L’association Coup de soleil nous signale l’accès à onze périodiques qui ont réunis des volumes spéciaux dédiés à l’Algérie, à son histoire jusqu’à sa guerre d’indépendance  conclue voici 50 ans. Ajoutons la contribution de la revue Temps modernes qui consacre son numéro 666 (novembre- décembre 2011) aux harkis.

Ce volume a été coordonné par Fatima Besnaci-Lancou. Celle-ci, fille de harki, raconte son enfance dans l’ouvrage dont Yahia Belaskri est co-directeur avec Elisabeth Lesne, Algérie 50, Magellan et Cie/ Cité nationale de l’histoire de l’immigration, 2012, 287 p., où elle évoque son passé dans le chapitre « Le petit chasseur de lapin », p. 237-245.

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L’histoire de ceux-ci permet de comprendre comment la majorité des ruraux algériens, soumis aux camps de regroupement, l’outil principal de la lutte contre les guérillas nationalistes, a été prise entre deux feux. Là ont été recrutés l’essentiel de ces supplétifs algériens de l’armée française. Après 1962, ils ont été en France transformés en une communauté marginalisés et symbolisée, en Algérie en une image de la traitrise envers la patrie naissante. A nous de décoder ce qui fut, au cœur de la guerre d’Algérie, la déchirure qu’il faut regarder à la loupe.

C’est, en 290 pages, un livre collectif complet que nous livre les Temps modernes (avec chronologie, glossaire, bibliographie de 50 livres et 25 thèses inédites). Il s’ouvre sur un mea culpa du directeur, Claude Lanzmann, pour son article de 1961 dans la même revue. Il est préfacé, mais aussi organisé, par Fatima Besnaci-Lancou qui a réuni documents d’archives, témoignages (Wassyla Tamzali et Mohamed Harbi entre beaucoup d’autres), articles historiques « pour une histoire sans manichéisme ».

Les « documents secrets » français de 1962 ouvrent le cœur du problème : le gouvernement français ayant déclaré en 1958  que tous ses sujets algériens devenaient des citoyens à part entière, se retourne à l’aboutissement de ses négociations avec le FLN (accords d’Evian) : ses ex-sujets cessent d’être citoyens français pour devenir citoyens algériens, y compris ceux qui ont servi cette France. Quelle population est concernée par ce problème crucial ? En première ligne ceux qui ont été incorporés à son armée ou associés à celle-ci, catégories nombreuses et disparates désignées sous le terme de harkis.

Les deux articles de François-Xavier Hautreux et de Gilles Manceron permettent de cerner cette population. L’armée française, selon une tradition qui remonte au XIXe siècle, a recruté des auxiliaires, le plus souvent par des contrats très courts et informels, si bien que le décompte est très incertain : au total entre 200 000 et 400 000, soit 10 à 20 % des ruraux masculins adultes, en puisant majoritairement parmi les familles démunies vivant dans les camps de regroupement générés par le vidage des immenses zones rurales interdites à leur population. Par comparaison, l’office algérien des moudjahidin a recensé 336 000 anciens combattants. Bien des familles ont un fils harki, un autre maquisard, pour des durées variables. Dans les deux cas ces salaires font vivre la famille. Le salaire du harki est soumis par le FLN à l’« impôt révolutionnaire ». Peu de ces harkis combattent : ils sont fortement encadrés pour éviter la désertion (avec armes et munitions), accomplissent des tâches de surveillance ou des travaux de construction. Peu d’algériens sont incorporés comme soldats « normaux » : on craint là plus encore les désertions avec armes : en sept ans ce seront 60000 hommes, avec 10000 désertions enregistrées, à hauteur de 14000 hommes en 1957 = 19% des convoqués en conseil de révision et 29000 en 1959 soit 31%.

Si côté maquis les effectifs se sont élevés entre 60000 et 90000 au moment maximum (vers 1956), ils ont baissé de 1958 à 1962 autour de 30000 en territoire algérien. A ces maquisards s’ajoutent les hommes recrutés chez les réfugiés aux frontières marocaine et tunisienne, dont le nombre s’accroit de quelque 20000 en 1959 à 100000 en 1962. Ce sont non pas des maquisards mais des troupes de plus en plus encadrées, hommes disciplinés mais sans être aguerris au combat. Parallèlement les harkis ont été en nombre croissant de 1956 à 1959, où ils sont quelque 60000, chiffre qui se maintient jusqu’en 1962 où il baisse à 12000 en mars (avec des désertions croissantes). Mais si on « globalise » en totalisant tous les corps de supplétifs, on atteint des chiffres entre 100000 et 150000 en 1960. Notons qu’en ces années le Plan de Constantine a permis de recruter aussi des dizaines de milliers de salariés publics civils algériens, potentiellement considérés aussi comme ayant pris le parti des français. Todd Shepard note que « les harkis sont une petite minorité parmi les nombreux algériens qui ont fait plus pour la France que pour le camp nationaliste ». C’est tout ce monde complexe qui doit se reconvertir en 1962, tant politiquement que pour trouver de quoi vivre : pas étonnant que ce soit le moment d’une intensification de la migration vers la France de travailleurs algériens. Cette migration était évaluée à 300000 en 1955 et a sans doute dépassé le demi million à la fin de 1962.

Que deviennent ces harkis « au sens large » en 1962 ? Il est évident que l’immense majorité se fond dans la population, grâce aux solidarités familiales ou locales, mais en étant obligé de faire « profil bas ». Côté français on esquisse une politique de reconversion des SAS en Centres d’aide administrative qui emploieraient de ces personnels en liaison avec le gouvernement provisoire mis en place à Evian, mais ce projet est rapidement balayé par la montée au pouvoir de Ben Bella. On propose prudemment à une minorité de harkis l’incorporation dans l’armée française régulière (quelque 2500 hommes sautent le pas), mais tous les autres sont abandonnés à leur sort, parfois brutalement et dramatiquement, en ordonnant aux officiers, ceux des SAS en particulier, de ne rien tenter pour faire émigrer « leurs hommes ». Il ne faut pas oublier la panique du gouvernement français en 1962 devant le phantasme d’une OAS capable, avec l’aide de supplétifs algériens, de créer des maquis en France. Ceux qui, ayant pourtant passé la mer, sont recensés à l’arrivée et accueillis puis parqués sont 45000 (un autre décompte donne 90000 y compris les familles, or il les hommes adultes ne forment qu’un tiers) ; on signale qu’en 1967 ce décompte a été augmenté de « 70000 hommes et leurs familles ». Il est clair qu’avec ou sans l’aveu des nouvelles autorités algériennes et du gouvernement français, l’émigration de « réputés harkis » et leurs familles ne s’est pas tarie d’un coup.

Le sort matériel en France de ces réfugiés s’explique par la double peur des services français : des heurts entre algériens « pro-nationalistes » et harkis, l’infiltration de ces derniers par l’OAS. La réalité est une population démunie, non qualifiée, où dominent les analphabètes, où les non francophones sont nombreux surtout chez les femmes. Les camps installés puis démantelés, les villages forestiers plus durables, permettent de protéger en contrôlant, beaucoup moins bien d’intégrer, en une exclusion tant par rapport aux algérien immigrés « classiques » (cinq ou six fois plus nombreux ?), que par rapport aux rapatriés pieds noirs (huit à dix fois plus nombreux ?). Après une décennie où les employeurs, les offices de HLM freinent l’incorporation des harkis, ceux-ci, citoyens français comme leurs enfants devenus adultes, deviennent une clientèle politique, d’abord pour les mouvements de droite pieds noirs, puis en 1980 pour la gauche socialiste qui tente une politique d’intégration de l’immigration maghrébine, puis enfin pour l’extrême droite de Le Pen, alors que les actions sociales (indemnisation, désendettement, relogement) estompent les situations précaires. Il faut savoir que dans ces générations anciennes de population d’origine algérienne, c’est souvent de façon aléatoire que les uns disposent de passeport algérien, les autres de cartes d’identité de citoyens français, sans qu’il s’agisse d’un choix politique.

Si en Algérie l’immense majorité des supposés « ex-profrançais » s’intègre au nouveau régime, les règlements de compte sont parfois terribles. Combien de « harkis » sont emprisonnés dans des conditions redoutables ? Sans doute des dizaines de millier, pour des durées qui ont souvent dépassé cinq ans, tandis que dans les trimestres qui suivent les accords d’Evian (mars 1962) les exécutions sommaires atteignent sans doute au moins 25000. Sur les cicatrices de ce passé dans la politique locale algérienne on sait fort peu (le livre Palestro 1956 de Raphaëlle Branche donne quelques aperçus, voir notre fiche postée en juin 2012)).

C’est dans les têtes, aux deux rives de la Méditerranée, que la blessure subsiste de nos jours à propos du sort des harkis, nom conservé alors que militaire ou moghazni aurait pu surnager. Si la saga des maquis et réseaux de la lutte indépendantiste est constitutive de la nationalité algérienne, et donc objet de récits récurrents, la mémoire des vaincus est au contraire silencieuse, ce qu’on sait bien pour les millions de français appelés au service militaire et de ce fait témoins pour la plupart, et acteurs en petite minorité, d’une « guerre sale » de contre guérilla. Mémoire plus silencieuse encore chez les harkis, par la force de l’unanimité fondatrice de la nation en Algérie, par la situation de porte à faux en France, pour ces ex sujets coloniaux marginaux qu’au mieux on présente comme des anciens combattants.

Les nombreux récits de vie présentés dans l’ouvrage des Temps Modernes brisent ce silence, le plus souvent pour des témoignages depuis la France, entre autre sous une rubrique « le témoignage est un combat », plus de 60 pages en tout. Une place significative est donnée aux récits écrits par les femmes qui ont fait la quête de l’histoire de leur père, mort ou muré dans son silence. L’historien Mohamed Harbi raconte ses conversations avec des harkis dans la prison de Lambèse, où lui est interné en 1965 après la prise de pouvoir de Boumediene.

Le traitement de l’histoire des harkis par les livres scolaires algériens et français est significatif au milieu de tant de silences. En Algérie, le ministère des anciens combattants (moudjahidin) est maître d’œuvre responsable des manuels d’histoire, nécessairement édités par l’Etat. Ils décrivent une révolution faite par une paysannerie anonyme et unanime, alors que les harkis on le sait ont été recrutés essentiellement en milieu rural, et que le soutien au FLN lui est venu des villes et plus encore du demi million des émigrés formant la fédération de France. Le ton change dans le manuel de 2006 qui au lieu de harkis qui ne seraient que quelques traitres  parle de beaucoup d’enrôlés de force dans l’armée française ( un demi million ?), de nombreux traitres, policiers et informateurs. En 2000 le président Bouteflika dit que « les conditions ne sont pas encore venues pour des visites des harkis », même si leurs enfants sont bienvenus, et en 2005 il évoque les erreurs de 1962 (élimination avec des harkis de leurs proches, voire de leur lignage). On sait qu’en majorité les émigrés maghrébins souhaitent être inhumés à leur mort avec les leurs dans leur lieu d’origine : l’autorisation de la venue en Algérie des cercueils est généralement refusée pour ceux qui sont catalogués harkis. Si des récits déviants par rapport à la norme officielle sont de plus en plus nombreux en Algérie (sur le net ou en publication), ils restent limités par rapport à la vision du traitre.

Dans les manuels scolaires français, qui appartiennent à des éditeurs privés et dont les auteurs ont une marge d’interprétation par rapport aux programmes de l’Education nationale, le mot harki apparaît en 1983 « en accompagnement » des pieds noirs pris en compassion. Il faut attendre 1998 pour une visibilité réelle avec un chiffre de 60000 « réfugiés », dont la définition est floue : engagés, restés fidèles, venus en renforcement de l’armée d’appelés du service militaire. La loi de 2005 sur le « côté positif de la colonisation » oblige à des mises à jour pour les manuels et pour les enseignants et parmi les « thèmes au choix » proposés pour la classe terminale dans les programmes de 2011 on trouve « l’histoire et les mémoires de la guerre d’Algérie ». Des enseignants constatent que le thème est un révélateur, un traceur qui permet en classe de comprendre ce que fut la colonisation et sa fin (nationalité, projet républicain).

Pour montrer l’importance du problème des harkis des deux côtés de la Méditerranée, il faut souligner qu’ils ne se fondent que lentement dans la nébuleuse de population française d’origine maghrébine, parce que leur relation aux deux nations algérienne  et française est exceptionnelle. A titre de comparaison, les ex-sujets coloniaux d’Indochine française (Vietnamiens, Cambodgiens, Laotiens) réfugiés en France sont quelque 90000 vers 1980 (alors que 300000 sont allés aux Etats-Unis). En France, ils apparaissent comme « plus assimilables », en particulier parce qu’en leur sein existe une élite capable dès l’arrivée de dialoguer avec les autorités françaises, ce qui a manqué longtemps autant aux « harkis » qu’aux « algériens immigrés économiques ». Elucider ces héritages complexes nous aide à briser les tabous des sociétés algérienne et française.