtre la vĂ©ritĂ© du sens qui est le sien. Elle lâexplicite dans le livre publiĂ© sous ce mĂȘme titre, « Les Matriarches » par les Ă©ditions Albin Michel en 2021 (avec une prĂ©face de Laure Adler, autrice et historienne elle-mĂȘme connue pour son fĂ©minisme). Voici comment elle en parle : « Dans nos sociĂ©tĂ©s dites modernes, lâĂ©galitĂ© des sexes est loin dâĂȘtre acquise. Lâimage des femmes reste encore trop souvent associĂ©e au « sexe faible » Pourtant, dans certains endroits de la planĂšte, il en va autrement. Pendant dix ans, je suis allĂ©e Ă la rencontre de femmes qui structurent la vie Ă©conomique et sociale de leur communautĂ©, tout en assurant la transmission de la lignĂ©e, du nom, du patrimoine et de la culture ».
Les endroits de la planĂšte quâelle a parcourus sont nombreux, lâexposition en Ă©voque plus dâune trentaine, parmi lesquels la Chine, lâIndonĂ©sie, le Kenya ou le Mexique mais il y en a de beaucoup moins exotiques, en tout cas beaucoup plus proches de nous puisque plusieurs photos viennent du Sahara algĂ©rien pays des Touaregs et quâon en trouve mĂȘme une qui a Ă©tĂ© prise en France Ă lâĂźle dâOuessant.
Les femmes quâelle a photographiĂ©es dans ces diffĂ©rents lieux ne disposent pas toujours des mĂȘmes sortes de pouvoir, mais ceux dont elles tĂ©moignent sont parmi les plus importants qui soient : au Kenya, le pouvoir de se regrouper dans un village interdit aux hommes, dĂšs quâils atteignent lâĂąge de 16 ans ; Ă Sumatra, le pouvoir de transmettre les biens ancestraux de mĂšre en fille, selon le droit coutumier de la pĂ©riode prĂ©islamique etc. Câest sur ce principe matrilinĂ©aire, la transmission de mĂšre en fille, que se fonde le droit des femmes, chez les Touareg du Tassili ; on peut lire dans la notice qui les concerne cette
2©NadiaFerroukhi
belle prĂ©sentation : « La femme touareg bĂ©nĂ©ficie dâune totale libertĂ©. Choix du mari et totale libertĂ© de mĆurs. Câest elle qui hĂ©rite, qui gĂšre la tente et lâattirail nomade. Câest encore elle qui connaĂźt les lĂ©gendes quâelle enseigne aux enfants, ainsi que le tifinagh, lâalphabet hiĂ©roglyphique des Touaregs ». Ce qui apparaĂźt plus dâune fois, de maniĂšre remarquable, sont les aspects culturels de ce pouvoir fĂ©minin, qui va bien au-delĂ de la possession des biens matĂ©riels, mĂȘme si celle-ci lui est nĂ©cessaire et indispensable.
La photo qui sert dâimage de marque Ă lâexposition est une reprise Ă©videmment remaniĂ©e de la trĂšs cĂ©lĂšbre fresque de Michel-Ange au plafond de la Chapelle Sixtine : « La crĂ©ation dâAdam ».Et câest bien Adam comme personnage viril qui y est reprĂ©sentĂ©, dâEve point nâest question. Pour Nadia Zerroukhi, cette Ćuvre cĂ©lĂšbre figure Ă lâarriĂšre-plan, tandis que lâavant-scĂšne est occupĂ©e par trois femmes zapotĂšques empruntĂ©es Ă Frida Khalo ; elles sont belles, parĂ©es de vives couleurs, tandis quâAdam, si musclĂ© quâil soit, paraĂźt terne et triste Ă leurs cĂŽtĂ©s. Et câest ainsi que la photo rĂ©pare lâoubli dâEve dans lâĆuvre de Michel-Ange !
Les sociĂ©tĂ©s matrilinĂ©aires existent encore et mĂȘme si câest sous la forme de vestiges, ceux qui nous sont montrĂ©s sont probants. Nadia Zerroukhi pratique la preuve par lâimage, de façon concrĂšte, vivante, parfois enthousiasmante. LĂ oĂč les voix les plus autorisĂ©es ont du mal Ă se faire entendre (si grande est la force du patriarcat), les photos emportent la conviction, par leur incontestable authenticitĂ©.
Denise Brahimi
Pourquoi ce nĂ©ologisme de « matriarches » ? Suite Ă sa rencontre avec lâanthropologue Françoise HĂ©ritier qui utilise indiffĂ©remment les termes de sociĂ©tĂ©s « matriarcales » ou « matrilinĂ©aires » tout en avançant que le matriarcat opposĂ© au patriarcat est inopĂ©rant car « figure mythique », Nadia Ferroukhi forge ce concept. Pour cette photojournaliste nomade, les sociĂ©tĂ©s « matriarches » sont des entitĂ©s matrilinĂ©aires oĂč la femme est centrale mais ne domine pas. Elles transmettent le nom et lâhĂ©ritage culturel et Ă©conomique Ă leur lignĂ©e.
Dix sociĂ©tĂ©s sont ainsi observĂ©es et photographiĂ©es de par le monde aprĂšs dix ans de voyages : les Moso en Chine, les Minangkabau en IndonĂ©sie, les Touaregs en AlgĂ©rie, Les Samburu et Tukana au Kenya, les Bijagos en GuinĂ©e-Bissau, les ZapothĂšques au Mexique, les Navajos aux Etats-Unis, la Grande Comore aux Comores, les Estoniennes de lâĂźle de Kinhu ou les Ouessantines en Bretagne.
Les photographies exposées représentent les femmes de ces sociétés dans leurs univers quotidiens : travail, rassemblements festifs, créations avec leurs habits traditionnels trÚs colorés mais sans esthétisme racoleur.
2©NadiaFerroukhi
Tahar Ben Meftah.
Lâexposition que nous a donnĂ© Ă voir la galerie Regard Sud illustre Ă la fois ce regard Ă©clectique mais rigoureux qui porte les propositions de nos amis galeristes.
Les photographies de Nadia Ferroukhi sont Ă la fois belles par leur mise en espace, dans les divers pays et personnages reprĂ©sentĂ©s, mais elles sont prenantes par le sujet quâelles abordent : les derniers archipels matriarcaux subsistant dans le monde.
« Dans le mot « matriarcat », les gens entendent lâinverse du patriarcat, câest Ă dire une sociĂ©tĂ© oĂč lâhomme domine. Or, dans les sociĂ©tĂ©s matriarcales â je mets le mot entre guillemets car il y a des controverses autour de ce mot â la femme ne domine jamais. Elle est centrale, mais chacun, homme ou femme, a vraiment sa place, son terrain dâactivité », raconte Nadia Ferroukhi. « Je suis une raconteuse dâhistoires : je vais Ă la rencontre de ces femmes, ces hommes et ces enfants. Je raconte leur quotidien, leurs façons de faire, diffĂ©rentes des nĂŽtres, leurs rituels, leurs coutumes. Je ne suis pas lĂ pour dĂ©fendre une thĂ©orie : ce nâest pas mon rĂŽle ».
La disparition progressive de ces ilĂŽts matrilinĂ©aires est certainement une grande perte pour notre humanitĂ©, et grĂąces doivent ĂȘtre rendues Ă notre photographe-raconteuse dâhistoires de nous en donner une si saisissante trace.
Si nous nous arrĂȘtons sur le cas des touaregs, cette disparition dâun mode de vie immĂ©morial est palpable.
« Lors de son reportage, Nadia Ferroukhi sâest Ă©galement intĂ©ressĂ©e Ă la place des femmes dans les tribus nomades, comme celles du campement de Tin Tahadeft : « Dans les tribus que jâai rencontrĂ©es, elles ont un rĂŽle trĂšs important. Lorsque les hommes sâabsentent un bon moment dans les villes pour gagner de lâargent, les femmes restent seules entre elles avec les enfants. Et ce sont elles qui dĂ©cident de tout ce qui doit ĂȘtre dĂ©cidĂ©. Il y a souvent une « matriarche », une doyenne qui prend toutes les dĂ©cisions. » Et ce nâest pas tout : « Chez les Touareg, dans un couple mariĂ©, la tente appartient Ă la femme. En cas de divorce, câest la femme qui gardera la tente, les enfants et le bĂ©tail. »
La sĂ©dentarisation, lâurbanisation des tribus touareg font disparaĂźtre ces pratiques, et mĂȘme lâusage de la langue et de lâĂ©criture. Lâobjectif de Nadia Ferroukhi fait justice Ă la beautĂ© de ce mode de vie inscrit dans les paysages parmi les plus sublimes du monde. Les femmes, les matriarches savent y prendre leur place, et le visiteur sort Ă©bloui de ce spectacle, et mĂ©lancolique dâavoir vu une civilisation en cours dâeffacementâŠ
Michel Wilson

« LA POSSIBILITE MULTICULTURELLE » par Jean-Michel Ropars, Revue « Positif » n°740, octobre 2022
Il sâagit dâun article de quelques pages seulement mais certains lecteurs de La Lettre apprĂ©cieront sans doute lâinsistance quâil met sur un aspect Ă vrai dire rare sinon exceptionnel du cinĂ©ma français consacrĂ© Ă la Guerre dâAlgĂ©rie.
Lâauteur remarque dâabord lâabondance de films consacrĂ©s Ă ce conflit, mais constate en mĂȘme temps quâon nây trouve pas de chefs dâĆuvre comparables Ă ceux du cinĂ©ma amĂ©ricain sur la guerre du ViĂȘtnam. Il tente donc dâanalyser ce qui manque aux films français pour quâils atteignent le mĂȘme souffle, rappelant Ă ce propos plusieurs titres de films ainsi que dâĂ©tudes qui leur ont Ă©tĂ© consacrĂ©es. Mais on attend avec impatience une exception annoncĂ©e dâabord allusivement par lâauteur de lâarticleâIl laisse entendre quâil y a selon lui un seul film qui se distingue de tous les autres par une qualitĂ© exceptionnelle, Ă laquelle renvoie le titre de lâarticle, mais peut-ĂȘtre ne lâa-t-on pas compris dâemblĂ©e. La « possibilitĂ© multiculturelle » serait ou eĂ»t Ă©tĂ© la coexistence dans une mĂȘme ville (Alger)et plus largement dans un mĂȘme pays (LâAlgĂ©rie) de plusieurs ou en tout cas de deux « communautĂ©s culturellement diffĂ©rentes dans le cadre dâune ex-colonie de peuplement ».
Le grand intĂ©rĂȘt de lâarticle ici prĂ©sentĂ© par Jean-Michel Ropars consiste en une affirmation et une seule : il y a dans tout le cinĂ©ma français un seul film qui se soit posĂ© la question de cette possibilitĂ©, câest le film de James Blue intitulĂ© « Les Oliviers de la justice »,
comme le livre de Jean PĂ©lĂ©gri duquel il a Ă©tĂ© tirĂ©, « unique fiction cinĂ©matographique pied-noire rĂ©alisĂ©e en AlgĂ©rie pendant les âĂ©vĂ©nementsâ ».Le roman datait de 1959, le film le suit dâassez prĂšs, il a Ă©tĂ© tournĂ© dans les derniers mois de la Guerre dâAlgĂ©rie, avant lâindĂ©pendance, Ă un moment oĂč les tensions entre groupes adversaires Ă©taient portĂ©es Ă leur paroxysme. Jean-Michel Ropars rend grĂące au cinĂ©aste dâavoir dĂ©crit avec luciditĂ© « lâĂ©chec de la sociĂ©tĂ© multiculturelle entre 1962 » sans porter pour autant des jugements entiĂšrement nĂ©gatifs car le film, nous dit-il, « se veut un ultime chant dâamour pour une AlgĂ©rie vĂ©ritablement plurielle ». Le hĂ©ros, Jean, qui ne voulait plus vivre en AlgĂ©rie, dĂ©cide finalement dây rester.
RĂ©flĂ©chissant Ă ce film exceptionnel, le critique se met Ă parler au conditionnel passĂ© qui est comme on sait le mode de lâirrĂ©el, il rĂȘve dâun cinĂ©ma français qui au lieu de se complaire dans lâhorreur et la culpabilitĂ©, aurait pu sâinterroger sur la possibilitĂ© de construire en AlgĂ©rie une sociĂ©tĂ© plurielle.
Denise Brahimi
Cette annĂ©e Ă©tant celle du centenaire pour Jean PĂ©lĂ©gri comme pour Mohammed Dib dont La Lettre a plusieurs fois parlĂ©, câest lâoccasion de rappeler la grande amitiĂ© qui les unissait.
Câest un gros livre, puisquâil fait plus de 400 pages, ce qui sâexplique dans la mesure oĂč comme il est dit dĂšs le titre, câest un recueil de tĂ©moignages, oĂč apparaĂźt le dĂ©sir de restituer la parole, forcĂ©ment plus prolixe que lâĂ©crit. Une des qualitĂ©s du livre est dâailleurs quâil parvient Ă garder quelque chose de son origine orale, en dĂ©pit des coupes quâil a forcĂ©ment fallu faire et de quelques amĂ©nagements nĂ©cessaires pour rendre plus accessible la parole des tĂ©moins. Ils sont quinze et lâon se rend bien compte quâils ont Ă©tĂ© choisis pour proposer au lecteur une grande diversitĂ© Ă tous Ă©gards. Pari tenu, pourrait-on dire, le panorama semble en effet assez complet.
Pour rĂ©sumer sommairement les catĂ©gories qui ont Ă©tĂ© retenues, on dira quâil y a Ă la fois au nombre des personnes interrogĂ©es, des hommes et des femmes (pas tout Ă fait la paritĂ© mais cinq femmes tout de mĂȘme !), des gens dâorigine algĂ©rienne et musulmane, dâautres dâorigine europĂ©enne ou pied noire(mĂȘme si depuis la fin de la guerre en 62, beaucoup ont bougĂ© et sont venus ou revenus en France : ce qui a Ă©tĂ© pris en compte est la pĂ©riode de la guerre et souvent aussi celle qui a prĂ©cĂ©dĂ© les Ă©vĂ©nements et y a conduit).A lâintĂ©rieur de ces grandes catĂ©gories, on se rend compte que dâautres divisions ont jouĂ© un rĂŽle important, dâautant quâelles ont pu entraĂźner des violences meurtriĂšres et des morts nombreux : câest le cas de la division entre les messalistes et le FLN. CĂŽtĂ© français on en arrive dans le dĂ©roulement chronologique de cette histoire au moment oĂč lâarmĂ©e française sâoppose violemment non plus seulement aux « rebelles » et aux fellaghas mais aux dĂ©fenseurs les plus acharnĂ©s et irrĂ©ductibles de lâAlgĂ©rie française regroupĂ©s sous le nom dâOAS. Dâailleurs, dans les exemples que le livre donne de ces activistes dâextrĂȘme droite, il y a aussi de grandes diffĂ©rences dâorigine et dâidĂ©ologie, et câest sans doute lĂ que le travail accompli par RaphaĂ«lle Branche se montre particuliĂšrement subtil et non binaire car il donne la parole Ă des individus souvent Ă©tonnants mĂȘme lorsquâils sont un peu confus, sorte de cas singuliers dont on dĂ©couvre Ă cette occasion lâoriginalitĂ© irrĂ©ductible.
Dans lâorganisation du livre, le premier des quinze personnages prĂ©sentĂ©s est un maquisard quâon peut juger reprĂ©sentatif de cette catĂ©gorie, dont le rĂŽle a Ă©tĂ© dĂ©terminant pour faire passer en huit ans dâun pays colonisĂ© au passĂ© comme au prĂ©sent Ă un pays dĂ©sormais indĂ©pendant. CâĂ©tait donc justice de commencer par lui. Mais cette adhĂ©sion massive de la masse paysanne Ă la cause indĂ©pendantiste nâempĂȘche pas quâon entende aussi des personnages dâune tout autre origine sociale et culturelle, tels quâun avocat ou un officier de lâarmĂ©e des frontiĂšres qui nâont cessĂ© dâĆuvrer au service de cette mĂȘme cause. Sâagissant des dĂ©bats trĂšs actuels au sujet des harkis, un des entretiens fait comprendre avec beaucoup de justesse et dâhumanitĂ© comment certains AlgĂ©riens se sont retrouvĂ©s supplĂ©tifs de lâarmĂ©e française aprĂšs avoir traversĂ© maintes pĂ©ripĂ©ties dont lâenchaĂźnement contraignant fait quâon hĂ©site Ă parler dâun choix : peut-on dire quâils ont choisi ? Dans la diversitĂ© des voix algĂ©riennes que le livre a recueillies, celle-lĂ aussi devait ĂȘtre prĂ©sente et entendue. De mĂȘme quâil fallait rappeler ce que dit Slimane Zeghidour avec courage et honnĂȘtetĂ© sur les bĂ©nĂ©fices quâil a tirĂ©s dans son enfance de la vie dans un camp de regroupement sous la coupe des militaires français.
Câest lâavantage de procĂ©der comme le fait ce livre par juxtaposition de tĂ©moignages personnels : les nuances apportĂ©es par chaque cas particulier apparaissent dâelles-mĂȘmes sans quâil soit besoin dây ajouter un commentaire extĂ©rieur. Il nâen est pas moins vrai que certains faits apparaissent trĂšs clairement et quâils sont trĂšs impressionnants voire terrifiants. Dâabord le nombre considĂ©rable de morts, souvent Ă©voquĂ©s de façon tout Ă fait concrĂšte par ceux qui ont Ă©tĂ© amenĂ©s Ă tuer et qui reconnaissent lâavoir fait sans Ă©tat dâĂąme, sauf exception. La guerre est cause de morts, dont le nombre redouble lorsque la guerre civile sâajoute Ă la guerre au sens usuel du mot entre ennemis dĂ©clarĂ©s. ApparaĂźt aussi lâabondance considĂ©rable et tout aussi indĂ©niable de deux pratiques odieuses et dĂ©shonorantes, la torture et le viol ; pour ce qui est de la premiĂšre il nây a Ă©videmment plus aucun doute puisquâelle a Ă©tĂ© reconnue par ceux-lĂ mĂȘme qui sâen sont rendu coupables, mais on aurait peut-ĂȘtre tendance Ă croire quâelle est restĂ©e dâun usage limitĂ© alors que les tĂ©moignages recueillis dans le livre de RaphaĂ«lle Branche donnent au contraire lâimpression quâelle a Ă©tĂ© dâune pratique tout Ă fait courante ; et dans la mesure oĂč ils sont restĂ©s moins connus parce que moins dĂ©clarĂ©s par les victimes, la frĂ©quence des viols apparaĂźt dans ce livre comme une horreur encore trop peu dĂ©noncĂ©e.Ce recueil accompagne trĂšs utilement une sĂ©rie documentaire produite par lâINA (Institut National de lâAudiovisuel) et Arte France sous le mĂȘme titre. La sĂ©rie a Ă©galement pour auteurs RaphaĂ«lle Branche ainsi que Rafael Lewandowski. La Lettre de Coup de soleil a dĂ©jĂ analysĂ© prĂ©cĂ©demment un autre livre de RaphaĂ«lle Branche : « Papa, quâas-tu fait en AlgĂ©rie » (Lettre n°48). On retrouve dans « En guerre(s) pour lâAlgĂ©rie » la mĂȘme aptitude Ă restituer la parole vivante et individuelle qui Ă©mane de situations concrĂštement vĂ©cues.
Denise Brahimi
« REFUGIES ET DETENUS DE LA GUERRE DâALGERIE, MEMOIRES PHOTOGRAPHIQUES ET HISTORIQUES » par Fatima Besnaci-Lancou, Les Editions de lâAtelier, 2022
Lâauteure de ce livre est une historienne connue pour ses importants travaux consacrĂ©s principalement aux harkis. Elle en parle si lâon peut dire de lâintĂ©rieur, Ă©tant elle-mĂȘme « Fille de Harkis » (câest le titre de lâun de ses ouvrages) et trĂšs au fait de la maniĂšre dont ils ont vĂ©cu dans divers camps aprĂšs leur retour en France en 1962. NĂ©e en AlgĂ©rie en 1954, elle a une huitaine dâannĂ©es quand elle en part ; le premier camp oĂč elle a vĂ©cu est celui de Rivesaltes, mais elle en a connu ensuite beaucoup dâautres, pendant une quinzaine dâannĂ©es, jusquâĂ son entrĂ©e dans lâĂąge adulte.
Ce dont elle parle dans le prĂ©sent livre nâest que trĂšs partiellement consacrĂ© aux Harkis (qui apparaissent surtout vers la fin du livre) ; elle utilise ici un autre de ses travaux dâhistorienne, qui portait sur les formes dâaction et sur le rĂŽle du CICR ou comitĂ© International de la Croix- Rouge pendant la guerre dâAlgĂ©rie. Son livre le plus proche de celui dont nous parlons ici est de 2018, il sâintitule :
Prisons et camps dâinternement en AlgĂ©rie : les missions du ComitĂ© international de la Croix-Rouge (CICR) dans la guerre dâindĂ©pendance, 1955-1962.
Pour inclure les harkis dans la (longue) liste des gens concernĂ©s par la question des camps, elle a Ă©tendu son domaine historique jusquâĂ lâannĂ©e 1963. Dans les « rĂ©fugiĂ©s et dĂ©tenus » dont elle parle, il sâagit donc aussi bien de gens emprisonnĂ©s pour leur activitĂ© militante et câest le cas des indĂ©pendantistes algĂ©riens que de soldats de lâarmĂ©e française tombĂ©s aux mains de lâALN, en moins grand nombre Ă©videmment dâautant quâil Ă©tait trĂšs difficile de se renseigner sur leur sort. Elle parle aussi des populations dĂ©placĂ©es, obligĂ©es Ă quitter leur village pour ĂȘtre mises dans des camps de regroupement, et enfin des camps pour rĂ©fugiĂ©s algĂ©riens en Tunisie et au Maroc.
Nombre de travaux ont Ă©tĂ© aujourdâhui consacrĂ©s Ă ces diffĂ©rentes questions, aussi bien Ă leurs aspects politiques et humanitaires, mais ce livre a une trĂšs grande originalitĂ© qui fait sa valeur. Comme il est dit trop discrĂštement dans son sous-titre, il est constituĂ© essentiellement de « MĂ©moires photographiques », expression assez peu courante qui signifie ici que le livre contient plus de 600 photographies appartenant aux archives du CICR et absolument remarquables par la qualitĂ© des clichĂ©s en noir et blanc : le fait mĂ©rite dâĂȘtre soulignĂ© tant il est vrai que ceux-ci sont gĂ©nĂ©ralement trĂšs mĂ©diocres dans les livres dâhistoire ! Il faut Ă©videmment remercier les Ă©ditions de lâAtelier pour le travail quâelles ont fourni : elles nous font bĂ©nĂ©ficier de pleines pages et mĂȘme de doubles pages, oĂč abondent les enfants, les prĂ©-adolescents et les femmes Ă©galement. Ce que souligne la lĂ©gende de lâune des photos, prise au Maroc en juin 1957 : « Les femmes et les enfants forment les trois quarts de la population de rĂ©fugiĂ©s selon le CICR ».
Sâil est vrai quâon a eu bien raison de cĂ©lĂ©brer les photos prises par Marc Garanger (en 1960 pendant son service militaire en AlgĂ©rie), celles quâon peut voir dans ce livre et qui sont anonymes nâen produisent pas moins un effet saisissant. Elles sont incroyablement vivantes et mĂȘme si cela nâa pas toujours Ă©tĂ© le cas, elle donnent le sentiment dâavoir Ă©tĂ© prises sur le vif, Ă lâinsu de ceux quâon photographiait : la caution du CICR et son rĂŽle humanitaire font quâĂ la diffĂ©rence de ce qui sâest passĂ© pour Marc Garanger, les photographes ne semblent avoir rencontrĂ© aucune rĂ©ticence pour remplir leur tĂąche ; cependant ils montrent rarement des visages souriants et la misĂšre nâest que trop visible.
Une autre raison confĂšre de la vie Ă ce livre et fait quâil provoque un fort sentiment dâempathie, câ est le fait quâon y trouve aussi une bonne demi-douzaine de tĂ©moignages, dont beaucoup ont Ă©tĂ© recueillis Ă date rĂ©cente, en ce printemps 2022. Les gens quâon entend parler, si on peut le dire ainsi Ă propos dâun livre, ont eu tout le temps de rĂ©flĂ©chir (soixante ans aprĂšs la fin de la guerre) voire de faire un bilan non sans garder pourtant beaucoup de naturel et de spontanĂ©itĂ©. Câest dâailleurs une remarque quâon peut faire de maniĂšre plus gĂ©nĂ©rale Ă propos des souvenirs dâenfance, de jeunesse ou de guerre : les AlgĂ©riens y excellent et câest une grande chance pour les historiens qui les Ă©coutent car non seulement ils bĂ©nĂ©ficient par lĂ de prĂ©cieuses informations, mais aussi de la qualitĂ© des rĂ©cits.
Fatima Besnaci-Lancou utilise Ă bon escient le trĂšs riche apport des 11 missions accomplies par le CICR entre 1954 et 1963. On y verra lĂ©gitimement lâĂ©vidence des violences subies par toute une population, principalement civile. Parmi celles-ci lâeffet du livre est quâon en ressort effarĂ© par ce qui, dâailleurs est prĂ©cisĂ©ment son objet : montrer lâimportance des dĂ©placements de population, et si lâon veut bien prendre ce terme Ă la fois au sens propre et au sens figurĂ©, faire mesurer dans toute sa gravitĂ© la dĂ©stabilisation qui ne pouvait manquer de sâen suivre pour lâensemble du pays. Une histoire qui aprĂšs avoir Ă©tĂ© dramatique pendant sept ou huit ans, ne sâarrĂȘte Ă©videmment pas en 1963 : peut-ĂȘtre devrait-on rĂ©flĂ©chir davantage au fait que lâAlgĂ©rie actuelle en subit encore les sĂ©quelles.
En cette affaire, la personne mĂȘme de Fatima Besnaci-Lancou joue un rĂŽle important, parce quâelle est une sorte de tĂ©moin majuscule, parmi les autres quâelle a voulu faire figurer dans ce livre oĂč elle joue plusieurs rĂŽles : actrice dans le dĂ©tail et organisatrice de lâensemble. En restant fidĂšle au camp de Rivesaltes et Ă son mĂ©morial, elle confĂšre Ă tout ce quâelle Ă©crit une bouleversante authenticitĂ©.
Denise Brahimi
« UN GENERAL DES GENERAUX » Bande dessinée de Boucq et Juncker (2022 Editions le Lombard)
Parmi plusieurs albums parus ces derniers mois autour de la guerre dâAlgĂ©rie, et notamment la manĆuvres occultes quâelle a engendrĂ©es dans les milieux gouvernementaux et diverses officines, la BD de Boucq et Juncker doit ĂȘtre mise Ă part.
CentrĂ©e sur le 13 mai 1958, moment fondateur du rĂ©gime politique dans lequel nous vivons aujourdâhui, elle sâappuie sur une solide documentation historique attestĂ©e par la postface de lâhistorien Tramor Quemeneur. De plus, elle choisit dâaborder ce moment de lâhistoire dans une tonalitĂ© dâhumour de dĂ©rision, Ă la façon des CaractĂšres de La BruyĂšre.
Pour lâessentiel les personnages clĂ©s de cet album sont des gĂ©nĂ©raux. Ce que dit bien son titre, Ă la tonalitĂ© drĂŽlatique de rĂšgle orthographique.
Dâabord De Gaulle qui sera le bĂ©nĂ©ficiaire final de lâhistoire, sans paraĂźtre sây ĂȘtre impliquĂ© au dĂ©part. Et 14 gĂ©nĂ©raux qui interviennent plus ou moins activement dans lâhistoire (lâHistoire?), tous prĂ©cĂ©dĂ©s dâune petite notice biographique sur leur carriĂšre militaire. Cet impressionnant palmarĂšs ne fait que mieux ressortir par contraste le caractĂšre dĂ©risoire de leurs attitudes face aux Ă©vĂ©nements. La citation de Cocteau dans Les mariĂ©s de la Tour Eiffel « Ces mystĂšres nous dĂ©passent, feignons dâen ĂȘtre lâorganisateur » est illustrĂ©e dans lâalbum de façon dĂ©multipliĂ©e, tant tout le monde est dĂ©passĂ© par le dĂ©sordre de ce mois de mai 1958, parti dâAlger et qui envahit Paris et lâĂtat français. De Gaulle est celui qui lâincarne le mieux, plus prĂ©occupĂ© de se faire tailler un costume sur mesure par son tailleur M. Mougeot, de beurrer ses biscottes ou de jouer avec son petit chien pendant que la France tressaute. La citation reproduite Ă la fin de lâalbum de lâĂ©change de De Gaulle avec Pierre Viansson-PontĂ© situe bien le jeu de dupes qui peu le mieux dĂ©finir ces Ă©vĂ©nements de mai/juin 1958. « Les gĂ©nĂ©raux, au fonds me dĂ©testent. Je le leur rends bien. Tous des cons. Vous les avez vus en rang dâoignons sur lâaĂ©roport Ă Telergma ? Des crĂ©tins, uniquement prĂ©occupĂ©s de leur avancement, de leurs dĂ©corations, de leur confort, qui nâont rien compris et ne comprendront jamais rien. Ce Salan, un droguĂ©. Je le balancerai aussitĂŽt aprĂšs les Ă©lections. Ce Jouhaud, un gros ahuri. Et Massu ! Un brave type, Massu, mais qui nâa pas inventĂ© lâeau chaude. Enfin, il faut faire avec ce que lâon a. ».
Des personnages civils sont aussi joyeusement caricaturĂ©s, le jeu de massacre nâĂ©pargne pas grand monde, Pflimlin, Ă©phĂ©mĂšre PrĂ©sident du Conseil, Guy Mollet, Pierre Lagaillarde qui ne quitte pas un treillis militaire auquel il nâa aucun droit, le PrĂ©fet Teitgen, LĂ©on Delbecque et Jacques Soustelle qui Ćuvrent en faveur de De GaulleâŠ
Le plaisir Ă lire cet album tient particuliĂšrement Ă la qualitĂ© du dessin de Boucq, les personnages Ă peine caricaturĂ©s sont tous reconnaissables, des scĂšnes quâon croirait croquĂ©es sur le vif, par exemple Ă lâAssemblĂ©e nationale ou dans les locaux dĂ©vastĂ©s du Gouvernement gĂ©nĂ©rale dâAlger. Citons aussi le comique de rĂ©pĂ©tition de Massu, dĂ©signĂ© prĂ©sident du ComitĂ© de Salut public galopant dans le sous-sol reliant le GG et le QG de la 10Ăšme rĂ©gion militaire oĂč il va chercher les consignes de Salan face aux ordres et contre ordres venus de ParisâŠ
La reproduction de moments forts comme la manifestation pro Algérie française de musulmans racolés par les soldats de Massu ou la conférence de presse de De Gaulle du 19 mai, sommet de la langue de bois sont de trÚs fins et remarquables document de compréhension de moments politiques clés.
Lâair de ne pas y toucher, cet ouvrage est aussi un ouvrage politique, joyeusement anti-militariste. On y dĂ©couvre Ă certains passages une vraie philosophie de lâaction politique, entre lâimpuissance des hommes (et force est de constater quâĂ aucun moment on ne voit une femme ayant un rĂŽle identifiable dans tout les dĂ©sordre de ces Ă©vĂ©nements⊠si ce nâest Yvonne De Gaulle donnant son chapeau au grand homme!) et dĂ©cisions courageuses (le message du PrĂ©sident Coty aux deux Chambres).
Ce livre donne des clĂ©s pour comprendre un moment complexe de lâhistoire de notre pays, et devrait avec profit ĂȘtre utilisĂ© par les professeurs dâhistoire pour une transmission efficace et souriante Ă leurs Ă©lĂšves.
Michel Wilson

Projection du film tunisien « ASHKAL » de Youssef Chebbi au cinéma Le Zola.
En partenariat avec lâĂ©quipe du CinĂ©ma le Zola de Villeurbanne, Coup de Soleil en Auvergne RhĂŽne-Alpes a prĂ©sentĂ© et animĂ© le dĂ©bat autour du film tunisien Ashkal de Youssef Chebbi en avant-premiĂšre lundi 19 septembre 2022.
Ce film, premier long mĂ©trage de son rĂ©alisateur, a Ă©tĂ© prĂ©sentĂ© Ă la Quinzaine des RĂ©alisateurs au dernier Festival de Cannes et poursuit sa tournĂ©e dans plusieurs festivals internationaux (Toronto, LondresâŠ). Les critiques sont souvent Ă©logieuses : « Film dâune fascinante beauté » (TĂ©lĂ©rama), « Un polar qui a le feu sacré » (LibĂ©ration) ou le trĂšs bel article de Denise Brahimi dans notre Lettre culturelle franco-maghrĂ©bine n°68 du 30/08/2022 oĂč lâon peut lire : « Ashkal est un film dâune sidĂ©rante beautĂ© [âŠ] Les tribulations dâune humanitĂ© souffrante y sont encadrĂ©es par la rigueur esthĂ©tique dâune architecture que les jeux de lâombre et de la lumiĂšre rendent Ă la fois implacable et magnifique ».
AprĂšs une courte prĂ©sentation du rĂ©alisateur et des deux associations Coup de Soleil AuRA et Maghreb des Films en RhĂŽne-Alpes, le film est projetĂ© dans une belle salle bien Ă©quipĂ©e. A la fin de la projection, il a fallu un petit moment au public, pas aussi nombreux quâon lâaurait souhaitĂ©, pour exprimer ses ressentis. La transition a Ă©tĂ© trouvĂ©e par la responsable de la programmation Sylvia Da Rocha (que nous remercions pour son accueil et son apport enrichissant lors du dĂ©bat) : elle a interpellĂ© lâingĂ©nieur du son prĂ©sent dans la salle pour parler des conditions de tournage et des techniques de prises de son. Par la suite, jâai donnĂ© quelques clĂ©s dâinterprĂ©tation de ce film dense :
âą Dâabord le titre Ashkal : formes, motifs, silhouettes. Lâespace scĂ©nique du film est constituĂ© par des barres dâimmeubles dont la construction est arrĂȘtĂ©e. Ce sont les fameux « Jardins de Carthage », un projet immobilier conçu en 2003 sous lâancien RĂ©gime de Ben Ali pour loger hommes dâaffaires et de pouvoir dans des tours Ă la DubaĂŻ. AprĂšs la RĂ©volution de 2011, le chantier est bloquĂ© par dĂ©cision de justice.
âą Ensuite la thĂ©matique du feu et de lâimmolation qui va sâamplifiant jusquâĂ la scĂšne finale hallucinante du film. Le rĂ©alisateur en dit ceci : « Lâacte de sâimmoler est un acte politique mais aussi prophĂ©tique : il sâagit de dĂ©clencher un rĂ©veil, dâappeler chacun Ă transformer ses conditions ». Lâallusion Ă lâhistoire rĂ©cente de la Tunisie est claire : lâimmolation par le feu de Mohamed Bouazizi le 17 dĂ©cembre 2010 a Ă©tĂ© le dĂ©clencheur de la chute du pouvoir de Ben Ali. Depuis, le geste a Ă©tĂ© reproduit des centaines de fois.
ASHKAL©supernova-Films-_-Poetik-film-_-Blast-Film
⹠« Jâai filmĂ© les immeubles froids comme des temples dont le cĆur se mettrait Ă brĂ»ler » explique encore le rĂ©alisateur, dĂ©nonçant au passage le dĂ©tournement des espoirs suscitĂ©s par la RĂ©volution par une classe dâaffairistes et de politiciens corrompus, comme cette Instance de VĂ©ritĂ© et de DignitĂ© instrumentalisĂ©e par les nouveaux maĂźtres du pouvoir en collusion avec les milieux affairistes reconvertis.
âą Enfin, pour Youssef Chebbi, la mĂ©taphore de lâattraction du feu est une maniĂšre dâexprimer « un phĂ©nomĂšne de fascination collective religieuse ou politique » : Ă©vocation de cette vague de religiositĂ© et dâexacerbation identitaire qui a suivi lâarrivĂ©e au pouvoir des Islamistes en Tunisie ou clin dâĆil Ă la montĂ©e du populisme actuel qui prĂ©tend y faire face ? Le rĂ©alisateur laisse au public le champ libre des interprĂ©tations.
Et le dĂ©bat riche et animĂ© qui a suivi en a Ă©tĂ© lâillustration. Deux tendances se sont dĂ©gagĂ©es : certaines interventions ont abondĂ© dans une vision dĂ©sespĂ©rante de la grave crise politique, Ă©conomique et sociale de la Tunisie qui a poussĂ© beaucoup de jeunes Ă tenter la « Harga », lâĂ©migration clandestine vers lâEurope (encore une histoire de feu oĂč on brĂ»le ses papiers Ă lâarrivĂ©e pour ne pas ĂȘtre expulsable). Dâautres ont mis lâaccent sur lâoriginalitĂ© de lâesthĂ©tique choisie par le rĂ©alisateur, Ă rebours dâun dĂ©cor folklorique dâune Tunisie, pays du jasmin, du soleil, de la mer et de la douceur de vivre. Ce choix dâun rĂ©alisme « magique » permet de pointer les blocages qui menacent lâavenir de la Tunisie et autorise peut-ĂȘtre, comme le suggĂšre la scĂšne finale oĂč Fatma la jeune enquĂȘtrice tente de rĂ©sister Ă la prĂ©cipitation collective dans le bĂ»cher, lâespoir que les jeunes et les femmes pourraient incarner la dynamique dâun sursaut salvateur.
Tahar BEN MEFTAH.
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Et toujours ces deux films sur la richesse de la vie associative algérienne que nous vous invitons à visionner.
â Utiles
de Bahia Bencheikh-EL-Feggoun
Cliquez ici pour voir le film
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âEntre nos mains
de Leila Saadna
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chez Michel Wilson 5 rue Auguste Comte 69002 LYON.
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Et Ă©galement vous avez la possibilitĂ© de souscrire en ligne sur notre site Ă lâultime numĂ©ro de la Revue Le Croquant, un hommage Ă son crĂ©ateur Michel Cornaton, que nous avons co-Ă©ditĂ©.
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Nous souhaitons aussi contribuer Ă la diffusion du livre posthume de notre cher Abdelhamid LAGHOUATI, poĂšte, artiste plasticien, ami de Jean SĂ©nac et de tant dâautres. Une souscription est ouverte pour commander son livre par la Maison de la PoĂ©sie RhĂŽne-Alpes Ă Saint Martin dâHĂšres.
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- Samedi 5 novembre rencontre Merzak AllouacheWassila Tamzali à la bibliothÚque du 1er arrondissement de Lyon aprÚs projection du film des femmes de Merzak Allouache au cinéma Opéra.
- Lundi 7 novembre au MéliÚs à Saint-Etienne Projection de Rock against police de Nabil Djeouani, dans le cadre de la Biennale Traces
-  Mardi 8 novembre confĂ©rence de lâhistorien Marc André autour de son livre « Une prison pour mĂ©moire. Montluc de 1944 Ă nos jours », en dialogue avec Mireille Debard, animĂ© par FrĂ©dĂ©ric Abecassis. BibliothĂšque Diderot Lyon.
-  Du 9 au 20 novembre, piĂšce de théùtre 1983 dâAlice CarrĂ© et Margaux Eskenazi au TNP de Villeurbanne, et de nombreuses rencontres autour de la piĂšce.
-  jeudi 10 novembre rencontre avec lâĂ©crivaine tunisienne Fawzia Zouari Ă la maison des Passages Ă Lyon. Animation Tahar Ben Meftah, Touriya Fili Tullon et Esma Gaudin Azzouz. Lectures de textes par Nadia LarbiouĂšne.
- 16 novembre Ă Grenoble 30 ans de la revue Ecarts dâidentitĂ© Librairie du Square dans le cadre de la biennale Traces
- 21/25 novembre colloque sur les 60 ans de la guerre dâAlgĂ©rie, organisĂ© par lâuniversitĂ© de Saint-Etienne dans le cadre de la Biennale Traces
- samedi 25 novembre, au cinĂ©ma LâOpĂ©ra de Lyon, Projection du film « Les femmes du pavillon J », en prĂ©sence de son auteur, Mohamed Nadif, dĂ©bat animĂ© par Tahar Ben Meftah, universitaire, et prĂ©sident du Maghreb des Films en RhĂŽne-Alpes
- 25, 26 et 27 novembre, Ă Clermont-Ferrand, MĂ©moires et fraternitĂ© ensemble de manifestations organisĂ©es par la 4ACG et plusieurs partenaires sur le 60Ăš anniversaire de lâindĂ©pendance de lâAlgĂ©rie.
- 29 novembre Ă lâOpĂ©ra Underground de Lyon « Les AlgĂ©riens peuvent-ils parler? » CinĂ©ma et politique en AlgĂ©rie dans le cadre de la Biennale Traces
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